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CLXXI

[AUX DEUX SŒURS*».] — *3 mai 1777*.

Qu'est devenue cette amie si active dont les épanchements fréquents et les communications rapides sou- laissaient respirer a peine? Ma plume, aussi agile que mon âme, était ardente, vous retraçai! fidèlement ce cerrle immense de sensations opposées et d'épreim-, différentes que je parcourais sans cesse. Hélasl combien le temps apporte de changements!. . . dette réflexion me pénètre. . . Que d'applications a. faire, qui toutes me déchirent également !

Vous devez être inquiètes de moi. mes bien-aimées : je n'avais pas encore répondu à vos dernières, quand le bon chevalier'*1 m'apporta de nouvelles dé-

La P. Rabin'. (,(., »ur cet urilorien. In e*t pour le* deux «rurs; limbrv <•( >i«a,eai-l»-l.

Màmirm, t. Il, p ni. — Daiiban. I. II, p. lo.VmK.

1 Arrlmi- 'l'Agj; adreaae «à M"* Canneln, !,) La date est i la fin.

rN-t-i-uir.- » Heur..!!.-, ma» en rvaliU b lettre v-uVourtî

pêches avec les livres estimables dont vous me faites présent : s'ils peuvent me rapprocher de votre façon de penser, ce sera le plus doux fruit que vous ayez à recueillir de ma reconnaissance. Je n\ii rien lu depuis quelque temps, ni de vulivres, ni d'aucun autre : l'altération de ma santé m'a forcée enfin de rompre avec toute étude et tout ce qui demande la moindre contention d'esprit. Je me porte toujours bien et je suis toujours gaie pour les indifférents : j'ai une physionomie discrète où l'on ne voit jamais mes indispositions ou mes peines, mais ma mélancolie profonde est une langueur secrète me minant et me dévorant sourdement. Limai a percé malgré moi, parce que je ne pouvais plus manger; on m'a donné du bouillon de veau pendant un certain temps, après lequel j'ai pris de l'émétique.

J'arrive deVincennes où j'ai resté six jours, et dont l'effet du bon air m'a Mtrvec une saignée du pied. Je suis mieux actuellement pour le physique; l'exercice de la promenade a ranimé mes forces, les distractions de la campagne et de la société ont dissipé pour un instant le nuage obscur que la prévision offre sans ce.4-*' 1 mes yeux : je me suis amusée, dans toute la force du terme. Je réussis dans le monde sans trop me soucier d'y plaire, et l'accueil qu'on m'y fait me blesse par contre-coup. J'étais jetée dans un cercle qui me convient mieux que ma propre classe; le hasard me fit rencontrer (chose rare partout) quelques gens d'un mérite distingué : l'estime m'approchait d'eux, je ne sais quoi les amenait à moi, je jouissais de tout ce qui peut me faire sentir la différence qui est entre eux et ceux auxquels ma situation me lie.

J'aurais peut-être besoin de commentaire pour que vous m'entendissiez parfaitement: je peins légèrement la nuance qui m'affecte, et vous ne voyiez pas les objets qui me la réfléchissent. Les comparaisons que me fournit l'observation ou que mon cœur me fait faire, en aiguisant la délicatesse, soutiennent mon opposition des êtres que l'on voudrait me faire aimer, que les circonstances favorisent, et que l'habitude seule pourrait faire supporter. Je crains la force de cette habitude, je crains le poids des raisons accumulées qu'on emploie à m'ébranler insensiblement: je crains. . . tout ce que je vois et tout ce que j'entends,. . . jusqu'à moi-même! L'intérêt que prennent à moi quelques personnes qui connaissent mes alentours ne sert qu'à me tourmenter : on aperçoit le dérangement de ma santé, on crie contre ma façon de vivre, on m'entraîne malgré mes efforts; je ne sais par quelle singularité, de simples connaissances, qui n'ont point d'idée de mes chagrins et qui ne me voyaient que dans le lointain, me veulent dans leur société, me persécutent pour y venir, et, par un empressement constant, m'ôlent en quelque sorte toute excuse. Je m'engrène dans le monde, et il n'est pas de goût, de circonstances de situation, de convenances moins faites pour m'y porter que toutes celles qui m'appartiennent.

Il me semble que ma lettre est aussi bizarre que mon esprit; vous ne devez DM

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m 'entendre . mais je ne saurais tout vous dire et je ne puis m'empêcher de vous parier de ce qui m'obsède.

Je ne suis assurée de rien, j •;* - même de l'espace que je dois habiter. Hier, m arrivant de Vinrennes. on me fit voir un nouveau logement, vrai nid à rats, qui nous obligerait à vendre la moitié de nos meubles. La girouette est changée aujourd'hui : nous resterons encore dix-huit moi-. peut-être.

J'ai eu le cœur -i serré que j'ai pleuré pendant trois heures. RM pouvoir faire autre chose. Il y a deux ans dans ce temps que j'ai perdu ma mère : je la vois toutes là nuit-: je voudrais être avec elle. La vie M BM semble douce que pai -l'espérance

de m pei de levée. Tu me disais. Sophie, que tu ta croyais dèatanée à vivre longtemps : je crois le contraire pour moi, et je me réjouis. Je M persuade que je ferai comme M"' Mimen-I; mai- certainement je m'en irai avec moins de regrets. i'l je ne pleurerai pu comme elle les jours qui me seront ravis.

Je sui- hors d'état de raisonner et de choisir, je n'en ai ni la force ni la volonté; je suis résolue à en disposer bonnement, en suivant la religion de mes pères; tout niV-l indiirérent.et le plus sur mérite la préférence. J*aî eu la visite de mon ancien confesseur, qui. -ans savoir mes indisposition- et me- peines, connaît mon incrédulité et me harcèle pour en sortir. C'est une plaisante chose que d'avoir un conteseur à ses trousses! Il faudra faire comme les autres.

On m'envoie chercher de chez mes voisines pour faire de la musique, et puis un loto : je m'en défends, on me pousse : c'est un combat! Dieux! Combien de gOBS envient mon sorti De la jeunesse (c'e-t la aaoJe chose qui soit vraie), de la santé, de l'embonpoint, de la galté, des agrément-, delà liberté, une vie douce s'il en fut jamais. DM fortune honnête et certaine, un père qui m'adore, le présentie plus agréable. I'a\enir le pi us flatteur, des e-|»éranres île toute espèce, que -ai-je? . . . L'opinion, toujours tau— e. exagérée, trompeuse, me prodigue des biens dont chacun me fait compliment et dont je n'ai que les apparence- avec les contraires en réalité. On me fête pour ce que l'on me suppo-e. et l'estime qu'on me voue n'e-l donnée qu'en partie aux qualité- par leaqneflee je sens la méritera plu- jtttte tili d'abandonner toute autre étude que celle de cacher mes

maux, je sacrilie. contre mon gré, le temps, la plu- précieux de mes biens, à faire une toilette que je hais, pour voir dm gêna que je n'aime ;;uère : les propos |,

et badina -ortent de eetta même bombe qui poussa des sanglota la nuit sur un

oreiller; le rire habile -ur mea lèvres, al DM8 larmes serrées dans mon cœur v font à la longue. malgiV- -a fermeté, l'effet que produit sur une pierre l'eau qui. tombant goutte à goutte, la mim- snssnautameni Le Bornage sa détruit pu la sensibilité et les elTorl- qui nous raidissent contre le malheur ajoutent souvent à son impression.

Jamais je rie me sentis si fort affligée. Jamais je n'eus tant de raison- de l'être;

7/i LETTRES DE MADAME ROLAND.

ce n'est point une douleur poignante qui me transporte hors de moi et mette le trouble dans mes facultés au point de m'ôter en quelque sorte le pouvoir de l'apprécier dans toute son étendue, dans toute sa justice : c'est un chagrin pénétrant qui réside dans le plus intime de mon être, et de là se divise dans toutes ses parties; c'est une tristesse que tout fomente et nourrit, qui vit et ne fait plus qu'un avec moi. Mon caractère, mes sentiments, mon état, les liens sacrés de la nature, les engagements de la société, les motifs mêmes de la religion, s'ils étaient les dominants, tout sert à aiguiser le trait cruel qui me déchire, tout sert à me rendre plus pénibles les démarches de celui auquel je tiens de plus près dans l'univers, et que je plonge (innocemment pour ma part) dans le désordre, par l'opposition que je mets à ses penchants et à ses intérêts. Je suis déplacée; bien des gens le disent dans un autre sens que je ne le dis, et seulement pour me flatter; je le dis dans l'amertume de mon âme, et avec le plus vif regret du trouble que je cause autour de moi.

Dans les difficultés sans nombre qui m'assiègent de toutes parts et s'opposent en différents sens à un établissement quelconque, auquel me pousse cependant la plus violente tempête, je serais capable de prendre un parti (inouï pour moi), si les réflexions que j'ai faites si souvent sur ses inconvénients ne faisaient une balance qui me tient en suspens. Oui, tout incrédule que je suis, malgré le mépris avec lequel je regarde la vie monastique et la pitié que j'ai de ses victimes, gémissant dans l'ombre du cloître, il faudrait peu de chose. . . un rien. . . pour me la faire embrasser. Enchaînée de mille façons, je n'ai que cette manière de mourir, pour rendre mon père à la liberté, à la vertu, au bonheur. Alors, dégagé de la contrainte où le tient mon célibat, joint à quelques considérations intéressées, il pourrait dans un nouvel hyménée trouver la félicité dont il poursuit l'image, et donner à la société des enfants moins délicats, moins à plaindre que moi.

Ce sacrifice extrême me paraît moins dur encore que celui de ma main et de mon cœur à un homme. . . ordinaire. . . (j'avais de la peine à écrire ce mot, il est orgueilleux. . . , mais il rend ma pensée); et ce qui me désespère, c'est que je prévois que ce dernier sacrifice, si redoutable et si affreux, sera peut-être celui que je ferai. Ceci paraîtra fou et ridicule; car enfin, dira-t-on, ce sera toujours volontaire. Non! il n'est pas vrai qu'on soit toujours libre; il est une nécessité inflexible, formée par l'enchaînement des circonstances, qui nous gourmande et nous entraîne : il faut gémir comme moi sous son joug de fer, et savoir distinguer toutes ses chaînes, pour connaître et appréhender son empire.

De grâce, mes amies, ne me répondez point sur ces tristes sujets dont je vous ai entretenues jusqu'ici; épargnez-moi la peine de vous voir perdre votre temps à traiter des objets que je savoure assez et auxquels vous pouvez en substituer d'autres. Je soulage mon cœur et je ne vous dis rien, je dois vous paraître extra-

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vaganle; il faudrait que vous fussiez dans ma ville, dans ma classe, sur mon banc et à ma place, pour voir tout ce qui m'environne et m'affecte. Je n'en veux plus parler moi-même; peut-être une meilleure disposition, des événements différents, viendront-ils adoucir ma situation; le temps qui change tout peut me faire du bien, après m'avoir maltraitée si violemment.

Tu ne me dis rien de M. Roland; a-t-il aussi quelque tempête à subir? Est-il mort en chemin? Je vois tout en noir, jusqu'aux objets les plus éloignés et qui me touchent le moins.

Il faut absolument, ma Sophie, que tu gardes ton argent; il est très décidé que je ne veux pas le donner à la bonne femme, laquelle je dois oublier aussi bien que si je ne l'eusse jamais connue; ceci n'est point un effet de mon humeur noire, mais le résultat d'un examen trop prudent, trop circonspect et trop lent. Il y a des horreurs, j'ai échappé moi-même à des dangers auxquels je ne puis songer sans frémir. . . Ce serait une histoire à écrire, trop déplaisante pour que je veuille •mi prendre la peine. On ne saurait concevoir plus de fourberie, de ruse, d'adresse, de déguisement; la vertu n'est pas plus belle, à certains égards, que le masque offert à ma vue; les défauts que l'attention m'avait fait apercevoir paraissaient rachetés par des qualités qui servaient de voiles aux vices contraires. Je crois actuellement au don des larmes, et je vois clairement qu'on en répand à volonté, chose que je n'avais jamais pu me persuader.

Malgré la nécessité où je suis de convenir de certains chefs qui m'engagent à rester chez moi, je me refuse encore à croire à certaines circonstances, tant elle* sont atroces! Vous êtes dispensées de lui chercher de l'ouvrage, car, pour moi, je ne voudrais seulement pas envoyer chez elle : tout mon souhait serait d'avoir assez de pouvoir et de crédit pour soustraire la petite fille et la faire mettre en sûreté.

0 mes amies, quel désespoir, si j'avais trouvé le déshonneur dans une maison où la pitié et la bienfaisance m'avaient conduite! Mignonne ne sait rien de ce dernier péril; il y a des singularités dans cet événement, comme dans presque foutes les circonstances de ma vie : j'ai peine à me le persuader, mais en vérité, en considérant les détails de cette affaire, il faut croire à une Providence.

Je viens d'être interrompue par M'" Trude. toujours aimable, intéressante; elle vous dit mille choses honnêtes.

Adieu, mes bonnes amies.

P. V]. Je ne vous réponds pas, je ne saurais le faire. Peut-être le ferai-je dans un instant où je n'aurai pas d'arcé-; j'entends, de mélancolie. Nous êtes ce que j'ai de plus cher au monde!

De Patia, m vendredi au soir. q3 mai 1777.

GLXXIII

À HENRIETTE!1'. ++ s. juin 1777W.

Lundi, a juin 1777.

a Les pluies abondantes qui tombaient depuis un mois sont enfin cessées; Pair est

pur, le ciel est serein Hélas! ce soleil brillant et glorieux éclairera-t-il pour

moi des scènes plus heureuses? 11 s'en est passé de cruelles, dont je ne puis wm donner qu'une bien faible idée; l'âme sensible de votre amie a été déchirée de mille manières : je reviens à peine de l'étonnement où m'avait jetée la douleur; je respire enfin : peut-être pour essuyer de nouvelles tempêtes. Je suis dans unisituation semblable à celle d'un homme jeté par les flots sur des rives inconnues: échappé du naufrage, assis près d'un rocher, il contemple cette agitation effroyable dont il manqua de devenir la victime, et cette comparaison, adoucissant sa disgrâce, lui donne un mouvement de joie, malgré l'incertitude de son sort sur cette terriétrangère.

