‹ Lettres; publiées (volume 2)Chapitre 92 sur 103 · FLEURY · texte numérisé non relu

FLEURY

La fidèle bonne à qui Madame Roland adressa, ie 8 octobre 1798 , une lettre d'adieox si touchants (Correspondance, lettre 547 ) s'appelait Marie-Marguerite Fleury '''. Elle était née à Amiens vers 1759.

Dans ses interrogatoires devant les juges du tribunal révolutionnaire , à la fin de 1 798 , elle déclara être depuis treize ans au service des Roland ; elle a donc dû y entrer à la fin de 1780 ou au commencement de 1781, et c'est bien d'elle que parle Roland, lorsque, le 6 février 1781 (ms. 62^0, f 8/4), rendant compte à sa femme de la façon dont il organise sa maison à Amiens, il dit : rr . . . fille neuve. . . 1.

Madame Roland arrive à Amiens à la fin de février et prend en outre une cuisinière ; le aS juillet, elle écrit : (rMes filles vont leur train. . . La petite Marie [c'est Fleury], avec son air doucet, n'a pas grand jugement et ne vaut pas toujours mieux qu'une autre...". Mais, dès sa lettre du i5 novembre suivant, elle ne la désigne plus que sous le nom de Marguerite. Le plus souvent encore, c'est rrla bonne»» , ce qui signifie tout à la fois la femme de chambre de la mère et la bonne de l'enfant, la servante de confiance qui reste quand les autres passent. A certains endroits de la correspondance de 1781 et de 1782, on poiurait croire que les Roland eurent alors trois domestiques : la bonne, la cuisinière et une autre. Mais cette dernière n'est qu'une garde de couches, Marie-Jeanne, qui ne fut engagée que du 1" décembre 1781 au 20 janvier 1782. «Dans ma maison d'Amiens. . ., une demi-heure chaque jour me suffisait pour tout maintenir dans l'ordre et pour diriger deuœ domestiques. . . ri (Lettre à Rose, 18 mai 1787.)

Lorsque Madame Roland se rendit à Paris de mars à mai 1 784 , c'est Marguerite Fleury, itla bonne»», qui l'y accompagna, Roland et l'enfant restant à Amiens aux soins de la cuisinière Louison.

Fleury suit ses maîtres en Reaujolais, à Villefranche et au Clos. Lorsque Roland, en

W Voir Archives nat., W agi, dossier 227, cote 27, procès de Madame Roland, interrogatoire des témoins du 17 brumaire an 11 -7 novembre 1798 : (test comparue Mario-Catherine Fleury. . .». Mais le greffier a mal entendu ou a eu une distraction de plume. Lorsque Fleury comparaît pour son compte, vingt jours après (7 frimaire-27 novembre), l'interrogatoire (Arch. nat., W38i, dossier 878) donne bien son vrai nom trMarie-MargueriteTi.

Gliampagneux, en publiant l'interrogatoire du 7 novembre (III, iog), et Faugère, en le donnant (I, 4 19) d'après Cbampagneux, ont reproduit l'erreur du premier gretSer. Cela peut surprendre chez Cbampagneux, auprès duquel, après la Terreur, la pauvre servante avait vécu, mais tient sans doute à ce que, dans la maison Boland-Cbampagneux , la bonne, depuis longtemps, n'était désignée que sous son nom de ttFleuryi).

juin 178Ô, emmène sa femme et sa 611e passer un mois à Lyon, dans son petit appartement (le la place de la Charité, Fleury est du voyage. (Lettre à Bosc, 19 juin 1785.)

Quand les Roland re\iennent à Paris, en février 1791, pour s'installer en hôtel meublé, ils laissent leur fille en pension à Villefranche , mais emmènent Fleiiry (lettre à Bosc, 10 février): elle reuti-e avec eux en Beaujolais en septembre, mais en repart de même en décembre. C'est sans doute alors que, devenue leur seule domestique, — car la suppression de l'emploi de Roland venait d'avoir lieu, — elle se mit à la cuisine; c'est la qualité de tcuisinièrei qu'elle se donne dans ses deux interrogatoh-es des 7 et 27 novembre 1798.

