‹ Lettres; publiées (volume 2)Chapitre 30 sur 103 · À ALBERT GOSSE, À GENÈVE · texte numérisé non relu

À ALBERT GOSSE, À GENÈVE

aa janvier 179a, — do Paris.

Il y a des siècles que nous n'avons eu de nouvelles les uns des autres; auriez-vous oublie vos vieux amis? je ne puis le croire, et c'est dans la persuasion du contraire que je reprends jUne correspondance trop longtemps suspendue. Le tourbillon des affaires publiques entraîne tout en France, soit dans un sens, soit dans l'autre; il y a peu d'individus qui puissent y écliapper. Indépendamment de l'opinion si violemment excitée et prononcée, pour chacun, d'une façon si distincte, l'état ou la fortune, atteint ou menacé, fournit à tous des raisons d'intérêt aux mouvements généraux. Je ne sais si vous avez bien suivi les périodes de notre Révolution; j'en doute, non seulement parce que votre situation et vos affaires vous y laissant étranger n'ont pu vous porter à l'étudier sérieusement, mais aussi parce qu'il est impossible de juger les événements et leurs effets à certaine distance du foyer. Gela est vrai même pour nos provinces éloignées, à plus forte raison pour un État voisin. Je n'entreprendrai donc pas de disserter avec vous sur cet objet, il faudrait des volumes, tandis qu'une conversation nous mettrait mieux au courant; ainsi bornons nos communications à ce qui nous touche personnellement.

Je vous ai marqué, par mes précédentes, si elles vous sont parvenues, le long séjour que nous avions fait ici l'année dernière et notre retour dans nos foyers champêtres, avec l'idée de ne plus les quitter de longtemps. Les circonstances ont changé ces projets. La place de notre ami supprimée, la nécessité de solliciter une pension ou secours, bien méritée après environ quarante ans de travaux, mais rendue problématique à quelques égards, nous ont rappelés ici. Enfin, un nouvel

'■' Ms. 9533, fol. 163-164.

/i08 LETTRES DE MADAME ROLAND.

ordre de choses s'ouvrant pour nous dans cette grande réduction de fortune, il s'agissait de voir si nous nous retirerions absolument à la campagne ou si nous chercherions un autre parti. La retraite est sage, elle est douce pour la philosophie ; mais notre manoir rustique est une véritable thébaïde, difiicile dans son accès, sauvage par sa nature, sans voisinage ; c'est une solitude dans laquelle on ne peut plus faire société qu'avec sa basse-cour. Pour un homme habitué à la vie publique, à communiquer avec des esprits cultivés, ce genre de vie ne doit pas être embrassé sans réflexion; d'ailleurs, nous n'avons qu'une fille, mais elle existe, et l'on ne viendrait pas la chercher dans un désert. Obligés de venir à Paris pour nos affaires, nous avons arrêté d'y passer sept à huit mois, durant lesquels nous chercherons à faire quelque chose d'utile, et si cela réussissait, ce serait un moyen de fixer notre séjour ici, où l'activité, le goût, les connaissances trouvent toujours à s'exercer malgré les rumeurs politiques. Nous songeons à un écrit périodique, absolument consacré à l'agriculture, aux arts et au commerce^^K intéressant pour les étrangers mêmes par la nature de ces objets, et indépendant de toutes les circonstances politiques. Nous avons pensé que vos goûts et vos connaissances, joints à l'ancienne amitié, nous procureraient soit par vous, soit par vos correspondants et vos liaisons, des facilités et des moyens. Vous aviez écrit à notre ami pour son association à votre Société des Arts; qu'est-ce que cela est devenu? Vous êtes sans doute en rapport avec des savants de la Suisse et de l'Allemagne, et vous pourriez nous y mettre? Quels sont, à votre avis, les journaux de ces deux pays qu'il nous importerait de connaître? et où pensez-vous que nous pourrions, d'une part, nous procurer d'intéressants matériaux, de l'autre, nous assurer des débouchés?

