À. M. ET M"'"...., À
[Fin août 1788, — de Villefraiiclie.]
Nous rions avec ceux qui rient; nous pleurons avec ceux qui pleurent. Nous sommes dans la solitude , et , quelles que soient vos atïiiires , on n'en fait aucune après le 8 de septembre. Il faut d'ailleurs du repos à l'homme; il faut des consolations à ceux qui ont des peines. Je vous ai attendu et vous attendrai pour le 1"; nous jouirons des autres l'un par l'autre; ma moitié a aussi besoin de communiquer son àme avec celle de la vôtre. Vous devez nous venir voir, et vous viendrez nous voir, c'est ce qu'il fallait démontrer et ce qui est démontré ([uant aux premières parties; c'est ce que vous démontrerez quant à la dernière. Je vous embrasse, mon ami, de tout mon cœur.
'■' liCs notes très hardies, que Roland rédigeait alors pour io t. IT dn son Dict . des numujaclurcs.
'"' Sui- l'adresse de celte lettre, on trouve jetées, de la main de Roland, Ips notes suivantes, qui, rapprochées de celles de janvier 1787 (voir lettre 267), complètent les comptes du modeste ménajje (avec une petite erreur d'addition) :
Du 1" décembre 1787 au 1" septembre 1788, 9 mois.
Nouveaux bâti menls
l 432 ' ( i5o ' Pins... 4.55 Entretien et courant
A roa femme ,
Toile, livres, Lyon, voyages 9000**
Reste à payer et nouvelles dépenses jusqu'au dernier décembre i5oo
Total 7560*
''' Ms. 9533, fol. 193-194, copie. — L'orig'inal a passé par la vente d'autographes du 19 août 1870, Et. Charavay, expert.
Le premier paragraphe est de Roland et s'adresse au mari de la correspondante.
Nous n'avons pu faire de conjectures plausibles sur les destinataires.
Les restitutions entre crochets sont celles de la copie.
La date approximative de la lettre est fixée par ses rapports avec celles qui précèdent et celle qui suit.
Ce serait donc en vain, Madame, que je me serais flattée du plaisir de vous posséder à la campagne? Je ne puis vous dire à quel point mon propre intérêt me fait partager la peine qui vous affecte en ce moment; vous me tiendrez peu de compte, peut-être, d'un semblable sentiment, mais il est de ma franchise de vous le peindre comme je l'éprouve.
Ce deuil, ce procès sont-ils [de] bien vrais obstacles? Mon mari [croit] que non; il en écrit au vôtre [logi]quement. Pour moi, qui [ne saurais] me piquer de démonstrations [sévères], je me [permets] seulement [de prier] et je m'en tiens, pour mon compte, aux droits que me donnaient mes vœux et mon empressement. Pesez-le dans la sincérité de votre cœur, et ayez-y l'égard qu'une sensibilité comme la vôtre doit à la mienne , sous peine de tout ce qu'on peut imaginer de plus terrible.
M"* de Riverieux fait mieux que vous, et je l'attends le 8 du mois prochain.
Je ne vous fais point de compliments de condoléances; je suis toute
occupée à me lamenter, et c'est vous qui m'inspirez cette esine.
Quant sera-ce donc que je pourrai me dédommager ou vous gronder? Je suis à la petite ville pour vingt-quatre heures, [tonte en] l'air et fort courroucée, sans oser [même] vous dire combien. Recevez les [expressions] de mon regret et des [sentiments inalté]rabies avec lesquels
je suis
[serv]ante ,
[Phlp. DE La Platiè]be.
i" octobre (1785) 1788, — [du Cios].
[Pends-toi, friand Grillon! Nous faisons des confitures, du résinet (stc) et du vin cuit, des poires tapées et du bonbon, et tu n'es pas [ici]
''' BoscJV, 197; Danban, II, 570; — ms. de pltinip qu'il y a [ly]^.? au ms., date qup 6989, fol. a6o-a6i. — C'est par un lapsus d'ailleurs Bosc a biffée. H suffit de lii'e la letti-e
pour les goûter ! Voilà, monsieur l'élégant, mes occupations présentes; du reste, on vendange à force, et bientôt ce ne sera plus que dans les armoires de la ménagère, ou dans les caves du maître, qu'on retrouvera du raisin et de son jus délicieux. Celui de cette année sera très bon; mais nous en avons peu, à cause de la petite visite que la grêle nous a faite , bonneur dont on conserve toujours un cher et long souvenir.
Pourquoi donc ne nous écrivez-vous plus, vous qui n'avez pas de vendanges à faire? Est-ce qu'il y a au monde d'autre occupation que celle-là ?
Mais vous politiquez à perte de vue et vous épuisez en dissertations sur le bien à faire, qui ne s'exécutera jamais. Que devient M. Necker(')? On dit qu'il a un terrible parti contre lui. Et le grand diable d'archevêque'-)? On le disait parti pour Rome; maintenant on débite qu'il est gardé à vue.
Dieu fasse paix aux bons et anéantisse les méchants ! Ressouvenezvous encore un peu de vos amis du bout du monde, qui ne vous oublient pas et qui vous embrassent sans façon, excepté Eudora qui pourrait déjà s'en défendre.]
Ce n'est qu'en reprenant économiquement votre enveloppe pour vous la renvoyer, que nous trouvons le petit mot que vous aviez ajoute aux lettres de l'ami Lanthenas.
L'expédition des gravures nous fait grand plaisir, mais nous ne demandons rien autre de Paris; il faut trop d'argent pour tout ce qui se tire de ce pays, et nous avons plus de carottes que de louis d'or.
pour voir qu'il faut iy88. C'est bien, du reste, dans la série des lettres de 1788 que Bosc l'a placée. Mais il y a soudé un long fragment d'une auti-e lettre antérieure, que nous avons transporté à l'endroit qui lui convient (lettre 301). Dans l'angle de gauche , il y a : M. (rAnlic.
'■' Necker était redevenu contrôleur général le a.5 août 1788. — Roland écrivait,
le 5 septembre (coll. Morrison) : «r Est-il vrai que le nouveau ne fera pas pis que l'ancien: mais fera-t-il bien? C'est encore un problème à résoudre : j'ai bien des données, peut-^tre différentes de celles de bien d'autres; attendons. Mais, en attendant, que deviendrons-nous 'i. . .n
'*' Loménie de Brienne était, en effet, parti pour l'Italie.
Je suis fort aise d'avoir vu, par votre petit mot, que nous ne sommes pas morts pour vous, et je vous en aime un peu davantage.
[Que font les sciences au milieu de nos convulsions politiques et dans l'agonie de nos finances? Et les savants, et les babillards? Et les collections, et les cours? Et La Blancherie et son entreprise, et les musées et les musards ? . . . ]
[À BOSC, À PARIS '^l]
Le 8 octobre [1788]. — du Clos Laplatière.
[Vous ne nous dites plus rien, mon cher, et cependant les parlements se montrent et agissent d'une manière bien étonnante. Faudrait-il donc que les amis de l'ordre et de la liberté qui désiraient leur rétablissement fussent réduits à le regretter ? Quelle sensation leur arrêté a-t-il produite dans la capitale? Ce rappel des Etats de 1 6 1 il , ces prétentions , ce ton et ce langage sont bien singuliers '^'.
Nous en sommes donc à savoir seulement s'il faudra végéter tristement sous la verge d'un seul despote, ou gémir sous le joug de fer de plusieurs despotes réunis. L'alternative est terrible et ne laisse pas de choix, car on n'en saurait faire entre deux mauvais partis. Si l'avilissement de la nation est moins général dans une aristocratie que sous le despotisme d'un monarque sans frein, la condition du peuple y est quelquefois plus dure, et elle le serait parmi nous, où les privilégiés sont tout et oii la plus nombreuse classe est presque comptée comme zéro.
<"' Bosc,IV, 129; Daubaii, 11,57 a; — ''' Le Parlement de Paris, rétabli dès l'avè-
ms. 6289, fol. 987-288. — Boisc, par né- nement de Necker dans la situation où il
gligence, a mis celle lettre après celle du était avant le lit de justice du 8 mai, avait
!i décembre 1788; M. Dauban, trompé par demandé, en enregisti'ant la déclaration de
ce classement, l'a ])lacée sous la rMl>riquede son rétablissement, que les Etats généraiu
1789; mais il y a bien i'j88 au ms. , et il fussent convotpiés et composés suivant la
ressort d'ailleui-s de la simple lecture qu'elle forme de i6ii, c'est-à-dire avec le vote des
est de 1 788 , en effet. trois ordres séparés ( a5 septembre).
On dit que la haute finance est liguée contre M. Necker; que l'ait ce ministre? en est-il encore à s'affermir en place?]
Nous sommes dans les vendanges par-dessus la tête, non pour la quantité : nous avons, cette année, diminué d'un tiers sur l'autre; mais c'est la saison de la récolte, et partant celle du travail champêtre et des sollicitudes domestiques.
Donnez-nous de vos nouvelles et de celles qui courent; mille amitiés au bon Lanthenas; veuillez faire parvenir la ci-jointe.
Nous vous aimons toujours et je vous embrasse de tout mon cœur.
Quand j'aurai du loisir, je vous décrirai la fête du U octobre et nos Lucas et nos CokUes dansant gaîment leurs rigodons et buvant notre vin de fort bon cœur (').
Adieu encore.
[À BOSC, À PARIS'')
Le 9 novembre 1788, — de Villefranclic.
Les gravures sont arrivées, notre ami, la veille du jour que nous est parvenue votre lettre d'avis; elles sont en aussi bon état qu'elles sont belles, et le plaisir que j'ai eu à les considérer m'a fait sentir que je n'étais pas encore morte au goût des beaux-arts.
Gomme la diligence d'eau ne passe qu'à demi-lieue de la ville où est la Saône (^), nous ne voyons pas les voyageurs qui prennent cette voiture; M. de Bournon'*) avait remis et recommandé à l'auberge des diligences le rouleau, qui nous a été soigneusement apporté.
Mais si cet aimable homme eût pris la route de Villefranche et que je me fusse bien portée, il ne nous aurait pas encore renconti-és. J'étais
'■' Fête donnée aux vignerons et aux voi- <'* Ms. 6289, fol. 283-a84.
sins du Clos pour célëbi-er l'anniversaire de *'' Sic.
la naissance d'Kudora, on ni(*mp temps que '*' Jacques -Louis, comte de Bournon
(selon l'usage du pays) la clôture des ven- (lyôi-iSaS), naturaliste et minéralogiste,
(langes. Il y a, aux Papiers Holand, ms. 9533, On lui doit des recherches intéressantes sur
fol. -33, une petit*; pièce de vers de Ma- les Alpes dauphinoises et les montagnes du
dame Roland |wur cet anniversaire. Forejs.
venue ici, il y a quinze jours, pour vingt-quatre heures seuieraent; j'y suis tombée malade subito, et j'attends des forces pour monter à cheval et retourner au Clos.
Je voulais vous écrire, par le dernier courrier, que j'étais toujours de ce inonde; mais j'avais été obligée de faire une autre lettre, et, pour le peu que je tienne la plume, le mal de gorge se fait ausitôt ressentir; j'ai donc i-emis au courrier suivant. Je le devance, par précaution, en saisissant un bon moment.
Je ne sais pourquoi vous glosez si tristement sur notre amitié pour vous, et comment vous pouvez parler de déchanter à cette occasion. Si j'avais de la force, je \ous peignerais d'importance; mais je suis convalescente et plus portée à la clémence qu'à l'indignation.
Dites-nous donc si c'est à Lyon que se rend ce M. de Bournon ; nous pourrions l'y rencontrer, puisque nous devons y passer les deux ou trois premiers mois de l'année.
Les d'Ejîrémesnil et compagnie ont d'abord été reçus à Lyon avec enthousiasme; mais leur couronnement à la Comédie ne s'est pas fait noblement : il a passé pour avoir été concerté avec eux dès la veille W. Pour comble de mauvais effet, ces messieurs, invités et régalés au cerck ou club des Terreaux , s'y sont montrés avec hauteur et parlant du Tiers- Etat avec beaucoup de dédain. L'assemblée qui les régalait, toute composée du Tiers-État, a été indignée; on a fini parles détester, et ils devaient être siffles s'ils fussent retournés au spectacle.
Bourg se montre contre les parlements avec une vigueur étonnante (^^; elle a fait un terrible mémoire contre les injustices qu'elle prétend avoir essuyées de celui de Dijon, dans tous les procès de personnes du Tiers-
'"' D'EpréinesuH, arrêté eu plein Parle- rier, etc.. .« {(lorre-ijwuddnce lùléraire, uo-
ment, le 6 mai 1788, pour ses protestations vembre 1788, note de Meister.)
contre les édits de Brienne , et emprisonné '^' Ea-nmen des imoUègex de la noblesse de
à l'Ile de Sainte-Marjjuerite , venait d'être Bresse ( par l'avocat Gauthier des Orcières ,
rendu à la liberté' et regagnait Paris au mi- qui fut ensuite député à la Constituante et à
lieu des ovations populaires. A Lyon, lors- la Convention). — VolrCh. Jarrin, Bourg et
qu'il parut au spectacle, ffon jeta sur le Belley pendant la Uévoklion. Boiu-g, 1881.
théâtre des vers et une couronne de lau- p. 3o2 et 468.
ANNKfi 1788. 33
État avec quelqu'un de la noblesse; et cette ville de Bourg Huit par demander le rétablissement de son propre Conseil souverain, dont la conservation fut stipulée lors de la cession de la Bresse à la couronne de France '''.
Nous avons de petites histoires assez plaisantes de nos Assemblées de départements'-'; mais c'est assez pour aujourd'hui, ou du moins pour mes facultés; peut-être trouverez- vous aussi qu'il est temps que je finisse et que vous repreniez votre besogne.
Notre ami, de retour de Lyon, est parti pour visiter les ouvriers à la campagne; il fait froid et le ciel est tViste.
Adieu, je vous embrasse suivant l'antique usage, et tout aussi bonnement qu'au temps de nos preux. Eudora grandit beaucoup et jase comme une pie.
[\ BOSC, À paris'''.]
[Fin novembre 1788, — du Clos?]
Je ne vous en dirai pas long, mes amis'*'; nous sommes encore casernes tristement au coin du feu, et ne voyant qu'au travers des vitres le soleil brillant et les éclatants frimas. Cependant la bise souffle, là les travaux s'accumulent, le temps s'écoule et l'impatience est à la porte.
J'espère que nous retournerons bientôt au nombre des vivants. En attendant, nous nous transportons queltjuefois parmi les Américains et nous convenons qu'il ferait bon vivre avec eux'^'. Que devient la Société pour l'airranchissement des nègres?
>'' Bourg avait posst^dd cette Cour souve- C Collection Alfi-wl Morrison.
mine non pas à la réunion de 160J , niais '*' Elle s'adresse à Bosc et à Lanllie-
de i658 à 1661. nas.
''' L'assemblée de département "de la pro- ''' Rolandi'crivaithBosc, de Villefranclie,
vince et élection de Beaujolais" , subdivision le i4 octobre (coll. Morrison) : f J'arrive
de ["assemblée provinciale créée en 1787, de la campagne et j'y retourne ; la mère et
avait tenu ses réunions à Villelranche en l'enfant sont enrhumées; Lanlhenas s'en-
1787 et 1788. (Voir Ahnanach de Lyon.) foncedansl'Améritpicje suis trop vieux pour
LETTRES DE IIIDÀIIK «0L1!(D. U.
iHpntHEKit: ;<AriuNALi:.
LETTRES DE MADyVME ROLAND.
Nous avons, à Lyon, un ministre protestant de notre connaissance, qui fait imprimer actuellement un ouvrage contre l'esclavage des nègres''' : je ne sais si l'auteur donnera du neuf; mais je sais bien qu'il a grande envie de faire parler de lui.
Je ne vous parle pas de nouvelles; je suis toute occupée d'huile à faire faire, et de porc à saler; objets fort intéressants dans le ménage et peu faits pour le genre épistolaire.
Ci-joint une petite lettre pour le chanoine (^'.
Adieu, dites-nous ce que font les Notables ''), si tant est qu'ils fassent quelque chose.
Nous vous embrassons cordialement.
[À BOSC, À PARLS'*'.]
li décembre [1788, — du Clos].
Or çà. Monsieur le docteur, veuillez , je vous prie, me faire savoir «uèrfo — car tel est le mode qui convient aux dames — si le fameux lurneps qu'on vante
l'y suivre " — Lanthenas, qui avait
depuis longtemps des relations avec l'Ame'rique, y songeait plus que jamais, sous l'influence de Brissot, avec lequel il dtait déjà lié , et plus encore en lisant les Lettres d'un cultivateur américain que venait de publier Saint-John de Crèvecœur (178/1 : a' édition, 1787), desciiption arcadienne de la vie aux Etats-Unis. — Madame Roland fit bien des fois, elle aussi, ce rêve d' Amérique.
Quant à la frSociété pour l'affranchissement des nègres», c'était celte société des Amis des noirs, que Brissot et ses amis Carra, Valady, etc. . venaient de fonder en France , à l'exemple de celle que Granvillo Sharp et Glarkson avaient fondée en Angleterre. (Voir Mém. de Brissot, t. III , chap. i et m.)
''' Frossard faisait imprimer la Cause des esclaves nègres, etc., a vol. in- 8°. Lyon,
''' Le chanoine Bimont, dont la santé déclinait (voir lettre du 93 février 1789) et qui mourut en septembre 1789 (lettre de Roland à Bosc du a octobre 1789, coll. Morrison).
''' Lfi deuxième assemblée des Notables, convoquée pour régler la forme des États généraux, s'était réunie le 16 novembre 1 788 et se sépara le 1 a décembre. Ceci nous donne la date approximative de la lettre.
'*' Bosc, IV, lag; Dauban, II, Bji. — N° 898 de la collection E. Michelot, vendue les 7 et 8 mai 1880, Eug. Charavay, expert. — L. a. , a pages i/4 in-8°.
à Paris aujourd'hui, et que l'on cultive dans ses environs, est du genre Raphanm ou Bra$sica^^\ Puis, par extension, vous me manderez dnns quel genre vous comprenez la petite rave que vous autres, Parisiens, mangez ;i déjeuner; puis, si vous connaissez la rare longue et ronde qui croît en Flandre et dans nos provinces, et comment vous la dénommez. Que votre décision soit exacte et précise sur tous ces points; elle terminera de savantes discussions dans lesquelles vous devez trouver très glorieux d'être pris pour arbitre. Mais que cette décision soit accompagnée des phrases de Linné, car nous avons ici beaucoup d'objets et peu de livres. Si je suis satisfaite de votre science, et que pourtant vous ne connaissiez pas nos raves, le plus sain, le plus doux et le plus léger des aliments pour l'homme et les animaux, je vous enverrai par la tête une de ces raves, de cinq à six livres pesant, longue ou ronde, à votre choix.
Adieu; n'oubliez pas tout à fait vos amis de l'autre siècle, qui vous embrassent tout bonnement.
3U À BOSC, À PARIS ''^
18 décembre 1788, — du Clos.
Nous avons reçu, mon cher, vos très savantes explications l)otaniques et vous en rendons grâces. Vous n'aurez point de mes raves par la tête, mais il faudrait me faire manger des lurneps pour me convaincre s'ils sont meilleurs. Il faut avouer que les distinctions des savants ne supposent pas toujours, entre les plantes dont ils ont fait divers genres, une différence de saveur et de propriétés.
'') RoUind avait longuement parle, an tompideson Dictionnaire (p. 1 56*, 1 69*), (In (!ommonJield.i-turnips , avec lequel on nourrissait les moutons en Anjjleterre. Il voulait sans doute lie nouvelles indications jwur la deuxième partie du tome II {Errata, supplément,etc. . .), qu'il faisait alors imprimer. r . . .Mon gros ouvrage que je commence, sous quinze jours, h mettre sous presse à Lyon" (Coll. Morrison. lettre à Bosc, du ■îlt août 1788); — 'J'ai fait aujourd'hui
le premier envoi de manuscrit pour mettre sous presse à Lyon. Ainsi me voilà en train pour la suite de nia grande œuvre" {ibid., 5 septembre); — ^L'Encyclopédie s'imprime; je viens de corriger la 16' feuille de plus de 1 00 de cette fournée ... 1 [ibid. , la novembre).
'*' Catalogue Morrison, I. V, p. 3io:
rr Lettre autographe, à M. d'Antic; au Clos de La Plalière, 18 décembre 1788, 3 pages in-4°, avec l'adresse.»
Les raves rondes et longues, brasslca et râpa, cultivées ici dans le même terrain, se confondent sur nos tables sans obtenir l'une sur l'autre une préférence bien motivée.
Ce n'était pas pour nous qu'il avait été question de la Flore de BuUiard, mais pour les pharmaciens de l'hôpital de la petite ville; le prix de l'ouvrage a désorienté le zèle, et l'on ne songe plus à cette acquisition. Quant à nous, qui employons notre argent avec des pionniers, des maçons et des charpentiers, nous ne pouvons faire aucun calcul bibliographe.
Je ne sais quel froid il fait à Paris, mais ici nous gelons tout en vie et nous sommes confinés sans savoir comment nous rendre en ville par des chemins glacés, où les chevaux ni les bœufs ne peuvent tenir pied. Mandez-moi donc votre degré de froid; je ne vous rendrai pas la pareille, car, dans notre immense maison , il n'y a sûrement pas l'ombre d'un thermomètre. Des brouillards tombent chaque jour en pluie qui se gèle à l'instant. Le plus petit brin de paille paraît de la grosseur d'une baguette, par la quantité de glace transparente qui l'enveloppe; nos arbres sont chargés en proportion de leurs ramifications et ils cassent de toutes parts. Nous devons cette température rigoureuse , qui est infiniment plus supportable à Villefranche , au voisinage des montagnes.
Recevez nos amitiés, nos embrassements , etc
[À BOSG, À PARIS^'l]
[Décembre? 17B8?, — [de Lyon.]
Pour moi, qui n'entre pas dans la fourrure, je ne parle que de chansons. Vous m'avez envoyé le plus joli petit coquin de Noël qu'on puisse imaginer; nous l'avons chantonné, goûté, etc.. . J'ai vu autrefois le
''' CoH. Alfr. Morrison. — Ecrit sur la bien être du commencement de 1789. Le quatrième page d'une lettre de Roland à texte indique seulement quelle est d'une fin Bosc demandant des renseignements sur les ou d'un commencement d'année. On y voit fourrures. Nous avons placé cette lettre à la aussi qu'elle est écrite de Lyon, où Malin de 1788, parce que c'est àce moment-là dame Roland annonçait qu'elle passerait que Roland travaillait à cet article de son les deux ou trois premiers mois de 1789 Dictionnaire. Mais elle pouj-rait tout aussi (lettre 311).
Berger St/lvain^^\ petit brun qui s'en va bégayant; par ma foi, il s'exprime plus nettement par écrit.
Vous avez donc bien du travail ? Nous n'en manquons pas non plus, et je ne sais par quelle inconséquence je viens de m'abonner à la Comédie; mais c'est l'aflaire d'un mois, après quoi je reviens à ma pauvre musique, à laquelle cet arrangement ne fait pas grand bien.
Adieu, souvenez-vous de nous au milieu du tourbillon des" nouveautés.
La cuisse rend abondamment; le sommeil n'est pas merveilleux.
''* Madame Roland avait aperçu Sylvain à quel Noël elle fait allusion ; peut-être s'a-
Maréchal, alors bibliothécaire du collège git-'l des Chansons anacréontiques du berger
Mazarin, aux concerts de M"* L'Epine Sylvain (c'était son demi- pseudonyme) ,
[Méin., II. i38),versi77A. Nous nesavons Paris, in-ia. s. d.
Pour l'année 1789, nous n'avons que 22 lettres, dont ly à Bosc, li à Brissot et 1 à Yarenne de Fenille. Pas une seule à Roland. Il est vrai que l'inspecteur a été malade la plus grande partie de cette année-là et que sa femme l'a peu quitté. Mais il est impossible que, durant leurs courtes séparations, que nous essayerons de noter plus loin, elle ne lui ait pas écrit quelquefois. Il semble donc bien que leur correspondance de 1789, comme d'ailleurs presque toute celle de 1788, n'ait pas été retrouvée ou conservée par la famille.
Sur les 17 lettres à Bosc, 4 seulement ont été données par lui dans son édition de 1795, et avec un singulier désordre (voir lettre du h septembre, note); une seule provient des Papiers Roland; les 12 autres nous ont été fournies par la collection Alfred Morrison, appoint inestimable, sans lequel nous n'aurions pu vraiment reconstituer la vie des Roland en 1789.
Essayons maintenant — en nous aidant des lettres inédites de Roland que nous avons pu consulttir dans cette collection — de vérifier comment l'inspecteur de Lyon et sa femme ont passé cette année-là.
Au début de l'année (février, mars), ils sont à Lyon, travaillant ensemble au Dictionnaire des manufactures, dont une nouvelle [)artie (t. II, 9° partie) devait paraître le ai décembre suivant. On va à la Comédie; Eudora, qu'on ne pouvait garder dans l'étroit appartement de la maison Chamburcy, au milieu du travail du Dictionnaire, est en pension chez le ministre Frossard. C'est de Lyon que Madame Roland écrit à Varenne de Fenille sa lettre si intéressante du 2 1 mars sur la littérature anglaise.
Nul doute que la correspondance avec les amis de Paris, Bosc et Lanthenas, n'ait continué activement. La lettre du 3 avril semble bien être un renseignement pour le journal que commençait Brissot, revenu d'Amérique. Toutefois il y a, là aussi, une lacune évidente. Du 1 8 mars au 9 juin, nous n'avons que la lettre du q 1 mars à Varenne de Fenille et cette lettre à Bosc du 3 avril.
40 AVERTISSEMEM.
Au commencement de juin, Roland tombe gravement malade: jusqu'à la fin de juin, sa vie est en danger. Vient ensuite une longue et pénible convalescence, qui se prolonge jusqu'à la fin de l'année, mais qui, dès la fin de juillet, ne l'empêchera pas d'écrire, et qui lui permettra, vers le milieu de septembre, de se transporter à Villefranche.
Auprès de son mari malade, Madame Roland suit, avec une fièvre extraordinaire, les événements de Paris. Dès le commencement, elle n'a aucune illusion, elle ne croit pas à la Révolution avec le Roi. Elle pousse ses amis aux solutions extrêmes et décisives. Elle ne s'en remet même pas à l'Assemblée nationale, qui, selon elle, ne doit que proclamer le Droit nouveau, puis revenir devant les électeurs qui choisiront d'autres mandataires pour faire la Constitution.
Quand la grande peur arrive, quand on apprend à Lyon (26 juillet) cette mystérieuse Jacquerie qui épouvante les campagnes, elle court au Clos (99 juillet). Mais, bien vite rassurée pour son « ermitage tj, elle est de retour à Lyon dès le 1 5 août , auprès de son malade.
Il semble qu'elle ait pu, en septembre, emmener Roland en Reaujolais, tantôt à Villefranche, tantôt au Clos (il fallait faire les vendanges), et que le mois d'octobre, au contraire, se soit passé à Lyon. C'est de là qu'elle écrit, dans les premiers jours d'octobre, cette lettre si curieuse (lettre 332) où elle trace à ses amis un plan détaillé pour aller enlever l'Assemblée à Versailles, au moment même oiî les Parisiens exécutaient spontanément ce coup de main qui mettait désormais la Révolution à l'abri de tout complot militaire.
Les lettres que nous avons sont d'ailleurs trop peu nombreuses pour que ces allées et venues des Roland entre Lyon, Villefranche et le Clos puissent être indiquées avec une précision absolue; il y en a eu probablement quelques autres, très rapides d'ailleurs, et sans intérêt pour suivre la correspondance.
[À BOSC, À PARIS W
a3 février 1789, • — [de Lyon?].
