AU MINISTRE DE L'INTÉRIEUR
8 juin 1793, — [de l'Abbaye].
Je sais que vous avez fait l'envoi de mes réclamations au Corps législatif'^'; ma lettre n'a pas été lue : vos devoirs sont-ils remplis pour l'avoir adressée à ma prière ? J'ai été arrêtée sans déduction de motif, je suis détenue depuis huit jours; je n'ai pas été interrogée. C'est à vous, homme public, lorsque vous n'avez pu préserver l'innocence de l'oppression, à vous efforcer de l'en déUvrer.
Vous êtes plus intéressé que moi peut-être au soin que je vous invite à prendre; je ne suis pas la seule victime de la prévention ou de l'envie, et leurs poursuites actuelles contre tout ce qui présente la réunion du caractère au talent, à la vertu, rend honorable la persécution dont je suis l'objet; je la dois à mes liens avec l'homme vénérable que la postérité vengera. Mais vous,
'■' Madame Roland avait d'abord écrit : ''' Bosc, I, 29; Faugère, I, i5. — Ms.
ffMais vous, placé entre la loi et le dëslion- des Mémoires, fol. s 8 v°.
neur, il faut quitter votre place ou la rem- ''' C'est par Chamj)agrieux , resté chef
plir, ou avouer l'infamie dont la postérité de division à l'Intérieur sous Garât comme
couvrira la faiblesse de vos pareils. 1 Sur le il l'avait été sous Roland, et qui n'en venait
conseil de Graadpré , l'inspecteur des prisons pas moins visiter assidûment la prisonnière ,
qui s'intéressait à elle , elle adoucit ce pas- qu'elle était informée des timides démarches
sage {Mém., I, 46-45). tentées par Garât en sa faveur.
maintenant au gouvernail, vous n'échapperiez point au reproche de l'abandonner aux flots , si vous ne saviez le diriger d'une main ferme , et à la honte d'y être demeuré sans pouvoir le maintenir.
Les factions passent, la justice seule demeure; et de tous les défauts de l'homme en place, la faiblesse est celui qu'on lui pardonne le moins, parce qu'elle est la source des plus grands désordres, surtout dans les temps d'orage.
Je n'ai pas besoin de rien ajouter à ces réflexions si elles vous parviennent à temps pour vous et pour moi-même, ni d'en presser l'application à ce qui me concerne , car rien ne peut suppléer la volonté et le courage.
Al] DÉPUTÉ DULAURE,
AUTEUR DU THERMOMÈTRE DV JOVR^^K Le 9 juin an second de la République [1793], — de la prison de l'Abbaye.
Si quelque chose pouvait étonner encore l'innocence lorsqu'elle se trouve déjà sous le joug de l'oppression, je vous dirais, citoyen, que je viens de lire avec la plus grande surprise les absurdités consignées dans votre numéro du jour, sous le titre A^ Interrogatoire de Philippe d'Orléans, que le hasard m'a fait tomber entre les mains. Il serait fort étrange, si l'expérience n'avait prouvé
'"' B08C, I, 3a; Faugère, I, 49; — Ms. des Mémoires, fol. 3a;iiis. gSSS, foi. 990- •391, copie. A cette copie, faite sur l'original avec un soin particulier, sont jointes dos annotations intdressantes de Dulaui-e, que nous reproduisons.
Il est probable que c'est Dulaure, dont Bosc dcmeiu-a toujoiu^ l'ami , qui lui donna celte pièce pour son édition de lygS; de Bosc elle aurait passé à Barrière, et de là dans les ventes, où nous la voyons figurer d(îs 1880 (tt° il 3 de la vente faite par J. Cliaravay, le 5 février i85o et jours sui- \ants, collection Amant, l'acteur).
Voir Mémoires, I , ig : irJ'écrivis à Dulaure , rédacteur du Thermomètre du jour, honmie estimable, que j'ai vu jusqu'au moment où la Montagne le séduisiti. Et en note : "•J'ai appris depuis que les derniers excès de la Montagne l'avaient éclaù-é et ramené «.
Nous avons mai-qué, dans Y Avertissement de l'année 1792, l'origine des rapports de Dulaure avec les Roland. On va voir qu'en juin 1793 il fut un de leurs rares fidèles. Oublié dans la proscription du 3 octobre suivant, il fut décrété d'accusation le ao octobre, mais il avait déjà pu fuir.
que c'est seulement bien audacieux, que les personnes qui, les premières, ont craint, dénoncé, poursuivi une faction d'Orléans, soient présentées comme l'ayant formée elles-mêmes.
