À MONSIEUR BERNARDIN- SAINT-PIERRE, [À PARIS
17 octobre [1799, — • de Paris].
Je viens de mettre à l'instant même sous les yeux de M. Roland ce que vous m'avez fait, Monsieur, passer pour lui. Il m'a chargée de
''' Lettres àliancal, p. 35o; — ms. gSSi, fol. 1 85-1 86. — Depuis ic 22 septembre, on datait de l'an i".
'^' Georges- Auguste Couthon (i^SS- 1794), compatriote de Bancal, ami de Dulaure, député du Puy-de-Dôme à la Législative , réélu membre de la Convention , le 6 septembre 1792, le premier sur onze, pouvait jusqu'alors être classé plutôt parmi les Girondins avancés que parmi les Montagnards. (Voir Marcellin Boudet, Dulaure, p. 3oi-3io, 322-826, etc.) Mais, le ta octobre, à la séance des Jacobins, il s'était
élevé avec force contre le projet de Garde départementale, proposé le 8 par Buzot :
rr Dans les premiers moments , je
l'ai adopté moi-même , ce projet . . . mais la composition du Comité de constitution m'a ouvert les yeux ; je ne vois plus dans ce projet que le dessein de former un noyau de forces, etc. . . n (Auiai-d, t. IV, p. 38o- 38 1). C'est à cette occasion que Madame Roland prie Bancal de nie raisonner 1.
A partir de ce moment, Couthon suivit Robespierre jusqu'au bout.
'') Ms. 624i,fob 233-234.
vous assurer de son empressement à examiner l'affaire et à remplir tout ce que lui imposent la justice, l'infortune et votre recommandation.
Accueillez l'hommage de mes sentiments affectueux et de ma vénération.
Roland, née Phlipon.
À PACHE, \ PARIS ('l
11 novembre 1792, — de Paris.
«Je lui écrivis, le 1 1 de novembre , avec le ton de l'amitié, pour lui faire part des murmures qui s'élevaient contre lui, des raisons qui les faisaient naître, et de ce que son intérêt semblait dicter. Je lui rappelais ce dont la confiance l'avait prévenu ii son arrivée au ministère; je disais un mot des sentiments non équivoques que nous lui avions témoignés, de l'ensemble qu'ils donnaient lieu d'espérer, de l'état de choses si contraire à ce qu'ils auraient fait présumer. Pache ne me fit pas la moindre réponse. . . y>
'"' Nousn'avons pas le texte de cette lettre si importante , en ce qu'elle manjue la i-uplure dëfinitive avec Paclie: nous ne pouvons donc, comme nous avons fait pour la lettre du 3i juillet à Brissot, que l'inscrire ici, à son rang dans la série , à sa place historique, en nous contentant de l'analyse que donne Madame Roland elle-nit^me. {Mémoires, 1. 1 , p. 1 '48-1 49. )
Rappelons que Pache, après avoir servi
de secrétaire officieux à Roland, puis à Servan, durant le premier rainislt>re girondin, après avoir été proposé pour le ministère de l'Intérieur par Roland lui-même à la fin de septembre, au moment où celui-ci songeait à opter pour un mandat de député , avait remplacé au ministère de la Guerre, le 3 octobre, Servan démissionnaire, Pt avait prosque aussitôt livi-é ses bureaux aux Jacobins.
À LAVATER, À ZURICH ('l
18 novembre [i792]i l'an 1" de la République, — de Paris.
Vous ne doutez pas, mon cher Lavater, du vif intérêt avec lequel nous avons reçu de vos nouvelles '^'. Au milieu du monde politique et des agitations qui nous environnent, un souvenir de l'amitié repose l'esprit et console le cœur. Son effet est comparable à celui de ces traits touchants, de ces images attendrissantes, dont le bon Homère sait entrecouper des actions terribles ou des descriptions effrayantes. Puissiez-vous plus souvent semer ainsi de quelques fleurs le poème de notre vie !
Vous aviez bien raison de croire n'avoir rien à nous cacher de ce que votre âme douce et humaine peut éprouver de pénible; mais vous vous êtes trompé lorsque vous avez cru que notre ami aurait quelque pouvoir sur l'objet qui vous affecte. Exécuteur des lois, sur sa responsabilité, il ne concourt point à leur confection , à moins qu'elles ne regardent les détails intérieurs et administratifs sur lesquels il peut demander des décisions.