H faut bien que je vous dise quel plaisir vous m'avez fait en me donnant de bonnes et précises nouvelles du chanoine''^); je suis enchantée que vous l'ayez vu, que vous puissiez m'assurer de son meilleur état. J'avoue pourtant que la crainte des retours d'un mal aussi traître ne me permet pas d'être aussi tranquille sur son compte qu'avant cette première attaque; mais enfin ces retours peuvent n'être pas prochains.
]yjue jvjgyjgj. (3) est la fille de ma contemporaine d'âge, et je n'ai qu'une morveuse de sept ans; voilà ce que c'est de s'y prendre de bonne heure.
Ne négligez point ce qu'il vous sera possible pour les fouets^''\ et cela incessamment, car on est après; Lyon n'a rien pu fournir, il n'y a pas eu moyen de tirer quoi que ce fût des gens qui se mêlent de leur fabrication.
Quant au ffrelieuni, s'il est aussi quelque chose, pressez toujours; on accroche comme on peut, et les vérités se trouvent. Je n'ai pas le temps de vous en dire long; nous vous embrassons cordialement; adieu.
'■' Collection Alfred Morrison, a folios. (On sait que Bosc, ëlevë à Dijon, y avait
'*' Son oncle Biniont, le chanoine de Vin- gardé des relations.) cennes, qui mourut en septembre suivant. ''' «Les fouetsn, sur lesquels Roland in-
— Voir lettre 332. terroge sans cesse Bosc, forment un clia-
™ Probablement une fille de Claude-Ber- pitre du tome III (p. i33-i44) du Diction-
nard Navier (1756-1793), avocat à Dijon, naire des vUtnufaetures , où l'on trouve aussi
plus tarrl membre de l'Assemblée législative. l'article du «relieiiri (p. ûûû-h'jS).
fi'2 LETTRES DE MADAME ROLAND.
[À BOSC, À PARIS "l]
7 mai's 1789, — de Lyon.
Or donc, notre ami docteur, on me charge de vous demander des choux, c'est-à-dire des renseignements sur les graines de clioux-fleurs, le lieu d'où on les tire et la manière dont on les obtient.
Les uns prétendent ici que la graine de chouœ-Jleurs , dite d'Angleterre, parce que les Anglais nous la fournissent, est tirée par eux de Malte même, et qu'ils n'en sont que les commerçants. D'autres assurent qu'indépendamment des graines de choux-fleurs de Malte, il en est qu'on recueille en Angleterre même, à force d'industrie, et que c'est bien de cette sorte que les Anglais nous vendent.
Eclaircissez-nous cette question et répondez encore à la suivante :
Recueille-t-on de cette graine à Paris, dans ses environs, et comment s'y prend-on pour l'avoir bonne? Emploie-t-on les serres et fait-on passer l'hiver à la plante?
Veuillez vous enquérir de ces objets et nous en rendre bonne raison.
J'aimerais à causer avec vous, mais je ne puis en ce moment.
Nous avons ici de grands opéras qui ne sont pas mai rendus pour la province, et j'ai pleuré comme une novice à Œdipe à Colonne ^^K avec l'intéressante Antigone.
Adieu; ma pauvre Eudora m'écrit presque tous les jours où je ne la vois pas W; c'est avec elle que j'ai été au spectacle; mais son petit cœur, tout à la nature, n'entend rien à ce qui n'est que son imitation.
Nous vous embrassons franchement et cordialement.
Ma pauvre Agathe ? . . .
'■' Collection Alfred Morrison, a folios. paroles de Gaillard. Joué pour la première
— La date est de l'écriture de Roland. Sur fois à Paris le 3o janvier 1787. le verso du 2" folio , Bosc a écrit huit ou dix '''' On verra plus loin, lettre 330,
lignes sur les choux-fleurs. De même, aux qu'elle avait confié, c'est-k-dire mis en pen-
deux questions du li' paragraphe, il a ré- sion sa fdle chez un r pasteur protestant,
pondu ou» au-dessus de la ligne. ami de Rabaut-Sainl-ÉtienneT). C'est bien
'' OEdipe â Colonne, opéra de Sacchini, certainement Frossard.
À BOSC, [À paris"'.]
i.S mars i78(), — dp Lyon.
Vous êtes affligé, ce m'est une raison de vous écrire. A vous, qui m'avez rafraîchi le sang, en m'apprenant que mon Agatlie respirait encore, que ne puis-je faire passer queique nouvelle aussi consolante! Mais au moins je mettrai mon âme à l'unisson de la vôtre en vous apprenant que je suis encore dans le chagrin. Celui de mes beaux-frères avec lequel mon mari a le plus vécu et auquel nous sommes singulièrement attachés, notre compagnon de voyage, le bon curé de Longpont, est dans un état inquiétant : il paraît menacé de la pierre'^).
On vient de m'interrompre; un brave homme lit ici tout haut un manuscrit sur les droits féodaux, et sa voix est tonnante au point de tourmenter mon oreille et de harceler mon attention. L'heure du courrier me presse. Adieu; recevez les embrassements de la bonne et franche amitié qui voudrait adoucir les affections pénibles dont vous êtes préoccupé.
M. DE FEMLLE, À BOURG'''.
21 mars 1789, — de Lyon.
Je sais fort bien, Monsieur, que le silence est Vminemenl des femmes; les Grecs l'ont dit; M""" Dacier l'a reconnu, et, quelle que soit l'opposition
''* Collection Alfred Morrison, 1 folio. — et Roland se réduisirent à leur nom patro-
Dans un coin , à jfauclie , il y a : M. d'Aiitic. nyniique.
Ce n'est qu'à partir du décret du 19 juin '*' Pierre Roland mourut le a3 novembre
1790, abolissant tous les titres de noblesse 1789. — Voir Appendice C. et oi-donnant que chacun ne portât d<?sor- ''' Ms. ôaii , fol. 9.tii—2hl>. — Écriture
mais que son vrai nom de famille, que Rose de Roland; mais la lettre est écrite au nom
lik
générale du siècle à celte espèce de morale, les trois quarts des hommes sensés et surtout des maris la professent encore. D'ailleurs, je n'ai pas l'honneur de \ous connaître assez particulièrement pour devoir donner un libre cours à mon babillage et me promettre l'indulgence qu'on ne peut espérer que de ses amis. Aussi je me garderais de me mêler dans votre discussion littéraire avec M. de La Platière, s'il n'était question de romans, de théâtre, de frivolités, et que vous n'eussiez cité les femmes à leur occasion. Ma place m'est donc assignée par vous-même ; je puis parler de mes bons amis les Anglais, et vous ne pouvez en conscience vous dispenser de me lire, quitte à me jeter au feu après. D'abord vous avez peur : donc j'ai beau jeu; il y aurait là de quoi
de Madame Roland et est certainement d'elle. Roland aura voulu on g'arder copie.
Philibert - Charles - Marie Varenne de Fenille, né à Dijon en 1730, receveur des tailles en l'élection de Bresse depuis 1757, agronome et sylviculteur, guillotiné à Lyon le i4 février 179/1. (Voir sur lui : Œuvres agronomiques et forestières de Varenne de Fenille; Etudes, précédées d'une notice biographique par Philibert Le Duc. Paris, Rothschild, 1869, 1 vol. in-8°.)
Varenne de Fenille était un des membres les plus actifs de la Société d'Emulation, de Bourg-en-Bresse, et Roland avait envoyé à cette société un mémoire intitulé : a Aperçu des causes qui peuvent rendre une langue universelle et observations sur celle des langues vivantes qui tend le plus à le devenir, par M. Roland de la Platière, inspecteur des Manufactures, de diverses Académies, ji Ce mémoire fut lu à la Société d'Emulation le 20 avril 1789. Il se trouve en manuscrit : 1° au Recueil manuscrit de cette société (laquelle existe toujours à Bourg), 1. 1, p. 37 ; 9° aui Papiers Roland, ms. 6943, fol. 70- 80 , de l'écriture de Madame Roland ; 3° aux manuscrits de l'Académie de Lyon (Dumas,
Histoire de l'Académie de Lyon, t. I, p. 339 et suiv. ). — Certaines indications des Papiers nous portent à croire que Roland l'avait fait (lès 1785, l'avait lu à l'Académie de Villefranche et l'avait en outre envoyé le 1 5 octobre 1785 à l'Académie de Rouen. C'était évidemment un Essai provoqué par le célèbre Discours de Rivarol sur l'universalité de la langue française , de 1784. — Roland conclut que l'anglais rsera un jour la langue universelle 1. Le morceau n'est pas sans intérêt. Il porte bien la marque de Roland , avec des retouches de sa femme.
L'envoi de son discours à Bourg avait provoqué, de la part de Varenne de Fenille, des objections auxquelles Madame Roland répond ici. «Deux illustres pereonnages de la Révolution avaient jugé M. de Fenille digne de leui- amitié : Madame Roland et M. de Malesherbes. Il était en correspondance avec tous deuxn (Philibert Le Duc, op. cit. , p. /40). La lotiro de Madame Roland est une contribution intéressante à l'histoire de (fLa guerre à propos de Shakspeare», racontée par M. Jusserand dans son Skakspeare en France sous l'ancien régime, Paris,
donner courage à tous les héros en cornette. Cependant, comme il ne serait pas glorieux de se prévaloir d'un tel avantage, je passe à vos raisons.
Vous demandez si la langue anglaise a de l'hai'monie et vous appuyez fort adroitement sur la difficulté de sa prononciation pour les étrangers, comme une sorte de preuve de la négative. Pour réponse à la question, je voudrais que vous entendissiez un Anglais instruit débiter les beaux vers des grands poètes de sa nation; la noblesse de ses accents, la facilité de son expression, la justesse de la cadence ou la mesure du rythme, des sons pleins, des terminaisons sonores vous persuaderaient en dépit de vous-même, et votre oreille subjuguée porterait à votre esprit une idée des belles choses que le défaut de connaissance ne vous eût pas pei-rais de saisir.
Quant au fait de la difficulté, que je ne nie pas, permettez- moi d'observer qu'elle est, en partie, relative. Nous trouvons l'italien très facile; l'espagnol et le portugais ne le seraient pas moins pour nous, et nous les apprendrions également, s'ils avaient autant d'auteurs aimables. Mais toutes ces langues sont sœurs de la nôtre; ce sont des dérivés d'un même principe; il n'est pas étonnant que des enfants d'une même famille s'entendent plus aisément entre eux qu'avec des hommes d'un autre climat.
La preuve , c'est que les Allemands et les Anglais s'entendent aussi facilement que les Français et les Italiens, et, si l'on parle plus notre langue dans les Etats du Nord que celle de nos voisins du Midi, nous le devons à des causes qui ne tiennent pas à la nature même de notre langue. J'ajouterai que s'il reste encore quelque chose à dire contre la difficulté intrinsèque de l'anglais, difficulté qu'un peu d'habitude a bientôt surmontée, et que le besoin ou le plaisir ne calcule jamais, elle est rachetée au centuple par la liberté des élisions, très fréquentes en anglais, par cette étonnante faculté de contracter ou d'étendre les mots d'une manière qui laisse à l'imagination toute sa vivacité, au sentiment tout son feu, au génie toute sa grandeur; qui présente tous les tons, et ouvre au poète , comme à l'orateur, la plus vaste carrière.
Les relations des États-Unis, les avantages de leur constitution, de leur commerce, etc., répandront, dans toutes les parties du monde, le besoin d'apprendre leur langue. Quant au plaisir de la cultiver. . . , ah ! Monsieur, ff si les ouvrages de pure imagination font encore plus de prosélytes que ceux de philosophie, de physique, de haute morale, etc. . . ii, quelle langue doitêtre cultivée autant que l'anglais, qui les réunit tous!
C'est le peuple de l'Europe qui a l'imagination la plus forte, la plus sensible, les romans les plus intéressants et les plus variés, et le théâtre sinon le plus châtié, peut-être le plus attachant.
Vous avez appris l'italien pour l'Arioste, le Tasse, Métastase, Goldoni, etc. Vous êtes à la fois un sage et un homme de goût, et vous n'avez point appris l'anglais, je ne dis pas pour Locke, Newton et tant d'autres, mais pour son Milton, sublime dans ses beautés, étonnant dans ses écarts mêmes, frais et touchant comme Homère dans ses détails et ses descriptions; vrai poète épique à qui nous n'avons rien à comparer; moins fécond peut-être que l'inépuisable Arioste, moins régulier que le Tasse, et peut-être aussi plus grand qu'eux deux. Vous ne l'avez point appris pour son Thompson'^^^ ce chantre aimable des (f Saisons a; majestueux et riche comme la nature qu'il peint en maître, digne de s'asseoir au pied du trône de son Créateur, dont le souffle divin semble l'avoir inspiré. Heureux agriculteur, vous foulez avec complaisance les champs cultivés par vos soins'-'; Virgile à la main, vous vous appliquez à vous-même lefortwiatos nimitim, et vous n'avez jamais fixé vos yeux attendris sur les vers de Thompson! ... Et Pope, si sage et si brillant, n'a pas porté dans votre âme, avec la douceur de son chant, celle de sa doctrine, dans ces moments oii l'âme la plus paisible soupire
'■' Nous avons déjà remarqué (lettre 267) que Madame Roland écrit Thompson pour Thomson.
''' Varenne de Feuille était grand propriétaire en Bresse. Il avait travaillé activement au développement dos jiépinièi'cs du pays (voir Ph. Le Duc, pnssim). A Bourg, il habitait l'hôtel de Ghampdor (ancien hôtel
de Choin, d'oii était sortie au siècle précédent la maîtresse du Grand-Dauphin), où vécut depuis Edgar Quinet enfant. Il avait accensé les fossés de la ville de Bourg , contigus h son hôtel et à son jardin , et en avait fait un tr jardin anglaise, célèbre alors dans la région , mais dont il ne reste aujourd'hui que quelques vestiges.
ANNEE 178y. 47
secrètement sur les peines de la vie! Et l'ingénieux Diyden, le piquant Congreve, le voluptueux Rochester, n'ont-ils jamais rappelé le sourire sur vos lèvres? Mais comment u'avez-vous pas cherché à connaître Shakespeare, dont, après des siècles, et malgré toutes nos perfections tant vantées, les Anglais sont toujours enthousiastes? Gomment n'avez-vous pas été curieux de savoir sur quoi étaient fondés l'admiration, l'enchantement, les transports d'une nation éclairée pour un auteur qui s'avise de négliger les trois unités, de faire mourir hien des gens sur la scène, de rapprocher les tableaux de la vie commune et des actions les plus relevées, précisément comme elles le sont dans la nature, et de n'avoir en rien d'autre maître, d'autre loi, qu'elle et son génie!
Voyez donc, je vous prie, dans Othello, ce qui manque à Orosmane, [)Our nous faire passer, avec plus de terreur, dans toutes les gradations de la jalousie. Comparez, si vous avez le courage, l'ombre de Ninus à celle de ^flwi/e^ Examinez conime notre Ducis a refroidi Z/ea?-, en l'ajustant à la française, et le redressant suivant les règles d'Aristote, précisément comme nos grand'mères nous mettaient les pieds sur des planchettes entre des liteaux pour nous les faire tourner en dehors, ou des colliers de fer pour nous obliger de nous tenir droits. Contenq)loz ces charmants caractères de femmes, si délicatement tracés par le pinceau de Shakespeare, sa tendre Cordelia, l'ingénue Dendemoim, l'infortunée Ophélia; concevez, si vous le pouvez, comment le même homme a pu réunir tant de grâces à tant de force; comment il a su faire pâlir d'effroi, tressaillir des émotions les plus douces, porter au comble l'attendrissement et la terreur, les faire suivre ou précéder de philosophie ou de gaieté. Appelez, si vous voulez, ses compositions monstrueuses. . ., mais vous les relirez vingt fois, et loin de faire, comme beaucoup de nos littérateurs, un crime à toute une nation d'avoir du plaisir, vous en prendrez avec elle, quoi qu'en puissent dire tous nos Le Bossu''), depuis Aristote qu'ils citent, jusqu'au dernier cuistre de collège, qui l'entend nommer sans le connaître.
'"' Le chanoine Le Bossu (i63i-i68o), dont le Traité du poème épique avait nu au XTiii* siède quelque crédit.
Mais non, laissez les folies du théâtre; recueillez-vous dans les romans, douces fictions dont les âmes sensibles s'alimentent; monde chimérique où elles se jettent pour y trouver, fussent-elles malheureuses, d'autres belles âmes à chérir et à plaindre. Oh, pour le coup, Monsieur, il faut bien que vous quittiez l'Italie; car je n'imagine pas que l'insipide Chian^^\ avec ses sottes aventures et ses personnages plus sots encore, puisse vous y arrêter deux minutes! Eh bien, où irez-vous? Courir les grands hasards avec nos preux chevaliers ou sillonner le fleuve de Tendre parmi nos langoureux Céladons; car je n'imagine pas que la métaphysique de nos modernes romanciers vous plaise davantage que la mauvaise compagnie que plusieurs d'eux nous donnent? Vous me nommerez Julie, et je vous répondrai que je la relis tous les ans; mais j'oserai dire , malgré tout mon respect et mon amour pour celui de nos écrivains à qui je donne la préférence, parce qu'il me rend contente de moi et m'apprend à me tolérer en me donnant toujours l'envie d'être meilleure et l'espérance de le devenir, j'oserai dire que ce n'est pas comme roman que sa Julie est admirable. Ce délicieux ouvrage n'est tel que par des beautés étrangères, pour ainsi dire, à sa nature, et que leur excellence seule a pu ne pas faire trouver déplacées. Aussi Rousseau, tout le premier, a-t-il avoué Richardson comme son maître. Aucun peuple ne présente un roman capable de soutenir la comparaison avec Clarisse; c'est le chef-d'œuvre du genre, le modèle et le désespoir de tout imitateur. NosPygmées, avec leur compas, viendront disserter sur ses proportions et lui reprocher des longueurs; mais eux-mêmes tombent à ses genoux et avouent ne rien connaître d'aussi beau. Cependant la foule de nos romans est infiniment plus inférieure aux romans anglais du second ordre que Julie ne diffère de perfection avec Clarisse. Si les Anglais n'étaient pas aussi braves, aussi sages, aussi bons politiques, aussi profonds philosophes, je dirais que ce sont les romanciers de l'Europe. Us abondent en ce genre, et leurs romans portent l'empreinte d'une sensibilité exquise, d'une grande connaissance du cœur
'■' Chiari (1730-1788) est connu surtout par ses innombrables et insipides comédies, mais il avait aussi fait des romans.
ANNfl'E 1789. 49
humain, d'une mélancolie touchante. Fieidings et plusieurs autres, ni«hne des femmes, se sont montrés dans la carrière avec honneur et avec succès.
Au reste, n'imaginez pas qu'ime teinte de consomption me fasse pencher pour les Anglais, à qui nos agréables reprochent des couleurs trop sombres; si je m'attendris avec délices, je m'égaie avec transport; et quiconque aura été témoin de la joie franche, des ris bruyants et de l'espèce de délire auquel les Anglais s'abandonnent à leur théâtre, conviendra que la même dose de sensibilité rend également susceptible des passions les plus graves et des affections les plus douces, des tableaux les plus fiers et des images les plus riantes.
Cependant je ne fais qu'entrevoir les beautés de la langue anglaise, et si je n'avais été aidée par les traductions, je ne pourrais parler de beaucoup des auteurs qui l'ont employée. J'ai appris l'anglais sans maître; je l'ai entendu parler à Londres durant un mois seulement; je lis sa prose; il me faudrait maintenant étudier sa poésie; car, malgré mon goût pour les langues, ma passion pour la littérature, j'aime encore mieux mon mari que tout cela, et comme il fait des Arts par-dessus toute chose, je ne sais, ne vois et n'entends plus que des Arts depuis quelques années; si ce n'est que par récréation, et toujours de compagnie, nous faisons, à la dérobée, de petites échappées dans ce beau domaine de la littérature, où j'espère retourner un jour oublier tous les Arts du monde.
M. de La Platière va mettre en l'air la librairie de cette ville pour VOUS procurer XEconomic de Xénophon et le Voyage de M. Poivre. Quant à la citation de Columelle, vous vous passerez, s'il vous plaît, de renseignements pour aujourd'hui, attendu que notre bibliothèque est à Villefranche, et que moi, sans avoir les goûts de Ninon, je partage un peu son aversion pour les citations. Mais je devrais craindre de vous en inspirer pour notre correspondance, et je n'ose prendre une autre feuille pour les compliments. Salut et honneur.
•'' IMiiiiM»! (le I,a Platière.
LETTRES DE MiOAME nUL.OD. II. i
IflrPIHCniL NATIONALC.
[À BOSC, À PARIS'*'
3 avril 178;), — [de Lyon].
En deux mois de questions, vous me donnez des pages à vous répondre.
Vous désirez savoir ce (jue l'on pense dans notre grande ville du S.[ieur] R.[ey] et de sa femme''^). Primo, il n'est pas procureur du roi, mais lieutenant de police, et assesseur criminel à la ^sénéchaussée. Ces qualités jettent plus de jour que vous ne pensez sur le caractère de celui qui en est revêtu.
Réside notoriété publique que, comme assesseur criminel, c'était, de tout le siège, celui des magistrats qui soutenait le mieux le spectacle des malheureux mis à la question; lorsque les juges étaient fatigués ou émus, on les livrait à H[ey] qui, froidement, prolongeait l'interrogatoire, et s'en allait paisiblement au spectacle après avoir condamné à mort.
Devenu lieutenant de police, et particulièrement dévoué aux soins de cette place, il s'est masqué d'une si bonne âme que, deux fois cet hiver, il s'est évanoui sur les quais à la face du peuple, en voyant les glaces emporter un pont et des bateaux. Cette farce, et bien d'autres,
'■' Collection Alfrefi Morrison , a folios.
'*' Antoine-Claude Rey, lieutenant général de police, conseiller en la sénéchaussée et assesseur de la maréchaussée {Almanach de Lyon, 1789, p. lyS, et Supplément, p. 4). Les auteurs du Calai, des Lyonnais dignes de mémoire disent «qu'il se distingua, par sa vigilance et son zèle , pendant l'hiver rigoureux de 1789 s. Ils ajoutent qu'il émigra «en même temps que les princes»! (?) et mourut en Sicile en 1810. Il avait été, en 1789, un des sept commissaires-rédacteurs des cahiers du Tiers-Etat de Lyon.
Pourquoi Rose s'enquérait-il de ce personnage? Il s'était évidemment formé à Paris , au moment des élections pour les Étals généraux, des agences recommandant les candidatures aux pi-ovinces, et on peut présumer que Rey avait sollicité l'appui de l'une d'elles, à laquelle Rose aurait tenu de près ou de loin.
Peut-être aussi s'agil-il tout simplement de l'appui du Patriote français , de Rrissot, dont le prospectus avait paru le 16 mars, mais dont diverees entraves retardèrent l'apparition jusqu'au 98 juillet.
ont l'ail quelques dupes, et de ce nombre sont même des enthousiastes. Le héros est un homme médiocre pour les facultés, mais excessivement impudent, de cette impudence ferme et tranquille que des yeux vulgaires [)rendraient pour la confiance du mérite. 11 est également ambitieux, intrijjant et hardi. Il a voulu faire sensation comme lieutenant do police; il a allVcté un zèle extraordinaire, en se tenant sur pied jour et nuit; en faisant, ()ar lui-même, une infinité de petites choses, ({u'un homme d'administration eût ordonnées et fait exécuter de son cabinet; en rendant une foule d'ordonnances pour capter la bienveillance du peuple qu'elles paraissaient favoriser, mais à l'avantage duquel elles étaient pourtant contraires, en éloignant l'approvisionneraient et les denrées par des fixations ridicules qui dégoûtaient les gens de la campagne de rien apporter; enfin en se vantant de choses auxquelles il n'avait jamais pensé et en s'atfribuaiit les effets de la vigilance de l'Intendant.
Perdu de dettes et abîmé dans ses propres affaires, il a fait un mariage d'intérêt et presque déshonorant, en épousant, pour avoir du pain , ' une veuve plus que galante, et d'une réputation telle, que les femmes honnêtes ne veulent pas, même aujourd'hui, entrer dans sa société.
Voilà sur quoi vous pouvez, comme citoyen, prendre idée des mœurs du personnage en question. Cet homme a fait l'impossible pour être nommé député, il est parvenu à se trouver dans le nombre des rédacteurs de cahiers; mais il n'a pas été plus loin, heureusement.
A moins que la démission de deux nommés qui se retirent n'ouvre une nouvelle porte à son audace et à ses intrigues. II est en butte au Corps de ville, dont il n'est pourtant que le préposé; il a réussi à se faire nommer lieutenant de police par le consulat, et c'est contre le consulat qu'il cherche à agir dans l'occasion; il n'est pas plus considéré à la sénéchaussée; enfin il n'y a que deux sortes de personnes à son égard : des admirateurs qui ne savent pas sur (pioi fonder leurs éloges, et des personnes qui le méprisent, en attestant en |)reuve sa conduite et son peu de talent.
Faites passer le billet ci-joint à l'ami Lanlhenas.
Adieu. Demandez-moi donc des renseignements de gens dont j'aie du bien à vous dire; vous me donnez envie de relire Ju vénal et me faites craindre de prendre son esprit.
Avez-vous reçu et fait passer les sommaires? Cela nous tient au cœur, dites-nous-en un mot.
[À BOSC, À PARIS*"
Mercredi, 9 juin 1789, — [de Lyon].
Ma situation est affreuse; nous avons ensemble fluxion de poitrine et fièvre bilieuse putride'^'.
Je savoure à longs traits la perte de ce que j'ai de plus cher au monde; et le sourire sur les lèvres, la mort dans mon cœur, je donne tout le jour des espérances que je n'ai plus. Plaignez-moi; pleurez pour moi, car bientôt ma douleur ne connaîtra plus les larmes.
J'écris à Lanthenas comme à vous, partagez cette lettre avec lui.
J'ai reçu les souscriptions*^).
''' Collection Alfred Morrison, 1 folio. Au-dessous de la date, il y a, ajouté : "Ce ili juiui.
''' I\oland écrit, dans son Dictionnalt-e (les manufacl lires (l. H, a" partie, Supplément, p. \!ih) : f J'échappe d'une maladie qui m'a tenu 75 jours au lit, sans pouvoir en sortir une lieure. Durant les ai premiers jours , je n'ai guère passé d'instant où le danger ne fût iimiiinent et ne fût jugé tel par les médecins. . . » (]elte a' partie du tome II, formant la 36' livraison de V Emijclopédk milhodique , parut le ai décembre 1789 (Avertissement de l'éditeur Panckoucko h la fin du tome III). On peut donc calculer que la maladie de Roland, si elle se déclara dans les premiers jours de juin 1789, ainsi qu'on le voit par celte lettre , prit fin dans la se-
conde quinzaine d'août. Mais, dès la lin de juin , le danger était passé , et il semble que , durant les mois de juillet et août , Roland n'ait plus eu affaire qu'à un état de maladie qui, tout en l'obligeant à garder la chambre ou le lit, ne rem[)échait pas de travailler, d'écrire, etc.
Cet état se prolongea d'ailleurs. Le 7 octobre-, Roland écrit à Rose ( coll. Morrison) : rhuil jours de mieux , huit jours de plus mal ; j'en suis à ce dernier point. . . et je reste toujours sur le grabat 1. Et le 11 octobr.; (ibid.) : trGrabalaire depuis quatre mois et demi ... r, ce qui fixe bien le début de la maladie aux premiei-s jours de juin , au moment de celle lettre.
'^' Probablement pour le Patriote français.
[\ BOSC, À PAIilS'".]
■ Le 36 juillet [1789, — de Lyon].
