‹ Lettres; publiées (volume 2)Chapitre 5 sur 103 · À LANTHENAS ET À BOSC, À PARIS · texte numérisé non relu

À LANTHENAS ET À BOSC, À PARIS

Le a8 juillet 1790, — de Villcfranclie.

Jo suis ai'i'ivt'T! d'hier ;mi soir. Cotte petite ville est tellement iiiihiie (les |)i'oj)os dont on nous accable, (jue j'ai voulu venir les entendre ])ar le iiicnii; on y arrête notre domestique par les rues pour lui demander si nous n'avons pas peur d'être pris, et quelle figure font cliez nous les fugitifs que nous y avons reçus? Notez que je n'y ai pas vu un chat.

Il est impossible de se figurer toutes les absurdités qu'on débile; il paraît (ju'il y a une ligue dans la cabale aristocratiijiie pour accuser les ])atriotes et, s'ils ne peuvent les traduire juridiquement, du moins leur nuire dans l'esprit du public, en les couvrant du ])lus odieux vernis. Dites à l'ami Bancal que cette femme dont il a \ii les déinarcbes durant cinq à six jours est accusée d'avoir, dans ces mêmes jours, visité tous les galetas de Lyon et répandu de l'argent chez tous les malbeureiix ])our les engager à la révolte. On me lie, pour cette

''' N'orijiiiial de celte lettre a. s. /| pages lilé relii' (!) dans rexemjdairo du tome III ,

in-i", vendu i3i francs, le 10 mars 1847, p. 485, de VWstolrc moiiumeiiUtle de l.ijoii,

J. Gbaravay, expert [n"/t9o], a fait partie de M(Uitfalcon.

du fonds Costc de la Ribl. municipale de {/; catalogue J.Charavay la croit adrt^ss.'e

Lyon, et se trouve iiujourd'luii classé sous à Ijanllienas; disons plutôt à Lnnllienas et

le n" i7.'J8 des manuscrits, mais est en réa- à Bosc.

hcllc (('livre, avec une autre temnie dont j'iji^norais ICxistence, et (jiii |)i(>l)ableinent est deineiux'e aussi traa(juiHe tjiie moi.

Ce qu'il y a de singulier, c'est que ma vie retir(''e à Lyon y a conservé mon visage parfaitement inconnu et que, sons certain rapport, j'en pourrais dire autant de mon nom, car beaucoup de gens pi'ennent ici mon mari pour un ahbt^', soit à cause de son costume, soit poni' sa mine discrète.

Pour ajouter à Ja peinture de ces extravagances, que puis-je mieux faire (jiie de vous dire (pie mon beau-friire s'en (Hait laiss('' persuader. - Kli (pioi! lui disais-je Jiier, si l'on venait m'assurer que, par lamitismo, \ous avez tiuj votre frère, je commencerais par rejeter cette sotte nouvelle, quoique je connaisse vos opinions. Il est une v(5rité de senliinent fond(''e sur le caractère et les habitudes, propre à inlirmer nK^'ine b's plus nombreux témoignages. — Vous avez tort, me répondit-il, on ne peut (Hre assuré que de soi-même, et encore n'en doit-on |}as loiijoiirs ré|)ondre. — Vraiment! ai-je répli(pu'!, je vois Lien (pi'à la place d'Alexandre vous n'auriez pas reçu le breuvage des mains de l'liilij)pe. Aussi, ajoutais-je mentalement, vous n'(Mcs pas un héros. r 0 mes amis, de quels excès ne sont pas capables les ennemis de la U(''- \olntion, puis(|u'ils sont si hardis à siipjtoser ou si faciles à croire ceux prétendus des bons citoyens!

Dans (les circonstances aussi criti(pies. il iiu porte cej)en(lant (pie linnocence soit manifestée; en conséquence, il va aujourd'hui à l'iiii- |irimerie un petit (''crit pro|)re à la faire connaître et à fermer la bouche aux iiii|tosfeurs-'^ Vous jugez bien qu'il n'y est pas question de moi, je serai assez lavée dès que l'innocence de mon mari sera reconnue. Jiislilier une femme, c'est presque toujours la conq)roiueltre. et je n'ai lrou\é M'"'' N(M[ker] ridicule ([ue depuis (jue son mari a publié son l'Iogi' en traitant d'aflaires d'Ktal.

Au fait, comme nous n'avons absolument rien à nous reprocher,

' Aiij- iinils ilr In ii'i'iii' . -tH jwiWfl 1-1)1) , en public (le loii{{s cxirails, eu |)rfMiaiil. iii-8", 7 \mfrcs. œUe fois. 1res vivpinciil le parti (le Roland.

