LES ARTS ET LE DICTIONNAIRE DES MANUFACTURES
Cet Appendice consisterait uniquement à donner la liste des monographies industrielles que Roland publia, de 1780 à 1788, sous le nom d'Arts, et à rassembler quelques détails sur la rédaction de son Dictionnaire des manufactures , si nous n'avions à raconter aussi sa grande querelle avec un de ces privilégiés puissants qui pesaient alors si lourdement sur l'industrie nationale, Jean Holker, manufacturier à Rouen et inspecteur général du commerce, La correspondance des Roland est pleine des échos de cette bataille, qui troubla plusieurs années de la vie du pauvre inspecteur de Picardie. En tout cas, son détail est singulièrement instructif.
Rappelons d'abord que Roland, écrivain infatigable, attendit cependant d'avoir dépassé la (juarantième année avant de rien publier : il apprenait son métier. S'il prenait la plume, c'était pour des mémoires adressés unicjueinent à son administration. En pturourant le Dictionnaire des manufactures, on arriverait aisément si en refaire la liste. C'est seulement dans l'hiver de 1774 à 1775, qu'il songea, après plus de vingt ans de pratique, h une flettreu, nous dirions aujourd'hui une brochure , frsnr les fonctions , les devoirs et l'utilité des inspectcui-s des manufactures et du commerce». Mais , pour la publier, il fallait le visa d'un censeur; il en demanda un : -Dès notre premier entretien, je reconnus un homme tellement gonflé de sa petite dignité, si fat, si testicoteiir, si import<mt , que je pris eu dégoût sur-lechamp et sa pei"sotme et mon entreprise. Je retirai» ma lettre . . . ". Mais ceux que tourmentent les vériti's à dire ne se résignent pas longtemps. Cinq ans après, Roland glissait son factum au milieu de ses Lettres d'Italie (t. IV, p. 39o-36i). Elle y fait, entre Rome et Naples, un effet tn'-s inattendu.
Peut-être aussi les espérances qu'il fondait alors sur la protection de Trudaine, jwur sa nomination d'inspecteur général, lui commandaient-elles la réserve.
En 1777, Roland perdait avec Trudaine son seul appui. Néanmoins, son expérience administrative était tellement reconnue, qu'en mai 1778, qnelques mois après son retour d'Italie, on lui demanda, de la part du ministre des finances [Necker] fun mémoire pour arriver à la simpliliratiou des règlements». Le 1 1 juin , il était prêt et expédiait son mémoire {bict.desmnnuf., I, 989; 11, 9* partie, 69). Mais son ardeur intransigeante s'y exprimait aussi hardiment que si l"<m eût été encore au temps do Trudaine. Nous pouvons en juger, puisqu'en 178^4 il a inst-ré ce mémoire dansson-dictionnaire(I, agi*). C'est lii que se trouve le fameux passage si souvent cité contre la tyrannie inepte des règlements et des agents qui les outraient encore : "J'ai vu couper par morceaux, dans une seulematinée, quatre-vingts,
LKTTnKS IIK «ADAWK HI1I.4\D. II. 4o
■ HPKtHCIIIt RinORALK.
qualre-viugl-dix, cent pièces d'iîloffes. . . J'ai vu faire des descentes chez des falu'icants avec une bande de satellites, bouleverser leurs ateliers, répandre l'effroi dans leur famille, couper des chaînes sur le métier, les enlever, les saisir, assigner, ajourner, faire subir des interrogatoires , conflsquer, amender, les sentences affichées et tout ce qui s'ensuit, tourments , disgrâces , la honte , frais , discrédit , et pourquoi? Pour avoir fait des pannes en laine , qu'on faisait en Angleterre et que les Anglais vendaient partout, même en France, et cela parce que les règlements de France ne faisaient mention que des pannes en poil, etcî.
C'est probablement à la suite de ce mémoire (jue Roland fut apj)elé à Paris, connue nous l'avons déjà dit , à la fin de 1 7 7 9 , pour y donner ses lumières en vue d'une refonte des règlements de l'industrie , particulièrement de ceux qui concernaient (rla bonneterie-, entendez par là toutes les étofles de laine {Dict. des manuf., 1,7). Cette industrie était particulièrement celle des villes et campagnes picardes. De plus, elle était sons la direction spéciale de Tolozan, le plus actif et le plus éclairé des quatre Intendants. On prétendait bien laisser Roland à sa place d'inspecteur de province et le malmener au besoin; mais on le trouvait bon à consulter. H séjourna donc toute l'année 1780 à Paris (l'année de son mariage), et c'est vers cette époque seulement qu'il commença à publier.
Passons maintenant en revue ses monographies industrielles.
L'Acadi'mie des Sciences patronnait alors la publication d'une série de traités sur les Arts industriels, rédigés les uns par tels ou tels de ses membres, les autres par divers savants ou praticiens. C'était chez Moutard , libraire et éditeur de cette Compagnie , qu'ils paraissaient , après avoir été examinés par des commissaires de l'Académie et, sur leur rapport, investis de son approbation. Roland se cliargea d'en donner plusieurs.
Le premier qui parut est intitulé : ttXArt du fabricant d'étojfes en laines rases et sèches, unies H croisées, par M. Roland de La Platière, inspecteur général des manufactures de Picardie, etc. 1" partie, à Paris, aux dépens et de l'imprimerie de Moutard, imprimeuj-libraire de l'Académie royale des Sciences, 1780". Une deuxième partie, intitulée ïArt de préparer et d'imprimer 1rs étoffes en Inine, fait suite à la première, ce qui a fait croire à quelques bibliographes qu'il y avait en deux publications différentes. Le tout comprend 6a pages in-folio et 1 1 planches.
Roland nous prévient, dans son avertissement, que ce travail avait été écrit en 1776, et remis à Trudaine, qui renvoya le manuscrit, pour rapport, rrà l'académicien commissaire de l'administration en cette partie [Mignot de Montigny]'». Celui-ci, quand Roland revint d'Italie, le détermina à soumettre son travail au jugement de l'Académie. Les commissaires furent Duhamel, Fougeroux de Bondaroy et Vandermonde. Le certificat de l'Académie, signé Condorcet, secrétaire perpétuel, est du i3 mars 177<J. Nous venons de voir que l'ouvrage parut un an après.
Vint ensuite "Wirl du fabricant de velours de coton, précédé d'une dissertation sur la nature, le choix et la préparation des matières, et suivi d'un traité de la teinture et de F impression des étoffes de ces mêmes matières, par M. Roland de La Platière, etc. , en deux parties. — Paris, 1780, Moutard, etc. t. L'ouvrage, accompagné de 1 1 grandes planches, comprend Sa pages in-folio; la 2' partie commence à la page Sa.
Une note (p. 8) nous apprend que Roland avait écrit son travail (également en 1776 , l'avait i-eniis alors à Trudaine (qui l'avait donné à lire à Montigny), et, aprèsl'avoir remanié àson retour d'Italie , l'avait soumis au jugement de l'Académie des Sciences. Le rapport des commissaires Fougeroux de Bondaroy et Mignot Ao Montigny, ainsi que l'approbation de l'Académie, certifiée par ie secrétaire perpétuel Condorcet, sont du 3i juillet 1779. L'ouvrage est donc postérieur au précédent et parut en effet quelque temps après, en décembre 1780.
C'est pourtant cet ouvrage, en apparence bien inoffensif , ;et en tout cas dûment estampillé, qui déchaîna sur Roland le vif mécontentement du monde officiel, comme nous Talions voir plus loin.
En 1781, Roland use son temps à obtenir la permission de mettre en vente les Lettres d'Italie , et ne publie rien.
Son troisième traité, l'Art du tourhier (il avait pu, on Picardie, bien étudier le sujet), avait cependant été remis à l'Académie des Sciences dès 1780 {Dict.des manuf., III, ii8), disons plus exactement en 1781, car nous trouvons aums. 62/13 , fol. ia2-i34 , quatre lettres de Roland, des 5 août 1781, 99 juin et 10 juillet 1782, 25 janvier 1783, qui donnent toutes les précisions nécessaires. Dans la première , Roland envoie son manuscrit à M. Tillet, membre et trésorier adjoint de l'Académie des Scienct's, pour demander des coimnissaircs ; il n'y met qu'une condition , c'est que l'académicien Desraarets , inspecteur des manufactures de la Champagne, ne soit pas du nombi-e (toute la correspondance de Roland révèle une antipathie tenace contre son collègue Desmarets). Dans la seconde et la troisième lettre , il déclare mieux aimer retirer son ouvrage que de le voir juger par cet homme. II finit par avoir gain de cause. Tillet, Fougeroux et Morand furent ses commissaires, et l'ouvrage, imprimé en 1789, parut enfin, dans les mêmes conditions que les deux précédents, le 1" avril 1783.