Le temps éclairera sans doute ces mystères d'iniquité; mais en attendant sa justice, qui peut être lente au milieu d'une si effroyable corruption, la vôtre me paraît obligée à publier, en même temps que les questions d'un interrogatoire , propres à semer des soupçons , les réponses qui doivent y avoir été faites, et pouvoir servir à les faire apprécier *''.
Cette justice est d'autant plus rigoureuse que la calomnie et la persécution s'attachent aux pas des personnes nommées dans ces questions; qu'elles sont, pour la plupart, dans les liens d'un décret arraché par l'audace et la prévention à la faiblesse et à l'erreur. Je suis moi-même détenue depuis huit jours, en vertu d'un mandat qui ne porte aucun motif d'arrestation'^'; je n'ai pas été interrogée; je n'ai pu faire entendre mes plaintes à la Convention; et lorsqu'on est parvenu à lui annoncer qu'elles avaient été soustraites, on l'a fait passer à l'ordre du jour, sous prétexte que cela ne la regardait point'''. Quoi donc! des autorités nouvelles agissent arbitrairement , les autorités constituées se taisent devant elles, et les injustices qu'elles commettent ne doivent pas être représentées à la Convention ! Ce n'est point au Corps législatif qu'il faut adresser ses réclamations, lorsqu'il ne reste plus que lui à qui les faire! Et l'on s'intéresse aux détenus par ordre du tribunal de Marseille'*', et moi, détenue ici par un Comité révolutionnaire, je n'ai plus de droits! — Et la Commune fait répéter dans les journaux que les prisons de Paris ne renferment que des assassins, des voleurs et des contre-révolutionnaires! — Citoyen ! je vous ai connu, je
'■' Dulaure a écrit en note : rrLa citoyenne Roland aui-ait dû penser qu'il ne m'dtait pas permis de rien changer à l'interrogatoire de Philippe d'Orldans , quelque absurde, quelque incohdrent qu'il me paraisse. i
'^> Ici Dulaure a écrit en marge, puis bilTd , huit ou dix lignes racontant l'arrestalion de Madame Roland; c'est presque mot à mot ce qu'elle écrivait dans ses Mémoires à ce moment-là (I, a3); il est donc probable qu'elle lui avait fait passer une note.
''' Voir Moniteur du 8 juin, séance du
7 : rrDuperret : itll y a plusieurs jours qiie rrle ministre de l'Intérieur a fait passer à ffla Convention les réclamations d'une cifftoyenne enlevée de vive force de son asile tret transférée dans les prisons de l'Abbaye. rrMais la lettre n'a pas été lue. Cette périt sonne est la citoyenne Roland {On murttmure)r>. — On observe que cet objet n'est pas du ressort de la Convention. — L'Assemblée passe à l'ordre du jour, r
t'' Ibid. Coilot-d'IIerbois, Thuriot, Legendre avaient protesté contre les arrestations arbitraires faites à Marseille.
vous crois honnête : combien vous gémirez un jour ! . . . Je vous fais passer quelques minutes dont je vous prie de prendre lecture : je vous invite à donner place dans votre journal à la lettre que je n'ai pu faire lire à la Convention'"; vous me devez cette justice, toutes les circonstances le démontrent assez, et si vous pouviez ne le pas sentir, il me serait inutile d'insister.
Roland, née Phlipon.
P. S. Ni Roland ni moi n'avons jamais vu Philippe d'Orléans; je dois ajouter que j'ai toujours entendu les députés nommés dans l'interrogatoire (cité au Thermomètre de ce jour) professer pour ce personnage un mépris semblable à celui qu'il m'inspire, et qu'enfin, si nous nous sommes entretenus à son sujet, c'a été en raisonnant sur les craintes qu'il pouvait inspirer aux amis de la liberté et la nécessité de le faire bannir par cette raison'^*.
[À MADAME GUANDCHAMP, À PARIS'".]
[ Premiers jours de juin 1798, — de l'Abbaye.]
Si je vous appréciais moins, il m'en coûterait beaucoup de vous voir en ce moment. Je crois donc vous donner une preuve non équivoque de mes sentiments en acceptant vos offres, et vous choisissant pour un dépôt qui demande une contiance sans bornes.
