BUZOT
Nous n'avons ni à raconter la vie de Buzot , ni à retracer son rôle à la Constituante et à la Convention. Nous devons simplement chercher ce qu'il fut pour Madame Roland, à |)artir de quel moment , et aussi dans quelle mesure cet amour a dirige l'inlransigeanl Girondin.
François-Nicolas-I^onard Buzot, né à Evreux, le i" mars 1760''*, fds d'un procureur au hailliage, fut d'aboi-d avocat dans sa ville natale. Marié, le 98 avril lyS'i, à sa cousine, Marie-Anne-Victoire Baudry'*', <}ui lui apporta une modeste aisance, probablement égale à la sienne, il ne songeait guère à un rôle politique lorsqu'il fut élu, le 27 mars 1789, député du Tiers du bailliage d'Evreux aux Élats généraux; il commença par refuser irpour raison de santéi) et n'accepta ^qu'après beaucoup d'instances» (Vatel, II, 288).
Il emmena sa femme à Paris; ils s'installèrent à l'hôtel Bouillon, quai Malaquais, 19'''.
Ses premières relations, à l'Assemblée, paraissent avoir été avec Pétion'*', qui, avocat à Chartres, avait sans doute déjà avec lui des rapports de voisinage et d'affaires. Pélion dut l'aboucher de bonne heure avec Bi'issot.
Timide et ardent, modeste et résolu, il se plaça, dès la première heure, ii l'extrême gauche de l'AsseudJéc. Aussi, malgré !!on remarquable talent oratoire, ne fut-il porté au bureau, comme secrétaire, que le 16 août 1790, après plus d'une année.
Les Roland arrivèrent à Paris et s'établirent à l'hôtel Britannique, lue tîuénégaud, le •!0 février 179t. Brissol leur amena ses amis, et le salon de Madame Roland devint bientôt le lieu où l'on s? réunit, quatre fois la semaine, après la séance de l'Assemblée et avant celle des Jacobins. Buzot dut y être introduit par Pétion. Toutefois ce n'est qu'au bout de deux mois, le 28 avril, que son nom se rencontre dans la Correspondance.
Ce nom aj.paralt ensuite bien des fois (lellres /i32, li^, Zi35, 437, 439, 4/12, 'i57), sui'tout après la fuite de Varennes. Devant le péril rorimuin , eu présence d'une royauté qui s'effondrait cl d'ime Assemblée qui semblait reculer devant les conséquences de son œuvre,
'" Ou (lu moins iMiplisé ce joui^là(Vatel, H, ''J C'est dans ce ini^me hôtel qu'habita
iGo). M°" Snnd, en i834, à son retour do Venise.
"1 Dauban, Mémoiret de Buzot, 186O, InJro- '*' Dans la célèbre séance du a3 juin 17S9,
durfion. p. Tii. après la déclaration du Roi.
LETTRES DE HAUAME ROLIKD.
tMPBIltEllIE KITIDHALC.
le petit groupe des députés de l'extrême gauche se resserrait de plus en plus, dans une communion d'appréhensions et d'audace, tli n'y avait plus qu'un petit nombre d'hommes inébranlables qui osaient combattre pour les pi'incipes, et, sur la fin, il se réduisit presque à Buzot, Pétion et Robespierre» {Mém., I, 58). Ce nouveau triumvirat, pour appliquer ii ces trois hommes l'expression chère à Madame Roland , avait élé comme consacré par les électeiu^ parisiens, le 19 juin, lorsqu'ils conslituèreni le Trii)unal criminel du déprtement'''. Aussi les trois noms reviennent-ils ensemble, à chaque instant, sous la plume de Madame Roland.
Elle a bien mar(pié elle-même, dans ses Mémoires, écrits deux ans après et alors qu'elle aimait Buzot, la place qu'il occupait dès lors dans le groupe : rPétion, Buzot, Robespierre faisaient le fond de ce petit comité, avec Rrissot et Clavière. . . '''ti — trJe l'avais distingué, dans ce petit comité , par le grand sens de ses avis et cette manière bien prononcée qui appartient à l'homme juste <''. 1 Elle écrivait déjà, le a8 avril 1791 : ftle sage Ruzotn. Pétion était trop vain , Robespierre trop personnel. C'est pour sa gravité et son désintéressement qu'elle distingua Buzot'*'.
Les relations avaient pris d'ailleurs un caractère d'intimité entre les Roland et les Buzot.
(tll ne logeait pas fort loin de nous'^'. 11 avait une femme qui ne paraissait point à son niveau''', mais qui étiiit honnête, et nous nous vîmes fréquemment {Mém., 1, 66). 1 — irLors de l'Assemblée constituante, au temps de la revision [juillet-août 1791], j'étais un jour chez la femme de Buzot, lorsqu'il revint de l'Assemblée fort tard , amenant Pétion pour dînei'.i [Mém., 1, 189.) Enfin, quand, après l'affaire du Giiamp-de-Mars , on craint que .Robespierre ne soit arrêté, c'est chez Buzot, au milieu de la nuit, que Roland et sa femme vont demander conseil et appui |)our le député d'Arras menacé. {Ibid. , 1, 65.)
Lorsque Madame Roland retourna en Beaujolais, elle écrivait de Villefranche, le lendemain de son arrivée, à son mari, demeuré pour quelques joui-s à Paris : s Je m'étais promis d'écrire à M"" ISuzot par ce même courriel': fiUe ne saurait imaginer ma sensibilité aux témoignages d'intérêt qu'elle a bien voulu me donner ; je l'ai quittée avec une soile i\i' précipitjition , parce qu'il fallait s'arracher, mais jamais ce moment-là ne sortira de mon cœur. Dis-lui, ainsi qu'à son digne époux, comhien ils nous sont chers; tu peux parler pour nous deux, puisque tu les aimes autant que je faisi (lettre 460, du 9 septembre 1791).
Évidemment, Madame Roland ne ressentait alors pour Buzot qu'une amitié confiante. Plus tard, quand ce sentiment aura changé de nature, elle se tiendra, vis-à-vis de la femme de son ami, dans une réserve que ce changement explique-: "Je ne suis allée qu'une fois chez sa femme depuis leur arrivée à Paris pour la Conventionn. [Mém., I, ig.)
'•' Pétion, président; Buzot, vice-président; <*' Nous avons déjà i-emarqué combien ces
Rol)e8pierre , accusateur public. voisinages, dans le Paris d'alors, contribuaient
<^' Ms. 4697. aux relations.
