À ROBESPIERRE
2 3* jour, i" ms., an second [i4 octobre 1798], — de i'infirraerie de Sainte-Pélagie.
Entre ces murs solitaires, oii depuis tantôt cinq mois l'innocence opprimée se résigne en silence , un étranger paraît. — C'est un médecin que mes gardiens amènent pour leur tranquillité; car je ne sais et ne veux opposer aux maux de la nature, comme à l'injustice des hommes, qu'un tranquille courage. En apprenant mon nom , il se dit l'ami d'un homme que peut-être je n'aime point. — Qu'en savez-vous, et qui est-ce? — Robespierre. — Robespierre ! je l'ai beaucoup connu et beaucoup estimé; je l'ai cru un sincère et ardent ami de la liberté. — Eh! ne l'est-il plus? — Je crains qu'il n'aime aussi la domination, peut-être dans l'idée qu'il sait faire le bien ou le veut comme personne ; je crains qu'il n'aime beaucoup la vengeance , et surtout à l'exercer contre ceux dont il croit n'être pas admiré; je pense qu'il est très susceptible de préventions, facile à se passionner en conséquence , jugeant trop vite comme coupable quiconque ne partage pas en tout ses opinions. — Vous ne l'avez pas vu deux fois ! — Je l'ai
''' M. et M"" Creuzé-Latouche. — Voir dicationsde (raS^j., 1" ms., an second» par
Appendice K. 98 septembre, — et la méprise phis grave
'■'^ Bosc, I, 123; Faug-ère, I, 191. Nous encore de M. Dauban, qui traduit par rr a ven-
avons relevé ailleurs [Elude critique sur les démiaire, an ni.
manuscrits de Madame Roland , Révol. franc. C'est M. Faugère qui a remarqué le
du ih mars 1897) la distraction de Bosc premier que cela correspondait au ih nc-
et de Champagneux, qui ont traduit les in- tobre 1793.
vu bien davantage ! Demandez-lui ; qu'il mette la main sur sa conscience , et vous verrez s'il pourra vous dire du mal de moi.
Robespierre , si je me trompe, je vous mets à même de me le prouver, c'est à vous que je répète ce que j'ai dit de votre personne, et je veux charger votre ami d'une lettre que la rigueur de mes gardiens laissera peut-être passer en faveur de celui à qui elle est adressée.
Je ne vous écris pas pour vous prier, vous l'imaginez bien : je n'ai jamais prié personne, et certes! ce n'est pas d'une prison que je commencerais de le faire à l'égard de quiconque me tient en son pouvoir. La prière est faite pour les coupables ou les esclaves ; l'innocence témoigne , et c'est bien assez ; ou elle se plaint, et elle en a le droit, dès qu'elle est vexée. Mais la plainte même ne convient pas; je sais souffrir et ne m'étonner de rien. Je sais d'ailleurs qu'à la naissance des républiques, des révolutions presque inévitables, qu'expliquent trop les passions humaines, exposent souvent ceux qui servirent mieux leur pays. à demeurer victimes de leur zèle et de l'erreur de leurs contemporains. Ils ont pour consolation leur conscience , et l'histoire pour vengeur.
Mais par quelle singularité, moi, femme, qui ne puis faire que des vœux, suis-je exposée aux orages qui ne tombent ordinairement que sur les individus agissants, et (|uel sort m'est donc réservé?
V^oilà deux questions que je vous adresse.
Je les regarde comme peu importantes en elles-mêmes et par rapport à moi personnellement. Qu'est-ce qu'une fourmi de plus ou de moins, écrasée par le pied de l'éléphant, considérée dans le système du monde? Mais elles sont infiniment intéressantes par leurs rapports avec la liberté présente et le bonheur futur de mon pays; car si l'on confond indifféremment avec ses ennemis déclarés ses défenseurs et ses amis avoués, si l'on assimile au même traitement l'égoïste dangereux ou l'aristocrate perfide avec le citoyen fidèle et le patriote généreux, si la femme honnête et sensible qui s'honore d'avoir une patrie, qui lui fit dans sa modeste retraite ou dans ses différentes situations les sacrifices dont elle est capîible, se trouve punie avec la femme orgueilleuse ou légère qui maudit l'égalité"', assurément la justice et la liberté ne régnent point encore, et le bonheur à venir est douteux !
Je ne parlerai point ici de mon vénérable mari; il fallait rapporter ses comptes
''' Il est flifiTicile, claiU donn»? la date de Marie-Antoiuette. L'interrogatoire de la reine celle leUre (i/i octobre), do un pus \oir là devant le tribunal révolutionnaire a eu lieu une allusion , indig-ne de Madame Itoland, ii le la, son arrél de mise en accusation est
iorsqu'il les eut fournis, et ne pas lui refuser d'abord justice pour se réserver de l'accuser quand on l'aurait noirci dans le public. Robespierre, je vous défie de ne pas croire que Roland soit un honnête homme : vous pouvez penser qu'il ne voyait pas bien sur telle et telle mesure ; mais votre conscience rend secrètement hommage à sa probité comme à son civisme. Il faut peu le voir pour le bien connaître; son livre est toujours ouvert et chacun peut y lire; il a la rudesse de la vertu, comme Caton en avait l'âpreté; ses formes lui ont fait autant d'ennemis que sa rigoureuse équité; mais ces inégalités de surface disparaissent à distance, et les grandes qualités de l'homme public demeureront pour toujours. On a répandu qu'il soufflait la guerre civile à Lyon; on a osé donner ce prétexte comme sujet de mon arrestation! Et la supposition n'était pas plus juste que la conséquence. Dégoûté des affaires, irrité de la persécution, ennuyé du monde , fatigué de travaux et d'années , il ne pouvait que gémir dans une retraite ignorée et s'y obscurcir en silence pour épargner un crime à son siècle.
