‹ Lettres; publiées (volume 2)Chapitre 8 sur 103 · AUX DEUX VOYAGEURS, [À PARIS · texte numérisé non relu

AUX DEUX VOYAGEURS, [À PARIS

Le i3 août 1790, — [du Clos].

En vérité, mes bons amis, je commence à m'ennuyer des incertitudes de nos grandes affaires et des longueurs de ce départ tant désiré. Ce sentiment n'est digne ni du courage d'une citoyenne, ni de la constance d'une âme éprouvée; aussi je me dépêche d'en faire justice; mais je confesse ce mouvement de faiblesse, parce qu'on n'a nul besoin de cacher ce qu'on parvient à surmonter. D'adlcurs, je ne me défends pas d'un certain mélange d'inquiétudes et de crainte que je ne saurais définir.

Nous nous étions nourris du plaisir de vous recevoir, dans la paix et l'amitié, à une époque déterminée; la chose publi([ue devait prêter un nouvel intérêt à nos conférences, sans paraître alors devoir rien offrir à nos alarmes, et l'avenir ne présentait qu'un nuage embelli des rayons d'une douce espérance. L'horizon me semble changé; de nouveaux incidents s'accumulent; une crise se prépare; de petites circonstances successives vous arrêtent, et j'ai peur qu'elles ne vous conduisent à un point oij vous ne deviez plus quitter. Je dis que j'ai peur, et c'est le mot; car je ne suis femme ni à vous engager de quitter le poste, si quelque devoir vous commande de le garder, ni à voir tranquillement mes amis dans un péril que je ne partagerais pas avec eux. Je suis véritablement sur les épines, attendant chaque courrier la nouvelle de votre départ ou celle de quelque révolution; cette situation alimente terriblement l'activité d'une âme sensible. Mais c'est assez vous parler de moi; je n'ai pas besoin de fixer votre attention sur l'état de ceux (jui attendent; vous la devez tout entière aux grands objets qui vous environnent. H y a, ce me semble, de profondes combinaisons dans la marche de nos ennemis; je l'augure du concours d'un si grand nombre de tentatives réunies : le décret Malouet , pour intimider et arrêter les écrivains

'*' Lettres à Bancal, p. 4y; — ms. gSSi, fol. 36-38. — Il y a en marge : rRép. le mercredi 181. Les f deux voyageurs 1 sont Bancal et Lanthenas.

patriotes; la procédure inique de cet infâme Chàtelet'", tendant à la dissolution même de l'Assemblée et malgré l'un de ses décrets relatif aux journées des 5 et 6 octobre; les demandes réitérées du grand avaleur de millions qui vient encore d'en engloutir quarante, sans que l'on dise mot de son mauvais compte; les mesures des troupes autrichiennes'^', l'état de Lyon, tout me semble se tenir et nous pousser dans l'abîme, si nous ne faisons volte-face et défense ouverte. Puisque j'ai cité Lyon, 11 faut (jue je vous répète que les barrières n'v sont toujours point rétablies, (juoi qu'en ait dit faussement Brissot lui-même; qu'à l'exception du premier décret relatif, dont l'annonce précipitée, après l'abolition déclarée par la municipalité, causa de la fermentation, l'autre n'est point encore publié; celui que vous dites accompagné d'une invitation si touchante et si propre à ramener les esprits est toujours dans le secret; on attend, dit-on, pour le publier avec succès, (ju'il y ait assez de forces réunies pour en assurer l'exécution.

Mais j'ai deux questions à faire :

i" Puis(|u'il est instant d'assurer les perceptions des revenus publics et que Lyon a eu, ainsi qu'il le fait annoncer dans les papiers, tant de secours de gardes nationales des environs, et j'ajoute qu'il aurait pu en avoir tant d'autres, pourquoi ne s'esl-il pas hâté d'user de ces secours pour rétablir la perception des droits? Un citoyen, comme je crois vous l'avoir déjà mandé, m'observait qu'avec bonne garde à chaque porte, les barrières eussent été rétablies avec facilité dès les premiers temps.

9° Pourquoi, puisque l'on veut devoir ce secours à des troupes réglées, ne pas précijjiter leur marche? Voilà déjà six semaines d'écoulées sans perception de droits quelconques. Lundi g, le régiment de Monsieur arrive à Villefranche de bonne heure; il y couche. Le lendemain, il se rend à Trévoux à une lieue et demie, pour y séjourner; je doute qu'il soit encore à Lyon. Le i 7, on attend à Villefranche l^amark Allemand.

'' \jc Cliâtelet avait ouvert une interminable procôdnre (Tiietey, I, loii-ioSg) contre les meurtres commis à Versailles dans la matinée du 6 octobre 1 789, et semblait ^ouloi^ y impliquer les instigateurs de la piise d'armes du 5. Il venait précisément, les i) et 6 août , de décréter de prise de corps, pour ce fait, dix-huit jjersonnes, dont Théroijfne de Méiicourt, Ijouise-Reine Auilu. et d'impliquer dans les poursuites le duc

d'Orléans et Mirabeau. (Voir Patriote du 9 août.)

'"' liCs troupes autrichiennes marchaient sur la Beljfique révolU-e et Bouille , qui commandait la frontière du Nord , avait prescrit de leur livrer ])assa{je, siu- l'ordre, disait-on , du ministre de la guerre. (Voii' Révolutions lie Paris, n* 56, p. 1 98 .)

I/Assemblée s'en était émue dans sa séance du 97 juillet.

(iette marche me semble bien singulière lorsqu'il s'agit d'aller maintenir une loi dont l'exécution est pressante. Et cependant le drapeau rouge demeure déployé et la loi qui ordonne la continuité des perceptions toujours enfreinte.

Assurément, le ministère ou la municipalité est coupable, et peut-être y a-l-il intelligence entre eux. Rapprochez cela de ce qu'on a su précédemment des intrigues de la Savoie'" et de ce qui se brasse dans la capitale, et jugez s'il est permis à de bons citoyens de trouver que l'histoire et la conduite de Lyon soient naturelles et simples. Cependant encore, les instigateurs ont le loisir de préparer leurs poisons, de maintenir quelque sourde agitation dans le peuple et, peut-être aussi, de ménager quelques excès nouveaux, pour nécessiter de nouvelles manœuvres correspondantes à leurs vues.

Assurément, le pauvre Rlot perd bien son temps; il a cru mieux faire que de suivre le premier projet, et il en aura fait manquer l'exécution sans rien mettre à la place. Il me divertit avec sa tranquillité à assurer qu'on n'accuse point notre ami; il a donc pris de bien longues lunettes pour voir clair de si loin ! D'accusations juridiques, sans doute il n'y en a pas, puisque nous les défions; mais de bruits publics, c'est une autre affaire; il fallait bien qu'ils fussent grands et jugés tels par des tiers respectables, pour nous déterminer à les repousser, lors même que nous les méprisons dans leur source. Que Brissot fasse ou ne fasse pas mention de l'écrit justilicatif'^', c'est assez indifférent; il ne faut point le tourmenter pour cela; l'écrit est fait pour Lyon, où existait la calomnie, il y est répandu, l'objet est rempli. Il ne s'agit pas de fermer la bouche aux méchants, mais de leur ôter les moyens de faire des dupes et de fournir aux honnêtes gens des raisons de défendre ceuv (pii leur ressemblent. Je trouve bien faibles les prétendus patriotes qui craignent la calomnie ou la censure et qui, par cette raison, voudraient des lois sur la presse; un peuple n'est pas libre et ne saurait le devenir si chacun n'a la faculté de dévoiler les desseins [)erfides, de relever les abus du talent comme ceux de l'autorité, d'éplucher les avis de tout le monde, de peser les lois mêmes à la balance de la raison universelle et d'éclairer les dépositaires du ])ouvoirdans leur conduite journalière. Qu'importe qu'on soit calomnié, pourvu qu'on soit innocent et toujours prêt à le prouver. Cette espèce de guerre à la vertu me semble, au contraire, un excellent véhi-

'■' Voir les notes sur Trouard de lUoHes et '*' La brochure de Roland , 4m,i- a;«is </«

Bonne-Savardin. (Lettres des a t et 3i juillet la vérité, citée plus haut (Voir lettre 366). lyno.) Elle est du 98 juillet.

culc; peul-(Mre que l'habitude et la si^curité ne font à la vertu mènie que lui ôter son énergie : il faut qu'elle soit attaquée pour devenir forte, et ce sont les dangers qui la rendent sublime.