(■'"' Mém., I, 65-66. ''' Faut-il ajouter qu'elle était laide et un
<»' Ci. Mém., I, a88 : (tUne probité sévère pou contrefaite? (Vatei, III, 583; Dauban,
et une prudence prématurée». loc. cit., ivn).
Tandis que Madame Roland rentrait en Beaujolais (8 septembre 1791), Buzot, de sou côté, retoimiait à Evreux, le ai octobre (Vatel, II, 3o3). L'Assemblée constituante n'était plus, et il avait préféré à ses fonctions de vice-président du ti-ibunal criminel de Paris celles de président du tribunal criminel d'Evreux.
n y demeura jusqu'au moment où , ayant été élu", le a septembre 179a, députt; de l'Eure il la Convention, il vint prêter serment et prendre séance (ao septembre). Il resta donc plus d'une année éloigné de Madame Roland. Quand il la revit, Roland était pour la seconde fois ministre de l'Intérieur. Mais si, jwr le fait même de cette séparation, la liaison n'avait pu changer encore de caractère, du moins une correspondance suivie l'avait-elle resserrée et fortifiée. tNous restâmes, dit Madame Roland en |>arlant de celte période, en correspondance avec Buzot et Robespierre; elle fut plus suivie avec le premier; il régnait entre nous plus d'analogie, une plus gi-ande base à l'amilié et un fond autrement riche pour l'entretenir. . . » {Mém., I, 60.) Qu'est devenue cette correspondance de 1791 à 1792? Nous dirons plus loin pour quelles raisons nous la croyons perdue à jamais. Mais il semble que nous puissions nous en faire une idée par les lettres à Bancal des Issarts : d'abord , on échange d'impressions sur les événements du jour, cntremêbVs aux nouvelles du ménage; puis, en mars 179'!, les lettres triomphantes annonçant renlrw au ministère; du i.3 juin au 10 août, les ressentiments conti-e la Cour; enfin, en septembre, les cris d'indignation contre les massacres des prisons et la tyrannie de Paris (cf. lettres A94-4.99), l'appel aux nouveaux députés pour arriver promplement mettre i» la raison la tfolle Commune^. Un mot de Duroy est significatif. Duroy était du même département que Buzot; en septembre 179a, ils venaient d'être élus ensemble à la Convention; Buzot lui montra une de ces lettres, et Duroy s'en souvint le i3 juin 1798, dans la séance où Buzot fut décrété d'accusation : 'l/'incivisme marqué de Buzot, dit-il, date du i 3 septembre [1799]; à cette époque , il reçut ime lettre de la femme Roland (on rit); il m'en donna lecture : la femme Roland se plaignait de ce que la Commune révolutionnaire de Paris avait lancé un mandat d'arrê contri' le vertueux Roland . . . Elle exposait les dangers que coiu-ail son mari et disait que It seul moyen de le sauver était de le faire nommer député à la Convention. A partir de ce moment, Buzot s'était déclai-é contre la ville de Paris.. . 1. (Compte rendu du Moiiiieur du lô juin.)
Duroy disiiit vrai. C'est le ai septembre que la Convention tint sa première séance, et, dès le -i/i. Buzot demandait et faisait voter, à la presque unanimité, trois resolutions : l'une n'clamant un rapport sur l'état de la République et de la capitale; l'autre, un projet de loi contre les provocateurs au meurtre et à l'assassinat ; la troisième , un projet pour mettre à la disposition de l'Assemblée une foiw publi<ju<;, prise dans les quatre-vingt-trois départements. Cinq jours après, dans la séance du a 9 septembre, où l'on discuta si les ministres du Dix août seraient invités à rester en fonctions, Ruzot se déclara ardemment en faveur de Roland : -Malgré les murmures, les calomnies, les mandats d'arrêt, je suis fier de le dire,
Roland est mon ami, je le reconnais pour un homme de bien, tous les départements le reconnaissent comme moi ...ri.
Madame Roland, dans un passage de ses Mémoires (I, 66) que nous avons cité plus haut, en parlant de l'amitié établie entre Ruzot et elle dès 1791 , ajoutait : trEUe est devenue intime, inaltérable; je dirai ailleurs comment cette relation s'est resserréer. Elle a dû le dire, en effet, dans ces cahiers, aujourd'hui perdus, qu'elle écrivait en octobre 1798, sous le titre de Dernier supplément adressé nommément à Jany, et qu'elle appelait ses ir Confessions b (lettres 550, 553). Mais déjà nous le voyons ici. C'est à Buzot évidemment, dès qu'il se jette ainsi dans la lutte, que va sa confiance. Déj's environnée par la tourmente, elle regarde autour d'elle, cherche ses amis de 1791- Robespierre? 11 est devenu un ennemi : irNous sommes sous le couteau de Robespierre et de Maratu (à Bancal, 5 septembre 179a). Pétion? Elle connaît sa légèreté vaniteuse et compromettante. Rrissot? Mais ce n'est pas lui , médiocre orateui-, qui s'élancera à la tribune pour repousser les assauts de la Montagne. Les venimeuses attaques de Camille Desmoulins ont d'ailleure bien entamé son autorité sur l'Assemblée. Bancal des Issarls? L'homme est ordinaire''', sans compter qu'elle a ses raisons, tout en lui gardant une fi'anche amitié, de le tenir à distance. Buzot seul pense ejitièrement comme Boland et elle; seul il combat pour eux avec un désintéressement absolu. Ainsi la confiance, l'admiration, la reconnaissance, tout l'enveloppe, tout pénètre rapidement son cœur. Dès le mois d'oclobre , les combats intérieurs commencent ; nous le voyons par un de ces aveux indirects épars dans les Mémoires : ^J'étais alors au mois d'oclobre [1799], écritelle à propos d'un petit fait qu'elle vient de relater ; je n'ambitionnais que de conserver mon âme pure et de voir la gloire de mon m«n intaclei. (II, i3A.) Notons bien la nuance. Aimer Buzot, rester j)urc et servir la gloire de Roland, tout son programme est là. L'échal'aud lui permit d'y rester fidèle.