Roland se proposait aussi de publier un Art du Totlier (voir l'Introduction a l'Art duvelours de coton,]). 7). Il préparait également, avec M. Deu, Tune petite Rolnnique aquatique amiéuoiseï (lettre de lui à sa femme, du i3 janvier 1789, ms. 69/to, fol. 129). Mais nous ne voyons pas que ces ouvrages aient jamais paru.
Dans le courant de l'année 1783, les trois traitiis que Roland avait publiés in-folio chez Moutaid furent réimprimés in-quarto au tome XIX de la collection des Arts que le banneret Osterwald jtubliait à NeufchAtel. Les Mémoires de Brissot (t. Il, p. 189) donnent de bien cuiieux renseignements sur cette imprimerie d'Oslerwald, installée dans une principauté prussienne au co'urde la Suisse, et qui, par une contrebande tolérée, inondait la France de ses produits, dont bon nombre étaient de véritables contrefaçons.
Entre la publication des trois Arts do Roland et celle de son Dictionmire des manufactures, ie moment est venu de raconter sa querelle avec Holker.
S 2. Holker.
Condorcet, pronomtant l'éloge de Mignot de Montigny, membre de l'Académie des Sciences'*', mort en 1789 , s'exprime ainsi :
ff ... Un jeune anglais ( M. Holker), qui avait des couiniissunces très étendues sur la
'■' Œuvret de dmdorcet, éd. O'Connor, t. Il, p. 58o.
fabrique des étoiles de toute espèce, ayaul embrassé le parti du Prétendant [Charles- Edouard], avait été pris à la bataille de CuHoden avec un de ses amis; il s'attendait h périr du dernier supplice . . . Cependant M. Hoiker trouva le moyen de percer le mur de la prison où il était enfermé avec M. Mardi , son ami. M. March descendit le premier ; mais le passage était trop étroit pour son ami ; il rentra dans la prison pour préparer de nouveau leur évasion commune. . . Amvés en France, tous deux entrèrent au service; mais M. Hoiker vit bientôt que, si le zèle pour son prince avait fait de lui un soldat, la nature l'avait formé pour d'autres occupations ; il fit proposera M. Trudaine de l'employer à établir eu France quelques branches d'industrie que l'Angleterre possédait seule ; à en j)erfectionner d'autres où la France avait une intériorité qui l'excluait de la concurrence. . . M. Hoiker ne savait pas le français et M. Trudaine ignorait la langue anglaise; il chargea M. de Monligny d'examiner ces projets dont il sentait toute l'utilité et toute l'importance. Nous n'entrerons point ici dans le détail de tous les travaux que M. de Montigny fut obligé de faire et pour s'instruire des vues de M. Hoiker et pour en suivre l'exécution lorsqu'elles furent adoptées, nous nous bornerons à (lire qu'on doit à leurs travaux réunis nos manufactures de draps et de velours de coton; l'usage des cylindres pour calandrer les étoffes; une meilleure méthode de leur donner l'apprêt auquel elles doivent leur lustre; la perfection actuelle de nos qiiincjiilleries et de nos fabriques de gaze, enfin, l'établissement des machines à carder et à filer les cotons et les laines . . . ■»
Une brochure de 1781, dirigée contre Roland et inspirée par Hoiker'"', précise et complète sur quelques points ces indications :
ffCe fut en 17^5 qu'il [Hoiker] prit les armes pour le prince de Galles, à son passage à Manchester, où il avait levé un régiment. H fut pris au siège de Carlisie, mis aux fers et conduit à Londres pour y être jugé et exécuté. Il trouva le moyen de s'évader et de passera Paris, auprès du prince; qui le nomma capitaine dans le régiment d'Ogilvy, de sa création. Après le siège de Maestricht [i7'48], il passa en Picardie et se rendit en octobre 17^9 à Rouen, où il fit connaissance avec plusieui-s négociants. M. Morel, inspecteur des manufactures, l'accompagna dans les diverses fabriques elle conduisit aussi fort souvent chez M. d'Haristoy. Celui-ci, persuadé des avantages des nouveaux ateliers qu'il se pro|>osait d'établir, engagea cet inspecteur d'en écrire à l'administration. D'après ses lettres à M. Trudaine et à M. de Machault, alors contrôleur général, il reçut ordre d'engager M. Hoiker à se rendre à Paris. Eu mars f^^o, il fut présenté parmilord Ogilvy, son colonel, à M. Trudaine, auquel il remit quelques échantillons de velours de coton et un mémoire en anglais, qui fut traduit par M. de Montigny, de l'Académie des Sciences. Al. Trudaine le chargea donc de l'exécution de tout ce qu'il |)roposait, et de passer en Angleterre pour en ramener les divers ouvriers nécessaires à ses projets. Fermant alors les yeux sur les périls de sa mission, il se rendit en Angleterre, où sa tête était k prix. Il on revint et fut suivi par les ouvriers dont il avait besoin . . .n
!') Lettre d'un citoyen de Villefranche à II scmlile, d'après une lettre île Roland du M. Roland de La PUitière , académicien de Ville- 1" févrior 178a, citée plus loin, que l'auleur franche, etc., lirochure de 40 pages. Bibl. de de ce pamphlet ail lUé Brown, inspecteur des nia- Lyon, fonds Coste, 11° â.'JS'lAo. niit'actures à Caen.
Aidé par îles secours importants du gouvernement français, Holker fonda eu 170a <'', à Saint-Sever, faubourg de Rouen sur la rive gauche de la Seine, une fabrique de velours de coton. A-t-il véritablement introduit en France cette industrie du Lancastre, ou n'a-l-il fait que la perfectionner? Nous nous garderons de nous prononcer là-dessus, et.de trancher ainsi le débat qui surgit plus tard entre Roland et lui. Notons seulement que Roland, dans son Art dufabricant develours de colon, écriten 1776, mais publié seulement en 1780, lui conteste absolument tout titre à cet égard.
Holker, s'il faut en croire son apologiste '"', nous aurait apporté «l'art des velours et autres étoffes anglaises de coton ; l'apprêt de toutes les toiles par les calandres et cylindres , chauds et froids: une nouvelle teinture eu bleu : la manufacture d'huile de vitriol; l'art des bayetles ; mille améliorations dans l'apprêt des draps et dans les instruments de triture et de lilature . . . - , etc.
Mais, d'un autre côté, un violent libelle''', qui est probablement de Denis Baillière, le pharmacien-chimiste de Rouen, ami de Roland, nous donne une note bien différente :
rCet homme, qui se dit de famille noble, est né et a vécu dans la plus grande abjection et dans la misère : il n'avait pour rouler sa calandre qu'un cheval aveugle, auquel il faisait la litière et qu'il pansait lui-même; son nom était perdu dans la plus vile populace de Manchester; son bunible é[)ouse, qui lui aidait à tout de son mieux, ne savait ni lire ni écrire. . . Il ment, quand il parle de ses inventions et des services qu'il a rendus à la France; il ne savait rien quand il y est venu; il n'y a rien importé que de l'intrigue transformée en impudence ... Il ment, lorsqu'il dit (|ue sa tête était à prix ; prisonnier à Newgate . comme un éciiappé de la Conciergerie, il eût été exécuté si on l'eût repris, mais il ne fut jamais question d'argent pour un homme de cette sorte. . . Il ment toujours. . . Lwlit chevalier est un chevalier d'industrie. . . 1
Quoi qu'il en soit, il ne peut guère être contesté que Holker, intelligent, actif, ambitieux, encouragé par Trudaine, guidé par M. de Moutigny. n'ait pris très vite une grande place dans l'industrie française. Aussi fut-il nommé, par arrêt du Conseil du i5 août 1755, sous l'administration du contrôleur général Moreau de Séchelles , inspecteur général des manufactures et -rprincipalement de celles qui ont été établies à l'instar des étrangères^ , avec
'■' Un arrêt du Conseil du 19 septembri- 1753 lui alloua, pour son entreprise, une gratification annuelle de i,aoo livres. Cf. Abrégé de fhntoire de la ville de Rouen, 1769 [parLecocq de Villeray], p. aa : irLa manufacture qui vient de s'établir au faubourj; Sainl-Scver, par arrêt du Conseil du 19 septembre 1762, mérite à juste litre la protection royale dont elle est appuyée sous la direction du sieur Hotker (tic) et C'", qui on sont entrepreneurs!-. — Cf. Atmanaeh de Rouen , 1 766 , p. 60 : irManufacture royale de velours, draps de colon et autres étoffes nouvelles établie par arrêt du Conseil du 17 no-
vembre 1753, aufaubourg Saint-Sever; M. Holker, inspecteur général, à la manufacture, etc.». Nous savons aussi que Holker fonda aussi à Rouen, entre 1763 et 1766, une fabrique d'huile de vitriol (acide sulfurique).