Des avis étrangers et pressants, la raison, la prudence, les conseils m'ont forcée d'éclater : j'ai parlé. Mon chagrin, pour moi-même, avait annoncé que j'allais m'expliquer; on était préparé, les reproches ont suivi, tout ce que l'on sait si bien m'émouvoir fut employé, on m'accabla, j'aurais voulu mourir en silence. O mes amies, vous ne connaîtrez jamais ces peines cuisantes d'un cœur honnête forcé d'agir contre ceux que la nature fit pour objets de son respect, de son amour et de sa reconnaissance; ces combats sont affreux. Heureux qui, dans les auteurs de jours , trouve des dieux à chérir, et non des bommes à craindre.

L'entière confiance qui ne me permet pas de vous cacher mes affaires plus que mes sentiments vous a déjà laissé entrevoir l'espèce de désordre des premières. 11 y a dix jours que je reçus une lettre anonyme, écrite par une main inconnue, dans laquelle on me rend compte des déportements et des dépenses de quelqu'un dont les démarches doivent m'intéresser; on me donne des détails, peut-être exagérés (car je les crois dictés par la jalousie), auxquels j'aurais pu refuser ma créance si l'évidence de certains faits, dont je me suis assurée par moi-même, ne la leur avait méritée, du moins jusqu'à un certain point. Emue, affligée comme on peut l'être

M Archives d'Agy; adresse, timbre et vi*a, >" M. Dauban a daté du 7 juin. Il y a pour-

cachet. — Daubai), t. II, p. 108-1 10. tant, sur l'autographe, fflundi a juin-.

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.mi parai ras, je communiquai di' ce «[ne j'avais à faire avec deux de mes pareul-. M. T. . . . M"' D[>. . . . i|wt' li'urs propres observations avaient instruits depuis UMtampS, et dont les disposition- DM sont connues; ils s'accordèrent à sa'eséjMer de parler après avoir écrit secrètement à nci onde-; cette dernière chose me roulait li' plu-; j<- voyais, il .i n- cette précaution dictée tout à la fois par le devoir, la bienséance et l'intérêt, je ne -ai- quoi d'attentif, de peu noble et de répugnant. Je doute qu*H v ait de cri-e plu- délicate et plus violente; toutes les considérations uppn-ée-et les rirroii-l.mce- po--ilile- -e réuni--aienl pourau|;menter ma perplexité. Pamaée, troublée, j'en m-, et. le letiilemain. ayant combiné el pris ma résolution, je m'ouvri- ainsi : -Il e-t désolant pour moi d'avoir à vous parler de choses dont j 'espérais un devoir jamais von- entretenir : votif conduite m'y force; je vous demande aujourd'lmi rarran;;ement de nos affaires. Si l'infortune me menace, comme j'ai lien de M croire, j'apprendrai un métier, je saurai m'honorerdu travail : -i notre bien me le permet enrore.je demande ma retraite au courent.»

Cette déclaration fut reçue avec la tranquillité et même le ton d'amilié <|iie la -eule prévoyance jxiinail avoir fait prendre; on demanda des raisons, je le* didiii-i-; on s écria, je montrai la lettre; on nia beaucoup de choses, je dis avoir \u île me- \iu\; j expliquai comment, el sous quel déguisement, j'avais su m'assnrei de ce que j'avançais. La vivacité emporta d'abord asseï loin ; puis, revenant à soi, il prit le ton de bonté, pour confesser ingénument certaines choses et aaaajeBBJMrceJ aveu de tout ce qui pouvait excuser ses démarche-, en ajoutant des reproches adroits, doux et perçants, sur la peine que je lui causais à ce moment. - parl.ime- trois quarts d'heure; il était oppressé, irrite', souffrant, bourrelé, inquiet, en paraissant adouci et consentant à tout: jetai- révoltée, puis attendrie, pénétrée, abattue, déte-tant la vie. et ne soupirant qu'après un désert et la paix. . . ou la mort. Il termina en promettant d'arranger ses affaires au plus tôt, me laissant libre de faire ensuite tout ce qui me plairait: je restai ensevelie dans mes angoisses , nous ne mangeâmes point, ne dormîmes guèr. ■.

Inhabile à bouder, je repris dès le lendemain le ton de prévenance ordinaire; je senai me- larmes dan-, mon cœur et montrai un visage tranquille : le sien se eeanpesa de même; il affecta l'a— iduilé. les complaisances. Insensiblement l'im- -imi l'est effacée; M m- parle plus d'affaires et je le vois persuadé intimement que li-motion nie fit parler el que je MpeSHM plus à rien. Il -e trom|>e: j'ai litchi Mm- l'impression du chngrin . mai- je nie -ni- relevée pin- lorle el plus résolue. Je persisterai dans une demande que les raisonnements me montrent tous les jours plu- ju-te el plus utile, même pour tous les deux. Il faut qu'avant deux mois l'inventaire -oit fait, c'est décidé dans ma lêle, et cela sera. Quant à la retraite, les inoyii-. le- circonstances el sa conduite en décideront

\oil.i on j'en -ni-, me- dore- BBHea; voilà h- révolulion- .pie | éprouve : vous

qui connaissez mon cœur pouvez apprécier toute la violence dont elles sont pour lui. J'ai reçu hier une lettre délicieuse; vous appliquez sur mes plaies un baume consolateur, mes larmes ont coulé avec un charme inexprimable. 0 sentiment! tu fais évanouir mes peines et ta puissante chaleur ranime mes facultés languissantes. Non, je ne suis pas à plaindre : j'ai des amis et je connais toute la valeur de ce bien inestimable. J'en ai aussi dans M. et M"" T. . . Je trouve, dans cet homme rustre et grossier en quelque sorte, une âme de feu, un cœur de frère; on ne peut voir d'intérêt plus généreux et plus vif que celui qu'il prend à moi. Sa femme, douce, aimable, active, sensible, me chérit également et m'en donne des preuves touchantes. Tu as raison, Sophie; aucun être dans le monde ne peut souhaiter mon malbeur, je le sens : les circonstances seules pourront me faire du mal , mais les hommes qui me connaissent ne m'en feront jamais de plein gré. Aussi je n'en voudrai à personne; je vois, dans cette malheureuse opposition des intérêts qui prend naissance dans la société, l'unique cause de toutes les divisions et le principe de tous les maux. Je gémirai de l'enchaînement des choses et je goûterai cette espèce de joie qui accompagne les dispositions d'un esprit pacifique et clément.

Je ne vous en dirai pas beaucoup aujourd'hui, je suis encore trop affectée pour me répandre en paroles; je me transporte près de vous, je me repose sur votre sein, et je verse mon âme tout entière dans la vôtre.

Si, m'écrivant en réponse, il y avait dans votre lettre quelque chose qui vous donnât lieu de craindre qu'elle ne fût vue , vous me l'adresseriez par précaution chez M. T., MJ M. (1), rue Montmartre, presque vis-à-vis la rue Plâtrière ; c'est-à-dire à lui-même, avec enveloppe.

Je vous embrasse et demeure tout à vous,. . . mais je vous récrirai bientôt.

AUX DEUX SOEURS <2>. — 7 juin 1777, avec P.-S. du 9.

Du samedi au soir, [7] juin 1777

En vérité, mes chères amies, je ne crois pas qu'il soit possible d'être contrariée plus que je ne le suis. 0 la cruelle chose que d'avoir affaire à des bêtes! J'aimerais mieux traiter avec des méchants; je les payerais de finesse ou je les contiendrais

O Marchand miroitier. W Le quantième a été oublié; mais le P.-S.

W Archives d'Agy; adresse <rà M"" Gannet, étant du lundi g, il en résulte que la lettre a

chez Madame leur mère, etc...»; timbre et bien été commencée dans la soirée du sa-

visa, cachet. — Dauban, t. II, p. 1 1 1 - 1 1 5. medi 7.

par la force. Mais quelle ressource peut-on avoir avec des gens dont l'ineptie, la sottise, l'impéritie rompent les plus sages mesures et les meilleurs projets? Il faut s'envelopper la tête et se laisser achever. Ma famille malheureuse, et divisée par des revers de toute espèce et des querelles d'intérêt, ne m'a jamais présenté que beaucoup de membres dispersés et froids, dont quelques-uns à plaindre, très peu à regretter et beaucoup moins à voir. Du côté paternel, une grand'mère octogénaire qui ne vaut plus qu'un zéro sans suite par l'affaiblissement de l'âge. Lne grand'tante, sans enfant, dont le mari, mon parrain, n'a que des vues courtes, [>eu d'âme et de tête, une sorte ds probité' commune, un caractère indéchiffrable, un esprit irrésolu. Voilà mon principal appui. Du côté de ma mère, M. T. . ., M"* Dp. . . et le chanoine sont les seuls que je puisse compter; les deux premiers ont du

et de l'activité, mais ils ne peuvent rien parce qu'ils ne me tiennent pas d'assez près. Ils n'ont droit ni de parler ni d'agir. Le chanoine est mon oncle et mon curateur, c'est lui qui devrait être le premier moteur. Mais. . . c'est un si bon homme, que j'en suis enragée. Encore est-il brouillé avec mon parrain et

M. Trude. autre circonstance qui gêne les affaires. Lorsque je m'aperçus de quelques d. -ordres, je gémis secrètement, puis les voyant augmenter, je le laissai entrevoir à ces deux hommes : ils devaient alors, avec adresse, ménagement, amitié, engager mon père à s'arranger; ils devaient le faire par justice et précaution dès la mort de ma mère; ils ne le tirent point par mollesse et par bonne opinion du restant; mais le sens commun, l'équité, les nécessitaient à le faire enfin lorsque je les avertis à demi-mots. Leur qualité, leurs obligations, leur autorité b'iir en donnaient le pouvoir et la facilité; ils négligèrent encore, parce qu'ils n'étaient [tas capables de sentir l'importance d'un arrangement ni de prévoir les inconvénient^ de le différer. D'ailleurs, dans un homme qui s'amusait, ils ne virent qu'un semblable, dont ils auraient pu suivre l'exemple dans la même classe, et ils M luirent tranquilles; mon jeu ne put jamais remuer ces lourdes machines. La situation empira, je rongeai mon frein; je faisais humblement des remontrances; des avertissements étrangers arrivèrent, j'éclatai, comme je te le fis savoir. Mes bonnes gens, instruits secrètement, n'avaient autre chose à faire qu'à se taire et me suivre. Mais quoi? Ils n'étaient pas encore capables de cela. L'un (mon parrain) m '•'■< rit particulièrement, il est vrai, d'assez bonnes choses, m'exhortant à la patience, me faisant entendre qu'à son retour, cet automne, il pourra faire une substitution pour m'assurer ce qu'il a : mais en même temps sa femme fait à mon père une querelle d' Wlemand sur ce qu'il ne m'envoie pas à la campagne près d'eux passe? quelque temps. Sa lettre est si sèche, si dure, si fort hors de propos, qu'elle indigne mon père et fui donne des soupçons contre moi. Ceci n'est rien pourtant, c'est un déplaisir qui du moins ne détruit en aucune manière le fruit de mes premiers pas. Mon père était toujours disposé à s'arranger, c'est-à-dire

il était censé attendre que le chanoine vint nous voir par amitié, et il paraissait vouloir cette occasion pour lui faire part de ses intentions; pour moi , qui me doutais delà feinte, j'étais à l'affût de cette entrevue, fort résolue à la rendre util»-. Le gros abbé arrive de Vincennes, tout essoufflé, tout suant, pour une petite affaire personnelle : mon père cause et ne dit mot. Je croyais que la visite allait se passer sans aucune déclaration : je prends la parole d'un ton leste et gai, pour avertir mon oncle que sous peu il sera obligé de couchera Paris, parce que mon père \a faire inventaire. Mon père rougit, se mord les lèvres, me regarde, se remet, et dit qu'en effet il compte le faire, mais à son aise; l'abbé, pour ne pas paraître instruit, tombe dans un autre excès et répond avec balourdise : ^Oh bien! quand mon affaire sera finie, nous verrons à celle-là ».

Cette affaire ne rime en rien avec la mienne, ce sot propos me lie les bras pour six semaines; le délai est saisi par mon père, et après avoir dit des choses que mes parents auraient dû dire à ma place , après m'être chargée des avances que leur incapacité les empêcha de faire, je reste encore la victime de leur déraison.

Si tu imagines quelque chose de plus pitoyable, de plus sot, de plus absurde, je te pardonnerai de me le dire; je suis d'un dégoût et d'une impatience extrêmes; je rirais de pitié, si les choses me touchaient moins. Quand il est important d'agir, quand on a tout préparé pour le faire a\ec justice et utilité, l'inaction forcée par des bévues étrangères est un supplice insupportable et désespérant.