Comme on le voit , la vie de Marie-Mai^uerite Fleiu-y se confond durant treize ans avec colle de ses maîtres, et il n'y aurait pas eu lieu de lui consacrer une notice spéciale si, quand le malheur s'abattit sur eux , l'humble fille ne se fût montrée vaillamment fidèle.

Elle est auprès de sa maîtresse dans cette nuit du 3i mai au 1" juin 1798, où les commissaires de la Commune viennent l'arrêter [Mém., I, 90); dès le lendemain, a juin, elle va la voira l'Abbaye et veut s'y enfermer avec elle [ibid., 33); dès lors, elle va et vient sans cesse de l'Abbaye à la rue de La Harpe. Le ai juin, quand on vient annoncer à Madame Roland qu'elle est libre, Fleury est précisément là : irMa pauvre bonne, qui arrivait pom- me voir, pleurait de joie en faisant mon paquet^. {Ibid., ao6.) A Sainte-Pélagie, où Madame Roland , i-essaisie de la manière qu'on sait, fut conduite le même jour, elle continue, sinon à la voir, — caria surveillance parait avoir été plus rigoureuse qu'à l'Abbaye , — du moins à correspondre avec elle, à se charger de ses commissions, pour Bosc, pour Mentelle, pour Agathe, à veiller sur le logis où on l'avait laissée (voir ci-dessus, p. 5a5 et 534). C'est (fà la citoyenne bonne Fleury, rue de la Harpe, n" 51» que la prisonnière adresse (Mém., I, 317), dans les premiers jours de novembre, le cahier qui porte pour titre : ^Notes sur mon procès et l'interrogatoire qui l'a commencé", sans doute pour qu'il fut remis à Bosc ou à Mentelle.

Aussi, comme elle est payée d'affection et de reconnaissance! "Ma chère bonne, toi dont la lidélité, les services et l'attachement m'ont été chère depuis treize années, reçois mes embrassements et mes adieux, etc. . .- (Correspondance, 8 octobre «793.) «J'invoque le zèle de ceux à qui je fus chère pour cette bonne dont la rare fidélité' est le plus touchant modèle en ce genre 1 etc. . . n {Mes dernières pensées, Mémoires, II, a6i ; écrit au même moment). '^Ma fille devra procurer un sort à sa bonne. . . « {Ibid., 363.)

Le 7 novendire, Fleury, citée comme témoin contre sa maîtresse'"', comparut devant le juge du tribunal révolutionnaire (I)obsent) et l'accusateur public (le substitut Lescot-Fleuriot). Elle n'avoua que ce qui ne pouvait se nier, étant su de tout le monde :

n , . . Qu'elle est attachée à Roland et à sa femme depuis treize ans en qualité de cuisi-

'■' Le registre des dénonciations du Comité la demoiselle Roland, s'il n'est pas vrai, à sa

révolutionnaire de la section du Panthéon avait connaissance, que, dans la distribution dos

reçu, le 1" juin, celle wd'un citoyen» invitant gouvernements delà République, Roland devait

le Comité de salut public à faire interroger di- avoir la qualité de roi, et si cette fille ne regar-

vers témoins pour établir que Roland et ses dait pas mademoiselle Roland comme la fille du

amis avaient projeté de se partager la France : roi». {Archive» iialionalei, W 394, dossier 337,

"... fi" Faire interroger de même la bonne de cote si.)

780 LKTTKKS DE MADAME HOLAND."

nitVe: que, pendanl quo Roland tHait minislre do l'Inl^rieur, elle élail altachi'e à sa maison comme lilie d'office et qu'en cette qualiti' elle ne peut avoir eu aucune connaissance particulière des liaisons plus ou moins intimes que Roland et sa femme peuvent avoir eues avec plusieurs membres de la Convention; qu'elle sait seulement, pour avoir ouï dire, que les députe'squi ont subi leur jujjement, ainsi que ceux qui sont en fuite, venaient habituellement chez lui. Est tout ce qu'elle a dit savoir. Lecture faite de sa déclaration, a persisté et a signe, etc. . . » [Arch. nul., W a 9 A, dossier aay, cote a 7; Mémoires, I, ^19.)