\oir \e Patriote fin iiads du aG ao(it, ipii — Cf. .Appeiidiœ P.

qu'il n'existe ni démarche, ni écrits relativement aux octrois dont on puisse se faire des armes contre nous, il faudra bien que tout ce ta])age finisse, et j'ai pris le parti d'aller voir les choses de près. Je ne me soucie pas que mon mari se rende encore à Lyon, jiuisqu'il en est une fois sorti; un honnête homme est aussitôt pendu qu'un sot, et tel glorieux qu'il soit de mourir pour la patrie, ce n'est pas au réverbère. Il ne faut qu'un petit nombre de sujets apostés pour faire un mauvais parti. Mais, comme l'usage ne s'est pas encore introduit de lanterner les femmes, je dirigerai mon palefroi vers la grande ville après demain vendredi.

On réj)andait ce matin que; le ])eu|de s'occu])ait à la dépaver, pour s'opposer à l'arrivée des troupes de ligne. Je ne crois ])as encore à cette nouvelle; on avait bien dit un jour qu'il était à brûler les barrières, auxquelles il n'a fait aucun mal. Je saurai ce soir à quoi m'en tenir, j'y ai envoyé un exprès. Je ne sais, mes amis, mais je crois que l'aristocratie se ménage l'arrivée des troupes à Lyon pour en faire le centre de ses menées. C'est un ancien projet. Nombre de nobles du Dauphiné, du Forez et autres provinces voisines n'attendaient cet hiver qu'une garnison à Lyon pour choisir le séjour de cette ville; on a toujours affecté de répandre qu'elle ne ])ouvait se garder elle-même. L'avenir me sendile gros de nudheurs pour cette belle commune; mais s'il doit y avoir en France une contre-révolution, elle commencera par Lyon. L'esjU'il de la province, ses relations et sa proximité avec la Savoie, l'aristocratie qui s'y établit, tout me paraît devoir confirmer cette présonq)tion. L'Assemblée n'a pas été bien instruite touchant l'étal de cette ville, la misère du peuple et les idées de la classe dominante; aussi n'a-t-elle su qu'ordonner l'emploi de la force, qui va peutêtre causer des effets désastreux. Mieux éclairée sur cet objet, elle eût, dans son premier décret, en ordonnant la continuité de la perception pour ne pas déroger à ses principes, déclaré qu'elle apercevait l'excès des charges dont le peuple se plaignait et chargé aussitôt la municipalité de lui fournir des renseignements sur l'état de la ville et les movens d'améliorer le sort de ses habitants. Ceux-ci eussent été

calmés, ol ladliésion, faite seulement aujoiinl'liui par qiiolf|nes sections, aurait été générale. Malheureusement, la députation de J^yon à l'Assemblée est mesquinement composée; il y a des intéressés dans tout cela, et, pour achever, un de nos notables patriotes (autre que Blot), ([ui vient de se rendre à Paris^'^, a dans sa manche une nouvelle compagnie qui se propose pour les octrois, qu'en conséquence il défend sur les toits.

Adieu. Roland, née Phlu'on.

À M. H. BANCAL, [À PARIS <">

3i juillet, i8' jour an ii do la Liberté, — [du Clos].

(Jommc la dislance apporte de retards à la correspondance, même la plus suivie! Je vous ai écrit trois ou quatre fois, et je vois seulement que vous avez reçu ma première. Vous êtes inquiet de ma santé; elle est un peu variable comme le beau temps de l'automne. Depuis que nous sommes à la campagne, j'ai pris beaucoup de lait, et son usage habituel joint au repos du lit a dissipé l'irritation que je sentais à la poitrine; je n'ai plus qu'une sorte de faiblesse, qui m'étonne toujours parce qu'elle me force souvent de m'arréter et que ma volonté n'est point habituée à se voir contrainte par le défaut de facultés. Au reste, il ne faut qu'un peu de contrariétés extérieures pour rappeler ma vigueur; rien ne me donne du courage comme le besoin d'en user, et depuis la crise de Lyon je me sens ranimer. Je joins ici quelques exemplaires de la petite brochure que les circonstances ont rendue nécessaire; elle aurait pu être mieux faite, mais, quand on est décidé à donner ces sortes d'explications, on n'éprouve qu'tm sentiment, celui de repousser avec célérité les fausses idées qui ont pris faveur.