Les billets écrits à Lanthenas dans les derniei-s mois de 179a '*' nous font entrevoir, par échappées , le douloureux drame. Nous avons déjà dit que Lanthenas , silencieusement épris de Madame Roland , mais sachant bien qu'il n'avait rien à attendre , n'avait pris ombrage ni de Rose, ni de Rancal, pour des raisons très diverses. Mais, quand vint Buzot, la jalousie , exaspérée par une divergence politique très réelle , le rendit perspicace. Son tort fut alors de ne savoir ni comprendre , ni se résigner, ni se taire. De là, des explications iri'itées, de fiers aveux : (rEussiez-vous mille fois raison, l'empire que j'ai reconnu est établi et je ne puis plus m'y soustraire . . . n. trSoyez tranquille sur le soin que je puis ])rendre de ma vertu; elle ne dépend ni de vous, ni de personne, pas plus que mon estime ne dépend de votre jugement, ni mes affections de votre volonté. . . 1, etc., etc.
A la veille de sa mort, le ressentiment de Madame Roland contre Lanthenas durait encore et se traduisait en jugements cruels :
'" (If. la parole orgueilleuse des Mémoires dans nos notes permclli^nt de les placer à cetUi
(1, 1 13) : (TJaiouse de me défendre de époque. Au 20 janvier 1798, Madame Roland
toute aft'ection qui n'eût point été « la hauteur n'écrit plus que (tMonsieur» (lettre 520) à cède ma destinée rt. lui que d'abord, au début des explications,
'*' Lettres 508 à 518. Elles ne sont pas da- en octobre ou novembre, elle appelait encore
lées. Mais les indices que nous avons signalés «mon frère. (Letire 509.)
frLantlienas, apparemment comme le vulgaire, content de ce qu'il a lorsque d'autres n'obtiennent pas davantage, s'aperçut que je ne demeurais point insensible, en devint malheureux et jaloux. . . H sVloigna, imaginant le pis ^''. 11 prétendit se mettre contre le côté droit, dont il blâmait les passions'^', et le côté gauche, dont il ne pouvait approuver les excès . . . 1 ( Mémoires , II, a 4 7 . )
Elle écrivait cela dans le courant d'octobre 1798 '''. Quelques jours après, elle dit encore, dans une lettre à Mentelle, en parlant de Lanthenas : trCe sont des espèces d'avortons qui ne sont pas faits pour les passions, qui ne sauraient en inspirer, mais qui deviennent capables de fui-eur et surtout de lâcheté à l'égard de ceu-x qu'ils croient être plus heureux v. (Lettre 553.)
D'ailleurs, trop fière pour rien cacher, même à Roland, elle s'était expliquée avec lui en un entretien dont elle nous rend compte dans une page des Mémoire.? ( II , a 44), écrite vers la même époque :
ir J'honore, je chéris mon mari comme une fille sensible adore un père vertueux à qui elle sacrifierait mémo son amour. Mais j'ai trouvé l'homme qui pouvait être cet amour, ot, demeurant fidèle à mes devoirs, mon ingénuité n'a pat $u cacher le» lentiments que je leur soumettai». Mon mari excessivement sensible, et d'afTection et d'amour-propre, n'a pu supporter la moindre altération dans son empire; son imagination s'est noircie, sa jalousie m'a irritée; le bonheur a fui loin de nous; il m'adorait, je m'immolais à lui, et nous étions malheureux. n
A quel moment eut lieu cet étrange entretien? Nous ne pouvons faire là-dessus que des conjectui-es (voir plus haut, p. 46o). Ce qui nous parait probable, c'est que Roland, lorsqu'il quitta le ministère à la fin de janvier 1798, savait à quoi .s'en tenir. Dans les billets qu'il écrivait à Dose peu de jours après (voir ci-dessus, p. 680), parlant des menaces dont il était entouré, il ajoutait : tret c'est là le moindre de mes chagrins. . . 1.
L'explication entre le mari et sa femme avait-elle été spontanée ou bien amenée par quelque indisci-étion de Lanthenas? Il semble qu'il faille écarter cette dernière hypothèse. En février 1798 (voir plus haut, p. 704-706), Roland en est encore à ne pouvoir comprendre l'éloiguement de son ancien ami ou à n'y voir d'autre cause que le dissentiment politique. Donc Lanthenas ne lui avait rien dit. Mais il avait été moins réservé avec d'autres, comme nous l'allous voir.
Si toutes ces déductions paraissent fondées, on arrive à la conclusion générale que voici : c'est dans les trois mois qui suivirent le jour où Buzot et Madame Roland se retrouvèi-ent après un an de séparation , c'est-à-dire entre la fin de septembre et la fin de décembre 1799 '*', que leur amitié de 1791 se transforma en un amour ardent et stoïque, au-dessus
f C'est nous qui soulignons. vérité, à l'exception de quelques momeuls bien
<" Ici, le double soulignement est dans le cliers, le temps le plus doux pour moi, dejmi»
manuscrit. »ir moi», est celui de cette retraite [sa pri-
'■'' Voir notre (r Élude critique sur les manu- son].» Les six mois nous portent au commence-
scrits de Madame Roland», Révolution françaiie , ment de janvier. Cela concorde, mars et avril 1897. Nous établirons, dans l'Appendice V, que le
'•' Cf. lettre à Butot, du 6 juillet j 798 : «En portrait que Madame Roland envoya à Servan , le
des vulgaires dëfaiilances. Autant nous ne voyons pas ti'ace de ce sentiment en 1791, autanl, à l'épocjne que nous marquons, tout nous montre qu'il a impétueusement surgi. ttOn vit ici dix ans en vingt-quatre beui-esn , dérivait déjà Madame Roland dans les premiers mois de son retour à Paris (lettre hh\), comme si elle prévoyait dès lors les orages (pii allaient emporter le reste de sa vie.