Non. vous nV'tes pas libre; personne ne l'est encore. La confiance publi(|ue est trahie; les lettres sont interceptées. Vous vous plaignez de mon silence, je vous écris tous les courriers. Il est vrai que je ne vous entretiens plus guère de nos affaires personnelles : quel est le traître qui en a d'autres aujourd'hui que celles de la nation? Il est vrai que je vous ai écrit des choses plus vigoureuses que vous n'en avez faites; et cependant, si vous n'y prenez garde, vous n'aurez fait qu'une levée de boucliers. Je n'ai pas reçu non plus la lettre de vous que notre ami Lanthenas m'annonce. Vous ne me dites point de nouvelles, et elles doivent fourmiller. Vous vous occupez d'une municipalité, et vous laissez échapper des tètes qui vont conjurer de nouvelles horreurs.
Vous n'êtes que des enfants; votre enthousiasme est un feu de paille; et si l'Assemblée nationale ne fait pas en règle le procès de deux tètes illustres, ou que de généreux Décius ne les abattent, vous êtes tous f. . . .
Si celte lettre ne vous parvient pas, que les lâches qui la liront rougissent en apprenant que c'est d'une femme, et tremblent en songeant qu'elle peut faire cent enthousiastes qui en feront des millions d'autres'*'.
'■' Bosc, IV, i3o; Dauban, II, 678. tlont les hommes puissent se rendre coupa-
'*' Pour se rendre compte du ton exas- hies. . . -r. Gomme l'a très bien fait remar-
përë de celle ledre, il faut en considérer la cpiiT riiistorien de la Bresse (Gh. Jarrin,
date. On venait d'apprendre prescjue coup Hourir et Belleypendtml la Uévolution, Y).3i3),
sur coup le renvoi de Necker, la prise de la "ceux qui sont d('signés là, ceux qui ont
Bastille, la capitulation du roi; on osait à trom|)é Louis XVI, c'est la reine, ce sont
peine croire au triomphe, on annonçait de les frères du roi". El les signataires de la
partout de non\caux roniplols de la Gonr. pièce sont tous de la hante bourgeoisie du
Les plus modérés, parmi les parlisans de la pays! lii-dessus, commence la terreur des
Kévolulion, réclamaient le châtiment des campagnes, /«^ranrfe /)««/*; c'est le a5 qu'on
auteurs du coup d'Etat uianqué. A quelques apprend à Bourg, le q6 à MAcon, l'incendie
lieues de Lyon, à Bourg-en-Bi'esse, la mu- des châteaux, l'arrivée! des mystérieux hri-
nicipalitc' deman<lait au roi ( ao juillet) i^de gands; le même jour, ces nouvelles arrivent
poursuivre ceux qui l'ont trompé. . .; que à Lyon, en même temps que circulent, sur
leur pmcès soit fait par l'Assemblée..., les complots des aristocrates à Paris, les
(ju'un exempte ten-ihle garantisse à jamais bruits les plus étranges, les plus olfrayanls,
les rois et les peuples du plus grand crime dont on jugera par la lettre inédite de Ro-
[À BRISSOT, À PARIS'''
3 août i789('', — du Clos.
Tout le inonde m'engago à venir habiter la ville, je n'en ferai rien; je n'ai chagriné personne à la campagne; je n'ai ni terriers, ni litres; je n'ai fait que
land qu'on va iire. {"/est sous riiiipression de ces colères que Mailaiiic llolimd écrit cette lettre du 96, puis, en pleine panique, elle pari (le ag) pour aller veiller sur le Clos, taudis que Roland écrit à iJosc (coll. Morrison) :
Le âg juillet 89.
Ma femme, relardée par le mauvais temps et prête à partir, ce qu'elle vient de faire, a reçu votre expédilioii du a'i : je venais de vous écrire la missive ci-jointc. Nous avons beaucoup de grâces à vous rendre des petits imprimés que vous nous adressez : nous les lisons, relisons et faisons lire, copier mi^me avec transport; mais vous n'y joignez aucun détail sur l'état actuel des choses, sur les circonstances présentes. Vous ne nous parlez point de oetlc lettre du comte d'Artois à Flesselles, lettre all'reuse, qui fait tant de rumeur dans ce pays; est-ce qu'elle n'est pas imprimée? est-ce qu'elle ne serait pas vraie? Vous ne nous dites rien de l'intendant Bertliior, qu'on nous a dit aussi pris et décapité; de la rumeur du peuple, qui, dit-on, demandait à grands cris la tête de la reine et celle du comte d'Artois; des pirates, leurs émissaires, envoyés sur la Méditerranée |iour attaquer les bâtiments qui nous apportaient des blés : on dit que ce sont des brigands anglais, sortis dos prisons et achetés, à prix d'argent, pour nous alfamer.
Vous ne nous dites rien de ces cinquante millions enlevés au trésor royal pendant l'absence de M. Ncckcr, dont vingl-cincj ont été arrêtés sur la frontière, prenant le chcniin de l'Autriche. Entiu ne parlez non plus de ce ministre que s'il ne fût pas de retour. Où est la reine? Que fait-elle? Qu'eu dit-on ? Esl-ce que les princes se sont exilés? Où sont-ils? ()ue fout
tous ces fameux brigands, ces malheureux scélérats? Qu'en pense-l-ou? Qu'en dlt-ou?
Nous ne savo.xs rien de tout ce monde : vous no nous en dites rien, ni en quelle disposition de choses soûl les affaires à la Cour et à Paris. 11 y a encore de terribles dessous de caries. Des brigands, soutenus et soldés, sont répandus dans les campagnes et les dévastent : on nous mande qu'il en est une troupe répandue dans le Bugev, qui viennent d'ùicendier les blés dans les champs dans les environs de Meximieux : les dragons de Lyon y ont été, ils en ont tué ao et fait prisormiers 27; les autres se sont cachés dans les bois. Jlais la chaîne est partout rompue, et, quoique la trame soit très visible, il semble qu'on afTecte de n'y rien voir.
Je persiste dans mon idée : la fougue, l'impétuosité, a\ec la légèreté, l'inconstance, le peu de tenue en tout, finiront par tout perdre. 11 y a beaucoup d'ennemis secrets, qui continuent de miner en dessous, tant qu'on n'abattra pas des têtes, sans ^ése^^e du rang ni du ncmibre. Qu'on juge par contumace et que l'on exécute en effigie celles qui, convaincues du crime, se sont soustraites au châtiment. Plus elles sont éle\ées, plus elles sont dangereuses, plus il faut mettre haut le prix pour les abattre. Je ne finirais pas de vous dire tout ce que je pense à ce sujet, ni même tout ce (|ue je ferais, si j'en avais le pouvoir.
Donnez-nous, donnez-nous donc des détails un ]ieu circonstanciés sur les événements, l'élal présent des choses, le^ craintes, les espérances,et uotainiiient sur rehii des objets et des personnages dont je vous ai parlé précédemment. Adieu, au courrier prochnin.
''' Celte lettre se trouve au Pa/rinle fraii-
ANNÉE 1781t.
(lu bien à mes voisins. S'ils devenaient ingrats, tant pis; je payerais l'intérêt des avantages que ma situation m'a donnés sur eux. Mais je ne leur ferai pas l'injure d'y croire avant l'événement, et quand je serais victime de quelques brigands, je ne désespérerais pas de la chose publique, comme ces lâches qui crient au renversement pour quelques maisons brûlées.
Au nom de Dieu, gardez-vous bien de déclarer ([ue l'Assemblée nationale peut fixer irrévocablement la Constitution; il faut, si elle en trace le projet, qu'il soit ensuite envové dans toutes les provinces, pour être adopté, modifié, approuvé par les constituants.
L'Assemblée n'est formée (|ue de constitués, qui n'ont pas le droit de fixer noire sort. Ce droit est au peuple, et il ne peut ni le céder, ni le déléguer.
[À BRISSOT, À PARIS ('>
7 août 1789,
de Villefranclie.
Trois ou quatre petits seigneurs de ces cantons se sont retranchés dans leurs châteaux avee canons, fusils et munitions. Us sont secondés par un tas de bri-
eak du la août 1789 (n" XIV), sous la lubrique de TVillefranche-en-Beaujotais, 3 août 1789-', précédée de ces lignes assez sijjnilieativps : «La lettre suivante, ëcrite par une lenime très wlairde, et d'un caractère \raim^ut énergique ... 71 . D'après les relations de Brissol avec les Roland (voir A|)pendice P), on est déjà en droit de i'altrihiier à Madame Roland. Inquiètt; de In ip-amle peur, elle avait couru au (Jlos le -^ifj juillet: bien vite rassurée, elle écrit à ses amis de Paris cette lettre confiante que ceux-ci sempresseut diusérer dans le joui'n;d qu'ils viennent de fonder (le 38 juillet). .Nous avons d'ailleurs, pour confirmer celte attribution, le témoignage d'une tradition. Siu' les gardes de l'exemplaire de l'édition de Bosc [Appel ù l'Impartiale Postéiilè,
1795), que nous possé<loDs, une main inconnue, d'une écriture ancienne, et par consécjuent d'un contemporain, a transcrit cette lettre et deux autres (7 août, i" septembre) avec le titre suivant : rrFragnieuLs de lettres de Mailanie Roland , datées de la campagne près Villefranclie en 178g, insérées dans le join-nal de Brissol, le Pa- Iriole français. n Dans cette copie, la lettre est datée «Z août 1 789, Thézées.
''' Cette lettre se trouve au Patriote français (n" XIV, du 19 août 1789), sous la rubrique f de Beaujolais, 7 août 17891, immédiatement à la suite de la précédente. Elle est aussi transci'ite sur les gardes de notre exemplaire de Bosc (voir la note de la lettie 323) et, pour ces deux raisons, nous parait être de iMadame Roland.
gands échappés de Lyon. On en a arrêté une douzaine à Villefranche sans passeports. Deux jours après, l'un de ces petits seigneurs est venu avec dix hommes à cheval, tous le sabre à la main, redemander leurs camarades. Us ont entouré le palais, où étaient les magistrats et où sont les prisons. Le peuple s'est assemblé, et ces braves se sont hâtés de disparaître"'.
À BOSG, [À PARIS ('■'l]
Le i5 août [1789 , — de Lyon].
Ce n'est pas seulement au citoyen que je m'adresse aujourd'hui, mais encore au naturaliste. Nous n'abandonnons pas la politique; elle est trop intéressante dans ce moment, et nous ne mériterions pas d'avoir une patrie si nous devenions indifférents à la chose publique. Mais les journées sont longues; les gens dont l'imagination est vive et le cœur ardent ont bientôt déduit leurs raisons; lettres et conversations ne prennent qu'une partie du temps quand on n'a pas la main à l'œuvre, et il faut plus d'une pâture. La pelleterie va donc revenir sur les rangs '^'; elle est intéressante par ses rapports immédiats avec une partie de l'histoire naturelle, et enfin il n'est point d'ouvrage où l'on ne puisse, de quelque façon, répandre et faire valoir les droits de la justice, les bons principes de l'administration.
''' Voir, sur ia grande peur à Villefranche, l'article de M. Léon Missol, dans la Révolution française de mars 1897: ffLes derniers jours de la milice bourgeoise de Villefranche ...."; cf. , sur cette panique en Bresse, Gh. Jarrin, Bourg et Belley pendant la Révolution, Bourg, 1881 , in-8'', p. .3i3- 3i6; voir aussi au Patriote français , n°' des i5 et a 5 août, des lettres de Lyon du G et du i4. Dans le numéro du 19 sepleml)ro parut une réponse à la lettre da 1 i août , réponse datée de Cluny, 2 septembre, el signée uDesoteux, chevalier des Oi-dres de
Saint-Louis et de Gincinnatus , seigneur de Gorraatini. Ce Desoteux n'est autre que Gormatin, le futur lieutenant de Puisaye dans la chouannerie de 1795.
<'' Bosc, IV, i3o: Dauban. II, 673.
*'' Pendant qu'on imprimait la deuxième partie de son second volume (qui parut le 91 décembre 1789), Roland, toujours retenu à la chambre , commençait h préparer le troisième volume , qu'il acheva en octobre i790,maisqui ne parut qu'en janvier 179a (voir Dict. des manuf., III, p. igS). G'est dans ce volume qu'il traite des pelleteries.
Nous (''ludions avec intérêt le Mammalia d'Erxleben '", et je crois que nous pourrons le citer avec confiance; cependant nous avons remarqué qu'il ne cite lui-même, des différents ouvrages de Linné, Buffon, Bomare même et mille autres, que des éditions qui ont plus de vingt ans de date.
Depuis vingt ans, l'histoire naturelle a été bien généralement cultivée; elle a fait beaucoup de progrès , et l'on risquerait peut-être de se trouver en arrière sur plusieurs articles, si l'on faisait son principal appui d'une autorité de vingt ans.
Nous voudrions donc savoir s'il existerait, dans (juehjue endroit de l'Europe, un naturaliste habile qui eût publié quel((ue chose depuis cette époque; si l'on connaîtrait cpieique ouvrage, postérieur à cette époque, qui méritât d'être consulté et auquel on pût ajouter foi. Faites-nous part de ce que vous savez à cet égard, et U'ichez de nous procurer d'ailleurs des renseignements propres à nous éclairer. Erxleben n'a-l-il rien publié autre que son Mammalia, et surtout depuis cet ouvrage? Et ne connaît-on aucun savant d'Allemagne ou d'Angleterre (|ui ait travaillé depuis lui avec un égal succès?
En attendant (jue vous puissiez nous répondre là-dessus d'une manière satisfaisante, veuillez nous expliquer un de ses passages; nous en comprenons les expressions, mais nous n'entendons pas la signification des chiffres et il devient nul pour nous.
C'est à la page xlii.
R Nalurales hic subesse ordines generum i -7 ; 9- 1 1 ; 1 «î-a 0 ; a 1 -2 4 ; 2 5-3 1 ; 39-4o; /n-/iG; A 7-01 ; apparet; neque maie conjungi crediderim 7 et 8; 11 et la; a 0 et 21 ; 2A et 30; 3i et Sa; Ao et &i ; AG et 4 7.»
Fiat lux! C'est votre affaire.
Nous vous embrassons de bon cœur.
''* Erxleben (>74'i-i777), prol'esseur lu\é : Syslema regiii niiimalis . . . Classii l , à GuîUinjfiie. Mammalia. Leipzi(r ,1778, in-8*. — Roland
Son livre sur les inaminiitires est inti- le cite souvent dans son tome III.
58 LETTItFS l)K M\1)\MI': HOLAM).
[\ BOSC, À paris'".]
95 aoùl [1789, — (le Lyon].
Vous méritez bien un petit mot de bonne amiti<'' pour votre dernière lettre, qui nous a fait le plus grand plaisir. Je sens à merveille combien vous devez être occupé ; mais aussi je ne me plains pas de votre silence momentané comme d'un tort que vous ayez, mais comme d'une privation que j'éprouve. Courage donc, assemblez-vous toujours. A force de se réunir pour l'intérêt commun, la bienveillance s'étend, les idées se [)ropagent et l'esprit public s'assied.
Nos sottes villes de province sont à cent lieues de vous de toute manière; la vanité y est si grande, que chaque individu s'en trouve rapetissé de moitié: cliacun ne veut considérer que soi, et tous ne voient ainsi que des imbéciles, .le crois que le bon Anglais''^' a raison, et qu'il nous faut un peu de guerre civile pour valoir quelque chose. Toutes ces petites querelles et insurrections du peuple me semblent inévitables; je n'imagine pas qu'il soit jamais possible de sortir du sein de la corruption pour s'élever à la liberté sans des convulsions un peu vives. Ce sont les crises salutaires d'une maladie grave, et il faut une terrible fièvre politique pour épurer nos mauvaises humeurs. Allez donc votre train; que nos droits se déclarent, qu'ils soient soumis à notre aveu, et que la constitution vienne ensuite *^'.
On se chamaillera, je m'y attends : qu'y faire? s'armer de courage. Je camperais bien là la science et le reste pour ne faire et rêver que politique; peut-il y avoir en ce moment comparaison d'intérêt? Mais il faut se tenir à sa place et n'être pas rebelle aux iniluences de ses entours.
Adieu; salut et amitié, en unité de cœur, de citoyens et de frères.
'■' Bosc, IV, i3i; Duiiban, II, 67^. le ao août, à voter les articles de la Décla-
<*' Ce ffbon Anglaise doit élre Pigotl, ration des droits de l'homme et du citoyen.
dont oa trouvera la notice plus loin (lettre La thèse de Madame Holand était qu'on les
du 1 3 août 1790). soumît ensuite à la sanction du peuple,
'^' L'Assemblée nationale avait commencé, avant de passer au vote de la Constitution.
[À BOSC], À paris'''.
i" septembre [1789, — de Lyon].
Je ne vous adresse qu'un mol, mon cher, pour vous prier de faire passer les ci-jointes; vous verrez, dans ma jaserie à Lanthenas, ce que nous pensons des all'aires. Un bon citoyen comme vous n'a pas besoin d'être exhorté, mais je ne puis pourtant m'empécher de vous dire que vos districts doivent être poussés à se montrer vigoureusement.
.l'attends les nouvelles que vous avez promis de nous donner à voire retour de Versailles. Assurément nous voudrions avoir le Systenia natuvœ de l'édition de Gmelin, de Gottingue -J, dont vous nous parlez. Ce n'est point là une ptiture des Lyonnais, pour que cet ouvrage se trouve dans leur ville; veuillez nous le procurer : vous nous ferez grand plaisir. Croyez-vous qu'avec lui nous puissions nous dispenser du Zooloiftw spicilcgia de Pallas^^*, dont nous avons quelques extraits? Dites-nous ce qui vous en semble; mais travaillez toujours à nous faire avoir l'édition du Systema par Gmelin.
Quand vos plantes et insectes seront arrivés, vous en aurez avis.
Adieu, mille fois.
[\ UHtSSOTJ, \ PAItlS'^l
1" soplenilipe 178;), — ili? Lyon.
Nos provinces retenlissont bien autrement que la capitale des clameurs des aristocrates, non qu'il y art plus de nobles, mais l'inégalité des conditions y est
'•' Collection Alli-eil Momsoii. 2 folios. ''' Pallas (lyii-iSi 1), le célèbre uatu-
— Dans un coin de la leltre, à gauche, il ralisle et voyajfeui' allemand au service de
yj a : M. d'Amie. la Russie. Ses Spicilegia zoologka avaient
''' Jean-Frédéric Gmelin (1748-1804), parade 1767 à 1780. — Roland l'a mis
professeur ii (in'lliiijjue. H avait commencé souvent à contrilmtion dans le tome lit de
il donner, en 1788. la treizième i-dition du son Dictionnaire.
Si/sleiiia nalurœ de Linné. ■*' Cette lettre se tioineau Patriote fran-
plus marquée, plus duremenl ressentie, plus fanatiquement défendue. On a remarqué que le plus cruel bourreau des noirs était un inspecteur noir. Les aristocrates, les despotes les plus intraitables, sont précisément les bommes échappés d'hier de la classe du peuple. Vous ne voyez partout que petits conseillers, petits financiers, que fils de boulanger, de cabaretier, qui sont furieux aujourd'hui de se voir rapprocher de leurs parents, et qui crient anathème à la Révolution. La religion est perdue, l'Etal est dissous, on est dans l'anarchie, il n'y a plus de subordination : ce sont là leurs expressions favorites, et c'est avec ces expressions incendiaires (pi'ils cherchent à faire repentir le peuple d'une Révolution qui met tous les hommes de niveau.
Dans les petites villes, l'amour propre plus exalté et la comparaison d'objets plus rapprochés mettent plus de distance entre les diverses professions qu'il n'y en eût jamais à Paris entre un bourgeois et un gentilhomme titré. Les officiers d'une petite sénéchaussée, les chanoines d'une collégiale'", ignorés partout ailleurs que là où elle existe , s'élèvent au-dessus des autres particuliers bien plus que vos conseillers au Parlement ou vos gros abbés sur un marchand de la rue Saint-Denis.
Cette marque ridicule se gradue suivant les états; elle nourrit tous les préjugés du despotisme, toute la sottise de l'ignorance, tout l'exclusif de la vanité, et l'on entend parler un homme de rien, décrassé d'hier par une petite charge, comme feraient nos princes ou nos roués de cour, de cette foule qu'ils appellent populace. Aussi l'esprit public concentré dans un petit nombre de citoyens désintéressés seconde en vain le seul droit du peuple qui le réclame; il s'étouffe, il est nul parmi les dissensions que font naître tant de prétentions, tant de considérations personnelles et d'intérêts privés.
cfli's du 10 septembre 1789 (n° XXXIX). H Elle fut remarquée, car elle se trouve citée
suffit de la comparer à celle qui précède m extenso dans YHistoire de la Révolulion
( 1 " septembre, à Bosc) et à une de celles de 1 7S5 , par deux Amis de la liberté, parue
qui suivent (4 septembre ) pour reconnaître en 1790 (t. II, p. 378). Madame Roland. Elle se trouve aussi en ''' L'allusion h Villofrancbe est fort nette
copie sur les ffardes de notre exemplaire de et révèle assez l'auteur. — Cf. la lettre du
Bosc (voir la note de la lettre du 3 août). h septembre.
[\ BOSC, V PARIS "l]
4 septembre [1789, — du Clos].
Votre bonne lettre nous donne de bien mauvaises nouvelles; nous avons ri^ en les apprenant et en lisant les papiers publics : on va nous plâtrer une mauvaise ronstitution comme on a g(klié notre Déclaration incomplète cl fautive. Ne verrai-jf donc point une adresse de réclamation pour la révision du tout? Tous les jours on en voit d'adhésion et autres de ce genre qui annoncent notre enfance et marquent nos flétrissures; c'est à vous, Parisiens, à donner en tout l'exemple ; qu'une adresse sage et vigoureuse montre à l'Assemblée que vous connaissez vos droits, que vous voulez les conserver, que vous êtes prêts à les défendre, et que vous exigez qu'elle les avoue! Sans celle démarche d'éclat, tout est pis que jamais. Ce n'est pas le Palais-Royal qui la doit faire, ce sont vos districts réunis; cependant, s'ils ne s'y portent pas, qu'elle se fasse toujours, par qui que ce soit, pourvu que ce soit en nombre capable d'en imposer et d'entraîner par son exemple.
Je prêche tout ce que je puis. Un chirurgien et un curé- de village se sont abonnés pour le journal de Brissot, que nous leur avons fait goûter; mais nos
''' Bosc, IV, i39: Daiiban, II, 5^h. — Nous plaçons cette lettre à la claie que Bosc lui a (lonDt'-e: mais il estëvideni (juelle se compose de trois morceaux diirëreuls, que Bosc a ëtourdiment rëunis :
1* IjCs quatre premiers paragraphes, jusqu'à "le nom d'un ^tre si estimable, sont bien du à septembre. L'Assemblée avait en effet, dans la séance du 97 août, décidé d'attendre pour ajouter de nouveaux articles à la Déclaration des droits et de [wsser à l'examen de la Constitution. 1-e Palriole du 99 août en avait ajiporté la nouvelle.
a° Mais les trois paragraphes suivants, depuis: -j'apprends dans l'instant 1 jusqu'à -si l'on n'y prend garde», appartiennent à
une autre lettre, et doivent avoir été écrits entre le 1 8 et le 9 0 juillet , lorsqu'on apprit à Lyon les incidents de la matinée du 1 5 juillet à Versailles ( le Roi et ses deux frères à l'assemblée, Marie-Antoinette avec son fils au hniron du cliùteau. etc.).
3° Toute la fin, depuis : "n'a-t-on pas à craindre de geler ...»), est bien certainement des derniers jours de décembre 1789 ou des premiers jours de janvier 1790. Ce n'est pas au 4 septembre qu'on aurait pu écrire eau renouvellement d'une année cpji i-ecule la date de notre liaison ". Ce dernier morceau a été écrit au Clos, où les Roland passèrent l'hiver de 1789 à 1790, tandis qu'en janvier 1 789 ils étaient à Lyon.
petites cités sont trop corrompues, et nos campagnards sont trop ignorants. Villefranche regorge d'aristocrates, gens sortis de la poussière qu'ils s'imaginent secouer en afl'ectant les préjugés d'un autre ordre.
Jugez de mes beaux jours en vous représentant mon b(Niu-frère plus prêtre, plus despote, plus fanatique et plus enlèté (|u'aucun des piètres que vous ayez entendus; aussi nous voyons-nous peu, nous tracasse-t-il beaucoup, et suis-je bien persuadée qu'en baine de nos principes il nous fera peut-être le plus de mal qu'il pourra.
Je ne sais si vous êtes amoureux; mais je sais bien que, dans les circonstances où nous sommes, si un honnête homme peut suivre le flambeau de l'amour, ce n'est qu'après l'avoir allumé au feu sacré de celui de la Patrie. Votre rencontre était assez intéressante pour mériter d'en faire mention; je vous sais bon gré de nous en avoir fait part; je ne vous pardonne guère d'ignorer le nom d'un être si estimable.
J'apprends, dans l'instant, la démarche du Roi, de ses frères et de la Reine auprès de l'Assemblée. Us ont eu diablement peur! Voilà tout ce que prouve celte démarche ; mais pour qu'on pût croire à la sincérité de la promesse de s'en rapporter à ce que ferait l'Assemblée, il faudrait n'avoir pas l'expérience de tout ce qui a précédé. Il faudrait que le Roi eût commencé par renvoyer toutes les troupes étrangères.
Nous sommes plus près que jamais du plus affreux esclavage si l'on se laisse aveugler par une fausse confiance.
Les Français sont aisés à gagner par les belles apparences de leurs maîtres, et je suis persuadée que la moitié de l'Assemblée a été assez bête pour s'attendrir à la vue d'Antoinette lui recommandant son fils. Morbleu I c'est bien d'un enfant dont il s'agit ! C'est du salut de vingt millions d'hommes. Tout est perdu si l'on n'y prend garde.
N'a-t-on pas à craindre de geler, même dans le souvenir de ses amis, par un temps si rigoureux? Recevez donc ce billet coumie un petit fagot pour l'entretien du feu sacré, et veillez fidèlement pour qu'il ne s'éteigne pas.
Quant à nous, bons campagnards, qui n'avons que la douce et chère amitié pour nous distraire des rigoureux frimas dont la nalure est affligée autour de nous, il n'y a pas à craindre que nous négligions son culte. Joignez-vous d'intention à nos saintes prières et honorons ensemble cette aimable divinité au renouvellement d'une année qui recule la date de notre liaison. Est-ce que vous ne causerez plus avec nous, comme vous files quelquefois naguère? Et
AiNNEK 1789.
le iatin de Linné ne laisse-t-il plus d'intervalle aux communications de la honliomic et de l'amitié? Adieu, si cet oremus vous fait répondre amen, nous pourrons recommencer; en .attendant, recevez les embrassemcnls du petit niénayc.
Eudora est grande, avec de heauv cheveux blonds qui tombent en boucles naturelles sur ses épaules, des cils bien bruns entourent ses yeux gris, et son petit nez, un peu relevé, sent déjii l'agacerie.
[\ BOSC, \ PAKIS*".]
[Premier» jdurs de seplembre 1789, — du Clos.]
Sachez un peu ce ([ue sont ce Roland et son ouvrage*-'. Quant au nôtre, croyez-vous qu'il soit tem))s d'ofirir ce qui ne regarde que les manufactures et le commerce ? Que vous en sembh" ? Et puis, voulezvous dire le travail encyclopédique, ou seulement un mémoire (dont
'"' Collection Alfred Morrison , 1 folio. — Ij» lellre, qui semble liieii écrite du Clos , |(orle le timbre de Villefrancbe, et a j>our snscription : <tA Monsieur d'Antie, secrétaire fie l'Intendance des jKwtes, à Paris. ti
'■'' Cette ligne nous dimne la date approximative de la lellre. Le Patriote du .T 1 noiU. rendant compte de sa séance (du soir) dirVsseniblée du 27, disait : "Sur la réclamalion d'un membre des Comnuincs, le Président a aiinonci' (pic les exem|)laires d'un ouvrage, ayant pour litre Le Financier patriote, seraient incessaiiimenl distribués à l'Assemblée. Cel ouvrage a\ait été |)récédemmcnl adi-ess*- de Londres à chacun des trois ordres par M. Itoland , (pii en est l'anleur. Il a été présenté comme contenant des observatifms curiens<'s sur les linnnces du
royaume et radministration des contrôleurs généraux précédents. » — C'est à propos de celte information (jne Madame Roland demande à Bosc des renseigner.ieiils plus complets.