Je n'ai besoin, comme tu le croirais, [ni] de procureur ni d'avocat; il ne s'agit point de chicane ni de plaidoyer; si mon père refusait inventaire et que mon curateur fût un homme, il le forcerait à le faire, parce que, étant mineure (j'entends moi), c'est lui qui a droit d'agir; mais mon père consent; seulement, il élude; mon oncle gâte les affaires et le peu de bien que je fais à sa place; il faut que je me noie, puisqu'on ne bouche pas les trous du vaisseau et qu'on m'empêche de réparer les sottises d'aulrui ; il ne s'agit d'autre chose sinon qu'un notaire et un huissier fassent inventaire. Par là, l'état des biens est assigné : j'entre en possession de ceux de ma mère et de la moitié de la communauté; on me ferait émanciper, et, jouissant alors de ce qui m'appartient, je le conserverais hors d'atteinte des dissipations du tuteur, qui en reste le maître tant qu'il n'y a point d'inventaire, au point que les diminutions qu'il peut y avoir depuis la mort de ma mère tombent également sur nous deux, comme il est très aisé de le conce\oir. Tu vois qu'en pareil cas ce ne sont pas des conseils ni des jurisconsultes dont j'aurais affaire, mais de parents dont l'âme fût moins engourdie et l'esprit moins obtus. D'ailleurs, j'aurais toute la répugnance possible à instruire des étrangers de tous les détails adjacents; ils sont faits pour être oubliés de moi et ignorés du Perte de l'univers. Second moi-même, admise à toutes mes sensations, je ne pouvais te cacher des épreuves qui prennent tant sur mon existence. Je t'écris comme je

t'aime, sans exception et sans réserve. 0 mes amies, il m'est bien doux de trouver in m>us des objets dignes de mes sentiments et faits pour tempérer l'aigreur et le mépris que m'inspirent tant d'autres 1

Au milieu de toutes ces tracasseries, mon imagination s'est aiguisée, ma force s'est accrue , ma santé est rétablie; je me sen> ferme, intrépide, et déterminée à tout ce que les circonstances pourraient exiger. Nous sommes fort bien ensemble, mon pin et moi; cbacun est sur le ton de la complaisance, mais il est moins en paix que moi. Cependant le train se continue à peu près : seulement, le jeu est inii'ux caché. '

J'ai vu dernièrement ma nourrice : que j'ai pleuré, grands dieux! sur le sein de celte bonne femme.

Je fus enfin, jeudi dernier, faire visite à la veuve du Sage. Il y a huit mois que je dois cette démarche : elle m'eût trop coûté dans les commencements, elle m'a renouvelé mon chagrin dans le moment actuel. J'ai trouvé, dans la solitude d'une maison vante et riante, dont l'aspect annonçait le goût du maître, une femme -.n-ilile . retirée, occupée de sa perte, résignée par religion à la plus rude épreme que son cœur pût supporter. La première personne que je remontrai fut un fidèle domestique que je voyais presque toutes les semaines m'apporler autrefois des lettres ou des livres du défunt. Je fus reçue par hasard dans le salon d'hiver, qui est précisément celui où je le vis la dernière fois chez lui : mon âme se serra prodigieusemeut, j'eus besoin de toute ma force pour cacher l'impression qui se tu-.iit chez moi, en retenant au moins nu1- pleur-.

Du lundi 9 juin.

Je m'étais empressée de vous écrire, mes chères amies, sitôt qu'on m'eût remi- Mitre lettre : il n'a pas été en mon pouvoir de faire promplemeut la mienne. La quantité de monde qui m'e-t Mime samedi, jointe à l'absence de mon père tout le jour, m'a occupée nu plutôt distraite d'une manière contrariante.

Hier, j'ai dîné et soupe chez M"* T., avec mon père qui, je crois, s'ennuyait fort. Nous avon- été il la promenade du côté des boulevards, que je hais, et dans re faubourg où se fait la procession des Pardons. M"* T..., faite également pour toutes les parties, est curieuse de tout : brillante en cercle chez les autres, cui-imère chez elle avec sa doinesti.pie, dévote et gaie comme personne, elle va au bal, à la procession. . ., partout. Nous avons été pressés comme la canaille, j'ai reçu un coup dans le sein; et, pour me guérir, mon père, de mauvaise humeur, me brusqua au point que je quittai son bras pour prendre celui de M. T. . . Enfin, tout e-l pa>sé; je me suis amusée de tout ce remuement, qui me faisait bien rércr; 1 e-| quelque cln»e île fort singulier qu'une foule immense formée de toutes sorte-. de personnes rassemblées par le désir de voir. . . quoi? un homme estimable? litt*h de atoiat aouit. — 11. 6

un fait surprenant ? des monuments curieux ? un spectacle intéressant ? non , mais quelques centaines de polissons vêtus en prêtres, occupés à jeter avec grâce un encensoir et des fleurs devant le Dieu de la foi, l'objet de la fête, il est vrai, mais bien le moins fêté. On applaudissait des mains quand les encensoirs allaient bien ensemble; puis on fléchit le genou devant le dais, en regardant les femmes bien coiffées qui sont aux fenêtres.

J'ai admiré la belle porte Saint-Denis tout à mon aise(1) : c'est un monument exquis que je n'avais pas encore remarqué. Nous allâmes vers le soir au delà des barrières, où je vis la verdure avec un plaisir délectable, en respirant le bon air.

Mes manuscrits sont arrivés de Soissons; si M. de Sévelinges était à Paris, ce serait un supplément au Sage.

J'ai gagné à donner de moi un exemplaire où l'on m'étudie mieux que dans moi-même; ma timidité me voile et mes écrits me peignent. M. de S. . . m'écrivait dernièrement : <rA en juger par vos écrits, vous avez toute ma sensibilité. Que n'ai-je aussi, etc. . .. n C'est un compliment. 0 mes amies! vous qui n'avez plus besoin de m'étudier pour me connaître, vous savez combien je vous aime! C'est le charme de ma vie que de vous savoir persuadées de tout ce que je sens pour vous.

Il est six heures du soir; je vais chez ma voisine, dont la mère et la fille aînée partent demain pour Rouen : que n'est-ce pour Amiens !

[AUX DEUX SŒURS W.] — 21 juin 1777, avec P.-S. du 32.

ai juin 1777.

Je suis toute ragaillardie : est-ce l'effet de votre lettre, mes bonnes amies, ou bien celui de la disposition dans laquelle je l'ai lue? je ne sais; mais quelle simplicité ! . . . C'est l'un et l'autre sans doute.

Il était neuf heures du matin; j'étais levée depuis peu, parce que j'avais veillé fort avant dans la nuit; le temps était un peu sombre, sans être triste; ce n'était point cet éclat, cette majesté d'un soleil éblouissant, mais ce demi-jour plaisant et flatteur, propice au sentiment et qui suffit à la félicité. Sortie des bras du

<*' Elle l'avail déjà vue six mois auparavant Paris, l'existence ordinaire se renfermait dans

(voir lettre clx, du i4 janvier), mais en cou- le quartier où on habitait, rant. Ce pelit fait montre à lui seul combien, (,) Archives d'Agy; adresse, timbre, etc.. .

même dans la seconde moitié du xviii' siècle, à — Dauban, t. II, p. 1 i5-i ao.

sommeil, j'avais encore quelque chose de sa molle langueur; reposée, fraîche et contente, j'étais prèle à sui\re l'impression d'une mélancolie attendrissante ou d'une gaité aimable et douce, suivant la nature des objets qui m'affecteraient premièrement. Je reçus à ce moment votre missive agréable et leste; ma petite folie secoua ses grelots, le sourire léger se plaça sur mes lèvres, le plaisir se Gt sentir à mon cœur; les soucis rongeurs et les inquiétudes fatigantes s'évanouirent et disparurent comme ces nuages flottants qui fuient et se dissipent à l'aspect du soleil. Malheur à ceux que le hasard amènera près de moi, si la fantaisie des conquêtes me prenait aujourd'hui! Qu'en ditaaWMg, MM bien-aimées, ne suis-je pas d'humeur conquérante ou toute propre à l'être? C'est un caprice dont je n'ai pas encore goûté : je doute de l'avoir jamais.

Je voudrais bien vous entretenir raisonnablement ; je suis embarrassée comment faire, j'ai trois ou quatre idées par ci par là; je ne saurais prendre mon ifili— 1 pour les exposer; il faut absolument que je batte les !mi»ons, je ressemble à ces enfants dont on ne peut rien obtenir, parce qu'ils ne sont occupés qu'à se jouer.

A propos, Greaset'1' est donc mort ? Il est allé porter son Vert-Vert en paradis, ou son Lutrin W à tous les diables : quoi qu'il fasse, on en rira là-bas. Le marmot de Lucas, braqué sur le pupitre et donnant son derrière pour livre, ne ressemble pas mal à messieurs les diablotins : ils se reconnaîtront à ce tour. Quant aux saintes nonnettes, elles pardonneront au gaillard ses Gnes plaisanteries en faveur du petit compliment; d'ailleurs le bon apôtre a fait comme son Vert-Vert : il s'est rendu il<\ot. Je m'étais laissé dire qu'il avait joué ce rôle auprès de l'évèque défunt pour m obtenir quelque chose :1e moyen n'avait pas réussi, mais il avait fallu consenti le manteau , pour ne pas faire voir la ruse. Sans doute, comme tu le dis fort bien, il n'était pas philosophe; quoiqu'il y ait cependant de la philosophie dans plusieurs • le Nés ouvrages, comme, par exemple la Chartreuse, l'Epitre au père Bougeant , etc. 0| pourra peut-être faire des vers plus beaux que les siens, mais on n'en fera jamais de plus heureux, de plus naturels, de plus coulants, de plus gracieux; et l'on trouvera didicilement une imagination aussi riante, aussi facile que celle dont il était doué.

Au reste, je n'aurais pas aimé à vivre avec lui, d'après ce que j'en ai ouï dire'3'; il avait le coup de patte serré, le caractère caustique et mordant; sa bonhomie n existait guère que dans certains de ses écrits. Je crois que l'Académie d'Amiens peut croire être morte avec lui : elle est si piètre ! si ebétive !

Tu serais bien étonnée si, pour réponse à tes plaisanteries, je t'envoyais un

1 11 vernit de mourir à Amiens, ion par*. Probablement par Roland, qui avait du

1 />• Lutrin nasal, joli petit ron te en ver», aussi médire devant elle de l'Académie

auquel se rapportent les détails qui sniieiit. d'Amiens, dont il n'était pas.

laurier académique cueilli à ton insu '•'? H n'en est rien et je badine; il faudrait attendre trop longtemps pour t'en faire une surprise, je n'aurais pas le courage de te taire mes efforts pendant six mois par exemple. On ne saura qu'au mois d'octobre, parla voix publique, ce qui s'est passé le premier de mai à l'Académie de Resançon; si j'avais fait un discours pour cette époque, crois-tu qu'à l'a propos de ce moment je pourrais m'empêcher de te l'avouer? C'est bien difficile, à son amie, au dépositaire de toutes ses folies ... Eh bien, je te dirai que certain journal m'étant tombé par hasard dans les mains, il y a quelques mois, j'y trouvai l'annonce de l'Académie susdite, proposant cette question : te Comment l'éducation des femmes pourrait-elle contribuer à rendre les hommes meilleurs? n Je fus frappée, je rêvai, j'écrivis au milieu de toutes les tracasseries d'esprit qui me traversaient perpétuellement, je fis un petit discours, et sans le montrer, sans en parler à qui que ce fût, je l'envoyai au mois d'avril, en gardant d'ailleurs l'anonyme qui me convient , et que je veux conserver dans tous les cas. J'ignore ce qui en a été décidé , et je n'en espère pas beaucoup; il faudrait que la république des Lettres fût bien pauvre en sujets habiles pour qu'il ne se trouvât pas de meilleurs discours que le mien sur une question de cette importance. Si je trouve quelque occasion, j'en profiterai pour t'envoyer ce petit barbouillage.

Quant à présent, je lis peu, je n'écris guère, je ne médite pas profondément; je fais comme l'abeille, je sors, j'écoute, je me promène, j'examine, je questionne, je pleure parfois, je ris dans certains instants, et surtout j'ai sujet de m'écrier souvent : trOh, qu'ils sont bêtes!» Ce n'est pas le plus plaisant de l'affaire, car, pendant ce temps-là. . . , on emmène nos moutons.

Dans l'impossibilité de m'appliquer longtemps, j'ai repris par délassement la musique et la géographie; si tu t'occupais encore de celle-ci, nous pourrions en disserter; je voyage et je m'en trouve bien. Je mets à contribution tous ceux que je rencontre. Je me suis trouvée avec un capitaine ingénieur qui arrive de CttM et qui s'en va à Gorée, dont on vient de le nommer gouverneur '2). C'est une petite île sur la côte de Guinée, qui nous sert en quelque sorte d'entrepôt pour le commerce d'Afrique, dont la traite des nègres fait le principal objet. Sur la question, entre beaucoup d'autres que je faisais à cet homme sur l'île en elle-même , ce qu'elle peut produire, ce qu'il compte y faire : s Je n'y vois rien, répondit-il. qu'une abondante moisson de lauriers à recueillir si les Anglais m'y attaquent, et que le ministère me donne de l'argent pour faire faire des fortifications. n

M Cf. lettre du i4 janvier (n° clx). Elle par M. Faugère dans son édition de» Mémoires .

avait entrepris de concourir pour le sujet pro- t. II, p. 335-357.

posé par l'Académie de Besançon : «Comment <*> Il s'appelait Armény de Paradis. On trou-

l'éducalion des femmes pourrait contribuer àrendre vera, dans les Notices sommaires en tète de ce

les hommes meilleurs. » Ce discours a été publié Recueil, tout ce que j'ai pu réunir sur lui.

J'étais fort en peine de m'instmire de l'état de la (lorse, des mœurs de ne li;il)itanls na tu i«-l- . etc.. mais il est si difficile de former une conversation soutenue dan- !>■- -ne -ii 'tés ordinaires que je n'ai pu tirer encore beaucoup d'éclaircissement-. Cet officier est un très petit homme, plein d'âme et de feu. assez spirituel, brave, le-te, vif, un peu fou. Mari d'une jolie femme dont il est jaloux à l'excès, et dont il est éloigné de deux cents lieues, il m'aime un peu, parce que je ressemble singulièrement à une sœur qu'il avait : ce qui est exactement vrai, selon le témoignage des personnes qui l'ont connue.

D'un»- autre part, j'ai fait connaissance cher mes voisines d'un de leurs parents, ancien officier'1', que tout le monde trouve d'une laideur amère, et que j'aime à la folie. Il a six pieds de stature; il est maigre et ployé comme sont presque tous ces grand- wrps; ses dents sont déjà perdues et ses yeux sont louches; mais, maigre' ce défaut, l'esprit y pétille, et le sentiment adoucit les traits baroques de sa ligure; je la trouve expressive, intéressante; je ne la vois pas de fois que je ne me rappelle ces vers :

Le premier des appas est une âme sensible : Elle entraîne les cœurs |>ar un charme invisible. Klle ailcunit des traits twÊQÊtmÊt farté Et prépare une excuse a la difformité.

