‹ Lettres; publiées (volume 2)Chapitre 56 sur 103 · À BUZOT, À CAEN · texte numérisé non relu

À BUZOT, À CAEN

6 juillet [1793, — de Sainle-Pélagie].

Je l'ai vu hier pour la seconde fois cet excellent V . '^'. Il m'a remis les tiennes du 3o et du 1". Je ne les avais point ouvertes en sa présence. On ne lit point son ami devant un tiers, tel qu'il soit et connût-il ce dont il est porteur.

''* Publido en 186/1, eu fac-siniil(! , par niiîdiairos les plus actifs eiiU-e les Girondins

M. Dauban [Elude sur Madame Roland, l'éfugiésà Cacn el Ifiiirs collègues dëlenus

p. .33-36). — Ms. 1730. à Paris (voir les lettres de Harbaroux à de

''' Valli^e. Jacqnos-Mfi. las \ allée (^ 17.')/)- IVriet, publiées ])ar Charapagneiix , III,

i8a8), dépul<; de l'Kuie à la Gouvenlion, l\i'i-kn<j). C'est cbez son frère, curtS con-

fut, en juin et juillet 1798, un des intei- stitutionnel du Vieil-Evreux , que Buzot

LETTRES DU MAU»!lli BI)Li.>U. II.

lUfKlHLKlE HAIIOXILK.

Mais son attachement pour toi, son dévouement à la bonne cause, sa douceur et son honnêteté me l'ont fait entretenir assez longtemps avec plaisir, quoique j'eusse ton paquet dans ma poche, et c'est assurément beaucoup dire. Calme-' toi, mon bon ami : ma nouvelle captivité n'a pas tellement aggravé ma situation qu'il faille rien risquer pour la changer. La manière dont elle s'est opérée, l'entourage que je me suis trouvé dans cette seconde prison, ont excité chez moi, dans les premiers instants, une indignation violente; mais elle est tellement partagée par le public , que mes oppresseurs ont plus à perdre et que j'ai plus à gagner d'en laisser subsister le sujet que de le détruire. Ils triompheraient momentanément de ma fuite; ce serait à moi de craindre et à eux de se vanter. Il ne faut pas faire cet échange.

Ma délivrance est infaillible par l'amélioration des choses ; il n'est question que d'attendre. Cette attente ne m'est point pénible, et, en vérité, à l'exception de quelques moments bien chers, le temps le plus doux pour moi, depuis six mois, est celui de cette retraite. Je ne te représenterai point les difficultés et les dangers d'une tentative dans le local actuel, eu égard à ses dispositions et au nombre des surveillants. Rien ne m'arrêterait si j'avais à les braver seule pom* aller te joindre; mais exposer nos amis et sortir des fers dont la persécution des méchants m'honore pour en reprendre d'autres que personne ne voit et qui ne peuvent me manquer, cela ne presse nullement. Je sens toute la générosité de tes soins, la pureté de tes vœux, et plus je les apprécie, plus j'aime ma captivité présente. // est à R[ouen], bien près de toi, comme tu vois, chez de vieilles amies et parfaitement ignoré, bien doucement, bien choyé 'i', tel qu'il faut qu'il soit pour que je n'aie point à m'inquiéter, mais dans un état moral si triste, si accablant, que je ne puis sortir d'ici que pour me rendre à ses côtés. J'ai repoussé les projets, du genre des tiens, qu'il avait formés à mon sujet, et pour lesquels est encore à Paris une personne qu'il a envoyée '-'. Politiquement parlant , ce serait détestable , comme il serait fou à ceux des députés qui restent ici de s'échapper maintenant. Ma personne n'est pas de la même importance que la leur, puisque je ne représente que moi; mais mon oppression en est encore plus odieuse, parce qu'elle semble plus gratuite. La durée de ma capti-

s'dtait arrêté le 3 juin , en quittant Paris. — '"' Mhn. , I , a 1 7 : tr Je savais Roland dans

Valiëe fiit décrét<î d'arrestation ie 3 G juillet, une retraite paisible et sûre, recevant les

d'accusation le 3 octobre, pai-vint à s'é- consolations et les soins de l'amitië.» Cf.

cliapper et fut rappelé à la Convention le plus haut, page 481. note 4. a5 ventôse an m (i5 mars 1795). '■' Cf. page 494 , note 9.