'*' Lpltre d'un citoyen de Villefranche à M. Roland de La Platière, p. aa.
'■^' Lettre» imprimée» à Rouen en octobre i 781. — Première lettre de M. D. R., de l'Académie de Rouen , à M. A. D. C, de f Académie des Sciences de Paris, Bibliothèque de Lyon, fonds Cosle, n" 353'iàa. Il y a six lettres, deux de Baillière, ([uatre de Roland.
8,000 livres d'appointements et résidence à Rouen'''. Son vMo oUiciel étail le contrôle dos marchandises arrivant du dehors ; mais il semble bien que sa mission principale ait été de tirer de l'étranger des secrets de fabrication. C'est ainsi du moins qu'il nous apparaît. Nous avons la preuve, cependant, qu'il exerça sa fonction ailleurs qu'à Rouen. Outre ses tournées en Picardie, dont nous allons dire un mot, il visita le Lan{fuedoc en 17(54 et rédigea un long mémoire sur la fabrication des étoffes de laine en Gévaudan et dans plusieurs autres diocèses de la province (Inv. des Arch. de la Haute-Garonne , C. .32 )'^'.
Le 17 juillet 1768, il écrivait à Trudaine pour lui demander, en même temps qu'une augmentation d'appointements , l'adjonction de son fils Jean , avec survivance , dans sa commission d'inspecteur général; son fils lui fut en effet adjoint, par commission du 27 novembre suivant, avec 2, 4 00 livres d'appointements.
Aucune faveur administrative ne lui fut ménagée; un arrêt du Conseil ilu 1 ■?. mars 1761 accordait îi sa femme, en cas de survie, une pension de 3,000 livres, dont le bénélice fut transporté à sa seconde femme par un autre arrêt du 1 h décembre 1 776. On ne se contenta pas de le naturaliser lui et les siens''', on lui octroya, en novembre 177^ (c'est la brochure holkériste déjà citée qui nous donne la date), ffdes lettres de reconnaissance de noblesse et, en tant que de besoin, d'anoblissementi '*'.
Un autre arrêt du Conseil, du 22 janvier 1777, donna à Holker fds une nomination définitive d'inspecteur des manufactures étrangères, avec 8.000 livres d'appointements. En même temps, on lui confiait une mission importante en Amérique. 11 s'agissait de diriger sur la France le commerce des colonies anglaises insurgées contre leur métropole. Holker fils, en conséquence, ff remplit pendant quelque temps, à Philadelphie, les fonctions de consul et d'agent de la maison du Roi" (Eugène Lelong, loc. cit.). Il revint en 1788'^'.
Nous n'avons pas à suivre Holker père dans toutes les circonstances de son rôle d'inspec-
'') Cf. Aim. royaux, où il est simplement qualifié de tt Inspecteur pour les manufactures étrangères». — Voir surtout rintroduction de M. Eugène Lelong, p. 4i.
C'est Fagon, directeur du commerce, qui avait fait créer, par arrêt du 19 septembre 1 780, les inspecteurs générauxdesmanufactures. 11 y en eut d'abord deux, l'un à Bordeaux, l'autre à Rouen. Mais on voit les sièges de ces emplois varier d'année en année, avec les titulaires. Ainsi, en 17.50, il n'y en a plus ni à Bordeaux ni à Rouen, mais il y en a un à Marseille et deux à Paris. C'est pour Holker que fut rétabli le siège de Rouen en 1755.11 se lit alors retraiter comme capitaine, avec 600 livres de pension (Eug. Lelong, loc. cit.).
<*) Voir, dans l'Introduction de M. Lelong (loc. cit.) , d'autres détails sur ses tournées. — Cf. l'ouvrage de M. Germain Martin , La grande in-
dustrie eu France sous le règne de Louis XV, 1900, in-S", pasaim et spécialement p. i85 et suiv., sur les services rendus par Holker.
''' (tLettres de naturalitéà Jean Holker père, à la dams Elisabeth Hilton, sa femme, et à Jean Holker, son fils, n (Inv. des nrch. de la Seine- Inférieure, C. i9o4.)
C (T Vérification des lettres-patentes par lesquelles Sa Majesté, de grâce spéciale, déclare noble d'extraction Jean Holker, chevalier de l'ordre royal de Saint-Louis, ancien capit;iinpau régiment d'Ogilvy et inspecteur générai des manufactures de France.Ji (Ibid., i3o5.)
'*' Voir au ms. Baie, fol. i 38 , une lettre de Roland à sa femme, du 10 février 1782. — Cf. Lettre de Madame Roland à son mari du ao mars 1784 : «L'administration du commerce lui a écrit d'opter entre sa place de consul et celle d'inspecteur II.
leur général. Ce rôle a été incontestablement des plus actifs. La brochure déjà citée rappelle, entre autres services rendus à l'industrie fi-ançaise , rinlroduction d'une machine à carder : -11 fit d'abord venir à ses frais le sieur Hall, puis le sieur Milne, appelé du comté de Lancastre: il lit faire à ce dernier deux de ces machines, dans l'atelier d'Oissel; leur succès frappa M. Tolozan en 1779, lors delà visite qu'il fit de cet atelier, au point qu'il désira en avoir une pour le dépôt de l'administration. . . ».
U semblerait aussi , du moins si l'on s'en rapporte aux documents officiels , qu'il eût introduit à Amiens, en 1773, les apprêts anglais. (Voir Arch. de la Somme, G. 819, ft Lettre de M. Trudaine à M. d'Agay, Intendant, lui envoyant un mémoire des sieiu-s Fiesselles et Price, entrepreneuj-s des nouveaux apprêts que M. Holker vient d'établir à Amiens à l'instar de ceux d'Angleterre. . . Paris, 4 mai 17731.) Mais nous veri-ons plus-loin que Roland lui déniera âprement celte invention.
Ouoi qu'il en soit, en 1777 (Tableau de Houen), tM. Holker, chevalier de Saint-Louis, faubom-g Saint-Sever», figiu-e sur la liste des ^personnes nobles ou vivant noblement^ (p. 417). Il est associé de la Société royale d'agriculture (p. /i33)'''. 11 a, à Rouen, la plus grande situation qu'on puisse concevoir, puisqu'en même temps qu'il a rang dans la noblesse et qu'il exei'ce .«es fonctions d'inspecteur général des manufactures, il continue à diriger son industrie. Il n'y avait rien là d'absolument incompatible; on voit souvent au xviii* siècle des fabricants qui sont en même temps inspecteurs du commerce; mais Holker est, croyonsnous, le seul inspecteur général qui ait cumulé, et c'est peut-être à cause de lui que l'Instruction royale de 1781 {Dicl. des maniij., I, 71*, article 19) interdit expressément aux inspecteurs l'industiie et le commerce.
Il mourut le 27 avril 1786 (voir lettre de Madame Roland du 4 mai), et son fils, en raison de ses deux commissions de 1768 et de 1777, lui succéda, dans son titre et ses fonctions. Mais un arrêt du Conseil du 16 Téviier 1788, sous le ministère de Brienne, ayant supprimé toutes les places d'inspecteur général des manufactures, Holker fils cessa ses fonctions le 1" avril suivant.
Nous ignorons la date de sa mort. Il laissait un fils, Jean-Jacques-Louis Holker, né à Rouen le q avril 1770, mort à Paris en i844. en qui revécut le génie industriel de s<m grand-père. C'est lui qui, au commencement du \i\' siècle, découvrit irla combustion continue du soufre dans les chambres de plomb" , procédé devenu classique. En 1810 , il fonda une société à Paris pour l'exploitation de son procédé, qui porte son nom; en 181 3, il devint associé de MM. Chaptal et d'Arcet. puis gérant de leurs beaux établissements chimiques dans la banlieue de Paris. ( Voir sur lui Girardin , ('ours élémentaire de chimie, 3* édition ; — Précis de l'Académie de Rouen, i85i-i85a; — Biographie des conlemporaiiis , f>' édition.)
Maintenant que nous connaissons bien le puissant et redoutable personnage auquel Roland ne craignait pas de se heurter, abordons l'histoire du conflit.