On voit d'ailleui-s par \a (|ue Jean-Marie Itoland n'est pas l'auteur du Finniicier patriote, que la pluj)arl des biographes et bibliographes (voir en parliculier Quérai-d, France littéraire, VIII, la-j) lui ont attribué. Cet ouvrage est de Charles-Nicolas Roland, tci-devanl receveur des tailles de l'élection de Chartres, employé au contrôle général des (inances, 1 (llatin, jiihiiojp: , p. 1789), qui fut plus lard, en 1799 et 179.'?, commissaire à la vérilicalion des comptes du comité de surveillance de la Conmuuie (Tueley, IV, 97/1, 976).
nous parlions à Lanthenas) sur l'administration des manufactures et du commerce'')?
Notre pauvre ami est bien à plaindre; ses jambes empirent; la qualité des humeurs paraît rendre très difficile la cicatrice des plaies; il est toujours au lit ou sur la chaise longue; l'estomac, déjà si faible, en est encore fatigué et, dans cette situation, comment la mélancolie ne surviendrait-elle pas quelquefois?
Cependant toutes nos affaires sont en souHrance : ouvriers, travaux, réparations, soins journaliers, etc. ; ceux qui concernent la personne du patient m'absorbent presque tout entière, compagnie, consolation, etc. Joignez à cet ensemble une affreuse saison, des orages chaque jour; chaque jour le tonnerre gronde, menace; le vent abat les fruits, la pluie dégrade de toutes parts, et la grêle ravage quelque canton.
Adieu; soyons citoyens; que le bonheur public s'opère, et le sentiment de nos maux particuliers s'éteindra.
11 a dû arriver de nos paquets à votre adresse durant votre absence.
Il faut bien que je vous dise, pour votre édification, que le pasteur protestant auquel j'ai confié ma fille est ami de M, Kabaud de Saint- Etienne*^'.
'■' Roland, dans sa lettre à Rose du a octobre, déjà citée, se montre fort préoccupé des rhanjjeinents que préparait ce comité du commerce nommé par l'Assemblée nationale. 11 s'a(fissait de ne pas se laisser oublier, d'être appelé plutôt à concourii' à la réorganisation du service. 11 avait rapidement rédigé poui' cela un mémoire résumant ses vues sur la matière: fr Je vous envoie, écrit-il à Rose, quatre exemplaires de mon Mémoire sur l'admimslration des manufactures et du commerce. Faites-en passer deux h Lanthenas et remettez les deux autres à ipii vous croirez en faire le meilleur usage. Je vous en
ferai passer d'autres, successivement, suivant ce que vous me manderez. Recommandez fortement l'ouvrage, si vous le trouvez bon : mais ne me faites point connaître de quelque temps encore: j'ai de bonnes raisons pour cela. Parlez-en ainsi à Lanthenas, et qu'il en parle ainsi à Rrissot de \\'arville, à qui il en fera passer ou remettre un exemplaire. T — Il y a aux Papiers Roland, ras. 953-2, fol. 363-366, une copie de ce mémoire, de la main de Madame Roland, faite jKiui' Albert Gosse.
'*' Sic. — Nous avons dit (lettre du 7 mai 1789) que c'était probablement Frossard.
[À BOSC, À paris'".]
[6 ou 7 octobre 178g, — de Lyon.]
Tout clia{jriii cesse, toute douleur est suspendue, toute affaire particulière s'éteint'^'.
Le despotisme a levé le masque ; la nation a pris son élan : que les gens de bien se rallient et que leur intime union soit l'effroi des méchants !
Du courage et des armrs : voilà ce qu'on aperçoit déjà; mais ce n'est point assez. Il faut une administration réglée, des moyens sûrs, une marche sage et une vigilance éclairée.
'■' Colleclion Alfred Moirison, a folios.
"' Celle lellre , si curieuse , n'esl pas dalôe. Mais ce début peiinel déjà de se placer aux premiers jours d' octobre 1789. En effet, le chanoine Biinonl, le -cher oncle 1 de Madame Roland , était mort à Vincennes dans les tout derniei-s jours de septeml)!* (Tuetey, III, 871 1), et c'est Bosc qui en avait informé ses amis, car Roland lui écrit de Lyon. le 9. octobre (coll. Morrison): r Notre âme est triste, mon ami, comme la nouvelle (pie vous nous donnez. Nous nourrissions le projet de réunir h nous cet oncle qui avait toujours bien aime' sa nièce, et a qui elle le rendait de «pur et d'âme. . . 1 — C'est éviileniment à celte perte si récente que Madame Roland fait allusion.
Quant h la ligne suivante, ir le despotisme a levé le masque. . . », elle vise, non moins (■videmineut , les préparatifs de la Cour pour un nouveau coup d'Etat, les troupes appelées à Versailles, le banquet donné au ré{pnientde Flandre par les gardes du corps le 1" octobre. Mais Roland, dans une lettre
lETTRKS 01 aiDAIIE IIOLAMD. H.
du 9, cependant assez longue, ne dit mot de rincjuiélude des patriotes; c'est qu'il ne sait rien encore. "La nouvelle de ce qui s'était passé à Versailles ne parvint à Pai-is que deux jours après [c'est-à-dire le 3]» (Hist. de Itt Révol. de tjSg par deux Amis de la Liberté, III, 378), et par conséquent ne put guère parvenir que le 6 à Lyon (où les lettres et les journaux de Paris mettaient aloi-s Iroisjoui-s pour arriver). — La lettre de Madame Roland, toute vibrante d'angoisse et de colère, et nécessairement postérieure à celle de son mari, est donc au plus tôt du f) octobre.
D'autre part, il faut nécessairement la placer avant le 9, jour où les journaux de Paris du 6, annonçant l'expédition du 5, durent lui arriver à Lyon et lui apprencke que les Parisiens avaient exécuté le coup de de force qu'elle conseillait, l'xrite le 9 ou après le 9 , sa lettre n'aurait aucun sens.
C'est donc entre le 6 et le 8 octobre, au moment même où le peuple venait de ramener h Paris le roi et l'Assendilée, que
tMPIIlIKItlk
La première chose à faire est de s'emparer de toutes les caisses de Paris, de former une caisse publique à l'administration de laquelle on nomme des citoyens capables, afin de remplir le double objet d'ôter à la cour tout argent et de pourvoir aux besoins du peuple.
Le second article important est d'établir un comité pour les subsistances.
Le troisième , de former des liaisons avec les provinces pour s'assurer les vivres et les secours de toute espèce.
Il est probable que la cour restera tranquille en apparence, jusqu'à ce qu'elle se soit appuyée de troupes étrangères; il faut donc veiller à leur interdire l'entrée du rovaume.
La Flandre semble être la province par laquelle on cherchera d'abord à les introduire; l'attention, les moyens et la confédération indispensables doivent donc se diriger de ce côté avant tout autre, mais sans négliger aucune frontière.
Tous les courriers, toutes les dépêches de la cour à ses divers subordonnés dans la capitale doivent être arrêtés et soumis à l'examen d'un comité formé à cet effet.
Madame Roland, du fond de sa province, traçait à ses amis un plan identique.
Nous nous sommes demandé toutefois, en la voyant parler un peu plus loin du ff Comité des Electeursi, si sa lettre n'aurait pas été écrite le i5 ou le 16 juillet, à l'heure où l'on apprenait en province le renvoi de INecker, et avant de connaître la prise de la Bastille, alors que c'étaient vraiment les Electeurs nommés en avril qui gouvernaient ia capitale. Mais il semble bien que les pouvoirs municipaux successivement constitués, Comitéprovisoiredeôomembres (aojuillet) , Assemblée des lao (aS juillet). Assemblée (les i8o (aS août), Assemblée des 3oo (18 septembre), pouvaient être considérés, en attendant l'instailation de la Commune provisoire (qui n'est que du 8 octobre),
comme étant toujours «le Comité des Électeurs». C'est ainsi du moins, croyons-nous, que l'entend Madame Roland.
De même, le passage de la lettre relatif aux tr subsistances' aurait pu faire songer au mois de juillet, où la crise fut très aiguë à Paris. Mais elle ne le fut pas moins en septembre et octobre ( voir Catal. Cjhnrnvny de 1 862 , n° agi , art. 8-1 i , etc.), la bonne récolte de 1789 n'ayant pas encore influé sur le marché de la grande ville. 11 suffit d'ailleurs de rappeler que, le 5, la foule marchait sm' Versailles en demandant du pain, et, le 6, rentrait en se réjouissant de ramener le ffboulanger, etc.".
D'ailleui-s, l'allusion du début de la lettre indique nettement les premiers jours d'octobre.
Dans le détail des moyens à prendre pour assurer les subsistances, il serait avantageux de permettre l'entrée des comestibles à Paris en exemption de droits et de dispenser les boucliers des marchés de Sceaux et de Poissy en leur donnant la liberté d'amener directement le bétail.
11 serait instant, après la confédération régulière avec les provinces, df déterminer que chacune d'elles l'appelât dans son sein ses entants, ofliciers et soldats, sous peine d'infamie et d'exiiérédence, de façon que chacune eût la faculté de se former un corps de troupes pour sa propre défense et pour en diriger la marche en faveur du bien commun.
11 faudrait, après ces bases solidement établies, tracer un plan pour se rendre à Versailles, de Paris d'une part, et avec un secoiirs des provinces d'autre part, pour y enlever les députés et les transférer à Paris sous la garde de la nation, à la constitution de laquelle ils doivent iiavailler sans relâche. Je dis les enlever : car il est de leur sagesse de rester, comme jadis les sénateurs romains, à la place qui leur futassignée et où ils sont réunis; mais il est du devoir de la nation de veiller à leur sûreté, de les couvrir de son égide, de les environner de sa protection.
Cette grande expédition demande une extrême prudence : il y aurait à combattre les troupes royales et cependant à garder Paris; il faut donc une armée provinciale qui vienne d'un ou plusieurs côtés à Versailles, tandis qu'une partie des troupes parisiennes s'y rendrait du sien, et qu'un nombre suffisant veillerait dans la capitale.
Par-dessus tout, il faut veiller aux subsistances.
Le plan de la cour doit être de laisser au temps à miner les forces et les ressources, à amener l'épui.sement et d'en profiter ensuite pour tout accabler. La caisse publique une fois établie (et il n'y a pas un moment à perdre pour cela), il faut faire afficher que non seulement les grains entreront en liberté, seront payés comptant sur cette caisse, mais qu'on accordera une prime d'encouragement.
11 faut faciliter la circulation de toute manière, bien ordonner la caisse et avoir une telle conduite, (ju"elleser\e d'exemple et de modèle à toutes les provinces.
Jusqu'à présent, on ne voit pas de chef qui fasse sensation : ce peut être un bien, mais il faut une administration, des conseils, des comités aux diverses parties, et que tout ressortisse au tribunal suprême des Électeurs. Il faut un plan raisonné, une prévision rapide, une extrême activité, une union indissoluble et une sagesse constante.
Que la France s'éveille et s'anime! Que l'homme reprenne ses droits, que la justice commence son règne, et que d'un bout à l'autre du royaume on n'entende plus qu'un cri universel : Vive le peuple et meurent les tyrans !
Ceux qui ne peuvent que réfléchir doivent répandre leurs idées : faites passer une copie des présentes au Comité des Electeurs, etc.
P.-S. — Si les spectacles de la capitale continuent, comme il est à présumer, la vigilance des citoyens doit s'étendre sur eux; on doit ne leur laisser représenter que des pièces propres à nourrir les sentiments convenables aux circonstances : quelques pièces du grand Corneille, mais non Cinna; les Brulus de Voltaire, son Catiltna, sa Mort de César, etc. Ces petits soins préparent les grandes choses , et rien n'est à négliger dans la régénération de tout un peuple. Ces soins doivent s'étendre sur les petits spectacles dont il faut faire retirer ce qui maintient ou inspire la mollesse, les mauvaises mœurs et l'esclavage.
[À BOSC, À PARIS*''
20 octobre 1789, — de Lyon.
Je vous prie de faire parvenir la ci-jointe à sa destination; je ne sais plus les adresses particulières ni oii prendre un député.
Vous nous avez donné d'excellentes nouvelles, mais sont-elles confirmées? Aucun papier ne donne encore comme décidé l'abandon des biens du clergé; ils traitent tous des questions élevées à ce sujet et non
''' GoHection Alfred Morrison, 2 folios.
de la détermination prise en conséquence*''. Que doit-on penser aujourd'hui? Le départ du duc d'Orléans'-' fait répandre ici des bruits fort étranges; on prétend qu'il était d'accord avec la Reine, en apparence , pour lui conseiller des sottises , comme l'éloignement du Roi , etc. , afin de profiter des troubles et se faire nommer lieutenant général, ou régent, ou roi; que, dans cette disposition, craignant les hommes exacts et fidèles dans leur patriotisme, il tramait sourdement contre le marquis de La Fayette et avait fait mettre sa tête à prix. Je ne crois pas à la vertu, aux principes du duc d'Orléans : j'ai toujours eu quelque méfiance de l'étalage qu'il en faisait dans les précédentes circonstances; mai^ j'ai peine à me prêter à la croyance du projet et de la scélératesse qu'on lui attribue aujourd'hui. Qu'en pense-t-on et que s'en dit-il dans votre capitale?
M. Videau de la Tour''', parent de plusieurs de nos connaissances, et actuellement dans cette ville, répète, comme tous les fugitifs, que tout est renversé et Paris dans le trouble. De quoi donc a été soupçonné ce personnage? On dit qu'il avait été arrêté à Paris durant quelques jours et on ne dit pas comment il s'est échappé.
Je vous ai fait part des clabauderies indécentes de Mounier'*' dînant ici chez les Bergasse'*'; on ne doute pas qu'il ne souffle le feu dans sa province, et c'est ce que font tous vos déserteurs.
Un député écrivait dernièrement dans cette ville qu'il ne pouvait
'"' C'est le 10 octobre que l'Assemblée €ivait repris la discussion sur les biens du clergé, et c'est le a novembre seulement qu'elle rendit le décret qui les nationalisiiit.
'*' Du 1 4 octobre.
''' M. Videau rie La Tour, niaitre des requêtes, directeur de la librairie eu 1785, était seigneur de Monceaux-en-l)oml)es, village à trois lieues de Villefranche, sur la rive gauche de la Saône. Il avait été, en mai 1789, un des cinq commissaires envoyés pr le roi pour amener l'entente entre les trois ordres (Beaulieu, I, i54). Arrêté à
Paris au commencement d'octobre, puis relâché , il parait avoir été incarcéré de nouveau en novembre (Tuetey, 11, 960, 1006). Nous le voyons plus tard transféré de l'Abbaye à la Conciergerie, le 37 juin 1791 {ibid., 3 166). Cf. Lescure, Correspondance secrète , 11, 898.
'*' Moiuiier, après les événements des 5-t) octobre, avait donné, le 8, sa démission de député et se rendait en Dauphiné pour essayer d'agiter sa province.
<'' Nicolas Bergasse , né h Lyon en 1 760 , mort en iSSa, si connu comme adversaire
pour le moment rien mander d'intéressant, parce qu'on décachetait ies lettres des membres de l'Assemblée. Est-ce une chimère, est-ce une précaution pour découvir les traces des coupables de lèse-nation?
On ne voit point paraître cette tragédie tant attendue de Charles 71 ('l Durant quelque temps, on a annoncé les pièces courantes avec cette phrase : en attendant la première représentation de « Cluirles IXn. Maintenant cette phrase même est supprimée.
Que pense-t-on de votre Comité de recherches (■^)? Est-il composé d'hommes honnêtes et vigoureux, et lera-t-iî mieux que les précédents qui n'ont été que des figures sans action? Voilà la pierre d'achoppement, et nous aurons encore une révolution si ces reclierches restent sans effet. Les fautes de nos ennemis les instruisent, ils finiront par se mieux concerter et la guerre civile aura lieu.
On se dit tout bas, dans les provinces, qu'il y avait un grand complot des nobles, une réunion projetée, en corps d'armée, à des points convenus de ralliement; les aristocrates ne paraissent point battus, comme après le lA juillet; on croit qu'il se trame encore quelque infamie.
Je n'aime point la loi martiale proposée par Mirabeau W; elle serait digne de Dracon, et elle me semble prématurée dans les circonstances.
de Beaumarchais, avait été un des plus actifs promoteurs de la Révolution. rfC'est de la société qui se réunissait chez lui que partirent presque tous les écrits publiés en 1787 et 1 788 contre le ministèi'e ji [Méin. de Brissot, II, i 19-/120). Il avait été nommé député du tiers étal de la sénéchaussée de Lyon aux Etats généraux. Mais il venait de suivre l'exemple de Mounier et de se retirer à Lyon chez ses frères, Dominique et Alexandre , dont le plus connu est ce dernier, mort en 1820. Toutefois il ne donna sa démission qu'en mai 1790. — (S. La lettre de Madame Roland à Brissot , du n février 1790, et le Patriote frunaiis , années 1789
et 1790 , passiin. — Voir aussi Qilalogue des Lyonnais diurnes de mémoire, p. .'iS.
'■' La tragédie de M.-J. Chénier fut enfin jouée le h novembre 1 789.
<*' Ce n'est que les 2 1 et 22 octobre 1 789 (Robiquet, 170) que fut définitivement constitué le f Comité des recherches i de la commune de Paris , composé de six membres, dont deux , Brissot et Garran de Goulou , étaient des amis de Bosc. L'Assemblée nationale avait aussi son Comité de recherches. Mais il semble bien que Madame Roland veuille parler ici de celui de la Commune.
'^' La loi martiale fut votée le lendemain , 2 1 octobre.
Punir de mort, dans tel cas d'attroupements, est inutile pour prévenir des complots d'hommes puissants, dont la cabale n'agirait qu'à force ouverte et se mettrait au-dessus de la loi; et c'est cruel dans un temps d'orage où le peuple n'a souvent que ce moyen pour faire échouer une trahison.
(le Mirabeau est un génie que j'admire et que je crains; il a soutenu dans deux circonstances de si mauvais principes, par de si mauvaises raisons, que depuis cette époque il m'inspire de la méfiance : voyez son avis pour le veto, principalement'').
On dit qu'on imprime et qu'on va publier la suite des Confessions de .Jean- Jacques. Est-ce vrai? En avez-vous entendu parler'-)?
Réponse, si vous le pouvez, à mes divers articles, et toujours bonne amitié. Adieu.
[À BOSC, À PARIS")
37 octobre 1789, — de Lyon.
On vous fait certainement des contes sur les provinces, comme on nous en fait sur la capitale. .le ne vous ai pas parlé du mouvement de Vienne, parce que je n'en ai pas tenu grand compte. Les bourgeois et le peuple étaient contents d'un régiment qu'on leur ôlait et ne voulaient pas d'un autre qui venait le remplacer; des mutins se sont assemblés, il y a eu un coup de fusil de tiré; il menaçait le colonel, M. de Damas, et l'aurait atteint sans le dévouement d'un soldat qui a paré le coup et (jui l'a reçu à l'épaule. Cette circonstance intéressante a seule mérité
'■' Les soupçons de Madame Roland de- Toumeux), et Roland écrivait à Bosc de
vancent le moment (mai 1790)011 Mirabeau Villefranclie , le tjô novembre 1789 (coll.
trait;i avec la cour. Morrison) :
"' La dernière partie des Confexsions rPlein des Confessions de J.-J. <jiie je
venait en effet de |)araîlre en a volumes in-8° viens de dévorer, je ne veux vous ])arler
(voir dorrespoiulance littériii're, novembre de rien autre aujourd'hui ... ■»
1789, t. XV. p. 5/i9. de rédition Maurice ''' Golleclioii Alfred Morrison, 2 folios.
de faire bruit; i'ensemble est une bagatelle et tout est pacifié aujourd'hui. Nos Suisses d'ici ont enfin quelques postes dans la ville, mais la bourgeoisie a gardé les principaux. On est assez tranquille, à l'exception des justes mécontentements que l'on a d'un échevin, commandant en l'absence du prévôt des marchands!''. Non peut-être qu'on ait de grands torts apparents à lui reprocher, mais parce que c'est un mince bomnie, fort impérieux, très dur et très vain, opiniâtre et sachant mieux vendre du satin que commander une ville. D'ailleurs, le consulat, dont il est le chef, est comme toutes les vieilles municipalités, despote et contraire à tout le bien que veulent faire les autres et qu'il ne peut pas opérer.
Nous en avons l'exemple dans notre Société philanthropique^'^^ dont j'aurai bientôt des choses intéressantes et faites pour être publiées. Elle a les plus grandes vues, elle peut faire révolution en bien, et elle est croisée avec rage et astuce par la vieille municipalité.
Je ne vous parle plus guère maintenant de ce qui se passe à l'Assemblée, dont pourtant nous avons bien à dire; mais nous avons replié nos regards autour de nous, et, en y découvrant beaucoup de bien à faire, notre attention s'y est concentrée.
Dieu veuille que votre Comité de recherches ne soit pas lâche et traître comme tous les précédents ! On dit ici des horreurs et des absurdités sur le duc d'Orléans. On ne voit que gens qui, avec une tour-
'"' L'échevin Jacques Imbert- Colonies, piques. C'était uu moyen de grouper sous
chef du consulat de Lyon en l'absence du le patronage de l'anibilieux prince du sang
prdvôt des marchands , Tolozan de Monfort. les partisans des idées nouvelles. — Voir à ce
(Voir sur lui Wahl, ;M«.5îVn.) — Il fut plus sujet les Mémoires de Brissot, t. II, p. i3-3.
lard député aux Cinq-Cents, proscrit au — A Villefranche, capitale du Beaujolais, apa-
18 fructidor, et mourut à Bath en 1809. nage du prince, la Maison philanthropique
'^' Le ducd'Orléans, dès qu'il eut succédé s'était ouverte le 1" janvier 1788, et avait à son pèi'e (1785), s'était occupé, avec son pour secrétaire Chasset, le futur membre chancelier Ducrest (frère de M"" de Genlis), de la Constituante et de la Convention; à de créer, d'abord dans toutes les villes de Lyon, la société avait pour secrétaire genèses apanages, puis dans un certain nombre rai Blot, l'ami de Brissot, et le Patriote de grandes villes, des biireaux de charité français de 1789 en entretient souvent ses laïques, sous le nom de Sociétés philnnthro- lecteurs. (Voir Appendice P.)
mire de voyageurs, débitent, comme s'ils en avaient été témoins, des histoires tragiques et des contes absurdes. J'ai à écrire; adieu, mes amis.
J'ai''' bien reçu de Gmelin ce que vous m'en mandez; mais ce qui m'importe de savoir et de savoir incessamment, et ce que vous ne dites point malgré mes demandes instantes et réitérées, c'est si, dans ce que j'ai, il n'y a qu'un volume; et s'il est complet, ou s'il doit être mis en deux volumes, et s'ils seront complets; puis s'il y a ou s'il n'y a pas de table à cet ouvrage; s'il y en a, doivent-elles être jointes à ce premier volume, qui a déjà plus de mille pages, ou au second, s'il en faut faire deux ? Et avez-vous ces tables? Me les enverrezvous tout de suite? Faut-il que je les attende pour faire relier? car, sans elles, il me semble presque impossible de faire usage du livre.
i5 no^cInbre «789, — [de Viliefranctic].
Je n'ai que le temps de vous ajouter un mot, il sera du cœur. Aimeznous toujours.
Donnez-moi des nouvelles du brave Gibert, et demandez-lui s'il en sait de ma cousine '^\ dont le silence m'inquiète.
Peut-être faut-il encore faire une perte de ce cùté-là. Pauvre petite femme! Si bonne et si peu heureuse! Mon ancienne amie! Qu'est-elle devenue?
Adieu; je suis indignée des abominations autrichiennes. Toute mon espérance, c'est qu'elles achèveront de compléter le nombre des combattants pour la Liberté.
'"' Ici Roland prend la plume. Villefranche , et (|ue nous avons cru inutile
'•' Ms.6a4i,fol.3.C'estle post-scriptum de reproduire. d'une lettre de Roland à Bosc, écrite de ''' M""Trude. — Cf. W黫oires, H, a35.
[À BOSG, V PARIS*''.]
[Novemlirp 1789, — de Lyon.]
Lisez et faites passer à Ltlis. [Lanthenas].
La lettre aux commettants de Mirabeau est assez généralement attribuée à ToHendal, qui est maintenant à Grenoble''^).
A l'occasion de cette lettre et de tout ce qu'elle attribue au duc d'Orléans et à Mirabeau, Mounier disait dernièrement à quelqu'un de notre connaissance que la chose n'élait pas douteuse et que Mirabeau la lui avait formellement proposée. 11 dit encore que M. de La Fayette lui avait écrit que c'était lui qui avait fait partir le duc d'Orléans.
Que dites-vous des prétentions de ce personnage et de son assurance à débiter de telles choses qu'il n'a pas eu le courage d'écrire?
Le mémoire de Lally ne paraîtra, dit-on, que lorsque l'auteur aura quitté Grenoble.
Les aristocrates sont furieux de ce que l'on ne dénonce pas le duc d'Orléans, et ils vomissent des horreurs contre lesComités de recherches.
De bonnes gens croient et confessent que rien ne finira bien, s'il ne s'établit près de Paris un camp de 4o,ooo hommes de milice nationale confédérée. Je doute de la sagesse de cette idée et je craindrais
''' Collection Alfred Morrison , i folio.
<*' Lally-Tollendal , à rexemjDle de Mounier, avait donné sa démission de député (lo octobre). Il semblerait, d'après cette lettre, qu'il avait d'abord rejoint Mounier à Grenoble. Kn tout cas, il ne tarda pas à passer en Suisse comme lui , car il date de Lausanne, lo novembre, ses rc Observations sur la lettre écrite par M. le comte de Mirabeau au Comité des recherches contre M. le comte de Saint-Priest». — C'est peutêtre de cette pièce que Madame Roland veut
parler, car il s'agit évidemment non pas d'une des «• Lettres du comte de Mirabeau à ses commettants» (Tourneux, io-2o3, 10207, ioao8; Tuetey, II, 9906, 3906), publication périodique du grand orateur, mais d'une réplique.
S'il en était ainsi , la présente lettre serait du milieu de novembre, mais l'information de Madame Roland serait erronée sur ileux points accessoires : le titre exact de la brochure, et le lieu de la retraite de Lally à ce moment-là.
qu'elle ne servît de voile ou de prétexte à des desseins des ennemis publics ('l
Que fait-on dans votre capitale et que pense-t-on de la grande machine?
[À BRISSOT, .\ PARIS f'V|
92 novembre 1789, — de Lyon.
On fait ici des contes sur Madame de Staal (aie) qu'on dit être fort exacte à l'Assemblée, qu'on prétend y avoir des chevaliers auxquels de ia tribune elle envoie des billets pour les encourager à soutenir les motions patriotiques; on ajoute que l'ambassadeur d'Espagne lui en a fait de graves reproches à la table de son père. Vous ne pouvez vous représenter l'importance que nos aristocrates mettent à ces bêtises nées peut-être dans leur cerveau ; mais ils voudraient montrer l'Assemblée comme conduite par quelques étourdis excités, échauffés par une dizaine de femmes.
À BOSC, [À PARIS f'I]
[Derniers mois de 1789, — de Lyon?]
Je VOUS adresse, mon ami, comme à Lantlienas, je ne dirai point mes reprociies, mais mes complaintes; mon cœur est enveloppé de mélancolie. L'affreuse douleur m'a laissé des impressions W, comme l'esclavage laisse des flétrissures; les unes et les autres sont presque
''* Ici apparail ia preiiiière idëo du projet de camp sous Paris que Servan fera prévaloir le 8 juiu 1792.