Le lendemain, Madame Roland était condamnée, et exécutée dans l'après-midi. Le soir, Fleury, rentrant au logis de la rue de la Harpe, laisse éclater sa douleur dans la loge du concierge Lamaire: il y avait là des voisines, la femme Dorigny, femme d'un cordonnier domeuraut dans la maison; Victoire, domestique chez le médecin Géraud'"'; un autre locataire, etc. . . La femme Dorigny cherchant à la consoler en lui disant rrqu'elle trouverait d'autres maîtres», la pauvre fdle, exaspérée, répond : «On a fait bien des injustices, mais vous verrez dans six mois 1 1 Victoire reproduit le propos en l'aggravant ; Fleury aurait dit frque sa maîtresse avait été condanuiée injustement et que l'on verrait sous six mois». Elle s'était d'ailleurs retù-ée sans en dire davantage.

Par malheur pour Fleury, ces propos arrivèrent au citoyen Tisset.

François-Barnabe Tisset , demeurant rue de la Barillerie , n° 1 ,3 , avait été un des agents de ce redoutable Comité de surveillance qui, institué le i4 août 1792 par la Commune du 10 août, porte la responsabilité de tant de méfaits. Chargé pr lui, le a3, d'aller saisir les papiers, valeurs, numéraire, bijoux, etc., de Septeuil, trésorier de la liste civile de Louis XVI, il s'était fait délivrer, les 37 et .Se août, deux récépissés des paquets sous scellés qu'il avait remis au Comité. Mais, deux mois après, il dénonçait le Comité à Roland, pour avoir levé les scellés hors de sa présence :

trLe sieur Tisset a vu, vers le ai ou a. 5 octobre, en présence du sieur Morisson, secrétaire de Septeuil, les objets contenus dans le carton du i-écépissé du 3o août, depuis la levée du scellé qui avait été faite sans lui; cette levée s'est faite malgré l'apposition du cachet des citoyens Tisset et Delahaye [particulier chez lequel on avait saisi un des dépôts de Septeuil].

«Le citoyen Tisset observe que, sans lui, ont été également levés les scellés des effets du récépissé du 97 août, quoiqu'il y eût sou cachet et celui du citoyen Puteau, domestique de Septeuil.

tLc citoyen Tisset ne sait pas si ces effets ont été conservés ou non'''.»

Cette déclaration, produite par Roland à l'Assemblée avec toutes les pièces accompagnant son célèbre rapport du ag octobre 179a, où il dénonçait les malvei-sations du Coniiti' de

W C'est chez ce médecin que Dulaure, dé- c'était bien son vrai nom (/l/m. nat. de ijfl-î,

crélé d'accusation le 3 octobre, mais fugitif, p. 3 01).

alla chercher asile pour la première nuil. {Mém. '*' Papieri Roland, vas. 6a/i3, fol. aoo-aoa. de Dulaure, éd. de 1863, p. 299.) Dans le contenant copie certifiée des deux récépissés dédossier des Archives, il est désigné sous le nom livrés à Tisset les 27 et 3o août, et de la déclade Gtroux. Mais Dulaure l'appelle Géraud, et ration ci-dessus. Cf. Tourneui, 6a 18.

siineillaiife, était singulièrement compromettante poar les terroristes. Tissel comprit sans (Joute, un au après, tpi'ii avait à se la faire pardonner'''.

11 était alors -employé au Comité de surveillance du département de Paris ■«. Dès le lo no- \embre 179-5. deux jours après le cri de douleur échappé à la pauvre Fleury, il adressa à Foutjuier-Tinville une longue dénonciation contre les serviteurs de Roland, le domestique Louis Lecncq [au service de Roland depuis août 1793] et la cuisinière Fleury, pour avoir tenu "les propos les plus aali-civiques'): il indiqua les témoins à citer.

Le J9 novembre, ces témoins sont interrogés par un des juges du tribunal révolutionnaire, Subleyras.

Le i5 , Tisset écrit irau citoyen Fouquet de Thainville" , pour lui demander si les témoins ((u'il avait désignés ^out satisfait à la vérité».

Le I <), un mandat d'arrêt nst décerné contre Lecocq et Fleury. La pauvre fille , obligée de gagner sa vie et n'ayant pas à s'occuper pour le moment d'Eudora Roland , tjue Bosc et Creuzé-Latoucbe avaient placée en lieu sûr, était entrée depuis cinq ou six jours au service de Jean Lacoste, juge de paix de la section de la Montagne [Butte-des-Moulins], rue des Moulins, n° 39.

l>e ay, elle est interrogée par le juge Charles Hamy. Ses réponses attestent autant de fermeté que de prudence; elle s'efface le plus qu'elle peut, mais en ayant grand soin de ne cbai'ger personne :

fr . . . A elle demandé oîi elle logeait pendant la détention de la femme Roland et l'évasion de son mari ,

'A répondu qu'elle est toujours restée dans leur maison.

