‹ Lettres; publiées (volume 2)Chapitre 7 sur 103 · te lundi 1G · texte numérisé non relu

te lundi 1G

ANNEE 17i»0. 131)

naisse bien pour l'un et l'autre, je vous en aime encore davantage de ce moment. J'étais chez Clinmpagneux*" jeudi lorsqu'on lui les premières nouvelles (lu décret sollicité par Malouet'^'; je ne vis personne qui s'en indignât comme moi et qui parût voir jusqu'où pouvait s'étendre cet attentat.

Je vous ai écrit d'ici et de Lyon; j'ai écrit à l'ami Lanthenas de \illefranche, et je vous ai fait part de tout ce que j'ai pu découvrir, apprendre ou pressentir.

11 nous arrive, à l'instant, des nouvelles de ce digne ami; elles nous apprennent les dispositions de Blot, dont aucune ne m'étonne. Je vais en causer avec Lanthenas et vous verrez ce que j'en pense.

Je vous dirai seulement, pour répondre à votre observation particulière, que les convenances morales m'ont toujours paru les plus diflicilesà rencontrer dans une entreprise comme celle dont il était question pour vous tous'^'.

Ce texte fournira à nos conversations, et je ne veux pas entreprendre de le développer par écrit.

Quant à nous personnellement, je vous avouerai que je regarde depuis longtemps comme non avenu notre acte de société avec Blot et Champagneux. La lenteur de celui-ci m'a d'abord semblé le premier obstacle à l'exécution, car pour tout il est un moment à saisir, passé lequel on n'en trouve plus d'aussi favorable; ensuite la chaleur volcanique et momentanée de Blot, d'où résultent l'incertitude et les vacillations, même les inconséquences, m'a fait apercevoir des inconvénients plus grands encore, des dilFicultés moins solubles.

Mon voyage à Lyon , ce que j'ai vu de l'état des choses et toutes nos réflexions me font engager notre ami à se tenir paisiblement ici jusque après la Saint- Martin, de manière que les élections de cette époque se fassent sans sa présence. Il est probable qu'il sortira de la notabilité; il l'est également que le sort de sa place sera déterminé alors, et, dans ce cas, j'opine pour abandonner Lvon, 011 un seul homme de bien se consume en vains efforts sans influer sur

'"' Champagneux demeurait place de la ortlonné au procureur du Roi au Ciiâtelet

Haleine. (rdc poursuivre, comme crimiupis de l^se-

''' Dans la séance de l' Assemblée natio- nation, tous auteurs, imprimeurs et colpoi--

nale du 3i juillet, Malouet avait dénonci' leurs d'écrits excitant les peuples à l'insur-

Tune feuille intitulée : (j'en eut fait de nous, rection, etc. . . ■". Voir llèvolulions de France

par M. Marat, et le dernier numéro des et de ISrabant , u"' 87 et 38.

Résolutions de France et de Brahant , par ''' Le projet, déjà mentionné, d'aclieter

Camille Desmoulins<< , cl l'Assemblée avait en comnmn des bieus nationaux.

la cliose publique, et pour se faire citoyen actif avec nos campagnards paisibles dont nous avons les mœurs, dont nous mènerons toujours la vie.

Champagneux incline également à se retirer chez lui. Si Blot prend alors son journal et forme quelque arrangement que ce soit, je lui souhaiterai beaucoup de succès, mais nous n'y serons pour rien; il m'est démontré que son ton chaud et dominant fera toujours dissonance avec la manière ferme et rigide de mon excellent ami.

Oii que vous soyez, quoi que vous fassiez, nos âmes ne cesseront pas de s'entendre, et nous nourrirons tout ce que la conformité de principes, de sentiments peut entretenir de correspondance et de liens.

Ma lettre à Brissot avait moins pour objet de le faire revenir sur ses pas que de l'engager à s'informer plus scrupuleusement des faits avant de les présenter dorénavant sous tel ou tel jour. Je ne lui ai pas donné ma façon de voir comme la meilleure, mais comme devant être comparée avec son contraire pour s'assurer de la vérité. J'aurais eu autant de tort de lui dire que toutes mes considérations étaient exclusivement des plus justes, que Blot en a eu d'avancer que tout ce qui était dans ma lettre était faux. Voilà un jugement qui sent la passion, et certainement mes réflexions n'avaient rien de semblable.

J'avais commencé par observer qu'à cinq lieues de la scène je ne pouvais rien garantir, mais qu'à cent il avait pu s'égarer. Ce que j'ai dit de l'énormité des octrois, de la misère du peuple par cette cause, de sa longue attente d'un soulagement, de ce qu'aurait dû la municipalité et de ce qu'elle n'a pas fait par négligence ou par incapacité, est malheureusement trop exact. On ne peut pas dire que ces choses-là soient fausses, en ayant sa tète à soi et son ûme dans ses mains. Mais Blot ne peut plus être juste avec nous, et certainement ce malheur est plus grand pour lui que pour nous-mêmes ; aussi je le plains sans lui en vouloir.