Lanthenas, avons-nous dit, n'avait pas parlé à Roland. Mais il s'était plaint à d'autres, nous le savons par Madame Roland elle-mt^me; il avait (t manifesté son mécontentement à des tiei-s»! (lettre 51.")). A qui? ])robablement à ses deux amis intimes, Rancal et Rose. Entre les mains de ces deux hommes si honnêtes , si délicats, le secret était en sûreté. Aussi est-il curieux de voir combien les attaques des clubs et des journaux , déchaînés contre la femme du ministre, même après qu'il se fut retiré, portent à faux. Ruzot avait été pourtant, entre tous les Girondins <"', un des hôtes les plus assidus de l'Hôtel du ministère; plus que tous les autres, il avouait Roland et combattait à la tribune '*'. Et néanmoins , quand on dénonce ffle boudoir de Madame Rolande , les dînere du ministère, l'influence exercée dans le parti droit de l'Assemblée et dans la presse par wla Pénélope du vieux Roland" , le nom de Ruzot n'apparaît que rarement et presque toujours d'une manière incidente. Le plus souvent c'est Louvet, c'est Gorsas, — les journalistes du parti droit, cible tout indiquée pour ceux du camp opposé, — c'est Rrissot(!), — c'est Lanthenas, mais surtout c'est Barbaroux qu'on met en cause. Une seule fois, du moins à notre connaissance, Hébert vise Ruzot expressément'''. Mais la note dominante, c'est ce même Hébert qui la donne dans un de ses plus odieux articles : trQue vais-je devenir, — fait-il dire, dans son numéro du ao juin, à la prisonnière de l'Abbaye, — si mon cher Buzot, si l'ami Gorsas , si mon petit
25 décembre 179a, en lui disant :« Après mon mari , ma fille , et une autre personne , vous êtes le seul à qui je le fasse connaître n, était probabioment une réplique de la miniature qu'elle venait de faire faire au peintre Langlois, pour i'écbanger avec celle de Buzot. Ici encore, nous avons une date.
'" ff Buzot. . . venait fréquemment à l'Hôtel de l'Intérieur. n (Méni., I, A9.) Il importe, en effet, de distinguer, parmi les boinmes qu'on réunit sous la dénomination de Girondin», ceux qui étaient ttRolandistes», ttBrissofins)), cl ceux qui, comme Vergniaud et beaucoup d'autres, n'allaiont pas chez Madame Roland. (V. Aulard, Hiat. politique de la Révol. française, p. /lie.)
''' Madamo Holand continna-t-elle, après
que son mari eut quitté le ministère à la fin de janvier 1798, à avoir une action sur le parti girondin? En particulier, a-t-elle conlribuo à faire échouer la tentative de rapprochement des deux partis en mars 1798? Pour notre compte , nous ne voyons pas que son influence ail survécu à la retraite de son n)ari. Assurément, los amis particuliers, Buzot, Barbaroux, Louvet, etc. . . continuaient à fréquenter l'humblp logis de la rup de La Harpe. Assurément aussi, Aladams Boland suivait avec passion sos amis dans leurs luttes suprêmes. Mais d'action directe, nous n'en trouvons pas trace. Quand le 3i mai arriva, elle s'apprêtait à partir pour lo Clos.
''' N° ao4 du Père Ducheane, cité par M. Dauban, Étude, p. clxt.
Lmivot. si le favori de mm cœur, le divin Barharoux, n'allument la {jucrre civile dans les départements? '''"
Ce n'étaient là que des insidtes en l'air. Mais une indiscrétion plus grave avait été conunise. Camille Desmoulins, mieux renseigné qu'Hébert, va nous l'apprendre:
Dans la nuit du 3i mars au i" avril 1798, le Comité de défense générale de la Convention, ne |)ouvant plus douter de la trahison de Dmnouriez, avait ordonné vingt-six arrestations parmi les amis et familiers du général, et, ému sans doute d'une accusation récente de Danton'"', avait prescrit l'apposition des scellés sur les papiers de Roland'''. Les Girondins, alors aussi nombreux que les Montagnards dans le Comité, croyaient faire preuve par là d'imj)artialité. Quant aux Montagnards, ils espéi-aient certainement s(^ procurer ainsi des armes contre leurs adversaires. Camille Desmoulins le dit nettement dans dans son cruel pmphlet de VHistoire des Brissolins '*' :
trCombieu d'autres découvertes curieus<'s on eût fait dans la levée des scellés, si, lorsque nous avons arrélé leur apposition au Comité des Vingt-cinq, on n'eût pas vu s'écoider l'instant d'aju'ès une foule de députés''' qui ont couru mettre l'alarme au logis, rue de La Harpe, de manièn» que M. et Madame Roland ont eu plus de six lieures d'avance pour évacuer le secrétaire.!)
On sait qu'on ne trouva , lorsfpie les scellés furent levés après le y a\ ril , rien qui apprît auti-e chose que ce que tout le monde savait de reste, les rapports étroits de Roland avec Brissotet le parti de la Gironde. Ce n'était pas ce que certains espéraient, Camille Desmoulins en fait l'aveu :
r» Jérôme Pétion disait confidemment à Danton, au sujet de cette apposition de scellés: n-Ce -(pii attrisU» ce pauvre Roland, c'est qu'on y verra ses chagrins domestiques et combien le -cocuage send)lait amer au \ieillard et altérait la sérénité de cette grande kme-^. Nous Tu'avons point trouvé ces monuments de sa ilouleur. . . '"'''.
Ici tous les mots portent. Remplaçons les termes grossiers par d'autres plus séants, nous avons pn>sque le passage des Mémoire» (H, ihli) cité plus haut. Camille sait que Roland a des f chagrins domesticpiesn, et il le sait par Danton, qui le tient de Pétion, auquel le vieillai-d s'était sans doute imprudemment conlié. Et c'est dans les soucis patriotiques de cette nuit du 3i mars, où il siège au Comité à cûté de Danton, que Pétion livre à un adversaire les misères (probablement les confidences) d'un vieil ami! Les confidences sont d'ailleurs resté's incomplètes , cjir Camille ignore le nom de l'homme aimé et regrette de n'avoir pu le découvrir.
'■' N" 948, du Père Duclièiie, liUide, p. ccï.
'*) La 97 mars, à la Convention, Danton avait alTirmé (|iie Dumouriez lui avait montr»'une lettre de Roland disant: tll faut vous liguer avec nous pour écraser ce parti de Pari» et surtout ce Dantonn. Roland, le tnéme jour, avait envoyé une lettre de protestation , qui n'est pas d'ailleurs une dénégation formelle.
''' Auiard, Salut public, t. 11, p. 693.
W Paru dans la seconde quinzaine de mai. Œuvret de Camille De»mouUn$, éd. Claretie, t. I, p. 339.
'" Barbaroux, Buzot, Gensonné, Guadet, Imard, Lasource, Pétion, Vergniaud, etc.. faisaient partie du Comité, en même temps que Danton, Camille Desmoulin», Fabre d'Églantine, Robespierre, etc. . .
