À LAUZE DE PERRET, À PARIS W
94 juin [i 793 , — du logis de h rue de La Harpe].
On paraît me faire sortir de l'Abbaye; je crois revenir chez moi; avant d'y entrer, on m'arrête pour me conduire à Sainte-Pélagie. Qui sait si, de là, je ne serai pas conduite ailleurs?
Ne m'oubliez pas.
Madame Roland avait à peine écrit la lettre précédente (n° 535) que, vers midi, un des administrateurs de la commune se présentait pour la mettre en liberté'^). Mais, au moment même où elle franchissait le seuil de sa maison, rue de La Harpe, elle était arrêtée de nouveau. Elle réussit cependant, avant qu'on la conduisît à Sainte-Pélagie, à passer quelques instants chez les Cauchois, propriétaires de la maison, et en profita pour réclamer l'intervention de la section Beaurepaire el écrire à de Perret ce nouveau billet (voir Mémoires, I, 207).
La comédie jouée ce jour-là s'explique aisément : nous avons vu que les ordres d'arrestation du 3i mai, émanant l'un du Comité révolutionnaire, l'autre de la commune insurrectionnelle , étaient irréguliers à divers titres. Le Comité de Sûreté générale prescrivit donc l'élargissement, mais en dressant un nouveau mandat d'arrestation en règle el en le faisant exécuter aussitôt.
Lauze de Perret répondit à ces deux billets du 24 juin par une lettre (Champagneux, III, 43i; Faugère, I, 4oo; Arch. nat.,W 294, dossier 227, cote 10) qui est, d'après sa teneur, des derniers jours de juin, et que voici :
conduit à la Mairie. Mais dès le lendemain , I, 82/1; — Archives nationales, W agi,
ia Convention l'ayant décrété d'accusation, dossier 297, cote 9. il était écroué à l'Abbaye (98 juin). Voir <*' M. A. Rey {Le naturaliste Bosc , p. 97)
Aukrd, Salut public, t. V, hlx, i53, 578. a retrouvé aux Archives de ia préfecture de
Le 6 octobre, il fut transféré à la Goncier- police (n" 349) et publié cet ordre d'elar-
gerie, condamne le 3o el exécuté le 3 1 . gissement signé Jobert et chargeant Godard
Ghampagneux, III, 435 ; — Faugère, de l'exécution.
Vertueuse citoyenne,
Depuis l'instant de votre aiTestation , je n'ai cesse' de m'intrigiier pour tâcher de trouver le moyen de vous faire parvenir les consolations que tous vos amis voudraient vous of&ir; mais les tigres qui vous persécutent ont mis tant d'obstacles, qu'il ne nous a été permis que de gémir avec vous des rigueurs de votre sort. J'ai gardé plusieurs jours trois lettres que Barfbaroux] et Bu[zot] m'avaient adressées pour vous, sans qu'il m'ait été possible de vous les faire parvenir; et ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est qu'au moment où je pourrais le faire, en profitant de la voie que vous me fournissez, la chose est devenue impossible, attendu qu'elles se trouvent enti'e les mains de Petion à qui j'avais cru devoir les remettre, le croyant mieux à même que tout autre de vous les faire passer, et qui est parti sans avoir pu y réussir. J'en aviserai dès aujourd'hui ces citoyens en leur apprenant à qui j'écris pai- une voie sûre, et les préviendrai des moyens que j'ai maintenant de pouvoir mieux remplir leur commission. En attendant que vous en receviez des nouvelles directes, je ne dois pas vous laisser ignorer toute leur sollicitude pour vous. Je ne reçois aucune lettre de leur part, sans que vous n'y soyiez pour quelque chose; ils semblent plus occupés, je vous assure, des rigueurs que vous éprouvez que de toutes celles qu'ils éprouvent eux-mêmes. Quant à moi , vertueuse citoyenne ', mon âme se déchire quand je me représente toutes les épreuves par lesquelles vos lâches pei-sécuteurs vous font passer, d'autant plus qu'avec toute la bonne volonté posjible , il n'est aucun moyen à pouvoir prendre , quant à présent , contre cette affreuse tyrannie. Mais rassurez-vous, leur règne va bientôt finir, la nation entière va se lever poiu" écraser cette horde de scélérats et va vous dédommager généreusement de tous les maux que vous souffrez pour elle. Je vois déjà les couronnes civiques qui s'apprêtent pour vous et votre respectable époux; et rempli de cette agréable idée, m'en reposant sur votre constance sur des maux passagers qui ne sauraient abattre votre âme courageuse, je me plais à vous croire mille fois plus heureuse dans votre honorable prison que ne le sont sur leur siège de sang et de crimes les tyrans qui vous y détiennent. Les trois quai-ts au moins des di>partements se sont déjà prononcés de la manière la plus forte de toutes parts pour renverser le trône de l'anarchie; les plus grandes mesures se prennent entre eux pour n|>érer celte heureuse révolution qui, j'espère, va être la dernière de toutes. Vingt-deux de nos collègues proscrit», et dans ce moment peut-être plus, sont réunis à Gaen, et ils travaillent nuit et jour pour éclairer l'opinion publique et faire réussir un vaste plan. J'en reçois fréquenunont des nouvelles qui sont de jour à autre toujours plus satisfaisantes. Malgré les efforts des conspirateurs, qui jouent dans ce moment de leur reste pour tâcher d'esquiver le coup , j'aurai soin , quand l'occasion s'en présentera , de vous informer des nouvelles intéressantes qui viendront à ma connaissance. Je dois cependant vous prévenir, afin de calmer votre juste impatience, que les mouvements des départements ne seront pas aussi prompts que nous le désirerions tous. Les maux de la patrie sont si grands et si compliqués , qu'il faut nécessairement user de toute la sagesse et de la prudence possibles dans les remèdes à y apporter, puisque la moindre imjirévoyance risquerait de tout perdre. D'après les données que je puis avoir, je ne compte guère qu'on frappe les grands coups que sur la fin du mois que nous allons commencer. En attendant, je sens bien que nos ennemis peu-
vent encore nous faire bien du mal; mais il est impossible de pouvoir l'ëviter. En attendant, armons-nous de patience et bravons les dangers; les âmes républicaines sont à l'épreuve de tout. Il est inutile que je vous oflre mes petits services dans tout ce qui pourra humainement dépendre de moi; mon dévouement pour vous et tout ce qui vous appartient est sans bornes , et rien au monde ne me sera si flatteur que de pouvoir trouver l'occasion de vous être agréable en quelque chose ; c'est dans ces sentiments que je vous prie de me croire très respectueusement votre dévoué serviteur