'"' Dulaiire, en publiant c«tle lettre, ajoute : frJe donnerai demain la lettre de la citoyenne Roland à la Convention nationale et celle qu'elle adi-esse au ministre de l'Intërieur. 71
'*' C'est, en effet, Buzot qui, au coui-s du procès de Louis XVI, le 16 ddceuibre 179a, soutenu par Louvet et Lanjuinais, mais combattu par une partie de la .Montagne, avait demandé, sans succès d'ailleurs ,
le bannissement de Philippe d'Orldans et de sa famille.
''• Souvenirs de Sophie Grandchanip , vas. 9533, fol. 3o4.
11 y avait alors depuis plusieui-s mois brouille entre les deux amies. Cette Inllre y mit fin. On verra plus loin : 1" que Sophie (irandchamp alla voir plusieurs fois la prisonnière; 2" qu'elle reçut en dépôt une partie des cahiers des Mémoires.
[À GARAT, À paris"'.]
20 juin [1798], à 8 heures du matin, — prison de l'Abbaye.
Quels cris répétés se font entendre?. . . Ce sont ceux d'un colporteur qui annonce la grande colère du père Duchesne contre cette b . . . de Roland qui est à l'Abbaye; la grande conspiration découverte des Rolandistes, Buzotins, Petionistes, Girondins, avec les rebelles de la Vendée, les agents de l'Angleterre. Il faut trouver le vieux Roland pour lui faire subir la peine de ses crimes; il faut se mettre après sa femme pour lui tirer les verres (»ic) du nez sur son ce. de mari. Là, déluge de sales épithètes, répétitions aflectées que je suis à l'Abbaye, provocation à me maltraiter. C'est sous ma fenêtre que le crieur répète ses invitations au peuple du marché.
Ainsi, l'on insulte à l'innocence après l'avoir opprimée; on excite à l'immoler; c'est effectivement tout ce qu'il reste à faire. Et i'auleur de ces infâmes écrits fut soutenu, protégé, défendu par Garât, lorsque de pareils excès contre la Convention l'avaient fait arrêter par l'ordre d'une commission des représentants du peuple'^'.
Garât! je te rapporte cette insulte; c'est à ta lâcheté cpie je la dois; et s'il arrive pis encore, c'est sur ta tête que j'en appelle la vengeance des cieux,
''' Cette lettre, à laquelle Champagneux p. a5-26 (i864), — et cependant il donfait allusion {Disc, prélim., p. xlu), a été liait le fac-similé en regard de son texte! publiée pour la première fois, en 1828, -'- puis dans son édition des Mémoires de dansles Mémoires de Buzot, p. 107; Sainte- Buiol, p. 81 (1866), tandis que M. Fau- Beuve (/niro(/«c(!on aux Lettres à Bancal, gère (Méw., 1, 200) reproduisait le texte de p. XLii) en cita quelques lignes. 1828.
La copie autographe que Madame Roland Nous avons coUationné sur l'autographe
envoya à Buzol (comme on le verra par la de la Bibliothèque.
lettre suivante) s'est retrouvée avec les pa- L'article d'Hébert que Madame Roland
piers saisis à Saint-Emilion en juin 1794, avait entendu crier sous les fenêtres de sa
vendus au libraire France en i863, cédés prison est au n° 2/18 du Père Duchesne (cité
par lui à l'édileui' Pion, et finalement ache- par Dauban, Etude, ccviu-ccx). lés par la Bibliothèque nationale (ms. n. A. '^' Dans la séance du 27 mai 1793,
fr. , n° 1780). C'est ce texte qu'a reprodnit Garât était intervenu pour défendre Hébert
(inexactement, d'ailleurs) M. Daul)an, d'à- arrêté sur l'ordre de la commission des
bord dans son Etude sur Madame Bolarnl, Douze.
Le brigand qui persécute, l'homme exalté qui injurie, le peuple trompé qui assassine, suivent leur inslinct et font leur métier; mais l'homme en place qui les tolère, sous quelque prétexte que ce soit, est à jamais déshonoré.
Fais maintenant de beaux écrits, explique en philosophe les causes des événements, les passions, les erreurs qui les ont accompagnés, la postérité dira toujours : // fortifia le paru qui avilit la rpprc'xentation nationale, il invita la Convention à plier devant une poignée d'anarchistes; il prêta secours et appui à une commune usurpatrice, qui méconnut l'autorité législative el proscrivit la vertu.