Ain-i i| Luis nus traits, elle est dans nos ouvrages

des transports, le garant des suffrages.

l'nur revenir à notre personnage, brave (ienevois, ami de Montaigne, sectateur de Jean Jacques, je lui vois une âme forte, énergique, un esprit solide, éclairé, in-tmit, un caractère doux, une humeur franche et facile. Je crois que nous nous sentons : il me distingue et me fait parler. J'avais résolu de min tenir à l'observation et de jouer l'ignorante dans cette société, persuadée que, |>our être toujours bien avec les femmes, il ne faut pas paraître savoir un seul mot qu'elles ignorent; cet homme a dérangé mes projets. Il lui échappait de si bonnes choses au milieu d'un reirle où il - .mi débitait beaucoup d'insipides, je ne sais par quel hasard il m'en adre--a . je ré|Mindis. et il me remarqua. Heureusement, j'ai toujours une sorte de timidité qui me sert de recommandation auprès des personnes de mon sexe, parce • | ii elle leur laisse une sorte d'avantage sur moi; j'ai l'air de m'e-limer moins qu'elle- : cela leur l'ait me pardonner de dire à la passade des choses qu'elles ne sivenfl pas.

Je m'étonnais intérieurement de trouver dans un homme né à certain plan cette

Il s'agit de François-Pierre Piclel, qui. en peu «près au service de la Russie. On trouvera 1760, jouait I* comédie rbei Voltaire, aux sur lui, en télé du premier volume de rc !!■

Délires, et qui, sur H recommandation, entra rueil, une notict sommaire.

justesse de discernement, cette simplicité de goût qui font rejeter des préjugés sans nombre dont tant de têtes sont infectées; j'avais beaucoup réfléchi sur ce phénomène, lorsque j'appris que cet homme avait été infortuné; je revins de ma surprise , et revis l'ordre naturel. Il est presque impossible de se faire au sein de l'opulence une âme noble et forte, un esprit élevé et modeste. Cet excellent républicain a beaucoup voyagé, principalement en Russie, où il est resté plusieurs années avec s;» femme; je le mets souvent sur le chapitre de cette contrée, qui devient tous les jours plus intéressante.

Enfin j'ai pour nouveau voisin un Prussien, dont je tire aussi parti : c'est un gros homme, à l'œil gourmand, qui n'est point sot et qui écorche passablement le français. Je lui dis l'autre jour, en plaisantant, tout le mal que je pensais de son souverain et de son gouvernement : il les défendit fort bien, en convenant d'ailleurs d'assez bonne grâce de ce qu'il ne pouvait excuser ou justifier.

Avec ces hommes, mes questions et mon atlas, je me fais dans ma tête une géographie historique et politique de l'Europe présente; je voyage réellement, je compare et je m'amuse. C'est létude du jour. Joignez à cela un peu de musique; je m'emparai dernièrement de deux petits airs, doux, agréables, enchanteurs. Je voulais si bien les mettre sur ma guitare!. . . Le désir me servit de maître, je me rappelai de fort loin quelques principes de composition qui s'étaient jadis logés dans ma mémoire, je fis deux accompagnements assez bons.

C'est ainsi que le goût des arts, et surtout de la philosophie, me fait passer des heures délicieuses dans une situation cruelle en elle-même; car je crois pouvoir me dire chaque soir : «Mon enfant, te voilà avancée un degré de plus vers ta ruine.» Il est affreux de penser qu'un jour mon père, que j'at vu vivre honorablement. . . Mais pourquoi parler de ces misères?. . . Je sens pour ma part que je ne serai jamais entièrement malheureuse, même dans les plus tristes épreuves : je suis au-dessus de l'infortune : elle pourra sans doute m'arracher des pleurs, mais il est des jouissances qu'elle ne saurait me ravir.

Hélas I je rencontrai hier une demoiselle de mon âge, bien élevée, fille d'un marchand assez riche, lequel était resté veuf de bonne heure : il dissipa son bien avec une maîtresse, au point qu'il fit une banqueroute odieuse et meurt de faim aujourd'hui. Sa fille est à un quatrième étage, occupée à faire du linge pour vivre; elle se désole et elle m'a serré le cœur. Elle n'a pas, il est vrai, assez de ressources avec elle-même pour adoucir les rigueurs de cet état : elle en savoure toute l'amertume, et principalement celle de l'amour-propre humilié.

Je finis ma lettre aujourd'hui dimanche, 22. J'ai fait venir avec moi cette petite l'Eveilly, si gentille et si à plaindre. Je suis en paradis, à me comparer avec elle, je vais l'égayer un peu : je serai heureuse du plaisir que je vais lui donner.

Tu es bien adroite, Sophie, de faire entrer ia porte Saint-Denis dans l'ensemble que tu me présentes pour m'amener à ton idée. Combien l'amitié est ingénieuse! mais vraiment j'aime à croire un premier Être, je lui adresse mes vœux; ils n'ont d'autre but que de me rendre heureuse de la manière la plus conforme à sa volonté, et je suis pour cela l'indication de mon cœur éclairée par le raisonnement. Tu as fort bien fait de ne pas ni 'enlever dans ce que tu appelles tes cieux; j'aurais pu te répondre bien des folies, car les prophètes me semblent souvent passablement extravagants. J'ai pourtant déjà lu la Vie de Pascal; oh, c'est bien beau assurément! Cependant, il y a bien des choses qui me paraissent très puériles.

MIU d'Hangard, après avoir été assez de temps sans me voir, est enfin venue, en allant chez M"* Cannet. Elle était avec son frère de Metz <", jeune homme plus formé et mieux, à ce qu'il m'a paru, que le frère d'Abancourt. Il n'est ni sot. ni froid, ni sans connaissances : mais il est jeune, il est Français, c'est tout dire; ce serait un petit héros en province; il est honnête et passable partout.

Malgré ce que tu peux dire, ma chère Henriette, je n'ai pas foi à ton départ prochain pour l'autre monde : tu seras longtemps des nôtres, je le crois et je m'en réjouis. L'idée qui te frappe est l'effet de l'indisposition que tu ressens, laquelle, selon moi, dépend de bien des choses. Je pensais sur mon compte, il y a un mois, M <|ue tu penses de toi aujourd'hui, parce que j'éprouvais un malaise semblable; il Ml passé avec mon idée, sans que je m'en aperçusse. Nous sommes trop sensibles pour nous porter longtemps parfaitement bien; notre santé doit être fréquemment sujette à ces altérations. C'est pour la même raison que nous sommes remuées, attendries, égayées, et que tu serais disposée a folichonner si tu n'étais retenue par la gravité chrétienne. Vous êtes heureuses pour la paix de vos âmes que je sois à vingt-huit lieues de vous : je vous ferais dérider et déboutonner.

Adieu, mes tendres amies. J'ai rêvé de M. Roland : il m'ennuie de n'en rien savoir. Je vous aime, je vous embrasse de toute mon âme. Présentez mes respects à votre maman. Je suis toute a vous.

m Sar ces deux frire* de M"* d'IIaagird , »d>- Mat», >'t -d'Abineourt- , roir mon premier Rerueil, t II. p. 554.

GLXXVI

À SOPHIE ». — i" juillet 1777.

Mardi, 1" juillet 1777, après-midi.

Il n'était pas dans mes projets de te répondre à cet instant; mais il ne me reste plus que cela à faire pour tirer parti de ma pauvre existence ; je suis accablée d'une envie de dormir qui me maîtrise et m'enchaîne; mes doigts languissants se refusent au travail, je m'appesantis sur les livres, rien ne peut me tirer de mon assoupissement. J'avais bien faim, je viens de dîner presque en sommeillant. L'amitié pénétrante et vive peut seule ranimer mes facultés engourdies; mais concentrée au fond de mon âme, elle n'agit que faiblement sur un sang épaissi dont la circulation est ralentie par je ne sais quelle cause. Je t'aime au delà de toute expression, et, pour la première fois de ma vie, je te le dis en bâillant.

J'aurais besoin d'un exercice violent ou d'une promenade un peu longue : il pleut à verse, il fait froid, et je n'ai pas le courage de m'habiller pour aller voir qui que ce soit.

Je crois que cette disposition somnifère est un effet du soporifique que j'ai pris dimanche à Vincennes. J'y fus souhaiter la fête'2' à mon oncle : il avait pour compagnie la grande femelle sans dents qui conduit sa maison'3' dont je t'ai parlé quelquefois (je la définis une machine parlante, mais c'est plutôt un moulin à sotlises), un autre gros chanoine comme lui, et le petit chirurgien de Mademoiselle, lequel nous entretenait galamment de vérole et d'autres gentillesses. On dit de nos académiciens que, lorsqu'ils sont dans le fauteuil, ils s'y endorment aussitôt : c'est bien autrement vrai des prêtres dès qu'ils ont un canonicat, et jamais sommeil ne fut plus stupide que celui de ces porcs engraissés des dîmes de Sion. J'ai goûté l'ennui par tous les sens; il faisait beau, on resta, parce que Mademoiselle, qui va toujours se plaignant, n'était pas d'humeur à sortir, probablement parce que les autres le de'siraient. Je voulus ni 'échapper au jardin; je n'eus que le temps de verser quelques pleurs sur une rose qui m'attendrissait. Elle était prête à s'épanouir, quelques feuilles s'écartaient déjà, mais ses charmes s'effaçaient, elle avait perdu sa vivacité, ses couleurs : des insectes parasites la rongeaient inté-

W Archives d'Agy; adresse, timbre et visa, cachet. — Daubai)., t. II, p. 121-127. — l' ^* cna" noine s'appelait Aerre-Nicolas et sa fête tombait ce jour-là (29 juin). — <" M"* d'Haonaches.

rieurement et la détruisaient en secret; sa pâleur prématurée la rendait touchante. . . J'étais émue, je pleurais. . . sur elle;. . . non, c'était sur moi. . . La scène de la veille m'avait laissé des impressions douloureuses; c'était aussi la fête de mon père'1', lequel avait fait une toilette brillante, sous un prétexte dont je savais la fausseté; il était revenu tard, défait, décontenancé; je fus à son lit, d'un air sérieux et pénétré : <rJe vous souhaite, mon père, beaucoup de bonheur et de satisfaction; je travaillerai à l'un et à l'autre autant qu'il est en mon pouvoir. Je \ i > 1 1 s demande la continuation de votre tendresse comme un bien qui m'est cher, et que je ne cesserai de mériter.- Il me répondit d'un ton doux et faux qui me ilirliirait les entrailles : «Elle tV>t tout acquise depuis longtemps, et je n'ai pas envie de la diminuer, au contraire.» Je me retirai dans ma chambre où je crus m Yvanouir. 11 faut sentir toute la force d'un contraste odieux entre les paroles >-l les actions; il faut en être témoin et avoir mon cœur, pour apprécier tout ce qu'il y a de cruel dans les épreuves que je subis. Il ne manquait à mes peines que les atteintes envenimées des mauvais propos; elles se sont jointes au reste. Mon père s'est avisé d'aller dire à une femme babillard** et méchante que je lui demandais l'arrangement de ses aiTaires, en lui reprochant grossièrement qu'il avait des maîtresses; il a fait l'homme désolé en poignant tout son amour pour moi et iléltitant les plus belles choses à ce sujet; tu devineras tout ce qu'on a pu répondre, en apprenant d'ailleurs que cette vraie commère est une voisine, femme du commun, qui s'était mis dans la tête, à la mort de ma mère, que j'irais prendre ses avis sur tout, et qui est enragée de voir qu'avec beaucoup d'honnêteté je ne mets pas les pieds chex elle. J'avoue que j'ai reconnu avec joie combien j'étais au-dessus de sa calomnie; ma tranquillité n'a pas été troublée des rapports qui me sont venus et auxquels j'ai brisé court sur-le-champ en ne voulant rien entendre; je bouche mes oreilles, je me tais, et, fermée sur moi-même, je laisser croasser les corbeaux. Je ne prétends pas à l'éloge de ceux que je méprise, et je sens intim* ment que les gens raisonnables n'auront besoin pour m'estimer que de me connaître. Ce qu'il y a d'affreux pour moi, ce sont les combats que la nature et la réflexion se livrent dans mon cœur; je te le dis en frémissant, je pardonne à mon père,. . . mais je ne l'estime plus. Ah, ciel ! le poison de l'indifférence et du mépris devait-il jamais souiller et corrompre les nœuds les plus sacrés dans mon âme brûlante? 0 ma Sophie, mon amie, ce n'est que dans ton sein que j'ose déposer mes douleurs amères; mon cœur saigne, je souffre, je me meurs. Laisse un instant respirer ma faiblesse; j'ensevelis dans l'amitié des gémissements et des plaintes que je me dérobe à moi-même!

}•■ w-iilie singulièrement la prophétie d'un homme judicieux, qui, sans avoir

l'tilipon «'appelait aiitai /Wr*-GaUen.

la moindre idée de ma situation, me disait dernièrement : irPlus vous avez de ce sentiment fait pour vous rendre heureuse, moins peut-être vous le serez. d C'est l'officier genevois dont je t'ai entretenue, et auquel je reviens pour rompre mes lamentations.

Je le vis hier chez ma voisine, où je descendis pour me distraire, et pour ne pas paraître me séquestrer à tout le monde. J'y reçois toujours quelques reproches du temps que je mets entre mes visites : le Genevois est toujours le premier à les faire, et ils me flattent plus de sa part que de tout autre : j'aime à mériter ceux-là; je n'y vais guère qu'une fois ou deux la semaine, tout au plus. La grande raison d'empêchement, que je n'ai garde de déduire, c'est l'espèce de toilette qu'il faut faire pour se présenter chez autrui. Je suis à la maison dans mon caraco de toile, avec les cheveux sans poudre, et très souvent défaits sous une baigneuse'1', mise à peu près, sans regarder seulement au miroir : ce n'est pas le costume d'un cercle, que je trouvai composé, un de ces jours, de dix à douze femmes avec force rouge, à petits chapeaux, grands laquais, etc. C'était un vaste champ à l'observation, et je m'y suis amusée sans mot dire, si ce n'est parfois au grand personnage, qui s'était mis à côté de moi et qui s'efforçait de me faire parler.