vite est une attestation jouriiiilièrc delà plus révoltante tyrannie; il faut toute leur bêtise pour laisser cet aliment à la haine publique , et nous serions bien malhabiles de l'ôter. La présence des derniers dangers pourrait seule nous juslilicr. Ces dangers n'existent pas; s'ils naissaient inopinément, il se trouverait beaucoup d'honnêtes gens pour les détourner. Me traîneraient-ils au tribunal révolutionnaire? J'ai calculé cela même, et je ne le crains pas. Ce serait une nouvelle école de leur part; je la ferais tourner au profit de la chose publique, et bien difiicilement ils en feraient résulter ma ruine. Aussi n'ont-ils pas dessein d'entamer de sitôt le procès de la grande conspiration des Trente-deux '", dans laquelle ils veulent ni'impliquer comme complice du projet de pervertir l'opinion pulilique. On ne sait duquel on doit plus s'étonner, de leur profonde malice ou de leur absurdité. L'impudent capucin '■■^' a annoncé que le comité de S. p. [Salut public] ne ferait son rapport à ce sujet qu'après l'éducation nationale, les finances'" et la simplification du Code.

J'apprends que des olliciers nmnicipaiLX ont couru hier les sections pour lever et faire marcher contre ce qu'ils appellent des brigands. Ce matin, on a battu la caisse dès 5 heures pour le même objet.

Je me suis fait apporter, il y a quatre jours, this dear picture''^\ que, par une sorte de superstition, je ne voulais pas mettre dans une prison; mais pourquoi donc SI! refuser cette douce image, faible et précieux dédommagement delà présence de l'objet? Elle est sur mon cœur, cachée à tous les yeux, sentie à tous les moments el souvent baignée de mes larmes. Va, je suis pénétrée de ton cou-

'■ Les \ iiigl-deux el les Doiue, ceuxHsi mluils à dix , par la radiation de Fonfrède et de Saint- Martin. C'est poiinjuoi l'on disait TJes Trentp-dciiv». Ils nVtaieiU mémo que 3 1 , Rabaut-Saint-Etieniie fiffiirant sur les deux listes (Wallon, I, 351-3.t6).

'*' Chabot. — \oir j)lus haut (lettre 536) sa lettre du i" juillet à Garai.

''' M. Daiiban a imprime ici : t'organtsation nouvelle des finances. Mais, dans le fac-siniilë qu'il publie lui-nw'me, il est impossible do lire Torg-anisation». Il y a Tl'édnca' n'' les ... " Notre lecture concorde d'ailleurs avec les termes mêmes de la lettre de Chabot el d'Ingrand.

De même, M. Dauban, par une méprise que M. Faugère a relevée , a traduit, trois lignes plus loin, <ron a battu la caisse des 5 h.- par -rla caisse des grands joursTi , au lieu de lire tout simplement «dès 5 heuresi.

'*^ Le poi-trait de Buzot est sans doute celui que M.Natel a retrouvé en mars i863, el qui est aujourd'hui à la bibliothèque municipale de Versailles. C'est un médaillon, de sept centimètres de diamètre, derrière lequel Madame Roland a écrit une notice sur Buzot. On verra plus loin (letlres 551 el 553) qu'à la fin d'octobre, à l'appi-oche de la moi't , la prisonnière le confia à Menlelle.

iMge, honorée de ton altacliement et glorieuse de tout ce que l'un et l'autre peuvent inspirer à ton âme fière et sensible. Je ne puis croire que le ciel ne réserve que des épreuves à des sentiments si purs et si dignes de sa faveur. Cette sorte de confiance me fait soutenir la vie ou envisager la mort avec calme. Jouissons avec reconnaissance des biens qui nous sont donnés. Quiconque sait aimer comme nous porte avec soi le principe des plus grandes et des meilleures actions, les prix des sacrifices les plus pénibles, le dédommagement de tous les maux. Adieu, mon bien-aimé, adieu!

5M . [À BUZOT, À caen'":]

7 juillet [1793, — de Sainte-I'élagie].