Je tiens toujours à mou petit voyage à Lyon ; je l'ai retardé de deux fois

''1 Patriote françnin du o.li défpiiihro puis peu après oflîcior municipal, ('tait du

1790 : r . . .MM. Blol ol Poi-ez, députés ex- j)ai-li de itolaud, et d'ailleurs nous iie trou-

Iraordiiiaiirs (!<■ l.yon à Paris. . . -n. Mais il vous pas trace qu'il ail eu une mission de

n'y avait aucun notable de Lyon répondant la Commune <le Lyon, à ce dernier nom. Brissol aiirail-il \oulu '*' Lettres ù Baiicnl, \i. nh; — nis. {)534,

dire Perret?. . . Miiis Perret, alors notable. fol. di-a4.

vingl-fiuali'C lieurcs, parce que la publication de l'écrit en rpiestion n'a pas été aussi [)roinplc (|uo je l'avais espéré et c|uc je veux en aller voir l'ell'et. Je liens également à ce (|ue mon ami ne s'y rende pas; quant au fond des all'aires de la ville, en ce qui concerne ses finances, il a dit, répété, écrit ce qui lui semblait instant et sage; il n'aurait qu'à répéter les mêmes choses, et probablement sans beaucoup de succès; quant à l'insurrection, on peut la regarder comme finie; mais elle ne l'est que par l'efTel de la force, et le plus grand des malheurs est qu'on ail eu besoin de cette dernière.

L'aristocratie devra triompher, car elle jouit des toris du peuple et s'en prévaudra longtemps. La régénération de celle ville est plus éloignée que jamais, cl je n'imagine plus ij quelle époque on peut l'espérer. Mais répandez bien celle idée, que l'Assemblée nationale doit avoir les yeux perpétuellement ouverls sur Lyon et se défier autant, peut-être, des principes de ceux qui le gouvernent, et certainement de l'esprit qui y domine, (pic des erreurs du peuple et des excès auxquels il peut être entraîné.

Ce que vous nous mande/ du Club de l'jSfj'^^^ ai ce (pje j'apprends de iM. ^ccke^ prouvent également la corruption de l'un et les affreux princi[)('s de l'autre. Que la liberté est encore mal assurée, et combien il est difficile de l'établir chez une nation qui a perdu ses mœurs! Vous le dites avec grande raison, l'imprimerie doit faire des prodiges avec le temps, mais il faut conserver la liberté de la presse : voilà le -grand point; la Cour doit le sentir et fera loul pour nous l'ôler.

Il serait à souhaiter que de bons esprits se réunissent pour esquisser les objets dont il convient ([iie la législature actuelle s'occupe uniquement; il faudrait que celte esquisse fùl accompagnée de sages et de vigoureuses réflexions sur la nécessité, pour l'Assemblée nationale et pour ceux qu'elle représente, do se concentrer dans ces objets. Un petit ouvrage de ce genre, bien frappé, très répandu, pourrait éveiller les provinces et nécessiter la marche des législateurs.

.l'ai souri de voire empressement à nous démontrer que notre liaison eût existé indépendamment de la Révolution; on dirait que vous avez peur que le patriotisme n'ait les honneurs de notre amitié; j'ai presque envie d'en faire la

''' La .SofieVé nu CVhA rfp ; 7 (S'p, foiiflép par iiiôuio liâla la (lissoliilinii de la s(iri('l(''. —

Siovès en janvier 1790, olii laqurllo liancal \(iir sur cWc n(>lr<' aiiicle do la llrrolulion

s'était fait alUlicr, coiilciiail des élémeuls Jhmçulse , sepleiiibre kjoo, et Beaniieii.

odérés el daiili'os [)liis a\aiici's. Il scriiMc il, â.")0. ainsi (jue les llccolulioiix dcFiniicc

Ml

que les j)n':niers 1 aieiil cniporlé, mais cela cl de Ihalxml , n" oG cl pasglm.

guerre à votre civisme. Vous demandez nos commissions, je vous les donnerais avec un singulier plaisir, mais le bon Lanthenas s'est tellement chargé de ce ([ui nous concernait dans la capitale, qu'il a tout mis à jour. A|)portez-moi quelques graines de jolies plantes que je puisse cultiver dans quelques coins de ma solitude, et dont je dirai, en les voyant : c'est l'amitié qui leur a donné naissance ici.

Je connais peu Fontenay-aux-Ro.ses proprement dit, mais je me suis beaucoup promenée dans les bois et le parc de Sceaux, dont je me rappelle parfai- Icment les eaux vives, les charmants gazons et les superbes hêtres.

L'ami Lanthenas me parle d'une manière de faire votre voyage à laquelle il conviendrait peut-être d'apporter quelques modifications; vous êtes bien aussi braves que des Romains, mais vous n'êtes point habitués, comme leurs miles, à fairi' de longues routes à pied: il convient de garder ses forces, ou plutôt on ne saurait les consulter lorsque le devoir ou la patrie demande qu'on les déploie sans ménagements, mais il ne faut pas les prodiguer sans nécessité. Je ne vous dis point combien l'assurance de vous revoir nous a rendus joyeux; il me semble que cela ne se dit pas, faute de pouvoir s'exprimer.