Va! je sais ce que précèdent ordinairement ces provocations outrageantes. Que m'importe ! depuis longtemps je suis prête. Dans tous les cas, reçois cet adieu, que j'envoie comme le vautour ronger ton cœur.
[À BUZOT, À CAEiS'"'.]
39 juin [1798], — de l'Abbaye.
Combien je les relis '^'! Je les presse sur mon cœur, je les couvre de mes baisers; je n'espérais plus d'en recevoir! . . . J'ai fait inutilement chercher des nouvelles de Mad. Ch.'^'; j'avais écrit une fois à M. Le Tellier, à E.'**,pour que tu eusses de moi un signe de vie; mais la poste est violée; je ne voulus rien t'adresser, persuadée que ton nom ferait intercepter la lettre et que je
''' Publié, avec fac-similé , par IW. Dauban {Etude sur Madame lioland, i864, p. 16-28). - — Bibl. nat. , ins. n. A. fr. ,
'*' I^s lollres que IJiizot , qui avait quitté Paris le 2 juin, lui avait écrites de Caen le 1 5 et le 17 juin , en les faisant passer par de Perret, qui les avait remises à Petion, lequel les avait confiées à M"" Goussard, qui [lanint jusqu'à la prisonnière. — Cf. Méiii., 1, ao3-9o/4. — Nous allons parler plus loin de M"" (ioussard.
''') M"" Chollet. L'amie de Louvet, Marguerite Dcnuelle, mariée à un sieur Chollet ,
LETTRES De MADAME nOLAND. 11.
avait divorcé avec lui en septembre ou octobre 1792; Louvet et elle allaient quitter Paris le a 4 juin [Mém. de Louvet, éd. Aulard, I, 101), pour se réfugier à Evreux, puis à Caen. Nous la retrouverons plus loin.
'*' A Evreux. • — • L'ami d'enfance de Bu- 7-ot, Jérôme Le Tellier, qui avait été le premier maire constitutionnel d'Evreux, était le confident du secret de Madame Roland et de Buzot, et le dépositaire des papiers intimes de celui-ci. Mis en arrestation le 3o septembre 1 798, il se tua dans sa prison le 3 janvier 1794.
iHPBiueRiE SATiutir.r.
t'aurais compromis. Je suis venue ici, fière et tranquille, formant des vœux et gardant encore quelque espoir pour les défenseurs de la Liberté. Lorsque j'ai appris le décret d'arrestation contre les Vingt-deux, je me suis écriée : Mon pays est perdu ! — J'ai été dans les plus cruelles angoisses jusqu'à ce que j'aie été assurée de ton évasion'"'; elles ont été renouvelées par le décret d'accusation qui te concerne'^'; ils devaient bien cette atrocité à ton courage! Mais dès que je t'ai su au Calvados, j'ai repris ma tranquillité. Continue, mon ami, tes généreux efforts; Brutus désespéra trop tôt du salut de Rome aux champs de Philippes. Tant qu'un républicain respire, (]u'il a sa liberté, qu'il garde son énergie, il doit, il peut être utile. Le Midi t'offre, dans tous les cas, un refuge; il sera l'asile des gens de bien. C'est là, si les dangers s'accumulent autour de toi, qu'il faut tourner tes regards et porter tes pas; c'est là que tu devras vivre, car tu pourras y servir tes semblables, y exercer des vertus.
Quant à moi, je saurai attendre paisiblement le retour du règne de la justice ou subir les derniers excès de la tyrannie, de manière à ce que mon exemple ne soit pas non plus inutile. Si j'ai craint quelque chose, c'est que tu fisses pour moi d'imprudentes tentatives. Mon ami ! c'est en sauvant ton pays que tu peux faire mon salut, et je ne voudrais pas de celui-ci aux dépens de l'autre; mais j'expirerais satisfaite en te sachant servir efficacement la patrie. Mort, tourments, douleur, ne sont rien pour moi, je puis tout défier. Va, je vivrai jusqu'à ma dernière heure sans perdre un seul instant dans le trouble d'indignes agitations.