Celle dont il s'agit a été portée dans l'Assemblée avec beaucoup de réflexion ; elle est d'une grande rigueur, et il faut peut-être avoir connu tous les projets des émigrés en général, toutes leurs entreprises, et surtout les affreux excès de
'■' Publié par M. G. Finsler, op. cit.; — ms. 9533, fol. 1 85-1 86, copie.
'*' Madame Roland répondait h la lettre suivante :
Zarich, le A novembre 1799.
Un mot, mon cher Roland de la Platièrel Je me mets à genoux, au nom de l'humamté! — -la première fois dans ma vie. — Jevous conjure — faites le possible et l'impossible — pour abolir la loi inouïe, barbare, sanguinaire, de bannir tant d'émigrés, de massacrer tous les revenants. Combien d'innocents! — combien de fidèles à son devoir! — Je n'ajoute pas mot que mon nom.
Jean-Gaspard Lavateb.
Ma bonne femme me prie , au nom de Dieu ,
de ne pas envoyer ce mot à M. de Roland. Moi,
je réponds : rVous avez oublié la pbysiognomie
droite et sage de cet homme, et la bonne,
fidèle pbysiognomie de sa femme, si vous craignez
quelque mal de ce mot simple d'humanité!»
Ce 10 XI 1799.
Latateb.
(Ms. 9533, fol. 189, copie; pnblié par G. Finsler, op. cil.)
Lavater s'élevait ici contre le décret du a 3 octobre 1792, qui, rendu sur la proposition de Buzot, bannissait à perpétuité les émigrés et punissait de mort ceux qui rentreraient.
ANNEE 1792. Ml
ceux qui avaient pris les armes et qui sont entrés en ennemis sur notre territoire, pour en apprécier la nécessité, la justice.
Les bons esprits cherchent à en tempérer l'effet pour les innocents, par des amendements qui ont échoué ces derniers jours '•' et qu'ii faut peut-être abandonner jusqu'à un moment plus calme, mais qui seront faits certainement.
Je ne vous entretiendrai pas de notre situation politique; nos communications ont été trop longtemps suspendues pour qu'il soit possible de se remettre au courant par une lettre. D'ailleurs, je ne puis me livrer au plaisir de vous entretenir longuement; mes jours s'écoulent avec une rapidité qui me fait soupirer pour la paix de l'obscurité et les doux loisirs de la retraite.
Nous avons été dans des situations très diverses, mais nous sommes restés toujours les mêmes dans les plus grands changements. Aimant la liberté, parce qu'elle est nécessaire au bonheur et à la perfectibilité de l'espèce humaine; sacrifiant au bien de tous les intérêts particuliers, parce que c'est le premier devoir de l'homme en société; disant la vérité sans réserve et pratiquant la justice sans crainte; indifférents à la vie, à la mort, employant l'une pour sa conscience et attendant l'autre pour son repos.
Je joins ici une petite collection des derniers écrits de notre ami; ils vous intéresseront par leur rapport avec notre état intérieur et le nôtre propre.
Donnez-nous quelquefois de vos nouvelles, conservez-nous votre amitié et recevez avec affection les assurances de l'éternel attachement que nous vous avons voué.
Je ne vous dis pas combien votre portrait m'a fait plaisir; c'est en vous envoyant celui de mon mari que je veux vous en remercier; mais je n'en ai pas encore un de bien fait, et j'aurai recours aussi au physionotrace '*'.
Rappelez-nous au souvenir de votre chère famille et admettez-nous aux commémorations que vous y faites de ceux qui vous chérissent et que vous aimez.
Roland, née Phlipon.
''' Dans la séance du 1 7 novembre, c'est- ftil ajourné, et le Patriote du 18 novembre
à-dire la veille du jour où celte ielti-e fut le regretta.
écrite. Manuel avait proposé un amendement ''' Procédé bien connu, alors très en
en faveur des « revenans n. L'amendement vogue. — Voii- notre Appendice V.
LE CONSEIL EXÉCUTIF PROVISOIRE DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE AU PRINCE-ÉVÊQUE DE ROMe'".
aS novembre 1793.
Des Français libres, des enfants des arts, dont le séjour à Rome y soutient et développe des goûts et des talents dont elle s'honore, subissent par votre ordre une injuste persécution. Enlevés à leurs travaux d'une manière arbitraire, fermés dans une prison rigoureuse, indiqués au public et traités comme des coupables, sans qu'aucun tribunal ait annoncé leur crime, ou plutôt lorsqu'on ne peut leur en reprocher d'autre que d'avoir laissé connaître leur respect pour les droits de l'humanité, leur amour pour une patrie qui les reconnaît, ils sont désignés comme des victimes que doivent bientôt immoler le despotisme et la superstition réunis.