Tu ne saurais te représenter, mon ami, le charme d'une prison où l'on ne doit compte qu'à son propre cœur de l'emploi de tous les moments! Nulle distraction fâcheuse, nul sacrifice pénible, nul soin fastidieux; point de ces devoirs d'autant plus rigoureux qu'ils sont respectables pour un cœur honnête; point de ces contradictions des lois ou des préjugés de la société avec les plus douces inspirations de la nature; aucun regard jaloux n'épie l'expression de ce qu'on éprouve ou l'occupation que l'on choisit; personne ne souffre de votre mélancolie ou<le votre inaction, personne n'attend de vous des efforts ou n'exige des sentiments qui ne soient pas en votre pouvoir. Rendu à soi-même, à la vérité, sans avoir d'obstacles à vaincre, de combats à soutenir, on peut, sans blesser les droits ou les affections de qui que ce soit, abandonner son âme à sa propre rectitude , retrouver son indépendance morale au sein d'une apparente captivité , et l'exercer avec une plénitude que les rapports sociaux altèrent presque toujours. Il ne m'était pas même permis de chercher cette indépendance et de me décharger ainsi du bonheur d'un autre qu'il m'était si difficile de faire; les événements m'ont procuré ce que je n'eusse pu obtenir sans une sorte de crime. Comme je chéris les fers où. il m'est libre de t'aimer sans partage et de m'occuper de toi sans cesse! Ici, toute autre obligation est suspendue; je ne me dois plus qu'à qui m'aime et mérite si bien d'être chéri. Poursuis généreusement ta

''' Publiée eu i8(i^i, en fitc-siniilû, par M. Dauban {lilude sur Madame Roland, p. 3()-5o). — Bilil. liai., uis. II. A. l'r., 11" lySo.

carrière, sers ton pays, sauve la iiLerté, chacune de tes actions est une jouissance pour moi, et ta conduite est mon triomphe. Je ne veux point pénétrer les desseins du ciel, je ne me permettrai pas de former de coupables vœux; mais je le remercie d'avoir substitué mes chaînes présentes à celles que je portais auparavant, et ce changement me paraît un commencement de faveur. S'il ne doit pas m'accorder davantage, qu'il me conserve cette situation jusqu'à mon entière délivrance d'un monde livré à l'injustice et au malheur.

Je suis interrompue dans l'instant; ma fidèle bonne m'apporte ta lettre du 3 ; lu os inquiet de mon silence. Mais tu ne sais donc pas, mon ami, que je n'ai vu le bon ange^^^ qu'une seule fois; qu'e//e a dû partir et qu'elle a définitivement quitté cette ville, peu après; j'ai fait connaissance avec sa sœur qui me sert d'intcrmi'diaire pour la correspondance ; les dispositions n'ont pu être faites si rapidement, au milieu de ma translation, qu'il ne se soit écoulé quelques jours sans que j'aie pu t'écrire. Je n'ose conserver avec moi aucune espèce de papier, je puis craindre un examen imprévu d'un moment à l'autre, et mes gardiens ont conçu je ne sais quelles inquiétudes qui me font un peu plus resserrer depuis quelques jours. Mais en te donnant ces détails pour satisfaire ton impatience et ton inquiétude, je suis pressée de m'élever contre ta résolution de te mettre sous les armes. Mon ami, je sais ce que le courage dicte ou préfère, et à Dieu ne plaise que j'arrête jamais ces nobles élans! Mais il s'agit ici de ce que le bien public requiert et non pas seulement de ce que l'homme brave se plaît à embrasser. Il y a trop peu de têtes propres au conseil, nécessaires à diriger les mouvements, pour (|u'il faille les exposer dans l'action. Représentants du peuple dont on a méconnu les droits, outragé l'inviolabilité, vous avez été dans vos départements faire entendre de justes réclamations; ils se lèvent pour rétablir leurs droits, ce n'est pas à vous de marcher à la tête de leurs bataillons; vous auriez l'air de vous y mnttre pour satisfaire des vengeances personnelles. Déjà Lacroix'^' a répandu ici que tu viendrais avec les bataillons, et je ne doute pas que la crainte qu'inspire aux lâches ton intrépidité ne leur fasse prendre toutes les voies pour n'avoir plus à la redouter. Tu peux leur être plus funeste où tu

''' tLc bon anfjo" et un peu plus loin Sa sœur était colle linfjèro do la nie

ria mèro d'AdMo" est M'"' Goussanl. Ello Gniix-des-Potits-Champs, qui, du aS au

avait quitte Paris pour accompagner M"' Pc- a 5 juin, cacha trois jours Potion dans sa

tion allant rejoindre son mari on Nor- clianibro ((6iV/., i98-i33).

mandie (voir MfHi. de Pelion , M. Dnnliaii ''' Delacroix , député d'Eiiro-ol-Loir ,

p. 1 69-163). l'ami de Danton.