J'ai un tort qu'il ne me pardonnera jamais : je lui ai laissé voir que j'avais eu de son caractère une plus haute idée que celle qui me restait: j'en avais encore une trop relevée en ayant cette franchise; il y a peu de gens qui puissent la digérer et je me suis rappelé cette maxime, que mon cœur ne goûta jamais : soyez avec vos amis comme s'ils devaient être vos ennemis un jour. (- est un abominable précepte, qui a son genre de sagesse pour quiconque soumet tout au calcul. Mais les Ames pures n'ont besoin que d'être elles-mêmes, et, si elles y perdent quelques relations, elles en conservent plus sûrement celles qui leur restent.

On parle maintenant de lô.ooo hommes à fixer à Lyon ou tout autour d'elle. Il est question de former un camp sur le local où fut placé celui de la Fédération. On logera des régiments à Trévoux, d'autres à Villefranche, etc.

Je ne vous donne pas cela pour des faits incontestables, mais pour des choses (|ui se disent hautement; et l'un des municipaux de Villefranche fait aujourd'hui des démarches pour s'assurer s'il est vrai que l'on doive loger yoo honinies dans cette petite ville, parce qu'il aura, dans le cas de l'affirmative, de fortes représentations à faire. On dit qu'on veut désarmer tout Lyon.

Je vous laisse à juger si toutes ces choses ont des rapports avec ce (|ue je vous marquais dans ma dernière de Lyon même.

Plaise au ciel (jue le patriote qui me les représentait se soit entièrement trompé! Plaise au ciel que je voie trouble et que j'aie le plus grand tort, en apercevant ici la marche -ministérielle et la contre-révolution !

Quels que soient les événements auxquels nous soyons réservés, je ne gémirai ([ue sur ma patrie, je me consolerai de mes propres maux si le bien gi'îné'ral s'opère; ce bien seul aura tous mes vœux et, s'il ne peut s'effectuer, j'en regretterai moins la vie, mais je pourrai la <|uilter. à (piebjue moment qu'il le faille, sans qu'on me surprenne avec un soupir indigne de qui sait être citoyenne et amie.

Nous vous attendons.

k M. HE^RY BAINCAL, \ PARIS'".

1 1 août 1790, l'an 11 de la liberlé, — [du Clos].

Je pri'sume que cette lettre sera la dernière que je vous adresserai à Paris pour cette fois: je la fais dans cette idée avec un plaisir particulier. Je vous confesserai cependant, pour ne rien taire à l'amitié, que si je ne croyais à votre voyage un autre but que de venir nous voir, je ne serais pas sans scrupule. La chose publique me semble requérir aussi instamment que jamais l'œil et l'action des bons patriotes dans la capitale. L'Assemblée a besoin d'être surveillée, incitée; les sociétés, les clubs peuvent seuls remplir cet objet par des pétitions

'' Lellrex à Rmiral , [I. fi^ : — tus. ((5.34, sieur Henry Bancal, cliez ,\f. IJro, notaire, fol. 33-3.1. La lettre, portant le tiinl)re de la rue du l'elit-Bourbon , h Paris». Il y a en poste de Villefranche, est adressée "'a Mon- marge : "Wép. le 161.

là-2 LETTRES DE MADAME ROLAND.

vijjoiireuscs et sages, appropriées aux circonstances; il ne faut donc pas ùler à ces sociétés les hommes capables de les faire agir et de les éclairer. Je sens cela aussi fortement que le désir de réunir nos bons amis autour de nous, et ce ne me serait pas un petit embarras que ces vœux contradictoires, si je n'ajustais au milieu de tout cela vos |)rojets ant(';rieurs et vos raisons de les poursuivre. 11 me semble aussi, en fouillant bien avant dans ma conscience, que ces réilexions ont di'jà dû se pn'seuler à mon esprit, ot je m'iHoime de ne me prendre a les faire (ju'au dernier moment, lorsque vos arrangements seront déjà déterminés. J'ai presque doute de ma bonne foi avec moi-même et je me dépêche de vous dire que vous devez être trop bon citoyen pour n'avoir pas calculé votre marche avec les intérêts de la patrie. On dirait qu'il m'a fallu passer sur des charbons ardents pour faire cette exhortation; mais vous me priez si gravement de me ménager au nom de cette patrie, que vous me faites chercher quels peuvent être envers elle tous les devoirs d'un petit individu comme moi , qui ai si peu de moyens de lui être utile.