Quant à la médisance, c'est plaisanterie si l'objet est léger, et censure s'il est grave; or la censure publique est le frein le plus salutaire des hommes en place et des mœurs des particuliers.

J'ai bâte de savoir le sort et de l'adresse pour les cadets''', et de la pétition contre le Châtelet'"^', et de la tentative pour réunir aux Jacobins ce qu'il y a de patriotes au Club de Sg'^'. Je voudrais surtout que l'Assemblée déclarât, comme l'un des droits imprescriptibles de l'homme et loi constittitionnelle de l'Etat, la liherlé indéfinie de la presse; je ne crois pas sans cela à notre régénération. Qu'est devenue la n'clamation des patriotes contre la proclamation de Lafayette''''? Je n'entends rien, ou plutôt je conçois trop, à ce peu d'union entre des hommes (pie le patriotisme devrait unir si étroitement : il faut que ce patriotisme soit bien faible et que les têtes soient encore bien françaises ! Je ne sais comment je ne vous parle pas de tous les imprimés que vous m'envoyez; je les lis pourtant, et les fais lire à ([uije puis. L'histoire du somnambulisme'^' m'a rappelé quoique chose que j'ai vu en Suisse, sans compter le baquet d'Amiens et les petites baguettes d'acier poli; mais nous rirons de ces folies sous nos arbres, sans prétendre en magnétiser les oiseauv, comme veut certain personnage de cette province qui les fait tomber, dit-on, dans la main des dames. Je n'ai fait que jeter un cou[) d'œil sur le dernier écrit de M. Clavière, où j'ai vu des réflexions sages sur Lyon même , à l'occasion de la nature de l'impôt.

''' V OIT Palriolefrançais du i^aoïU, itAbo lition fies privili^ges des aînési, article de Lanllicnas.

'*' Pétition «iii Conseil g«$nëra! de la commune (le Paris, demamlant h l'Assemblée nationale d'enlever au Cliâlelet lu connaissance des faits se nip|)orl<inl aux journées d'octobre 1789 et l'inculpant du crime de lèse-nation (V. liérntutinm de Paris, n''57).

'■'' Lk Club (le f/f^Q, partajféendeux courants contraires , allait se dissoudre ( V. Tourneu\, <)977 : -Projet de paix entre le Club de 1 789 et la Société des Amis de la Constitution, par un mendire de l'Assemblée na-

tionale, hiifr. du Patriote français, s. d., in-8°, 7 pages. Ti). 11 paraît cependant avoir subsisti^ jusqu'au commencement de 1791.

*' Le nom de Lafayette est biffé sur l'autographe. Nous le rétablissons d'après l'imprimé de i835.

''' C'est l'étrange affaire D'Hozier et Pelil-Jean, deux illuminés auxquels la Vierge avait révélé les moyens de sauver le Roi. Brissot avait fait un rapport là-dessus, le 29 juillet, au (Comité des recherches de l'Assemblée nationale et de la municipalité de Paris. — Voir le Patriote français du 6 août 1790 et Tuetey, I, 1745-17/J7.

J'écrirai à M. Pigotl''', puisque vous ie désirez, mon frère'-'; mais je ne sais oii ie prendre à Lyon; je ferai deux lettres, l'une pour cette ville, l'autre à Genève. 11 est vrai que M"" Blot est à la campagne. Je lui avais écrit précédemment, pour ne pas manquer au procédé, et, quoiqu'elle ne m'eût pas répondu, je suis allée la chercher à Lyon ce dernier voyage; j'appris qu'elle était ahsente et, comme la campagne où elle se tient ordinairement n'est pas

''' L'Anglais Robert Pigolt, que désignait déjà probablement, sans le nommer, la lettre du a5 août 1789, était un de ces quakers qui eurent une si grande influence surBrissot, Lanthenas, Bancal, etc. . . et, par suite , à un certain moment , sur la Révolution fi-ançaise. Dans leur radicalisme biblique, ils réclamaient non seulement l'affranchissement des noirs, mais encore l'émancipation de tous les peuples, la république universelle. Granvillc- Sharp, Clarkson , \V illiams et Paine sont les figures les plus connues de ce groupe; il semble que Pigott en soit une des plus originales. Brissot l'avait connu et fréquenté à Londres en 1783 {Mhn. , II, 9,33). C'est sur la présentation de Brissot {ibtd., III, 88) que furent reçus, à la Société des Amis des noirs de Paris, en 1788, Lanthenas, Crèvecœur et Pigott [remarquons la réunion de ces trois noms]. Dès le commencement de 1790, nous voyons Pigolt travailler à nos libertés: rr Liberté de la presse, très respectueuse adresse à l'Assemblée nationale de France, pi'ésentée par Robert Pigott , écuyer anglais. L'inq)ression de cette adresse a été ordonnée par l'Assemblée nationale îî [Patriote françum du 10 février 1790 et Supplément). Les lettres qui suivent nous le montrent occupé d'une affaire d'un tout autre genre, f achat de biens nationaux. Nous le retrouvons en 1799 nous faisant une autre sorte de prédication : «Discours prononcé dans la Société des Amis de Dijon, par R. Pigott, An-

glais , citoyen français, contre le grand usage du paini) {Patriote du û avril 1799). Un médecin de Dijon, Masuyer, parle dans le même sens , et la Société de Dijon , avec eux , recommande la soupe militaire du maréchal Vauban , qu'ils appellent rtbrouet national 1. — Nous ne saurions dire, d'ailleurs, de quel di'oit Pigott se disait trcitoyen français n. Son nom ne figure pas sur la liste des étrangers auxquels la Convention, le 26 août 1799, sur le rapport de Guadel, décerna ce titre {Patriote du 97 août); en tout cas. la décision aurait été antérieure.

Nous perdons ensuite la trace de Pigott. Son nom se retrouve seulement en 1 794 sur la rr Liste des Anglais, Espagnols et autres étrangers en guerre a>ec la France ou au service de ses ennemis, qui possèdent des biens en France, indiqués par l'article a de la loi du 9 ventôse. . . ». Nous y lisons : n'Pigott(Robert), Anglais, domicile àParis'!. (Date 011 la liste a été dressée par le district, 5 niv(^se an 11, 95 décembre 1793.) II mourut à Toulouse, le 7 juillet 179^ (Arch. munie, de Toulouse, registres de l'état civil). Pigott était rpythagoricienu, c'est-à-dire ennemi de l'usiige des viandes {Mém. de Brissot, II, 933).

C'est à lui qu'en février 1799 (Voir Patnole français du 6 février) Brissot avait emprunté le panégyrique du bonnet roufre (Robiquet, p. ^79).

'*' Elle s'adresse ici spiîcialement à I.anthenas.

loin (le ma route, je l'ai cherchée à mon retour; mais elle se trouvait, pour cette fois, dans une maison plus éloignée, et je n'ai pu la voir.

La citation de Fontenay-aux-Roses avait éloigné mon imagination de Meudon , lieu charmant , que j'ai tant pratiqué et où mon jeune cœur s'est si souvent gonflé du bonheur d'être et du plaisir de méditer une bonne action'"! Vous vous apercevez bien qu'en m'adrcssant à deux, ii m'arrive pourtant de ne parler qu'à un à la fois; chacun entendra sa réponse; mais je ne sépare pas deux voyageurs qui doivent faire ia même route et qui sont attendus ensemble.

Adieu, nos bons amis, jusqu'à la bonne nouvelle après laquelle nous aspirons. .Nous vous embrassons cordialement.

On nous mande d'Amiens'-' qu'on n'y paye pr.s les droits non plus qu'à Lyon, et (jue la faiblesse de la municipalité en est en partie cause; c'est un ofilcier municipal qui nous écrit ainsi, brave homme, excellent citoyen qui se dégoûte fort des affaires, à cause de l'incapacité ou du peu de bonne volonté du plus grand nombre des agents. On ne paye guère à Villefranche même. Tous les employés à la perception des dioits sont des criailleurs contre la Révolution qu'ils concourraient volontiers à faire manquer. Il faudra que vous nous mandiez le jour de votre arrivée à Villefranche, afin que nous vous y envoyions un cheval; on ne peut venir jusqu'ici en voiture à deux roues sans risquer de verser'-^'; demandez au frère de La Page'*'.

'*' \oiv Mémoires, II , 1 1 4-i 18, et Lettres Cannel, 3 juin 1775.

'*' Les Roland avaient garrlë des relations k Amiens, d'abord avec M. d'Eu, qui continuait à collaborer au Dictionnaire des iHimufacture» , mais surtout avec Flesselles et Delamorlière. C'est de ce dernier qu'il est question ici. (Voir App. I.)