'■' Ce journal, dont Panckoucke devait Arts, dont il allait s'occuper uniquement^),

être l'éditeur {Souvenirs de Sophie Grand- écrit Madame Roland à Chanipagneux, le

champ, Révol. franc, du i4 juillet 1899), a3 mars 1792. Nous présumons que c'est la

devait s'appeler le Journal des Arts utiles publication annoncée par Panckoucke dans

{Mém., t. I, 67). La nomination subite de le A/oni'tCMrdes aSfévrier et 1" mars 179a,

Roland au ministère lui fit abandonner ce et qui passa aloi-s en d'autres mains (voir

projet : «11 avait sous presse un Journal des Moniteur du à avril).

Donnez-nous des nouvelles de votre chère épouse*'); apprenez-nous de combien votre famille s'augmente et partagez avec elle les embrassements de vos amis. J'ai été malade, je ne suis pas encore bien portante; mais, avec le courage et l'amitié, à quels maux ne peut-on faire face? Mon mari va assez bien, ma fille est grande, forte et bon enfant; ce sont là d'assez doux avantages pour consentir à les payer de quelques douleurs.

Adieu; nous sommes ici Hôtel Britannique, rue Guénégaud; mais vous pourrez nous adresser sous le couvert de Dantic'^^.

[À M" GRANDCHAMP, k PARIS ''l]

a3 mars 1793, — [de Paris].

Dumouriez sort d'ici ; il vient de nous annoncer que le Roi a nommé mon mari ministre de l'Intérieur et qu'il recevra demain le portefeuille des mains de Cahier'*'. Roland a demandé jusqu'à dix heures pour donner sa réponse. C'est toi qui la régleras. Viens le plus tôt possible.

À CHAMPAG>EUX, À LYON^'^.

«3 mars 1 799 , — de Paris.

Je ne veux pas que vous appreniez par les papiers publics que noire ami a été nommé hier ministre de l'Intérieur. Il avait sous presse un Journal des

'"' Madame Gosse, née Louise Agasse, '*' Il y a GoAi'er dans le lexle. C'est une

était fia fourmi de la maisonn. (Biogr. Mi- erreur évidente de transcription.

chaud, art. Gosse.) <*' Ms. gSSS, foi. i45-i46; déjà publiée

'*' Bosc. par M. Faugère. {Mém., introd., I, p. xv.)

'') Ms. 9533, fol. 3o9 v°. (Souvenirs de Madame Roland, bien qu'elle date sa

Sophie (Irandchamp.) lettre du a 3, a dû ne l'écrire que le 24,

MO

Arts, dont il allait s'occuper uniquement; il est appelé à d'autres travaux, il va s'y livrer avec dévouement, avec autant de calme qu'il saurait abandonner cette place s'il ne pouvait y remplir ses devoirs.

Ces révolutions apprennent à l'homme sage que le tour de roue qui l'élève doit l'abaisser à son tour et qu'il n'y a d'assuré que sa conscience.

Je continue de préparer le petit appartement que j'avais arrêté rue de La Harpe'''; c'est une retraite que je dois avoir prête et que j'aime à conserver sous mes yeux. M. Roland vous aurait écrit s'il lui avait été possible de le faire; il m'a chargée de le remplacer et de vous prier de faire part de l'événement au digne Vitet'^).

Aidez-nous, mes bons amis, écrivez-nous; unissons-nous plus étroitement que jamais pour le bien de la patrie et ménageons-nous le bonheur d'avoir fait ou tenté pour elle tout ce qui était en notre pouvoir.

Mille choses tendres à voire aimable compagne; nous vous embrassons fraternellement, dans l'affection du cœur et le dévouement du plus franc civisme.

puisque ce n'est que le aS, à ii heures du soir, que Dumouriez et Brissot vinrent annoncer à Roland sa nomination dëiinitive. A moins qu'elle n'ait écrit sa lettre dans la nuit.