J'ai bien eu, comme vous, quelque envie de vous envoyer directement mes lettres; des considérations du même genre m'en ont empêchée; d'ailleurs, je n'avais pas toutes les indications nécessaires. J'use de cette voie aujourd'hui et, quoique je ne me gène nullement dans la profession de mes sentiments envers mes amis, parce que je me fais gloire de les avouer hautement, cependant, en songeant que ma lettre va de nous à vous seul, je me trouve comme les écoliers lorsqu'ils se sentent hors du chemin battu.

Puisque je suis en train de confession, il faut que je revienne sur nos petits différends avec Blot. J'ai quelque crainte que ma franchise à son occasion ne vous ait porté à le déprécier et, par suite de cela même, ne vous inspire quelque éloignement pour les affaires ou les établissements auxquels il pourrait participer. Je ne voudrais point avoir pareil reproche à me faire. De ce que nous n'avons pas été d'accord avec lui et que même nous ayons eu quelques légers sujets de nous plaindre, d résulte seulement (pie nous sommes divers, mais non ({u'il soit moins estimable au fond et moins propre à une infinité de choses. Il ne faudrait pas que votre affection pour ceux à qui vous vous êtes Hé les premiers vous rendit susceptible de prévention contre celui avec le([uel il se trouve moins de convenances (pi'on n'avait cru.

Pour le bonheur d'un établissement fait en société , à la campagne ou ailleurs, il n'est pas nécessaire de trouver des hommes parfaits; cette condition serait chimérique; mais il est important de se bien connaître, de même qu'il

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est indispensable de se tolérer. Chaque situation a ses inconvénients coninie ses avantages et ses devoirs; en cherchant les ressources, l'agrément et les biens sans nombre d'une association , il ne faut pas se dissimuler qu'on s'impose des obligations et des vertus dont on n'a pas le même nombre ou le même besoin dans une existence isolée.

Ne prenez donc, de nos discussions avec Blot, que ce qui peut vous aider à vous faire nous juger tous; profitez de l'occasion, en bon philosophe, pour mieux peser tout votre monde, et soyez également sévère ou autant indulgent pour tous.

Je me permets de vous prêcher à cet égard , parce que j'ai inféré de votre empressement auprès de Brissot pour qu'il usât de ma lettre, empressement plus grand (jue le mien même, ((ue vous me donniez trop raison et que vous preniez comme infaillible ce que j'avais présenté comme probable.

En vous montrant si favorable, vous me rappelez combien je dois user de rigueur avec moi-même. Témoigner à quelqu'un tant de créance, c'est l'obliger à ne se jamais tromper, sous peine d'être déchu du rang où on l'avait placé dans son opinion. Veuillez donc me critiquer quelquefois, pour me laisser plus de conliance. En écrivant à mes amis, comme en conversant avec eux, je ne connais point de réserve; ce que je vois, ce qui m'affecte, c'est ce que je dis; c'est encore ainsi que je vous ai transmis de Lyon tout ce qui m'a frappée , tout ce dont j'étais pénétrée. Ce résultat de premières impressions peut être modifié par des observations plus nombreuses ou des faits qui n'auraient point été alors à ma connaissance. Je dois dire encore ([ue d'après mes deux principes : que la séeurilé est le tomheaudc la liberté; que ^indulgence envers les hommes en autorité est k moyen de les pousser au despotisme, je ne crains pas d'étendre mes conjectures contre tout ce qui tend au repos dangereux et à la funeste idolâtrie. Cette manière d'être et de sentir me donne, dans le jugement des affaires publiques, (pielqu<! chose d'austère que certaines j;ens trouveraient outré. Je n'ai pas encore vu, pourtant, que cela m'ait trompée; mais, pour éviter toute erreur à mes amis, je ne puis mieux faire que de les mettre en garde contre moimême.

Je ne vous donnerai pas de nouvelles aujourd'hui; je sais seulement qu'il est arrivé des troupes à Villefranclie; j'ignore tout, d'ailleurs, depuis troisjours; je n'ai entendu d'autre bruit (pic celui des fléaux (|ui battent le blé, je n'ai vu que nos bêtes et je n'ai fait que des conlilurcs. Mes bons voisins ne m'occupent pas autant qu'ils font ([uelquefois, et c'est une chose remarquable, non seule-

ment dans celte paroisse, mais dans la province, que le peu de maladies qu'il y a cette année. C'est bien assez du venin de l'aristocratie et de la lie que laisse après soi l'esclavage pour défigurer encore cette pauvre France.