''''' Nous avons ddjà vu (lettre du 12 mai 1786) comment les Roland faisaient les deux lieues qui sf^paraicnt le Clos de Villefranche.

Une lettre de Roland à Bosc, du 18 septembre [1786], nous ddcritune de leurs chevauchées :

"... La mère et lii (ille , liées ensemble sur un Ane, ont failli se casser le cou et se noyer ensemble. I.a b^te a écha[>|té.

l'enfant s'est effraye, il a tout entraîné et tout a versé dans la rivière, sur le bord de laquelle cheminait la caravane. J'étais à cheval derrière ; je n'ai fait qu'un saut ; mais le temps à soulever, à désunir d'un ruban de soie noué et mouillé, ])His h tirer l'enfant se croyant perdu et criant à tue-téte: la mère, le |)oignet foulé, le corps meurtri et mouillé; gros cailloux au fond et environ un pied d'eau; on est accouru; de bonnes gens ont fourni de quoi changer l'enfant; j'ai affublé la mère de ma redingote: nous n'étions qu'à moitié chemin, nous avons gagné le gîte; grand feu, changé, couché, etc..

Reste quehpies douleurs et de la brisure; mais, il cela près, bnn pour une et passons outre...»

'*' Nous ne savons ce que cela signifie.

Jo reçois ilans le moment une lettre du digne M. Pezant*", administrateur du département, dont il serait président s'il n'avait absolument refusé les honneurs du fauteuil; il nous félicite d'avoir repoussé les calomnies qui inondaient, nous dit-il, les sociétés de Lyon et dont il avait été navré à son dernier voyage. Sans doute, le bruit même le plus en faveur dans une grande ville n'est jamais si parfaitement général qu'on n'y trouve quebjues personnes impartiales dans le cercle desquelles on pourrait se consoler de l'erreur des autres; mais lorsque celles-ci mêmes jugent indispensable de répondre , il faut bien le faire sous peine de blâme.

[À BOSC, À PARIS <')

i5 aoi'it 1790, — [du Clos].

Je croyais si bien recevoir des nouvelles par le courrier d'hier, que j'ai renvoyé à la ville une seconde fois, imaginant qu'on avait négligé de bien s'informer à la poste; mais il est très vrai que personne du triumvirat ne nous a écrit. Que faites-vous, mes amis? Oh! je n'en doute pas, vous vous occupez de vos devoirs de citoyens, et les circonstances critiques les multiplient.

J'ai vu avec peine que l'esprit public [)araît s'affaiblir même dans la capitale; j'en juge par tout ce qui se passe à l'Assemblée , qui serait plus conséquente avec elle-même, plus ferme avec les ministres, si l'opinion générale était saine et puissante, comme elle l'est toujours quand la justice et l'universalité la caractérisent. J'en juge par l'indifTérence, la négligence qui se manifestent dans vos élections : comment Paris n'a-t-il fourni que six mille votants pour la nomination du procureur de la commune? Tant qu'on n'attachera pas plus d'intérêt, qu'on ne mettra pas plus de vigilance au choix des hommes en place, quelles que soient ces places, la chose publique ne saurait bien aller.

Peut-être faudrait-il lire Lo/àg-e et ailmetlre [Bihliogr., p. 9 o3 ) Pt Charavay (Cata/. rfe

alors que Bancal et Laiithenas connaissaient jS6a,p. 110).

à Paris un frère de l'agronome Lafage (Voir ''' Voir, sur Pezant, la lettre du 9 avril

sur celui-ci la letlre du 3i janvier 1785), 1786, note.

lequel (l'agronome) serait venu au Clos. On <*' Lettre publiée on 1820 par Barrière

ne peut songer, vraiment, au journaliste (I, 345), (pii devait la tenir de Bosc. —

royaliste Lapie de Lafage, dont parlent Halin Dauban,!!, 679.

La paix de l'emporpur avec la Porto, son alliance avec l'Angleterre, la Hollande et la Prusse, l'admission de ces trois dernières puissances en qualité de médiatrices entre lui empereur et les Etats belgiques, me paraissent présager l'asservissement de ceux-ci, et par suite les maux qu'on nous prépare. L'arrangement fait entre l'Angleterre et l'Espagne pourrait bien n'être encore qu'un effet de la coalition de tous ces potentats pour se réunir à notre ministère contre la nation. On fait toujours défiler des troupes vers Lyon; elles ne se rendent point encore dans cette ville pour y établir la perception des droits, comme il semblerait instant de le faire, mais on les fait doucement promener et cantonner dans les environs. Je crois qu'on nous environne de pièges, et qu'il faudrait des insurrections dans les Etats voisins pour assurer le succès de notre Révolution.

On avait débité que les Sections de l'aris avaient nommé des commissaires pour rédiger un manifeste à toutes les puissances de l'Europe, par lequel on leur annoncerait les intentions pacifiques des Français qui ne veulent travailler qu'à se régénérer, leur résolution généreuse de tout sacrifier à leur défense contre quiconque voudrait entreprendre de les troubler, et, en conséquence, la contribution de clia([ue section de la capitale pour entretenir (juatre cents hommes prêts à se porter partout où il serait nécessaire pour repousser les ennemis. Cette idée n'est-elle qu'un beau rêve, ou si vous travaillez réellement à la mettre à exécution? Elle m'a singulièrement touchée, et je regarderais son effet comme infiniment nécessaire dans l'état où nous nous trouvons.

Je ne sais si celle d'un camj) d'observation à faire en Dauphiné est demeurée en projet? Bon Dieu! que nous sommes faibles pour la liberté, et que peu de gens me paraissent sentir son prix !

Nos voyageurs songent-ils à leur départ? Sont-ils enfin partis, ou ont-ils pris jour pour se mettre enfin en route? Vous, le centre de la correspondance amicale et le point de ralliement des relations dont vous êtes un des objets chéris, ne nous laissez pas entièrement jeûner de vos nouvelles à tous; recevez, partagez les tendres affections qui nous rapprochent et nous transportent au milieu de vous.

À M. H. BANCAL, [À PARIS"-

Le 18 août 1790, — [du Clos].

J'ai reçu hier votre excelienle lettre du 1 1 . Vous en aurez eu plusieurs des miennes depuis celte date; je veux vous faire un mot pour le courrier de demain, et je prends pour cela un instant à la volée. Nous prêtons notre cheval, je désirerais éviter à nos gens d'aller à la ville à pied, et, comme ils ne feraient le voyage que pour porter cette lettre , je vais la donner à quelqu'un qui part pour Lyon; elle vous parviendra tout aussitôt.

Vos détails viennent à l'appui de mes craintes; vous faites des rapprochements de circonstances qui s'étaient également présentés à mon esprit et qui me paraissent bien plus justes depuis que vous les avez envisagés sous le même jour.

Que faire? Lutter avec courage et constance.

C'était un phénomène sans exemple que la régénération d'un empire faite paisiblement; c'est probablement une chimère. L'adversité est l'école des nations comme celle de l'homme, et je crois bien qu'il faut être épuré par elle pour valoir quelque chose.

En nous faisant naître à l'époque de la liberté naissante, le sort nous a placés comme les enfants perdus de l'armée qui doit combattre pour elle et la faire triompher; c'est à nous de bien faire notre tâche et de préparer ainsi le bonheur des générations suivantes.

Au reste, on trouve le sien propre dans un aussi glorieux ouvrage. Combattre pour combattre, n'est-il pas plus doux de le faire pour la félicité de toute une ^nation que pour la sienne particulière? Et qu'est-ce autre chose que la vie du sage dans l'état social qu'un combat perpétuel contre les préjugés et les passions?

Je ne m'attendais pas que vous auriez fait faire autant de chemin à ma relation "*', et il me semble que beaucoup de ses parties n'étaient faites que pour l'amitié.

'"' Lettres à Bancal ,^. 58; — ms. gôSi, diverses personnes. H semble d'aineure que

fol. 39-60. En marge : rrRép. le a8». rarticle du Patriote A\\ i3 août : ffLyon. Le

'*' Prohabloment la longue lettre du drapeau rouge est toujoiu-s dt'ployé , etc. . 1

4 août , que Bancal aurait communiqude à en soit comme un résimiô.

En nous nommant, vous avez suivi le penchant d'un cœur aft'ectueux qui se plaît à s'entretenir des objets qu'il distingue. C'est justice à faire à mon ami que de le peindre ce qu'il est : homme juste et bon citojen; quant à moi personnellement, je ne désire ni ne crains d'être connue de qui que ce soit, et je crois qu'il est assez indifférent pour la chose publique que je le sois ou que je ne le sois pas.