Au reste, quelle que soit leur fureur, ils ont encore une sorte de honte; mon mandat d'arrêt n'est point motivé; ils m'ont mise au secret verbalement, mais ils n'ont osé écrire les ordres rigoureux qu'ils ont donnés de bouche. Je dois à l'humanité de mes gardiens des facilités que je cache pour ne pas les compromettre; mais les bons procédés lient plus étroitement que des chaînes de fer, et je pourrais me sauver que je ne le voudrais point , pour ne pas perdre l'honnête concierge'^' qui emploie tous ses soins à adoucir ma captivité. Beaucoup de personnes sont dans l'erreur à mon sujet et me croient à la Conciergerie. Le fait est que , le lendemain de mon arrivée ici, il est sorti de ce lieu pour être transférée à l'autre une femme de mon nom ; j'habite la chambre
'"' Buzot était arrivé le 4 juin à Evreux, ''' Ijavacquerie , ou plus exactement De-
qu'il avait insurgé contre la Convention. lavacquerie (Tueley, IV, passim); snr ses
''' Lo décret d'accusation contre Bnzol égards pour la prisonnière, voir 1rs Mc-
est du 1 3 juin. moires, I, a6, ao5.
et le lit qu'elle occupait avant moi; je l'ai entrevue à son départ. Mon bon Plutarque, dont j'amuse mes loisirs, ne manquerait pas de trouver là des présages. C'était Angélique Desilles, femme de Roland de La Fauchaie, sœur de celui qui mourut glorieusement à Nancy, et qui a péri avant-hier sur l'échafaud, à vingt-quatre ans, avec un grand courage: son défenseur officieux est hors de lui-même et jure de l'innocence de cette victime, dont la figure douce et heureuse annonçait une belle âme'''. J'ai employé mes premières jom'nées à écrire quelques notes qui feront plaisir un jour ; je les ai mises en bonnes mains et je te le ferai savoir, afin que, dans tous les cas, elles ne te demeurent point étrangères. J'ai mon Thompson (il m'est cher à plus d'un titre), Shaftsbui-y, un dictionnaire anglais, Tacite et Plutarque'^'; je mène ici la vieque je menais dans mon cabinet chez moi, à l'ilôlel et ailleurs; il n'y a pas grande différence. J'y aurais fait venir un instrument si je n'eusse craint le scandale; j'habite une pièce d'environ dix pieds en carré'; là, derrière les grilles et les verrous, je jouis de l'indépendance de la pensée, j'appelle les objets qui me sont chers, et je suis plus paisible avec ma conscience que mes oppresseurs ne le sont avec leur domination. Croirais-tu que l'hypocrite Pachc m'a fait dire qu'il était fort touché de ma situation : rt Allez lui dire que je ne reçois point cet insultant compliment, j'aime mieux être sa victime que l'objet de ses politesses; elles me déshonoreraient. » Ce fut ma réponse. Tu verras ci-joint comme j'ai écrit à Garai'*'; ce n'était pas la première, maïs c'est bien mon ultimatum. Il n'y a rien à attendre de ces gens-là: il faut les mettre à leur place pour les y montrer à la postérité; c'est tout ce que je prétends faire. Si je n'avais point écrit à la Convention le i" juin, je n'aurais pas pris cette mesure plus tard; j'ai empêché que R[oland] lui adressât rien depuis le a juin'*'. Elle n'est plus Convention pour quiconque a des principes et du caractère; je ne connais point d'autorité à Paris maintenant que je voulusse soUiciter; j'aimerais mieux pourrir dans mes liens que de m'abaisser ainsi. Les tyrans peuvent m'opprimer, mais
''* Angélique - Françoise Desilles, sœur des autres auteurs favoris de Madame Ro-
du hdros de Nancy, épouse de Jean-Roland land. — Sur Tacite, qu'elle lisait dans la
DescloH de la Fonchais, émigré, fat cou- traduction italienne de Davjizanti, voir note
damnée à mort et exécutée le 18 juin, du 1" novembre 1790.
comme complice de la conspiration de Bre- ^'' C'est la lettre précédente,
tagne (Wallon, Trib. révoL, 1, 170-181). ''' La dernière réclamation de Roland,
<*' Cf. sur Shaflesbury (1671-1713). pour obtenir l'apurement de ses comptes,
l'auteur déiste des Ikcherchcn sur la vertu, avait été lue à la séance de la Convention du
les Mcm., I, ai a. Nous avons parlé ailleurs i"juin (voir Monilciir du 3).