Notre petit courrier apporte les paquets de la ville, et je reçois, mon digne ami, votre lettre du 28 toute remplie, comme votre <\me énergique, du feu du sentiment et de la force de la raison. J'ai écrit une longue lettre à Brissot; je désirerais (|ue vous l'eussiez vue : j'y donnais sur Lyon des aperçus qui peuvent avoir quel(|ue utilité; je n'imagine pas qu'elle soit passée entre les mains de nos deux amis sans vous être communiquée.

Je crois, à vous parler franchement, que nous sommes voisins d'une nouvelle crise; je crois qu'il s'en prépare deux de différents genres et que l'antériorité de l'une pourra seule prévenir l'autre. Assurément, il existe toujours des projets de contre-révolution; on ne saurait en douter, et les mouvements extt'-rieurs me semblent devoir les confirmer, en même temps que la foule des mécontents et des corrupteurs atteste leur permanence.

L'abîme des finances estleTartare oii le despotisme espère nous précipiter; la nation commence à le sentir et Paris à s'écrier. Voilà le second principe de mouvement et celui qui peut nous sauver, s'il se fait bien à temps! C'est encore Paris seul qui soit capable de ce vigoureux élan; il faut (|ue sa réclamation puissante, send)lable à la voix du Créateur, fasse sortir la lumière du sein du chaos, force l'Assemblée de déchirer le \oile qui cache l'iniipiité des m> stères LETTnes uc viumc noLi>u. — ii. <)

iMrntNtnii: >AnuMi.c.

financiers, l'oblige à user de la responsabilité des ministres et à faire un éclatant exemple du plus infâme tartuffe qui se soit joué de la confiance d'une nation généreuse et trop enthousiaste. Sans celte nouvelle révolution, la guerre civile me paraît inévitable, ses déchirements morcelleront l'empire, et l'œil humain ne peut plus prévoir les événements qui devront en résulter.

On parle de préparatifs en Savoie, cela s'est déjà murmuré plusieurs fois; mais admirez avec quelle justesse nos ennemis jugent certaines choses : dans l'extrait du mémoire de Bonne-Savardin'", on compte gagner aisément Lyon aux princes en lui accordant quelques privilèges pour son commerce. Il n'y a véritablement dans cette ville que l'esprit du gain, et, comme le lui a justement appliqué notre ami, d'après Montesquieu, dam les pays où règne l'esprit de commerce, on. trafique de toutes les actions humaines, de toutes les vertus mm-ales.

Le peuple seul, avec des lumières, eût eu des intentions é({uitables, parce que, ainsi qu'il faut toujours le répéter, son intérêt est nécessairement juste, puisqu'il est l'intérêt général. Mais, après l'avoir opprimé, on a négligé de l'instruire et de le soulager; on l'a evcité par une conduite artificieuse : il s'est enflammé, emporté; il est deveim coupable. Et l'on triomphe des torts qu'on lui a fait avoir! Je vous le confesse, l'histoire de Lyon me navre le cœur.

Il me semble évident qu'avec de la sagesse et de l'activité on aurait prévenu les excès de ce peuple malheureux; je crois vous l'avoir déjà mandé. Mais ([u'on ne perde jamais de vue ces deux points : l'aristocratie lyonnaise n'a jamais ambitionné que de pouvoir accuser le peuple de factions et d'être autorisée à faire garder la ville par des troupes réglées; elle est parvenue à voir le peuple, irrité par une suite de négligences ou de manœuvres, oublier les voies légales et recourir à la violence ; dès lors, rem|)loi de la force est devenu nécessaire et juste.

Donc Lyon est ou sera bientôt perdu pour la Révolution, à moins que celle-ci ne devienne si bien assurée, si triomphante, que son ascendant agisse

'■' Le comte d'Artois, réfugié ù Turin, onfernié à Pieri'e-Scize, d'où on le transféra

correspondait avec Paris j)onr faire évader ;i Paris dans la jirison de l'Abbaye. 11 s'en

Louis XVI , qui se serait rendu h Lyon , où évada le 1 3 juillet , tut repris à Ghâions-siu--

une armée sarde de 96,000 hommes serait Marne le 98 , et ramené d'aboifl à l'Abbaye,

venue l'assister. Le capitaine de Bonne-Sa- puis au Cliâteiet: puis, après plus d'une

vardin, agent de cette correspondance, avait année de détention , acquitté par la Haule-

été arrêté au Pont-<le-Beauvoisin , à son re- Cour d'Orléans (septembre 1791). — Voir

tour de Turin, le 1" mai 1790, porteur de Tueley, I, i384-i445; Tourneux.p. laai

papiers compromettants, conduit à Lyon, et suiv.