Je voudrais bien pouvoir estimer le gt5néral '" sans mélange d'aucune crainte; mais sa doctrine sur le veto absolu revient souvent à ma mémoire d'une manière désagréable, et je n'arrange pas la doctrine qu'il dit professer sur la liberté de la presse avec sa proclamation contre elle.

Je ne sais rien de Lyon, sinon qu'on ne peut trouver à y acheter de poudre à tirer; notre garde nationale rustique a voulu, mais en vain, y faire sa provision ; il est défendu de rien délivrer de ce genre. Je ne pense pas qu'on ail encore rien tenté pour le rétablissement des barrières, car il m'en serait revenu quelque chose.

Je suis enchantée de la réponse de Camus le juste ® au charlatan Necker; on ne peut rien de plus fort dans les choses et de plus modéré dans le modi' : c'est bien le ton de la raison, de la vérité, sûre de sa propre prépondérance et n'empruntant rien de l'art ni de la passion. C'est ainsi que des législateurs devraient toujours discuter.

Sans doute , il y a conjuration contre les puînés ; c'étaient aussi des opprimés , et on redoute leurs plaintes. Mais faites-en donc finir ce M. Alquier, il n'est pas permis de tenir si longtemps de braves gens sur le qui-vive '^'.

Je n'aime point qu'on se batte comme des preux qui n'avaient que cela à faire en courant le monde, et je suis fâchée que Barnave ail eu cette folie; c'est oublier ce (ju'il doit à ses commettants et à lui-môme'^'. Cependant, si Ciizalès partait de cette affaire, je l'aimerais mieux chez Pluton qu'ailleurs. Tous ces gens qui s'évadent comme le jeune Mirabeau et Montlosier '^' ne s'en

''' I-afayotle. avait été élu swrétaire fie l'Assemblée le

'*' Dans la séance de l'Assemblée du 3 1 juillet 1790, et Madame Roland s'impa-

fii) juillet , Camus avait vivement attaqué la liente de ce qu'il n'ait pas mis à l'ordre du

jfeslion de Necker; celui-ci |)i-ésenta à l'As- jour de l'Assemblée l'adresse de Lanihenas

semblée un mémoire justificatif le 1" août: contre le droit d'aînesse. (Voir Append. L.)

mais Camus rijmsta plus énerjfiquement '" Le duel de Barnave et de Cazalès est

encore. (Voir Wéco/.ic/'rtm, n'ôy, p. 999.) du 11 août 1790.

"'■ Alipiier (Cliarles-Jean-Marie), consti- ''' C'est le 97 août seulement que le

luant el conventionnel ( 1 759-1896). — Il vicomte de Mirabeau envoya sa démission à

vont ainsi ([iie pour rentrer lors de l'invasion, si elle a lieu. Je croîs bien qu'il est teni|)s de polir ses armes et de se tenir tout prêts.

Le manifeste dont je parlais à Bosc dans ma dernière n'est-il qu'un rêve? Il faudrait pousser à le faire réaliser; son effet serait admirable.

J'aime ces mouchoirs imprimés en Déclaration des droits; c'est une heureuse idée qui peut beaucoup contribuer à propager la bonne doctrine. On aura beau faire, on répandra du sang, mais on ne rétablira pas la tyrannie; son trône de fer est ébranlé dans toute l'Europe, et les efforts des potentats ne feront qu'en accélérer la ruine. Qu'il tombe! Lors même que nous devrions rester sous ses débris, une génération nouvelle s'élèvera pour jouir de la liberté que nous lui aurons assurée et pour bénir nos efforts.

Adieu, cher et digne ami; j'attends toujours l'heureuSe nouvelle du voyage.

À LANTHENAS, [À PARIS <"

18 août 1790, — [du Clos].

J'ai écrit à M. Pijjoll, à Lyon et à Genève, je lui ai tracé votre marche, déduit vos raisons, et j'ai ajouté tout ce que j'ai cru capable de lui faire plaisir ainsi qu'à vous. Je l'ai prié de m'indiquer le lieu actuel de sa résidence, en observant que, dès votre arrivée, vous auriez soin de le j)révenir et que je m'empresserais d'y joindre mes invitations à choisir notre solitude pour le lieu de vos conférences, etc.

De celte manière, vous êtes en règle à son égard; nous l'aurons quand nous voudrons, et nous mettrons le temps à tout, comme il convient à chacun.

Votre adresse ''^' est bien longue en chemin; je crois maintenant que c'est tontre votre voyage qu'il y a conjuration; exorcisez-moi tous ces diablotins qui viennent à la traverse, et arrivez donc.

l'Assemblëe. — Pour Monliosier, son t'iiiigra- digée. par Laiilhenas, pour l'abolition du

tion n'était encore qu'une fausse nouvelle. Il privilégie des aînés. Lanthenas avait fondé,

n'éniiffra qu'en 1791. pour soutenir ce principe de droit nouveau.

'"' Lettres à Bancal, p. 69 : — nis. ()534 , une société des Amis de l'union et de l'égalité

foi. 4i. dans les familles. (Voir /'«(note des ih et

<'^ L'Adresse à l'Assemblée nationale, ré- a o juillet et du \h août 1790-)

Nous sommes {jrillés jusqu'à la moelle: la chaleur a desséché le peu de terre végétale qui couvre nos carrières ou nos rochers, l'herbe n'est plus que de la paille brisée, la fleur périt avant d'éclore, les légumes ne sauraient fournir de substance; tout meurt ou languit. Déjà les feuilles tombent comme en automne, et l'horizon brûlé ne réfléchit qu'une vapeur ardente qui consomme ou anéantit.

Nous aspirons après Yaurafresca, comme le cerf altéré après l'eau dos fon-

tiiines Mais je m'amuse à vous peindre nos misères, tandis que vous

avez mieux à faire qu'à m'écouter. J'ai envie de ne plus vous écrire, pour vous faire dépêcher de venir.

Adieu, mille fois adieu, pourvu que vous nous disiez bientôt bonjour.

À BANCAL, À paris".

90 août l'an •! do la libiTd-, — [du Clos].

A Dieu ne plaise, mon digne ami, (|ue j'aie jamais rien à vous prescrire! Ce serait supposer que votre volonté aurait besoin du concours d'un autre pour se déterminer à ce que vous devez faire, et certainement je ne vous crois pas homme à avoir ce besoin-là. Mais ce qu'on doit préférer de faire n'est pas toujours évident, et, dans les circonstances diUiciles où se trouve la patrie, toutes les démarches des bons citoyens sont trop importantes pour n'être pas pesées avec la dernière rigueur; voilà pourquoi j'ai eu des craintes et j'ai eu le le courage de vous les faire connaître. Mon mari m'a fait la guerre de mes observations; il prétendait qu'elles vous montraient moins d'empressement à vous voir, et je crois qu'il me trouvait en cela inconsé(|uente ou moins franche qu'à l'ordinaire. Je me suis persuadée que vous ne vous y tromperiez pas, et vous m'avez justifii'e.

Je ne balancerai pas toutes vos raisons, car je le ferais diflicilemcnt avec impartialité; mais j'avoue que votre qualité d'électeur et le rapprochement de ce que vous appelez votre habitation politique m'ont fait un extrême plaisir, et je m'attache à cette considération qui s'accorde si bien avec nos souhaits.

'' J.ellifs à Ihncal . \i. 6'i; — ins. ().53'i, fol. tt-i-àh. La icllrc porte le liiiihro «le la posle lie \ illdraiiche, l't la iiièiiu,' adresse que la lettre 371.

Aussi, tandis qu'en parlant de rester où vous êtes si la patrie l'exige, vous fixez le jour de votre départ, de même après vous avoir dit de ne pas venir si vous ne le devez point, je ne cesse de m'infortner du moment oii vous vous mettrez en route. Cela prouve que nous avons autant d'envie de vous recevoir que vous en avez d'arriver, à moins que de sévères obligations n'y mettent empêchement, ce qui est bien. Et ce qui est mieux, c'est que je pense avec vous (|ue rien ne s'y oppose.

Arrivez donc! Celui qui, après les trois premières années de son séjour dans la capitale, désirait si vivement de la quitter pour se renfermer dans la solitude, avait dès lors l'àme et les mœurs qui doivent lui mériter des amis dévoués et invariables. J'espère que vous les avez trouvés, et si leur tendre attachement peut influer sur votre destinée, elle deviendra ce qu'elle doit être. Nous nous entretiendrons d'elle, ce sera le plus cher objet de nos conférences.