— Il a corrompu l'esprit public , et je suis sa complice ! — Voilà le plus curieux des reproches et la plus absurde des imputations. Vous ne voulez pas, Robespierre, que je prenne ici le soin de les réfuter; c'est une gloire trop facile , et vous ne pouvez être du nombre des bonnes gens qui croient une chose parce qu'elle est écrite et qu'on la leur a répétée. Ma prétendue complicité serait plaisante , si le tout ne devenait atroce par le jour nébuleux sous lequel on l'a présenté au peuple, qui, n'y voyant rien, s'y fabrique un je ne sais quoi de monstrueux. H fallait avoir une grande passion de me nuire pour m'enchainer ainsi d'une manière brutale et réfléchie dans une accusation qui ressemble à celle, tant répétée sous Tibère, de lèse-majesté pour perdre quiconque n'avait pas de crime et qu'on voulait pourtant immoler!
D'où vient donc cette animosité? — C'est ce que je ne puis concevoir, moi qui n'ai jamais fait de mal à personne, et qui ne sais pas même en vouloir à ceux qui m'en font.
Elevée dans la retraite, nourrie d'études sérieuses qui ont développé chez moi quelque caractère, livrée à des goûts simples qu'aucune circonstance n'a pu altérer, enthousiaste de la Révolution et m'abandonnant à l'énergie des sentiments généreux qu'elle inspire, étrangère aux affaires par principes comme
(lu 1 3, les débats commencent le 1 4 , sa con- On va voir frailleurs que la lettre ne fut pas damnation est du i5 et l'exécution du i6. envoyée.
par mon sexe, mais m'enfrelenant d'elles avec chaleur, parce que l'intérêt public devient le premier de tous dès qu'il existe, j'ai regardé comme de méprisables sottises les premières calomnies lancées contre moi; je les ai crues le tribut nécessaire , pris par l'envie , sur une situation (jue le vulgaire avait encore l'imbécillité de regarder comme élevée , et à laquelle je préférais l'état paisible où j'avais passé tant d'heureuses journées !
Cependant ces calomnies se sont accrues avec autant d'audace que j'avais de calme et de sécurité : je suis traînée en prison; j'y demeure depuis bientôt cinq mois, arrachée des bras de ma jeune fille qui ne peut plus se reposer sur le sein dont elle fut nourrie, loin de tout ce qui m'est cher, privée de toute communication, en butte aux traits amers d'un peuple abusé, qui croit que ma tète sera utile à sa félicité; j'entends sous ma fenêtre grillée la garde qui me veille s'entretenir quelquefois de mon supplice; je lis les dégoûtantes bordées que jettent sur moi des écrivains qui ne m'ont jamais vue, non plus que tous ceux qui me haïssent.
Je n'ai fatigué personne de mes réclamations; j'attendais du temps la justice, avec la fin des préventions. Manquant de beaucoup de choses, je n'ai rien demandé: je me suis accommodée de la mauvaise fortune, (ière de me mesurer avec elle et de la tenir sous mes pieds. Le besoin devenant pressant et craignant de compromettre ceux à qui je pourrais m'adresscr, j'ai voulu vendre les bouteilles vides de ma cave , où l'on n'a point mis les scellés parce qu'elle ne contenait rien de meilleur : grand mouvement dans le quartier! On entoure la maison; le propriétaire est arrêté; on double chez moi les gardiens, et j'ai à craindre peut-être pour la liberté d'une pauvre bonne qui n'a d'autre tort que de me servir avec affection depuis treize ans, parce que je lui rendais la vie douce; tant le peuple égaré sur mon compte, étourdi du nom de conspirateur, croit qu'il doit m'être appliqué!
Robespierre, ce n'est pas pour exciter en vous une pitié au-dessus de la- (|uelle je suis, et qui m'offenserait peut-être, que je vous présente ce tableau bien adouci; c'est pour votre instruction.
La fortune est légère, la faveur du peuple l'est également: voyez le sort de ceux qui l'agitèrent, lui plurent, ou le gouvernèrent, depuis Viscellinus jusqu'à César, et depuis llippon, harangueur de Syracuse, jusqu'à nos orateurs parisiens! La justice et la vérité seules demeurent et consolent de tout, même de la mort, tandis que rien ne soustrait à leurs atteintes. Marius et Sylla proscrivirent des milliers de chevaliers, un grand nombre de sénateurs, une foule de
malheureux, — ont-ils étouffé l'histoire, qui voue kmr mémoire à l'exécration, et goùtèrent-ils le bonheur?
Quoi qu'il me soit réservé, je saurai le subir d'une manière digne de moi, ou le prévenir s'il me convient. Après les honneurs de la persécution, dois-je avoir ceux du martyre ? Ou bien suis-je destinée à languir longtemps en captivité, exposée à la première catastrophe qu'on jugera bon d'exciter? Ou serai-je déportée soi-disant, pour essuyer à quatre lieues on mer cette petite inadvertance de capitaine qui le débarrasse de sa cargaison humaine au profit des flots? Parlez; c'est quelque chose que de connaître son sort, et, avec une âme comme la mienne, on est capable de l'envisager.
Si vous voulez être juste et que vous me lisiez avec recueillement, ma lettre ne vous sera pas inutile, et dès lors, elle pourrait ne pas l'être à mon pays. Dans tous les cas, Robespierre, je lésais, et vous ne pouvez éviter de le sentir: quiconque m'a connue ne saurait me persécuter sans remords.