ANNEE 17î)0. 131

irrésistiblement sur toutes les parties de la France. Quelle bizarrerie a jeté deux êtres, amis de la justice et de l'égalité, dans le Heu du royaume le plus infecté di's idées et des vices de l'esclavage et de la tyrannie? Vos r«''flexions sur ce que la municipalité et les députés de Lyon eussent dû faire me semblent parfaitement justes; ce sont précisément les mêmes que j'ai faites à Brissot. li est très vrai qu'il vaut mieux que ce soit un autre que lui qui publie celles de ce genre; encore faut-il convenir qu'en ce moment de fermentation on n'ose pas trop relever les torts des gens en place, [tour ne pas exciter un nouvel incendie.

Le peuple ne voulait absoliunent point de troupes; il a fait feu sur elles à [)lusieurs fois, sans qu'elles ripostassent : et voilà véritablement sa faute majeure, l'acle qui marque la révolte. Avant qu'elles arrivassent, il avait appendu à un rocher d'un faubourg un drapeau noir, avec la devise: Vaincre ou mourir ! La vue du canon a rappelé l'ordre. Au reste, ces faits ne sont à reprocher qu'à un seul quartier, l'un des plu.s peuplés de pauvres gens qui, par l'abandon d'un seul jour de leur travail, se donnent pour ainsi dire le besoin de se révolter.

J'ai peur que vous ne puissiez me lire; le jour baisse pour moi, la plume est trop lente à rendre les communications de l'esprit et le doux abandon du cœur.

Adieu , notre bon ami.

Je désirerais un exemplaire de la Déclaration des droits, décrétée par TAssem- [blée; je ne l'ai que morcelée dans les journaux.

\ BOSC, [k PARIS ''^]

.3i juillet 1790, — [du Clos].

Et VOUS, bon ami, qui servez si bien les coniinnnicalions d'un sen- Uiment que vous méritez de parta^jer à tant de titres, je vous écris peu, , parce que je vous réimis avec les autres. Si vous avez le temps de jeter (un couj) d'œil sur les ci-jointes, vous y prendrez l'idée de notre si- [tuation d'esprit relativement aux affaires du jour; mais, dans tous les [cas, veuillez leur faire suivre leur destination avec célérité.

'"' Culiectioii \lfr<'il Morrisoii, g folios. Dans un coin, h ffatich(>, il y a : f M. BosC".

Vous garderez une brocluire''' pour vous, ou vous en ]>ren(Ji'cz plusieurs, comme vous le jugerez bon, et vous nous direz s'il serait utile de vous en expédier quelques autres.

L'intérêt sans doute est très local, et ce n'est que par approximation que cela peut fixer l'attention de quelques personnes à qui notre ami ne serait pas tout à fait inconnu ou qui auraient été prévenues contre lui.

L'état des aflaires me semble bien critique; les nouvelles en deviennent d'autant plus intéressantes; vous ne nous en laisserez pas cbômer, lorsque les amis seront rendus à l'ermitage? Que n'êtes-vous de la partie!

Notre ami ré])ondra l'un de ces jours à la lettre du frère ('J; il le ferait avec plus d'empressement s'il avait à lui mander des choses qui correspondissent mieux à ses vues. Mais i° nous n'avons ici que des toiles très communes; 2° ce moment de crise est d'un tel effet sur le commerce, qu'on ne saurait plus mal choisir pour un établissement du genre.

Adieu, nous vous embrassons cordialement.

Envoyez à Brissot un exemplaire.

À M. H. BANCAL, [À PARIS''

Mercredi, 7 heures du soir, A août 1790, — de Ljon.

Je rentre chez moi, contre vent et marée, parce que je veux prendre un moment pour vous écrire d'ici, que je n'en aurais pas le loisir demain matin et que je veux partir vendredi de bonne heure. J'ai quitté aujourd'hui au soleil levant ma solitude et mon ami. Comme il faisait bon dans les bois, doucement

''' C'est la brocliiire Au.rninin de In vérité. fol. •35-99. E» mai'jfp : "Rëp. niercrwli 1 1 ■".

— Voir lettre 366. Madame Roland a écrit rr3 aoùtn. Mais lo

''' Le frère, ici, désigne non pas Ijan- 3 août 1790 tombe un mardi. D"aulre |virl,

tlienas, mais le frère de Bosc, Joseph d'Aiilic. comme on voit par sa lettre qu'elle est du

'■''' Lellrea à IhtHcal , p. 'i-i: — ms. 953i, mercredi, nous avons rétabli la date du 4.

abnndonnf'e aux impressions de la nature à son réveil! Qu'elle est riche et bienfaisante, celle nature aimable, pour ceux qui savent la sentir! Comme il est aisé d'être heureux quand on a conservé la faculté de la goûter! Quel est l'insensé qui peut espérer le bonheur loin d'elle et de son propre cœur? J'ai beaucoup songé à vous, j'ai repassé sur une partie du chemin que nous avons fait ensemble

Vous êtes appelé à connaître tout ce qu'il y a de félicité en ce monde, car vous sentez le prix de la vertu : il n'y a rien au delà! Mais ce n'est point de cela que je voulais vous parler.