«A elle demandé si elle n'a pas vu, depuis leur évasion et a n'esta tion , prendre et emporter des papiers et autres choses ,

'A répondu que non.

"A elle demandé s'il est à sa connaissance qu'il soit arrivé des j>aquels h l'adresse de Roland , ministre , depuis que c:' dernier n'était plus en place ou était évadé ,

r\ ré()ondu (pie non.

ffA elle demandé si elle a connaissance qu'il soit venu plusieurs personnes à la maison demander ses maîtres depuis leur absence ,

" A répondu que non ; que d'ailleurs , n'ayant plus rien à faire , elle ne restait pas toujours dans colle maison . et que d'ailleurs elle n'était gardienne de rien.

"' L« i5 oclolirc 1793, il (^oniparul to(nnif' témoin à charge dans le procès d« Marie-Anloinelle. ( Moniteur du 3 1 octobre ; KnuvtUeii pnli- I que (lu a'i; Unululinn» de Partu, n° 318, etc. Cf. Wallon, Trih. rn:. t. I, p. 334, et Gamparfliin, I. I, p. i33.) M. Campardon fait remarquer que, bien qu'il soit qualilîé anx d(»hals de - marchand ", il (liait en réalité un espion de police: ajoutons im lilielliste. Il avait commencé ce mtjtii'r -n 17^0, contre Lafa>eltc (Tuelev,

I. I, p. i55). En 1793, il entreprit une odieuse publication périodique : it Compte rendu aux sans-culottes de la R(>publique française, par très haute, 1res puissante et très expcditive Dame Gtin.L0TinE, etc.v (voir le litre complet dans le livre de M. Campardon). Elle n'eut, d'ailleurs, que deux numéros. On trouvera, dans la Friiiire litlérnire, de Quérard, la liste des autres libelles de Tissel. Il mourut en 1 H 1 '1 , a

(tA elle deraaudé s'il était à sa connaissance que Lecocq ait déchiré une afliche et quelle était celte affiche [celle de la Constitutioa de 1798 , d'après l'accusation] ,

tA répondu qu'elle ne l'a point vu, mais qu'elle l'a su, que cette affiche était de (iorsas et que Lecocq l'avait déchirée par un mouvement d'indifjnation contre cet homme, mort alors sous le glaive de la loi [7 octohrc].

irA elle demandé si, vers l'époque du 3i mai, la femme Roland ne l'a pas chargée de poiler quelques paquets ou papiers quelque part, et où?

tA répondu que non, qu'elle n'avait jamais été chargée que de sa cuisine et n'était nullement dans la confidence de sa maltresse.

trA elle demandé si elle n'a pas dit, le jour de la mort de la femme Roland, r qu'elle avait (fêté condamnée injustement, mais que l'on verrait»,

ff A répondu qu'ayant demeuré treize ans chez la femme Roland, il était naturel qu'elle fût affligée de sa mort: qu'elle a pu dire en pleurant, en présence des citoyennes Lamarre et Dorigny, demeurantes dans la maison, que si on avait fait périr la femme Roland justement ou injustement, elle, répondante, devait être payée justement; qu'il lui était du, comme elle l'a ci-devant déclaré, ^mille livres, dont elle a billet'» , et qu'elle a craint de perdre le fruit de treize ans de travail, d'économie et de bonne conduite: (jue, dans cette position, elle avait peu la tête à elle et ne peut guère répondre de ce qu'elle a dit alors. j>

M. Wallon {Trib. rév., IV, 76) trouve que c'est là une tr piteuse raison». S'il eût cité tout l'interrogatoire, il eût rendu plus de justice à la pauvre créature qui, dans sa détresse, ne laisse pas échapper un mot qui désavoue ses maîtres ou compromette leurs amis. Nous admettons d'ailleurs avec lui, — et un témoignage de Ghampagneux, qu'on lira plus loin, confirme cette manière de voir, — que l'attitude volontairement effacée de la servante picarde ait contribué à la sauver.