''' Fragment de lettre cité par Sainte- Beuve, Introduction aux Lettre* à Bancal des lisarts, p. l.
'-'' Colioction Aifi'ed Morrison, 9 folios.
— La lettre porte, dans un coin, ii gauche: M. d'Antie.
''' Allusion à la mort du chanoine Biniont (fin septembre 1789), ou plutôt h celle du curé de I>ongpont (99 novcndjre). — Nous avons ainsi ia date approximative de cette lettre.
ineffaçables. Je ne vois que l'amitié de bonne sur la terre, et son silence en vous me paraît insup])ortable.
Je vous prie de vouloir bien expédier ma petite lettre au brave Flesselles. J'ai jugé par celle que j'ai reçue de lui que le paquet dont j'avais craint la perte vous était parvenu dans son temps. Je n'aurais jamais de telles incertitudes, si vous me marquiez simplement : fat reçu la vôtre de telle date et ce qui raccompagnait. Notre ami est toujours au lit à cause de ses jambes; tout le reste va mieux que je n'aurais osé l'espérer.
Ajoutez à Lanthenas que je voudrais bien avoir des nouvelles de mes bons parents de l'île Saint-Louis'''.
Adieu, nous vous embrassons affectueusement.
''' M. et M"* Besnard , ses grand-oncle et grand'tanle.
Nous allons indiquer sommairement les déplacements des Roland en i 790 :
Tout le commencement de l'année se passe à Lyon, où Roland est élu, en mars, membre du Conseil général de la commune, mais seulement en qualité de notable.
Le 3 avril, les Roland se rendent à Villefranchc, et de là, le iq avril, au (ilos, où, sauf un voyage à Lyon indiqué par une lettre du 3 mai, ils séjournent jusqu'au 'iS mai, travaillant au troisième volume du Dictionnaire.
Le 1(8 mai , ils retournent à Lyon pour assister, avec leur ami Champagneux, rédacteur du Courrier de Lyon, à la belle fête de la Fédération du 3omai.
Ils s'occupent alors d'un projet qui va tenir une grande place dans la correspondance avec Rancal des Issarts; il s'agissait de s'associer entre amis pour acheter un des domaines ecclésiastiques que la nation mettait en vente. La suppression imminente des inspecteurs des manufactures donnait à penser à Roland; pour compenser la perle de sa place, il aurait voulu faire à la campagne un grand établissement. A ce souci de père de famille se m(^lait un rêve de vie rustique à la Rousseau, ou plus encore à l'américaine; ses associés et lui, comme ces fermiers des Etats-Unis dont Crèvecœur venait de décrire la vie, auraient cultivi' leurs terres en philosophant et en répandant les lumières autour d'eux. La première idée semble èlre venue de Brissot. (Voir, aux Papiers Roland, ms. 953/i, fol. S^g-SSi, le plan d'une «société agricole ou d'amis», écrit tout entier de sa main , et qui semble avoir été rédigé immédiatement après le décret du 18 novembre 1789, qui mettait les biens du clergé à la disposition de la nation.) Brissot dut communiquer ce projet à Lanthenas et par celui-ci aux Roland , et un premier projet d'association paraît avoir été agité entre eux, Lanthenas, Champagneux et Blot, l'ami d'enfance que Brissot avait à Lyon. Puis Blot et Champagneux s'étant retirés, Lanthenas fit des ouvertures à son ami Bancal des Issarts, qui, versé dans les affaires (il avait
été notaire à Paris) et jouissant d'une belle aisance, aurait été un associé précieux. (Voir aux Papiers Roland, ms. gBS/i, fol. 319-290, aSi-aSa, etc., les lettres de Lanthenas à Honcal.) Lanthenas fit aussi des ouvertures à un riche (juaker anglais, Robert Pigott. adepte enthousiaste de la Révolution française, qui voyageait alors du côté de Genève et de Lyon.
C'est à cette occasion et en vue de ce projet que commença, le a a juin, la correspondance de Madame Roland avec Rancal des Issarts. Les Roland étaient encore à Lyon , retenus par les élections départementales. Rancal , demeuré à Clermont pour un motif semblable (il était candidat au poste de procureur général-syndic, et échoua), vint les rejoindre à Lyon dans les premiers jours de juillet, les accompagna au Clos (7 juillet), et, après un très court séjour, se mit en route pour Paris, où il devait représenter son département àla grande Fédération du t^ juillet, mais en promettant de revenir.
A ce moment-là, Roland a une vive alerte : la suppression des octrois, demandée par lui et ses amis, prononcée par la municipalité le 8 juillet, interdite par un décret de l'Assemblée nationale du 1 3 , amène une sanglante émeute (3 5- 26 juillet). L'émeute est bientôt vaincue, la ville est occupée militairement; mais les ennemis de Roland l'accusent, bien qu'il eût quitté Lyon dès le 7, d'avoir été l'instigateur des troubles. De là des lettres pressantes à Rrissot pour qu'il présente les choses sous leur véritable jour; de là aussi ce voyage du Il au () août, où Madame Roland, laissant son mari au Clos, se rend à cheval à Lyon pour se rendre compte de la situation et des déterminations à prendre.
L'orage était calmé, lors([ue Bancal et Lanthenas arrivent de Paris le 3o août; on jouit de la campagne, on s'entretient de l'acquisition projetée en commun; on va passer quelques jours à Lyon, entre le i5 et le 30 septembre; puis Bancal, demeuré à Lyon un peu après les Roland pour s'y occuper avec Lanthenas de propagande politique, revient un instant au Clos et n'en repart que le 3 octobre. C'est alors, et peut-être au moment des adieux, qu'il dut laisser voir à Madame Roland plus d'émotion que n'en comportait l'affection confiante qu'elle offrait à ses amis (voir lettres des 8 et 38 octobre).
Le 3i octobre, elle va à Villefranche confier sa fille aux Dames du couvent de la A'isitation, où il semble que l'enfant, retirée de chez Frossard, eût déjà passé quelques mois auparavant.
Cependant Roland, rassuré sur la situation de Lyon depuis son voyage de mi-septembre, s'y était installé de nouveau, y avait repris son rôle et avait été nommé officier municipal (i5-i8 novembre). Sa femme s'apprête à aller l'y
rejoindre (lettres des 19 et 20 novembre). Les rapports avec le chanoine Dominique, de plus en plus aigris par la politique, (Haient arrivés alors à une brouille complète. Mais la mort de la vieille mère, survenue dans les derniers jours de novembre, amène entre les deux frères une réconciliation qui paraît avoir duré. C'est probablement pour quelque motif se rattachant à cet événement que Madame Roland retourne au Clos, d'où elle écrit à Bancal le 3o novembre, et d'où elle ne partit que le îîS décembre pour aller retrouver son mari à Lyon.
Lanthenas, (jui avait passé les huit premiers mois de l'année à Paris, et nélait arriv« au Clos avec Bancal que le 3o aoîit, va et vient, pendant les quatre mois qui suivent, entre le Clos et Lyon, prêchant son évangile tantôt parmi les paysans, tantôt dans les clubs des sections de la ville.
Nous crevons utile de fiirc reniarquer (pie les lettres h Bancal, imprimées en i835, l'avaient été d'une manière très fautive. \ous en avons établi le texte d'a|irès les autographes, qiu se trouvent aujourd'hui à la Bibliothèque nationale (^Papiers Roland, vas. t)53/i).
À ALBERT GOSSE, À GENÈVE ''l
i" février 1790, — [de Lyon].
Notre ami, comme inspecteur, ne sait point encore quel sort lui est réservé; mais, comme citoyen, il jouit du bien commun, il applaudit et concourt à tout ce qui peut le produire.
La seconde partie de son œuvre encyclopédique vient de paraître; écrite dans un temps où il fallait du courage pour s'exprimer avec liberté, elle se trouve au niveau du jour par la vigueur de son auteur et son dévouement à la vérité.
Adieu, nos bons amis, donnez-nous de vos nouvelles avec quelques détails; recevez les assurances de notre inviolable attachement; je vous entretiens de nous pour que vous nous parliez de vous-mêmes et de votre amitié, sur laquelle nous comptons toujours.
Ph. D. L. P.
À BRISSOT, [À paris'''.]
[Premiers mois do i7yo, — de ]
«Simon excellent ami eût eu quelques années de moins, l'Amérique
nous aurait déjà reçus dans son sein. Nous regrettons moins cette terre promise depuis que nous espérons une patrie. La Révolution, tout imparfaite qu'elle soit, a changé la face de la France : elle y développe un caractère, et nous n'en avions pas; elle y laisse à la vérité un lihrc cours dont ses adorateurs peuvent profiter -n
'"' Ms. 9533, fol. 1 53, copie. — Ce n'esl négociations tle i8()4-t865 pour oljtenir
évidemment qu'un frag'ment. Nous ignorons des descendants de (!osse la communication
où M. Faugère, dont les papiers ont con- des leltres di^ Madame Roland avaient tola-
stilué les ms. gSSa-gSSi, se l'était pro- lement échoué.
curé; car nous voyons, par ces mêmes ''' F'ragment cité par Sainte-Beuve, /«-
papiers (ms. ((."iSS, fol. i46-i5o), que ses troduction, etc., p. xxv.
AxNNEE 17 90.
[À BRISSOT, À PAHIS''.]
Il février 1790, — [de Lyon].
Vous êtes lié avec l'un des MM. Bergasse'^', celui que le public connaît par SCS écrits; il ne vous est pas indifférent de savoir quelle est la profession de foi de sa famille sur les affaires présentes et sur vous-même. Vous apprendrez peut-être avec étonnement que les frères Bergasse s'expliquent ici, d'une manière peu édifiante pour les patriotes, sur la révolution actuelle; ils la désapprouvent hautement, ils témoignent du dédain pour l'Assemblée nationale; ils blâment ses opérations ainsi que la dernière démarche du Roi '■*'; vos principes et vos ouvrages lour paraissent également répréhensibles , et, pour quiconque juge rinllucnce du député sur le jugement de ses frères, il n'est pas dillicile d'en rcconnaîlre l'effet. Notre ami Blot'^' sait que le premier a eu le projet de réfuter votre excellente lettre au marquis de Chastellux f^', dans le temps même que, sans vous en rien dire, il était avec vous sur le ton de la confiance.
J'ignore jusqu'à quel point une façon de voir particulière, un excessif attachement à sa propre opinion peut abuser un homme; je n'accuse les personnes ni ne qualifie les proci'dés, mais je vous préviens d'une disposition publicjuoment manifestée, contraire aux principes du patriotisme exposédans vos écrits
''' Lettre publiée par M. di; Moiitrol dans son ëditioii des Mémoires de Brixsot (i83oiS3a, I. II, p. ^iQo-iai). SaiQie-Bpiive en a cite quelque chose dans son Introduction aux Letlrex à Batical, p. xxvi, et a donné la date précise, 11 fiVrior. — Les lignes fil itali(iiu- et entre crochets, qui relient les deux fragments de la lettre, sont de M. de Montrol.
■'' Voir SIM- Bergasse et ses deux frères, Dominique et Alexandre, négociants à Lyon, ([liai du pont Sainl-Clair, une note de la lettre du ao octobre 1789. Brissot avait étt; fort lié avec lui en 1787, ainsi ipi'il le raconte dans ses Mémoires (11, p. il 5-4 a 2).
UTTIKS DE mOAIIE IIOLA\D. — II.
''^ Louis XVI était allé, le 4 février 1 790, h rAsseinhIée nationale ,- et , dans un discours com|)osé par Necker, ii\a\l solennellement adhéré à la Constitution.
''' Voir sur Blot , ami d'enfance de Bris- .sot , aloi-s coiitnMeiir général de la iiianjuc d'or et d'argent à Lyon , secrétaire général de la Société philanthropique, et un des initiateurs de la Révolution a Lyon, notre Appendice P. 11 marchait alors avec Roland. Mais ils ne tardèrent pas à se brouiller. (Voir lettres de juillet et août 1790.)
''' Examen du l'oyagc du marquis de CJiastcUux dans l'Amérique septentrionale ,.i vol. in-8°, 1786 (pr Brissot).
mmiMXRIK HATIOJiALC.
et mis en action dans l'Assemblée, disposition propre à des gens (|u'il vous importe de bien connaître.
[Cette lettre est datée de Lyon, du mois de février ijgo. Elle contient le passage suivant, qui indique n quelle démarche du roi Madame Roland fait allusion ;]
Que pensez-vous des causes de la dëmarche du Roi? Les esprits sont ici très partagés. Les uns veulent qu'elle ait été forcée par je ne sais quoi; les autres, qu'elle soit la suite du caractère qu'il a toujours montré, de son désir de faire le bien et de le voir opc'rer. On prête son discours à M. Necker; quoiqu'il y ait au commencement des tournures ministérielles et un peu de ce pathos qui lui sont assez ordinaires, cependant on y trouve généralement un ton cpii ne nous semble pas le sien , et quebjuelois une touclie de sentiments qu'il n'a jamais su mêler avec son apprêt et ses tortillages.
[À BOSC, À PARIS"'
i8 février 1790, — [de Lyon].
Il s'agit de certaine brochure que la Société d'agriculture de
Paris ''^' vient d'envoyer à celle de Lyon. C'est un texte d'objets intéressants sur lesquels on demande force renseignements; notre ami fut aussitôt choisi pour commissaire; mais, trop chargé d'autre part pour le moment, il a prié de faire tomber le choix sur d'autres. Néanmoins il désirerait beaucoup avoir cette brochure ; il n'y a eu qu'un exemplaire d'envoyé; vous êtes à ia source, demandez-en un autre et expédieznous-le.
Nous sommes ici dans un moment de grande agitation des esprits;
''' Lettre provenant des papiers de Bar- '*' La Société d'agriculture de la généralité rière, qui la tenait de Bosc; citée par frag- de Paris, fondée en 1761 , était devenue, monts par M"' Cl. Bader dans le ConTx/)onrfflB« par un règlement du 3o mai 1788, la du a5 juin 1899. — l/autograplie (apages Société royale d'agriculture, "centre cornet demie in-8°) a figuré sons ]e n" 37697 mun et lieu de correspondance des diffédu Bulletin à prix marqués de la maison Et. renies sociétés d'agricullure du royaume". Gharavay. (^4/»». royal de 1789, p. 53o).
je crois pourtanrque les nominations''' se feront sagement: le patriotisme gagne tous les jours et, en dépit des cabaleurs et de leurs calomnies, le peuple juste et tranquille choisira de bons administrateurs.
Faites-nous part de ce que vous voyez et pensez; vous ne nous avez plus dit un seul mot sur \étrar^ère''^\ et votre grande discrétion me fait croire à de grandes choses; vous êtes un peu absorbé : mais encore peut-on \ous demander des nouvelles de la société des Amis de la Loi.
Adieu, j'ai beaucoup à faire, et j'ai faim et je ne sais trop comment suHire à la fois à tant de choses.
Portez-vous bien, ne nous oubliez pas et aimez-nous toujours. Dites-moi si le fils du brave Gibert est rétabli et si le bon père est tranquille.
Ul
À LANTHENAS, [À PARIS-''
C mars i yyo, — [de.
Guerre! |ju<!rre! guerre!
' l,os l'Iections coniiiuinales de Lyon, laites en verlii de la loi du i4 (léceinl)re 1789, commencèi'ent le aa février 1790 et se proloiijjèiTnt plusieurs semaines; la rnuniripaiilé ne lut installée ([ue le 1 •! avril, l'ioland ne fut élu que parmi les notables ( W alil , p. .îSg ). Il espérai! mieux sans floule, et le l'alriotfl français (a5 février i7f)0, voir \ppendice P) l'avait désiffné pour une «place disting-uée-.
Celte élrangère n'était autre (pie Tliéroigne de Méricourt (ou plus exactement Terwagne de Marcourt), chez qui se lenail. à l'hôtel de Grenoble, rue du Bou-
loi, le club des Ainixdc la Loi, qu'elle avait fondéavec Ronmie. et dont elle était "airhiviste". Le club s'ouvrit en janvier 1790. l5os<- y était assidu. (Variétés réoolntionluilres, 3' séi-ie, par .M. Marcellin Pellet. p. 86-89.) ^ premier club des Amis de la Loi ne tarda pas à se dissoudre (ibid.), et par conséquent semble distinct de la Société des Amis de la Lui , établie aux Théatins en 1791, dont parle M. Tourneox, II, p. »oo84 et suiv.
''' Début d'une lettre à Lantlienas, cité par Sainte-Beuve , Introduction aux Lettres à Bancal , p. wvii.
[À BOSC, À PARIS ''>
ao mars 1790, — [de Lyon].
Or donc, pourquoi ii'cntendons-nous plus parler de vous? Si nous gardions pareil silence, vous pourriez être inquiet de ce que nous serions devenus. On voit bien que vous ne courez pas les dangers d'une grande célébrité et que vous n'avez pas la conscience des craintes de vos amis. Quoi qu'il en soit, voici une feuille où vous lirez quelques pages d'édification, puis vous ferez passer aux amateurs indiqués.
Je vous prie de faire passer la lettre pour Dieppe.
Tachez donc de nous avoir révélation de ce mémoire sur les noyers et l'huile de noix, que noire ami vous avait envoyé et dont nous n'entendons rien dire ('^l
On travaille toujours ici aux élections, c'est l'ouvrage de Pénélope, Nous sommes enchantés de la manière dont W"'''^) a repoussé les injures de notre jeunesse. On ne^ peut mettre plus de force et de dignité, ni prendre un ton qui soit en même temps plus noble et. plus touchant.
L'aristocratie de cette ville est dans un état de contraction et de rage inexprimables; elle s'agite en cent façons : mais le peuple paraît
''' Collection Alfred Morrison, 1 folios.
''' Il s'agit d'un Essai sur la culture du noyer et la fahricallon de V huile de noir, que Roland avait envoyé » Rose pour être inséré dans le Journal de pliysiiiue. ( Voir coll. Morrison, lellrc de Roland il Bosc du -20 janvier 1 790 , et autre lettre sans date oii il ajoute : rrj'ai été hcaucoup employé ces jours passés par la Société philanthropique : assemblées, comités, rédaction d'adresses au Roi, à ia Reine, aux concitoyens, etc. •", sans doute à
la suite de la séance de l'Assemblée du l\ février, où Louis XVI avait adhéré il la Constitution.)
<'' Warville, c'est-à-dire Rrissot. — Un venait de publier sous le nom des "volontaires de Lyon-, c'est-à-dire de ia jeunesse aristocratique qui formait un corps spécial (le la ffarde nationale, une lettre de \iolentcs et basses injures contre Brissot, et celui-ci y avait répondu avec beaucoup de dignité dans \c Patriote français du i5 maj-s.
s'aheurler de son eôté, et, si les clioix sont mêlés, du moins il y en aura de bons.
Adieu, notre ami; envoyez-nous donc une fois quelque courrier. Nous sommes toujours de braves gens qui vous aimons bien.
BU
[\ BOSC, À. paris'''.]
16 avril 1790, — [de Lyon].
Jusqu'à ce que l'appétit revienne pour faire bonneur au pam, au cidi'fi que vousoiïrez, et surtout an fricot et au bon vin, je suis un peu {jourmande, plus trop jeunette, et je trouve que cette dernière partie vaut bien l'autre. Vive le lit! Par-dessus tout j)eut-être, car, avec toute l'activité possible, le repos me paraît la moitié de la vie.
Mais comment diable taire marcber un notable de Lyon! Voilà bien l'embarras. Tirez-nous de là, en nous trouvant voiture et cbevaux, surtout bourse fjamie, et tout le poids de la notabilité ne nous empêchera pas d'être alertes.
En voilà bien assez pour de mauvais contes; je vous embrasse tout rondement, en ami, en patriote. Adieu.
3/(5 [À LANTHENAS, À l'ARIS'l]
H mai | 1790, — de Lyon].
Au feu! au feu!
Nous ne somnies pas au bout des crises, il s'en prépare de terribles.
''' Ms. 624 1, fol. 4-5. (l'est un post- rattacher ce post-scriptiim, qui rt^pond
scriptuin ajouté par M"" Roland à une lettre (-videniiuent à une lettre de I5osc invitant
de son mari à Bosc, relative à l'impression ses amis au voyage de Paris, du tome 111 liu Dicliomiairrdex iiuiiiufiictHrcs ; <"• Ms. ().t.3.'^, fol. a 43-2/14, autoffi'aphe,
mais on n'y trouve rien à (juoi on puisse qui a souvent [>assë dans les ventes.
Vite et tôt, dénonciation dans tous les papiers publics quelconques pour déconcerter l'infernale cabale, s'il est possible.
Je tiens, du bon coin : i° qu'il y a déjà coalition faite et connue des commissaires du Roi pour la formation des Assemblées <") dans les quatre-vingt-trois départements ; a" arrangement fait pour éloigner des Assemblées primaires la plus grande partie du peuple , en n'admettant que ceux (jui auront payé leur imposition de 1789, et en exigeant, pour être électif, qu'avec cette inq)osition soit encore payé le quart du revenu; 3° enfin, qu'il y a, dans cette ville, des dispositions préliminaires, pour faire porter des ennemis ardents de la Révolution dans le département.
D'après ces dispositions, on aurait :
Pour procureur syndic : le baron de Juis (2', homme d'un caractèie violent, de mauvaises mœurs; riche parvenu, insolent au suprême degré; hautement aristocrate; avec quelque esprit, des principes exécrables, peu de jugement et point de talents (ci-devant procureur du Roi de la cour des Monnaies).
Pour agents ecclésiastiques : l'abbé de la Chapelle'^^'' (actuellement commissaire du Roi), le Maury de Lyon; cette expression dit tout, et elle ne dit pas trop, quoiqu'il y ait quelque infériorité dans les moyens.
''' Des collèges éieclor.mx qui devaienl, possesseur du bel hôtel de la rue de l'Ar-
à raison de 1 électeur par 100 citoyens senal dont nous avons parlé (lettre 286).
actifs, nommer les autorités déparlernen- Roland était son collègue à la Sociéli; d'agri-
tales, à savoir: le conseil général et le procii- culture et au bureau de l'École de dessin.
reur général syndic. Dans le département ^'' Jean-Pbilibert de La Chapelle, cha-
de lUiône-et-Loire , les assemblées primaires noine et baron de Saint-Just, demeurant
de canton , chargées de désigner les élec- rue du Plat , avait été un des représentants
teurs, se réunirent le ao mai. L'assemblée du clergé à l'Assemblée provinciale insti-
des électeurs se tint à Lyon du 7 au 1 5 juin tuée en 1787 et membre de la Com-
(Wahl, 168-169). mission intermédiaire. Eu cette qualité,
'^' Jean-Marie de Lafont de Juis, procu- puis comme électeur de Lyon en 1789, il
reur du Pioi honoraii'e au bureau des avait adhéré aux débuts de la Révolution,
linances de Lyon, membre du bureau Mais, dès 1790, il s'était prononcé pour la
général de i:i Société d'agriculture, admi- résistance. — Voir /l/w(. de Lyon de 1789.
nistraleur de l'école gratuite de dessin (jl/m. p. 90, 'ioh, 3irj, et Wahl, p. 3-2, 101,
de Lyon de 1789, p. 189, 916, 998), 3 18.
Mais c'est un homme in6niment dangereux par son esprit et son caractère, son ambition, sa souplesse, son hypocrisie, son activité, parlant bien et ayant d'excellents poumons : faux, fourbe, prêtre et enragé.
L'abbé de Vitry^^\ ex-jésuite; pour celui-ci, c'est un vizir furieux, prt^t à envoyer le cordon à tout patriote qu'il trouve en son chemin. Homme très actif, ne man([uant pas d'esprit, outré de la Révolution, quoiqu'elle augmente sa pension; vendu au baron de Juis par rapprochement de femmes parentes de l'un, autrement liées à l'autre; vieux satrape, le plus colère qui ait jamais existé. (Actuellement administrateur du dépôt des mendiants et vagabonds.)
Id. des comtes de Saint-Jean.
Pour Agents nobles : à prendre dans le cercle de Bellecour, société qui n'a pas été indifférente aux projets de contre-révolution, notamment à celui que Narbonne-Fritzlar voulait préparer ici avec Imbert'^'.
Agents négociants: parmi les banquiers, les recteurs des hôpitaux, les anciens échevins; enfin, quelques agents de change et autres habitués du café Grand et autres lieux publics, foyers d'aristocratie où un ami de la Révolution n'oserait bien parler d'elle sans risquer d'être environné par des gens prêts à l'insulter.
.lugez où en est le patriotisme de cette cité. Si cet affreux projet réussit, la guerre civile ou le despotisme sera inévitable; l'une et l'autre sont à nos portes. Faites éclater, tonner Desmoulin (stc), Carra, Prudhomme, tous les papiers, tous les écrits; que ce soit un cri si universel, si terrible, (|u'il en impose à nos ennemis, qu'il éveille le peuple, excite sa vigilance et renverse toutes les intrigues. Il n'y a pas un instant à perdre, ou nous sommes perdus nous-mêmes.
Ecriture rie Roiaml :
Juis est I^fond en son nom, (ils d'un marchand de soie, qui a acheté une terre, qui fut jadis érigée en baronnie, on ne sait en faveur de qui; d'où le-
'■' L'abl>ë de Vitry, membre de nom- dont Roland faisait jwirtie. — Voir letli-e du breuses sociiUés savantes, secrétaire perpé- â décembre 1786. tuel lie la Société d'agriculture de Lyon. '*' Eu septembre-octobre 1789.
dit Lafond a pris le nom de haron de Juis; et de ne plus parler que de ses chevaux, de ses gens, de sa noblesse et de la canaille du peuple, dont il est délesté. Si cet homme- est placé au département, je n'en donne pas pour un an qu'il n'y ail des soulèveraenls et du sang répandu; que sais-je? Peut-être la guerre civile: car on y voit le complot d'une contre-révolution.
L'abbé de Vit[ry], accoutumé à faire fouetter des écoliers pendant vingt ans, a remporté de chez lesjésuiles ce caractère altier, impérieux, despotique, qui s'est renforcé à la garde et direction des mendiants et vagabonds, qu'il mène par les fers et le cachot, commandant toujours la canne haute et le ton brus(|ue: c'est le plus' enragé despote, le déclamateur contre la Révolution le plus outré, le caractère le plus violent que je connaisse; jugez du choix, et imaginez, si vous le pouvez, ce qui en résulterait.
[À BOSC, À PARIS'"
J7 mai 1790, — du Clos.
[Trêve, pour un moment, à la politique; retoui'nons à l'histoire naturelle, la campagne rappelle à son étude'-). Mais nos idées sur elle ont été tellement brouillées, que nous avons peine à nous rétrouver même avec Erxleben.
Par exemple, je crois avoir bien conçu les divisions de Linné, dont les classes sont les premières; chez qui les ordres sont des subdivisions des classes; les genres, des subdivisions des ordres; les espèces, des subdivisions des genres; et les variétés, des subdivisions des espèces. Il me
!'' Bosc.IV, i34; Dauban.ll, 578; — campagne, pour n'en pas démarrer.j'espère,
nis. 6289, fol. 289-290. de ti'ois mois au moins, puis, si ce n'csl
'») Roland écrivait de Lyon à Bosc, le pour quelques jours, de tout i'ëté et la plus
3i mars 1790 (coll. Morrison) : rrNous grande partie de l'automne. «
partons d&idémenl samedi procliain [3 avril] On voit par là et par un détail de celte
pour Villefranche , oii nous resterons jus- lettre du 1 7 mai que le premier séjour de
(pi'au lundi lendemain de la Quasimodo Madame Roland au Clos, eu 1790, alla du
(12 avril], jour où j'ai rendez-vous à la 1 2 avril au 28 mai.
paraît qu'Erxleben range ses divisions de la même manière; cependant, quand je veux en trouver des exemples, il me semble apercevoir des contradictions. Son Mammaha n'est qu'une classe dans laquelle il fait 5i ordres. Le premier de ces ordres, homo, n'a que des variétés; mais dans le 6* ordre, Cercopithecns , je regarde comme des genres Yhamadrijas, le vêler, le senex, le velulus, le stlenun, \efaunus, etc.; d'où vient donc, est-il dit (après la synonymie du faunus, barbatus, cauda apice Jloccosa), species obscura, adeoque dubia?