Arrivée sur les bords de la Saône, j'ai quitté mon cheval, contre mon usage, parce que mon ami m'avait témoigné quelque répugnance à ce que je traversasse ainsi la ville dans celle circonstance; j'ai pris un bateau et je suis arrivée dans le voisinage de mon quartier.

Vous dirai-je tous les contes que l'on a faits sur mon digne ami et sur moi? Sur lui, je le conçois : il est homme public et patriote; il joint à l'énergie une raideur, une inflexibilité salutaires peut-être, mais qui ne réussissent pas toujours, parce qu'elles irritent et révoltent toutes les passions et tous les inlérêls. Sur moi, je ne sais comment, car mon visage est aussi inconnu ici que Thucydide voulait que le fût, en Grèce, celui d'une femme honnête. Je ne vous entretiendrai point de ces sottises, qui vous feraient sauter aux nues ou rire à gorge déployée. Ce n'est le temps ni de se fAcher pour si peu , ni de se divertir de semblables balivernes; et que sais-je quelle idée vous viendrait à l'esprit, si vous appreniez que le coumiandant de notre garde nationale'" a manqué à son devoir tel jour, parce qu'il était à mes genoux, quoicpie je ne l'aie jamais vu chez moi et que ce jour-là je fusse à sept lieues de lui? Il fut un temps oîi je serais -morte de douleur en apprenant qu'on parlait mal de moi; mais ces extravagances sont si loin de ma région , que je ne saurais en être ni indignée ni chatouillée; c'est d'un autre monde, où je ne suis pour rien.

J'ai vu l'efFrayant drapeau rouge, suspendu à l'Hôtel commun, dont les entrées élaient gardées par des dragons et des Suisses; mon cœur s'est serré à cet aspect, j'ai gémi sur le. peuple abusé; j'ai anathématisé les indignes administrateurs qui se gardent bien de prévenir ces excès, pour avoir le droit de les réprimer. Après avoir vu mille gens faibles ou mal instruits, ou pis encore,

"' Dervieii du Mliars, liaroii de Varay, nack de Lijim de 1789.) — Il ne mourut seifriipiir df Suiiil-J<'jm-lo-\ ipu\ pI Jujuriciix (|iiVn iSSy. (daliilo/pip Jeu l.i/niiiiiiiii iliif:if'i PII lUiffpy. (Voir Waiil, ji. ujO, pi Alinn- de mémoire.)

j'ai enfin rencontré un jeune médecin, éclairé comme on l'est dans son état, sensible, généreux et franc comme on l'est à vingt-cinq ans, avec une àme ardente et un esprit juste'". Deux heures de sa conversation, toute consacrée aux affaires et à la patrie, m'ont mieux mise au fait de l'état des choses que les propos divers d'une foule de personnes.

Deux choses sont évidentes : c'est que les troubles de cette ville sont l'eftet d'un projet de contre-révolution, le commencement de son exécution, et que la municipalité l'a favorisé par sa conduite.

Le parti ministériel avait dessein d'établir à Lyon 10,000 hommes de troupes réglées, choisies à dessein, pour tout contenir et seconder les invasions étrangères. Il n'y avait qu'un moyen de les y placer, c'était de les y rendre nécessaires et d'exciter pour cela une révolte dans le peuple. Celui-ci était aisé à soulever : il n'y avait qu'à lui représenter sa misère, causée en partie par l'énormité des octrois contre lesquels il s'indignait ou dont il gémissait depuis longtemps.

Des émissaires sont répandus en conséquence ; toute la canaille gagée à Nîmes pour son saccage '2' s'est trouvée transportée dans cette ville; faufilée dans les cabarets avec les pauvres ouvriers, elle les induit à s'insurger; on s'attroupe, on se porte sur les ports en face de l'Hôtel commun et l'on demande la destruction des barrièi-es. Reiuanjuez deux choses : la première, c'est que, lors de cette demande tumultueuse, renouvelée après l'assemblée des sections convoquée par la municipalité pour délibérer sur cette question , il n'y avait pas plus de quatre cents personnes, à chaque fois, qui faisaient entendre leurs clameurs et se trouvaient réunies sur cette place, de manière que les soins et la vigueur de la garde nationale auraient sulfi pour les dissiper. Mais la municipaHté ne les requit point et eut l'air de se laisser mettre le pied sur la gorge. La seconde, c'est que, dans le Conseil de la commune, ou plutôt dans la salle oii il se tenait alors , on avait laissé pénétrer beaucoup de ces gens sans aveu , vrais brigands étrangers, reconnaissables au premier coup d'œil, qui se per-