*' Hi»t. des Ittistotiiui , p. 338.
Durant ces mois d'avril et de mai, tandis que Buzot livrait, avec un courage sans espoir, ses derniers combats à l'Assemblée, et que Roland s'acharnait à demander à la Convention l'afiurement de ses comptes, la vie devait être morne dans cet intérieur d'où avaient disparu (l'estime seule survivant) toute l'intimité, toute la confiance de treize années. Dans cette détresse morale, Roland et sa femme ne songeaient plus qu'à aller chercher au Clos la paix et l'oubli. Le 29 avril, Roland, sollicitant pour la sixième fois l'apurement de ses comptes, écrit au Président de la Convention {Méni., II, /io5) : rrJe supplie la Convention de me pennetti-e, en attendant, d'aller respirer un air propre à me rétablir, et dans un lieu où je puisse vaquer à mes propres affaires, après m'être autant occupé des affaires publiques...». La lettre fut renvoyée, le 3 mai, au Comité de l'examen des comptes. Une septième, une huitième lettre restèrent également sans résidtat. Alors Madame Roland se décida à partir seule, avec sa fdle. Le passage des Mémoires où elle parle de ce projet (I, 6-7) est très significatif: crJe me préparais [à la fin de mai 1798] à faire viser à la municipalité des passeports au moyen desquels je devais me rendre avec ma fille à la campagne , où m'appelaient nos affaires domestiques, ma santé, et beaucoup de bonnes raisons. Je calculais, entre autres, combien il serait plus facile à Roland seul de se soustraire à la poursuite de ses ennemis, s'ils en venaient aux derniers excès, qu'il ne le serait à sa petite famille réunie, etc. . . «. Et ici, elle ajoute en note : vrCe n'était pas ma plus forte raison; car, ennuyée du train des choses, je ne craignais rien pour moi. . . Mais une autre raison, que j'écrirai peut-être un jour et qui est toute personnelle '■^\ me décidait au départ. . . ».
Bosc , en 1 796 , avait imprimé sans commentaires ce passage et cette note révélatrice. Champagneux, en 1800, ne pouvant supprimer la note, crut devoir l'expliquer, en termes qui ne pouvaient qu'éveiller un peu plus la cm'iosité des lecteurs : (rJe connais le motif dont veut parler la C° Roland. Elle me l'avait confié; mais le temps de le publier n'est pas encore venu. La malveillance s'en emparerait : ce siècle est trop corrompu pour croire aux efforts de vertu dont la G* Roland donna alors des preuves, d'autant plus faites pour être admirées qu'elles n'eurent aucune publicité et qu'elles se concentrèrent absolument dans l'intérieur de sa maison».
Tout est bien clair aujourd'hui. Madame Roland voulait fuir celui qu'elle aimait.
Les passeports venaient de lui être délivrés par sa section et elle devait aller, le 3i mai, les faire viser à la municipalité , quand l'insurrection éclata. Le soir de ce jour-là , Roland , poursuivi par un mandat d'arrêt de la Commune insurrecliorinelle, parvenait à s'échapper; le lendemain matin, Madame Roland était écrouée à l'Abbaye. Quant à Buzot, décrété d'arrestation le a juin, il s'évada de Paris ce jour-là même pour se rendre à Évreux. Ils ne devaient plus se revoir.
"' Ceci est écrit en juin; Madame Roland sans y «rien celer»; elle dira irtoul, tout,abson'est pas encore décidée à tout dire. En octobre. Jument tout». (Lettre 550.) Mais elle n'eut son parti est pris : elle écrira sesttConfessions», pas le temps.
Installée dans sa prison, Madame Roland commence ses Mémoires et, dès les premières pages, apparaît la double préoccupation qui l'obsède : irJe me reprochai presque d'être paisible, en songeant à l'inquiétude de ceux qui m'étaient attachés et, me représentant les angoisses de tel ou tel, je sentis un serrement de cœur inexprimable». (I, 33.) Tel ou tel"? Buzot ou Roland? L'un et l'autre, car son Ame se partage entre eux.
Vers le ao juin, elle savait que Roland était parvenu à Rouen, où il avait trouvé un asile chez ses vieilles amies, les demoiselles Malortie, et que Buzot, après être arrivé le 4 à Évreux, (pi'il avait insurgé contre la (Convention , en était reparti vers le i o , pour aller à Caen poursuivre le même dessein'"'. Le a a juin, elle reçoit enfin deux lettres de lui, apportées par la bonne M"' GoussanI, femme d'un compatriote et ami de Brissot et de Pétion''', et elle lui répond par la même intermédiaire. Voilà donc déjà une conlidente du secret. Barbaroux, qui s'est évadé de Paris le i a , qui a rejoint le i5 Ruzot à Caen, va aussi être un des dépositaires. Le jour même de son arrivée à Caen , il écrit à de Perret pour s'informer de Madame Roland et ajoute : "le te remets ci-joint une lettre que nous écrivons à a'tte estimable citoyenne : je n'ai pas besoin de te ilire que toi seul peux remplir cette importante conimission ... 11. On sent que la lettre a été écrite sous les yeux de Buzot, qui n'a pu rien cacher à son compagnon d'armes'*'. Pétion aussi, par les mains duquel passeront les lettres écrites (le Caen par Buzot et Barbaroux , ne pourra rien ignorer '*', d'autant plus qu'il a déjà eu les confidences de Roland. De même pour Vallée, qui apporte à Sainte-Pélagici, le 5 juillet, deux lettres de Buzot (voir lettre 540), ainsi que pour Louvet, dont la femme, allant et venant de Paris à Caen, va servir à son tour d'intermédiaire pour la correspondance. Il y fait d'ailleurs, dans ses Mémoiret (ëd. Aulard, I, aao), une allusion bien dii-ecte : rrPauvre Buzot! il emportait au fontl du cœur des chagrins bien amers, que je connais seul, et que je ne dois jamais révéler?'. Si on y ajoute Jérôme Letellier, l'ami d'Évreux auquel Buzot, avant de partir pour Caen, avait laissé ses papiers intimes, et le grave Champagneux auquel Madame Roland dut nécessairement se confier alors, puisque c'est par lui qu'elle travaillait à désarmer le ressentiment de Roland contre Buzot, — si l'on n'oublie d'ailleurs ni Bosc, ni Lanthenas, ni l'humble sœur Agathe (voir lettre 542), ni Mentelle,le dernier confident, on trouve au moins dix personnes qui surent le secret. Mais la fidélité des uns était à toute épreuve, et la mort des autres, moins d'une année après, garantit leur silence. C'est ainsi que, durant |itus de soixante-dix ans (lygS-iSOi), la curiosité des historiens, entrevoyant, dans les aveux voilés des .¥é>«oire«,une ir tardive et déchirante passion de cœurs''', mais ne sachant pour qui, s'égara entre Servan'*', Bancal des Issarls, et surtout Barbaroux.
