‹ Lettres; publiées (volume 2)Chapitre 57 sur 103 · À BUZOT, EN BRETAGNE · texte numérisé non relu

À BUZOT, EN BRETAGNE

3i aoùl [1798, — deSainto-Pélafjio],

Tu connais, mon ami, le cœur et l'atlachement de ta Sophie. Eh bien! lu ne peux te représenter encore son émotion, ses ravissements à la réception de tes nouvelles^. Mais que d'incertitudes lui restent, que d'inquiétudes la dévorent! Pourquoi ne pas t'expliquer un peu davantage sur tes entreprises de commerce, si périlleuses dans les circonstances? La sûreté de tes petites propriétés, les succès que tu peux te promettre sont les uniques biens qu'elle soit susceptible de goûter dans l'état de langueur oi!i elle est réduite; elle ne respire que pour les apprendre et mourra si lu dois souffrir. Je me suis chargé [sic) de te répondre pour elle et tu ne peux le dissimuler le besoin où elle se trouve d'enq)loyer une main étrangère. Je te parlerai mieux de son

'■' M». 9533, fol. aaa-aaS. — Cette lettre a fait partie <le la vente du libraire France, des 1 s et 1 3 ftîvripr i864, mais le libraire-expert, troni|)é par les déguisements auxquels recourt ici Madame Roland , avait cru que la loltre (-lait adressée à un négociant, mari de Sophie Cannet! (Voir son Catalogue, n° 396.) C'est M. Faugère (ms. 9533, fol. 22 1) qui a rpconnu (juc la Icllro s'adressait à Buzot.

Par suite de celte méprise de rox|)erl df 1 86i , la lettre n'entra pas alors à la Bibliothèque. Elle fut achetée par M. Faugèro, et c'est dans ses papiers qu'elle est arrivée à la BibliothèqiiP nationale, en avril 1899.

■'' Buzot et ses conq)agnons, à l'approche des ti'oupes victoHeuses de la Convention, avaient quitté Caen le 28 juillet, et s'étaient réfugiés en Bretagne, près de Quimper: Le aoaoût, neuf d'entre eux s'embarquèrent |)our Bonleaux. Mais Buzot, Barbaroux, Petion , Guadet , Loiivet , etc. , ne se décidèrent it partir pour la ni^me destination que le 20 septembre , après avoir délibéré s'ils ne se rendraient pas plutôt aux Etats-Unis. C'est ce dernier parti que va recommander Madame Roland, en termes couverts dont le sens reste assez visible. C'était le plus sûr, et d'ailleurs elle avait toujours songé à l'Amérique (voir lettres 550 et 551 ).

état qu'elle n'oserait faire elle-même. Sa maladie a pris, depuis ton éloignement, des caractères funestes, il est impossible d'en apprécier la durée, d'en calculer le terme. Tantôt des crises violerrtes paraissent devoir produire de grands changements ou faire craindre de mauvaises suites; tantôt un prolongement douloureux jette au loin dans l'avenir de sombres inquiétudes mêlées de quelque espérance. Du moment oii elle fut attaquée, elle calcula tous les possibles et les envisagea avec fermeté. L'état de sa famille et l'idée de ta prospérité la soutenaient alors. Je l'ai vue, heureuse dans la souffrance, conserver sa sérénité, la liberté de son esprit, jouir des biens qu'elle te croyait réservés et se regarder comme une victime propitiatoire dont le sort voulait peutêtre le sacrifice pour prix des avantages assurés à ceux qui lui sont chers. Combien tout est changé! Les aflaires t'enchaînent loin d'elle et ne t'offrent plus une perspective aussi brillante, en t'imposant de plus rudes travaux; son vieil oncJe'-^'> est tombé dans un affaissement horrible; il baisse d'une manière effrayante. Sa vie, toute menacée qu'elle soit, peut cependant se prolonger beaucoup; mais faible, ombrageux, dilïicile, il trouve cette vie un supplice et la rend telle à ceux qui sont près de lui. Elle a obtenu qu'il jetât au feu le testament que tu sais et dont elle était si affectée pour loi; ce n'était pas une petite affaire; il l'a terminée comme un dernier sacrifice, mais elle l'avait exigé avec cette autorité que donne à une malade l'approche des derniers moments, quand elle sait s'en prévaloir.