''' Nous n'avons pu trouver quel dtait Etienne comme président de l'Assemblée,

ce jeune médecin. puis les décrets de mars et d'avril , relatifs

'*' Il y avait eu à Nîmes, les i.3-i5 juin aux biens du clergé. (Voir dans la Rérolu-

j)récédents, une sanglante émeute suscitée lion française de 1898 les articles très do-

par le parti royaliste et catbolique, qui était cunienlés qu'a publiés M. Armand Lods sur

maître de la munici))alité, et qu'avaient Rahnul de Snint-lùlennc et sa corresp

exaspéré d'abord l'élection de Rabaul-Saint- dimce.)

melfaicnt de criailler parce qu'il n'y avait nulle police, nul moyen de maintenir ou de rappeler l'ordre. Puis tous nos mafjistrats de dire: r^ Voilà ce que c'est que la publicité et l'obligation qu'on a à M. Blot, qui l'a tant prècbée! On nous a forcés, t^

Ce n'est pas tout; mais vous savez ce qui a suivi ces premiers jours: cette contradiction de la déclaration solennelle d'une abolition des droits, puis la subite alHche du décret (jui ordonne la continuité de leur perception'".

Je viens au lundi 26'-'. Rien n'avait été rétabli, la fermentation subsistait, et cependant aucune précaution extraordinaire n'était prise. Aussi quelques centaines de révoltés vinrent-ils envahir la Maison commune et s'en emparèrentils avec facilité, tandis que d'autres se portaient, d'une part au Gi'enier à poudre, de l'autre à l'Arsenal. Le particulier qui commandait à ce dernier poste envoie demander aussitôt la permission de charger des canons pour faire montre de vigoureuse résistance; le maire répond qu'il n'est pas nécessaire; le capitaine, outré, pnH à être forcé, agit contre l'ordre, sort les canons, les charge, et la multitude est dissipée par cette seule annonce de fermeté. Une partie des gardes nationales pénètre, par les derrières, dans la Maison commune et en chasse aisément ceux qui y avaient pénétré.

Plusieurs maisons étaient, dès le matin, marquées à la craie pour le pillage; c'étaient celles des plus riches commerçants ou de ceux soupçonnés pour avoir le plus d'argent. On eût dû, dès ce moment, appeler les Suisses pour doubler les postes et soutenir la garde nationale; ils ne furent invités que le soir ou au milieu du jour à sortir de leurs casernes pour s'emparer du magasin à poudre, et c'est à l'instant qu'ils se rendaiehf à ce poste, avec partie de la garde nationale, que tout un quartier tira sur eux des coups de fusil qui eussent fait beaucoup de victimes, si les gens qui les tiraient, heureusement peu au fait, n'eussent visé de manière que leurs balles allaient frapper les baïonnettes des braves gens qu'ils voulaient immoler.

'■' Les décrets (les 1 3 et 17 juillet. autoffrapbes (ms. <)5o4, fol. 9.5-39) prouve

'*' L'éditeur de 1 83ô dit en cet endroit : son erreur. Le folio 26 se termine par : wleur

<f Celle lettre se trouve interrompue ici . . . •'. |)erceptionii . et le folio «7 commence par :

II se trompe, et, sans s'en douter, il donne fje viens au lundi aC^i. D'ailleurs, à défaut

lui-même , trente-deux pages plus loin , la des autographes , le seul rapprochement des

suite de la lettre (p. 69-75), sous la ru- deux fragments séparés arbitrairement par

brique de "Lundy, ^{yv. comme s'il s'agis- l'éditeur de i835 suffirait h prouver leur

sait d'une letli'e distincte. Mais l'examen des continuité.

Le Ifndpmain mardi 9.-j, dès \o matin, soixante lionimns des gardes nationales d'Ec(juevilly"', tout près de l^yon, se rendent à ses portes et, avant d'entrer, envoient deux des leurs pour offrir leur secours à la munici[)alilé; elle les remercie comme inutiles, et ces bonnes gens, bien dressés, en uniformes, qui avaient quitté leurs travaux des champs pour voler au secours de la ville, retournent chez eux moins précipitamment qu'ils n'en étaient venus. Dans le même jour, deux cents hommes ici., de Neuville!"^', se mettent en marche pour la même cause, députent et sont également remerciés. Enfin un nombre égal ou supérieur, de Trévoux ,et autres petites villes circonvoisines, fait faire les mêmes offres et est également remercié.