Roland, née Phlipon.
Nota. L'idée de cette lettre, le soin de l'écrire et le projet de l'envoyer se sont soutenus durant vingt-quatre heures; mais que pourraient faire mes réflexions sur un homme qui sacrifie des collègues dont il connaît bien la pureté ?
Dès que ma lettre ne serait pas utile, elle est déplacée; c'est me compromettre sans fruit avec un tyran qui peut m'immoler, mais qui ne saurait m'avilir. [Je ne la ferai pas remettre'".]
[À JANY, À paris'''.]
[Octobre 1798, — de Sainte-Pélagie.]
Ma fille, dear .Tauy, est chez des amis, les respectables Creuzé, qui relèvent avec leurs deux filles comme un enfant adoptif. La mauvaise
^'' Les mots entre crochets sont de l'écri- la mort de cehii-ci , ses papiers entre les
ture de Bosc. Ils rem])lacenl une ligne foi-- mains , a publié , dans k Covrespoiidaiit du
tement raturée par lui, et qui avait évidem- 10 juillet 1892 , la plus {jrande partie de la
ment le même sens. lettre. Nous donnons le texte complet d'a-
'^' Celte lettre a dû èlre donnée par Bosc près la copie, fournie à Faugère par Barrière,
à Barrière. M"* Cl. Bader, qui a eu, après qui se trouve au ms. gS^S, fol. aaS-aijg.
santé de la maman et la saison, et cet ensemble que vous jugez maintenant, ne me permettent point de proGter de vos bontés. Je ne vous dis pas combien j'y suis sensible, mais je puis vous avouer que j'y ai moins de regret, vu le peu d'aptitude de mon enfant à en profiter. C'est un être bon, mais apathique, et qui n'aura ni vices, ni vertus. Quant à M"" G. Gh. [Grandchamp], je vais vous dire ce qui en est : elle a douze cents livres de pension; le jeune homme qu'elle élève est le fils de G[rand-]Pré, qui vit choz elle et qui a une place de mille écus; mais ils se gênent ensemble pour payer les d«ttes que <:et honnête infortuné a contractées dans un temps encore plus malheureux, de manière qu'avec un petit revenu déterminé ils sont presque misérables. Voilà ce que je sais; ce n'est pas à moi ensuite à juger entre vous, car, enfin, vous êtes, je crois, trop honnête homme aussi pour être riche. Je vous envoie encore un cahier, et je tâcherai de tirer''' ce qui précède; ce sera, comme vous dites, mes confessions, car je n'y veux rien celer; mais la fin ne pourrait pas êti'e publiée si tôt. Au reste, lorsque vous parlez d'Amérique, vous chatouillez mes oreilles; c'est bien là que j'ambitionnerais de me transporter si je redevenais libre, mais je n'espère point en recouvrer la faculté. Je me crois perdue; sans cette croyance, je ne prendrais pas la peine de me confesser; on ne songe guère à laisser des souvenirs, lorsque l'on espère pouvoir y donner matière. Je ne veux point voir les cahiers de B.[Brissot]i^' que lorsque vous en auriez un double; il y a toujours du danger dans les transports et il ne faut pas risquer uue perte irréparable. Mon père ne m'a pas vue du tout rue des Petits-Champs'-^', je l'ai perdu il y a plusieurs années; mais vous saurez tout cela.
' Tirer, cVtil-à-«lii'e tirer de quelque ca- flies mauuMcritt! de Brissol étnieul counus
clielte de «ii prison. — Voir Mémoires, I. de tous les amis de sa famille. Ils ont ét^^
9oi-a38, et II, 109. longtenq)s eutre les mains «le Menlelle,
"> Il s'agit dvideniment des Mémoires membre de l'Institut...» Il donne d'ail-
(/(' llrissol, qu'a pnhiifîs M. de Monlrol on leurs, en phisieurs endroits, des noies
i83o-i832 (4 vol. in-8"). Celui-ci nous ajoutées [)ar Menlelle au manuscrit,
ajiprend lui-même, dans sa préface, p. six. ''■ C'est-à-<lire dans l'Hôtel du ministère
que Menlelle en avait été le dé|)osilaire : de l'Inlérieur.
Il est trop vrai, Jany, qu'on ne peut se confesser sans révéler aussi la confession de quelques autres; c'est quelquefois délicat, et, à mesure que j'avance, je sens que j'ai plus à dire d'autrui. Mais j'ai fait mon calcul et pris mon parti, je dirai tout, tout, absolument tout; ce n'est que comme cela qu'on peut être utile.
Adieu, mon ami, mou confident; vous pouvez bien dire que c'est à votre généreux empressement que vous devez ces titres. Adieu, je vais donc continuer. Vous devez, n'ayant pas vu le commencement, trouver des personnages qui viennent on ne sait d'oii : c'est que tout se lie et s'enchaîne. Véritablement [la vie de chaque individu est un poème dans lequel certain nombre de personnages ont leur place dès l'origine et dont le sort ne peut être connu qu'en suivant l'histoire de celui qui fait le principal rôle '')].
À JANY, À PARIS'').
[Octobre 1793, — de Sainte-Pélagie.]