Le juge lui donna pour défenseur d'office le citoyen Guyot. G'était déjii lui qui, le 8 novembre, avait été tr nommé d'office, par le tribunal, conseil et défenseur ojficieuxn de Madame Roland'"', — après avoir été aussi celui de Gliarlolte Corday.

Lecocq, intenogé le même jour jiar le juge Harny, prit également Guyot pour «léfenseur.

Le 3 décembre, Fleury écrit de la Gonciergerie pour demander qu'on hâte son procès :

Citoyen magistrat,

La citoyenne Marie-Marguerite Fleury, ci-devant cuisinière de l'ex-rainistre Roland, native d'Amiens en Picardie, ayant été interrogée le 7 frimaire, vieux style 28 [27] novembre dernier,

A l'honneur de vous représenter que ses intérêts souffrent beaucoup de sa détention, ayant à se faire payer d'une partie de ses gages et d'argent déboursé sur la succession Roland, et, de pins, procéder aux moyens d'obtenir ses bardes et linges qui sont sous les scellés apposés sur les effets dudit Roland à plus de cent lieues d'ici [au Clos].

<" Au dossier de Madame Roland, il y a lois, et nous nous demandons si ce ne 6<Tail «Guillot)5; à celui de Fleury, «Guyot». Nous pas Guyot-Deslierbiers, avocat à Paris depuis croyons bien qu'il s'agit du même rr homme de 1789, qui fut oncle d'Alfred de Musset.

En conséquence, elle vous prie de lui faire la grâce d'accélérer son jugement. Sa reconnaissance égalera son respect.

Salul et fraternité, La citoyenne Flkubï.

A la Conciergerie, l'an ii°, etc.

Son impatience ne fut pas satisfaite; elle attendit six mois. L'acte d'accusation qui l'envoie (levant le tribunal rt'volutionnaire , avec Lecocq ot trois autres pre'venus dont l'aflàire n'avait aucune connexilé avec la leur, est du G prairial an ii (aS mai lygi). L'acte rappelle les propos incrimint^ et ajoute, comme attendu, irqu'elle diait très attachée à la femme de ce traître [ Roland Jt!.

C'est II' 19 prairial-7 juin 1794, trois jours avant la terrible loi de Robespierre, que Lecoc([ et Fleury, avec cinq autres inculpés, comparurent devant le Tribunal. Dobsènl présidait, assisté de Bravet et de Foucault. Parmi les témoins, l'ignoble Tisset et la femme Dorigny déposèrent sm- les deux domestiques de Roland. Lecocq fut condamné à mort, Fleury acquittée.

('jhampagneux (t. I , Dite, prélim. , p. lïxvii) dit à ce sujet, dans son style à effet : irFleury MO put réussir à se faire condanuier; la douleur de la perte de sa maîtresse avait tellement affaissé ses sens , qu'on la crut en démence lorsqu'elle passa devant le Tribunal révolutionnaire; elle fut acquittée et renvoyée comme folle .. . 1.

La remarque de Champagneux, acceptable pour l'interrogatoire du -i-j novembre 1798, ne l'est guère pour l'audience du 7 juin 179Û. En six mois, Fleury avait eu le temps de se ressaisir. Ce qui nous parait plus vraisemblable, c'est que quelqu'un (le juge de paix Lacoste? le défenseur (!uyot?) dut s'intéresser à elle. Sa lettre du 3 décembre, à l'accusateur public, n'est pas du style d'une servante. Ce (jui nous le fait croire encore, c'est que nous trouvons Fleury au nombre des prévenus acquittés auxquels des indemnités furent accordées par décrets de la Convention : itA la citoyenne Marie-Marguerite Fleury, de Paris (sic), une indemnit<> de huit cents livres pour huit mois de détention '''71. Elle put, du moins, en sortant de prison, se dire qu'elle n'avait acheté son salut par aucune défaillance.