Il est clair, cependant, qu'avec ces forces nationales et volontaires on contenait tout dans l'ordre et on pouvait même travailler à l'exécution des décrets en rétablissant les barrières.

Enfin des gardes nationales de Vienne arrivent avec un détachement de dragons; celles de divers lieux sur la route se joignent à elles; elles ne s'.imusent point à députer, elles arrivent enseignes déployées, tambour battant, comme dans une ville rebelle, et elles campent, sans demander de logements, ne s'offrant que pour renforcer et soutenir le service des divers postes. Il fallut bien les recevoir et finir par les loger.

L'exactitude de leur service est une leçon vivante pour nos pleutres Lyonnais. La municipalité vient d'en congédier une partie; mais toutes celles qui sont de Vienne ont déclaré qu'elles demeureraient jusqu'au rétablissement de la paix, et les dragons venus avec elles ont dit qu'ils ne les quitteraient pas. Voilà tout le renfort extraordinaire de ce moment; il suffit pour garder les postes, il est trop faible pour protéger le rétablissement des barrières. Aussi ne payel-on toujours rien aux entrées; on attend, pour percevoir les droits, l'arrivée très prochaine d'environ quatre mille hommes d'infanterie : le régiment de Monsieur, celui de la Marine, Lamark allemand et un régiment suisse; plus environ six cents chasseurs de Bourgogne et des Ariennes.

Il y a dans les esprits une fermentation terrible. Quatre quartiers viennent de protester contre le désarmement qui a été fait de celui de Bourg-Neuf qui avait tiré sur les troupes; ils demandent le renvoi des troupes, qu'on ôte le drapeau rouge, et je ne sais quoi encore.

<"' EcuHy, gros bourg à 5 kilomètres de Lyon. — ''' Neiiville-snr-SaAne, appelé alors Neuville-l'Archevèque, à la kilomètres île Lyon.

Mon ami. la contre-révolution est commencée ici; c'est un pays perdu; il est incinal)le. Il n'y a que la constance et la vigueur de la Révolution dans foule la France qui pourra le contraindre et définitivement le ramener un jour. Mais l'objet des ministres, du parti dominant et du plus grand nombre des membres de la municipalité, est de pousser le peuple ou de le laisser exciter, pour être autorisés à déployer la force, à réunir ici beaucoup de troupes et à s'y faire un point d'appui pour soutenir les mécontents et favoriser l'invasion des étrangers. Voilà le mot de l'énigme. Il est inutile d'en chercher un autre, et je l'avais trop bien deviné! Cependant l'Assemblée nationale décrète des remerciements à celte municipalité. Juste ciel ! Bientôt elle votera des honneurs à ses bourreaux.

La chose publique a probablement perdu, et mon ami beaucoup gagné à son absence dans ce moment; sa droiture et sa vigueur eussent pu déconcerter beaucoup de longueurs pnîméditées et de desseins peners; mais assurément on n'eût rien négligé pour lui faire un mauvais parti, et cela eût été facile. Maintenant, il n'a rien de mieux à faire que de se tenir où il est; ses efforts seraient vains; il serait seul contre tous. Je saisirai de la vérité ce que je pourrai, et vous en citerez pour le mieux. Ce ne .sont pas tels et tels journaux (pi'il faut faire parler, ce sont les comités de recherches qu'il serait bon de prévenir. II y a ici si peu de patriotes et leurs ennemis sont si ardentes, qu'ils risquent tout à se montrer. Une chose qui vous fera plaisir, c'est que, dans une assemblée tenue à Bourgoing, on a fait le projet de former un camp d'observation, composé de députés des gardes nationales de tout le Uauphiné; ce camp aura pour objet de veiller sur les frontières de Savoie et de prévenir l'invasion ([u'on attend. Le projet n'est pas encore arrêté; mais on espère son exécution du patriotisme des Dauphinois. On nous promet des Bretons sous quinzaine. Comme il aurait été facile à notre municipalité, avec le seul secours des gardes nationales, de rétablir l'ordre et de prévenir les malheurs qui nous menacent! Mais on veut des troupes réglées, et surtout des Allemands.

Mon cœur .saigne de tout ce «[ue je prévois! Si mon ami risquait moins, ou que je pusse exister sans lui, je me tiendrais ici aux aguets pour révéler impitoyablement tout ce que j'apercevrais de perfide. Je n'ai pas de vos nouvelles depuis samedi, je n'en aurai, s'il y en a, qu'au bout de la huitaine, puisque je ne serai de retour au colombier (pie vendiedi.

Adieu; puissiez-vous me lire! Mais je ne sais pas écrire doucement quand je pense vite, et je griffonne comme un chat. Mille choses ù nos amis; je n'ose

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