Il semble que Holker n'ait jamais été bienveillant pour Roland . bien qu'il lui ait reproché plus tard {Lettre d'un citoyen de Villefranche) de l'avoir protégé à ses débuis. Roland dans
<" H l'pst déjà fn 1768 (/l/»i.</c Rinien).
sa réponse (Bibl. de Lyon, fonds Gosle, n° 35344i) et dans les antres pièces pnbliAîs pen après par ses amis et ])ar lui (Lettres imprimées à Rouen en nctnhre ijSi , ibid., 3534^2) s'en défendit avec dédain : «Personne n'ignore que M. IL n'usait point de son crédit pour les autres et que soiivenl, au contraire, il le leur rendait redoutable».
Déjà, dans une lettre du ai février 17C4, écrite h Hoiker au moment où l'élève inspecteur de Rouen attendait la nomination d'inspecteur que Trudaine lui avait promise, Roland rrlui marquait d'une manière non équivoque combien il était fondé à croire qu'il usait de son crédit moins pour le servir qu'il n'en abusait pour lui nuire'"'; sur quoi M. Trudaine, instruit du fondement des soupçons de M. de La Platière, lui manda, par sa lettre du 97 du même mois : (tJb suis fâcbé que M. Hoiker vous ait inquiété. . . n.
La brochure hoikériste reprochait à Roland trois lettres serviles qu'il aurait écrites à Hoiker père et fils, les 1", 1 9 janvier et 8 février 1773. — Mais, riposte Roland, pourquoi n"avoir pas imprimé les lettres dont vous donnez les dates? Ces lettres n'avaient d'autre objet que d'obtenir la solde d'une partie de ses appointements , et par conséquent ne demandaient (rauti'e chose que ce qui appartenait à M. de La Piatière, et ce qu'il aurait eu huit jours, quinze jours plus tard, plus tôt peut-être. On sait que M. Hoiker était supérieur dans l'art de se faire valoir».
On voit cependant, par cela même, qu'en 1773 Roland et Hoiker n'étaient pas encore brouillés. Il résulte aussi des renseignements épars dans cette polémique de 1781 que Hoiker étant venu à Amiens précisément en celte année 1773, pour y établir les apprêts anglais , y vit Roland, et que celui-ci lui donna à lire la relation du voyage qu'il avait fait en Angleterre deux ans auparavant, en 1771; puis, qu'ils allèrent ensemble visiter une manufacture près de Beauvais.
La vraie brouille, amère, implacable, fut amenée par une question de doctrine, où Hoiker avait un intérêt privé. Directeur d'une manufacture royale privilégiée, il estimait que les procédés industriels devaient, par raison d'État comme par calcul personnel, demeurer secrets. Roland, élève des deux Trudaine '*', pensait au contraire que ces procédés devaient être divulgués, et ne cherchait à les connaître que pour les répandre. Aussi les ateliers de Hoiker lui avaient-ils toujours été expressément fermés : «Vous représentez les ateliers de M. H. ouverts à tous ceux qui désiraient les visiter, tandis que M. D. L. P. [de La Piatière], durant dix ans qu'il est resté à Rouen, n'a jamais pu pénétrer dans ceux de teinture ni d'aucun apprêta {Réponse, etc.). Et Hoiker fils écrivait à Roland, le 10 avril 177.5 (en réponse, sans doute, à quelque demande de renseignements) : aïe ne connais pas de procédé abrégé de couper le cannelé; si nous avions quelque mystère à cet égard, je ne pouri'ais en disposer sans la participation de nos associés , qui s'y refuseraient sans exception v {Ibid.).
0 . . . «M. Hoiker auquel il faisait assez cacher ceux de nos manufactures... Toute
sentir, dans sa lettre du a 4 février 176'!, qu'il protection .toute faveur accordée à une branche
avait déjà plus k en craindre qu'à en espé- particulière d'industrie lui paraissait souvent un
rer . . . n ( Bffponse , etc. ). mal et presque toujours une injustice...»
(*' it Tout en cherchant à connaître les secrets (Eloge de Trudaine de Montigny, par Coudes autres nations, il ne cherchait pas à leur dorcet).
Cela était net. Mais il somhle que Holker, si jaloux de ses prorétlt's , n'en élail pfis moins curieux de pi^nétrei ceux des autres, abusant poui' cela de sa qualité d'inspecteur, et rencontrait alors des résistances piovenant pi-écisénient de ce que, derrière rins|)ectcur, on redoutait le fabricant rival. Citons à ce sujet , sans j)rendre d'ailleurs parti dans la querelle , et uniquement à titre d'anecdotes significatives, un long passage de la brochure de Roland :
L'inspecteur d'Amiens [Roland], témoin de la prodigieuse quantité d'étoffes d'Angleterre qui s'introduisaient en conti-ebando dans son déparlement, et voyant que Vapprét anjrlais contribuait |)0ur liPaucoup à la préférence qu'on leur donnait, sollicita l'Administration, pendant trois nnnéos consécutives, d'envoyer quelqu'un en Angleterre pour y découvrir ses apprêts. M. H. y fit deux vojages pour cet objol, pout-étro aussi pour d'autres; il vint à Amiens en 1773, fit monter des presses, un petit fourneau à cbaulfcr de très petites plaques, dépensa mille écus, et manda à l'Administration qu'il avait établi les apprêts anglais à Amiens. Cependant on n'y apprêta jamais à l'anglaise ime seule pièce d'étoffe jusqu'à l'arrivée du siour Price, apprêteur de Londres, qui démolit le fourneau, fit venir des |)la<[ues toutes différentes, pava l'atelier de celles de M. H., établit le grillage à la plaque inconnu avant lui, et y fit les apprêts anglais, dont on n'avait pas d'idée sur les étoffes de France. Avec toute son industrie et l'envie, je dirai même le besoin d'user d'économie, il ne put lirer parti de rien de ce qu'il trouva établi.
M. H., qui n'avait pu voir Ins apprêts en Angleterre, qui n'avait pas d'idée de la plaque à griller les étoffes, qui n'avait offert à Amiens que la pratique de les flamber à l'esprit de vin, avouant qu'il n'en connaissait point d'autre, apprit bientôt le renversement de sa dispendieuse parade ; curieux de ce qu'on y avait substitué, il revint à Amiens; mais le sieur Price lui réfuta la vue de cette opération, dont M. H., contrit et bumilic, était loin alors di' se dire l'inventeur. Le refus du sieur Price était fondé sur la persuasion qu'un intpecteur fabricant cherche à voir pour ton profit et non pour celui du public.
Le même raisonnement fut fait peu de temps après par le sieur Warnier, entrepreneur de la manufacture de vitriol de mars [sulfate de fer], établie» Goincourt, près de Bcauvais, et que MM. H. et D. L. P. allèrent visiter ensemble. Le général, muni d'ordres pour entrer, y introduisit le provincial, auquel l'entrepreneur dit : «M. H. s'est déjà présenté ici; il a fait l'impossible pour y entrer de jour ou de nuit par la voie des ouvriers qu'il a cherché à gagner; il n'a pu en venir à bout; il s'est fait donner un ordre; j'ai besoin de la protection du Conseil, et jp n'ose rien dire, l'ourvout. Monsieur, qui n'avez point d'entreprité , volontiers je vous aurais tout fait voir.n
On conçoit dès lors quelles durent ^tre l'inquiétude et l'irritation de Holker, lorsqu'il apprit, an conmiencement de 177!», que Roland se projiosait de publier ft'/lrl du fabricant de velours de cotoiiTt, et ce, avec l'approbation et les encouragements de Trndaine de Montigny. Mais ici , laissons parler Roland ; c'est une vraie page de Mémoires :
.M. Trudaine .... en mai'" 1776, dit à l'auteur [Roland], qui lui remettait Ip manuscrit de son Art : «Sans doute vous avei visité la manufacture de Sens? — Non, Monsieur, elle est fermée
''' Nous croyons qu'il y a là une faute d'impression cl qu'il faut lire mai-». Cela ressort de ce qui suit.
à loiit le monde, même aux inspecteurs. — EUe ne ie sera pas ])Our vous; je tons donnerai des letties». Il les lui donna : l'une pour Seiw, l'autre pour Rouen; elles existent encore.
M. H. apprit l'ordre délivré par M. Trudaine; il en sut le plus mauvais gré à l'inspecteur. . . . en lui attribuant des ruses pour se procurer des renseignements sur l'Art des >elours de coton; il lui reprocha de l'avoir sollicité, quoiqu'il fûl vrai que cette idée n'était pas venue â M. D. L. P...
Roland écrivit alors à Holker une lettre dont voici les principaux passages :
Paris, 3o mars 1776.