Vous m'avez écrit d'excellentes choses que je no relève point, parce (pie nous en causerons, .le suis bien aise d'avoir la Déclaration des droits; c'est un petit bréviaire dont j'élais jalouse. Si vous voyez Brissot, assurez-le de toute mon estime; dites-lui bien que je ne crois pas que mes opinions soient des lois; que c'est pour cela que je les livre à la discussion avec tant de confiance et parce que je suis persuadée que son patriotisme sait tirer parti de tout pour tirer la vérité plus sûrement au clair.

En préparant à ma solitude le délicieux ornement de quebjues plantes fournies par l'amitié, songez que le sol est dur, sec et pierreux. J'aurais été bien étonnée que le digne Thouin*'' ne fut pas patriote, mais je suis charmée que vous m'en donniez la confirmation; il a cette douceur et cette sérénité d'âme, sûrs garants de sentiments é([uitables et purs.

Le cheval m'a fatiguée plus que de coutume; je reprends les bains avec quelques doses de douce paresse et je m'abstiens de vous parler de la proclamation de Lafayette'^' pour ne pas m'échaufTer le sang.

Adieu, notre bon et digne ami; nous vous attendons avec empressement; vous n'aurez point à craindre ici les délices de Capoue; je dirais de ce pays, en parodiant de beaux vers de Crébillon :

La nature sévère, en ce climat sauvage.

Ne donne pour plaisir que les devoirs du sage.

N'allez pas vous rappeler tout de suite les vers de mon auteur; vous trouveriez les miens détestables; c'est bien assez qu'ils soient justes. Je ne vous dis rien nommément de mon ami; nous n'avons qu'une âme, et les expressions de l'un vous assurent des sentimi^nts de l'autre.

'') VoirsurAndré Thouiri, le célèbre jar- faisant appel rà sa vigilance cl à son palrio-

dinier en chef du Jardin (les Plantes, la note tisme pour di'jouer les tentatives des mai-

(lu q(j janvier 1785. Sa maison (ilail un inlenlionnés'!. C'était le •! août que Paris

rendez-vous de patriotes, disciples (le lions- devait récîliie son maire (Hailly fut rctïlu ).

seau. — Le nom de Lafajelte a ét('" LilTé surFaulo-

'-' On trouvera dans les lUroliitioiis de gi'aphe, sans donte par Bancal hii-mèini'.

Paris (n° ôG, p. 17^) cette proclamation de dans sa vieillesse. Nous le rétablissons d'après

Lafayetle à la garde nationale , du 3 1 juillet , l'iniprimé de 1 835.

À LANTHEMS, [À PARIS '".]

II août 1790, — [du Clos].

J'imaffine, mon bon frère, que la première des vôtres nous apprendra le jour de votre départ de la capitale, de cette ville de boue et de fumée qui était devenue le plus brillant théâtre du patriotisme et qui me semble rentrer dans une atmosphère embrumée.

C'est peut-être bien un moment où il est intéressant que les bons citoyens se liguent, s'unissent et réclament plus que jamais poui" soutenir les bons principes. Je meurs de peur que la liberté de la presse ne reçoive des atteintes mortelles; si elle est gênée, nous redescendrons plus bas que les Anglais, au-dessus desquels nous nous étions élevés.

Vous n'aurez point, cette fois, de détails de ce qui se passe à Lyon; je n'en sais pas le plus petit mot depuis que je suis revenue, et, en vérité, ce n'est pas sans quelque plaisir que je me trouve concentrée dans les soins champêtres. Venez participer à ce doux oubli des querelles des humains.

Je suis bien aise que Brissot ait eu le noble courage de soutenir son dire même contre \ heureux Bailly'-'; mais je n'aime pas à voir que la continuité de ce personnage en place menace sourdement laliberté,les habitudes, les principes qui la maintiennent, en même temps que votre général lève le masque et tranche de l'arbitraire.

J'aurais mille et mille choses à vous dire, mais, dans l'espérance de vous voir bientôt, je n'ai plus le courage de les écrire.

iVoubliez pas les deux volumes dont je vous ai parlé pour notre ami; vous aurez reçu, sans doute, le gros assignat qu'il a été obligé de vous renvoyer parce qu'il ne se trouvait pas en règle.

'' Ms.Ga^i.f»!. -iSi-aSa. Ianl8,fil Brissol,daii8 le Prt<rio/« du 5,avail

"'' IJailly venait (l"<Hre rwluiriaire «lel'aris l'ail sur ce choix de fortes i-éserves que (>a-

I •! août) j)ar i-!,ooo voix sur lâ.ooo vo- mille Desmoulins a>ait rejM'oduiles (n" 36).

LKI-meS DK HtlMVK IKII.AMI. U. 10

IMPKmrklF lATlit^AtC.

Méiia{i[ez-voiis, faites bon voyajje et arrivez tous deux; vous êtes attendus par de bons amis qui se font une grande fête de vous embrasser.

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