àSà
m'avilir? jamais, jamais ! Les scellés sont chez moi sur tous mes effets, linges et hardes, portes et fenêtres ; il n'y a qu'un petit coin de réservé pour mes gens ; la pauvre bonne'" dépérit à vue d'oeil; elle me saigne le cœur, je la fais pourtant rire quelquefois ; mes honnêtes gardiens la laissent entrer de temps en temps. Ils me font aussi, l'après-dîner, passer dans leur chambre qu'ils n'habitent point alors et où j'ai plus d'air que dans la mienne.
Ma fdle a été recueillie par une mère de famille respectable qui s'est empressée de la mettre au nombre de ses enfants, la femme de l'honnête Creuzé- La touche'^'.
Le malheureux R[oland] a été vingt jours en deux asiles*-^', chez des amis tremblants, caché à tous les yeux, plus captif que je ne suis moi-même : j'ai craint pour sa tête et sa santé. Il est maintenant dans ton voisinage ""'. Que cela n'est-il vrai au moral! Je n'ose te dire, et tu es le seul au monde qui puisse l'apprécier, que je n'ai pas été très fâchée d'être arrêtée.
Ils en seront moins furieux, moins ardents contre R[oland], me disais-je; s'ils tentent quelque procès, je saurai le soutenir d'une manière qui sera utile à sa gloire. Il me semblait que je m'acquittais ainsi envers lui d'une indemnité due à ses chagrins ; mais ne vois-tu pas aussi qu'en me trouvant seule , c'est avec toi que je demeure? — Ainsi, par la captivité, je me sacrifie à mon époux, je me conserve à mon ami, et je dois à mes bourreaux de concilier le devoir et l'amour : ne me plains pas!
Les autres admirent mon courage, mais ils ne connaissent pas mes jouissances; toi, qui dois les sentir, conserve-leur tout leur charme par la constance de ton courage.
Cette aimable mad. Goussard'^'! comme j'ai été surprise de voir son doux
'■' Marie-Marguerite Fleiiry. — Voir Mémoires, I, 33, et Appendice T.
'*' Les Creuzé-Latouche demeuraient rue HautefeuiHe, n° 1 1, à deux pas du logis des Roland. — C'est Bosc qui , dès le i " juin , leur avait conduit l'enfant.
''' Nous connaissons un de ces deux asiles ; c'est l'humble maison de Sainte-Radegonde, au milieu de la forêt de Montmorency, que Bancal avait achetée Tannée précédente, et dont Bosc avait l'administration. Il V conduisit Roland dès le i"' juin et l'v
garda plusieurs jours (A. Rey, Le naturaliste Bosc, p. 36). — Nous ne savons rien sur l'autre retraite.
'*' A Rouen , chez les demoiselles Malortie , rue aux Ours. — On voit ici que Roland n'y arriva pas le ai juin, comme le dit Ghampagneux {Disc, prélim., lxxxui).
11 devait y être depuis le 20 au plus lard.
(5) jyjnie Qoussard (voir sur elle Mém., I, 9o3-2oi) était la voisine et l'amie de Petiou. Son mari était un ami d'enfance de Brissot (Mém. de Brissot , 1 , 87-88; IV,
visage, de me sentir pressée dans ses bras, mouillée de ses pleurs, de lui voir tirer de son sein deux lettres de toi ! — Mais je n'ai jamais pu les lire en sa présence, et j'avais l'ingratitude de trouver sa visite longue; elle a voulu emporter un mot de ma main; je ne trouvais pas plus facile de t'écrire sous ses yeux, et je lui en voulais presque de son empressement officieux.
Mon ami, ta lettre du i5''' m'a offert ces mâles accents auxquels je reconnais une âme fière et libre, occupée de grands desseins, supérieure à la destinée, capable des résolutions les plus généreuses, des efforts les plus soutenus; j'ai retrouvé mon ami, j'ai renouvelé tous les sentiments qui me lient à lui. Celle du 1 7 ... , elle est bien triste ! Quelles sombres pensées la terminent! Eh! il s'agit bien de savoir si une femme vivra ou non après toi! 11 est question de conserver ton existence et de la rendre utile à notre patrie ; le reste viendra après!
Je reçois ici les visites d'un homme qui a été placé par R[oland] pour aller dans les prisons s'informer de ce qui s'y passe, épier les abus, recevoir les réclamations et porter le tout au ministre de l'Intérieur'-'.