Si vous aviez cru au projet de nos amis, je veux dire à son exécution facile, j'aurais cessé de le regarder comme une chimère et j'en aurais été bien aise, car, sans doute, l'effet en serait salutaire. Mais n'entamons pas des chapitres que nous pourrons traiter à loisir; il me semble que je deviens avare en vous écrivant et que l'idée de causer bientôt à l'aise ra'ôtc la faculté d'exercer mn plume.

Avant-hier mercredi, ou mardi soir, on a exécuté à Lyon deux hommes du peuple convaincus d'avoir agi dans l'insurrection; vers le même temps, il est entré dans cette ville le régiment de Lamark et un régiment suisse. C'est à l'époque de la pendaison et à celle de l'arrivée de ces troupes qu'on a dû substituer le drapeau blanc à celui qui annonce la guerre et le sang. Je trouve dans ces rapprochements contrastants quelque chose d'atroce qui me fait horreur. On ne parle toujours point du rétablissement des barrières , et la ville est tellement approvisionnée de bois et de vin que de longtemps il n'y aura de droits à percevoir sur ces objets, les deux |)bis considérables pour l'imposition. Le régiment de Monsieur, qu'on dit être généralement, pour les soldats du moins, dans des dispositions patriotiques, n'est point à Lyon, mais dans les environs; il en doit être de même de plusieurs autres qu'on attend et dont on porte le nombre très haut. Cet appareil de force en impose à un peuple ignorant et avili; partie de la garde nationale s'en réjouit, parce qu'elle y voit un soulagement dans le service (ju'elle faisait lâchement et avec inexactitude.

Il y avait eu quelques sourdes rumeurs sur la réclamation à faire contre le désarmement d'uu quartier; elles se sont assoupies; il en a été de même des

plaintes du quelques particuliers durant l'absence desquels, le jour du désarmement, on avait fait enfoncer les portes par des sapeurs, pour visiter s'il n'y avait pas d'armes chez eux et enlever celles qui pouvaient s'y trouver.

Toute celte conduite despote et avilissante du corps municipal est très raisonnée; je ne fais pas le moindre doute que le maire '" ne soit un traître fieiïé; plein des préjugés du vieux régime, de la morgue des robins, de l'insolence di's gens du roi, dévot jésuitique, pleureur et tartuffe, il n'est bon qu'à favoriser une contre-révolution. Blot ne saurait donner à Brissot que de timides conseils sur son journal pour les articles de Lyon, parce qu'à Lyon Blot est connu pour son correspondant, son ami, qu'on lui attribue en conséquence ce que Brissot publie sur cette ville, et qu'il craint de se compromettre, surtout dans cette circonstance où il est l'homme, l'agent, l'organe, le député de la municipalité.

Je vois que vos louables efforts pour la réunion des patriotes ne seront pas aisément suivis de succès, cette manie de tout conduire, cette haute opinion de soi-même qui déshonore le talent et le font échouer, lesquelles paraissent entacher l'abbé F. [Fauchet]'-' et d'autres, sont des restes malheureux de l'antique esclavage. Quand on ne s'est pas habitué à identifier son intérêt et sa gloire avec le bien et la splendeur du général, on va toujours petitement, se recherchant soi-même et perdant de vue le but auquel on devrait tendre.

On trouve bien des Cicérom qui sauveraient la Républicpie pour s'en vanter, on ne voit guère de Calons ([ui la sauvassent [)our elle-même. Vous seriez de ce nombre si \ous étiez paimi les représentants, et je voudrais vous y voir; ce ne serait peut-être [)as une chimère |)our une prochaine législature, mais le pas qui reste à faire d'ici là est terriblement glissant, et je ne vois pas trop clair dans les événenients. Nous en calculerons les données quand vous serez venu.

La douce amitié, l'entière confiance vous attendent avec empressement.

Faites en sorte de m'avertir du jour de votre arrivée à Villefranche.

'■' Païenne «le Savy (i733-i835?), pre- ici. — A ce moTiient-là , associi! à IloniieviUe ,

iiiicr maire de Lyon, du 19 août 1790 au il avait transformé une loj^e iiiaroiinique eu

t) tiécemljre, jour où il démissionna : ifjiu- un club, appeli? le Cercle socitil, et avait

placé par Louis Vital, le -îS déceiuhre. fondé, pour servir «roi-jjane à ce club, un

'*' L'abbé (^.lande Fauchet (1744-1 793), journal, la Bouche de Fer (Halin, p. i63;

dont le hMr dans la Révolution est trop Tourneux, |). loiaS et suiv.). Voir sur lui

connu pour que nous ayons ii le rappeler les lettres de 1791.

[À BOSG, À PARIS*".]

33 aoùl 1790, — [du Clos].

Nous avons reçu les assignats, valeur de 1 ,000 livres; ils se vendent encore 3 p. 0/0 à Villefranche, non compris la perte des intérêts, et c'esl pis à Lyon. Mais, comme ils sont petits, nous trouverons à nous en défaire en les donnant en payement.

Je n'écris plus à nos amis, je crois qu'ils seront partis cpiand la |)résente vous parviendra, car, d'après ce que nous nous sommes mandé, ils doivent s'embarquer le 96 au plus tard, et nous les attendons'-'. Je recevrais cependant avec bien du plaisir la confirmation de ce départ, et j'espère que le courrier d'aujourd'liui nous en apprendra quelque cbose.

Nous avons découvert des traces du curculio dans noire enclos même; il s'agit d'en guetter et d'en attraper la nuit; vous en aurez, ou il y aurait bien du malheur. Bomare le sot a pourtant parlé assez pertinemment de cet insecte.

Vous nous apprenez une excellente chose en nous assurant qu'il y a encore à Paris une grande énergie, mais j'ai peur que vous en jugiez ainsi d'après vous-même. S'il est vrai qu'elle soit générale, comment ne iorcez-vous pas l'Assemblée de niettre l'ordre dans les finances? Nous croupissons dans leur abîme, et la Constitution finira par sy engloutir. Pourquoi n'obtenez-vous pas qu'elle déclare constitutionnellement la liberté indéfinie de la presse '*'? Tant que vous n'aurez j)as gagné ces deux points, je dirai qu'on s'amuse à la bagatelle et que vous perdez votre vigueur en bons propos sans effet. Cependant chaque

''' Collection AHml Morrison, a folios. n'élait |)as eiicoi-e l'aile. Lanllienas el ses

'"' Us arrivèrenl au Clos le ."îo. amis <letiiati<iaieiit la Ythaiié indéfinie. Il n'y

''' L'article XI (le la Déclaration des droits cul pas de loi avant celle du ay-'iS j;er-

proclaniait la liberté de la presse, sauf dans minai an iv= 16-17 avril lytff) (Tonrneux.

-les cas déterminés par la loin. Cette loi II, Notice prél.).

ANNEE 171)0. Kil

jour la corniption gafjne, et l'Assembk'e s'alTaiblit; il serait teiii])s de songer à une autre législature, si ces grands articles étaient arrêtés. Il Tant que le parti ministériel ail de l'ascendant pour avoir porté la lUtlcIioire despotique de Dupont à la présidence ('l Réunissez bien vos forces, car les provinces sont terriblement làclies; le peuple est ignorant au dernier degré, et les gens aisés sont ambitieux ou fripons.

On a rétabli les barrières à Lyon, le 21 courant; on m'a assuré que le drapeau blanc n'avaii été arboré le ly qu'à la demande du commandant des troupes de ligne, qui n'avaii pas voulu arriver comme ennemi et tant que le signal de la loi martiale annonçait la rigueur.

S'il était possible que nos voyageui-s ne fussent pas encore partis. <lélerminez-les à donner enfin le coup de fouet, car je ne \eu\ pas passer dimanclie prochain, si ce n'est samedi, sans les avoir endurasses.

Adieu, salut et amitié comme toujours et pour la vie.

[À BOSC, \ PARIS-'

7 M'iili'iiihre 1790, — [dii Clos].

Vous''' avez, Monsieur le grondeur, à vous justifier auprès de vos amis, f]iii n'ont pas perdu un monicnt à vous donner de leurs nouvelles. Ounnl à viilre prise à parlie iivec Madame la ménagère, je me garde d'eu parler et je vous remets aux prises.

Lanlhenas est à Lyon avec Pigotl : je ne sais ce qu'ils y brassent; pas grand'chose, je pense. I/un a besoin de se fixer et cherche de bonne foi:

' Dupont de Neiiioiirs a\aif él<' élu (in'- l'rcole de T urgol. Ses lettres inédites ( Pa-

sideiit de l'Asseinljtée le 16 août. Iloland. piers Holand et collection Morrison) sont

(|ni le connaissait de longue date, puisque jdeines d'appréciations amères stu' Diiponl.

