LE PREMIER MINISTERE (23 MARS-13 JUIN
. Un des premiers soucis du ministère fut l'attitude de l'extrème-gauche du parti patriote; GoUot d'Herbois, dont on avait parlé pour l'Intérieur, était déçu et hostile, et il avait de l'influence aux Jacobins; mais surtout Robespierre, déjà séparé de Brissot et de ses amis sur la question de la guerre, défiant d'un ministère où il n'avait aucun des siens, était à conquérir ou à désarmer. Madame Roland s'y empresse; dès le 97 mars, lendemain du jour où il s'était heurté contre Guadet à la tribune des Jacobins (Aulard, III, iSa), elle lui écrit une lettre pleine d'avances flatteuses (lettre 472); elle a une entrevue avec lui (lettre àl9), mais en pure perte, et, une fois la guerre déclarée (90 avril), au moment oii la scission entre Brissot et Guadet d'une part, Robesiiierre de l'autre, est complète et irrémédiable (séance des Jacobins du 9 5 avril, Aulard, III, 5 9 4-.) 3 6), elle adresse à ce dernier une lettre de rupture définitive (lettre 480, du 90 avril). En même temps, ses amis font feu : Lanthenas, dans une lettre du 97 avril (ms. ()534, fol. 977-979), prend énergiquement parti pour Guadet contre Robespierre, qu'il accuse de tt perdre la liberté»; Brissot, dans le Patriote du 98, attaque Gollot d'Herbois et Robespierre avec une amère violence. De ce côté-là , le ministère Roland n'aura plus rien à espérer.
Six semaines s'écoulent de même en tâtonnements du côté de la cour. Au début, Roland et surtout Clavière se sentaient à demi gagnés par la franchise apparente du Roi (voir Mémoires, I, 70, 9/19, et Et. Dumont, Souvenirs sur Mirabeau, Ao5-4o6); mais Madame Roland affirme n'avoir pas eu un instant confiance. Au fond, les deux ministres du 9 3 mars étaient encore en minorité dans le Conseil; de Grave (ministre du 10) restait acquis à la cour; Lacoste (ministre du i5) semblait peu sûr; Dumouriez se réservait. Le choix du ministre de la Justice , encore en suspens , aurait pu faire pencher la balance; Roland aurait voulu Bancal des Issarts, et Madame Roland le lui avait
écrit le -i^ mars'"; mais Vergniaud fit choisir son compatriote Duranthon (j3 avril) et les Roland se rabattirent sur le projet de lui donner Bancal comme adjoint et surveillant; Bosc écrivait à Bancal le 19 avril : «Madame Roland vous a parlé du projet qu'on avait eu sur vous pour le ministère de la Justice. Hier, Lanthenas me sondait pour savoir si vous accepteriez la place de secrétiu're général de ce ministère qui va être rempli par M. Duranthon, de Bordeaux. . . tj (lettre inédite, coll. Beljame, déjà citée en partie par M. A. Rey, p. 9/1). Bancal ne paraît pas s'être soucié de cette ouverture. Quoi qu'il en soit, la nomination de Duranthon ne fortifia pas Roland et (Jlavière; leur nouveau collègue marcha avec Lacoste.
L'occasion d'une revanche s'offrit bientôt : à la suite des premiers échecs de l'armée du Nord, de Grave, que ses liens avec la cour rendaient suspect, donna sa démission (8 mai). Aussitôt Roland exigea et obtint la nomination d'un ministre de la Guerre «patriote», de son ami Joseph Servan, qui fut nommé le lendemain. Les lettres de Madame Roland à Servan, des c) et 10 mai, révèlent assez la part prépondérante qu'elle eut dans ce choix : «Oui, Monsieur, je l'ai souhaité, voulu. . . ».
Quatre jours après, autre succès, moins éclatant, mais encore considérable : Clavière renouvelle le directoire des Postes (1 1 mai) et y introduit des amis particuliers de Roland, Bosc, Gibert, déjà employés dans cette administration, mais en un rang subalterne'^'. Le ministère avait désormais des hommes sûrs dans un service public essentiel, et Bosc écrivait à Bancal, le lA mai, en lui annonçant sa nomination : «Il s'agit de démrislocratincr la Poste'''. . . -n (coll. Beljame, lettre inédite déjà citée par A. Rey, p. 28).
A mesure que les Roland se sentent mieux maîtres du terrain, on voit s'organiser les réceptions, les dîners auxquels on convie députés et journahstes'*'. Le i3 mai, Lanthenas, qui était auprès de Roland, sans titre officiel, une sorte de secrétaire particulier, écrit à Dulaure, ([ui dirigeait le Thermomètre du jour : " Madame Roland réunit demain lundi quelques patriotes à dîner avec son mari. Elle invite M. Dulaure à s'y trouver et à lui procurer, ainsi qu'à son niari, le plaisir de connaître un bon citoyen, dont M. Lanthenas leur a sou-
'' F>()iivel aflinue (^Mémoires, M. An- Postes à TAsserablée nationale (séance du
lard, I, 'i(J-'kj) qu'on song'i» anssi à hii. ai mai).
''' Voir Patriote du i5 mai 1799. '*' Voir lellres /j78 et 481; — cf. Mé-
''' Voir, au Moniteur du 28 mai, la ha- moires, I. 279; — ChampagUenx, Disc.
rangue des nouveaux adminisiralein-s des préliin., p. xxxiii.