Votre douce lettre, cher Jany, m'a fait autant de bien que votre aimable causerie. La tendre pitié est le vrai baume du cœur malade. Je sens la délicatesse qui vous fait répugner à l'idée de publier jamais mon secret; cette délicatesse pour autrui m'aurait empêchée de le confier au papier, s'il n'eût été deviné et travesti. Quant à moi, personnellement, je ne tiens absolument qu'à la vérité; je n'ai jamais eu la plus légère tentation d'être estimée plus que je ne vaux; j'ambitionne que l'on me connaisse ce que je suis, bien et mal, ce m'est tout un'-'''. J. J. ne m'a jamais paru coupable pour ses aveux, mais seule-
'"' Ce passage que nous mettons enU-e La lettre, non datée, est évidemment,
crochets est celui que Barrière a cité dans comme la précédente , d'octobre 1798. Nous
sa Diotice (p. xix), mais en faisant subir au croyons qu'elle est aussi postérieure à celle
texte quatre corrections en quatre lignes. du 8 , et qu'il faut la placer autour du 1 4 ,
**' Publié par M"" Cl. Bader (Correspoti- date h laquelle Madame Roland se trouvait
dant du 10 juillet 1892). Il y en a une co- encore à l'infinnerie de Sainte-Pélagie,
pie, fournie par Barrière, au ms. 9533, <'' Cf. la (in d'une lettre à So])hie Gannel
fol. aSo-aSi. du(i4) 4 janvier 1776, éd. Dauban, 1,336.
ment répréheiisiblerfe deux faits, qui ne sont point dans la nature : l'attribution, à la pauvre Marie, du vol du ruban, et l'abandon de ses enfants à l'hôpital. Ouant au blâme de la tourbe indiscrète et légère, on ne l'évite jamais dès (ju'une fois on a excité l'envie.
Sans prétendre m'excuser, je suis convaincue que la jalousie du malheureux II. [Roland] a seule fait percer mon secret par des confidences multipliées, en même temps qu'elle m'a inspiré par moments des résolutions violentes.
Croiriez-vous qu'il avait fait des écrits là-dessus'", avec tout l'emportement et les faux jours d'un esprit irrité qui déteste son rival et voudrait le livrer à l'exécration publique, et que je n'ai obtenu que depuis peu que ces écrits empoisonnés fussent brûlés? Concevez-vous combien leur existence m'enflammait d'indignation, d'une part, et alimentait, de l'autre, le sentiment même dont je voyais maltraiter si injustement l'objet? Oui, vous l'avez vu, vous le dépeignez bien''"; vous trouverez son portrait peint, et aussi écrit, dans certaine boîte qu'on vous remettra; c'est ma plus chère propriété, je n'ai pu m'en défaire que dans la crainte qu'il soit profané. Conservez-les bien, pour les transmettre un jour.
Mais, à propos de cette boîte, qui contient autant et plus de manuscrit que vous en avez déjà, faites-moi dire le jour où l'on pourra vous la porter au matin, afin que votre cachette soit prête. Avisez à sa conservation pour tous les cas possibles, afin qu'un protecteur ne lui manque pas, s'il vous arrivait quelque accident.
[Quant à moi, Jany, tout est fini. Vous savez la maladie que les Anglais ap- [lellent heart-hrenkenÇiic)? j'en suis atteinte sans remède, et je n'ai nulle envie d'en retarder les effets; la fièvre commence à se développer, j'espère que ce ne sera pas très long. C'est un bien. Jamais ma liberté ne meserait rendue; le ciel m'est témoin (|ue je la consacrerais à mon malheureux époux ! Mais je ne l'aurai point et je pourrais attendre pis. C'est bien examiné, réfléchi et jugé'"". ]
Ouand on a dit que le moral de l'amour n'en valait rien , on a fait légèrement une grande proposition (|ui, si elle était vraie, s'appliquerait à toutes les passions de l'homme; car c'est par le mora/ qu'elles sont passions et qu'elles ont de beaux ou d'éclatants effets; ôtez ce moral, tout n'est qu'appétit et se réduit aux besoins physiques. Si le moral de l'amour ne valait rien, il faudrait
'"' Cf. lettre du 3i août 1793, à Buzol. cité par Barrière (/Votfce, p. xli), mais altéré, '*' Buznt. selon son habilnde , par quelques retouches
'^' Ce j)as>a{;i; tMilrc crocliets a déjà été peu heureuses.
LETTRES DE MiDAME ROLAMD. II. 3A
tWI'mlHLKlE lAriOXiLK
dire (juc i'étal social où il se développe est le pire do tous : serait-ce vrai? je l'ignore, mais, dans cet état une fois admis, je crois, au contraire, le moral de l'amour la source la plus féconde et la plus pure des grandes vertus et des belles actions.
Je fe*^' crois perdu; mais, s'il parvenait jamais dans le monde heureux où voire fils est cultivateur, ménagez-vous des renseignements qui vous permettent de lui faire parvenir ce que vous saurez de moi. Je sais que ce sentiment inspire de se conserver pour qui nous aime; mais je suis à d'autres ayant lui, et je n'aurai jamais la faculté de me rendre, même à mes devoirs. Ainsi tout doit finir pour moi. Heureux quand la nature s'y prête! Adieu, Jany, adieu, cher Jany, mon unique consolateur!
[À ClIAMPAGNEUX, À LA FORCE'"'.]
[a4 octobre 1798, — de la Conciergerie.]
Votre lettre, mon cher Champagneux'*', m'est parvenue par Adam Lux'*', et c'est par cet excellent homme que vous recevrez ce billet; je vous l'écris dans
'*' Le, Buzot. La lifjne suivante est une allusion à l'Amérique , où les amis des députés fugitifs avaient plusieurs fois espéré qu'ils iraient chercher un asile. — Voir lettre du3i aoûtiygS, et Mémoires, 1, 64, io3.