[Sans doute, s'il était permis d'acheter jamais aux dépens de l'innocence le triomphe d'une bonne cause, il faudrait laisser commettre cet excès. Le règne ébranlé de l'Inquisition finit du jour même oii elle ose encore exercer sa furie, et le successeur de Saint-Pierre ne sera plus un prince le jour où il l'aura souffert. La raison a fait partout entendre sa voix puissante-, elle a ranimé dans le cœur de l'homme opprimé la conscience de ses devoirs avec le sentiment de sa force ;
<'' Madame Roland nous apprend {Mèn., II, 180-181) que c'est elle quirédi'gea cette lettre. — Ghampagneux , t. I , p. a 1 3-q 1 5 , en a le premier donne le texte , mais en la datant du -a 4 et en supprimant le passage que nous avons mis entre crochets. C'est M. Faugère (II, 297-299) qui a publié le texte intégral. — On le trouve déjà dans Girardot, p. 126-198.
Cette lettre avait pour objet de réclamer la mise en liberté de deux artistes lyonnais, l'archilecte Rater et le sculpteur Chinard, alors à Rome , que le gouverneur pontifical avait failemprisonnei- comme suspects d'idées révolutionnaires. Le crime de Chinard aurait
été d'avoir fait un groupe représentant crie Fanatisme terrifié par la Raison", que la ville de Lyon lui avait commandé. M. Faugère a donné en appendice (II, 989-801 ) : 1° Une lettre de Madame Chinard, du 90 octobre, sollicitant l'intervention de Madame Roland; 9° Une lettre de Roland à Lebrun, ministre des Affaires étrangères , en date du 1 2 novembre , le pressant de faire les démarches nécessaires. Ces démarches eurent leur prompt elTet, car M. Faugère nous apprend que Chinard et Rater venaient d'être mis en liberté quand la lettre du a 3 novembre, rédigée par Madame Roland, arriva à Rome.
elle a brisé le sceptre de la tyrannie, le talisman de la royauté; la liberté est devenue le point d'un ralliement universel, et les souverains chancelants sur leur trône n'ont plus qu'à la favoriser pour éviter une chute violente. Mais il ne suffit pas à la République française de prévoir le terme et l'anéantissement de la tyrannie dans l'Europe, elle doit en arrêter l'action sur tous ceux qui lui appartiennent. ]
Déjà son ministre des Affaires étrangères a demandé l'élargissement des Français arbitrairement détenus à Rome. Aujourd'hui, son Conseil exécutif les réclame, au nom de la justice qu'ils n'ont point offensée, au nom des arts que vous avez intérêt d'accueillir et de protéger, au nom de la raison qui s'indigne de cette persécution étrange, au nom d'une nation libre, fière et généreuse, qui dédaigne les conquêtes, il est vrai, mais qui veut faire respecter ses droits, qui est prête à se venger de quiconque ose les méconnaître, et qui n'a pas su les conquérir sur ses prêtres et ses rois pour les laisser outrager par qui que ce soit sur la terre.
Pontife de l'Eglise romaine, prince encore d'un État prêt à vous échapper, vous ne pouvez plus conserver et l'Etat et l'Eglise que par la possession désintéressée de ces principes évangéliques, qui respirent la plus pure démocratie, la plus tendre humanité , l'égalité la plus parfaite, et dont les successeurs du Christ n'avaient su se couvrir que pour accroître une domination qui tombe aujourd'hui de vétusté. Les siècles de l'ignorance sont passés; les hommes ne peuvent plus être soumis que par la conviction, conduits que par la vérité, attachés que par leur propre bonheur; l'art de la politique et le secret du gouvernement sont réduits à la reconnaissance de leurs droits et au soin de leur en faciliter l'exercice pour le plus grand bien de tous, avec le moins de dommage possible pour chacun; telles sont aujourd'hui les maximes de la République française, trop juste pour avoir rien à taire, même en diplomatie, trop puissante pour avoir recours aux menaces; mais trop fière pour dissimuler son outrage , elle est prête à la punir si les réclamations pénibles demeuraient sans effet.
Fait au Conseil exécutif, le vingt-trois novembre mil sept cent quatre-vingtdouze, l'an i" de la Républi(jue française.
5^4^ ; Roland, Mongb, Glavièhe, Lkubun, Pacue et Gabat. Par lp Conseil .
Signé : Grouvellb , secréUiire.
alla