On m'a dit que j'avais violemment encouru votre animadversion ... Je ne suis jamais entré dans aucun de vos ateliers , et je ne connais même personne qui ait jamais vu une seule opération de vos apprêts. . . 11 y a plus, c'est que je n'ai jamais eu l'idée de m'y présenter. C'est M. Trudaine qui me l'a fait naître; c'est lui qui me l'a proposé; c'est lui qui m'a dit quil me donnerait des lettres, et qui me les a données. . .; j'ai résisté à la proposition de M. Trudaine par des représentations; il a insisté, c'étaient des ordres; je dois aussi respecter ses motifs.
Holker, qui devait se trouver alors à Paris, répondit par une lettre de sept pages. 11 est regrellabie que Roland ne l'ail pas transcrite dans sa réponse, elle éclairerait le débat : nous savons du moins qu'elle se terminait ainsi : trie uaurais jamais cru que vous m'eussiez présenté tant d'obstacles en mon chemin, d'après les services que je vous ai rendus auprès de MM. Trudaine père et filsi.
Roland riposta aussitôt :
Paris, t" avril 1776.
Je reçois en ce moment la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m' écrire aujourd'hui...
... Le sieur B. [Brown?] ne savait rien ou presque rien lorsqu'il est venu à Amiens. 11 m'a assuré cent fois n'avoir jamais pu entrer dans aucun de vos ateliers d'apprêts; que c'était toujours porte close... Il ne connaissait pas la mécanique à filer; il n'en avait pas d'idée...; je l'ai poussé, pressé à prendre des intructions à Amiens sur le battage, le savonnage et la filature du coton; sur les marches, le tissage, la construction des métiers, etc. . .; j'ai cherché à en faire autant, et je l'aurais fait bien plus efficacement, si je n'eusse cru réunir mes recherches aux siennes. . .
. . . Vous ne pouvez croire que M. Trudaine m'ait engagé à aller à Sens et à Rouen? 11 m'a cependant engagé d'aller à Sens et à Rouen. . . (Roland ajoute qu'il a offert à Holker fils de le lui faire répéter par Trudaine.)
Vous pensez qu'il est préjudiciable de répandre l'instruction? Je pense qu'il est avantageux de la répandre. C'est différer d'opinion, voilà tout.
... Je ne veux pas, ni je ne dois pas supposer que la publication d'un Art que vous exercez vous affecte plus, et soit plutôt un crime pour celui qui s'en occuperait, que VArt du drapier n'a affecté MM. de Sedan, ni déshonoré M. Duhamel"*. Ils y ont concouni, Monsieur, et vous êtes de plus inspecteur général, et moi inspecteur particulier. C'est là une justification, je pense, si j'en avais besoin . . .
('! L'Art de la draperie, par Dnhaniel du Monceau.
Celte réplique, avec l'allusion acére'e qu'elle renfermait, n'était pas pour calmer Holker. Mais reprenons le récit de Roland :
Il [Holker] fit savoir à M. D. L. P. qu'il n'entrerait pas dans ses manufactures, et qu'il avait écrit pour qu'on lui fermât la porte s'il s'y présentait.
Cependant l'Art fut agréé. M. Trudaine en témoigna plusieurs fois sa satisfaction à l'auteur, qui le vit souvent dans l'espace de trois mois qu'il passa alors à Paris; il lui dit un jour en souriant : rVous avez des crises avec M. H.? ^ Non, Monsieur, reprit M. D. L. P.; . . . M. H. m'en fait, mais je n'en ai point avec lui; il veut que je ne publie rien sur les velours de coton; ou c'est comme fabricant, ou c'est comme inspecteur; si c'est comme fabricant, je n'ai rien à lui répondre, et je continue; si c'est comme inspecteur, qu'il prenne la plume, et je la quitte. S'il ne veut ni faire ni laisser faire, je ne le considère plus que comme fabricant et je vais mon train. — Vous avez raison n, reprit M. Trudaine qui, loin d'avoir jamais donné à M. D. L. P., l'idée que M. H. se fût, en aucun temps, intéressé en sa faveur, lui laissa plusieurs fois entrevoir le contraire.
Parti pour Montigny"', M. Trudaine y manda M. D. L. P., l'accueillit, l'invita, le retint, eut plusieurs conférences avec lui. lui remit son Art avec le rapport de M. de Montigny'^', lui en lit de nouveaux éloges, parla encore de Sens et de Rouen, insistant sur la vue de ces objets pour la perfection de l'ouvrage; mais M. D. L. P. négligea d'insister sur le renouvellement de l'ordre, occupé d'ailleurs à recueillir sur l'Italie les intentions de M. Trudaine, qui lui répéta à cette occasion et lui exprima d'une manière positive les raisons qu'il avait toujours eues en le faisant voyager de préférence à tout autre et ses projets de le rapprocher de lui à son retour . . .
Ceci se passait en juillet 1 77O . un mois avant le départ de Roland pour l'Italie. H n'était pas encore de retour qu'il apprenait la chute, puis la mort de Trudaine. C'est à Turin, en dînant chez l'ambassadeur (le baron de Choiseul), qu'il connut itla retraite du seul homme dans le monde à qui j'eusse des obligations et auprès duquel j'oubliais toujours tout intérêt; tant il me rendait agréables les travaux de mon état, et tant je lui étais atlflché fl'obligationl» ( Lettres d'Italie, VI, 358) .. . «Un homme dont je secondais les vues en suivant mes goûts, et dont la confiance en moi était élablie par ce qui me vaut ma propre eslimen (ibid., Soa). — Le 17 septembre, arrivé à Villefranche , dans sa famille, il écrit à Marie Phlipon, pour lui expliquer un long silence : "un événement inattendu [la retraite] me causa dans cet intervalle un chagrin violent. Survint une mort que je porterai longtemps dans le cœur. . . " ( Join-Lambert, lettre I).
Roland n'avait plus de protecteur. Aussi le puissant manufacturier jeta-t-il feu et (lanmie lorsque l'inspecteur, en 1780, fit enfin paraître cet Art du fabricant de velours en coton dont le voyage d'Italie, puis d'auti'cs circonstances, avaient l'etardé l'apparition. Si Holker n'avait eu à lui reprocher ([ue le fait de cette publication , Roland aurait eu beau jeu en lui répondant, comme il le fit d'ailleurs :. . . .fSi M. H., qui ne pouvait plus douter du désir, de l'intention même de M, Trudaine que cet Art fôt publié, et qui devait bien présumer que,
f Montigny était bi terre des Trudaine '*' Il s'agit ici , non pas de Trudaine de Mon-
( commune de Valence-en-Brie, canton du Chà- tigny, mais de Mignot de Montigny, de l'Aca-
telel . arrondissement de Melun , Seine- et- demie des Sciences, dont nous avons déjà parlé
Marne). plusieurs fois.
()3(i LETTRES DE MADAME ROLAND.
dans un voyage tVllalio, qui demandait une longue absence, M. D. L. P. ne s'en occuperait pas: si M. H., dis-je. dans ce Jong intervalle de juillet 1776 jusqu'en décembre 1780. que VArt a paru, n'eût pas été plus fabricant qu'inspecteur, il aurait publié lui-même cet Art; c'éttiit une belle manière de se venger ; c'était la seule qui pût convenir, la seule qui eût indiqué au public l'envie de lui être utile'''. . . r,
Mais le cas de Roland n'était pas aussi simple. H avait fait précéder son mémoire d'un Avertissement ou Introduction de quatre pages où chaque ligne était une blessure pour Holker, sans même qu'il fût nommé :
1 " On signalait combien la fabrication du velours de coton était répandue en Angleterre, d'où résultait rmne concurrence de travail et de prix, sans laquelle la célébrité d'aucun élahlissement de ce genre ne saurait faire une époque marquée au coin de l'utilité publiques. (Cette épigramme en mauvais français visait directement la manufacture de Saint-Sever );
a° ffOn ne voit en France que quatre ou cinq manufactures très particulières de ce genre et les entrepreneurs soutiennent les velours qui en sortent à un prix si haut, qu'il en résulte une introduction considérable en contrebande de ceux d'Angleterre, etc.i» (Donc le privilège de Holker est funeste à l'industrie nationale) ;
3° f Si le Gouvernement avait jugé à propos de rapprocher dans cette partie l'intérêt particulier de l'intérêt public, ou que le zèle de quelqu'un eût frécenu le nôtre, nous aurions depuis vingt-cinq ans, au lieu de trois à quatre cents métiers de velom-s cantonnés en trois ou quatre endroits du royaume, . . . des milliers de métiers de velours de coton. 71 (Même conclusion);
'1° rrLes ateliers de ces apprêts, où résident éternellement le silence et le mystère, longtemps impénétrables à la ruse et à l'argent même, restent encore inaccessibles à tout autre moyen ... 1 ;
5° In cauda venenum ; un historique sommaire, à la fin de l'Avertissement, affirmait que nies frères Havard furent les ])remiers qui fabriquèrent des velours de coton à Rouen avant lyiori; que M. d'Haristoy avait repris, perfectionné leurs procédés et les avait pratiqués avec succès à Darnetal ; que, de 1780 h 1762, un établissement pareil avait été fondé à Vernon; enfin que, ffvers le même temps, «h calandreur de Manchester, province d'Angleterre où les fabriques de ce genre sont très répandues, échappé et fuyant, amena des ouvriers, ses pajrnUi et autres instruits dans celle partie; qu'il fut accueilli en Fratwe , où il a fait subitement une des fortunes les plus étonnantes du siècle . . . ri.