'" Boivia-Chaiii|i«!aui, Sotice$ hittoriques tiir blit par des rapprochements qui nous semblent
la Révolution dans le département de l'Eure, concluants.
t. 11, p. 1-19. (" Sa\nte-Beu\e,lnlrod.iiui Lettres à Bancal.
'*' Cf., sur M"' Goussard, Mèmiiiret, I, ao3. '*' C'est Dumouriez qui, dans ses Mémoire»
'') Cf. la tradition recueillie par M. Dauban, (éd. Didot, i848, p. SSg), représenta, le pre-
Mèmniret de Butot, Pétion, Barbaroux, p. iga. mier, Servan comme amoureux de Madame
'*' M. Dauban, op. cit., p. n4 et 167, l'éta- Roland. H semble que ce fût la légende des ad-
C'est la publication des Lettres à Buzot, en i864, qui vint enfin révéler le noble et touchant secret.
Pendmit quinze jours, du aa juin au 7 juillet, Madame Roland put ainsi, par riutennédiaire de M°" Goussard et de sa sœur, correspondre avec Buzot. Mais, à cette date, la correspondance s'interrompt; les intermédiaires disparaissent les uns après les autres; M°" Goussai'd est allée rejoindre les Pétion en Normandie ; de Perret , dont les papiers ont été saisis le la juillet, est décrété d'arrestation le li. D'ailleurs, le i3, jour où Charlotte Corday assassinait Marat, la défaite de Brécourt avail rejeté sur Gaen les avant-gardes de la petite armée girondine, et toutes les communications étaient devenues impossibles. Vallée, enfin, est décrété d'arreslalion le 3o juillet, Champagneux, le 4 août.
A ce moment-là, Buzot, à Caen, Roland, à Rouen, cherchaient, chacun de son côté, des moyens de faire évader la prisonnière. Déjà , dans sa lettre à de Perret du 1 5 juin , Barbaroux avail laissé entrevoir ce dessein. Roland, d'autre part, avait envoyé trde trente lieuesn (probablement d'Amiens) ffune personne» (Henriette Cannet) ttqu'il avait chargée de tout tenleri pour cette entreprise. Nous n'avons pas à narrer ici par le déltdl ces projets d'évasion ''' ; il suffit de dù-e que Madame Roland les écarta tous. Elle ne voulait compromettre personne, et d'ailleurs elle prétendait continuer à servir la gloire de Roland en restant prisonnière. Mais sa raison la plus forte, qu'elle confesse et proclame dans ses lettres à Buzot, c'est que sa captivité lui procure, dans les combats qui déchiraient son Ame, une liberté morale qu'elle n'avait pas trouvée ailleure. Fuir? mais où aller? auprès de Buzot? L'honneur le lui défendait. Près de Roland? Elle aurait trop souffert. La prison lui permeltait de penser à l'un en honorant l'autre. C'est la pensée qui la poursuivait depuis le mois d'octobre 1792 : ftConserver mon âme pure et voir la gloire de mon mari intacte».
Buzot quitta Caen le a8 juillet avec ses compagnons d'infortune, pour se réfugier en Bretagne, aux environs de Quimper. C'est là qu'il reçut celle étrange lettre du 3i août, qui jette un jour si douloureux sur les soullrances morales qui dévoraient Boland dans sa retraite de Rouen, et qu'il faut commenter, pour la bien comprendre, par un important passage des Mémoires '■^\ et surtout par les confidences faites à Mentelle en octobre
vcrsaires de mai-juin 1793. Nous avons sous les yciix un exemplaire des Mémoires (éd. de Bosc), annoté par Calvel, un membre obscur de la droite de la Législative. A propos d'un des passages relatifs à Servan, il a écrit en marge : !t Chacun sait que Seivan était l'ami de '.a maison dans toute la force du termes. On prononçait cependant tout bas, dans les familles des Girondins, le nom de Buzot (voir Sainte- Beuve, Nouveaux: tandis, t. VIll, p. 209, ai5). Ajoutons M. Granier de Cassagnac ( Wîsto're des
Giroiuliiis) , que la passion politique rendait clairvoyant.
'" Voir, là-dessus, Mémoires, t. I, p. i8o, 3â8, et t. II, p. a&8 ; lettres des 3 et 6 juillet; Champagneux, Disc, prélim., xlvi-xltii; cf. le récit d'Henriette dans V Introduction de M. Breuil aux Lettres aux demoiselles Cannet, 18Û1, t. I, p. xxiï, et une note manuscrite de Bosc, ms. 9533, fol. aia.
(*' T. H, p. 244 : «Son imagination s'est noircie, sa jalousie m'a irritée. . . Si j'étais libre,
(lettre 551). Roland malade, vieilli, aigri, ne retrouvait d'énergie que pour écrire, lui aussi, des Mémoires où il se proposait de livrer Buzot fà l'exécration publique!» La prisonnière, qui avait le moyen de correspondre secrètement avec lui, finit cependant pai- obtenir qu'il les jetât au feu. Si on se reporte à un curieux passage des Lettres d'Italie (t. VI, lettre 39) (jue Roland écrivait en 1777, on comprendra combien il était peu de son siècle sur l'article de la iidéiité conjugale : rrOn pourra porter le désespoir dans le cœiu- d'un honnête homme!. . . On pourra lui arracher l'objet de son tendre culte, de ses adorations et de son amour pour ne semer qu'amertume et poison sur le reste de ses jom"s ! ... » Bien que Madame Roland eût le droit d'écrire, en s'adressant à Buzol dans ses Dernières pensées I Mém., t. H. p. 207) : « Toi que la plus terrible des passions n'empêcha pas de respecter les barrières de la vertu . . . ", le vieillard n'en souffrait pas moins , même du saciifice qu'on lui faisait si orgueilleusement : "11 m'adorait, je m'immolais à lui, et nous étions malheureux 1.