Il y avait, entre autres, une demoiselle de mon âge, fille d'un commerçant fameux, dont le faste égale la renommée : nous nous voyions dans l'enfance; mais la différence du ton nous avait éloignées depuis nombre d'années; je ne m'étais pas encore trouvée avec elle depuis ce premier âge, et je voyais en souriant qu'elle jouissait de l'avantage de paraître à mes côtés avec une élégance, un éclat, un air d'opulence qui effaçaient sans peine ma simplicité; mais ce qu'elle ne voyait pas, c'est que les femmes à prétentions la regardaient avec un orgueilleux dédain, excité par la concurrence, et que le petit nombre des sages haussaient les épaules de pitié à chaque mot qui lui échappait. Il est difficile en effet de réunir p'us de petitesse, de légèreté, de sottise, à plus d'assurance et de ridicules : rien de moins honnête et qui sente plus la fille. Je considérais le Genevois, rempli d'âme, de bon sens, de finesse, se contraindre et serrer ses lèvres pour retenir les sarcasmes qui voltigeaient sur elles. Quoi qu'on dise du monde en général, je soutiens avec Mmo de Sévigné qu'il n'est ni fol, ni injuste : il sait connaître le vrai et lui rendre hommage; il paie les ridicules, et même les vices, du mépris qui leur est dû. Si la jalousie, les préjugés élèvent quelques nuages sur le mérité réel, l'équité, la force de la vérité les dissipent bientôt, et les font respecter.

Lorque je retournai depuis dans cette maison, et que je me trouvai en tiers avec le Genevois et la maîtresse du logis, qui, sans être une femme supérieure, a beaucoup de justesse, et surtout d'aménité, de douceur et de politesse, on me

W Voir la note de la lettre du 1 1 janvier 1776.

parla de cette jeune étourdie, dont toute la compagnie avait été scandalisée; je fis semblant de ne plus me souvenir de ses propos, je répondis comme, je devais; le Genevois ne fut pas la dupe de cet oubli; il me dit qu'il avait saisi mes observations, que j'avais principalement remarqué telle et toile chose. Je n'avais pourtant rien dit; mais effectivement son discours me prouva qu'il avait levé le voile de mon silence, et s'était aperçu de presque tout ce qui se passait dans mon esprit.

Nous eûmes une conversation fort intéressante sur dillVunt- objets; lu pourras \oir quelque chose de sa façon dans le Journal des Dames; il doit y insérer des lettres sur divers sujets, l'une sur les Kalmoucks (son séjour en Russie lui ayant acquis quelque connaissance de ces peuples), d'autres sur l'éducation publique de Hussie, et le modèle qu'elle représente pour réformer la nôtre, etc.

Je fais une lecture qui te conviendrait assez dans ta disposition actuelle; c'est celle de Platon , traduit par M*"* Dacier. La morale excellente de ce philosophe grec, ainsi que ses idées mystiques, ont une analogie singulière avec le christianisme; aussi veut-on absolument qu'il ait eu connaissance îles livres de Moïse, et qu'il ait puisé en eux tout ce qu'il a de bon.

Je me suis jetée dans les Histoires de Voltaire ; j'ai choisi celle de Russie. Elle est écrite avec beaucoup d'intérêt et de rapidité, mais je me méGe un peu du guide; je l'aime mieux poète qu'historien. Le Genevois (j'ai plus tôt fait dédire son nom : M. Pitlet) me disait qu'à juger Pierre le Grand sur le recueil de ses ordonnances plutôt que sur le récit historique de ses actions, on n'en concevait pas une aussi haute idée que celle qu'on s'en faisait pour l'ordinaire; il n'eut pas en vue le bonheur de ses peuples, mais la gloire de faire parler de lui; il négligea beaucoup de choses qu'il eût pu et qu'il devait faire : il en fit d'autres qui n'étaient pas nécessaires. Il est vrai que dans son siècle on n'était pas encore parfaitement éclairé sur les vrais principes de la bonne politique; nous en savons plus sur cette matière depuis vingt ans, qu'on n'en avait su dans tous les gouvernements anciens. L'auteur des deux articles Fermier et Grain, dans l'Encyclopédie (M. Quesnay), est le premier qui ait développé de nos jours toutes les vérités mises dans un nouveau jour par Rousseau, et dont les économistes ont fait tant de bruit.

Je suis bien aise que tu prennes goût pour la géométrie; de quels éléments te sers-tu? Serait-ce de ceux de Glairaut, deLachapelle, ou de Leblond? Commencestu à élever des perpendiculaires, a faire des rectangles, à étudier les propriétés des triangles? Parle-moi de tout cela, rends-moi compte de tes études, de tes découvertes et de les proj;i

Je n'aime pas à te voir étudier la sphère avec Fontanelle ; il est fort bon pour donner une idée générale du système du monde; mais il y a longtemps que les

tourbiHons et la matière subtile, qu'il étaya vainement de son crédit et de sa plume, sont renvoyés au pays des hypothèses chimériques. Cherche plutôt la Philosophie de Newton, mise à la portée de tout le monde, par M. de Voltaire; cet ouvrage n'est pas volumineux , il est intéressant et instructif. Tu pourrais encore consulter M. de Maupertuis; mais dispense-toi de lire son Traité du Bonheur; rien n'est si triste à mon avis, et même si peu vrai. Je le crois estimable comme astronome; il s'en faut que je le trouve aimable comme philosophe.

Je me suis donné un abrégé de Locke; c'est le meilleur métaphysicien que je connaisse : sa clarté vive et nette fait disparaître aisément les Muettes éblouissantes de Malebranche; il me fait penser, il me retrace des notions que j'avais déjà prises dans ses sectateurs.

Où en es-tu de ta géographie? Est-ce dans les contrées immenses de l'Asie, où la nature déploie tour à tour sa rigueur et ses bienfaits, où l'ancienneté, la perfection et l'avilissement de l'espèce se montrent à la fois, où le despotisme semble avoir appesanti son joug de fer sur les malheureux habitants des plus beaux climats, que tu promènes ton œil observateur? Est-ce dans l'Afrique brûlante, où l'histoire naturelle présente des singularités par la diversité des races, où l'étendue des déserts absorbe l'imagination, et dont les côtes habitées offrent des peuples de mœurs si opposées aux nôtres? Serait-ce dans l'Amérique nouvelle et active, dont les agitations présentes développent secrètement le germe des plus étonnantes révolutions, où l'homme, le climat, les sites, les productions, offrent des tableaux divers et intéressants? Serait-ce enfin dans notre Europe célèbre et industrieuse, dont toutes les puissances se balancent singulièrement, où les royaumes du Nord se policent comme les autres, où la Russie naissante étonne par ses progrès, dont les différents États attachent presque également par leur situation, leurs relations, leur gouvernement ou leur puissance ? Fais un plan de vovage , dis-moi de quel lieu tu pars, quelle route tu veux tenir; je me joindrai à toi, nous observerons ensemble.

M. Roland est bien heureux de parcourir à son aise la belle Italie : combien son doux climat, ses riants aspects, doivent frapper et plaire ! Que de chefs-d'œuvre à admirer avec délices et enthousiasme ! Que de réflexions à faire sur ce sol, fertile jadis en héros, où chaque objet rappelle des faits importants et des images intéressantes! M. Pitlet me disait hier que, chez ces Romains si changés, on apercevait toujours le principe des grandes choses, les étincelles du génie; à travers le voile et les entraves de l'opinion, on voit la philosophie établir son trône et s'emparer des esprits.

Je suis charmée de savoir que notre voyageur'1' est en bonne santé. Il me

») Roland.

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semble qu'il \ a contradiction dans le jugement que tu formes de sa personne : tu lui accordes la pénétration et tu lui refuses la finesse; l'une ne va guère sans l'autre; à quelle occasion particulière, sur quelle observation as-tu placé cette assertion? Tu lui crois du système (je le présume aussi), mais sur quel objet? J'ai < m voir qu'en fait de politique et de mœurs, il avait les vrais principes qui aident à bien observer. Je ne serais pas fort éloignée de ton avis sur le degré d'estime qu'on peut lui accorder; mais je pense qu'il gagnera toujours beaucoup à toutes les comparaisons; il a le goût du vrai, du simple, et un enthousiasme pour lui qui le distinguent avantageusement. Puisqu'il est question du mois d'août ou d'octobre pour son retour, je suis portée à croire que ce ne sera qu'au dernier.

J'ai bien fait de (écrire; le sommeil a fui, mon cœur est reposé, le temps s'est écoulé avec douceur; j'ai repris avec toi mon courage et ma galté; je vais retourner au combat, les ennemis sont à ma porte. . . J'aime cette pensée, que je trouvai dernièrement assez bien exprimée en vers, qui cependant ne sont pas bien

sonores :

Consacrer dans l'obscurité Ses loisirs à l'étude, à l'amitié sa rie, Voilà les jours dignes d'envie.

Etre chéri vaut mieux qu'être vanté!

Assurément r'e*( le bien que je préfère; c'est celui dont je jouis; pourrais-je encore me plaindre !

je ma mal servie en parents, je le suis bien en amis; c'est un bonheur que j'apprécie tout ce qu'il vaut. M. et M"* Trude sont toujours zélés et consolants; ils vous disent mille choses à tous, et moi je répands mon âme devant vous.

\ SOI'HIKO. — 6 juillet 1777C», arecP.-S. du 7.

Du dimanche 7 juillet 1777, a 3 heures après midi.

Les jours de la douleur sont arrivés, je suis dans une détresse inexprimable. l) toi que l'amitié me rendit si précieuse et si chère, compatis à mes maux, viens tdbwif me> pleurs et fais, s'il est possible, goûter quelque consolation à mon tpMtf déchiré] J'étais déjà pour mon père un objet incommode, je lui suis devenue un

<■' Arrlii iilresse, timbre tJ »i,a, achat — Daulian, t. Il, p. Itf-tBo. Ci L'auto-

graphe porte -dimanche, 7 juillet-. Mais le 7 juillet de cette année-là tombe un lundi.

objet odieux : il me craint et me hait, si pourtant une haine véritable peut jamais entrer dans le cœur d'un père envers un enfant qui ne l'a pas mérité. J'essuie des reproches que les apparences justifient : je plains mon père, et je souffre de mes maux et des siens. Les horreurs de la discorde m'environnent de toutes parts, la nature offensée se méconnaît au milieu du tumulte, ses douces impressions ont fait place à la défiance et au trouble.

Élevée par une mère honnête et délicate, sensible comme elle, je l'ai pleurée de bonne heure, et je voudrais ne lui avoir pas survécu. Deux ans se sont écoulés depuis la perle que j'en ai faite, peut-être vais-je me séparer de celui qui devait réunir toute la tendresse qu'elle avait partagée. Mon père, jeune encore, naturellement assez bon, mais sans ressource avec lui-même et incapable de se faire des principes, vivait en paix avec une femme aimable dont il avait besoin, et dont le mérite supérieur faisait le bonheur commun. Privé d'une épouse qu'il regretta vivement au premier abord , puis bientôt distrait et consolé, éprouvant le désir de la remplacer, craignant de le faire rapport à moi et à cause d'une famille qui l'aurait blâmé, ne sachant d'ailleurs se faire une société ni prendre des plaisirs qui remplissent son vide et fissent disparaître son ennui, il prit et soutint en ville quelqu'un de malhonnête. Insensiblement détourné, dominé, conduit par un penchant qu'il croyait commander, il ne connut plus et n'aima qu'une chose. Sans être riche, il avait assez, non pour se passer de son état, mais pour achever de faire avec lui une assez bonne maison; mais le défaut d'assiduité, les dépenses secrètes détruisirent au lieu d'édifier. Je vis le désordre, je me tus, je m'assurai de ses causes, j'osai ensuite faire des représentations : elles furent inutiles et méprisées; le mal augmenta. Je reçus enfin un avertissement étranger avec des détails désespérants; je jetai dans le sein de ceux qui devaient me secourir des inquiétudes fatigantes : ils me plaignirent et ne surent rien faire. Je pris encore sur moi, et pour mon compte, des démarches qu'ils auraient du m'éviter; elles aigrirent et n'avancèrent à quoi que ce fût, parce que je n'étais pas secondée. Enfin la continuité du mal, auquel je m'efforçais vainement de remédier, leur ouvrit les yeux et secoua leur âme engourdie. Mon oncle de la campagne vint passer ici quatre jours; il fut visiter celui de Vincennes et parla hier à mon père, mais il le fit assez maladroitement pour me compromettre et m'attirer par ce moyen l'animadversion de mon père. Celui-ci, persuadé que j'ai agi tout bas, me reproche de l'avoir dénigré dans sa famille, et m'accable de tout ce qu'un homme découvert et un père irrité peuvent dire de fâcheux et de déchirant. Je me suis défendue, expliquée, mais il s'en faut de beaucoup que je sois justifiée dans son esprit. Il m'est impossible de te rendre les conversations vives, longues et pénibles que nous avons eues ensemble. Il est outré que j'aie été moi-même m'instruire : t-Non, Mademoiselle, me disait-il avec l'emportement du courroux, si je suis fait pour

rafler sur votre conduite, il ne vous appartient pas d éclairer la mienne. Renfermer vos soupçons et vous taire, voilà votre devoir. i> Tu sens tout ce que j'avais à répondre et tu devines tout ce que j'ai dit. Au reste, il s'est comme brouillé avec son oncle, en recevant très mal ce qu'il lui disait, et en déclarant que l'abbé seul pouvait le forcer à faire l'inventaire, — encore faudrait-il preuves juridiques d'inconduite, — promettant cependant de le faire, mais dans quelque temps. L'oncle est reparti pour la campagne, il a écrit à Vincennes, j'attends incessamment une nouvelle scène de ce côté. Je ne sais ce que tout cela deviendra. Jamais je n'emploierai la voie de la justice, je la trouverais déshonorante pour moi-même, puisqu'elle flétrirait la réputation de mon père; d'ailleurs, je mourrais plutôt mille fois que d'enfoncer si cruellement un poignard dans le cœur de celui qui m'a donné le jour. Je crois que les affaires se feront tant mal que bien : nous pourrons, pour son propre avantage, mettre à couvert le peu qui reste d'une petite fortune. L'ensemble ne m'offre pas un avenir gracieux, et le présent est détestable.