Le fils de Mentelle était , en effet, en Araéricjue. — Voir ms. gSSi, fol. .343, lettre de M"" Brissot à son frère Fi'ançois Dupont , établi à Philadelphie ; lettre sans date , mais certainement de 1 790 ou 1 79 1 . Cf. Discours do Barbie du Bocage aux funérailles de Mentelle , et Notice de M"'° de Salm sur Mentelle , Paris, 1839, in-8°.)
'*' Ghampagneux , Disc, prélim. , p. lxii : Faugère, II, 273.
''' Pour replacer exactement celte lettre et les deux suivantes dans les circonstances où elles ont été écrites, résumons brièvement les faits :
Le procès des Girondins vient de s'ouvrir. Des quarante et un députés décrétés d'accusation le 3 octobre sur le rapport d'Amar, \ingt et un ont comparu le a 4 devant le tribunal révolutionnaire, et Fouquier-Tinville , dans cette première séance , a fait lire par le greffier, en guise d'acte d'accusation, le rapport même présenté par Amar à l'Assemblée ti'ois semaines auparavant.
Ce jour- là , Madame Roland , citée comme témoin, a été conduite de Sainte-Pâagie au Palais de Justice , a assisté à l'ouverture de l'affaire , a entendu la lectiu-e de l'acte d'accusation , après quoi , elle a été menée au greffe, pour y attendre son tour de déposer; elle y est restée de longues heures , au milieu d(!s allées et venues des gens du Palais; elle y a rencontré Mentelle, qui a pu l'entretenir un instant et lui remettre un billet
un des antres de la mort, et avec une plume qui tracera peut-être bientôt l'ordre de m'(?gorgcr.
Je me félicitais d'avoir été appelée en témoignage dans l'affaire des députés, mais il y a apparence que je ne serai pas entendue. Ces bourreaux redoutent les vérités que j'aurais à dire et l'énergie que je mettrais à les publier : il leur sera plus facile de nous égorger sans nous entendre. Vous ne reverrez plus ni Vergniaud, ni Valazé'"; votre cœur a pu concevoir cette espérance, mais comment tout ce qui se passe depuis quelque temps ne vous a-t-il pas ouvert les veux? Nous périrons tous, mon ami: sans cela nos oppresseurs ne se croiraient pas en sûreté. . . Un de mes plus grands regrets est de vous voir exposé à partager notre sort. Nous vous avons arraché à votre retraite; vous y seriez peut-être encore sans nos sollicitations, et votre famille ne serait pas dispersée et malheureuse ... Ce tableau me déchire plus que les maux qui me sont personnels; mais, dans les beaux jours de la Révolution, il n'était pas possible de calculer ce cruel avenir. Nous avons tous été trompés, mon cher Champagticux, ou pour mieux dire, nous périssons victimes de la faiblesse des honnêtes gens; ils ont cru qu'il suffisait, pour le triomphe de la vertu, de la mettre en parallèle avec le crime : il fallait étouffer celui-ci. . . Adieu, je vous envoie ce que vous me demandez '^l Je vous écris à côté et presque sous les yeux de mes bourreaux ; j'ai quelque orgueil à les braver.
à la dérobée; elle y a vu Adam Lux, appelé comme elle en témoignage , qui lui a glissé une lettre de Champagiieux , dont il était le compagnon de captivité à la Force , et elle a trouvé le moyen, séance tenante , d'écrire la réponse et ilo la lui confier; puis , l'audience s' étant terminée sans que son tour soit venu, ou l'a reconduite à sa prison. — '*' Adam Lux (1767-1793), député de Mayence vers la Convention , ayant publiquement glorifié Charlotte Corday, avait été écroné à la Force dès le 2 5 juillet, et traduit, le a8,
devant le tribunal révolutionnaire. Il fut jugé et exécuté le 4 novembre.
''' Vergniaud et Valazé, écroués au Luxembourg le a6 juillet, avaient été transférés, le 3o, à ia Force, où Champagneux vint les rejoindre le h août ; mais il ne passa que deux mois avec eux , car, dès le 6 octobre , ils avaient été amenés à la Conciergerie, d'où ils ne sortirent que pour aller à l'échafaud , le 3 1 octobre.
'*' (fUne touffe de ses cheveux» (Champagneux).
[À JANY, À PARIS (".]
Vendredi aS octobre [1798, — de Sainte-Pélagie].
Vous n'imaginerez jamais, cher Jany, tout ce que j'ai souffert de contrariété à ne pouvoir vous entretenir à l'aise, ni même vous lire à loisir : je sentais l'huissier sur mes talons; j'avais peur pour vous. Je me trouve comme si j'étais attaquée de la poste. Je n'ai plus rien à perdre; mais je suis en transes pour ceux qui m'abordent : c'est au point qu'hier, au Palais, j'ai hésité à rendre le salut à un homme <jue je reconnaissais et que je trouvais bien imprudent d'être poli publiquement envers moi.
J'ai entendu cet acte d'accusation, prodige de l'aveuglement, ou plutôt chefd'œuvre de la perfidie. Lorsqu'il a été lu, le défenseur Ghauveau'"^' a observé avec beaucoup de ménagements que, contre toutes les formes, les pièces à
'"' Cette lettre a paru dès 1795 , ilans la première édition des Mémoires donnée par Bosc (Appel à l'impartiale postérité, a' partie, p. 82); elle a été réimprimée par tous les autres éditeurs, Champag'ueux(ll, 364), Barrière (II, 266), Dauban [Mém., 3()6), Faugère (II, 270). — Elle est au ms. des Mémoires, à la Bibliothèque nationale.