IhiponI éUiil inspecteur (fénéral des maini- — Voir, sur lui. lelli'e du 90 niai-s 17H/1.

laclurcs. ne l'aituait point, bien ipie leum '*' (lolleclion Alfred Morrison, •? folios,

docti-ines écononii(|ueti fussent à peu pi-ès •'' Les deux premiers paragraphes sont

les ruitnu-s, car tous deu\ apjiarleuaieut h de iloland.

LKTTRC!) Dl «JkDAIII! ROLAND. U. Il

iwi niNLHii: ^«111

l'autre vit au jour le jour; grand faiseur de projets, qui a peu de stabilité dans les résolutions. Bancal a un sens droit; il raisonne son allaire et il n'y voit pas clair encore. Je pense, comme lui, que la chose vaut d'être regardée de très près. Nous allâmes hier ensemble aux mines de Ghessy "'; nous errons de temps en temps dans les bois d'Alix; nous devions aller aujourd'hui à Villefranche; mais enfin les Nymphes ou Orion arrosent la gueule brûlante du Lion, et nous sommes au terme de la sécheresse qui nous a désolés; il pleut, et, au lieu d'aller chercher de vos nouvelles, nous y envoyons.

Vous'-' me devez une amende honorable; j'espère que vous l'aurez faite de votre propre mouvement, lorsque vous aurez vu combien vos jugements étaient téméraires, et je l'attends aujourd'hui. Cette considération m'empêcbe de vous relever aussi vigoureusement que je pourrais le faire, et je m'en tiendrai seulement à deux observations ; la première, que les yeux d'une femme de trente-six ans rappellent à l'amitié et ne font jamais oublier les amis; la deuxième, que ceux que vous accusez n'ont jamais toléré de torts volontaires et ne sauraient en excuser de tels; d'où il suit que vous avez manqué de justesse et d'équité. Je ne crains point les dénonciateurs, je puis les défier, et je crois que vous rempliriez fort mal leur rôle à mon égard. Croyez-moi, tenez-vous dans la classe de mes amis; vous ne sauriez en sortir sans grimacer et faire un personnage forcé; la preuve en est dans vos expressions mêmes, que je retournerais contre vous avec avantage si j'étais en train de vous peloter.

Vous ferez fort bien de nous dire un mot de la chose pul)lique, car, depuis que nos amis sont ici, nous savons mieux ce que ciiantent les oiseaux de nos bois que ce qui se décide par vos législateurs.

Je suis fticbée que le griboury'^^ ne vous soit pas agréable, et je tâcherai de vous envoyer une autre année des tant aimables curcuUo.

'■' Chessy, sur i'Azergues, à G kilo- '*' Ici, Madame Roland prend la plume,

mètres au sud du Clos, avait des mines de ''' Voir la lettre du 18 juin 1788, où il

cuivre célèbres, dëjà exploitées au temps osl d(^'à (juestion du gribouri, |)elit coléo-

de Jacques Cœur; on en extrait aujourd'hui plère qui désolait aloi's les vignobles du

de la pyrite. Beaujolais.

Je cours beaucoup, je travaille peu; cette allure ne va pas mal à ma santé, comme à mon secret penchant pour la paresse.

Je ne suis pas merveilleusement instruite de ce qui se passe à Lyon; il parait seulement que la municipalité y fait force sottises, à l'occasion du pain, sur la fabricntion duquel elle rend des ordonnances qui se contredisent et dont elle hiisse l'exécution au hasard ou à la friponnerie des boulangers. Le peuple est mécontent du régisseur allemand de Lamarck. On disait que le commandant des troupes de ligne, M. de La Chapelle, devait être aussi nommé commandant de la garde nationale, dont on voulait faire une refonte pour en exclure ce qu'on appelle la canaille. Vous sentez ce que cela signifie.

Je pense qu'une petite manœuvre des aristocrates tend encore à faire avoir à des militaires employés dans l'armée le commandement des gardes nationales en divers départements. Faites tenir les yeux ouverts sur celte marche.

Adieu, soutenez le patriotisme parisien, car le provincial est bien languissant.

[À BOSC, À PARIS "l]

Lundi 37 seplcniLrc 1790, — du (llos.

Nous n'avons reçu que par le courrier de samedi votre lettre du 9 o , parce qu'elle est arrivée à Lyon après noire départ de celte ville ''^'. Nous jeûnions de vos nouvf'lies depuis assez longtemps, et nous les avons accueillies avec empressement ; mais vos observations sur la chose publique nous affligent d'autant plus qu'elles s'accordent parfaitement avec tout ce que nous apprenons d'ailleurs. Ce n'est pas cependant par les papiers publics que vous pensez devoir nous instruire; aucun ne donne l'idée du mauvais état des affaires, et

'• Hosc, IV, i36; Daubaii, II, ô8i. ville, où nos amis nous rejoindront aujoiir-

'*' C'est le 3o août qne lianeal et Lan- d'hui; nous y achèverons la semaine et en

Ihenas étaient arrivés au Clos. Bancal y partirons dès le commencement de la sui-

renta une quinzaine. — Roland (krh à Bosc, vante. . . 1, c'est-à-dire dès le ig on le 30,

de Lyon, le mercrdi i5 septembre (coll. — pour retourner au Clos, où Bancal lit un

Morrison) : -rNous arriviimes hier en œllc nouNeau séjour.

ceia même y met le comble. C'est le moment où les écrivaine patriotes devraient dénoncer nommément les membres corrompus qui, par leur hypocrisie, leurs manœuvres, trahissent le vœu, compromettent les intérêts de leurs commettants. Ils devraient publier hautement ce que vous nous dites du général. Que fait-on de la liberté de la presse, si l'on n'em[)loie les remèdes qu'elle offre contre les maux qui nous menacent? Brissot paraît dormir"'; Loustnllot'-' est mort, et nous avons pleuré sa perte avec amertume; Desmoulins aurait sujet de reprendre sa charge de procureur général de la lanterne. Mais où est donc l'énergie du peuple? Necker'^' est partisans éclairer l'abîme des finances, et l'on ne se hâte pas de parcourir le dédale qu'il vient d'abandonner? Pourquoi ne réclamez-vous pas contre la làchclé de ce comité vendu qui ose défendre les dettes d'Artois. . . L'orage gronde, les fripons se décèlent, lemauvais parti triomphe et l'on oublie que Yimurrection est le plus sacré des devoirs lorsque le salut de la patrie est en danger ! 0 Parisiens ! que vous ressemblez encore à ce peuple volage qui n'eut que de l'effervescence,, qu'on appelait faussement Y enthousiasme! Lyon est asservi; les Allemands et les Suisses y régnent par leurs baïonnettes au service d'une municipalité traîtresse, qui s'entend avec les ministres et les mauvais citoyens. Bientôt il n'> aura plus qu'à pleurer sur la liberté, si l'on ne meurt point pour elle. On n'ose plus parler, dites-vous, soit ; c'est tonner qu'il faut faire.

Réunissez-vous avec ce qui peut exister d'honnêtes gens, plaignez-vous, raisonnez, criez, tirez le peuple de sa léthargie, découvrez les dangers qui vont l'accabler, et rendez le courage à ce petit nombre de sages di'putés qui reprendraient bientôt l'ascendant si la voix publique s'élevait pour les soutenir.

Je ne saurais vous entretenir de notre vie et de nos courses champêtres : la Républi({ue n'est point heureuse ni assurée, notre félicité en est troublée; nos amis'"' apostolisent avec un zèle qui serait suivi de succès s'ils pouvaient l'exercer dans le même lieu durant quelque temps.

''* H y a, à la collection Morrison, une '*' Loustaiol, rhonnéte et courageux

lettre de Roland , sans date , mais (le la se- journaliste qui avait succédé à Tournon

conde quinzaine de septembre 1790, |)«is- comme rédacleiw des Révolutions Je Pmis

qu'il y est question de la mort de Loustalot, de l'nidhomnie, clail mort le 1 1 seplcndjre

pleine de récriminations injustes contre 1790.

Brissot. ]ji passage a été forlemenl ratur(' '^' Necker avait donné sa dt-mission le

par Bosc, mais on parvient cependant à le h septembre et s'était retiré à Genève.

Ijj'c '*' Bancal et Laulbenas. — Ce dernier

ifir

A BANCAL, A CLERMONT ''

8 octobre 1790, — [du Clos].