Lundi , 1 1 heures du soir.

Les dispositions des hommes et les affaires du monde changent comme les aspects du ciel. Aujourd'hui, plus de reproches, un ton doux, un air sot; il y aurait du comique, si la personne m'était moins chère. Il faut, par la plus grande singularité, que certain mal, que l'on cache sous une incommodité de commande, se soit déclaré ces jours-ci; on fait des tisanes dont je devine l'usage. L'embarras est d'autant plus grand qu'on sait bien que je ne suis pas Agnès, quoique je la joii»' quelquefois. Mon homme est si fort décontenancé de se trouver pris par là. que c'est une chose à peindre ; ma foi! il est mal dans ses chausses. Il me prend parfois des envies de rire malignes, mais j'en reviens à pleurer de son humiliation et de notre tracas. Je suis sur les épines du choc du gros abbé; ah, bon Dieu! ce sera encore quelque balourdise.

La petite l'EveilIy sort d'avec son père et sa belle-mère; elle se met à sa chambre, sans lit, sans pain ni paille, ni argent; c'est bien une autre pitié. Quelle misère! Je suis désespérée d'avoir donné mon argent à la bonne femme qui ne valait rien; c'est la première fois de ma vie que je me repens d'avoir bien fait. Aussi, c'était si mal adressé, et je l'emploierais si bien! Je suis tourmentée de tous les sens, je ne sais où j'en suis, adieu.

Prends tes précautions si tu m'écris sur tout cela.

CLXXVIII [AUX DEUX SOEURS W.] — 1 9 juillet 1777.

Vendredi 1 g juillet, 11 heures du soir.

Il fait si chaud, que je suis, à peu de chose près, comme dans l'état de nature; ma fenêtre est ouverte, mais heureusement je n'ai pas de voisins en vis-à-vis. Le temps est chargé et lourd , il ne fait point de vent : j'ai pour tout rafraîchissement un grand verre d'eau, que je vide et remplis sans cesse; j'attends le matin avec impatience pour aller me baigner, ainsi que j'ai déjà fait avec beaucoup de plaisir.

Tout dort ici, ou du moins tout parait dormir, car les esprits ne sont pas contents et les soucis rongeurs pourraient bien écarter le sommeil de plus d'une paupière.

Je vais être dans l'embarras la semaine prochaine : mercredi est le jour pris pour commencer l'inventaire; c'est enfin une affaire résolue, et je crois que l'ouvrage ne sera pas long, mais j'ignore s'il sera fort utile; les choses ne se font qu'à moitié : l'émancipation n'aura probablement pas lieu. Au reste, il est toujours bon qu'un exposé précis remette devant les yeux un état sur lequel on s'aveugle, et dont la connaissance, procurée à d'autres, devient un frein de plus. Il est fort singulier que, dans une situation paisible et assurée, vous voyiez tout en noir, mes amies, et que ce soit moi qui prétende justifier la nature et la considérer de l'œil du bonheur, au milieu des épreuves pénibles que vous n'avez jamais connues.

Je sens vivement que l'opinion et les préjugés sont les seules causes du plus grand nombre de nos maux, et de l'exagération' que nous mettons aux réels d'entre eux. Pour quiconque est doué d'un corps sain, d'une âme pure et d'un esprit juste, l'infortune est peu de chose et le reste n'est rien. Les peines du cœur sont les plus violentes pour une personne sensible et délicate; mais la réflexion fournit encore bien des adoucissements. Plus on étudie et connaît les hommes, mieux on voit que les circonstances les entraînent et les maîtrisent, et plus on est porté à l'indulgence; or, dans les maux de cette classe, on a coupé la racine même, quand on est parvenu à détruire le ressentiment qu'ils avaient fait concevoir. Une disposition douce, une pitié généreuse, succèdent aux émotions, aux déchirements de la passion et du chagrin. La peinture que tu fais de

W Archives d'Agy; adresse, timbre et visa, cachet. — Dauhan, L 11, p. i.3o-i35.

nos douleurs, ma chère Henriette, n'est qu'une suite d'antithèses assez brillantes, dont la somme ne vaut pas la moitié d'un raisonnement. Nous n'eussions pas connu le plaisir, si nous avions été impassibles : il est injuste de se plaindre de nos besoins, qui tiennent à notre essence et qui sont la source de nos biens. Ce sont eux qui nous font agir, qui mettent de l'intérêt à notre existence et qui développent nos faculi

Je ne cherche pas aujourd'hui à te convaincre, je n'ai pas l'esprit assez recueilli pour suivre un raisonnement et fournir le détail des preuves. La facilité de méditer est suspendue chez moi, depuis quelque temps; je suis préoccupée d'affaires desagréables, qui distraient et gourmandent mon imagination. L'âme se fortifie dm les contrariétés qui la tourmentent, mais l'esprit ne s'exerce que dans le repos de la solitude, ou dans la jouissance paisible d'une société intéressante. Je lis encore beaucoup, je n'écris plus, je rêve peu; je ne raisonne que sur ce que j'ai à faire, à dire, à prévoir, et non sur M que j'ai à croire, à penser d'une infinité d'objeK Si j ,i\nis à choisir ce qui me plaît, j'aurais une chaumière, un jardin pour fournir à ma subsistance, et je serais ignorée de tout l'univers.

M. df S\. mal <!•■ m'offrir d'aller philosopher nu lui i Soissons : *Ce serait déjà philosopher, dit-il, que de prendre la résolution d'y venir; vous êtes libre de vous faire accompagner par une amie; vous serez logée très loin de moi, sur mon jardin, etc. . . -. C'est la plus jolie chose du monde, mais les circonstances, les pkret, fan préjugé- oppotMl 4m barrières sans nombre. Je lui réponds qu'il m désespère par son honnêteté même; qui', sans avoir beaucoup de philosophie, jeu aurais assez pour aller le >oir avec autant de confiance que [de] plaisir; et c'est elïertiwiiient vrai. — Je lui ai confié mon méchant petit discoure'" : j'aurais dû le faire "avant de l'envoyer étounliment comme j'ai fait; c'est un critique H délicat, éclairé, sincère; il a beaucoup de goût et de connaissances.

Je vais toujours chez ma voisine'1 >, qui m'envoie chercher très souvent. Tmu <li inièrement avec elle une conversation singulière. Elle me croyait riche, ains1 que li croieni presque tous ceux qui me connaissent (je ne sais pourquoi j'ai cette réputation). Je la désabusai si plaisamment, que notre dialogue pourrait s'employa (l.i ii- une comédie. Je le fis avec d'autant plus de soin que je lui crois des vues. Cette ouverture n'a pas changé sa marche, au contraire : je m'aperçois qu'elle nie fait descendre quand elle a cher elle certain personnage dont elle me parie soinent avec éloge. Je serais fâchée qu'il se fit encore un assaut de cette emeet, d'autant plus que ce serait quelque chose d'avantageux selon le monde, et qu'il i aurait à mon égard beaucoup d'à peu près. Mais, mais. . ., il y aurait îles mais jusqu'à demain.

' Pour TàtÊ l':mie île ImHVMi OC Mfmoirn , t II, p. 1&0-1&1. — <*) M"* Argeiu. urriis nr »id«h« louii. — il. 7

Son parent, le grand M. P., m'a demandé la permission de venir me voir, et, d'après mon consentement, est déjà venu deux fois. Il a beaucoup de ressemblance avec le Sage défunt pour les goûts et les principes; mais il a plus de douceur et de liant; sa société est aisée, agréable et savante. Nous parlions un jour du malheur des unions mal assorties : «Je n'en connais pas de plus grand, lui disaisje, et je ne me crois pas capable de survivre à celui-là, s'il m'arrivait. v II me répondit avec une sorte de transport qu'il était ravi pour mon propre intérêt de me savoir dans une résolution si ferme. L'air pénétré, réfléchi, prophétique, pour ainsi dire, dont il prononça ces paroles, mille idées qui se présentèrent en foule à mon esprit, me firent pâlir et frissonner. Je vois très peu d'êtres avec lesquels j'aie assez d'analogie pour espérer une union heureuse avec eux. Je ne trouve mes idées et mes goûts que dans ceux qui, ayant déjà un certain âge, ont rectifié toutes les erreurs de la jeunesse, et encore mieux dans ceux d'entre eux qui ont été le jouet du malheur et des vicissitudes.

J'ai quelquefois la bonhomie de craindre de faire un jour ce que je ne voudrais pas, et je m'effraie comme si j'étais au moment du sacrifice.

Il me semble, nies amies, que je vous entretiens mal : il y a du désordre dans nies idées, de l'embarras dans mes expressions; je ne sais trop même ce que je veux dire. Il faut vous distraire en vous communiquant des réflexions qui me sont échappées, il y a quelque temps, sur la constance. C'est un petit chapitre que je mets dans mon journal pour le remplir, et pour suppléer, à ce moment, à la sécheresse de ma correspondance. Vous me direz peut-être, en voyant le titre, comme M"" de G. se disait à elle-même :

Eh ! que l'ait la constance à qui n'a point d'amour?

Je n'en sais rien, mais enfin je rêvais sur ce sujet, et voici comme je me rendais compte de mes idées.

De la constance.

La constance est la durée du sentiment. C'est un des caractères de la véritahle amitié, laquelle ne devant s'établir que sur l'analogie des personnes qu'elle rapproche, et sur la connaissance parfaite qu'elles ont l'une de l'autre , ne peut s'évanouir que par des motifs essentiels et rares.

La constance n'appartient pas aussi nécessairement à l'amour, ce feu brillant et passager, qu'un coup d'oeil peut faire naitre, que les sens entretiennent, mais que l'illusion allume, éteint tour à tour.

J'ai mauvaise opinion de celui qui change d'amis : c'est un hypocrite qui jouait l'amitié . ou c'est une âme faihle, incapable de la connaître; j'excuse celui qui change de maîtresse : c'est un papillon qui se joue sur les fleurs.

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Ceci n'est pas pour Ips personnes sensibles et délicates : mais comme elles font le très petit nombre, je ne les comprends jamais dans les propositions générales. Sans doute, cet amour véhément et sublime de deux cœurs brûlants, unis et confondus par le rapport intime de tous les sentiments, doit être aussi durable, (pie l'amitié, dont il partage l'excellence et surpasse l'énergie; c'est l'idole et le charme des âmes nobles et ardentes; c'est peut-être une chimère au xvm" siècle : du moins est-il assez rare pour le faire parfois ranger dans celte classe. S'il fallait n'estimer (pue ceux qui sont susceptibles de cette espèce d'attachement, on serait réduit à mépriser presque tout le monde (je ne sais s'il y aurait de la misanthropie dans mon fait, mais j'ai bien peur d'en venir là). En prenant les choses telles qu'elles sont, sans se préoccuper de la manière dont elles devraient être, on trouve encore des distinctions à faire. Dans ce nombre infini d'êtres que la galanterie d'une part, la coquetterie de l'autre, l'instinct de la nature des deux côtés, meuvent, unissent, divisent et rapprochent sans cesse, il en est de [dus ou moins sensibles, et pour qui le plaisir est plus que l'afTaire d'un moment. Je fais, parmi eux, une différence entre les légers et les inconstants.

L'homme léger n'aime jamais : il cherche à s'amuser, il se fixe sans attache, et change sans raison; l'inconstant cesse d'aimer parce qu'on cesse de lui plaire, ou qu'un nouvel objet sait lui plaire davantage. \jr premier n'a |>as même de goûts, le second est facile a séduire et à rebuter; celui-ci peut avoir de la délicatesse et du malheur, on trouve a l'excuser; mais la légèreté vient autant de l'insuffisance de l'âme (pie de la [ietitesse de l'esprit. Nos élégants du jour, ces jolis hommes si sémillants et si agréables, qui font l'ornement des toilettes, les perroquets des cercles, les galants de profession, n'ont pas même l'honneur il'ètre inconstants : jouets du hasard, ils sont inquiets et mobiles comme ces insectes balancés par le vent, qui les |x>usse et les entraînes son gré.

On a souvent discuté la prééminence d'un sexe sur l'autre : celle question , qui au fond n'est guère raisonnable, ne m'a jamais paru bonne qu'à exercer pendant quelques minutes le talent d'un lxd esprit. Le mérite des sexes doit être nécessairement différent. S'ils avaient 'mes qualités, ils cesseraient de s'être utiles; si la nature a semblé favoriser l'un d'eiiv en lui donnant une certaine supériorité, qu'il faut reconnaître de bonne foi, elle a rétabli l'équilibre en rendant leur bonheur réciproque également dépendant l'un de l'autre. — Mais il est des vertus qui doivent leur être communes, et, dans la comparaison de celle- ri . je ne crois pas que les hommes aient a gagner du côté de la constance (j'entends de celle qui accompagne les liaisons du cœur). Plus vifs, plus impétueux, plus hardis, ils ne sont ni si tendres, ni si attachés, ni si fidèles; ils ont toute l'ardeur, l'activité, la souplesse, que donne la violence du désir, mais ils n'ont pas cette sensibilité concentrée, brûlante et deli cate, qui anime, épure, vivifie toutes les actions, qui produit et perpétue cette chaîne imperceptible et forte d'égards, de soin-, de inéingetneiils. Toutes leurs attentions paraissent intéressées : M dirait qu'ils n'ont qu'un but. et que l'amour est die/: eux un ellet (lu tempérament tandis que. ■ lie/ les femmes, le besoin d'aimer est un besoin du cœur.