Au manuscrit, il y a 2^ octobre, date inexacte, car le ik élait un jeudi et non un vendredi*. Bosc et tous les aulres éditeurs ont reproduit cette distraction tle l'autographe, à l'exception de M. Faugère, qui a rétabli avec raison tr vendredi, 25 octobre n. Il suffit d'ailleurs de relire la lettre pour voir qu'elle est bien du vendredi 26 ; c'est le 26 que s'était ouvert le |)rocès des Girondins et (pie M"" Roland avait été conduite au Palais, et c'est le lendemain qu'elle en entretient Jaiiy. M. Barrière a biou vu que la lettre avait été écrite après l'audience du 2 /i , mais il la suppose écrite ffle soir, après la séance n; il
n'a pas remarqué ces mots ir/jitr, au Palais. . . s.
'*' Chauveau-Delagarde (1756-1841) était avocat à Paris depuis 1788. 11 dut, au début de la Révolution, avoir des liaisons avec Bfissot. (Voir deux lettres de lui au Patriote français, des i5 février 1790 et 25 septembre 1791.) On connaît le rôle d'honneur qu'il eut pendant la TeiTeur.
Arrêté le 16 octobre, le jour de l'exécution de Marie-Antoinette dont il avait été le défenseur, il fut cependant relâché le même jour. (P. V. C, 16 octobre 1798.)
Madame Roland, qui le connaissait (c'est lui qui avait défendu la mère deM°" Petion, voir lettre 545, noie a), le désigna, dans son interrogatoire du 3 novembre, jjour son iléfenseur ( Mém. ,1,323, 4i5).
Ce n'est pas lui cependant qui la délendit. Il a fait depuis (voir Barrière, Nolice sur Madame Roland, j). XLiu-xnv du 1. 1 de son édition des Mémoires) un récit dra-
* Maditnie Roland avait nn''me écrit septembre. C'est Bosc qui a surchargé et mis octobre , avec toute raison.
l'appui n'avaient point été communiquées, et il a prié le tribunal de délibérer pour qu'elles lui fussent remises. Après un instant de chuchoterie, le président a répondu en balbutiant que ces pièces étaient encore pour la plupart sous les scellés, chez les accusés; que l'on ferait procéder à la levée de ceux-ci et qu'en attendant les débats commenceraient. Mais, Jany, j'ai entendu cela bien distinctement de mes deux oreilles! Je regardais si ce n'était point un songe; je me demandais si la postérité saurait cela, si elle pourrait le croire! Eh bien! tout ce peuple n'a rien senti; il n'a pas vu l'atrocité d'une pareille conduite, le ridicule de produire un acte dont on ne connaît point les pièces justificatives, la bêtise de prétendre que ces pièces sont chez ceux mêmes contre lesquels l'acte est dressé, et des papiers desquels on n'a point encore fait l'inventaire, la sottise et l'impudence de l'avouer. Le président a dit encore quelques bredouilles sur l'immensité d'autres pièces et la difficulté de les communiquer; mais cela n'était ni plus juste, ni mieux raisonné. On a fait sortir ensuite tous les témoins, pour n'appeler qu'à mesure ceux qu'on veut faire déposer. Mon tour n'est pas venu ; ce sera probablement pour demain. Je ne puis voir dans cette marche que l'intention de tirer avantage des vérités que mon courage doit dire pour trouver moyen de me perdre. Cela n'est pas difficile avec de tels scélérats et mon mépris pour la mort : ainsi peut-être ne nous reverrons-nous plus.
Mon amitié vous lègue le soin de ma mémoire. Si je connaissais quelque chose de plus convenable à la générosité de vos sentiments , trop tard connus, je vous en chargerais; mais non, Jany, pas trop tard : c'est une Providence qui a tout conduit; en vous appréciant plus tôt, mon affection vous eût enveloppé dans ma disgrâce. Vous disposerez de tout pour le mieux. On peut supposer la chute par une fenêtre, et l'on envoie y regarder ceux qui ne veulent ])as y croire. Comme il y a beaucoup d'ouvriers maçons et autres, il est facile d'imaginer qu'un d'eux, ou quelqu'un déguisé comme eux, se glissait à certaine heure sous ma fenêtre dans la cour intérieure et recevait le pa(|uet. Cette idée est même fort bonne, elle a de la vraisemblance. Les Portraits et Anecdotes, et
inati(|iie de la dernière enlrevue qu'il aurait alors que Madame Roland a fi\é condamnée eue avec elle, la veille de son jugement: et exécuta le 8, nous nous bornerons à elle lui aurait dit, résolue à ne pas le coni- remarquer que Madame Roland eut pour promettre : . . . tNe venez point an tribu- défenseur, le 8 novembre, (rGuillot, homme nai, je vous di^savouerais , etc. . . i. de loi, nommé d'oflice par le tribunal con- Sans relever la légère inexactitude de Bar- seil et défenseur officieux') (dossier des Arrière, qui place cette scène au 9 novembre, chives nationales, cote 97).
autres morceaux délachés, ne doivent être présentés que comme des matériaux dont je me fusse servie dans un meilleur temps.
[J'aurais désiré que le Portrait que vous savez fût aussi gravé'"; mais ce serait peut-être à garder pour joindre au dernier supplément, celui adressé nommément à Jany^^\] Le petit dépôt [chez M'"" Gch.] n'est point à négliger; il doit aller avec la masse.