Atteint dans son intérêt par la publication des procédés , profondément blessiî dans son amour-propre par ces lignes dédaigneuses, le trcalandreur de Manchester^' fit lancer contre Roland une brochure enfiellée : Lettre d'un citoyen de Villefranche à M. Roland de La Platière , académicien de Villefranche, etc., 46 p. (Bibl. de Lyon, fonds Coste, 353448). Son apologiste (nous avons dit plus haut que c'était probablement Brown , inspecteur des manufactuies à Caen), énumérait tous ses litres à la gloire d'avoir été le véritable introducteur en Fi'ance de la fabrication du velours de coton; puis, prenant Roland à partie disait : (T. . . C'est à ce calandreur que notre héros [Roland] doit son état et son bien-être. . .
I') Réfuime, etc.
le sieur Uoland rampait depuis six à sept anuëes flans le bureau de Rouen, en qualité d'élève. M. Godiwit, de l'épouse duquel il est parent, en était inspecteur en chef et sollicitait vainement M. de Tnidaine d'employer son allié. Enfin il eut recours à M. Holker. dont le zèle surmonta la répugnance du magistrat, et le fit placer en qualité de sous-inspecteur h Lodève. en 17 . . , puis inspecteur à Amiens où il ne se fit pas aimer; de sorte qu'il eût été révoqué sans les sollicitations réitérées du calandreur '"'... 1 Tous les témoignages que nous avons rassemblés et produits dans les Appendices D et E prouvent qu'ici l'avocat de Holker ment sans scnipule.
Mais Holker ne s'en tint pas là. Il porta ses plaintes à l'Administration, à l'Académie des Sciences, à M. de Montigny qui, depuis trente ans, comme nous l'a appris Gondorcet, était comme le protecteur de son industrie.
L'Administration, quoique ])eu bienveillante pour Roland, refusa d'intervenir.
L'Académie et M. de Montigny prirent partie |)our Holker. On fut pourtant quebfue peu embarrassé: comment blâmer Tun ouvrage sérieux où l'on ne trouve rien contre personne; qu'une Compagnie savante et respectable [l'Académie des Sciences] a marqué de son sceau, fait imprimer sous son privilège, dont l'historique a été composé sur des notes fournies par les membres d'une autre Compagnie qui mérite également un grand i-espect [l'Académie de Rouen)". Ces notes, ajoute Roland, furent écrites de la main d'un des secrétaires de l'Académie de Rouen [l'abbé Deslioussayes] et envoyées par l'autre [M. de Couronne]; ce très digne homme de lettres s'est félicité de ce qu'elles aient pu élve utiles h l'auteur; ces Messieurs ont lu son Arl; l'Académie [de Rouen] lui en a fait faire des éloges et des remerciements- . etc.
L'Académie des Sciences chercha un biais : le mémoire de Roland avait été approuvé par M. de Montigny en fj'jit; il venait encore de l'être en 1780, au moment de l'impression, par une commission qui comprenait, outre Montigny, Condorcet, Tillet et Fougeroux de Rondaroy. Mais les commissaires s'avisèrent ou que V Avertissement nw faisait scandale avait ét<' ajouté par Roland sans avoir [jassé sous lenrs yeux , ou qu'ils avaient approuvé le tout sans se rendi-e compte des audaces qui y étaient cachées. Href, ils jugèrent que cet AverlisseineiU devait être supprimé, et M. de Montigny en écrivit à Roland , (jui lui répondit, le 5 juillet 1781, par deux lettres, l'ime ollicielle, destinée ii être mise sous les yeux de l'Académie, l'autre personnelle pour Montigny. Nous croyons superflu d'analyser ici ces deux lettres, d'un ton très digne et d'un tour tn'-s habile en même temps (et où il semble bien que Madame Roland ait mis la main), mais qui n'apportent aucun élément nouveau dans la question: il suffira de donner la conclusion de la première: fJe suis pénétré de respect pour l'Académie; ses désirs sont des ordi-es; mais son intention n'est pas de méjuger sans m'entendre, et j'ose espérer qu'elle ne désagréera [las l'explication que j'ai l'honneur de vous adresser. Ptiisfju'elle veut s'occuper de cette affaire, je ne puis que désirer qu'elle en ait toutes les pièces. Si, après les avoir lues, elle persiste dans son sentiment, je motiverai son avis, ses intentions, et je |)ublierai ce qu'elle exigera ».
En même temps, Roland envoyait copie de ces deux lettres ài Fougeroux, à Tillet et à
'' Ollt! brucliurc parut en juin 1 78 1 , ' oiiimi' 011 le voit par If début de la Réponse de Roland.
Gondorcet. U écrivait d'ailieurs à Fongeroux, le même jour : wLes faits de mon Introduction, tous constants, avoués, publics, dont j'ai la certitude et dont je donne la preuve, tous étaient renfermés dans le manuscrit exposé sous les yeu.r de V Académie. Comment aurais-je supposé qu'il y eût rien d'offensant pour personne? Et si ce qu'on juge tel aujourd'hui a pu vous échapper. Monsieur, parce que, suivant l'observation de M. de Montignj, vous ne connaissiez pas M. Hoiker, comment le public en aurait-il été frappé, et qu'est-ce que ce peut être en soi?
(T J'étais si peu fait pour rien soustraire aux yeux de l'Académie, et pour insérer dans l'ouvrage quoi que ce fût qu'elle n'eut approuvé , que j'ai relaté à la fin et scrupuleusement désigné les additions ([ue j'avais faites à l'Art depuis son examen »
Roland a beau protester de sa candeur, le mauvais tour joué à Hoiker n'en est pas moins visible : oui , tous les faits rassemblés dans son Avertissement étaient épars dans le mémoire que l'Académie avait eu sous les yeux; mais cel Avertissement lui-même, avec l'omission voulue du nom de Hoiker, avec la phrase méprisante sur trie calandreur de Manchester i , y était-il? Ou bien, s'il s'y trouvait, avait-il échappé à M. de Montigny? C'est ce que nous n'avons pu démêler.
Dans une lettre datée du ao juillet, à M. Tillet, Roland prend condamnation, et prélî're supprimer son Avertissement que d'y retoucher quoi que ce soit : trQne des considérations particulières fassent liouver bou de le supprimer, je ne prétends point juger ces considérations; qu'on supprime en effet, je ne m'en soucie nullement et je m'en inquiète aussi ])eu.
Des changements, un carton, etc pourraient ne satisfaire personne, ce qu'on éviterait
en étant cette Introduction: c'est un feuillet à décbii-er. Rien au monde assurément ne me ferait dire autre chose que la vérité ; mais que l'on s'oppose à sa publicité , c'est ce qui ne m'importe en aucune façon, pour un fait de cette nature. . . ".
En somme, V Avertissement fut supprimé dans les exemplaires qui n'étaient pas encore eu circulation. Roland n'en avait pas moins fait sa retraite en bon ordre. 11 portait, en outre, à Hoiker, deux coups droits : r en juibliant, fin juin 1781, au moment même oîi il allait avoir à se débattre avec l'Académie , une vive riposte : Réponse à la lettre d'un soi-disunt citoyen de Vilkfranche. (On voit en effet, par sa lettre du 5 juillet à M. de Montigny, que cette Réponse avaitdéjà paruà cette date); 9° en laissant imprimer, en octobre 1781 — probablement par son ami M. Raillière,le chimiste rouennais — deux lettres sanglantes contre le puissant manufacturier de Saint-Sever.