Ce mot espèce vient déranger toutes mes idées, et je n'entends plus rien à la marche de l'auteur.
Je voudrais trouver dans son Mammalia un exemple qui justifiât l'énoncé des subdivisions; je voudrais, dans l'un des 5i ordres, trouver un genre qui eût des espèces et des variétés, ou apprendre pourquoi la dénomination species se trouve appliquée à une division que j'avais lieu de regarder comme un genre.
Donnez-moi le fil de ce labyrinthe, ou j'y suis perdue à ne plus savoir comment en sortir.]
Vous n'avez donc pas obtenu de renseignements clairs et précis sur l'expédition de votre caisse de Turin ? Nous retournerons à Lyon au 28 du mois, et nous y ferons de nouvelles recherches pour cet objet.
[11 fait un temps délicieux; la campagne est changée à ne pas la reconnaître depuis six jours seidement; les vignes et les noyers étaient noirs comme dans riiiver; un coup de baguette magique ne change pas plus vite l'aspect des choses que ne l'a fait la chaleur de quelques belles journées; tout verdit et se feuille; on trouve un doux ombrage, là où il n'existait que l'œil triste et mort de l'engourdissement et de l'inaction.
J'oublierais bien ici les affaires publiques et les disputes des hommes; contente de ranger le manoir, de voir couver mes poules et de soigner nos lapins, je ne songerais plus aux révolutions des empires. Mais, dès que je suis en ville, la misère du peuple, l'insolence des riches réveillent ma haine de l'injustice et de l'oppression ; je n'ai plus de vœux
et dame que ])oui' le Iriomplie des grandes vérités et le succès de notre régénération.
Nos campagnes sont très mécontentes du décret sur les droits féodaux''); on trouve le taux du rachat des rentes et lods infiniment onéreux; on ne rachètera ni ne payera : il faudra une réforme ou il y aura encore des châteaux brûlés. Le mal ne serait peut-être pas si grand, s'il n'était à craindre que les ennemis de la Révolution profitassent de ces mécontentements poui' diminuer la confiance des peuples dans l'Assemblée nationale et exciter quelques désordres qu'ils ambitionnent comme un triomphe et comme un moyen de revenir sur l'eau.
On fait à Lyon les préparatifs du camp(^); envoyez-nous donc de braves gens (pii fassent trembler l'aristocratie dans sa tanière. On avait mis en question si l'on permettrait aux femmes l'approche du camp; apparemment que ceux qui avaient élevé ce doute préméditaient quelque trahison; mais l'idée était trop choquante, elle n'a pas pris.
Adieu : causez une fois avec nous.]
Je ne vous adresse pas souvent de lettres, parce que je vous sais fort occupé et que je regarde celles à l'ami Lanthenas comme vous étant communes avec lui.
Notre ami n'est pas encore tout à fait bien.
Adieu. Nous vous embrassons.
<"' Décret du .1-9 iiiiii 1790 sur ie mode ému de celle fête patriotique, à laquelle
et le taux du rachat des droits féodaux ra- se rendirent 60,000 iioiiiraes des gardes
chetables. nationales de la région , et dont Madame Ko-
'^' Le camp formé sous Lyon, aux Brot- land publia la relation dans le Courrier de
teaux, pour y célébrer, le 3o mai 1790, la Lyon du i" juin. Camille Desmoulins la re-
fète de la Fédération. — Voir dans Cham- produisit ( Révolution de France et de Bra-
pagneux.D»se.p)'é/i»«m.,p. x\in-\\v, le récit bant, n° 3o).
ANINKE 1790. 01
\ BOSC, \ [paris").]
[ 1790 ? , — du Clos.]
Diteç-nioi, je vous prie, notre ami, quelle idée on attache précisément dans le latin de Linné au mot abriipla; par exemple, dans cette phrase : ursus, cauda abrupta. Ou je me trompe grossièrement, ou M. d'Auhenton''^) n'est guère de bonne foi; c'est ce que je vous expliquerai lorsque vous m'aurez répondu. Je suis entourée, dans ce moment, d'histoire naturelle, je veux dire d'ouvrages qui en traitent; je prends goût au grand maître et je suis piquée contre la vieille ganache qui cherche à dépriser sa méthode. Je vous adresserai peul-êlre, par la suite, plus d'une cpiestion. Adieu, en atlendant; salut, et toujours bonne amitié.
À BOSC, [À PARIS*')
[Fin mai? 1790 , — du Clos.]
Vous verrez notre ami, par la ci-jointe, que nous avons reçu le viatique que vous nous avez envoyé et (pii nous a fait d'autant plus de plaisir que ce mode mel à l'abri de toute réduction.
Vous aui'ez su, par ma dernière, que vos plantes ne sont toujours point arrivées'*).
Notre ami observe qu'il n'a point été commissaire pour des expé-
'■' Ms. 6289, fol. 991. — [,a lettre est eut lieu le 3o mai, et écrite du Clos, que
sans date au ins. , mais elle y est placée les Roland ne (|uiUèi-ent que le a8, jmurse
a|)iès celle du 17 mai 1790. rendre à celte fêle.
"' Sic. — Daubonton avait alors 76 ans. ''' Rose attendait (voir lettre du i7mai)
'■'' Ms. ()-i3f), fol. 99U; sai:sdate, mais une caisse de Turin cunlenani des plantes
antérieure à la KiVIération lyonnaise, (|ui et des insectes.
riences ad hoc sur l'emploi, dans le blanchiment, de l'acide marin déphlogistiqué; il n'y a eu que des expériences de particuliers dont il a dit tout ce qu'il savait dans son œuvre encyclopédique.
Je croyais bien vous avoir donné le nom du pauvre diable pour qui est la lettre que je vous fais repasser avec prière de lui donner cours.
Adieu; nous vous embrassons cordialement. Que ne venez-vous en députation pour notre fédération patriotique!
J'ai'" reçu le Discours préliminaire avec les notes; je n'ai encore pu qu'y jeter un coup d'oeil rapide : tout me sera utile soit poui- corriger et réformer, soit pour confirmer et amplifier; en vérité, j'ai beaucoup do choses à y
joindre; mais le temps? un notable je vous ferai repasser le
tout, quand
Toujours point de nouvelles des plantes et insectes. Salut et amitié.
7 juin 1790, — [du Clos?].
J'ai reçu le billet; je ne l'ai point encore placé. Je voulais répondre longuement à votre bonne lettre, je ne le puis.
Vous êtes assez content de la tournure des afl'aires; nous le sommes fort peu, et du fameux décret de la guerre et de la paix'^' qui est purement illusoire et tout royaliste, et des belles paroles du ministre, et des vingt millions versés le lendemain au Trésor royal, et de mille décisions du Comité de constitution qui paraît vendu au ministre et devient plus effrayant que son premier commis, et de cent choses qui vont de travers.
<'' Ce ([iii suit est de Roland. Il s'agit '*' Goliectiou Alfred Morrison. — Dans évidemment du Discours p-éliminaire qu'on un coin, à gauche, il y a: «D' A'i [d'Anlic]. Iroiwc en iélf. (In inmelU lia Dictionnaire des ''' Le décret du 32-27 ™*'' 179O1 étamanufactures , que Roland préparait alors. Il Llissant que la guerre ne pourrait être déavait du envoyer son manuscrit à Bosc, cidée que par l'Assemblée, sur la proposition pour lui ilemander ses observations. du Roi.
N'abandonnez pas votre fédération du i^ juillet; tenez-y et faites-la. Mais, tout en jurant adhésion, obéissance, dévouement aux décrets, ayez grand soin d'insinuer la nécessité de sanctionner la Constitution par la voix de la nation même dans une Convention ad hoc, sans cela nous ne faisons que de l'eau claire.
Je suis impatientée du fatras de cette vieille hiérarchie, archevêques, primats, évêques, etc. Bientôt on va nous conserver aussi des chanoines. Que do frelons, que de brouillons théologiens, ambitieux, sectaires, intolérants, sanguinaires, fauteurs de sottises et de corruption'')!
L'Assemblée a donc perdu sa boussole? Si cela continue, ses derniers décrets boideverseront, sans qu'on s'en doute, tous les principes de la constitution établie dans les premiers temps.
Je parlerais plus d'Eudora si elle m'occupait moins; je suis assez habile à conduire le sentiment, mais je ne sais pas le faire naître dans un cœur froid. Ce froid-là me déconcerte, moi et ma méthode; j'ignore la prise qu'on peut avoir sur une tète (pii ne se fi \e point, et un caractère qui ne s'émeut de rien.
J'en jette mon bonnet par-dessus les moulins, et j'avoue ne rien entendre à pareille éducation.
Adieu, adieu.
[k LANTHENAS, À PAUIS'- .]
ao juin 1790, — - de Lyon.
Elle mande le départ pour Paris de M. IMol. député par Lyon pour obtenir du Gouvernement des secours pour payer les dettes de celte ville. Elle fait un piquant tableau de ce personnage qui, tour à tour, a secondé Roland dans ses
'"' On discutait alors, à l'Assemhli'e, la —(nous empinintons l'analyse a ce cata-
constitiilion civile fin clerjfé, qui ne fnt votëe logiie); — vendue de nouveau, n° i35, le
que le 19 juillet i7<jo. 9 diïcembre 1889, Et. Charavay. Il ressort
'*' L. aut., 8 pafjes in-Zi", n° 1 1)6 de la vente de la lettre suivante que celle- ci est adressée
du i3 juillet 1878, Kl. Cliaravay, expert, à Lanthenas.
projets et l'a abandonné. Puis elle parle de Champagneux'", directeur du journal le Courrier de Lyon, brave et excellent homme, mais pas assez actif. . . .
À LANTHENAS, [À PARIS ('*
•i-i juin 1790, — I de Lyon.]
Je reçois en même temps, mon bon frère, vos deux lettres des 16 et 1 8; elles me font un extrême plaisir; je n'ai pas besoin -de nouvelles circonstances pour apprécier votre amitié; mais il en est telles oh ses témoignages deviennent encore plus touchants. Je me sais bon gré de vous avoir donné tous les détails que je vous expédiai hier directement, et puisque W"" [Warville] se soutient ainsi, je laisse à votre prudence de lui communiquer tout ce que je vous ai dit de Blot et de notre liaison avec lui.
Blot nous a véritablement abandonnés, après nous avoir poussés; c'est un vrai clabaudeur, déclamant avec violence dans le particulier, mais ne sachant rien soutenir en public. Je vous enverrai demain, faute de temps aujourd'hui , la copie de ce que notre ami a lu au Conseil de la commune '*) et qui a fait si fort crier, parce que c'étaient de dures vérités. Nous sommes des proscrits contre lesquels on se déchaîne avec
''' Ici apparaît pour la première fois liii des plus fidèles amis des Rolai)d , Luc-Antoine Donin do Rosières de Champajjnciix , né à Boiirgoin le ai juin \']hk, mort à Jallieu (près Bourjjoin) le 7 août 1807. Sa vie a été mêlée si intimement h la leur, que nous avons cru nécessaire de lui consacrer une notice ( Appendice N). Disons seulement ici que Champagneux, avocat à Lyon, lié i.vec les Roland dès 178IÎ, avait fondé le 1" seplenibi'O 1783, pour soutenir la Révolution, le Courrier de Lyon, et allait entrer, en 1791, dans la (îommune de Lyon, dont
il fut un des membres les plus laborieux et les plus énergiques, jusqu'au jour où Roland, devenu ministre , l'appela comme chef de division au Ministère de l'intéiieur.
'*' Ms. 9533, fol. 946-948, autogr. — Dans un coiu de la lettre, au haut, à gauche, il y a : "M. lAh. ».
''' Probablement IV Avis de l'un des membres du Conseil général de la Commune de Lyon, donné en la séance du 19 juin 1790 (au sujet des linances et des dettes de la ville de Lyon : payer ou faire banqueroute : voilà tout ce qu'on nous présente en
une incroyable fureur; Blot a eu grand soin, au dernier conseil, la veille de son départ^' , de changer de place pour n'èlre pas à côté de M. de Laplt. [Laplatière]. Il était déjà échappé à sa femme de me dire
que son mari était tympanisé à cause de sa liaison avec le mien
J'ai frémi un moment d'indignation et j'ai bientôt souri de pitié
Comme si de tels Myrmidons, apprentis des affaires et des vertus publiques, ne devaient pas shonorer de tenir à un homme blanchi dans l'exercice du courage et la profession de publier la vérité. Sans doute, sous l'ancien régime, on pouvait lui faire un tort de sa rude franchise, sans doute encore dans la société, où l'on ne veut que des agréments aux dépens des qualités, on peut lui reprocher son inflexibilité, ses formes anguleuses. Mais, quand on soulève l'oppression, quand on déchire tous les voiles, quand il faut poursuivre les abus, tonner contre l'injustice et révéler loutes les iniquités, il est bien question de ménagements, de confitures et de politesses! Je suis persuadée que Blot va tourner W"" [VVarvilleJ et lui représenter Lyon comme devant se conduire tout différemment que Paris; il répétera le dicton de nos lâches patriotes, qu'on ne peut pas tout dire en province ; et pourquoi ? . . . Parce qu'ils sont des pleutres à qui les cris font peur et que les menaces effrayent; non contents de se cacher, ils désavouent le seul homme qui ait assez de caractère pour se montrer.
Si nous avions eu un second de notre force, tout Lyon était à la raison; les méchants se ])laignent et les autres nous trahissent. Leurs sots propos, leurs indignes clameurs, leurs absurdes calomnies se propagent à l'aise. Retirés dans le cabinet, avec la plume pour notre seule défense, ne cultivant personne par intérêt quelconque, nous sommes en proie à toutes les insinuations qu'on veut répandre contre nous; jamais on ne nous voit nulle part en personne nous montrer
ce inonicnl. Or payer vous est impossible et '"' Blot venait de partir pour aller, ainsi
faire biinqui-ronle scrail inlùine. Ms. auto- que nous l'avons dit, demander au (îouver-
graplie de Koland, non signé. ln-4°, 4 pagesi. ncmcnt, de la part de la ville de Lyon, de
(tialalogue du fonds Coste, de la Bihl. de nationaliser la dette municipale, qui était de
l.yon, n" 7878.) plus de 3o millions.
pour les détruire, et mille gens qui devraient nous chérir nous vouent au gibet.
On a voulu établir ici une seule sorte de pain ('), parce que le peuple était mal nourri; c'est une entreprise qui a eu plein succès à Marseille et à Aix. Ici, les boulangers contreviennent à l'ordonnance, font encore plus mauvais le pain unique qu'ils devraient faire medleur en ôtant tous les sons et mêlant toutes les farines, et l'on ne sévit pas contre eux, et le peuple est vexé, et notre afni qui s'est élevé pour le bien est donné publiquement dans les carrefours comme l'auteur de tous maux, et on fait dans les cafés des listes degens à pendre, à la tête desquels on le place; et on lui fera un crime de parler avec vigueur, même dureté: et dindignes amis l'éviteront pour ne pas partager avec lui la glorieuse haine des méchants; et ces lâches se feront un mérite de leur turpitude, et ils l'appelleront sagesse; et une petite marque de confiance, une nomination de député de la part de ceux qu'ils méprisaient les rendra leurs partisans; et ils feront coalition avec de perfides administrateurs, et ils leur voteront des remerciements après les avoir dédaignés, et ils iront encore vous donner leur mince succès pour preuve de leur raison. Mon cœur se soulève et les rejette.
Je pardonne ou je méprise le fripon ou le méchant qui se plaint de la justice et se révolte de la vérité; mais je hais l'homme faible et trompeur qui, sous une apparence d'énergie et de patriotisme, a séduit mon amitié et ne lui présente plus que les détours de l'ambition ou de la pusillanimité. . . Voulez-vous le mot : Blot, lui-même, est jaloux de notre ami; il se croyait une tête d'administrateur, la comparaison l'a détrompé ou seulement humilié; il le craint, il s'éloigne, il n'y a plus qu'un pas pour le desservir : que dis-je ? il est déjà fait.
Faites aussi ce que vous voudrez de ma lettre; je ne cache rien de ce que je pense et de ce que je sens; j'en ait dit autant et plus à Blot lui-même une première fois; je le croyais revenu; je me suis encore trompée en cela même. Le ciel le conduise et le protège, mais ce n'est
''' Voii- là-dessus Wahl, i5 4.
point là ce que j'appelle uti homme, et je lui ai retiré l'estime que je croyais lui devoir à ce titre.
Quant à nous, notre marche ne changera jamais; ces cris ne m'atteignent point, ils ne sont pas dans ma région. Qu'ils hurlent, que m'importe! Je veux le hien pour lui, je dis la vérité pour elle, je n'ambitionne rien et j'aurais moins qu'il ne me reste, que je serais la même; j'ai connu un état pins fâcheux, j'ai dA le supporter, je me passerais de tout, hors de mon estime. Que mon ami soit abandonné, il ne demeurera pas seid, car je lui reste et je vaux quelque chose.
J'ai écrit à Pigott, à Desissarts; je vous ai fait repasser votre adresse.
J'ai reçu à ditîerentes fois vo.'. numéros de Vami du Peuple'^*^; je les vois avec plaisir, mais je suis trop isolée pour leur donner un grand coui-s, et le bon Ghpgx [Ghampagneux] n'est pas de force à user de certaines choses. Je ne lui en veux pas; il se montre toujours ce qu'il est, et on ne peut faire un crime à j)ersoime d'être ce que la nature l'a fait. Mais foin de ces héros de chambre <{ui tremblent dans la première nie !
À M. HE.NUY BANCAL, [À CLERMONT'"'
aa juin 1790, — de Lyon.
Je n'ai pas, Monsieur, l'honneur de vous connaître personncllemenl; mais comme l'existence d'un citoyen n'est pas bornée à sa végétation dans tel ou tel lieu, l'idée <(n'on peut se faire de lui-même et l'estime <ju'on peut lui accorder ne tiennent pas non plus à la connaissance de son visage.
Depuis que les Français ont acquis une patrie, il a dâ s'établir, entre tous ceux qui sont dignes de ce bien , un lien puissant et nouveau qui les rapproche malgré les distances et les unit dans une même cause. Un ami de la Révolution ne saurait être étranger à aucun de ceux qui aiment cette Révolution et qui
'' ].' Ami (lu peuple, de Manit, parais.sail Viipciidico Q) (?lail à ce iiioniiMil-Ià à (ller-
dnpiiis le iG sejili'inljre 1789. irionl-Ferrand, 011 il venait dVchouer comme
'*' Lettres à Bancal, p. .3; — ms. gôSi, candidat au posie de procureur généml-
fol. 8-<j. — Bancal des Issarts (voir sur lui syndic du département (1 (i juin).
LETTRES DE «IDtVE IIOLtOD. — 11.
tiiriivckiK mrioRALK.
désirent contribuer à son plein succès. Vous êtes lié, à Paris, avec l'honnôtc et digne Lanthenas, c'est lui qui vous a fait connaître à nous, et vous lui aurez entendu parier de son ami de Lyon, Roland de La Platière; ce n'est que la femme de celui-ci qui vous écrit aujourd'hi, mais comme une même âme les anime, les expressions de l'un vous rendent les sentiments de l'autre. Nous avions l'espérance de vous voir ici à notre fête civique, et nous nous en étions fait une de vous accueillir. Ce plaisir n'est que retardé sans doute; l'ami Lanthenas doit s'acheminer vers notre ermitage dans le courant du mois' d'août; vous avez à nourrir ensemble des projets auxquels nous pourrions prendre part de quelque manière*^'. En attendant que les circonstances permettent de les combiner sûrement pour travailler à leur exécution, j'ai voulu me procurer l'avantage de votre correspondance; le désir en était tout naturel chez de bons patriotes, j'avoue cependant que je dois à M. Lanthenas l'idée et la résolution de la provoquer.
Vous êtes occupé d'un objet bien intéressant'"^' qui absorbe aussi, pour ainsi dire, dans ce moment mon excellent mari. Je ne sais si vous aurez beaucoup à vous applaudir des administrations que vous concourrez à former, ou du moins des sujets que vous allez leur fournir. Autant les fonctions d'électeur sont honorables et importantes, autant il me paraît difficile de lesbien remplir dans ce temps de crise, parmi l'ignorance des bons cultivateurs et l'intrigue des gens des villes.
La cabale a presque tout fait pour le département de Lyon''^', dans lequel il
''' On verra plus loin qu'il s'agissait d'acheter en commun un domaine sur les biens •lu clergé dont le décret du ao mars 1790 avait ordonné la vente, par l'intermédiaire des départements et des communes , jusqu'à concurrence de 4oo millions. Le décret décidant l'aliénation totale ne fut rendu que trois jours après cette lettre (aS juin). Lanthenas cherchait l'emploi de sa légitime; les Roland avaient à placer une somme assez importante , qui devait provenir du produit du Dictionnaire des mantifactures ; Bancal, qui était aisé, avait peut-être aussi à employer le prix de sa charge, vendue en
'"' Bancal, (pii projetait dès lors d'aller voir les Roland pour l'association dont nous venons de parler, était retenu à Glermont par les élections j)our l'administration départementale.
'■^' Les élections pour le Conseil général du département de Rhône-et-Loire avaient eu lieu du 7 au i5 juin. Parmi les élus, figuraient quelques amis de Roland, dont le vieil avocat Pezant, de Villefranche; mais ffles électeurs avaient trnu compte des aptitudes administratives et de la notoriété locale ; il est ditlicile de reconnaître à l'élection, considérée dans son en.semble. nue couleur politique déterminée...» (Wahl. 169.)
n'y a pas te qu'on appelle un homme dans un pays libre; je veux dire un être (|ui, à la connaissance des droits de l'homme et des devoirs d'administrateur, joigne le caractère et les talents nécessaires pour défendre les uns et suffire aux autres.
On travaille maintenant à la formation du district '"'; il est douteux qu'il s'organise plus heureusement. Il règne dans ce pays la quadruple aristocratie des prêtres et des petits no])les, des gros marchands et des robins. Ce qu'on appelait les lionm'les gens , dans l'insolence du vieux régime, présente à peine ([uelques patriotes; il n'y a que le peuple qui chérisse la Révolution, parce que, son intérêt tenant immédiatement à l'intérêt général , il est juste par sa situation comme par sa nature; mais ce peuple peu instruit est en proie aux perfides insinuations, et lors même qu'il juge bien, il a encore cette timidité, reste flétrissant des fers qu'il a si longtemps portés. Il faut une génération pour en effacer les traces, pour faire naître et motiver cette noble fierté qui soutient l'homme au niveau de la liberté et les perfectionnera ensemble.
Si la conformité des principes et le besoin de s'enir'aidcr vous font attacher, Monsieur, quelque intérêt à notre correspondance, vous pourrez nous adresser sous 1(! couvert de l'Intendant de Lyon. Quoique le personnage n'existe plus''^' en quelque sorte, la machine est encore montée pour quelcpie temps. Si vous aviez à nous faire passer des notes ou des observations utiles à publier dans nos provinces, nous avons un moyen '^' d'en favoriser la publication. Si vous vous trouviez enfin arriver ici dans un moment où nous n'y serions pas, veuillez vous rappeler que notre ermitage n'est qu'à cinq heures de la ville et qu'il est ouvert aux patriotes, aux citoyens qui vous ressemblent. L'ami Lanthenas et M. Rlot en connaissent le chemin.
Recevez, sans compliment, le salut et l'estime du patriotisme et de la liberté.
PiiuPUN DKi.APUTiJ':ne.
'•'' 1.168 élections |»oiir le dislricl se fireiil par ia loi du aa décembre 1789. Mais leurs
dn 9t! ail •!8:ell(«* furent |)liis favorables, biin-aiix rontiniiaienl à fonclionner jusqu'à
ilans reiKxiiiiiiie, au parti de Holaiid; Fros- ror^ranisalioii des admiuislralions dépaiie-
sanl, Blot, le médecin Vitel furent parmi mentales, les «lus. ( /AiV/. ) ''' Ix; Courrier dv Lijon, que dirigeait
'*' f^cti Inleiidanls avaient clé sup|ii'iiiiés Giianipa)|-neu\.
À LAINTHEINAS, [À PARIS ('l]
a3 juin 1790, — de Lyon.
Votre Icllre du 19 est venue couronner la journée d'hier où j'avais déjà reçu celles des 1 6 et 18. Je joins ici le morceau de notre ami qui lui fait tant d'ennemis dans ce moment; non pour que vous le fassiez publier, ce ne serait pas le moyen de nous rendre la paix, mais pour que vous en jugiez, et par là, des gens qui s'en ofTensent.
Tous les faits, toutes les observations sont justes; restent quelques expressions qui le sont trop aussi pour n'être pas désobligeantes. Cela fut jeté le matin au moment départir pour le conseil, d'après ce qu'on avait entendu dire la veille du sujet dont il serait traité. Avec le loisir de la critique, on eût pu adoucir quelques phrases en les arrondissant; mais au moins cette endosse ne doit-elle pas valoir d'être dépeint et traité comme un ennemi du bien public et abandonné de ses amis comme un pestiféré, ou un sujet avec lequel il soit honteux de se montrer.
Autre chose : la fameuse lettre de Desmoulins a été dénoncée hier à l'assemblée des Electeurs*'-', avec des réclamations, des cris sans fin et la motion d'informer contre le journaliste pour connaître les auteurs etc. . . Le bon sens du président s'est opposé à cette motion ridicule et l'a fait tomber, non sans peine.
Nos municipaux sont furieux; déjà ils l'avaient été du mot de W"''
'"' Ms. f)533, foL 949-900, copie ^d'a- au sujel des affaires publi(jiies. Invitation de
près l'original-'!, dit une note marginale de venir au Clos, Lyon, 28 jauv. [lireyHiHJ
M. Faugère. Dans un coin, à gauche, il ya: 1790, aut. non sig. in-19, h pages». rrM. Lt.'^; dans l'autre coin: iReçu la sou- '** Les électeurs de Rhône-et-Loire , après
scription de 3oo**D. — L'autographe a (fté avoir terminé le 1. S juin leui's opérations
dans \e fonds Cosle, de la bibl. de I^yon, au par le Conseil général du département, sié-
catalogue duquel il ligure sou» le n" lyGia, geaient encore (jusfju'au 98) pour clioisir
tr lettre de Madame lioland, sans suscription, les conseils généraux des districts.
[Warville] et ils avaient mis en délib<''ration de iui intenter un procès comme criminel de lèse-nation pour avoir mal parlé d'administrateurs qui ont besoin de la confiance publique.
J'ai vu Blot rire comme un fou de cette colère et de cette prétention : mais on ne rit pas toujours; il a craint d'être soupçonné, il n'a pas cru pouvoir mieux se mettre à l'abri qu'en faisant auprès des ofl'ensés le rôle d'un quoniam bonus. Tant y a que nos ganaches s'étaient apaisées ou endormies; la lettre de Desmoulins les agace violeumient; on en fait grand tapage et, dans l'indisposition oiiils sont contre notre ami, leurs idées se dirigent de son côté; je ne doute pas qu'ils ne fassent quelques démarches pour tacher de lever le voile.
Il importe que vous soyez prévenu. Votre nom ne vaudrait rien, il serait trop aisé de remonter à la source; et s'il arrivait qu'on dût en donner un, il faudrait le chercher en l'air. Au reste, je vous dis fout ceci par prudence, car, malgré leur fureur, ils sont si bêtes, et les choses dites sont si vraies, qu'il ne leur serait pas ai.sé de s'en tirer avec les honneurs de la guerre. J'imagine que Desmoulins n'est pas un petit compagnon à se laisser faire et à ne savoir se retourner. Prévenez-le comme vous l'entendrez, pour éviter la cacophonie et l'indiscrétion'''.