Je n'ai eu qu'une rapide communication de votre lettre que notre ami absent m'a fait [tasser, avec recommandation de la lui renvoyer aussitôt, parce qu'il veut y répondre lui-même.

Je prends la plume sans savoir ce que pourra devenir ce que je vais tracer, comme sans juger ce que je vais écrire. Mon esprit est occupé de mille' idées, <|ue je trouverais sans doute plus faciles à exprimer si elles étaient accompagnées de sentiments moins tumultueux. Pourquoi mes yeux sont-ils obscurcis de larmes qui s'en échappent sans cesse et les remplissent toujours?

Ma volonté est droite, mon cœur est pur, et je ne suis pas tranquille!

Elle fera le plus grand charme de notre vie, et nous ne serons pas inutiles à nos semblables, c'est vous qui le dites de l'affection qui nous lie, et ce texte consolant ne m'a point encore rendu la paix! . . . C'est que je ne suis point assurée de votre bonheur et que je ne mé pardonnerais jamais de l'avoir troublé. C'est que j'ai cru vous voir l'attacher, du moins en partie, à des moyens ((ue je crois faux, à une espérance que je dois interdire. Ah! sans doute, l'affection qui rapproche et confond des âmes franches et sensibles, également enthousiastes

(écrivait à Bosc, le aS septembre (inddit, coll. Morrison) : rj'ai fait un voyafje à pietl, de I-yoïi ù la Cliartreiise de Sainte- Croix, entre Rivcrde-Gier, près Saint-Chaniond et Condi ieii. J'ai traverse des montagnes intéressantes et j'ai, tout le long de ma route, catécliisé les pavsans. J'ai vu exercer la garde nationale d'an village nj)pelé Longes, à une lieue de celle Char- Ireiise, et j'ai a|ipris avec salisfaclion que la nuiniripalité de ce village venait de dépenser «..ïoo" |)our armer ses ritovens. Je n'ai fossi- d'invitor parlont à en faire de mémo, et j'ose croire ipie ma mission patrintiipie ne sera pas sans fruit. »

''' Lettres à Bancal, p. 79 ; — ms. 9534 , fol. 48-5o. — La lettre porte le timbre de la poste de Villefranche et a pour adresse : iT A. Monsieur Henry Bancal, ci-devant Des Issaris, à Glermont-Ferrand.» Une lettre de ltolan<l à Bancal , que nous donnons ci-apr^s en note, parce qu'elle a été publiée par l'éditeur de i835, nous apprend que Roland venait de quitter le Clos pour se rendre il Lyon, où était Lmthenas, et que Bancal était reparti pour Clerraont, où l'appelait l'i^lection des juges. — Mne lettre inédite de l,anlhenas à Bosc (coll. Morrison), du h octobre, dit : ir Bancal est parti pour Clermont il y a deux joursi.

du bien, inspirées par les mêmes penchants, doit charmer leur .existence et lui donner un nouveau prix; sans doute, les vertus qu'une telle affection peut déveloj)per ou nourrir doivent tourner au profit de la société, comme à la gloire de ceux qu'elle anime ; telles sont les bases de ma confiance et le rocher auquel je me retrouve attachée, même dans les plus fortes agitations de la tempête.

Mais qui petit prévoir l'effet d'agitations violentes ou trop fréquemment renouvelées? Et ne seraient-elles pas redoutables quand elles n'en auraient d'autre que cette langueur qui leur succède, qui altère passagèrement l'êire moral et ne le laisse plus au niveau de sa situation? Je m'abuse; vous n'éprouvez point cette indigne alternative; vous pouvez être quelquefois attristé, mais vous ne sauriez jamais être faible, et il n'y a que la faiblesse qui conduise à l'abattement ou puisse amener les fâcheux excès. L'impétuosité naturelle à votre sexe, l'activité d'une ardente imagination ne produisent que de légères erreurs, semblables à celles d'un songe fugitif, lorsqu'un sentiment profond alimente le cœur et purifie dans son feu sacré ces vaines illusions. L'idée de votre force me rend toute la mienne; je saurai goûter la félicité que le ciel m'a départie, en songeant qu'il n'a point permis que j'aie troublé la vôtre et qu'il m'a même accordé quelques moyens de l'accroître. Que de bénédictions ne lui devrai-je pas?. . . Comme cette douce espérance embellit mon horizon ! C'est le rayon bienfaisant qui fait sourire la terre et rend au ciel sa sérénité! Entretenez-moi, ou plutôt instruisez-«OM.ï toujours de votre marche, de vos projets, de ce que vous savez de la chose publique, de ce que vous vous proposez pour elle. Au sein de votre famille, vous y êtes sûrement accueilli avec tendresse et vous vous y sentez avec joie; joie douce et pure, qu'il est donné à si peu de personnes de goûter! J'aime à me représenter votre vieil et respectable père , ravi de vous embrasser, et à vous voir dans ses bras, savourant ces saintes affections que nos mœurs corrompues ont rendues si rares. Hélas ! vous vous éloignerez bientôt . . . Mais vous vous rendrez au centre oii la patrie semble appeler actuellement ceux qui peuvent la bien servir, parce qu'elle a besoin de les y rassembler; si la distance devient alors plus grande entre nos habitations, du moins les communications seront aussi promptes.

D'où vient que cette feuille que j'écris ne peut-elle vous être envoyée sans mystère? Pourquoi ne peut-on laisser voir à tous les yeux ce que l'on oserai! offrir à la divinité même?

ANNEK 17<)0. 167

Assurément, jp puis appeler le ciel et je le prends à témoin de mes vœux, de mes desseins: je trouve de la douceur à penser qu'il me voit, m'entend et me juge; qu'est-ce donc que ces contradictions sociales, ces préjugés humains, au milieu desquels il est si difficile de conduire son propre cœur, si le courage des sacrifices et la constance des caractères ne s'unissent à la pureté d'intention comme au dédain des vaines formules, pour conserver le Cil des devoirs?

Quand est-ce ([ue nous vous reverrons? (juestion (|ue je me fais souvent et que je n'ose résoudre. Mais, pourquoi chercher à pénétrer l'avenir que la nature a voulu nous cacher? Laissons-le donc sous le voile imposant dont elle le couvre , puisqu'il ne nous est pas donné de le pénétrer ; nous n'avons sur lui qu'une sorte d'influence, elle est grande sans doute, c'est de préparer sou honheur par le sage emploi du présent. Cette seule considération me paraît df'voir faire la tranquillité des gens de bien dans toutes les situations imaginables; ils n'ont point à s'inquiéter d'un temps pour lequel ils s'assurent des témoignages qui feront leur consolation. Ainsi les plus chers amis supportent l'absence par le charme d'en consacrer les instants à des vertus dont ils se doivent compte. Quels devoirs cette aimable obligation ne rendrait-elle pas délicieux! A-t-on à se plaindre, à gémir de quoi que ce soit au monde avec un cœur fait pour apprécier cet avantage! Kt dois-je avoir, pour vous qui le sentez si bieji, des alarmes et des craintes? Non, elles vous seraient injurieuses; pardonnez celles qui m'ont émue à cette tendre inquiétude trop voisine de la faiblesse d'un sexe chez qui le courage même n'a pas toujours l'accent de la fermeté.

Vous m'avez parlé d'un ami dont vous faisiez le plus grand cas et auquel vous étiez particulièrement attaché; j'ai rapporté cette idée à M. Garan'", soit que vous me l'ayez nommé, ou que je l'aie jugé par induction, je ne m'en souviens pas bien; mais j'ai appris dernièrement, par conversation, que Lths. [Lanthenas] allant voir M. G. . . avant son départ, et M. G. . . lui témoignant du regret de l'avoir peu vu dans les derui<'rs instants de son séjour, ce même M. G. . avait ajouté, comme par une plainte tendre et dans l'effusion momentanée de son cœur, (jue vous-même sembliez l'avoir négligé à votre

*'' Garran de Couloii (lyiji-iSiô), qui s<'inl)le Ips cours de l'othier. H fut, comme

fut députe à la Lf-gisialive , à la Convention , lui, un des Electeurs de Pai'is qui gonvcr-

aux Cinq-Cents, puis sénateur. Contenipo- nèrent la ville au lA juillet 1789. — Nous

niin de Bancal, il avait dû se lier avec lui ;> le verrons aussi 1res lié avec Bosc, avant et

l'I niveI^ité d'Orléans, où ils suivaient en- après ia Révolution.