es encore et avec tes soins persévérants que par les actes d'un guerrier. Je ne te dirai pas que l'idée de dangers nouveaux, prochains et multipliés, centriste mon cœur et fait évanouir pour moi toute espérance; si tu devais les courir, je serais la première à te féliciter de les braver, car enfin je sais aussi comme on échappe au malheur, ou comme on vient à bout de le surmonter et d'y mettre un terme. Je n'ai qu'im mot à dire: si tous tes collègues, après une mûre délibération, croient devoir prendre ce parti-là, tu n'auras point de raison d'en choisir un autre; mais j'estime que tu ne dois pas leur en donner l'exemple et qu'il est plus conforme aux principes de rester au poste oii vous êtes. Je ne veux point en exprimer davantage; j'ai hâte de faire partir cette lettre; il y a toujours tant de longueur avant que chacune parvienne à sa destination !

Adieu, mon ami, mon bien-aimé; non, ce n'est point là un dernier adieu, nous ne sommes point séparés à jamais, ou la destinée abrégerait beaucoup le fil de mes jours. Ah! prends garde à ne pas tout perdre par une ardeur inconsidérée !

Le 7, au soir.

Douce occupation, communication touchante du cœur et de la pensée, abandon charmant, libre expression des sentiments inaltérables et de l'idi'e fugitive, remplissez mes heures solitaires! Vous embellissez le plus triste séjour, vous faites régner au fond des cachots un bonheur après lequel soupire quelquefois vainement l'habitant des palais.

L'asile ordinaire du crime est devenu l'abri de l'innocence et de l'amour; purifié par leur présence, il n'offre plus dans l'étroite enceinte qui les renferme que l'image de la paix, les instruments de l'étude, les souvenirs affectueux d'une âme aimante , d'une conscience pure , la résignation du courage et l'espoir de la vertu. 0 toi! si cher et si digne de l'être, tempère l'impatience qui te fait frémir en songeant aux fers dont on m'a chargée : ne vois-tu pas les biens que je leur dois? Tu veux que, plus tranquille sur tes propres dangers, j'approuve la préférence que tu leur donnes sur la vie moins exposée de législateur; ah! sans doute, il convient mieux à l'énergie de ton caractère, à ta bouillante ardeur pour le renversement de la tyrannie et le salut de notre patrie déchirée, de travailler généreusement à combattre l'une et servir l'autre par les moyens réunis de la force et de la sagesse , que de lutter péniblement contre le crime dans une Assemblée incapable de la (sî'c) confondre; juge donc avec la même impartialité des avantages d'une situation qui me laisse entièrement à moi sur celle où des obligations saintes et terribles contraignaient mes facultés et dé-

chiraient mon faible cœur. Je suis où l'a voulu la destinée; on dirait qu'attendrie sur mes maux, touchée des combats qu'elle-même m'avait imposés, elle a préparé les événements qui devaient me procurer quelque relâche et me faire goûter le repos; elle s'est servie de la main des méchants pour me conduire dans un port; elle les emploie à faire du bien malgré eux, et à dévoiler toute leur noirceur de manière à inspirer cette haine avant-coureur de leur chute ; elle offre à mon courage l'occasion d'être utile à la gloire de celui avec qui elle m'avait liée; elle cède à ma tendresse la liberté de se développer en silence et de s'épancher dans ton sein. 0 mon ami, bénissons la Providence; elle ne nous a pas rejetés, elle fera plus un jour peut-être; vengeons-nous toujours à mériter ses bienfaits de la lenteur qu'elle paraît mettre à les accorder.

J'ai oublié de te dire que Duperrey '", à qui j'avais eu l'idée d'écrire sans savoir qu'il eût eu rien pour moi, m'a mandé qu'il avait longtemps gardé deux lettres qui m'étaient destinées, cherchant inutilement comment me les faire parvenir, qu'enfin il les avait remises à P[etion], mais que celui-ci était parti le lendemain et qu'il les avait probablement emportées. — Je croirais plutôt qu'il les aurait égarées ou perdues, c'est mieux dans sa trempe un peu froide et négligente. Au reste, tu es à même de t'en informer aujourd'hui, et c'est pour cela que je te mets au courant**'.