Dans les premiers temps de ses douleurs, elle avait préparé des instructions^-'' qu'elle voulait laisser après elle; un malentendu, bien extraordinaire, de la part de l'exécuteur ou plutôt du dépositaire qu'elle avait choisi, les a fait anéantir. Elle a été très sensible à cette

<'' Roland, cacliû à Rouen, chez les de- '^' Ses Mcmoî'rc.s. V oir, sur la destruction

moiselles Malortie. 11 avait entrepris, lui des premiers cahiers dans les premiers jours

aussi, d'écrû'e ses Mémoires, et il y exhalait d'août, h la suite de l'arrestation de Cham-

son ressentiment contre Buzot. Madame Ro- pagneux , et l'activité qu'elle mit à les re-

land, qui restait en communication se- faire, notre tf Etude critique sur les mauu-

crète avec lui, obtint qu'il brûlât le tout. scrits de Madame Roland i dans la 7?t't'o/«<ion

Cf. lelti-e 551, à Jany. française de mars et avril 1897.

perle, mais, comme elle ne s'abat jamais, elle a recueilli ses forces pour la réparer. Ses moments les plus lucides ont été consacrés à ce pieux devoir, dans lequel tu n'es point oublié.

Que ne peut-on supporter quand on a la confiance de laisser des souvenirs précieux, utiles à ce qu'on aime!

Dans l'étrange destinée qui vous réunit si étroitement pour vous séparer plus cruellement encore, jouis du moins, ô mon ami! de l'assurance d'être chéri du cœur le plus tendre qui fût jamais.

Que de pleurs j'ai vu répandre à cette pauvre Sophie, en baisant ta lettre et ton portrait! Conserve tes jours pour elle; il n'est pas impossible que son âge résiste aux atteintes qu'elle supporte avec tant de courage, et lu te dois à son amour tant qu'elle existe.

Elle m'a chargée de te demander si tu négligeais de porter tes spéculations en Amérique? Elle est persuadée que, malgré l'embargo qui s'oppose à l'exportation, mais qui ne peut subsister longtemps, c'était avec les Elals-Liiis qu'il le convenait de traiter. Elle voudrait que toutes tes vues se tournassent de ce côté; elle était si pénétrée de la sagesse de cette disposition, qu'elle se tourmente du louche qu'elle croit voir dans ta lettre à cet égard.

Elle avait fait des tentatives auprès de son vieil oncle pour le porter à employer ainsi une partie de ses fonds; mais tu connais sa folie, et l'idée de ta concurrence l'a repoussé. D'ailleurs, il est devenu incapable de suivre aucune opération, et, elle n'étant pas en situation d'agir, il ne serait pas surprenant qu'il perdît tout son avoir, car il s'abandonne à la plus mélancolique inaction. Sois plus sage, mon ami, ne songe désormais à aucune a (faire qu'avec ces braves républicains, il n y a de confiance et de sûreté qu'auprès des gens de cette espèce. Sophie attend l'annonce de ta résolution à cet égard comme du seul moyen qui peut réparer tes malheurs et vous ménager la faculté de vous retrouver un jour.

Adieu, l'homme le plus aimé de la femme la plus aimante! Va, je puis te le dire, on n'a pas encore tout perdu avec un tel cœur; en dépit (le la fortune, il est à loi pour jamais.

La femme de ton associé''' est venue voir SopliieTelles sont souvent ensemble et ton amie parie de toi tendrement; elle s'imagine que son mari est avec toi dans ce moment et te prie de lui remettre la ci-jointe.

Joséphine change de situation, mais tu n'as pas oublié la petite Bouf llers'-' et tu pourras lui écrire pour la Sophie, car elle connaît bien notre vieil oncle, et moi, je n'ai rien de fixe que ma liaison avec elle.

Adieu ! oh ! comme tu es aimé !

[À MOINTANÉ, À LA FORCE^'l]

11 septembre [1793, — de Sainte-Pélagie].

M. X. . .'*', prisonnior à la Force, faisait demander avec inquiétude à sa femme, prisonnière à Sainte-Pélagie, s'il était vrai que le général Biron'*' allât dans le quartier des dames?

''' Nous inclinerions à croire que cette expression désigne M"" Petion , emprisonnée à Sainte-Pélagie depuis le 9 août.

'*' Nous ne savons qui est Joséphine.

Mais ff la petite Boufllers» désigne certainement la sœur Sainte- Agathe, qui, sortie de son couvent par suite de la Révolution , était venue habiter autour de Sainte-Pélagie et voyait la prisonnière. — Voir appendice U.

''' Publiée en partie par M"' Clarisse Bader dans le Correspondant du 10 juillet 1899. — Nous donnons le texte complet, d'après une copie que M"° Bader a bien voulu nous envoyer.