La première de ces lettres, datée du i5 septembre, était intitulée : Première lettre de M. D. B., membre de l' Académie de Rouen , à M. A. D. C. , de l'Académie des Sciences de Paris. Les initiales D. B. désignent certainement Denis Baillière. Mais nous ne vo\ous, parmi les membres de l'Académie des Sciences, que Condorcet (Jean-/lntoine-Nicolas), à qui les initiales A. D. C. puissent couvenii-. Baillière voulait-il le compromettre dans la querelle?
Cette lettre, dont nous avons déjà extrait l'apologie de Roland et quelques diatribes contre Hoiker, se termiui;, eu l'éponse au manufacturier de Rouen. — qui se vantait que i'Aaidémie avait ordonné la suppression de Y Introduction, qu'il en avait en poche l'aveu éciit el signé de M. de Montigny lui-même, — par ces lignes railleuses :
(tNous voyons, en effet, qu'on a supprimé V Introduction; mais le rapport des commis-
saires reste: il esl aussi signé de M. de Montigny, el ce rapport est principalement fait sur V Introduction ; il en rapporte la plus grande pai'tie , souvent dans les mêmes termes ; comment accorder toutes ces choses? ...»
L'autre lettre, datée du 20 septembre, est intitulée : Deuxième lettre, répoiijie à la précédente, par M. A. D. C. Ici, les initiales A. D. G., si vraiment on avait voulu par là désigner Gondorcet, sont une manœuvre peu honnête. En tout cas, c'est une pure fiction, car la pièce est évidemment du même style , du même auteur que la précédente. Elle est d'une rare insolence : "Il faut mentir pour faire fortune; il faut beaucoup mentir pour la faire considérable; et le sieur Holker roulerait encore sa calaudre, s'il n'eût excessivement menti . . .n.
Le libelliste soutient d'ailleurs que l'Académie n'a pas ordonné la suppression de ïlntroduetion; c'est Roland qui, de lui-même, par égard pour quelques membres, l'a fait disparaître, "et ce n'est qu'à la modération de son caractère et à l'honnêteté de son âme qu'on doit la tin de cette atfaii'e, à vrai dire très ridiculeji.
ir . . . Groyez encore moins à ce prétendu certificat de M. de Montigny, qui porte , dit Holker, que cet académicien a signé ce qu'il n'a point vu, qu'il n'a point vu ce qu'il a signé. Quoil il n'a pas lu son rapport, qui fait uue plus longue mention de cette Introduction que de tout le reste! Introduction et rapport copiés mot pour mot, jusqu'à l'histoire du crcalandreui' de Manchester 1 dans le Journal des savants du mois de février, mars ou avril de cette année. . . Qu'a-t-on fait pour -le cidandi-eurT' , en suppriiuaut Ylnlroduction et en laissant subsister le rapj)ort, si ce n'est de la faire deviner et de faire chercher la raison de sa suppression? D'ailleui-s, la supprimera-t-on de ti-ois cents exemplaires déjà répandus, et qui par là-même seront recherchés dans les ventes? La supprimera-t-on dans les éditions étrangères? On s'en gardera d'autant mieux qu'on l'a supprimée dans celle de Paris. Supprimera-t-on l'histoire du (Tcalandreur de ManchesterTi dans deux ou trois mille exemplaires du Journal des savants? El Holker n'est-il pas bien avisé de dire à tout le monde que c'est lui (juifut ce calendreur?»
Puis l'invective continue : . . .rrJe ne m'étonne plus de ce qu'on écrivait de Rouen, dans le temps, que nos gentilshommes, indignés, voulaient demander des lettres de roture , quand on lui en accorda de noblesse . . .".
Le libelle se termine naturellement par un éloge de Roland : »... 11 est laborieux, insli-uit, il a le cœur honnête, et il s'est indigné d'être détourné pour des Wtises'".
D semble bien que. finalement, Holker n'ait pas eu la galerie pour lui. Mais son ressentiment pesa jiendant plusieurs années sur la carrière de Roland. Nous en trouvons , dans les lettres de celui-ci , les traces trop visibles :
Il a écrit à sa femme, de Paris, le i4 novembre 1781 : (»M. Lanthenas avait vu hier M. Tillet. 11 lui avait dit que j'arrivais le jour même, ce qui me met dans le cas, avec quelque autre raison, de ne pas rendre public de sitôt l'écrit que tu sais. Je l'enverrai toujours à iii première occasion , mais pour ne paraître que vers le temps de mon départ d'ici, où l'on } adressera ceux <jui y sont destinés-. Il s'agit tivideminent delà brochure intitulée : Lettres imptimées à Rouen en octobre ij8i , et contenant d'abord les deux libelles de Raillière, puis les quatre lettres de Roland à MM. de Montigny , Fougeroux et Tillet , que nous avons analysées plus haut.
Le 18 novembre 1781 : «. . , M. Tolozati, le seul que j'ai vu des Intendants du commei'ce, m'a fait une vespérie du diable de l'affaire de H. et du ton de ma correspondance, il m'a dit que H. avait eu tort d'dcrire ; que , s'il ne l'avait pas fait , il aurait bien trouvé le moyen de lui faire rendre justice ; mais qu'ayant voulu se la faire , il avait perdu le droit de la demander; mais que j'avais tort, etc. . . A quoi je ne suis pas toujours resté muet, excepté quand il m'a dit que je n'avais rien de mieux à faire qu'à me raccommoder avec lui, et encore lorsqu'il m'a répété un moment après qui! faudrait bien encore qu'il nous raccommodât : muet à tout cela. Puis il a beaucoup tiraillé sur les inspecteurs qui étaient des académiciens, qui écrivaient, etc.; que cela ne convenait point à l'Administration, et qu'elle trouverait bien le moyen de les en empêcher, etc. Il a cité, comme ainsi malavisés, Desmarets, Brisson et moi. Je crois, en effet, qu'il n'en accusera guère d'autres d'être de quelque Académie, et d'écrire. Tu juges que, dans ces circonstances, je ne répandrai pas l'écrit ... 1
Le 9 a novembre : <? Au sujet de l'affaire de Holker sur laquelle M. Tolozan avait tant pris feu, M. de Montaran fils m"a dit de quoi il se mêlait, que Holker avait voulu ((ue l'Administration s'en mêlât, et qu'elle n'avait pas voulu, et qu'il fallait laisser tout cela là. Le j)ère ne parait en tenir aucun compte n.
Le a 6 novembre, il écrit qu'il a vu un autre Intendant du commerce, Blondel, et qu'il n'a été question que d'iiffaires d'administration, «et nullement de celle de Holker. . .-n; et un peu plus loin : ffHier, au dîner de Panckoucke étaient beaucoup de gens de lettres, Suard, etc. . . Vint après M. de Gondorcet, à (pii je parlais de mon affaire: wTout cela est (Toublié, me dit-il, il n'en est plus (juestion . . .r.
Le 3i décembre : rr . . . Je pense que c'est du calandreur que tu veux me parler; s'il J)ouge , lu sais que j'ai réj)onse à qui va là ; je ne le rate pas n. Il semble que la brochure fût toujours tenue en nïserve.
Le 9 janvier 1789, Roland écrit qu'il a rencontré M. de Montigny à une séance du Musée, qu'il y a eu échange de politesses. . . trTu penses bien qu'il n'a été question de rien relativement à l'affaire ; j'irai le voir, bien plus résolu de lui répondre très net sur l'article, s'il m'en parle. . .»
Du 7 janvier : ffJ'ai été chez M. de Montigny; je lui ai fait mon offrande [des Lettres d'Italie]: nous avons causé. Il m'a beaucoup remercié de ma galanterie; il n'a pas été question de Holker. '5
Du 98 janvier : frJe sors de chez M. Fougeroux, oîi je me suis présenté avec autant d'assurance que de politesse; il m'a paru un peu embarrassé d'abord; je l'ai mis à son aise de manière à ne pas lui laisser ignorer que j'y étais. Nous avons beaucoup causé de l'Italie, de l'Encyclopédie, sciences et arts. Au diable .s'il a touché la corde de l'affaire de Holker. . . ■•.