Notre district s'organisera peut-être un peu moins mal que le département: mais c'est encore fort douteux.
Je vous laisse à nous maintenir avec le brave W"'' [Warville] dans les fermes qui conviennent à notre commun amour pour le bien public. Je vous avoue que je ne m'attends pas à être recommandée par B' [Blot] dans son esprit; il est devenu d'une prudence à nous juger /e7es exallées. Le fait est que nous ne sommes point à notre place, et puis c'est tout. Si B'' [Blot] avait eu de la suite, notre projet de société patriotique serait exécuté et nous aurions fait comme h Dijon; mais(|uand il a fallu agir, adieu mon homme et son enthousiasme.
'' On voit par re passage, i-approch(' lui et que, par cet inlemiAiiairo, les Ro-
(l'iin autre mot de la lettre 39i5 , où (lamille larut iui avaient fait insérer dans son journal
Desnioiilins esl noiiimi! pour la premi^i'e un article sur les affaires de Lyon. Nous i-e-
fnis. cpii' F„'iii(lipnas riait en relations a\ec viendrons ià-dessus
J'ai reçu une lettre du brave Pijjoll. Il faut engager Desissarts à venir nous trouver au Clos où nous serons probablement lorsqu'il viendra ici. Adieu, courage et amitié, tous deux éternels et immuables!
À LANTHENAS, [À PARIS ''
a5 juin 1790, — de Lyon.
Que signifie donc cette farce ridicule que la cour fait jouer maintenant dans nos provinces? Deux de vos ^omrtr«?es sont arrivées ici dans les premiers jours de cette semaine, munies d'un passeport de M. Bailly, et s'annonçant pour aller à Tarin chercher les Princes, ne voulant pas que M'"'' d'Artois accouche en Savoie et devant ramener cette princesse ainsi que votre archevêque, etc. . . Elles ont été accueillies chez le commandant de notre garde nationale, oh elles ont mangé; elles se sont présentées au Conseil général de la commune, où elles ontchanté, baisé, juré, suivant leur usage; le lendemain au spectacle, donnant le ton , criant à tout propos : Vivent nos Princes ! et r f "■ de ceux qui ne pensent pas comme nous, nous assommerons ces l)S'*"Mà ! ^ Et nos Lyonnais d'applaudir. Représentez-vous les plus dégoûtantes coureuses, sans esprit même de leur genre, souillant l'eau-de-vie et les jurements, vous n'aurez qu'une faible image de ces rebutantes créatures et de leurs scènes indécentes. Cependant une affiche exprès pour elles a annoncé qu'on ne donnerait pas tel spectacle attendu, mais tel autre, demandé par les dames de Paris, qui, bouffies de liqueur et de grossièreté, y ont joué leur insolente parade dans la loge du commandant. Je vous avoue que le cœur me défaille en voyant la bassesse de nos ci-
'"' Ms. 9533, fol. 99-100, ffcopié sur iie dnfonds Coste, au catalogue duquel il
roriginaii,ditunenotemarg'iualedeM.Fau- est mentionné sous le n" 6017, 3 pa|jps
gère. (Dans un coin, au haut, à gauche, il in-19. Il a passé dopnis dans plusieurs
y a: tM. Llhs.s. — L'autographea fnil par- ventes.
ANNKE 1790. 103
toyons d do nos lininmes en place, tous enchantés de ces platitudes et les liononint d'applaudissements. Quoi! nous sommes libres, .et les najjorneries, les sottises de femmes imbéciles et brutales, payées pour jouer cette plate comédie, ne nous ont pas rebutés?. . .
Cela n'est pas vrai; je ne vois que des esclaves avilis se roulant dans la fange et rappelant leurs maîtres et leurs fers. Nous ne valons que d'être fouettés pour leurs plaisirs.
Faites-moi donc relever ces indignités par vos écnvains hommes, puisque vous en avez; je ne connais ici que des eunuques.
N'allez pas dire cela à B. [Blot] qui le redirait à G. [Gbampagneux]. Je crois cependant pour l'honneur de ce dernier qu'il doit donner son coup de patte; son cœur honnête s'est révolté.
Adieu.
L'une de ces déesses s'appelle Ut Heine d'Hongrie; elle s'est vantée d'avoir été aux expéditions de la Bastille et de Versailles; c'est donc pour les discréditer, ces expéditions, que ces vilaines machines viennent s'annoncer pour y avoir coopéré !
On dit que votre Commune leur a fait adresse et que tout cela se tripote à dessein avec La Fayette, Bailly, la Cour et le reste.
De la mmn de Base (écriture de M. Faugère) :
Faites usage le plus lot possible de la lettre ci-jointe et n'épargnez pas les épitliètes piquantes pour ridiculiser cette platitude. Vous me renverrez la lettre aussi le plus tôt possible. — Bosc.
[À BOSC, \ P4RIS*"
«7 juin 1790, — de Lyon.
Nous sommes en peine de vous, vrai patriote et bon ami; nous avons été frappés, dans une feuille d'aujourd'hui, de l'annonce d'un chan-
'"' Collection Alfred Mon-ison.
gement décrété dans les postes, et des réductions particulièrement faites à M. d'Ogny^l Ne vous trouvez-vous point intéressé dans ce remuement? Votre sort n'en est-il pas altéré ou menacé? Voilà notre inquiétude. Elle est plus grande que je ne saurais vous l'exprimer et bien naturelle à l'affection qui nous unit.
Eclairez-nous promptement sur la vérité de votre situation : cette connaissance est nécessaire à notre tranquillité. Faites-nous partager vos peines ou goûter votre sécurité.
Votre jolie fête des Amis de la Loi'''^^ a donc eu son exécution? Puisse-t-il s'en faire beaucoup de semblables pour électriser les âmes!
Paoli vient d'arriver en cette ville (^l
À LAMHENAS, [À PARIS'']
io juin 1790,
r du Clos?!
(Extrait.)
... 0 mes amis, gardons bien la liberté, car si nous venions à la perdre après cette grande égalité, nous serions plus esclaves que jamais! Soutenez bien l'opinion publique contre la guerre qui nous menace, contre le décret qui y est relatif, et sur la nécessité de voir clair dans nos finances; toujours des millions et point de comptes : cela
''' Décret du 19 juin 1790, ccincernant les dépenses de l'administration des Postes. Rigoley d'Ogny était encore Intendant de ce service, et Bosc en était secrétaire.
''' Voir la lettre 341. Li fête avait eu lieu le ao juin , anniversaire du serment du Jeu de paume, et s'était terminée par un dîner au Ranelagh du Bois de Boulogne, don t Lanthenas rendit compte dans le Patriote dn 3.3 juin, en attaquant au passage le luxe que déployait le Cdub de tjSg.
''' C'est sans doute alors qu'il s'établit des liens d'amitié entre Paoli et les Roland. — Voir au ms. 62 43, fol. 179, une lettre de Roland à Paoli, du 4 mars 1793.
'*' L. a. sign., h p. in-4"; n" 4o6 de la vente du 16 avril i84f), Gharon, expert. Vendue de nouveau h Londres le 3 juin 1867, et achetée i95 francs par le duc d'Aumale. {\oir Papiers Roland, ms. 9533, f" 95 1-254.) Nous donnons l'extrait publié par le catalogue anglais.
me lail sauter aux nues. Faites donc vendre les biens ecclésiastiques'''; jamais nous ne serons débarrassés des bêtes féroces, tant qu'on ne détruira pas le repaire. Adieu, brave homme; je me moque du sifflement des serpents; ils ne sauraient troubler mon repos.
À LANÏHENAS, [À PARIS '"'.]
3 juillet 1790, — de Lyon.
[Elle parle de l'inquiétude qu'elle éprouve au sujet de sa chère Agathe , puis
elle s'entretient de la politique et des affaires lyonnaises ]
trqui sont dans im terrible chaos. Le peuple n'y est pas si violent qu'on le dit, mais la municipalité y fait des inconséquences sans nombre. . . Tous vos ministres sont des fripons, mais le premier me semble le pire de tons. L'homme de paille a été mal conseillé pour le grand jour, et sa femme me semble la plus cruelle ennemie de la Révolution. Je déleste le P"" [Prince?] et vos lâches députés courtisans. . . n
3 juillet 1790, — de Lyon.
'■''> Nous avons déjà dit que le décret ordonnant l'aliénation totale des biens du clergé est du q5 juin 1 790.
''' L. a., 3 p. in-'r, n" 3it de la vente du 1 !t mai i8/i5 , Charon, ex|)ert. Nous donnons l'analyse et l'extrait du catalogue.
''' L. a., 5 pages et demie in-4", n" 167 de la vente du i3 juillet 1878, El. Charavay, expert.
Ni extraits ni analyse dans le catalogue, qui dit simplement : tTrès curieuse épttre; détails inlimesn.
lOG LETTRES DE MADAME ROLAND.
[À RANCAL, A LYON'".]
[l'ri'iiii^'i-s j.Hiis il,' jiiilli't 171)0, — (II- l'Von.]
J'avais disposé de vous aujourd'hui. Monsieur, il est vrai que c'était sans votre aveu; mais par suite de ma franchise, il faut que je vous en prévienne. Vous n'avez point encore visité notre spectacle, j'avais arrangé que vous iriez le voir aujourd'hui et que vous m'y donneriez la main; si cela vous convient, venez ratifier cette disposition; si vous en avez d'autres qui doivent être préférées, n'y changez rien. Recevez mille saluts de mon ménage.
Je suis bien persuadée que, si vous n'êtes pas venu au moment indiqué, c'est que vous n'avez pu mieux faire; mais l'heure du départ de mon mari et de nos gens devient très prochaine; s'il y a quelques dilFicultés de votre côté pour les chevaux ou par autre circonstance, marquez- le-moi; je partirai avec notre ami et nous vous attendrons ce soir à la petite ville, ou vous nous y précéderez et vous y trouverez mon beau-frère prévenu de votre arrivée.
Mille saluts.
À M. HENRY BANCAL, [\ PARIS '^
Le 5' jour de l'an 11 de la Lil>erté, — fdu Clos].
Il est vrai que les âmes s'entendent, que j'avais parfaitement calculé le jour de votre première lettre; aussi ne savais-je que penser lorsque je vis arriver
'"' Lettres à Bancal , p. 355 el 356. — suite duquel il les accompagna au Clos le
L'autographe du premier de ces deux bil- 7 juillet, pour prendre le lendemain la
tels est aux Papiers Roland, ms. gSS'i, route de Paris, où il devait assister, comuie
fol. 10-11. — Ni l'un ni l'autre de ces deux délégué du Puy-de-Dôme, à la grande
billets n'est daté. Mais, sur l'autographe Fédération du i'4.
<lu premier, il y a : trMonsieur Bancal '"' Lettres à Bancal , p. 6; — nis. 953&.
Desissart, hôtel du ParcTi. Ils semblent bien fol. ia-i3. — On datait, à ce moment-là,
se rattacher tons deux au premier séjour de la prise de la Bastille. Cette lettre est
que Bancal fil à Lyon, lorsqu'il se reneoii- doue du 18 juillet 1790. — Bancal a in-
tra pour la première fois avec les Roland, scrit, en marge : trRép. le 93 juillet 1790:
au commencement de juillet 1790, et à la partie seulement le aôi.
(|o lii villo sans ([u'on nous appoilàt rien de Paris. On ne nous dit point ([ue le courrier n'était pas encore venu; son retard a tout éclairci.
Assurément, vous serez, vous êtes notre digne et bon ami; quel autre nous pourrait rendre les convenances qui nous rapprochent, les rapports qui nous lient? Si vous avez promptemenl aperçu en nous ces mœurs simples, compagnes des sages principes et des douces affections, nous avons bientôt reconnu votre cœur aimant et généreux, fait pour goûter tout ce que peuvent produire le sentiment et la vertu.
11 est plus vrai qu'on ne le pense que les temps de révolution , si propres à développer les facultés morales et tout ce (jui existe de passions nobles, favorisent également ces liaisons rapides et durables qui naissent de l'énergie des unes et des autres.
Sous l'ancien régime, il fallait peut-être s'étudier davantage pour s'apprécier sûrement; mais avec une haine égale de l'esclavage, des tyrans, et des vices qu'ils enfantent ou protègent, lorsqu'on vit à une époque où cette haine doit se manifester par la conduite et par des sacrifices, on a toujoul^ avec soi une juste mesure pour estimer ses pareils.
Vous avez célébré la fameuse journée . . . Vous aurez occupé à la fête une place où il est glorieux de se trouver, parce qu'elle est donnée à des soins pris dans un temps où le seul amour du bien faisait braver les périls'".
Le ciel n'a pas voulu que je fusse témoin d'aucun de ces grands spectacles dont Paris a étr- le théAtre ot dont j'aurais été ravie ! Je m'en suis dédommagée en me livrant avec transport à tous les sentiments qu'ils ont dû enflammer dans les âmes saines.
Je me rappelle avec attendrissement ces instants de ma jeunesse où nourrissant mon cœur, dans le silence et la retraite, de l'étude de l'histoire ancienne, je pleurais de dépit de n'être pas née Spartiate ou romaine ^'^K Je n'ai plus rien à envier aux antiques républiques: un jour plus pur encore nous éclaire, la
'"' Bancal avait élé, nn 1789, 1111 des '*' Elle écrivait à Roland, le îi.3 avril
Élecleni-s de Paris et avait joué un rôle im- 1779 (Join- Lambert, \1V) :
portant dans les journées qui |iiwt;d(Tenl el «La variélé des scènes <jue l'iiisloire an-
suivii-enl le l'i juillet. Di'léjfii^ par le dis- rienuo me pn'sentiiit arrèlail mon alleiilinii.
Iriet de (ilcrmonl ii la Ff'déi'alion de 1790, et ler<'cit d'une Italie ncliim me Irnnsporlait
il avnil dû sans doute à son litre d'ancien jusqu'au déiii-o; romliieu l'efois je plennii,
Klecd'ur une place d'honneur il la cén'- dé|iitt''e de n't^tre pas née Spartiate ou Ro-
monie. mainel'n
philosophie a étendu la connaissance des droits et des devoirs de l'homme, nous serons citoyens sans être les ennemis des malheureux qui ne partagent pas les bienfaits de notre patrie.
Lyon a subi un changement depuis noire départ : la nklanialion géni'rale du peuple a forcé la municipalité de prononcer l'abolition des octrois'"; il n'y avait plus que ce moyen de conserver l'industrie dans une ville qui n'existe que par elle. De sages administrateurs l'auraient prévu et se seraient fait un mérite de la chose. On avise aux moyens de remplacements , et l'impôt sur les loyers paraît entraîner le consentement universel.
Notre ami prêchait depuis longtemps contre ces octrois désastreux *2>, et la voix de la vérité, toute perdue qu'elle paraisse dans la foule, finit par opérer des changements inattendus.
Mais il n'y aurait qu'un seul et puissant moyen d'iniluer à Lyon, d'y régénérer les esprits, ce serait d'y élever une imprimerie patriotique; nous l'avions bien senti; nos seconds sont trop lents ou trop lâches, et nous ne pourrons soulever le fardeau à nous seuls.
Je ne sais si la nomination des juges obligera bientôt notre ami de retourner dans cette ville; jusque-là nous n'avons de projets que pour notre domaine et les travaux de cabinet, et déjà notre existence s'est modifiée suivant notre situation. Redevenus fermiers, nous rendons aux soins agraires et domestiques l'activité que nous donnions aux spéculations politiques. Cependant j'avoue qu'à mon arrivée la campagne m'a paru triste; les fleurs du printemps sont passées, celles de l'automne ne sont pas encore venues, et l'été de ce climat n'a que des ardeurs stériles. Nous n'avons point de ces grandes scènes champêtres , de ces lieux romantiques ,
Wliere heav'niy pensive Contemplation dwelis And ever musing Meiancholy reigns"'.
Le pays est austère, sans majesté; le sol y est dur et ingrat; c'est la retraite du sage laborieux qui se fait un bonheur sévère et qui embellit son
''' C'est le 8 juillet que la municipalité ment, p. 3.5 et suiv. , art. lionneterie, écrit
avait décidé l'abolition des octrois. Roland en 178C et 1787 et mis à l'impression en
avait quitté Lyon la veille, pour ne pas as- 1788. — Voir aussi la brochure de Ro-
sister à la séance, dirent ses ennemis. Nous land, Municipalité de Lyon; aperçu des Ira-
avons vu qu'il avait conduit Bancal au Clos. vaux à entreprendre, Lyon (janvier) 1790.
(*) Voir Dict. des manu/., t. II, Suppié- ''' Pope, Ep. d'Héloise à Ahélard,\. 9-3.
si-jour par sa conscience bien plus cju'il ne reçoit de ses entours des impressions délicieuses. Mais passé le premier moment où celte àpreté fait quelque peine, la raison s'accommode de l'ensemble, et le cœur, toujours électrisé dans les champs, même les plus agrestes, fait aisément les frais du reste.
Notre ami a repris son travail sur les pelleteries; je vais étudier les mœurs de ces pauvres animaux que le besoin des contrées boréales et le luxe de nos pays tempérés fait chasser pour leurs fourrures; l'aimable botanicjue aura quelques-uns de mes regards, et je conserve sur ma table Thompson et le Tasse pour ne pas oublier entièrement leurs langues.
J'ai dans ce moment devant ma fenêtre, mais à un éloignement presque désolant, la cime du mont Blanc que vos yeu\ ont tant cherchée à Lyon, elle est dorée par les derniers rayons du soleil couchant.
Adieu, je vous rends à vos occupations et vais reprendre les miennes; mais ce sera sans cesser de nourrir les sentiments cpii vous ont fait accueillir, qui vous attendent et (jui vous sont voués pour jamais dans notre ménage.
À LAMHENAS, [À PARIS '".]
ao juillel 1790, — [du Clos].
J'ai reçu la lettre de mes bons parents et, par le courrier prochain, je vous en enverrai une autre |)Our ma pauvre tante'*' dont la fête s'approche.
Je désirerais bien qu'avant de quitter Paris vous me fissiez le plaisir d'aller à la Congrégation, de vous informer positivement si Agathe existe encore, de
' Fragmeot de lellre cité par M. Fau- (fèie dans son édition des Mémoires, t. II, p. 5a-53. — M. Fau{fèrfi doit se lrom|K;r en croyant la lettre datée de Lyon. \\°" Roland parntt n'avoir pas quitté le Clos du 7 juillet au 3 noût.
Celte lettre doit être la mi^nie que celle que signale le n° 16199 du Catalogue du fonds Coste a la ISibl. municipale de Lyon et dont il donne l'extrait suivant : "Les affaires de Lyoïii sont dans un terrible chaos.
Le peuple n'y est point si violent qu'on le dit, mais la municipalité y fait des inconsé(|uences sans nombre. J'en donne les détails à l'ami Bancal. Vous savez qu'on a arrêté un autre personnage qui est à Pierre- Scize , puis tm courrier ijui se rendait à Turin . . . Tous vos ministres sont des fripons, mais le premier nie semble le pire de tous. . . « (ao juillet «790, aut. sign. , in-8°, 4 p.) ''' Sa grand'tante, Marie- Louise Besnard. dont la fétc éUii( le i5 août.
faire tout pour la voir; si elle est visible, de verser quelque douceur dans ce cœur trop sensible, en l'entretenant de mon antique et inviolable aïnitié. Sa dernière lettre avait de tels caractères de démence, que je l'ai pleurée comme perdue et que je n'ai plus su quel ton prendre pour lui écrire. Mais ce pourrait être un accès |)assager.
Ne négligez rien pour me donner satisfaction sur cet article et me procurer des nouvelles sures de cette amie de mon jeune âge, de mes années heureuses ut de mon temps d'épreuve*''.
Q/ik
\ m. H. BANCAL, [À PARIS'''.]
91 jiiillol i7<)<i, — [<lii Clos].
Oh ! combien vous m'avez fait regretter de n'avoir pas été témoin de ces touchantes scènes, de n'avoir pas mêlé mes pleurs. . . Mais que dis-jc? Vous nous avez fait franchir l'intervalle, oublier la distance; vous nous avez rendus présents à ces fêtes sublimes et nous avons partagé vos transports. Heureux citoyen ! vous avez servi votre pays dans ses jours de douleurs, vous êtes appelé à ses chants d'allégresse; arrêtez-vous moins sur le touchant mœrorem et livrezvous à l'enthousiasme du triumphamus.
11 est un certain chant de VIliade qui m'a donné la lièvre la première fois ([ue je l'ai lu ; votre description en a fait autant et m'a tenu lieu d'un repas.
Vous aurez vu, par ma lettre au triumvirat '*', que je n'avais pas attendu vos premières nouvelles pour vous entretenir de votre anniversaire. Puisse ce jour mémorable avoir élevé les Français à leurs hautes destinées, avoir marqué d'opprobre tous les restes de la tyrannie et enilarnuK* tous les cœurs du feu sacré de la liberté, sans laquelle il n'est sur la terre ni vertu, ni bonheur!
Je suis fâchée pour le Roi plus que pour la chose publique des mauvais conseils d'après lesquels il s'est conduit le jour de la Fédération : ces inconvenances obligent les écrivains patriotes à des observations qui éclairent le peuple,
'"' Ces derniers mois font allusion à sa fol. i/i-i6. — Bancal a écrit, eu niar{[c :
retraite à la Congrégation, de novembre (rRt'p. le mercredi aS". '779 ^ janvier 1780. '^' Celte expression, qui va revenir sou-
'*' Lettres à Bancal, p. 1 1 : — ms. f)53/i , vent, désigne Bancal, Bosc et Lantlienas.
le ranièiieni aux principes, ol elles préservent de l'adulation à laquelle notre malheureuse légèreté ne nous porte que trop. La sécurité est la mort de la liberté; les indiscrétions de la cour nous tiennent en éveil et elles sont salutaires sous ce rapport.
Mais la coalition des ministres entre eux, le caractère du papa N. [Neckcr], le voile tenu sur nos finances, la lâcheté du comité de l'Assemblée chargé de cette partie, voilà des maux réek et de terrdiics écueils. Je voudrais qu'une voix universelle, imposante, s'é^âl de toutes les provinces pour demander ces comptes tant attendus et forcer la vérité à sortir de son puits. Malheureusement, beaucoup de départements sont mal organisés. Celui de notre belle ville vient de prendre pour sous-ordres les dévoués de l'aristocratie. Je crains fort que la conduite faible. obli<|ue et mal soutenue de la municipalité ne linisse par produire des scènes sanglantes.
On a envenimé la conduite An peuple *"; il n'a rien incendié, suivant ce qu'on nous a mandé; mais il s'est attroupé et, sur ses clameurs contre les octrois, la municipalité a convoqué les assemblées de sections. Le vœu de toutes a été pour la suppression des octrois, au moyen d'un remplacement. D'après la généralité de ce vœu, la municipalité, assemblée le lO, a prononcé solennellement l'abolition des octrois, et les assemblées des sections ont été convo- (piées à l'effet de nommer des commissaires pour aviser aux moyens de remplacement. Tandis que ceci se passait à Lyon, un exprès envoyé par la nmnicipalilé informait les députés de la ville ('^' des premières rumeurs et les engageait apparemment à solliciter le maintien des droits. Effectivement, l'Assemblée nationale rendit, le 1 3, un décret pour supplier le pouvoir exécutif de veiller à leur conservation.
Le décret arrive, et la municipalité se hâte de le faire allicher. Le peuple, déçu, se croit joué; il s'assemble, il menace, il veut jouir de ce qui lui a été promis; les commissaires des sections travaillent au plan de remplacement, ils le présentent à la municipalitt-, qui l'a expédié extraordinairement et qui a dû faire connaître l'empressement de tous les citoyens, jusqu'aux plus pauvres ou-
'' Voir, sur loulc colle alTainMles orirois mciiic hlol, Muilaienl les rciiiplaccf par mm
(le Lyon, le livre fort l'iudié de M. Walii taxe progressive sur les loyers ou par une
et notre Appendice 0 : uLyon de 1790 h autre imposition- directe.
i7()i '■, où nous avons résumé ressentie!. — "' Millanois, Périsse du Luc, Coiiderc
l,a muni(n|ialilé avait volé, le lo juillet, l"a- et (îondani , députés de Lyon à l'Assemblée
boiitioii (les octrois. Roland et ses amis, et uatioaaic.
vriers, à se prêter suivant leurs facultés à une taxe quelconque ou indemnité pour la ville des droits dont ils désirent et veulent la suppression.
Cependant Bosc nous mande qu'un nouveau décret'" vient d'être rendu pour assurer ces droits et rechercher les auteurs de l'insurrection; d'autre part, on dit que deux régiments sont appelés. Qu'est-ce que cela peut devenir? je l'ignore.
On croit qu'un municipal '^', frère d'un député, a des intérêts communs avec le fermier des octrois ''', lequel, comme tous les gens de finance, est très protégé par le ministre. Il pourrait bien y avoir sous tout ceci des menées auxquelles on ne voit pas très clair. Le fait est que la conduite du peuple n'est point révoltante, comme on l'a dépeinte, et que celle de la municipalité est du moins très inconséquente.
Quant à la chose en elle-même, et quel que soit le système général, il est évident que les droits d'entrée à Lyon sont tels, par leur excès, que la fabrique qui en fait la splendeur, et même l'existence, ne saurait s'y soutenir s'ils subsistent.
Voilà ce qu'a prouvé notre ami dans un mémoire de son œuvre encyclopédique'*', publié avant la Révolution française; voilà pourquoi, dans la municipalité , il propose une diminution de ces droits avec remplacement sur les loyers , c'est-à-dire sur les maisons.
Voilà tout ce qu'il a fait à ce sujet. Mais, comme l'aristocratie voudrait sa perle, elle travaille à le faire regarder comme l'auteur de l'insurrection; le bruit en paraît déjà porté dans la capitale, et dans trois ou quatre sections de Lyon, où domine l'aristocratie mercantile, on s'est répandu contre lui en propos les plus étranges. Ce qu'il y a de singulier, c'est que, dans la fureur de lui nuire, on a débité qu'il était probablement complice de Trouard, dernièrement arrêté à Bourgoing '•''', fermé à Pierre-Scize, et trouvé avec des notes
'•'' Dôcrel du 17 juillet, continuant le Pont-à-Mousson avant 178;), chevalier de
décret du i3 et y ajoutant des dispositions l'oi-dre de Saint-Michel, avait été anêlé à
plus rigoureuses. IJourgoin le 8 juillet 1790. irC'élait, dit
''* (ioudard, frère du député de ce nom. M. Wald (p. 176), un émissaire de cette
'■^' trLes fermiers Damoiguac et consorts n sorte d'agence royaliste dont Mirabeau avait
(^^ ahl , p. 9o5 ; cf. p. 19). la direction, -n Les papiers trouvés sur lui ne
'*' Voir note 4 de la lettre du 1 8 juillet laissaient aucun doute sur sa mission contre-
1790. • révolutionnaire. Il fut conduit à Lyon et
f"' Trouard de Riolles, maire royal de enfermé au château de Pierre-Scize, puis
itistriiclivf's sur l'éfat des divers départeineuls et les moyens d'opérer une contre-révolution, tandis (|ue ces notes contiennent un portrait odieux de notre ami et de Blot, regardé avec lui comme un dangereux patriote.
Vous jugez que cet orage nous inquiète peu : nous en avons vu de plus afl'rcux: je ne trouverais |»as mauvais que les intrigues ennemies nous valussent d'être appelés à la barre de l'Assemblée nationale; notre ami pourrait s'y présenter comme Scipion devant l'assemblée du peiq)le. Mais les méchants craignent le grand jour : ils ne travaillent que dans l'ombre, ds souillent de perfides insinuations et sauront bien éviter que celui qu'ils redoutent soit traduit à tel tribunal.