43 1). CVst gràcft à leur dévoucmont que Pelion, mis eu état d'arrestation chez lui le 3 juin, put s'ëvader le 9 3 et sortir de Paris le aô (voir Mém. de Petion , éd. Dauban, passim).
Une note manuscrite du commencement de ce siècle, conservée à la hiblioliièque de Chartres, et dont nous devons la communication à M. MeHet, archiviste d'Eure-et- Loir, nous permet de réunir sur Goussard et sa femme des renseignements très précis : Alexandre Goussard était né b Dreux, de Jean-Baptiste Goussard, instituteur à Dreux, el d'Elisabeth Trespereau. 11 fut successivement avocat à Paris, éiccti'ur de Paris en 1789, membre de la commune provisoire du 18 septembre (Robiquet, p. 47, 75, 91 4), et déjà attaché à la Chambre des comptes {ibid.), puis commissaire du Roi au tribunal d'Évreux, premier commis-chef de division an ministère des contributions publiques {Alm. tmt. de 1798, p. i35), agent national commissaire
de la comptabilité (Alm. iml. de l'an iv, p. i3i ; M. Dauban, Mém. de Petion, i3i, dit : (rDirecteur de la comptabilité coramercialei), puis, sous l'Empire et la Restauration, conseiller-maitre des Comptes, chevalier de la Légion d'honneur, etc. lia publié divers ouvrages sur des questions de comptabilité ou de finances.
Sa femme (Marie-Anne-Victoire Goussier) était fille de Louis-Jacques Goussier, ingénieur à Paris.
'"' Cette lettre du i5 est celle que Barbaroux avait fait passer ce jour-là à de Perret : irJe te remets ci-joint inie lettre que nous écrivons à cette estimable citoyennei (lettre de Barbaroux à de Perret, de Caen, j 5 juin 1 798). La lettre du 1 7, mentionnée un peu plus loin, avait été transmise par Barbaroux à de Perret le 18. nie te prie de remettre la lettre ci-incluse. r> [Ibid., 18 juin.)
'^' C'est Gi-andpré. — Voir sur lui Mém. 1, 27, 3i, 37, 44, io3-io4, aiS, 223.
RFoland] créa celte place, je lui présentai le sujet pour la remplir; c'est un ancien avocat, aux malheurs duquel on m'avait intéressée, et dont le cœur honnête, exercé par la souffrance, est infiniment propre à ces fonctions touchantes. Je ne songeais plus à lui. Il est inipossible de se représenter l'attendrissement avec lequel il est accouru; sa vue m'a été bien agréable. Gomme sa place lui donne des droits et une sorte d'ascendant, il en a usé auprès du concierge, et c'est, avec l'honnêteté de celui-ci, ce qui contrebalance l'effet des ordres tyranniques de la commune à mon égard. J'ai donné son nom à Mad. G.[Goussard] pour qu'un de tes amis dont elle m'a parlé en eût l'ordre au concierge de le laisser entrer. Mad. G.[Goussard] m'a dit aussi que Barbaroux m'avait écrit; je n'ai rien reçu; il paraît que la pauvre dame Roland de la Conciergerie aura ces lettres, à moins qu'elles n'aient été interceptées et portées au Tribunal révolutionnaire, par qui cette jeune et malheureuse femme a été jugée. Comme les coquins en appuiraient leurs criailleries sur vos prétendues intelligences avec la Vendée ! Infamies qu'ils font répéter chaque jour au peuple de cette triste cité.
J'adresse à Gorsas'^' quelques imprimés qui me concernent; je ne veux pas que tu lises le Duchesne, il te ferait pester, et c'aurait été pis si tu eusses entendu les colporteurs qui ajoutaient merveilleusement au texte.
La section '2' est bonne; elle n'a pas voulu aller avec les autres, le a juin; les citoyens ont dit qu'ils voulaient garder leurs propriétés et la prison; il y avait dix mille âmes sous les armes autour de l'Abbaye. Le commandant de la force armée est un Jeanson^^', qu'on dit fort honnête homme et que je sais s'être
226. — Cf. lettre 492. — Voir aussi Mém. était arrivé à Caen et y avait aussitôt repris
de Beugnot; Dauban, les Prisons de Paris soa rôle (h iowmalkle {Bulletin des autorités
pendant la Terreur, p. 177, agi ; Wallon, constituées à Cnen, 8 n°', Hatin, p. aio: cf.