Etre appelée en témoignage avant d'être judiciairement accusée m'oblige à une autre marche que celle que j'avais arrêtée quand je vous donnai mon testament, et pour laquelle j'avais fait déjà mes essais; je boirai donc, puisqu'il le faut, le calice jusqu'à la lie. [Il y aurait pourtant encore un moment à choisir avec des moyens qui me manquent et que j'aurais dû recevoir de l'amitié' I Le malheureux B[uzot] ne supportera pas longtemps un tel coup; il est perdu, dès qu'il me saura sacrifiée ; il méritait un meilleur sort !
Je trouve, comme vous le jugez, la conduite de L. th. s.'^' abominable. Il est de ces hommes qui sont bons tant que leur médiocrité n'est pas mise à de grandes épreuves, mais que les passions désorganisent et rendent atroces. Ce sont des espèces d'avortons qui ne sont pas fails pour les passions, qui ne sauraient en inspirer, mais qui deviennent capables de fureur et surtout de lâcheté à l'égard de ceux qu'ils voient être plus heureux.]
'"' Le portrait de Buzot. — Voir, sur le sens de ces recommandations à Menlelie, notre Etude critique sur k^ manuscrits de Madame Roland.
'•' Ces passages que nous mettons entre crochets avaient été siipprim(5s par Bosc: c'est M. Daiiban, et après lui M. Faugère, qui , en i864 , les ont rétablis d'après l'autographe. Seulement, M. Daul)au s'est trompé en lisant plus bas R. . . . (Roland), oîi il y a B... (Buzot). [Voir La Vcritévraie, etc., p. a4-3o.]
Bosc les avait remplacés, sur le manuscrit, par ces trois mots, qui sont de son écriture : tr Adieu, Jany, adieun.
D'aulre part, on lit en marge, de la main de Madame Rolaud, les lignes suivantes
biflées (sans doute pai- Bosc) : fSi je n'en avais le temps , dites à ma bonne qu'elle apporte deux jolies petites paires de mes flamlieaux argentés , dont je veux faire présent à M^'Bchtîi. M. Dauban (p. 898) a eu raison de ri^tablir ces lignes, mais il a lu (tM"" Rejet 1, alors que les lettres Bchl désignent certainement la concierge de Sainte- Pélagie , M"' Boucliaud , dont le vrai nom était Bouchot. (Voir notes delà lettre du 27 oclobi-e.)
Quant aux mots (rchez M°" Gch. ti , [lisez Grandchamp], omis par tous nos devanciei's , nous les rétablissons d'après le manuscrit.
'^' Lantlienas. — Cf. , dans les Mémoires (II, 946-9^7), la |)age si dure sur cet ancien ami.
À JANY, À PARIS f".
[97 octobre 1798, — de Sainte-Pélaffie. ]
Je me suis abstenue de faire un article sur lui; il aurait pu
être instructif et long, mais L[anthenas] m'a trop aimée pour que j'en dise du mal, et je le méprise trop pour en dire du bien. Vous auriez vu comment R[oland], tout en jugeant sa médiocrité, s'est trouvé obligé, par une sorte de justice pour son civisme et son amitié, de l'employer dans ses bureaux. M""^ G.[Grandchamp] pourrait vous le dire. Vous verriez combien sa gaucherie, bien autre qu'on ne saurait l'imaginer, y a fait de mal, par un mauvais ordre de travail et un détestable choix de deux ou trois subordonnés; vous apprendriez quelles scènes son ami a eues avec lui sur tous ces objets. Il est trop vrai, et jamais on ne le sent assez , que la faiblesse de caractère et la rudesse du mode sont des défauts incommensurables chez les gens d'affaires, surtout quand ils se rencontrent, par une sorte de contradiction, dans le même sujet, comme chez L[anthenas].
Eh bien, Jany, j'ai vu cet homme, avant la Révolution, tout occupé d'études intéressantes et solides, doux dans ses mœurs, humain avec affection; je l'ai vu deux et trois mois de suite à la campagne, chez moi, partageant mes soins pour les malades des villages voisins, soi-
'' Ce morceau, publie pour la première fois (avec des coupures) par M"* Cl. Bader (Corre.ipondant du 10 juillet 1899), est aujourd'hui à la Bibliothèque nationale, ms. 4697, n. A. fr. Nous le donnons en entier, d'ajM'ès l'original. C'est évidemment la (in d'une lettre par laquelle Madame Roland envoie à Jany le manuscrit de ses Observalioni rapides sur Varie d'arcusation contre les di'imlés , j)ur Amar(^MéiH., I, a87-3i(>). Les
trois dernières lignes de la lettre le disent assez. 11 suflit d'ailleurs de comparer le papier, l'encre, l'allure de l'écriture dans ce fragment et dans le cahier des Observations poiu" n'en pouvoir douter. Voilà donc trente pages des Mémoires qui nous ont été sauvées pai- Jany. — Les Observations sont datées du aS octobre (elles devraient même r^tredu aG). Ce fragment est donc, au plus tôt, du •:>(> ou (In ■17.
giiant les pauvres et goûtant la vie simple avec un cœur qui devait l'être sans doute.
Quant à Goquéau'^), je le connais peu; il ("ut, je ne sais par qui, donné à R[oland] pour servir à L[anthenas] d'un second dont il ne pouvait se passer; je ne le voyais guère, et sa loquacité m'était insupportable, quand, par hasard, je l'entretenais. .le ne pouvais soupçonner qu'il se vantât de traiter d'affaires avec moi; il n'avait aucune raison pour cela, et ce que vous m'en apprenez m'est tout neuf; je ne lui ai pas parlé quatre fois. Comme bien des personnes m'envoyaient des demandes de logement au Louvre, je faisais, purement et simplement, passer ces demandes à Goq[uéau] dans le département de qui se trouvait cette partie, et je répondais aux intéressés qu'ils pouvaient voir ou le ministre ou le commis chargé de ces objets, dont je ne me mêlais pas plus que des autres.