Que devint-elle dans les derniers mois de 179A? Ses maîtres étaient morts, leurs amis proscrits et dispersés; mais il restait Eudora Roland : la fidèle bonne et l'enfant qu'elle avait élevée se l'cjoignii'ent bientôt. Bosc s'occupait à ce monicnt-là de se faire conférer la tutelle légale d'Eudora, pour la remettre ensuite en possession de son héritage. Une lettre à lui adressée par la jeune fille, le 9 janvier lygô**', montre les deux femmes déjà réunies : t Dans sa détresse, dit l'analyse du catalogue, elle lui demande des conseils et s'inquiète surtout pour sa servante qui n'a rien et qui a été pleine de dévouement».

A partir du printemps de 1796, Eudora Roland est pleinement sous la tutelle de Bosc, et Fleury reste auprès d'elle; elle les aorom|)agne en Beaujolais, à Villefranche et au Clos,

' Qilatogue Charavaij île t86a, p. 198 : '" N° 396 ilu Catalogue de la collectiou

■rHuit décrets de la Couvcutiou, allant du E. Michelot, vendue les 7 et 8 mai 1880; Eug.

9 prairial an n (ai mai 1 79^ ) au aâ messidor Cbaravay, expert. La lettre est datée du ir 30 ni-

.in II Cia juillet 179A), arrordanl des indem- vAsp lyg.")», lisez 30 nivAse an m (9 janvier

nilHs à des citoyens pautres, elc.n. 179.S).

où l'orpheline va se faire remettre en possession flo ses héritages (juiiiet-octohre lygS). Puis lorsque Bosc, à la fin de novenihre, envoie sa pupille à Rouen, Fienry la suit ('fyalement. On voit , par la correspondance échang(ie entre Giianipagiieux et Bosc , en juillet 1 7()() , que la servante fidèle avait pris sur la jeune fille un empire qui ne leur plaisait guère. Champagneux , prenant possession de la tutelle , ëcrit à Bosc , déjà sur la route de l'exil (lettre du 37 juillet, coll. Beljame) : rr Eudora m'ayant écrit il y a quelques jours, mon hou ami, qu'elle se proposait d'aller faire les vendanges à Theizé [c'est-à-dire au Clos] avec sa bonne et la citoyenne Malortie, je lui répondis que je n'approuvais pas ce voyage, à cause de la dépense. Quant à la bonne, je marquai qu'il conviendrait qu'elle se rendît sur-le-champ au Clos, que ses soins y seraient très utiles^. Bosc, de son côté, répond à Chanq)agneux , de Bordcjmx (9 août), en parlant d'un des prétendants qui lui disputent le cœur de sa pupille-'' : (tC'était probablement le protégé de la Iwnne, qui va vous haïr pour votre i-efusi... El un peu plus loin : cr Dites-moi donc si la bonne a consenti à aller au Clos?». . .

On voit que les deux tuteurs comptaient plus sur la fidélité et la probité de Fleury, puisqu'ils voulaient l'envoyer surveiller le domaine du Clos, que sur la sûreté de ses conseils à sa jeune maîtresse.

En décembre 1796, Eudora Roland épousait un des fils de Champagneux et allait s'établii-au Clos, où Fleury continua à vivre auprès d'elle : (f Aujourd'hui, écrivait Champagneux en juillet 1799 (Disc, p-él., p. txxvni), elle est auprès de la fille de la citoyenne Roland. Le temps n'a apaisé la douleur ni de l'une ni de l'autre. . . «.

M. Faugère dit aussi {Mém. II, 968, note q) : irLa bonne Fleury a passé le reste de sa vie entourée d'égards et de soins , et elle est morte au Clos , où des étrangers , émus par le souvenir que Madame Roland lui a consacré, sont venus plus d'une fois la visiter''.

Cela n'est pas tout à fait exact, nous dit une petite-fille d'Eudora Roland. Marie-Marguerite Fleury a, en effet, à |)artir de 1796, passé au Clos ])resque tout le reste de sa vie, honorée par ses maîtres, respectée et un peu j-edoulée des enfants à cause de son humeur, que l'âge n'adoucissait pas, et c'est alors que M. Faugère a dû l'y voir. Mais vers la fin, quand elle fut devenue trop peu maniable, on la décida, non sans quoique [leine, à se laisser placer comme pensionnaire dans un couvent, séjour quelle goûta peu (comme une fille du xviu' siècle), mais auquel elle finit par se faire. Elle y mourut, fort âgée, à une date que nous ne pouvons préciser.

"' Ms. 62/1 1, fol. 809-3 10.

LPPENDICE

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