Cependant Madame Roland, d'août à octobre, d'une plume infatigable, continuant, recommençant, complétant ses Mémoires, suivait par la pensée son ami fugitif, d'aljord en Bretagne, puis, — après qu'il se fut embarqué (20 septembre) pour Bordeaux, — dans les campagnes de la Gironde, où il errait à l'aventure. Nous ne pouvons que renvoyer aux nombreux passages '"' où elle fait tantôt des allusions plus ou moins voilées à la passion tardive qui remplissait son âme, tantôt des aveux formels dans lesquels il ne manque que le nom (le Buzot.
Elle avait longtemps espéré que Buzot se déciderait à passer aux États-Unis (voù- lettre du 3i août). Lorsqu'elle sut, par M"' Louvet revenue à Paris après l'embarquement des proscrits, qu'ils avaient préféré courir les ris<jues d'une dernière lutte, ses appréhensions furent grandes. Dans les journaux qui pénétraient dans sa prison , elle pouvait lire les lettres où les représentants en mission rendaient compte de leurs recherches actives pour mettre la main sur les fugitifs. C'est ainsi que, dans la séance de la Convention du i5 octobre, Barère avait lu une lettre d'Vsabeau , datée du 8 , annonçant l'arrestation à Bordeaux de Ducha»tel, de Marchena, de Biouffe, et ajoutant : «Nous avons la preuve authentique que presque tous les dé|)utés fugitifs du Calvados et de la Vendée sont à Bordeaux ou dans les environs-. (Moniteur du iG octobre.) Le même jour, le Journal de Paris "^ insérait une lettre où on lisait : irNous avons la certitude que Guadet, Pélion, Buzot, Louvet, Grangeneuve, Girey- Dupré, Félix Wimpfeu et plusieurs autres conspirateurs sont encore en ce moment soit à Bordeaux, soit dans les environsi. Cette anxiété de la ])risonnière perce dans un endroit de sa Réponse au rapport d'Amar {Mém., I, 3ia), et surtout dans sa dernière lettre à Rose (lettre 555): l'J'ai cru que les fugitifs étaient aussi arrêtés... ».
je suivrais partout ses pas pour adoucir ses eha- a 67, 467, «64. H ne tant pas perdre de vue
grins et consoler sa vieillesse; une ùme comme que ces passages ont, plus d'une fois, besoin
la mienne ne laisse point ses sacrifices impar- d'être commenlrjs par les letlres à Menlelle, et
faits. Mais Roland s'aigrit à l'idée d'un sacri- qu'ils sont comme le prélude de la confession
fice.s plus complète que Madame Roland préparait en
") T. I, p. 1 35-1 36; t. U, p. 4, 36, 89, octobre et que nous n'avons plus.
44, 64, 91-99, g'i, io3, ii3, i34, i35-i36, <" Cité par Valel, Charlotte de Cordai) et let
i4a, 17s. 177. 18a, 319, t34, a44, s46- GirouJim, I. III, p. 69a.
Aussitôt après l'exécution des Vingt-et-un (3o octobre), le procès de Madame Roland avait commencé. Le i" et le 3 novembre, elle subissait deux interrogatoires, dont elle a écrit elle-même le compte rendu {Mém., I, 3i7-393), et dont le texte officiel a été publié, d'abord par Ghampagneux (III, Sgô-'ioô) d'après la minute des Archives, puis, sur le texte de Champagneux, par M. Faugère (I, 4o6-4i5). Mais le texte de ces deux éditeurs n'est pas partout conforme h celui des Archives'''; Champagneux a fait quelques modifications, dont une est à relever.
Le juge David avait fait une question perfide et outrageante :
ff . . . Interrogée si , parmi les dénommés à nos précédents interrogats '"', il n'en est pas avec lesquels elle a eu des relations plus intimes et [dus particulières qu'avec d'autres,
rrA répondu que Roland et elle étaient liés, depuis l'Assemblée constituante , avec Brissot, Pétion et Buzot.
«•Demandé itérativement à la répondante si, particulièrement et distinctement de Bolatid, son mari, elle n'a pas eu de relations particulières avec aucun des ci-devaut dénommés,
rrA répondu qu'elle les avait connus avec Roland, et par Roland, et, les connaissant, elle a eu pour eux le degré d'estime et d'attachement que chacun d'eux lui a paru mériter.'!
Champagneux, pour faire disparaître l'insidte révélatrice, a imprimé « particulièrement et distinctement avec son mari » , ce qui n'est pas le texte et n'a aucun sens.
C'est à des questions de ce genre que faisait allusion un de ses compagnons île captivité, Riouffe, lorsqu'il écrivait ''^', en 179a, qu'on lui avait fait ttdes questions outrageantes pour son honneur 1.
Nous croyons inutile de faire remarquer la fierté habile des réponses. L'accusée ne songe pas à désavouer Buzot; mais elle lui adjoint Brissot et Pétion, en leur accordant à tous itle degré d'estime et d'attachement que chacun d'eux lui a paru mériter».
Une circonstance du second interrogatoire doit être aussi relevée :
ff Interrogée de nous nommer les personnes qu'elle nous a dit, par sa réponse au précédent interrogat [ sur la correspondance de de Perret avec les réfugiés du Calvados], être les amis d'elle et de de Perret ,
"A dit que c'était particulièrement Barbaroux.i
Pour mesurer tout ce que la question avait de captieux et tout ce que la réponse a d'évasif, il faut rappeler qu'on venait de représenter à Madame Roland, parmi les pièces à charge, une lettre à elle adressée par de Perret, vers la fin de juin 1793 (voir ci-dessus, p. 489), où il y avait : trJ'ai gardé plusieurs joui-s trois lettres que Bar et Bu
'"' Arch. nat., W agi, dossier 327. r distinctement de son mari» visent simplement '*' Les éditeurs ont imprimé inten'ogatoiret ; ce fait , que les relations incriminées avec les réce qui est contraire au texte et constitue d'ail- fugiés du Calvados étaient postérieures à la disleurs un non-sens, puisque cet interrofjaloire parition de Roland. Mais le soin même avec leest le premier. quel, dans son propre compte rendu, elle glisse t'I Mémoires d'un détenu, p. 56 de la a' édi- sur ce genre de questions, confirme ce que, iion. — H se peut cependant que ces mots après RioufiTe, nous croyons y voir.
m'avaient adressées pour vous^. Il fallait donc qu'à la question du juge elle répondit rBarbarouxi ou trBuzot'). £Hle n'hésite pas : Barbaroux est celui des deux qui est le plus désigné par les documents saisis; ses lettres du 1 3 et du lo juin à de Perret sont là; quoi qu'elle réponde, il n'en sera pas compromis davantage. C'est donc lui qu'elle nommera, au ris<pie de donner corps à la calomnie , afin de pouvoir laisser dans l'ombre l'homme véritablement aimé.