Au milieu de cette fermentation, parmi tant de gens faibles ou malveillants avec (pii le bien est impossible à faire, je trouve bon que nous sovons à la campagne. Si l'orage avait commencé durant noire séjour, nous l'eussions affronté sans nous ébranler comme nous l'avions fait précédemment; il s'est élevé depuis notre départ : qu'il ait son cours. Nous sommes sur nos pieds pour répondre à la première attaque digne de nous provoquer; nous ne nous abaisserons pas pour courir après la calomnie ou poursuivre des reptiles. Je sens seulement que, si la guerre vient, je reprendrai mes forces et ma santé.
Selon ce qu'on nous mande de Paris, la suppression des insj)ecteurs'" devient tous les jours plus probable ; ce sera un petit malheur qui ne m'arrachera pas un soupir. Je vois en perspective mon séjour absolu à la camj)agne, où j'aurai seulement moins de moyens de faire des réparations; mais mon bonheur ne tient ni à la quotité de notre revenu, ni à la beaulé de m )n habitation; j'en jouirai partout où je pourrai concourir à la fi-licilc- d'un sage, à la consolation (le (piciques braves gens, et cueillir (juehpies lleurs de la douce amitié; on lait tout cela avec le cœur, sans écliafaudage extérieur.
Vous nous avez envoyé d'excellentes choses qui nous ont fait grand plaisir; il est dou\ de retrouver dans les écrits de ses amis le développement des principes que l'on professe et l'expression des sentiments dont on est pénétré.
Vous connaissez les nôtres, ils sont inviolables; adieu, digne et bon ami.
Iriinsfëré h Paris, où il resta ilélenii à l'Ai)- '"' La suppression îles inspcteurs des
lia\o jiisf|ir,'i son a('i|uilleriient pai' la Hnnle- iiinniiracl lires, qui ne fut tléliiillivement (M-
(ioiir (rOrli'iins [i'.\ aoi'il i7<)'j- — Voir cn-lée que le 97 septembre lyfji, iiux tler-
Tiii'ley. i. i'i'i6-t(i-]lt. iiierx joursili! ta Coiistiliuiiite.
■.ETTIies DE «AUmE IIULAM). — II,
iMI-hlHtnii .ATIUXALI.
ll/i
À BUISSOT, \ PARIS t'I
a3 jnillol 1790, — [du Clos].
[Copie de la lettre écrite rie la campagne ieaSjuillet lyyo, àM.Brissot, îi Paris.]
Je vous crois, Monsieur. teHeinent digne de la vérité par vos principes et votre caractère que je regarde comme un devoir de vous la faire connaître ou de vous mettre sur la voie de la chercher, lorsqu'elle paraît vous être écliaj)pée.
Si j'habitais Lyon dans ce moment, je vous dirais précisément jusqu'où s'étend votre erreur. J'avais quitté cette ville avant les troubles qui y sont survenus; et, sans doute, je ne puis prétendre à vous donner précisément leur histoire , puisque Raleigli lui-même ne sut parvenir à se convaincre de l'exactitude d'un fait passé sous ses yeux; mais je ne suis qu'à cinq lieues de cette ville, j'en reçois des lettres, je vois des gens qui en arrivent; je vous dirai ce qui m'est revenu , et vous vous jugerez vous-même.
Vous avez peint le peuple de Lyont"-' comme emporté dans l'insurrection la plus violente, ayant incendié des barrières, torcé la main à la municipalité, fait des assemblées tumultueuses, commis des excès qui méritent d'être réprimés par la force, qu'on vu réellement employer; vous avez versé le blâme et le ridicule sur l'assemblée des commis-
''' Ms. 62/(1, fol. io-i3, copie. — (jette copie, ainsi que la iijjne qui précède, est de la main de lloland. Mais la lettre est écrite au nom de Madame Roland et est certainement d'elle. Elle est signée /f. n. P. (Roland, née Phlipon).
'*' I^'article du Palnote dont Madame Ro- Inad entreprend ici la léfiiUilioii est du Kj juillet, il étiiil [iroljablcnienl de Blot, le notable de Lyon dont nous avons déjà parle'.
qui avait été envoyé à Pai-is par la municipalité peu de temps auparavant (comme Roland lui-même y sera envoyé l'année suivante), pour obtenir que la dette communale de Lyon fût nationalisée. — Blot était l'ami d'enl'ance de Rrissot, et Madame Roland redoutait son influence. On a vn (jue depuis (juelqiic tem|)s Roland et lui, (l'abord unis et alliés, se séparaient profondément.
sa ires (les sections; vous les avez accusés d'avoir décidé labolitioii des octrois, en agissant comme des législateurs au petit pied, etc. . .
Vous paraissez avoir oublié que la conduite d'un peuple qui réclame contre dos maux dont il sent la douleur est toujours envenimée; que ceux qui sont en place, dans ces moments difficiles, ne manquent pas de cacher leur imprévoyance, leur maladresse ou leur mauvaise foi sous des récits inexacts, et à la charge de ce peuple qu'ils n'ont su ou voulu éclairer.
Vous avez perdu de vue <{ue l'exagération des torts aigrit les coupables, loin de les ramener; que, dans le fait, le peuple n'agit jamiiis mal que par ignorance; que son intérêt est toujours juste, parce qu'il est celui du plus grand nombre; qu'ainsi on doit le prêcher quand il s'égare, mais non le bblmer légèrement, surtout lorsqu'il souffre; qu'an contraire les hommes en place doivent être rigoureusement rappelés à leurs devoirs, parce qu'ils [sont] également inexcusables de ne pas les connaître ou de les négliger; qu'enfin on n'inspire pas de la confiance an peuple en lui disant (pi'il la doit à ses magistrats, s'il les voit ineptes ou inconséquents, mais en surveillant tellement leur conduite (pio le ])eu])lf' sente ([u'ils seront forcés d'en avoir une ferme et sage.
11 n'est pas encore évident que le peuple de Lyon ait rien brûlé aux barrières dans cette circonstance; les uns m'ont assuré que cela n'était pas, les antres sont convenus qu'ils n'en avaient rien vu; et, si près du lieu, je n'ai pu tirer cela au clair, comment le sauriez-vons à cent lieues? Le (joumer de Lyon lui-même n'en a rien dit. Ce qui est assiu'é, c'est que le peuple, affaissé sous le joug insupportable d'octrois excessifs, (|ui le réduisent à la misère, qui ruinent les fabriques et mettent la main-d'(euvre à un taux d'où il résulte que ses productions ne peuvent plus soutenir la concurrence avec celles des étrangers; il est assuré, dis-je, qu'il a fait entendre ses clameurs et qu'il s'est attroupé pour les rendre plus imposantes.
J'arrèle ici et j'observe que, depuis nond)re d'années, on gémit de l'excès des octrois, du dépérissement des fabriques Ixonnaises, et l'on
convienl généralenienl de la n('cessit('! al)soliic de les inodércr dans celle ville. Ou espérait du nouveau régime une prompte action à cet égard : c'était efTeclivement l'un des premiers devoirs de la municipalité. Si elle se fut seulement occupée de cet objet, comme l'opinion et le vœu ])ubiics lui en faisaient la loi, le peuple eût pris patience, car il tolère des maux dont il voit qu'on travaille à le soulager.
Un projet de diminution avec un remplacement, facile à faire pour une partie, présenté à l'Assemblée nationale par une municipalité active, capable et bienveillante : voilà ce rpii eul probablement prévenu la crise.
Revenons aux faits : le peuple lassé, impatienté, soulTrant toujours et ne partageant point dans ces murs où le retient l'industrie, seul moyen de satisfaire à ses premiers besoins, les bienfaits que la Constitution commence déjà à faire goûter aux campagnes jiar l'imposition des privilégiés, etc. . . , le peuple se plaint bautement; ses cris et son attroupement effrayent les commis et leurs cbcfs : tout disparaît. La municipalité convoque les assemblées primaires; elles se tiennent, nomment des commissaires ])our examiner la <|uestion.
Vous conviendrez (jue ce peuple, qui, perdant espérance en ses magistrats peu actifs, se confie à des commissaires régubèrement cboisis suivant ses vues, peut être à plaindre, mais n'(!st point à blâmer de n'en savoir ])as davantage.
Ces commissaires ne décrètent point, comme \ous lavez dit en les tançant vertement; ils ont fait un arrêté sur la nécessité de supprimer les octrois. S'ils avaient été plus instruits, ils auraient fait sentir au |)euple la nécessité de le soumettre à l'Assemblée nationale : ils crurent qu'il sullisait de le soumettre à la municipalité.
C'était donc à cette dernière de joindre ses instances à cet arrêté, soutenant l'espoir du peuple en même temps que sa soumission, d'envoyer le tout à l'Assemblée. Mais elle commence par déclarer solennellement l'abolition des octrois; la déclaration se fait avec éclat : voilà ie pauvre peuple confirmé dans la croyance qu'elle a ce pouvoir; il se livre à la joie et reconduit le maire en triompbe.
Gepondaqt la luiinicipalité avait écrit, et le lendemain de sa déclai-alion arrive le décret du i 3 qui ordonne la continuité de la perceplion des droits. Alors, sans avis, sans observations, elle se hâte de faire allicher ce décret. Le peuple se croit joué, il est furieux, il s'assemble, il annonce qu'il a compté sur la déclaration faite, et qu'il ne payera plus ces droits; mais il continue de montrer son empressement à se prêter à un remplacement. Les projets pleuvent de toute part, et, jusqu'aux plus pauvres, font des offres à leur manière; les commissaires des sections travaillent au mode du reiiqjlacement. Durant cet intervalle, on peint à l'Assemblée la révolle du peuple de Lyon, l'etiibarras de sa municipalité, le malheur de ses magistrats, la nécessité d'arrêter l'insurrection, de déployer la force, etc. Nouveau décret du igt') (détestid)le sous tous les rapports). Le pouvoir exécutif est interpellé, les régiments sont en marche, le peuple désespéré s'enflamme. . . Qu'arrivera-t-il? C'est ce qu'on ne peutprévoir. Mais était-ce à vous, ami de riiomme et des malheurQux, d'ajouter à leur état filcheux, fruit de l'ignorance et de l'oppression, l'amertume du blâme sans ménagement? Ils vous regardaient comme un de leurs défenseurs, et, en vous voyant les mal juger, ils se croient trahis.
Happelez-vous que la majeure partie du corps municipal lyonnais est ennemie de la Uévolution;. sachez que l'un de ses membres, frère d'un député, passe pour avoir des intérêts communs avec le fermier des octrois; suivez la marche de ce corps aussi ignorant peut-être et moins ])ur que le peuple; lui-même, et voyez avec quelle discrétion récri\ain impartial et patriote doit distribuer l'éloge et la censure.
Vous n'aurez entendu (ju'une partie; l'ami Blol lui-même aura été induit en erreur. Envoyé par la municipalité, c'est avec celui de ses membres dont le patriotisme estle plus suspect, ou, disons mieux, dont l'aristocratie est la plus connue, qu'il est plus particulièrement en relation. Avertissez-le qu'il a plus besoin que jamais de sagesse et de conséquence dans sa conduite comnie homme public. Ce (ju'on appelle
' Il y n ici une l^trc orrpiir dans i.i popie. FiC second décret est du 17.
patriotes, tel faible qu'en soit le parti à Lyon, commence à craindre que W [Blot] ne soit de ces impartiaux dont il faut se défier. Sans doute, ce sont bien moins les considérations d'intérêt, auxquelles on écbappe difilcilement dans l'urgence de certains cas, que le besoin de son cœur de ne déplaire à personne, qui dirige et modifie ses actions; mais, trop prompt à s'enflammer d'une part, et de l'autre trop peu capable de suivre avec continuité de la même vigueur un parti pi'is dans l'entlionsiasme, il est exposé à des alternatives qui peuvent lui faire le plus grand tort et finiront par lui rendre les deux partis ennemis. Dites-lui que, quoiqu'il nous boude, nous ne l'avertirons pas moins de ce qui peut lui être utile. S'il a trouvé que des amis de notre force ne convenaient pas à son allure, il n'a pas bien fait pour cela de tant relâcber le lien; il aurait dû sentir que des âmes de notre trempe sont précieuses au sage qui sait mettre à profit leur franchise et leur énergie.
11 a du me trouver vive et rèche, une fois que j'ai cru qu'il avait molli. Il est vrai qu'en fait de principes je ne sais pas composer et que j'ai l'habitude, lorsque je pense mal de mes amis, d'aller leur en faire la confidence sans ménagements : je garde ceux-ci pour les tiers indifférents. Mais je suis aussi prompte à adoucir l'effet de mes fortes expressions qu'à les mettre en usage : il a dû le voir aussi.
Nous avons également senti et su qu'il avait eu la faiblesse de regarder sa liaison avec mon mari comme pouvant lui nuire dans l'esprit de certaines gens. Sur cet article, je ne me permettrai pas de dire ce qui m'en semble; il me touche de si près, et je suis d'un caractère si parfaitement opposé à ce genre de faiblesse, qu'il me serait difficile de le traiter modérément.
Je sais qu'avec bien d'autres il reproche à mon mari cette rigidité qui ne se prêle jamais aux passions d'autrui, cette àpreté à combattre les abus et les fripons, sans égard aux préjugés ni même toujours aux circonstances, cette austère et inflexible vertu qui veut le bien et tend puissamment à l'opérer, sans calcul d'aucun intérêt, et sans choix dans les formes, pourvu qu'elles soient justes et eflicaces.
Mais toutes ces choses très vraies, qui peuvent devenir des défauts
ANNKE 1790. 119
el fiiiio (les torts dans la société du inoiido ou dans lo détail do quoi([nes relations, sont des qualités éniinentcs dans un homme public et dans les temps de révolution ; et si elles se fussent trouvées seulement dans trois ou quatre personnes de la municipalité de Lyon, celte ville et son administration se fussent régénérées ensemble.
Il n'était ni digne ni adroit à Blot de marquer tout à coup son éloigneraent d'un tel homme, car il avait de plus fortes raisons pour s'honorer de son estime et pour profiter de ses lumières. Sans ce froissement, très sensible immédiatement avant son départ pour Paris, il eût conservé quelque correspondance, et elle ne lui aurait pas été inutile |)our ses opérations mêmes; car c'est des avis contradictoires que résulte l'indication du mieux possible.
Au reste, je ne dis rien de ceci en forme de reproches; je suis infiniment éloignée de l'idée d'en faire, et je n'avais pas le projet de vous en entretenir en prenant la plume : je me proposais seulement de vous dire de prévenir votre ami de la disposition des esprits sur son compte, parce qne je crois qu'il iuqiorte à ses intéivts, à sa satisfaction d'en être instruit.
Quant à nous personnellemeut, nous sommes tellement indépendants, par notre façon de voir, et des choses et des hommes, qu'il n'est rien an monde capable de nous faire dévier de la voie oii nous jugeons devoir marcher. Avant qne nous nous connussions, mon mari et moi, nous avions, chacun dans notre genre, subi assez d'épreuves pour n'en plus craindre aucune; aussi, excepté de mal faire, il n'est rien au monde que je redoute. D'api-ès (juoi, vous jugerez aisément comment nous apprécions les propos et les événements.
On nous a instruits dernièrement que, dans trois ou quatre sections aristocratiques de Lyon , on s'était permis sur le compte de notre ami les discours les plus étranges; on le donne pour l'auteur de l'insurrection; on veut qu'il soit pendu; on va jusqu'à dire qu'il est complice de Trouard, fermé à Pierre-Scize. Notez que, daiis les papiers de cet homme, les notes les plus calomnieuses sont dirigées contre notre ami et contre Blot, comme les deux patriotes les plus redoutables; notez en
oiilre qiio. sur raU'airo, on pliilùt la queslioii des octrois, roiivraj'ft lo pins Tort de notre ami est un mémoire fait en 1786, mis à l'imjjression en 1788, et qui se trouve dans son œuvre encyclopédique, à l'article Bonneterie dii Supplément. Jamais, d'ailleurs, il n'a traité celte matière; seulement, dans sa petite brochure Municipalité de Lyon^'>, il a fait sentir l'avantage de diminuer ces octrois, en adoptant telle forme de remplacement pour la partie diunnuée. Mais le fondement réel de ces accusations, de cette rage, est dans l'humeur des marchands, des agioteurs, des administrateurs anciens et nouveaux, iriités des vérités humiliantes qu'il leur a démontrées.
J'ai bien peur que vous ne trouviez celte lettre plus longue qu'elle ne m'a semblé à faire : je ne vous en ferai point d'excuses, car, si je croyais en devoir pour cela, je commencerais par jeter la lettre au feu. Ne voyez dans tout ceci qu'un motif de rechercher plus sûrement la vérité, et un témoignage des sentiments vrais et inaltérables que l'estime et le patriotisme nous ont fait vous vouer f"^).
Signé : R. n. P.
[À BOSC, À PARIS'-''
a'i jiiillel i7<j<i, — [dii Clos].
Non, ne faites rien dire A Brissot; la lettre que je viens de faire et (|ui m'est poussée comme un champignon lui dira tout''). Si vous avez
''* VoLi' la note i do la leUre du 1 8 juil- pour se prononcer définitivement dans le
let précédent. sens do Roland , c'est-à-dire en abandonnant
'"' Brissot, embarrassé entre Blot et les celui de lîlot.
Roland, n'inséra rien de cette lettre, mais '''' Ms. 6*4 1 , fol. 8-9. — C'est le posl-
en tint compte, car le Patriote s'abslinl dès scripluni d'une lettre de Roland à Rose,
lors de prendre parti sur les troubles de — Roland se plaignait , comme sa l'emme.
Lyon, et même d'en parler, malgi'é la san- que Brissot eût mal compris l'aflaire des
jj-lante émeute des a5-a6 juillet. Ce n'est ocli-ois de Lyon : tr . . . C'est Blol qui l'a
(pie le i3 août qu'il en dit quelques mois, entraîné. . . ^. 11 le priait d'en pailci- h L;ui-
pour annoncer que la tranquillité était ré- ihenas et à Brissot.
lablie, et le 96 qu'il revint sur la question, '*' C'est la lettre précéflente.
le loinps cl io «[oùt de la liro, vous y verrez ce <[iie je pense des choses et des liomines, et combien les mêmes événements présentent de laces di lièrent es.
Je crains fort qn'il n'y ait à Lyon du sang versé et qne les espiils ne s'y aigrissent pour longtemps. Et l'on ne gémirait pas quand on voit que l'incapacité on la mauvaise foi de gens en place amène ces malheurs qu'un peu de sagesse aurait prévenus!
Envoyez à Lanthenas la lettre pour Brissol. Elle lui tiendra lieu de ce que je ne puis lui écrire aujourd'hui, et il la remettra en mains propres, ce qui nest pas à négliger, parce que de telles franchises ne sont pas faites pour tout le monde.
À M. II. BANCAL, [À P\RIS '
a 5 juillet 1790, — [du Clos].
Nous avons reçu dernièrement une lettre d'un député patriote '^'; j'ai pensé qu'il fallait vous la communiquer, parce que les bons citoyens doivent être au courant de leurs manières de voir réciproques : c'est le moyen de bien connaître la vérité, de servir plus sûrement la pairie.
C'est dans le même esprit que je viens de communiquer à Brissol, je ne dirai pas des faits, mais des considérations qui peuvent être utiles à l'écrivain et à l'ami de l'humanité'".
Vous trouverez que notre député *' nous jette terriblement dans la tristesse du premier verset de i'hiérodrame. Puisse-t-11 s'exagérer les dangers de l'Etal et mériter que vous l'accusiez de se tromper! Dites-moi ce qu'il vous en semble.
' Lettres à Baiiciil, ^^. 17; — nis.gSS^, rplalions avec les patriotes de l(i)iir<];. cl on
fol. 17-18. — En marge: (rPié|). le Se. \erra, par la ledredii (i février 17(11, (|iril
'■'' Nous la «loiiiions ri-apivs. Nous ne i-iirresponiiail avec l'(i|>iiliis en iiiérne li'm|)s
savons quel est le député qui l'écrivit. (jiiavec Brissot.
l'eiit-élre Popnliis, député du Tieis-fitat de <"' C'est la lellre à Itrissol . du -i.T juillet.
1i<»nrg-eM-Hresse. [loland avait d'anciennes '*' Blot.
Après la chose publique, je ne sais comment revenir à ce (|ui m'est parlirulier, cela se tient cependant. Vous saurez que, tandis que je goûte ici la nature et le sentiment, on déchire à Lyon notre ami si terriblement, que nos amis se scandalisent de notre silence, et que les honnêtes gens qui ne nous connaissent pas commencent à nous croire coupables; il faut donc descendre dans l'arène. J'ai pensé que c'était le cas d'une lettre explicative.
Notre ami ne pouvait s'en persuader la nécessité, tant il se trouve au-dessus de telles inculpations. J'ai imaginé qu'on pouvait prendre une tournure qui ne dérogeât point à la dignité de l'innocence : vous verrez si je me suis trompée; j'aime à vous en envoyer copie pour que vous jugiez de cela même. Cette lettre sera imprimée dans le Courrier de Lyon'-^K
Adieu, notre bon et digne ami.
Vous nous marquerez bien quand nous pourrons espérer de vous dire bonjour?
Copie de la lettre d'jiu député à l'Atteml/lée nationale; du dimanche, jour de la revue du Roi. [18 juillet 1790.] (Kcritui'e de Holand.)
Oui, Monsieur, il faut des idoles, il faut des fors aux grandes nationii : tout sert a me convaincre de cette triste vérité; et cette fédération elle-même, dont l'objet est d'assurer la conservation d'une juste liberté, comme j'y ai aperçu le g'enne de notre future snrviluile! Un enfiuit faisant baiser sa main à tous les fédérés transportés d'ivresse 1 Tous ne chercliaiil . ne voulant voir et être vus que du maître! Des Angevins le baranguant dans son palais, et assurant à haute voix que son pouvoir venait de Dieu seul! Toutes les expressions d'autant plus applaudies qu'elles étaient plus serviles! L'assemblée accroissant chaque jour ses ennemis financiers, magistrats, soldais des gabelles, des fermes, du tabac, nobles, bénéficiers de toutes classes , et maintenant les pensionnaires ; ne voulant point encore s'occuper des tribunaux et surtoul de la cour nationale, faite pour ai-réter les complots. Boane-Savardin élai-gi; aucune justice; l'Etat périssant faute d'ai'gent et de lois; l'armée se débandant peu à peu; et l'abominable Necker, patelisant (sic), boursoufllé, jetant sur nous incessamment les horreurs d'une faillite ipie nécessitera le défaut de perception, la négligence des districts, la paresse de trop d'agents! Vous qui aimez la liberté, >ous qui l'avez défendue, allez dans vos champs et, comme Gaton, pleurez sur elle. Jamais je n'ai été si triste, et jamais je n'ai désespéré de la chose publique comme dans ces jours où tous autour de moi sont joyeux. Pauvres victimes, bien couronnées, allez eu dansant adorer, et bientôt tomber sous le pouvoir extrême dont nous ne pouvons pas vous sortir !
'■' C'est la lettre écrite par Roland à Ghampagneux et datée du ^5 juillet 1790. On la trouvera ci-aprés.
Copie (Vn)ie lellre érrite it M. Cliampagneux , nuleur du (Courrier di' l.yoïi, Vittefranche , le a ô juillet ijgo. (Écriture de Roland.)
J'jippreiids, Monsieur, qufi l'on m'inculpe dans le pniilic d'une manière (itrauffe. Je suis, je l'avouerai, tellement persuadé qu'il est impossible d'échapper aux mauvais ])ropos dans un temps où deux partis très opposés partag-ent absolument les esprits, et si éloigne de croire que le bruit de quelques méchants constitue l'opinion générale, q ne j'ai cru devoir dédaigner ce qu'on disait m'étre attribué. Mes amis m'en font un reproche, et jugent qu'emploui dans l'administration je dois, à ce titre, témoigner mon étonnemeut des indignes soupçons qu'on cherche à répandre conli-e moi; c'est un hommage à l'endre à l'estime des honnêtes gens, et j'y consens sous ce rapport.
Il m'était bien revenu que, lors des dernières assemblées à Lyon, divers particuliei-s . ipi'on n'a su me désigner, s'étaient permis, pai'liculièrement dans les sections de rue Buisson, lin PIAlr-e et du Griffon, de débiter mille atrocités sur mon compte : j'étais l'auteur de l'insiu-recliou du peuple; je méritais la corde; j'avais fui hoi-s du royaume à la veille du I k juillet; je m'entendais avec ce Trouard qui vient d'être renfermé à Pieire-Scize.
Plus le mensonge est grossier, moins il doit aller au but : tel a été mon l'aisonnement, et je suis demeinr fort tranquUle, je n'ai pas même eu le plus léger mouvement d'indignalion, tant l'absui-dité me semblait pitoyable. D'ailleui's, dans ces temps dilliciles, le patriolisme doit être persécuté par la calonuiie; et j'ai déjà fait assez d'épreuves de celte dernière pour (|u'ellc ne doive plus m'étonner. Cependant elle s'est prévalue de ma sécurité; celles di's personnes impartiales dont je ne suis pas connu se scandalisent de mou silence ou en iidièrent quelque vraisemblance dans les accusations dont je sui.s l'objet. Ce n'est que pour l'Iles que j'écris; car, assurément, ceux qui cherchent ii me rendre odieux ne croient pas ini\-niênics ce qu'ils avancent.
J'ai quitté Lyon le 7 de ce mois, parce que mes alTaires m'appelaient ailleurs : toni rl;iil tnuupiille alors. J'ai passé trois joiu-s à Villefranche, où je reviens souvent, et je suis plus fréquenunent à la campagne, où le cadastre de mes fonds exigeait ma présence, où mes intérêts demanderaieut que je fusse toujours, et dont le séjour m'est autant agi^'able par l'estime et l'attachement de tous mes voisins qu'il est favorable à mes goûts et à ma santé: je serai à Lyon sous quinzaine, pour conférer îles objets qui m'étaient conllés par l'ancienne administration avec celle qui est aujourd'hui en exercice.
Je n'ai jamais traité la question des octrois que relativement aux fabriques, du succès des<[uelles je devais m'occu|ier: et je l'ai fait, en 178(1, dans un mémoire qui a été livré à l'impression en 1788, et (jui mî trouve dans mon leuvre enryclopétiiqne. Le mot que j'en ;ii dit dans la brochure intitulée Municipalilé de Lyon est dans les mêmes principes, et rien de tout cela ne i-espire d'autre sentiment que celui du bien public, nécessairement attaché il nue sage administration, au bon oiilre et à la paix.
Je n'ai de ma vie entendu parler du sieur Trouard que depuis son arrestation; et, tandis que mes ennemis nie font l)énignenienl son complice, j'apprends, d'autre part, que je suis lorl mal dans les papiers de ce personnage, (jui a fait des notes très calomnieuses particulièrement sur moi et sur un autre membre du Conseil de la commune, dont le patriotisme •'sl aussi connu que le mien.
ic (lirliirc iiiaiiiloiiant ([tic si innn nsppfl pour \c public (pii m'a )ionop(< rlo (pidijup l'oiiliauro ci ma (liTiTeiicc pour des amis (pie jVslime m'ont obligé à publier ces ('claircisseraeiils, je nVnlends pas p» cela desceiidi-c à une juslilicalioii et avilir ainsi riimocence.
On peu! nip rpprorlier la rigiililc d'im caraclèrp inflexible, (pii se r(^\nlle de l'injuslice, ipii jKMirsuil le; abus sans é;;ard aux [tassions des lionimes, et rpii \a an bien sans in'nafjement, sans calcul d'aucun iiitérèl pro))re. J'ai liaï toutes les sortes de despotisme, et j'ai réclanid contre, dans le temps même de leur- fa\eur. Mais ceux qui nie connaissent le plus n'ont eu à m'accuser que de la rudesse de la vertu , et je délie tous les autres de jirouver que j'aie jamais fait quoi que ce puiss; être ipii ne fût pas dans l'équité la plus ngoureuse.
Je suis, etc.
Signé : Jean-Marie Roland.
Ci-devant Delaplatii-:!!!;.