Trib. révoL, 111, 76; Tourneux, 39 54 et appendice aux Mém. de Meillan, éd. Bar-
j,jg,;8. — Madame Roland dit rtun ancien rière, p. 341-270). Mis hors la loi le
m u,. Est-ce tfLo Moyne de Grandpré, 28 juillet, découvert à Paris le 7 octobre,
Hautefeuil Parlement depuis 1751, demeu- il fut guillotiné le même jour.
RoJand. \q quai de Boiu-bon, île Saint- On voit que, parmi les Timprimés:» que
leur avait condiî'o^aO^ O"! ^^rra plus loin Madame Roland envoyait à Goi-sas, se trou-
('' Nous connDbilait avec Sophie Grand- vait l'immonde n° 9.1x8 d'Hébert, asiles- c'est l'humb '^' Ls section de l'Unité, dans laquelle se
degonde, au milieu 11798), le journaliste trouvait l'Abbaye.
rency, que Bancal avai.'e Seine-et-Oise à la '^> Jean-Baptiste-Auguste-Aimé Janson ,
cédenle et dont Bosc av£^crëlé d'arrestation 45 ans, électeur de la section {Abu. nat. de
11 V conduisit Roland dès bé. Le 9 juin, il 1798, p. 874).
fiiit soigneusement informer s'il était vrai que ce fût moi qui eût été transférée.
Puissent ces détails porter quelque baume dans ton cœur!
Va! nous ne pouvons cesser d'être réciproquement dignes des sentiments que nous nous sommes inspirés; on n'est point malheureux avec cela. Adieu, mon ami; mon bicn-aimé, adieu!
[À LAUZE DE PERRET, À PARIS^'l]
ai juin 1798, — de l'Abbaye.
Brave citoyen, je vous fais passer mon véritable interrogatoire'-', dont la publicité est la seule réponse qu'il me convienne de faire aux mensonges de Duchesne et de ses pareils.
Si toute communication n'est point encore interdite avec nos amis détenus, dites-leur que l'injustice (ju'ils éprouvent est la seule qui m'occupe. Quoi! ce peuple aveuglé laissera donc périr ses meilleurs défenseurs! Ce pauvre B°'''',
'■' Chanipagneux , III , 434 ; — Faugèro, I, i3i; — Archives nationales, \V 294, dossier 327, cote 1. — Nous suivons le texte de l'autographe des Archives.
'■''' En publiant la lettre du 9 juin, Dulanre avait embarrasse la commune de Paris. Aussi, trois jours après, le 19 juin. Madame Roland vit-elle arriver Louvet, membre de la commune, administrateur de jwiice, pour procéder enfin à son interrogatoire. Champagneux a publie (III, 887- Siji) le texte du procès-verbal officiel. Mais Madame Roland tint à en rédiger un de son côtd et l'envoya à Dulaure, qui le donna dans son journal (n" des ai et 39 juin), en le faisant précéler des lignes suivantes : -Je me fais un devoir religieux, quelles que soient les préventions publiques, d'oiïrir aux personnes accusées un moyen de répandre leur justification. C'est ce qui me
détermine à pidjlier ici TinleiTogatoirc de la citoyenne Roland. Il n'y a que des lâches ou des hommes sans é(juité qui puissent blâmer cette conduite. Dclaure.ti
On voit que Madame Roland envoie ici à de Pen-el soit le joiu-nal île Dulaure, soit une copie manusci-ite.
Rose (II, io3-io6) et Faugère (I, 126i3o) ont donné cet rinterrogatoii-e de Madame Roland, écrit par elle-même».
''' Rrissot. — Décrété d'arrestation le
9 juin, il s'était enfui pourpsseren Suisse, avait été reconnu et arrêté à Moulins le
10 juin (voir le procès- verbal de son ai"restation dans Dauban, Mém. de Pelion, p. 539-54a) et, dès le i3, la Convention en était informée (Moniteur du i4). Le 9 9 juin, le Comité de Salut public, avisé que l'escorte qui le conduisait à Paris venait d'arriver à Villejuif, ordonnait qu'il serait
décrété d'accusation, est-il vrai qu'il soit arrivé? Mais que sert de faire des questions? Vous ne pouvez me répondre, et vous ferez bien de brûler ce billet d'une main prétendue suspecte. Je vous honore et vous salue.
Roland, née Phlipon.