‹ Lettres; publiées (volume 2)Chapitre 39 sur 103 · À SERVAN, [À · texte numérisé non relu

À SERVAN, [À

a5 décembre an 1" (179a), 8 heures du soir, — de Paris.

La date n'est pas indifférente, car j'ignore ce que doit être ia journée de demain ('); il serait possible que beaucoup de gens de bien n'en vissent pas ia

''' L. a. signée en léte, 1 p. in-8°, n°9 35 du catalogue de la collection J ules Desnoyers , vente des 18 et 19 avril 188g. — Nous ignorons ce qu'est devenue cette lettre , que nous avons vue en 1896 dans la collection Etienne Gharavay. Bien que nous ne puissions en donner ici le texte , nous nous permettons de l'inscrire ici à sa date, à titre d'indice. La letti-e est peu importante en elle-même. Son unique intérêt, c'est d'établir les relations des Roland avec Hasseiifratz , avec lequel ils semblent d'abord avoii- été en bons termes , mais qui , devenu un des commis de Pache , s'éloignait d'eux. (Voir, sur Hassenfratz et son rôle pendant la Révolution, son article dans la Biogi-uphie lïabbe.) 11 est curieux , parce que, écrit évidemment par un de ses amis, il le représente comme ayant été un modérateur ])armi les violents. Madame Roland a maltraité Hassenfi'atz dans .«^es Mémoires (t. L p. 1^9).

<*' Celte lettre a été publiée pour la première fois en 1 849, par M"' Louise Colet, en fac-similé dans les notes de son livre : Charlotte Corday et Madame Roland. Elle

dit l'avoir tirée du cabinet de M. Feuillet de Couches. — M. Dauban l'a reproduite (II, 59/1), mais avec sa négligence habituelle, — en y introduisant cinq ou six variantes ! Notre texte est collationné sur le fac-similé de M°" Colet. Nous n'avons corrigé que quelques fautes de ponctuation ou d'orthographe, qui sont des lapsus évidents d'une plume fiévreuse. — L'autographe (4 p. in-i") a été figuré sous le n° 284 dans la vente des 7 et 8 mai 1878, Et. Charavay, expert, — puis dans la vente de la collection Bovet, n° 3i 1. ''' C'est le a 6 décembre que la Convention devait entendre — et entendit — la défense de Louis XVI , j)résentée pai- de Sèze. On pouvait prévoir pour ce jour-là — on s'y attendait presque tous les joui-s — un mouvement poj)ulaire. Mais le mouvement n'eut pas lieu. Dès le -l'i (Aulard, t. IV, p. Ci5), Robespierre avait recommandé le sang-froid aux Jacobins : ff Soyons calmes et ne faisons aucun mouvement qui ferait la joie de nos ennemis D. — D'autre part, la Convention avait ordonné à ia municipalité de Paris, le ai décembre, de venir lui rendre compte de

fin. Il y a des projets désastreux contre Louis, pour avoir une occasion d'aller jusqu'aux députés et de comprendre le ministre de l'Intérieur dans ce massacre. Les avis se multiplient, et les divers renseignements attestent que le complot existe. Les mesures de prudence le déjoueront-elles? C'est la question. J'ai fait partir ma fille pour la campagne "' et disposé mes petites affaires comme pour le grand voyage, et j'attends l'événement de pied ferme. Nos institutions sociales rendent la vie si laborieuse pour les cœurs honnêtes, que ce n'est pas une grande perte à faire, et je me suis tellement familiarisée avec l'idée de la mort, que je vais au-devant des assassins, s'ils arrivent, persuadée d'ailleurs que s'il est une chose au monde qui puisse les détourner, c'est le calme du courage et le mépris de leurs coups : M. R. [Roland] qu'un érésipèle à la jambe retient depuis dix jours au lit ou dans sa chambre, se traînant dès le matin au Conseil, qui siège aux Tuileries, et qui sera permanent tant que Louis sera hors de sa prison'*. Les avis d'assassinat pleuvent sur ma table, car on me fait l'honneur de me haïr, et je vois d'où cela vient. Lorsque, dans les quinze premiers jours du ministère, le scélérat Danton avec l'hypocrite Fabre nous environnaient continuellement ('' en singeant l'amour du bien et de l'honnètc, ils m'ont pénétrée; et sans que j'aie jamais rien dit ni fait pour confirmer leur opinion, ils ont jugé que je tiens quelquefois la plume '*'. Cependant les écrits de M. R. [Roland] ont produit quelque effet. Donc, etc.. .

L'ahoyeur Marat, lâché dès lors après moi, ne m'a pas quittée d'un moment; les pamphlets se sont multipliés; et je doule qu'on ait publié plus d'horreurs contre Antoinette, à la(|uelle on me compare et dont on me donne les noms, qu'on ne m'en attribue chaque jour. J'ai gardé le silence qui me convenait, sans autre réponse que ma persévérance dans mes devoirs et mon caractère; leur

la siliialiou delà \iliecl(le la force publique (Sclimidt, t. 1, p. io3), et la Commune interdit, pour prtîxenirlesrassemlilemenlsnocliinies, la célifbralion de la messe de minuit {Monitfiir An nô décembre).