Sans doute que tu as vu maintenant la Mère d'Adèle, notre bon ange. C'est ainsi qu'elle veut être désignée dans ces écrits, et tu sauras le nom qu'elle a imaginé de me donner avec sa sœur. Je n'ai vu celle-ci non plus qu'une fois. Le lieu que j'hahite est à une grande distance des quartiers fréquentés, et il faut être fort résené dans les démarches pour se conserver des moyens de communiquer, car les tyrans épient tout et s'opposent à tout.

J'ai beaucoup applaudi dans le principe à la résolution des départements de n'agir que tous ensemble. Je ne sais maintenant si ces délais, qui donnent à l'ennemi tant de facilités pour se mettre en mesure, ne deviendront pas funestes à la bonne cause. On fait venir en poste un bataillon de Metz; l'argent et l'intrigue ne sont pas épargnés, et leur effet est redoutable dans une masse aussi corrompue. Il est vrai que la majorité des Parisiens ouvrira les bras aux frères

'"' Lauze de Perret. transmises par Barbaroux à de Perret,

'*' On pourrait induire de ce passage auraient élé remises par celui-ci à Petion ,

que les lettres de lîuzot des i5 et 17 juin, etpar Petion à M°* Goussard( voir page 48 1,

apportas à Madame Roland le 99, par note 9). Mais il nous semble que Madame

M"' Goussard , ne seraient pas celles qui , Roland doit se tromper ici.

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que je l'envisage? Est-ii dit que nous ne puissions nous mériter qu'en nous perdant? Et si le sort ne nous permettait pas de nous réunir bientôt, faudrait-il donc abandonner toute espérance d'être jamais rapprochés, et ne plus voir que la tombe où nos éléments pussent être confondus? — Les métaphysiciens et les amants vulgaires parlent beaucoup de persévà-ance , mais c'est celle de la conduite qui est plus rare et plus difficile que celle des affections. Certes, tu n'es pas fait pour manquer d'aucune ni de rien de ce qui appartient à une âme forte et supérieure : ne te laisse donc pas entraîner par l'excès même du courage vers le but où mènerait aussi le désespoir.

Tu as vu mes raisons pour ne pas accepter, dans ces circonstances, un expédient dangereux et qui ne me semble point nécessaire; mais si les circonstances empiraient décidément, je ne me m'obstinerais point dans le refus d'une mesure que leur rigueur justifierait. Il s'agit seulement de calculer avec calme, pour ne point donner à l'impétuosité du sentiment ce qu'il appartient de déterminer à la prudence.

Où donc L.[Louvet] a-t-il laissé son amie'"? — Que je la plains! — Cependant si j'étais à sa place, tu ne serais pas seul aux lieux qui t'ont reçu, et je m'estimerais heureuse, car je partagerais ces dangers.

Et ce jeune Bx[Barbaroux], ne fait-il pas des siennes dans cette terre hospitalière? C'est pourtant le cas d'oublier de s'amuser, à moins que de savoir, comme Alcibiade, suffire à tout également. Quand je me rappelle la sérénité de P[etion], l'effervescence aimable mais passagère de G' [Guadetj '^',je crains que ces honnêtes gens, là-bas comme ici, n'emploient à rêver le bien pubHc le temps qu'il faudrait consacrer à l'opérer.

La femme de B'[Brissot] est ici. Elle a obtenu de le voir. Il est d'auleurs fort resserré. On va transférer les autres au Luxembourg. Un homme qui s'intéresse à moi désirait que j'eusse le même sort. Je serais mieux à plusieurs égards; mais, par cette raison-là même, ils ne le voudraient pas. D'ailleurs, comment imaginer qu'ils me rapprochassent des députés, tandis qu'ils m'ont probablement ôtée de l'Abbaye pour m'éloigner de celui qu'ils y avaient fait renfermer?

Je ne sais, mon ami, si dans vos projets vous songez à vous ménager des intelligences dans toutes les sections de Paris, de manière qu'à votre approche

''' C'est le 95 juin que Marguerite Dr- (Métn. de Louvet, I, 129) et rejoindre son nuelle avait quitté Louvet à Evreux , pour ami à Vire , dans les premiers jours d'août, revenir à Paris réaliser des ressources ''> Cf. Afém., I, i5i.

elles prennent des délibérations qui vous secondent. Sans cette entente, vous risquez d'échouer; avec elle, vos succès seraient infaillibles.

Ne négligez point cette mesure, elle est nécessaire et elle presse.

Adieu, mon bien-aimé!

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