(lornier voyage. .lo no sais, mais cela m'a a(11ig(5e comme si c'eût l'té ma faille et que j'eusse à m'en accuser ; je me suis proposé de vous le l'aire savoir à la première occasion oîi j'en aurais la liberté.

Je ne vous dis rien des affaires, c'est un chapitre que je réserve pour la correspondance commune; nos deux amis sont dans la grande ville, et je suis plongée dans le tracas des vendanges. Les beaux jours que nous avons passés ici n'ont pas été suivis d'autres qui leur ressemblent; le soir même de votre départ, le temps a changé, et, par une singularité très remarquable dans cette saison, il ne s'est point écoulé vingt-quatre heures dans toute la semaine où le tonnerre ne se soit fait entendre.

Il vient encore de gronder; j'aime asse^ la teinte qu'il prête à nos campagnes, elle est auguste et sombre, mais elle serait terrible, qu'elle ne m'en inspirerait pas plus d'eflroi. Les phénomènes de la nature, qui font pâlir le vul gaire et présentent même à l'œil du philosophe un aspect imposant, n'offrent à l'être sensible, préoccu|)é de grands intérêts, que des scènes relatives et toujours inférieures à celles dont son propre cœur est le théâtre.

Adieu, mon ami; il est presque cruel de vous entretenir lorsque vous ne pouvez me répondre; mais, s'il y a (juelque rigueur à user de cet imparfait avantage, vous me passerez bien celle-là.

Villpfrancho, ■j octoliro au soir 1^90 '.

J'arrive de la cainpagiie, notre bon ami, pour passer demain à Lyon et assister, le 9, à rassemblée des éleclenrs pour la nomination des juges. J'ai trouv*' en arrivant: 1° votre lettre (pii m'a fait le plus grand plaisir; a" une lettre pour. vous, d'une jielile écriture, adressée chez moi et contresignée Assemblée iwtionak''^^: j'ai etïacé mon adresse et j'ai mis CJermonl-Fen-aiid. Si on ne vous la remettait pas en même temps que celle-ci, demandez-la à la poste; 3° quatre ou cinq feuilles de Brissot, le Coun-ier de Lyon, trois ou quatre autres lettres; mais, pressé par l'heure et le renvoi de mon cheval, j'ai expédié le tout à nos amis à la campagne; je n'ai fait que parcouru' les écritures, et je n'ai rien lu des nouvelles imprimées. J'ai mandé au docteur, qui doit me joindre demain à Montfnrt '•'' pour venir avec

'"' De lloland à ISancal. — Lettres à lection de M. Picot, conseiller à la cour

Bancal, p. 76; — ms. i)53/i, fol. h&-li'j. d'appel de Riom, marié à une petite fille de

Ecriture de Roland. L'adresse porte : tA Bancal. Elle l'oule sur les aflàires du jour. Monsieur Henry Bancal , électeur du départe- '^' Il s'agit évidemment d'une localité

mentdn Puy-de-Dôme, à Glermont-Ferraijd, toute voisine de Villefranche, puisque Lan-

en Auvergne.!) tbenus était au (îlos. Nous présumons que

'*' Celte lettre était du député La Mé- c'était le nom de l'établissement des Brann,

therie. Nous l'avons retrouvée dans la col- à Béligny.

moi à I^yon, de iirfi pour m'en fairo lo rapport. Je resterai h Lyon le moins qu'il me sera possible. Nos vendanges ont t'Ié trop humidemeiit entamées pour pouvoir les continuer : mais , (jueKpie t^mps (pi'il fasse, il faudra bien les reprendre et continuer la besoffue; pour cela et le reste, j'ai jfrande liàte d'être de retour. M. Pi{fott doit bientôt revenir à F^yon; il bat les buissons en attendant.

Lanthenas reviendra avec moi jusqu'à ce que le vent ait dirigé sa pUime. Qn'avez-vons donc de mieux à faire qu'à venir nous joindre? S'il est vrai que les bois d'Alix invitent autant à la f^verie et que cette manièi-e d'être ail quelque charme pour vous, que ne venezvous en jouir? Nous mettrons nos goûts en commun et nous en multipliei'ons la jouissance d'autant qu'ils seront plus nombreux et plus i'ap[)rocliés. Vous avez vu noli'o manière franche et i-onde ; ce n'est point à mon âge ([u"on change , quand on n"a jamais varié. Nous causons tous les jours de noire rapprochement, et certes ! les biens du clergé de Villefranche en offrent un bon moyen: il y eu a bien pour 200 ou 3oo mille livres; et quant aux logements, ce serait encore chose sur laquelle il n'y aurait point à désespérer. Sur tout cela, nous faisons peut-être des châteaux en Espagne, mais une agréable perspective de jouissances. Nous prêchons le patriotisme, nous élevons l'âme; le docteur fait son métier; ma femme est l'apothicaire du canton; vous et moi nous arrangerons les afl'aires. Nous Ions nous exhortons à la paix , à l'union , à la concorde , mais tout cela , quoique en commun , avec toute l'indépendance individuelle imaginable, bien pei-suadés qu'il faut èlre libre pour prêcher la liberté et que ce n'est point être libre que de prendre un engagement dont on ne puisse revenir quand bon semble. Ainsi donc, nous nous rapprochons le plus possible, nous nous voyons de même et nous sommes isolés et solitaires quand il nous plaît. ()ue si notre principe est de faire du bien à tout le monde, d'aider chacun de tout notre pouvoir, à [dus forte raison nous ferons-nous réciproquement tout celui que nous imaginerons, surtout que le corps et l'âme, l'esprit et le cœur trouvent leur bien-être partout. Je vous ferais des volumes de vous répéter ce que nous avons dit; je ferais la bibliothèque d'Alexandiie de vous dire ce que nous |)ensons et voudrions opérer.

J'ai vu votre sellier; j'avais envie de le chapitrer, je commençais déjà, mais il m'a pai4é rn bon homme, en brave homme; il est entré dans quelques détails ... . rrEh bien ! lui ai-je dit , en lui olfrant les 1 a livres, serez-\ous coulent ?« Il m'a fait un petit compUment et nous nous sommes quittés fort imus amis. Il a ipiittancé le mémoire.

Vous nous aviez promis des nouvelles, nous les attendons avec empressement, surtout des ^ôtres. Je jM)rte mes lettres à Lyon pour les y mettre à la poste.

Je vous saine, mon très cher, et vous embrasse de tout mon cœur.

J.-M. Roland.

[À BOSC, À PARIS'"

9 oclohrc 1790, — [du Clos].

Je \ous prie d'expédier la ci-joinle à M. Deu'-', pour lequel vous ajouterez de ma part mille et mille amitiés. Le tracas des vendanges au milieu desquelles je suis toute seule ne m'a laissé que le temps de faire une réponse due depuis longtemps. Mon bon ami est à Lyon, à faire des juges; Lanthenas est allé lui tenir compagnie et apostoliser de son mieux dans cette triste ville ; lami Bancal est rendu parmi les électeurs dont il fait partie.

Je suis demeurée avec mon poussin'*' et nos gens, mes pommes et nos raisins. Nous n'entendons que tonnerres depuis huit jours, el je ne vois rien de si pressé que de recueillir les fruits de l'année.

Adieu, je vous embrasse comme aux champs, mais réveillez les Parisiens et l'Assemblée; faites décréter que les huit cents millions d'assignats ne pourront être employés qu'en acquit de la dette, bien justifiée, et ne les laissez pas manger par un courant qui vous épuise et un Dufresne'** et des ministres qui nous gruffent à qui mieux mieux. Si l'on n'est plus sévère sur les finances, il faudra s'égorger ou retomber dans les fers, ce qui est encore pis.

''' Collection Alfred Morrison, 1 folio.

'*' Madame Roland , qui avait toujours écrit d'Eu, met Deu à cause du décret du 19 juin 1790. — Malgré une divergence d'opinions politiques de plus en plus marquée , les Roland restaient en i-apporls aiïeclueux avec leur ami d'Amiens, qui continuait à apporter ses contributions au Dictionnaire et qui entretenait avec Rose une correspondance suivie.

M. Reijame a de lui un grand nombi-e de

ces lettres, allant de 1785 à 1789, et où se mêlent, aux questions de botanique, des nouvelles intéressantes d'Amiens.

''' Sa fille. — Voir la leUre du 1 5 novembre 1781, note.

'*' Rertrand Dufresne (1736-1801), depuis membre des Cinq-Cents. H avait été nommé par Necker, en 1788, directeur du Trésor. Après la retraite de Necker ( 4 septembre 1790), il avait gardé ses fonctions.

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