Il est une cou-lance d'esprit à supporter le- mm, et à poursuivre le- .•nlr.|n i-e-. dans le premier cas. elle est spécialement le propre du courage; dans le second, elle est le réraJ-

tat des lumières, et dans l'un et l'autre, elle est accompagnée de patience, qualité* qui emporte avec elle l'idée d'un effort sur soi-même, très rare, et presque toujours louable. Cette espèce de constance est, à mon avis, moins ordinaire chez les femmes que chez 1rs hommes : par une suite de leur grande sensibilité, ou plutôt de la mauvaise éducation qu'on leur donne, elles sont faibles et craintives; le malheur les abat, les mauvais succès les rebutent, les difficultés les effraient. Rien cependant de plus constant qu'une femme dans la poursuite de sa vengeance : c'est une conséquence de la faiblesse qui la rend vindicative.

On procède à l'exécution d'un dessein avec d'autant plus de vigueur et de fermeté que l'on a mieux vu, examiné, réfléchi, senti les raisons de l'adopter : c'est ce qui m'a fait dire que la constance dans les entreprises est le résultat des lumières. Or, comme les femmes, en général, ne sont pas fort éclairées, ne méditent pas assez pour le devenir, qu'elles agissent plus par sentiment que par réflexion, et suivant l'impression du quart d'heure plutôt que par des motifs raisonnes . il n'est pas surprenant que leurs résolutions s'évanouissent au moindre obstacle, et qu'elles soient si souvent inconséquentes et légères dans leur conduit'-.

11 est samedi matin, le temps a changé; j'ai une colique très forte que je m'empêche d'écouter en vous écrivant et vous répétant que je vous aime de toute mon âme.

À SOPHIEW. — ai juillet 1777 m.

La vie m'est devenue pesante. . . Si elle pouvait jamais l'être quand on <■>( sans remords et même sans passions. Je n'ai plus qu'un sentiment : la tristesse a inondé mon cœur, je souhaite. . . hélas! Je n'ose vous l'avouer, je m'ignore moimême. Je ne hais pas les hommes, mais leurs procédés m'ont aigrie : je voudrais la solitude ou la mort. Le prix des liaisons sociales diminue à mes yeux. La première et la plus intime des relations, celle qui est établie par la nature même, ne me donne que des disgrâces et me devient presque un supplice. Mon père me hait, sans me le dire, et en témoignant aux autres une disposition contraire; l'idée de celle où il est véritablement à mon égard fait mon tourment le plus affreux. Du moment où j'ai paru le témoin éclairé de ses désordres secrets et que j'ai demandé un arrangement dans les affaires, il m'a regardée et m'a peinte comme un enfant ingrat et dénaturé, que l'intérêt seul pouvait animer et qui

Cl Archives d'Agy; adresse, timbre et visa, cachet. — Dauban, t. II, p. 1 35-1 37. — * La date est à la tin.

négligeait les devoirs et les nie'nagenients du respect et de l'amour filial. On a commencé hier l'inventaire : il était facile de voir qui des deux l'huissier favorisait; mon père avait choisi et prévenu son monde. Il dit n'avoir retardé jusqu'à ce moment qur pour faire mon avantage par les profits de la communauté. Son air, son langage, est celui de la bonne foi, et d'un père offensé, qui ne veut se venger que par des bienfaits. Victime d'une dissipation réelle, que moi seule peux connaître, je le suis encore d'une fausse apparence, qui me fait passer pour coupable près de ceux que mon père entretient. Peut-il ne pas s'accuser et me justifier dans le for intérieur par les reproches de sa conscience? Je doute si je dois me i. poser sur l'équité de ce juge; on le dit incorruptible, mais on oublie que les passions le ceignent toujours de leur bandeau. J'ai perdu les plus doux des biens, la confiance et l'union, qui rendent la vie privée heureuse. L'estime du petit nombre d'amis qui me connaissent pourra-t-elle me dédommager de la bienveillance de mon père? Je serais faiblement touchée du déchet que je souffre dans l'opinion de ceux qu'il prévient, si cette perte n'était son ouvrage. Eh quoi! faudra-t-il donc que je lui doive tous mes malheurs? Cependant mes affaires se conduisent à l'amiable; je m- veu» pas demander d'émancipation. Kn vérité, sans les considérations que je fais sur l'utilité des précautions actuelles pour l'intérêt de mon père même, je crois que je me repentirais de les avoir prises, tant elles me Mat douloureuses. Aurait-il mieux valu ie laisser courir rapidement à une nu qur je n'aurais pu soulager quand elle serait parvenue à son comble? J'ai été tout h- jour dan- U trouble, l'agitation et la détresse que pouvaient causer la présentation des effets qui ont appartenu à ma mère, l'idée accablante des motifs qui la nécessitaient et le sentiment pénible île tout M <|iii >•■ pa-s.iit dan- lïmir de mon

père.

I.e notaire reviendra mardi finir ce qui concerne les papiers. Je suis encore dans l'étourdissement et l'effroi, le peu que je reprends de mes sens me fait apprécier plus vivement l'horreur de ma situation : je souffre dans toutes les partie- éa mon .'tre. . . et vous vous taise/.! Tout isole les malheureux. Ah! ciel, tu \oi- mes terreurs et mon égarement! je m'en veux à moi-même. Va, je ne me pardonnerai- seulement pas l'idée d'un reproche, et je serais punie de l'avoir pu • on. evoir, avant que tu l'aies aperçu. Mais pourquoi ton silence? Ne m'écris pas à mon adresse; excuse ton amie; je suis désolée. Il me prend des envies de me jeter au cou de mon père, de lui dire... tout ce que je sens..., mais l'entendra-t-il?... \ ■ ■•■- transports succèdent des serrements de cœur que je ne puis rendre; j'entends un propos, je vois un air. une démarche, qui répandent en moi le froid de l'indignation, je ne sais quoi d'acre, d'égoïste et d'amer. Je pleure comme un enfant, je ne cherche pas à me soustraire au chagrin, je m'y abandonne sans réserve, il m'ensevelit et m'absorbe. Je trouve à peine des expressions, elles

échappent à ma mémoire. Je ne sais verser que des larmes et je t'en fais dépositaire.

Le jeudi au soir ai juillet 1777.

Tu as sans doute reçu mes deux lettres précédentes, dont tu croiras la première?

À SOPHIE W. — 28 juillet 1777.

Lundi (,) au soir, a8 jnillel 1777.

Nous nous sommes croisées encore une fois; j'en suis dépitée, je hais ce brouillamini : il jette dans une correspondance je ne sais quoi de confus et de déplaisant. Sans doute, ma chère amie, tu attends encore de mon activité que je commence à répondre : c'est en présumer beaucoup dans les circonstances actuelles. Comment se fait-il que, n'ayant pas ajouté foi au ton leste que je parais prendre à la fin d'une de mes lettres, tu aies compté sur mon attention et ma précision à saisir les différentes choses que tu m'écrivais? Tu me crois vivement affectée, fortement préoccupée d'affaires désagréables, de sensations pénibles, et tu me supposes en même temps assez de loisir et de tranquillité pour l'entretenir froidement de réflexions métaphysiques, de propositions géométriques, de calculs astronomiques. Assurément celte idée n'est pas géométrique, ou bien tu me fais dans ton opinion plus philosophe que Socrale. Je baise humblement les traces de ce grand maître, mais (sans parler des autres choses) mon âge et mon caractère me tiennent encore très éloignée de sa sagesse. Plus modérée que la mienne , son âme paisible ne connut jamais ces transporls et ces déchirements tour à tour fols et sublimes, souvent l'un et l'autre à la fois. Les chagrins cuisants ont jusqu'à présent respecté tes pas; eh, combien déjà ils ont navré mon cœur! Tu m'as jugée d'après toi, et il n'est point d'êtres moins ressemblants entre eux que les nôtres, par leur manière de voir et sentir. Je l'écrivais jeudi dernier'3' dans l'excès de l'accablement. Je me trouvais tellement abattue que j'imaginais, avec une sorte

(1) Archives d'Agy; adresse, timbre et visa, reviendra mardi [donc le 21) juillet] finir [pour

cachet. — Dauhan, t. 11, p. 187-1/11. l'inventaire] ce qui concerne les papiers-. • l

<s> Dans l'autographe, il y a jeudi, mais le qu'elle dit ici : irN'ous faisons demain l'inven-

a8 juillet 1777 tombe un lundi. Ce qui prouve taire des papiers». Donc cette lettre est bien

que c'est un lapsut, c'est que Marie Phlippn du lundi 28 juillet, écrivait, le vendredi ai juillet : ttLe notaire <*> La lettre précédente , du j.-iult ai juillet.

de douceur, devoir succomber bientôt aux impressions qui m'envahissaient. Hélas! le temps, ollicieux avec barbarie, renouvelle toujours nos forces pour souffrir! Cependant, il faut aussi l'avouer, les maux et les sentiments extrêmes ne sont jamais de longue durée : il semble que leur rapidité soit en raison de leur violence; ce sont les flots impétueux qui, dans un clin d'œil, vous transportent à la surface des mers, après vous avoir précipité dans leur abîme. Tout à coup l'obscurité vous environne, la douleur vous oppresse , tout est perdu, on n'a plus qu'à mourir.... le sentiment du bonheur renait imperceptiblement; on est tout étonné île se retrouver tout établi chez soi. Cette peinture est mon histoire : quelque Dieu plaça dans mon âme un principe de félicité qui renait perpétuellement, et qui s'y développe malgré les coup- «lu sort; j'ai mal vu, ou j'ai cela de i uiiimun avec tous ceux de mou espèce.

M"* d'Hangard vint me voir vendredi de bon matin : sa visite était inattendue; la vue d'un être heureux me toucha, me satisfit; je sentis que j'aurais encore du plaisir, ne fût-ce que d'en voir aux autre-.

M°* Td.. sensible, intéressante, vint me chercher l'après-midi pour me distraire, en me conduisant au Luxembourg; nous y fûmes sans autre compagnie; il pleuvait, j'en fus bien ai-e. \.a verdure était brillante, l'air était frais et pur, j'éluia côté d'une amie in-lruite la ma situation, cherchant à l'adoucir; je m'ouvrais à la communication, je respirais avec aisance; l'équilibre se rétablit dans mes (acuités, je rentrai consolée; j'avais travaillé à consoler autrui. M"* T., heureuse par m>s vertus et ses sacrifices, ne l'est pas sans travail; elle était mélancolique et peîaéa par divers motifs; je voulus raisonner; il est si vrai qu'on se persuade soimême en cherchant à convaincre les autres! Nous en fîmes l'expérience avec un égal profit Des occupations de ménage me retinrent ici le samedi tout le jour; seulement, vers les sept heure-, je de-cendis chez ma voisine, qui va déménager au mois d'octobre prochain. Je n'en suis pas trop fâchée, parce que l'hiver ramènerait le jeu, dont j'aurais peine à me défendre, et qui me déplaisait à plus d'un égard, l'our répondre aux érlairri-seinenl- que lu M demandes sur le compte de ci'tte dame, je te dirai que c'est la veuve d'un Genevois, faisant le négoce et la banque, d'une famille honnête, opulente, jouissant elle-même d'une fortune assez passable, sans être aussi brillante que bien des gens l'imaginent; elle a quarantetioi- ans, beaucoup d'aménité, une société douce, agréable, un entour de monde bien choisi. Deux demoiselles, l'une de dix-huit ans, l'autre de quatorze, font son mi 'upntiou principale et son plus grand plaisir; il règne entre elles une intimité qui fait l'éloge des trois, et particulièrement de la mère; elles se tutoient, se traitent presque également; les égards du re-pei t -ont accompagnés d'une telle aisance, qu'ils ne paraissent donnés qu'à l'âge : le Ion aiïeclueux est le seul qui frappe, et il e-l enchanteur.

La fille aînée, grande, bien faite, fort blanche, et point jolie, plaît d'ailleurs par un caractère unique, pour sa douceur et sa complaisance, qui ne sont point altérées par l'aimable vivacité de la jeunesse; la bonté, la bienveillance, le désir de se rendre agréable paraissent animer toutes ses actions et donnent à sa personne, à sa physionomie une grâce touchante, un attrait vainqueur. La plus jeune, un peu mieux de figure, assez fine et prompte dans ses réparties, a d'ailleurs un certain tour d'égoïsme qui est plaisant à cet âge, mais qui pourrait bien dans la suite rétrécir un peu l'âme en aiguisant l'esprit. Elle chante assez bien, touche du clavecin passablement, et deviendra bonne musicienne. L'aînée n'avait aucune aptitude pour ces sortes d'agréments : elle apprit et sait fort bien l'italien.

On peut dire des trois que ce ne sont point de beaux esprits, des femmes savantes, mais des femmes aimables, honnêtes, bien élevées, ayant un bon MM naturel et un esprit d'usage qui plaisent et qui réussissent toujours.

Tous les hivers, la bonne maman, habitante de Rouen, vient passer plusieurs mois avec elles; c'est une femme polie à l'excès, c'est-à-dire peu vraie en démonstrations dont elle n'est pas avare, causant beaucoup, un peu dévote, et fort curieuse, ainsi qu'il est ordinaire passé soixante ans.

M. P., parent et ami de la maison, est fort bien né : c'est en songeant aux préjugés et à la mauvaise éducation des enfants nés riches que je m'étais étonnée M lui trouver un goût si simple, un jugement si solide et si sain (voilà des * qui m'impatientent); mais, comme je te l'ai dit, j'appris des anecdotes qui firent ser mon étonnement. Il n'est pas, pour le présent, dans une situation fixe; en vérité, on est outré de voir combien de gens de mérite ce nom de protestant empêche d'occuper des places qu'ils rempliraient dignement. Sa femme lui convient, mais ne le vaut pas. Il n'a qu'un fils de onze ans, qu'il laisse entre les mains d'une tante et d'une bonne maman, également spirituelles et capables de le bien élever; j'en parle ainsi sur son témoignage, car elles ne sont pas à Paris. Il entretient avec son fils une correspondance très suivie, et travaille à lui assurer, par la fortune, une indépendance nécessaire au philosophe dans l'ordre des choses où nous vivons.