Du 1" février ; w . . . J'en étais à ces réflexions [il vient d'entretenir sa femme de ses projets de retraite], lorsque le sieur Holker est entré dans le bureau [du Contrôle général] où je viens de recevoir ta lettre et oîi je t'écris; je lai salué froidement et j'ai continué: il a passé près de la cheminée; je lui tournais le dos; il a parlé de ses affaires; il va à Beauvais, Amiens, Abbcville, etc. . . Puis.il a dit qu'il é(ait enrhumé, qu'il ne se porUit pas bien, et a ajouté : t.\1. Roland a l'air d'avoir été aussi malade-. Je n'ai rien répondu; écri-
vanl toujours, j'avais l'air de ne pas entendre; il a répète' plus haut; j'ai dit que j'étais fort enrliumé; à quoi il a repondu qu'il fallait nous rétablir, parce que nons avions à raisonner de quekpie chose ensemble, et sur-le-champ il a parlé de ses bons témoignages pour M. Godinot et pour moi, etc.; que c'était ce f. b. de Brown. Finalement, tout en parlant, sans rien articuler, il est sorti en me disant qu'il ne me pardonnait pas encore. Tout cela avait été dit rapidement, en peu de mots mal exprimés, sans donner à personne le temps de rien dire, sans que personne ait rien dit. Lui parti, ces Messieurs en ont raisonné avec moi, d'où il a résulté que c'était affaii-e entre nous , à laquelle il paraît que personne autre ne met aucun intérêt. J'ai entendu qu'il disait, avant qu'il fût question de nos misères, que son fils devait revenir en France au mois d'août prochain. . . i.
Madame Roland s'inquiète de cette rencontre, mais l'inspecteur s'empresse de la rassurer (6 février) : fJe t'ai raconté celte histoire comme je l'aurais fait d'une scène de comédie. . . Va, mon amie, ni le père, ni le (ils, ni personne de la séquelle n'est redoutable. . . i. Puis, en recevant une lettre très effrayée (voir Correspondance, 4 février), où elle se tourmente de voir Holker sur la route d'Amiens, il lui écrit encore (7 février) .... tHolker! Eh bien, Holker, marchand de toutes choses où il y a à gagner, s'en va voir et acheter des marchandises pour faire passer aux Américains. Que veux-tu qu'ils me fassent, ou que je craigne? Je redoute uinqucment les lerreiu"s et nullement toute cette séquelle, que je méprise trop , et à laquelle je ne songe que parce (jue tu me la rappelles . . . » .
Nous ne voyons pas, en somme, à quelle date précise fut lancée la brochure imjwimée depuis octobre 1781. Ce dut être dans le cours de i'jHt. Finalement, la querelle s'assoupit peu à peu ; nous ne rencontrons plus le nom de Holker dans la correspondance de Roland ou de sa femme que très incidemment , par exemple le iç) avril 178^1, où elle raconte que l'Intendant Tolozan, dans l'audience quelle a eue de lui, en a dit encore un mot en passant, el le 4 mai 1786, où elle annonce la mort de leur ennemi.
S 3. Le Dictionnairk des manufactures.
La grande Encyclopédw dont Diderot et d'Alembert avaient dirigé la publication, de 1701 à 1780, avait l'inconvénient d'être disposée par ordre alphabétique. Lss Tables qui remédiaient dans une faible mesure à ce désordre des matières (a vol., 1780) avaient à peiue paru qu'un édil«ur entreprenant, Panckoucke, résolut de refondi-e l'œuvre en la disposant par ordr-e de matières et on profilant de la circonstance pour remettre toutes les parties techniques au courant des progrès des sciences. C'était, en somme, une série de dictionnaires spéciaux à donner, sous le titre de : Encyclopédie mclhndique par ordre des matières. L'œnwc. commencée par Pauckoiirki- en 178-!, continuée par son associé Agasse, et terminée seulement en i83a, un demi-siècle a[)rès. est un formidable monument de 1 66 volumes in-4°, avec 5 1 volumes de planches.
(i lia ries- Jo.soph Panckoucke (1736-1798), iinprimeiu', libraire, éditeur, homme de lettres, beau-frère de Suard, pi'opriétaire du Mercure de France depuis 1778 et de plusieurs autres journaux , lanceur d'affaires hardi , aimable ri heureux , foiulaleur du Moniteur eu 1789, est le premier en date des grands éditeui-s modernes. Garât, dans ses Mémoires historiques
LETTniS DK MADAME ROLAMD. l\. fil
tJtttmiIRHIE 1ATIOXALK.
sur la vie de M. Suard, t. I, p. 368-278, décrit, avec d'intéressants détails, cette maison''' ouverte h tous les gens de lettres, à tous les savants, à toutes les idées.
Panckoucke demanda à Roland, mis en vue par les Arts qu'il venait de faire paraître, de se charger, dans Y Encyclopédie méthodique, du Dictionimre des manufactures, arts et métiers. Lem- traité, dont le texte se trouve au ms. 9532,lbL i/ia-i43, est du 3i décembre 1780'''. L'ouvrage devait comprendre 9 volumes m-h°. Les droits d'auteur étaient fixés à 94 livres par feuille, prix modeste (3 francs la page). Nous calculons qii'à ce compte le 1" volume de Roland a dû lui rapporter 9,376 livres. Le traité est signé de Roland et de Panckoucke, et approu\é par les deux associés de celui-ci, Deveria, de Paris, et Plomteux, de Liège.
Roland se mita l'œuvre aussitôt, et sa femme l'y aida activement, pour copier, extraire, résumer, mettre au net, etc. Toute la Correspondance de 1781 à 1783 est pleine de détails là-dessus, et on peut voir encore, au ms. 9539, forces notes de l'écriture de Madame Roland.
Les deux volumes convenus parurent en 1786 et en 1785. Mais, par une circonstance que nous ne nous expliquons pas , et qui tient sans doute à ce que Y Encyclopédie méthodique se publiait par livraisons, c'est le secoild volume qui porte la date de 1786, tandis que le premier est daté de 1788.
A ce moment-là, intervient un nouveau traité. Comme il arrive toujours en pareil cas, le travail s'était allongé sous les doigts de l'écrivain; tout n'avait pu entrer dans le cadre convenu, un troisième volume devenait nécessaire. Le 3i août 1785, lîoland et Panckoucke signaient à cet efiFet une nouvelle convention (ms. 9639, fol. 172-173). Le nouveau volume devait traiter : 1" des peaux et cuirs; •)." des huiles et savons; 3° de la teinture. C'est sans doute à ce moment-là qu'il faut placer la lettre n° 56o de la Correspondance.
Les droits d'auteur étaient triplés (79 livres par feuille, c'est-à-dire 9 francs par page), probablement en raison de la prospérité de l'entreprise et de la notoriété plus grande de l'écrivain.
La préparation de ce volume occupa Roland pendant bien des années. La Correspondance nous le montre harcelant sans cesse son ami Rose pour des renseignements sur ces sujets avec lesquels il était moins famiUer qu'avec ceux dont il avait traité d'abord. D'autre part , le travail lui devenait moins facile et la matière échappait de nouveau à ses doigts ; ce troisième volume ne renferme qu'une partie du programme pi-évu au traité. Le Discours préliminaire far lequel il s'ouvre est bien de 1786 , mais l'œuvre ne fut achevée qu'en 1 790 (c'est la date que porte le titre du volume), et certaines pai'ties , telles que la pelleterie, à laquelle Roland travaillait encore à l'automne de 1791, ne furent même imprimées qu'en 1799 (t. III, p. 493).
Nous ne pouvons souger ici à extraire du Dictionnaire de Roland la liste de ses collaborateurs bénévoles, dont il cite consciencieusement les noms; elle serait par trop longue. Qu'il suflise (le dire que , depuis M. de Montaran lui-même , qui lui fournit des mémoires sur les toiles . depuis ses collègues Lô des Auiiois à Sedan, Taillardat de Saint-James en Champagne, de
O Rue des Poitevins, hôtel de Thou. — '^' Voir au ms. gSSa. fol. i&5ri55, quatre lettres de Roland à Panckoucke, des premiers mois de 17(^1.
Chàleaufavier à Aubussoii , jusqu'aux grands manufacturiers, comme Flesselles , Delaniorlière, de Wailly k Amiens, etc. , jusqu'à de simples maîtres ouvriers, comme Thierry, Troussier. etc. . à Paris , les concours à sa grande entreprise de vulgarisation industrielle furent nombreux et presque toujours désintéressés. Répandre partout, sans restriction, au profit de tous, la connaissance des procédés de travail, voilà ce que voulait Roland envers et contre les manufacturiers privilégiés et leurs protecteurs.
Rien n'est plus fatigant, d'ailleurs, que la lecture de ses trois in-quarto (en dehore même, bien entendu, des descriptions techniques). Ce grand ti-avaiileur ne savait pas composer. .4 chaque instant, ce sont des notes, des renvois, des digressions, des retours personnels, des i-ecti(ications , des allusions à des faits qui semblent étrangère au sujet : on s'y perd. Néanmoins tous ces hors-fl'œuvre sont, précisément pour cela , précieux pour. l'historien. Ils permettent, — rapprochés du Mémoire des services, — de reconstituer la vie ob scure (le Roland avant la Révolution.
ài.
LPPENDICE