Il y en a une copie au ms. 9533, fol.

L'original, provenant des papiers de Barrière , a fait partie du cabinet de M. Noël Charavay.

'*' X . . . désigne Monlané , ancien président du ffUibunal criminel extraordinah-ej!.

Jacques-Bernard-Marie Monlané , juge de

paix à Toulouse, ami du représentant Delmas (député de la Haute-Garonne), avait été élu, le i3 mars 1793, président du redoutable tribunal institué le 10 (P. V. G.). A la suite de deux irrégularités commises par humanité (\^allon, I, 263-a64), il avait été renvoyé lui-même devant le tribunal et incarcéré à la Force (3o juillet). Mais Fouquier-Tinville, qui lui avait quelques obligations, s'arrangea |)0ur l'oublier dans sa prison, d'oîi il sortit après le 9 thermidor.

Sa femme, Toidousaine comme lui, et cousine germaine de Bonnecarrère (l'ancien factotum de Dumom-iez), avait été incaicérée en même temps que lui, «par mesure de sûreté»!, mais à Sainte-Pélagie (Afe;«., I, i84-i85).

''' Armand -Louis de Gontaut - Biron , d'abord duc de Lanzun , puis duc de Biron, député de la noblesse du Quercy à la Constituante , général d'ai'mée en 1 79a et 1793, destitué le 11 juillet, et aussitôt incai'céré,

Ce mouvemenl de jalousie fit rire el donna lieu à la plaisanterie suivante: elle n'a pas été envoyée par circonstance'''.

fie malheur rapproche, il unit, p)n« encore peut-Mro que le plaisirque serait-ce si l'un et 1 autre servaient à lier deux êtres?

Assurément, vous avez fait, en bon juge et prisonnier rêveur, cette réflexion philosophique. Mais la réflexion n'est jamais bonne aux maris; c'est la thèse que j'entreprendrais de soutenir, si la fantaisie de raisonner pouvait s'établir dans le cerveau d'une femme et l'enceinte d'iii.e prison. Toute nécessaire qu'elle fût, ici et là, je ne prétends point faire dcb miracles; ainsi, Monsieur, n'attendez pas de moi de syllogismes; jev>,ux seulement, en bonne âme, faire quelques observations pour la paix de la vôtre. Vous avez demandé, dans votre billet d'hier,

si le général B ne venait pas quelquefois dans le quartier des

dames? En vérité, Monsieur, pour un homme sage, vous vous êtes embarqué dans une question bien indiscrète. Voilà précisément la folie des maris, ils veulent savoir, tout savoir, demandent sans cesse- la vérilé, puis se mordent les pouces quand ils l'ont apprise. Gomme si la Sainte Eglise ne nous avait pas fait connaître que la foi est la première des vertus; comme si cette foi n'était pas essentiellement requise pour être digne du plus grave des sacrements; comme si toutes les autorités recommandables, depuis le Roman de la Rose jusqu'à Jean La Fontaine, n'avaient pas démontré que, sur certain article, l'inquiétude est aussi gratuite que les précautions sont inutiles. Ne voilà-t-il pas que l'expression de la vôtre m'a rappelé toutes ces belles maximes et que j'ai formé d'abord le projet de vous les retracer, car, vous saurez. Monsieur, que je suis,, ne vous déplaise, prêcheuse de mon métier. Chacun a sa vocation, il est rare d'y échapper; le ciel a voulu que les tyrans fussent lâches et cruels, le commun des hommes aveugle et stiipide, les véritables gens de bien dédaigneux de la vie, les maris

conip;iiiil di'\iiiit II' liiljiiii.ii ii'voliitioiiiiaire voit ici (luVii septembre il était à Sainte-

les 2() et .3o décembre et fut exécuté le len- Pélayie.

demain (Wallon, 11, 3oa-3o4). M. Wallon ''' Ces lignes d'introduction sont de Ma-

(lit (jn'il avait éléemprisoinié à l'Abbaye; on dame Roland.