Si par hasard tu vois le Journal îles Dames, je t'avertis que les lettres sur les kalmouks que tu y trouveras, à commencer de ce mois de juillet, sont de M. P., que ses voyages en Russie et son séjour vers Astrakhan ont mis dans le cas de connaître ces peuples.

Quant au personnage avec lequel je soupçonne qu'on penserait m'unir, c'est un homme fort ordinaire, bon, gai, point sot, assez riche, mais... mais... Tu entends d'ici tous les si, les car, etc . . . Au reste , je pense que cette idée se sera fondée sur la convenance que l'on supposait entre les fortunes : ainsi, néant à la requête.

Mon père est moins mal disposé pour le présent, c'est la grande raison du soulagement intérieur que j'éprouve; ce n'est pas qu'au fond il ne conserve sans doute quelque aigreur, mais il a déjà senti qu'il ne devait pas me le témoigner en apparence, et je compte cela pour beaucoup. Nous faisons demain l'inventaire des papiers : c'est encore un choc assez vif à recevoir; je ne m'attends pas à des jours bien sereins, mais je me trouve assez de force pour ne pas m'effrayer des orage».

Tes observations m'ont paru justes et tes avis excellents; il y a peut-être bien quelque chose de ce que tu penses. J'ai beaucoup de sensibilité . de confiance et de bonhomie, mais je n'ai pas toujours assez de finesse, je parais trop volontiers ce que je suis, et je pense rarement à le déguiser. J'étais décidée, je l'ai laissé voir.

La vivai it>' émeut, les faits vous révoltent, la première réflexion vous aigrit, et toujours les circonstances déterminent; l'expérience seule i »-<l ilic.

Je fais ces observations non seulement pour mon compte, mais beaucoup pour fonder mon indulgence envers les autres par une double application.

Je vais être bien dérangée de mon train de vie ordinaire. M"* Trude fait un voyage en Bourgogne; c'est une alTaire de plaisir, d'amitié : elle va voir une parente. Le mari, toujours bon au fond et très singulier en même temps, ne se prête à cette satisfaction que dans l'espérance et sur la promesse que j'irais tenir chez lui la place de son épouse et les rênes de la maison; c'est-à-dire pendant le jour: encore cela ne peut-il être Ions les jours. Le départ est pour cette nuit, ainsi me voilà chargée d'un nouveau gouvernement.

Il faut, pour achever la singularité, que Mm* Trude laisse dans sa maison un malade dont elle prenait beaucoup de soins et que j'ai commencé de voir dimanche fort plaisamment. C'est un petit abbé bossu'", assez jeune, spirituel, grand littérateur, auteur d'une nouvelle Hi*t«ire de ljorraine, dédiée à la Reine, correspondant de M. de Buffon. peu fortuné, logeant par hasard dans un petit appartement meublé que M'"* Trude s'est avisée de louer par plus grand hasard. Cet ensemble a quelque chose de grotesque qui sent l'aventure et qui paraîtrait équivoque à ceux qui ne connaîtraient pas les personnages; c'est encore une découverte qui est faite pour moi.

Je n'aurai pas un champ si vaste pour l'observation que celui que tu as si bien pareouru ;i I hôpital; tu étudiais l'espèce collectivement, je l'examine dans chaque individu. Poursuis ta carrière dans la géométrie, relie science te plaira toujours davantage; je m'en occuperais plus, si j'étais moins distraite par les contradictions du moment; tu [as tout] pour réussir pour cette partie, tu as un esprit patient et réfléchi, tout à fait convenable à ce genre. J'ai bien ri du mal que tu

.lit»- R<>inn i i 7 '<K-| 7«'i ). Voir Mir lui ma Dote de» Vr'mmrri, I. Il, p. un.

me dis de toi-même; tu me rappelais un passage original de Montaigne, dont je ne me souviens pas nettement à cette heure, et que d'ailleurs je ne pourrais écrire.

Il est huit heures bientôt : le jour s'efface; je finis celte lettre sur la pierre de ma fenêtre, ayant la main plus basse que le bras, lequel est élevé par le rebord du châssis d'une manière fort gênante. Je suis absolument seule à cet instant; adieu, je ne vois plus ni ne m'entends guère. Je ne t'écrirai que par l'occasion dont tu me parles. Je t'embrasse avec ta sœur, et je suis toute à vous, mes chères et vraies amies.

À SOPHIE W. — 9aoûti777.

Il est le 2 août, sept heures du matin; je suis déjà seule avec ma fidèle Mignonne; déjà depuis une heure mon père est sorti..., c'est l'histoire de tous les jours; hélas! sa santé, son bien , son bonheur. . . , tout est perdu. H coule dans ses veines un venin secret dont il pallie les mauvais effets par de légers remèdes pris en cachette. Celle qu'il va voir soir et matin est infectée de ce poison au point de passer les grandes épreuves. Je reçois des avis qui renouvellent mes chagrins, sans m'offrir aucun moyen d'en attaquer les causes. L'aveuglement est à son comble, je n'espère plus de retour d'aucune espèce; les humbles remontrances, les pleurs, le sentiment, enfin des arrangements qui devraient lui ouvrir les yeux, ont été vainement employés; tantôt feignant d'être touché, pour se cacher sous les apparences; tantôt se défendant avec hauteur, et montrant un vrai courroux; toujours niant avec assurance les faits ou les circonstances, quand il ne pouvait révoquer les premiers; parlant aux autres avec un ton de modération, de bonne foi et de franchise fait pour en imposer, il m'arrache l'âme et se perd avec une sécurité qui n'a point d'exemple. Je n'aurai rien à me reprocher, j'ai fait tout ce qui dépendait de moi, et même plus, à certains égards, qu'il ne m'appartenait de faire; il ne me reste plus qu'à périr en silence. Je n'ai pas besoin de t'exprimer combien je suis touchée de ces avis, donnés avec l'intérêt et la chaleur de l'amitié; tu connais mon cœur et sa sensibilité. Je ne te reprocherai point de t'être ouverte à ta mère sur mon chapitre, elle mérite cette confiance, puisque tu l'en as jugée digne, et j'appréi ie avec reconnaissance les dispositions qu'elle a témoignées, et qu'elle voulait fair passer dans mon âme. L'éloignement où nous sommes empêche que lu n'aies con-

'" Archives (l'Agy; adresse, timbre el visa, rarliet. Daulian, I. II, p. l'ia-iAf).

naissance de mille détails qui ne peuvent s'écrire et qui font varier les procédés. \m> combien l'on parle différemment, suivant le point de vue sous lequel on conridère un objet. Toi-même me faisais observer dernièrement que j'avais peut-être montré trop de fermeté, et présentement tu crois que je ne saurais trop en avoir, lu m'exhorta à la soutenir. J'ai suivi les circonstances, je ne me repens de rien. Il y a près d'un an*1' que, sur de seuls indices, assez clairs d'ailleurs, je me suis permis des représentations dictées par la tendresse, prononcées avec le plus grand ménagement. I-es mêmes choses réitérées me tirent répéter du même ton les mêmes représentations. Cependant je cherche à m'instruire plus à fond : j'examine attentivement, je recueille tout, j'observe, je me transporte chez la personne même, comme je te l'ai dit dans le temps, je vois la grandeur du péril, je sens l'importance des précautions, je parle d'une manière aussi humble et plus pressante : négation , réponse vague ou silence; je préviens doucement deux parent- (|ui doivent me tenir lieu de père; en ménageant celui-ci. je tâche de faire agir les autres; je trouve, comme je m'y attendais bien, des machines qu'on ne pouvait mouvoir qu'à force de bras.de temps, et toujours avec peu de fruit; le danger devenait plus grand, le dépérissement augmentait, je recois une lettre anonyme, alors je la communique, mais en secret, et démon coté je parle avec sérieux et vivacité, sans manquer au respect. L'un de mes oncles exhorte à un arrangement, mon père éloigne et se fâche. L'oncle, piqué, laisse échapper un mol qui fait voir qu'il est instruit, mon père ne farte pas que ce ne soit de ma part, il s'irrite et me fait i eoiferc et ses reproche*. Néanmoins, pressé si vivement, il consent à s'arranger. L'inventaire s'est fait à l'amiable, comme je l'avais toujours souhaité; je ne -uis point émancipée, premièrement parce que d'abord mon curateur, le gros tbbé, ne l'a pas jugé convenable (par ménagement), et parce que je n'ai [dus que vingt mois jusqu'à la majorité : je ne l'ai pas demandé, parce que l'inventaire Millit pour empêcher que mon père ne puisse vendre aucun effet à mon détrimenl ; ain-i le peu qui restait se trouve arrêté, et je ne voulais rien de plus, puisque je H.- chercha que le bien commun.

l'our achever de l'instruire avec toute la conliance qui règne entre nous, je le dirai que h bien de ma mère. irè» mania, ainsi que je l'ai déjà fait entrevoir, se monte en total à six mille franc» , en un contrat sur les domaines de la ville : voilà le plus conséquent de ce qui m'appartient. Mon père n'a |>oint de propre-; sa mère, qui vit encore, n'avait point asse/ de bien pour lui en donner; elle subsiste avec environ six cents livres de rente. Trente ans d'établissement, d'économie . Irente ans d'un travail honnête et lucratif, sans pertes et sans charges, étaient la source du bien que mon père pouvait posséder, formant ce qu'on appelle la com-

<" Voir la Mire riiTiu, èm IMl ««"lutin- 177»'.

munauté, dans laquelle j'entre pour moitié. Je n'ai jamais été instruite à fond de nos affaires; mais je sais que, lorsqu'il s'est agi de me marier avec un médecin, il y a trois ou quatre ans, mon père s'avança jusqu'à promettre vingt mille francs pour ma dot : sans doute il se réservait quelque chose. J'avais d'ailleurs connaissance certaine d'une somme assez considérable d'argent comptant qu'il y avait à la mort de ma mère, et, d'après ces différentes choses, juge ce qui doit rester. Voici tout ce que l'on trouve : quatre mille francs en effets payables au porteur; deux contrats l'un de six mille francs, l'autre de mille écus, de ces effets royaux, réduits encore à moitié; à peu près mille écus de billets et d'affaires courantes; puis le mobilier, qui montera, je pense à quatre ou cinq mille francs. Peu d'argeut comptant et rien avec ce que je viens d'énoncer. Voilà ma fortune : le calcul n'est pas difficile à faire.

Si je quittais mon père, je le réduirais à presque rien, je me désolerais moimême sans avantage pour personne. Avec ces débris, si l'état pouvait aller, nous nous soutiendrions toujours comme nous avons fait; mais il faudrait de l'assiduité; il arrive tout le contraire : la vue baisse, la main se perd, les pratiques s'éloignent . et leur nombre diminue; il faut des ouvriers, le gain s'emploie à les payer, et l'ouvrage n'est pas soigné parce que le maître, toujours sorti, n'a pas l'oeil à l'exécution.

J'ignore ce que deviendra tout ceci; j'ai arrêté la roue où j'ai pu, le reste ne se perdra pas, mais on peut avoir beaucoup à souffrir, et je ne supporte pas sans effroi l'idée de mon père vieil, infirme et mal à son aise.

Je te peins ma situation avec franchise; je n'en ai ni honte, ni regrets. Je me croirais heureuse à moins encore, si mon père revenait à lui et quittait des habitudes dont les suites le conduiront au tombeau avec la douleur et les remords. Je n'ai plus rien à faire qu'à prendre mes chagrins en patience, et attendre constamment qu'ils augmentent. J'ai repris ma tranquillité d'âme, je dirai presque ma gaîté, si les spectacles journaliers ne serraient souvent mon cœur; je suis toujours la même extérieurement; ma santé est bonne dans ce moment : beaucoup de gens envient mon sort qu'ils croient désirable, plusieurs doutent et balancent, quelquesuns me blâment, très peu me plaignent, parce que très peu sont instruits; niais je l'ose dire, tous m'estiment ou sont trompés.

J'ai reçu ta lettre chez M. T., où je vais souvent prendre la place de la maîtresse absente; quand tu m'écriras chez lui, tu peux mettre son adresse toute simple, ton écriture est connue; d'ailleurs ils n'ont point d'autres correspondants d'Amiens.

Je me remets à mes petites études; je me console avec les lettres et avec l'amitié des caprices du sort, des injustices des hommes et des amertumes de la vie. H est très vrai que les beaux esprits et les amateurs des lettres ont, en général, pour les affaires autant d'incapacité que d'éloignement. Je partage l'une et l'autre, non

pas .tu premier titre, mais peut-être au second; cependant j'ai conduit celles qui me regardent aussi bien que je le pouvais, étant contrarie'e par les choses, les circonstances et mes sots parents. Il faut que je les nomme ainsi, malgré leur bonhomie d'ailleurs et leur* intentions pour moi. dont j'ai toute la reconnaissance que je dois. Je n'ai point à me reprocher cette indolence philosophique à laquelle je me sentirais fort portée pour tous les intérêts nécessaires. J'étais émue du malheur que mon père même encourait, j'ai agi pour nous deux; je n'en recevais que des disgrâces, mai» je m'y attendais; le frénétique que l'on attache mord cruellement ses bienfaiteurs. Du reste . l'excès de la mauvaise humeur est dissipé dans ce moment; nous ne sommes point mal ensemble. Mais les faussetés que je vois, que j'entends, que j'apprécie, me font frémir et me conduisent insensiblement à la misanthropie. Rien au monde n'était plus éloigné de mon caractère sensible et communieatif; j'ai l'âme aimante, confiante et pressée de se répandre; la connaissance des hommes me resserre et m'aigrit, je deviens austère et triste. 0 mes amies, |.i.-iiuz-moi du malheur de haïr mes semblable*!

Adieu, je vous embrasse et me repose sur votre sein. Présenter mes tendres respects à notre chère maman.

J'ai été interrompue, midi MM, ma lettre ne peut partir aujourd'hui.

J'attends tes souliers pour faire partir le paquet en question.

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