Elle semble avoir réussi à détourner les soupçons sur Barbaroux. C'est lui surtout qui est visé dans le jugement du 8 novembre'"' qui envoya Madame Roland à l'échafaud.
On ne trouva rien, dans les dépouilles de Madame Roland, qui put mettre sur la voie de son secret. Depuis plusieurs jours, elle avait fait remettre à Mentelle, avec ses derniers -cahiersi et ses derniers souvenirs, le portrait de Buzot, tthis dear picturc Tt, qu'elle s'était fait apporter à Sainte-Pélagie '*'.
C'est dans le souterrain de la maison Bouquey, à Saint-Émilion, oii il vivait caché depuis un mois avec Louvet, Guadet, Pétion, Barbaroux, Salles et Valady, que Buzot apprit, le 1.3 novembre, au moment où ces malheureux allaient se disperser de nouveau, la mort de son amie. Son désespoir fut extr<*me. 11 en fut comme anéanti durant quelques jours '■''. rt Elle n'est plus, — écrivait-il à son ami Letellier, à Evreux'*', — elle n'est plus, mon ami! Les scélérats l'ont assassinée! Jugez s'il me reste quelque chose h regretter sur la terre! Quand vous apprendrez ma mort , vous brûlerez ses lettres. Je ne sais pourquoi je désire que vous gardiez pour vous seul un porirail. Vous nous étiez également cher à Ions les deux . . . •» Quelques mois plus tard , en terminant ses Mémoires (écrits en partie chez M"" Bou- (|uey, en partie dans le réduit du perruquier Tnjquart, où il trouva un asile à partir du 9o janvier 1794). Buzot ajoutait encore : fUn bon ami que j'ai à Évreux [Letellier] a dans
' Arch. nat., dussierdéjà cité. — Mémoire», t. I, p. lao et suiv. — - Dans loutre les pircz-s du dossiiT dos Archives, — (lénoncialiuii du 1" juin devant le Comité révolutionnaire de la section du Panlhéon, — déposition faile le 7 noveudire par l'odieuse M"' Mignol, — déposition du lldèle domestique Louis Lecocq , — li; nom de Buzol n'apparaît jamais que comme [lerdu au milieu des autres.
Ci Voir lettres 540 et 551, et l'Appendice suivant (Mentelle).
'•'> 1. Guadet, p. 30 de la Vie de Flinol, en l<Uo de l'édition de 182.3 des Mémoire» ih Buzol; — Le mc'mi', Sainl-Kmilion , mit liiitaire el «f» »tanHm«n(<, édition de i86.3,p. 171-174.
'*' Bibl. nat. , nouv. A. fr. , ms. 1730. Ce manuscrit renferme, outre cetle lettre à Lulel-
iier, les cinq lettres de Madame Roland à Buzot de juin et juillet 1798, les Mémoires de Buzot, ceux de Pétion, une partie de ceux de Louvcl. C'est évidemment le dépôt constilué par les prosciils, à diverses reprises, entre les mains de leur généreuse liolessc et saisi en juin 1794. M. Valel a raconté (t. lli) comment, après bien des aventures, il est parvenu jusqu'à nous.
La leltre à Letellier, écrite sous le coup de la lugubre nouvelle, devait lui être transmise quand on trouverait une occasion si'ire , qui ne s'offrit pas.
Le portrait était la miniature qui se trouve actuellement aux Archives nationales. Elle devait itre transmise avec la lettre, et fut saisie comme elle en juin 179'> ,et transmise au Comité de salut public (voir Appendice V).
ses mains un manuscrit précieux '"', que je le prie de remettre dans deux ou trois ans à la jeune iille de la personne qui en était l'auteur, si moi je ne suis plus. Les lettres qu'il |X)ssède encore, il faudra les jeter aux flammes, dans ce cas seulement; et je lui fais présent du portrait, comme gage éternel de mon amitié pour lui»).
Madame Roland, dans ses Dernières pensées, adressant à Buzot un suprême adieu, lui disait : ff Reste encore ici-bas, s'il est un asile ouvert à l'honnêteté; demenre, pour accuser l'injustice qui t'a proscrit. Mais si l'infortune opiniâtre attache à tes pas quelque ennemi , ne souffre point qu'une main mercenaire se lève sur loi, meurs libre comme tu sus vivre, et que ce généreux courage qui fait ma justilication l'achève par ton dernier acte'.
Buzot se donna la mort, aux environs de Saint-Emilion, en pleine campagne, entre le 19 et le 96 juin 179^ '"'.
Son portrait, que Madame Roland avait avec elle dans sa prison, derrière lequel elle avait écrit une notice, et qu'elle avait remis à Mentelle aux derniers jours d'octobre 1793, est aujoui-d'hui à la Bibliothèque municipale de Versailles.
'') Le Voyage en Suisse de Madame Roland. (Voir iellies 281 et 297).
Lelellier, auquel toutes ces recommandations ni' purent élro transmises, aurait été d'ailleurs hors d'état de les exécuter. Il avait été incarcéré dès le 3o septembre. Il se tua dans sa prison le 3 janvier 1794. On peut seulement présumer que, de lui-même, lorequ'il se sentit menacé, il avait dû brûler les lettres de Madame Roland dont il était le dépositaire, et cela sutht pour expliquer que nous n'ayons plus la correspon-
dance de 1791 avec Buzot (pour ne parler que de celle-là).
'-) De longs mois de silencieuse douleur avaient alors ramené Buzot au sentiment de ce qu'il devait à sa femme. Au cours de ses Mémoires, il lui adresse de touchants adieux (éd. Dauban, p. 101-103). Au suprême moment, quand il lui faut quitter son dernier asile , il lui écrit une lettre émouvante, que son hôte, Troquart, devait faire parvenir, et ([u'il remit à Louvet en 1790 (Dauban, ibid., p. 5ii).
PPENDICE