Dans les marges de l'autographe, on lit ces mots , de l'écriture de Champagneux, et qui sont comme la minute de sa réponse à ses amis :

^Engager le Roi à diminuer ses dépenses ... Me voilb réconcilié avec pouvoir exécutif. . . Madame , le choix éclairé qu'il vient de faire me le fait croire converti. Personne, hors vous-même qui connaissez l'homme, n'a aussi bien senti le présent

qu'on nous fait . . . Vous donnerez l'exemple d'un ministre dont la dépense ...»

''' Voir Avertissement.

'*' Champagneux était devenu de plus en plus le véritable chef de la municipalité de Lyon. En décembre 1 79 1 , il avait été élu substitut du procureur de la commune, puis procureur le ai février 1799 (Wahl, Aig). Il était alors engagé, avec Chalier(l), dans une lutte très vive contre les directoires du département et du district, dont les tendances étaient plus modérées (voir Wahl, ^39-489 et ms. 6261, fol. 160-196).

Vitet avait été réélu maire de Lyon le 91 décembre 1791.

[À BANCAL, À CLERMONT^"

93 mars 179a, — [de Paris J.

Je vous donnerai de mes nouvelles avant d'avoir reçu des vôtres. Je voudrais être la première à vous faire connaître nos nouveaux ministres ; mais j'aurai peut-être été devancée , car l'heure du courrier est passée.

M. Dumouriez est aux Affaires étrangères ;

M. de Grave '"^l, à la Guerre;

M. Lacoste, à la Marine;

.M. Clavière,au\ Contributions publiques;

M. Garnier, à la Justice (il a refusé); (A la place de celui-ci, il est question de vous très fortement.)

M. Roland, à l'Intérieur.

Vous serez étonné autant que lui sans doute. Il se dévoue courageusement, prêt à quitter s'il ne peut faire le bien. Il paraît que le patriotisme et la bonne intelligence régneront dans le ministère et l'uniront à la saine partie de l'Assemblée nationale ; mais le» sous-ordres sont détestables , c'est à la fois un repaire et un labyrinthe ou des écuries comparables à celles d'Augias.

Le petit appartement de la rue de La Harpe continue de s'arranger; c'est une

''' Lettres à Bancal, p. 889 ; — ms. 9534 , foi. 176-177.

Bancal , cpii était encore à Paris le 1 1 mars (Aiilfird, m, 43a), venait de retourner à Clerrnont (Mège, p. 5o). — Sur la date de celte lettre , même observation que pour la précédente.

'*' Le marquis de Grave, maréchal de camp, avait succédé à Narlwnne le 9 mars. ( H est surprenant que Madame Roland l'annonce à Bancal, qui était encore à Paris le 1 1 .) Démissionnaiii! le 8 mai, il émigra à Londres et, de là, adressa au Roi, le 8 août, une lettre compromettante qui, arrivant à Paris après le 10, dut être saisie [elle se

trouve aujourd'hui aux Papiers Roland, ms. 953a, fol. a39-234). C'est pour cela sans doute que Cambon le fit décréter d'accusation le 37. H mourut pair de France en 1 893. — Voir surlui les Mémoires, 1,70-7 1 et 967.

Sur Jean de Lacoste (1780-1820), ministre de la Marine le i5 mars, démissionnaire le 10 juillet, voir les Mémoires, I, 71 et 969.

Germain Garnier (1754-1891) avait été déput(^ suppléant du Tiers de Paris pour les États gL'nëraux , puis un des chefs du crClub des Impartiaux". Il était alors membre du département de Paris.

retraite qu'on doit toujours avoir sous les yeux, comme certains philosophes y tiennent leur cercueil.

Ecrivez-nous , instruisez-nous de tout ce qui peut intéresser la chose publique : il faut la faire prospérer ou périr. Recueillez le plus de détails qu'il vous sera possible sur l'état des choses en général dans votre département et celui de tous les fonctionnaires gagés, payés, etc., de manière à faire un tableau exact de ses dépenses et de ses forces, enfin de sa situation civile, morale et politique.

Vous sentez combien un patriote ardent, éclairé et étranger en apparence à ces détails, peut être utile par son exactitude à les fournir, et je somme votre zèle au nom de la patrie el de l'amitié. Adieu, union et civisme à la vie et à la mort.

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