'"' Claude-Philibert Co(jiieau(i755-i 79^) était né à Dijon et y avait fait des études au collège des Godrans , où il avait dû être condisciple de Bosc. Venu à Paris en 1778, architecte de talent , musicien passionné ( Biogr. Bahbe) , employé dans les bureaux de voirie de la ville de Paris, il flg-ure en 1790 sur la liste des Jacobins. (Voir Aulard, I, xlui, et Table. Cf. Aulard, ibtd., I, 976, et Tourneux, 534i et 6783.) En 1792, il entra dans les bureaux de Roland, comme commis de Lantlieuas , nommé chef de la 3' division. Il avait alors pour locataire Masuyer, député de Saône-et-Loire à la Législative et à la Convention. En juin 1798, Coqueau alla demeurer rue Saint-Honoré, n° a38 (ou i4io, nouveau style) et Masuyer l'y suivit. Lorsque Petion,le a 3 juin, voulut échapper au garde qu'on lui avait donné, ce fut en allant diner chez Masuyer (et par conséquent chez Coqueau; Bosc se trouvait à ce dîner). Masuyer et Coqueau payèrent cher cette complicité. Dès le lendemain , la (îonvention
déci-éla que Masuyer serait mis en état d'arrestation et que les scellés seraient mis sur ses papiers (P. V. C, ai juin), et le même jour, Coqueau subissait un interrogatoire (Daubau, Démagogie, p. 3^9). — Masuyer s'échappa, et c'est par contumace que, le 3 octobre, il fut des h 1 députés mis en accusation. Errant d'asile en asile, — revenant parfois chez Coqueau , s'il faut en croire une anecdote de la Biog. Babbe, — il alla s'abriter chez Bosc, à Sainte-Radegonde , et y arriva le 1 8 mars 1 79^ , le jour même où Larevellière- Lepeaux quittait ce refuge. Malheureusement , dès le lendemain , il voulut retourner à Paris , fut arrêté au pont de Neuilly, et, le soir même, sur simple constatation d'identité, fut envoyé à l'échafaud. (Mém. de Larevelliére, 1,169-170.)
Quant au pauvre Coqueau , trois jours après, le 9 a mars, il fut arrêté et écroué aux Carmes (Vatel, II, a7o), puis, après quatre mois de détention , condamné et exécuté le 57 juillet (9 thermidor), le jour de
R[oland] prenait Coq[uéau] en grippe, par sa discussion ennuyeuse ol bavarde; c'était au point que, L[anthenas] étant passé à la Convention, il chargea FrépoulC^, déjà chef dans une autre partie, de diriger encore Cq. [Goquéau] afin de ne point travailler avec lui, et il aurait fini |)ar le renvoyer.
Mais dans le tourbillon d'affaires, toujours nouvelles et toujours accumulées, les jours fuient comme des heures; puis, on est si étonné (|ue des gens qui paraissent capables de quelque chose ne soient pas au niveau de leur travail, que l'on craint de faire pis en leur substituant des personnes pour lesquelles on n'a que les mêmes données à peu près, et qui doivent avoir de moins ce que les premières ont déjà acquis par un peu d'usage. Sans contredit, la première qualité de ceux qui occupent de grandes places, c'est un prompt aperçu des mérites des subordonnés qui leur conviennent; mais il faut voir beaucoup d'hommes pour juger et bien ciioisir, et, quand on arrive en place en sortant de son cabinet, il faut d'abord mettre du monde à la besogne avant d'avoir eu le temps d'examiner suffisamment. C'est ensuite par l'expérience, que rien ne supplée, qu'on juge et rectifie. Malheureusement, en révolution, le temps manque toujours, et quand un ministre commence à tout voir et tout ordonner, il est renversé.
Les bureaux de R[oland], à quelques défectuosités près, se montèrent supérieurement; encore trois mois, le rouage eût été parfait ''^). (iarat n'eût jamais soutenu ce fardeau du ministère sans les travailleurs que R[oland] avait placés; il eut la bonne foi d'en convenir, et il
la ciiule de Robespierre ( Wallon , V, 168). — Voir Daulian, Démagogie, 3^9-^53; Railleul, Almanach des bizarreries humaines , 1). 74-79.
'■' Cf. Mém., I, 4-2, i46 : Fëpoul. Lisez Faypoult (Guillaume-Charles), 1752-1817. Clipf (le la 9' division du ministère de l'Intérieur de 179S! ;i 1794, sous Roland, Carat et Paré (Alm. iiat. de 1793, Alm. »«/. de l'ail 11; cf. Rio/fr. Rahbe). Depuis,
ministre des Finances au dëttut du Directoire (a octobre 1795-18 février i79<»), puis agent diplomatique à Gênes, à Naples, où il fit destituer Chanipionnet, préfet de l'Kscaut sous l'Empire, préfet de SaAne-etl,oire aux Cent-Jours, etc. Cf. Biogr.de Leipzig, et Ad. Schmidt, III, 118.
''' Cf. ^fém., I, 4a , et fragment des Mémoires inédits de Chanipagneux , Papiers Roland, ms. 6-i4i , f' 199.
déclara môme qu'il serait obligé de quitter, si on lui en retirait iiii seul; il a tenu parole, sitôt après l'arrestation de Ghampagneux*''.
Maintenant, Jany, parcourons un peu cet acte d'accusation qui va conduire à mort de nouveaux Sidney, à la suite desquels j'aurai l'honneur de me trouver t"^).