jaloux, ies femmes légères et moi prêcheuse. J'ai donc passé mon temps à étudier la morale comme une antre à faire sa toilette; j'ai vu de grands hommes et des vertus brillantes dans les républiques, et les républiques m'ont paru la plus belle chose du monde. Je me suis fait de mes devoirs les idées les plus touchantes, je n'ai cherché qu'à les remj)lir, et, sans me fesser comme saint Jérôme, je me suis imposé presque autant de privations. Il est vrai que je ne voulais la liberté qu'avec la justice, et la sagesse qu'avec des formes aimables; il me semblait qu'on devait professer les principes de Socrate en conservant la politesse de Scipion, et, sans chercher à me montrer à personne, je ne cachais à nul ma façon de penser. Il est résulté de là qu'on m'a calomniée comme si j'eusse imité Messaline , emprisonnée comme une aristocrate, et que je suis menacée d'aller mourir à l'hôpital ou à la guillotine. Chaque état a ses dangers, «et tu sais bien, disait un voleur à son compagnon de gibet, que dans le nôtre on court les chances d'une maladie de plus que les autres hommes n. Apparemment qu'il en est ainsi pour les prêcheuses ; il faut donc remplir son rôle jusqu'à la fin. Partant, je vous invite à calmer votre imagination, attendu que ses angoisses ne remédieraient à rien, motif très consolant pour une tête froide. Il est bien vrai que le général B . . . venait tous les jours dans notre voisinage, mais tous les jours accompagné du meilleur préservatif du monde contre les tentations qui auraient pu vous alarmer, c'est-à-dire avec sa maîtresse^'l Aussi sommes-nous demeurés, réciproquement, aux révérences, sans jamais dire un seul mot. Mais vous savez, d'autre part, que M'^'' R. . .'-' habite ces parages; on parle beaucoup de ses grandes facultés, de ses goûts, que sais-je encore?

'*' Nous ignorons le nom de cette der- P'ranrais seraient mis en ëlat d'aiTestalion

nière consolatrice de Lauzun. dans une maison de sûreté. Les acteura

'^' M"° Raucourt. A la suite des incidents avaient été envoyés aux Madelonnettes et à

survenus le a septembre au Tliéàtre-Fran- Port -Libre: les actrices, parmi lesquelles

çais pendant la l'eprésentation de Paméla, M"" Contât, Raucourt, etc., à S;n'nte-P('ia-

le Comité de Saint public avait ordonné, cl gie. Madame Roland a raconté [Mém., 11,

la Convention avait ratifié (P. V. G. , 3 sep- io9-io3)la joyeuse façon dont elles s'y ins-

tembre) , que les comédiens du Théâtre- tallèrent.

Elle a (le l'esprit comme un vrai diable et votre chère femme est assez lutin'''; d'ailleurs, qui peut calculer l'eflet d'un jeûne auquel elle prétend que vous ne l'avez point accoutumée? Ce n'est pas moi, assurément, toute vieille édentée que me représente le père Duchesne et faite, dans le portrait qu'il donne de ma personne, sans l'avoir vue, pour mentir comme une sibylle. Ainsi, mon cher Monsieur, croyezmoi, prenez patience ; voilà le vrai lot des maris.

Au reste , il faut aussi vous le dire , on vient tout récemnoient de nous mettre en quarantaine, et nous ne nous voyons pas plus que des pestiférées; nous voilà colloquées comme de plus belle, face à face avec les murailles, pour méditer sur notre salut'-'. 11 m'en prend assez mal; j'avais quitté mon vieux Plutarque pour la société de trois femmes'^', dont la vôtre, que j'appelle l'aimable folle, faisait tout l'agrément; je crois qu'elle pleure ou jure, en attendant que le rire reprenne. Quant à moi, je vais reprendre Tacite pour ne pas m'éloigner de l'ordre du jour, et j'apprendrai, dans l'histoire du règne [de] Tibère, tout ce qu'on doit attendre des délations et des Séjan qui les payent. J'ai voulu commencer ma retraite par une épître à votre intention, précisément comme les bons chrétiens qui se confondaient en extravagances à la veille du carême. Sur cela, je vous souhaite le bonjour, ainsi qu'à vos confrères, y compris mon oncle d'avant-hier, habitué de votre résidence'*).

''' nNée à Toulousp, pHp a toute la vive- siènift. dont nous ignorons \o, nom, femme

cité (lu climat ai-clent sous lequel elle a vu d'un jujfo de paix {Mém., I, aSa). le jour.i (Jfém., I, i84.) '*' Probablement quelque allusiou au

'*' Voir Mém. , II, a3i. titre sous lequel Champagneux , prisonnier '■ M°" Monl;iné, M'"' Petion, amenée à à la Force, aurait trouvé le moyen de cor- Sainte-Pélagie depuis le 9 août, et une troi- respondre secrètement avec elle.

LknilES DE MADAHe ROLAMD. — II. 33

tMrilllItlIlk TtiriOMLK.

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