LETTRES D£ MADAyE ROLA.XD. — 11. 30
IttPBIHIKK tATIORÀLt.
vent parl(5. — Ce dimanche, i3 mai an iv. — A l'Hôtel de l'Intérieur, à 4 heures.» (Ms. g533, fol. aA'j-^i/iS'.) Dulaure se rend à l'invitation, envoie ensuite un numéro de son journal à Madame Roland, et reçoit d'elle, cinq jours après, la lettre du 18 mai 1792 qui (igure à la Correspondance (489). Il resta d'ailleurs, sous le second ministère, un des habitués de l'Hôtel de l'Intérieur, témoin une autre invitation du 7 septembre suivant, citée par M. Marcellin Boudet (wc. cit., p. 29 5), et dont copie se trouve au ms. gâSB, fol. 2/19-250. Le cas de Dulaure, le plus topique, puisque nous avons ses billets d'invitation, est celui de vingt autres, et nous n'essayerons pas de dresser ici la liste des convives de Roland"'. On peut dire que tout le parti patriote — moins l'extrême gauche — a passé là.
Cependant, dès la seconde quinzaine de mai, une crise ministérielle se prépare. Le Roi, sous l'influence de son entourage et de son conseil secret (Montmorin, Bertrand de Molleville, etc.), contrecarrait sourdement ses ministres et avait même un allié parmi eux, Duranthon. Roland, impatient de ce système d'obstruction, proposa loyalement d'aller droit au Roi et de lui écrire une lettre le mettant en demeure de gouverner sans ambages avec la majorité. Il rédigea cette lettre, datée du 19 mai'^', et la communiqua auparavant à ses collègues. Glavière répondit le 2() mai, en dissuadant Roland d'adresser cet ultimatum, mais en ajoutant qu'il se rallierait à la majorité des autres ministres"'. Mais d'ailleurs, pendant ce temps, le combat s'engageait sur le terrain parlementaire: dès le 18, on dénonçait à l'Assemblée le «comité autrichiens, c'est-à-dire Montmorin et Bertrand; le 90, le 28, Cuadet, Gensonné et Brissot demandaient la mise en accusation de Montmorin et l'enquête sur Bertrand et Duport-Dutertre ; le 27, l'Assemblée décrétait la déportation des prêtres insermentés; le 98, le licenciement de la garde du Roi. Les coups se succédaient, rapides et menaçants. On pouvait donc prévoir une rupture <5clatante, immédiate, et (si les ministres l'emportaient) le renvoi de
'*' Citons seulement Louvet , amené chez et pièces intéressantes pour servir à l'histoire Roland par Lanlhenas (Méwi. de Louvel, I, dti Ministère de Roland, Servmi et Clavière, 5o), et qui fonda alors la Sentinelle, y ers lu Paris, 179a, p. hd-h^. Elle ne fui pas enfin d'avril 179a, pour soutenir la ])olitiqne voyée (ibid., p. 5). — Voii' ce qu'en dit du miuislère brissoliu. (C'est par erreur Madame Roland, MmoiVes, I, 78. qu'on fait remonter au 1" mars l'orig'ine ''' Lettres et pièces intéressantes, etc. . ., de cette feuille célèbre.) ji. 'i8-53. — Le brouillon antog-raphe est
'*' On en trouvera le texte dans les Le«)f« au ms. gSSZi, fol. 4-j8-4a9.
Diiranthon, qui, dans toute cette affaire, avait manœuvré pour couvrir Montniorin et Bertrand. Ceci explique la lettre suivante de Roland à Bancal'" :
Paris, le 3o mai «792 , l'an i" de la Liberté.
Il n'y a pas un moment h perdre, mon ami. Si vous voulez être utile à ia chose publique, partez au reru de ma lettre ; venez nous joindi-e , nous avons besoin de nous entourer, de nous renforcer de patriotes zélës, actifs, intelligents et travailleurs. J'espère que vous ne mettrez à arriver ici que le temps nécessaire pour votre transport en poste de Glei-mont à Paris.
Je vous embrasse. Roland.
La crise fut conjurée pour quelques jours, probablement par quelque manœuvre de Dumouriez. Ce conseil de six ministres était partagé en deux camps : d'un côté, Roland, Servan et Clavière; de l'autre, Duranthon et Lacoste; entre eux, Dumouriez, qui louvoyait.
xMais Roland et Servan voulaient en finir: celui-ci, le 8 juin, fait voter par l'Assemblée le décret éUiblissant un camp de 90,000 fédérés sous Paris, et le 10, Roland, sans consulter cette fois ses collègues, envoie au Roi la fameuse lettre, rédigée tout entière par sa femme ''^', qui eut tant de retentissement. Elle étiiit conçue dans le même esprit que celle du ly mai, mais bien plus développée.
Louis XVI la reçut dans la matinée du 1 1 juin, et répondit, le i3, par le billet autographe que voici (inédit, ms. Ga^i, fol. 3o5-3oG) :
A M. Roland de La Platièiie.
PariH, le i3 juin 179:1.
Vous voudrez bien , Monsieur, remettre le portefeuille du déparlement de l'Intérieur que je vous avais coulié à M. Mourgues, que je viens d'en chai'ger.
Louis.
On sait comment Servan et Clavièfe .furent congédiés en même temps, et comment Dumouriez, après avoir essayé de constituer un autre ministère, tout en obtenant de Louis XVI la sanction des deux décrets du ij mai et du 8 juin, démissionna à son tour le iG juin, laissant Louis XVI recourir à d'obscurs Feuillants, qui se succédèrent jusqu'au 10 août avec une rapidité inquiétante.
''' Lettres à Banenl, p. ohi; — ms. 7.534, fol. 178. — ''' "Je fis la fameuse lettre. 1 {\îém., I, a53.)