'"' Voir la lettre suivante. Ce projet de renvoyer Eudoi'a au Clos avec sa {gouvernante neut j)as de suite.

'*' Les procès-verbaux du wConseil executif provisoire ji constatent l'absence de itolaud aux s«îances depuis le 1 5 justpi'au 9 0 décembre. Il est présent le ai et le -j'i

(Aulard, Salul public , t. 1). — On remarquera que la phrase n'est pas construite.

''> Cf. Mém., I, 88, gS.el ms. iOgy, cahier Danton.

'*' Méin., t. I, p. 96 tr . . . Peut-être aussi augurèrent-ils qu'elle pouvait quelquefois tenir la plume... d. Cf. le passag-e de l'Histoire des Hrissotiiis où Camille Desmoulins, l'ami de Fabre et de Danton , attribuant à Roland un des placards du temps, affirme iT qu'où en a vu l'épreuve sur son bureau corrigée en entier de la main de sa femmes.

rage s'en est accrue; je suis Galigaï, Brinviiliers, Voisin, tout ce qu'on peut imaginer de monstrueux , et les dames de la Halle veulent me traiter comme Madame Lamballe.

En conséquence, je vous envoie mon portrait, car encore faut-il laisser quelque chose de soi à ses amis. Je suis bien aise de vous dire qu'après mon mari, ma fille et une autre personne'^', vous êtes le seul à qui je le fasse connaître; il n'existe point pour le monde ni même le courant des amis.

Je ne sais trop ce que deviendra tout ceci; mais si Paris se perd, il faut que le Midi sauve le reste.

Pache'^' détraque la machine; c'était un excellent second et conseil pour un homme en place et à caractère, c'est le ministre le plus Jean-fesse qu'il soit possible de trouver; l'expression est un peu révolutionnaire, mais le moyen de ne pas le devenir soi-même au milieu de révolutions continuelles et toujours graduées au plus fort! Je ne sais où trouver un sage écrivain. Croiriez-vous que depuis que Louvet ne peut plus faire la Sentinelle ''', nous avons vainement essayé de trois personnes , et qu'elle est tombée, faute de faiseurs? Prenez un peu soin de notre mémoire, lorsqu'il ne restera plus qu'elle: ils sont capables de la souiller, et tiennent peut-être déjà prêtes les impostures qu'ils viendront insérer dans nos papiers.

Presque tous nos députés ne marchent plus qu'armés jusqu'aux dents; mille gens nous conjurent de coucher ailleurs qu'à l'Hôtel '*^. La charmante liberté que celle de Paris!

Eh bien, si vous étiez resté, nous n'en serions pas là. Du moment où les fédérés auraient été mis sous vos ordres, vous auriez pu les organiser et en faire un appui respectable ; c'était le moyen suppléant à la garde qu'on n'a pas osé appeler. Pache n'a travaillé qu'à les dégoûter, les renvoyer et les

■'' Probablement Buzot. (Voirnotre article delà Révolution française {îé\ner 1901 ) sur ffLe portrait de Madame Roland aux Archives nationales T>.)

'^' Pache fut renvoyé par l'Assemblée le 9 février 1793.

•'' Sur la Sentinelle, voir Tourncux, 10775, et Hatin, p. 236-^38. Elle avait commencé à paraître , non pas le 1 " mars 1792, comme on l'a dil, mais sculemont à la fin d'avril , après la déciwation de guerre.

La publication s'inteiTompit le 2 1 novembre, nous ne savons pourquoi, et recommença pour quelque temps en janvier 1793. Quant à Louvet (1760-1797), riiéi'oïque et léger ami des Roland, il est trop connu pour que nous ayons besoin de lui consacrer une notice.

'*' Cf.Méin., 1. 1, p. 17: Champagneux, Disc, préliminaire, xxxvn-xxxix; Vatel, p. Aoi-ioa. — \ oir aussi V Avertissement de l'année 1793.

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annuler. S'ils vous sauvent demain , ce sera d'eux-mêmes et en bravant la discipline '".

En vérité! je m'ennuie de ce monde; il n'est pas fait pour les honnêtes gens, et l'on a quelque raison de les en déloger. Adieu, brave citoyen, je vous honore et vous aime de tout mon cœur. Je vous écrirai dans quelques jours, si la tempête ne nous a pas engloutis. Dans le cas contraire, souvenez-vous de njia fdlc et de nos deux projets; elle a une excellente femme que j'ai fixée [)rès d'elle et qui me supplée'^'; elle se rendra près de son oncle à Villefranche, pour y suivre sa destinée, ayant de ses parents de bons exemples, quelque gloire, un excellent guide et une fortune honnête. Je vous embrasse bien affectueusement.

Roland, née Phlipoh.

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