CLXXMI [AUX DEUX SOEURS
Du samedi y aoùl 1777, à 9 heure» du matin.
I> mhi> écris, mes bonnes amies, au milieu du tapage et du bruit d'une rue passagère où les voiture- et les gens de toute espèce ne cessent de passer dans Ion* Im moments du jour. A m entendre, on s'imaginerait que je suis sur le pavé : ma foi, il ne s'en faut pas de beaucoup; j'occupe la place de M"" Trude dans une hou t i< j ut* toute ouverte, son mari travaille à côté de moi en causant, je réponds et je vous parle à la fois, sans trop savoir ce que je dis. En vérité, ma chère Henriette, tu me fais éprouver bien vivement cette douceur que l'on trouve à voir partager ses sensations les plus pénibles par des cœurs attendris : ta lettre expressive et touchante m'a singulièrement émue : les larmes du sentiment succèdent aux pleurs que la tristesse me faisait encore répandre, mon courage ébranlé par la sensibilité se ranime de nouveau ; l'amitié me dédommage de tout.
Vn-liiw. il'*;;»: lè«l, liinluv et »is», cachet. — Onuluin , t. Il, p. i'it>-i'i8.
J'ai eu des crises d'une autre espèce depuis que je vous ai donné de mes nouvelles. Un bon moine qui confessait ma pauvre maman s'est mis dans la tête, pour la troisième fois, de me marier à un de ses pénitents; il a parlé à mon père; celui-ci, fort disposé à seconder ses projets, témoigne de l'humeur pane que je ne veux pas accepter ce parti : ma résolution n'en est pas moins inébranlable. Ce serait une affaire proportionnée à ma fortune présente, par conséquent très peu avantageuse quant à l'intérêt même ; il s'agirait de se livrer avec très peu de fonds aux hasards d'un établissement; le tout ensemble est si peu d'accord avec mes goûts, ma façon d'être, mes habitudes, mon éducation, mes principes, que les moins clairvoyants n'y aperçoivent que de l'opposition ; il n'y a qu'un moine et mon père qui puissent y voir des convenances : ce sont peut-être les deux personnes dont je suis le moins connue. Assurément la tranquillité qui me reste et dont j'espère toujours jouir est bien indépendante de toutes les révolutions de la vie; je suis ballottée perpétuellement et dans tous les sens. J'apprécie comme je le dois l'avantage et l'utilité des épreuves que je subis dans un âge où communément on ne connaît encore que le bonheur: j'ai philosophé très jeune, il fallait bien que j'exerçasse promptement les principes que j'avais adoptés si tôt. Sans doute, ma bonne amie, on peut conjecturer avec vraisemblance que je ne manquerai jamais de ce qui fait le nécessaire ; mais, dans une décadence journalière et successive , on peut croire aussi et s'attendre qu'un jour viendra où la gêne excessive réduira mon père à une extrémité bien grande. Les suites de cette extrémité pour lui-même, son humiliation, son embarras, que sais-je?. . . mille choses que je prévois , que je distingue et que je ne puis exprimer, font un tableau présent à mes yeux sans cesse, et fatigant à juste titre.
Au reste, toutes les précautions nécessaires que je pouvais prendre ne me laissent plus rien à faire pour le présent ; il ne me reste qu'à attendre en paix les événements et les disgrâces sans m'en effrayer ni les craindre. Ne parlons plus de ces tristes affaires, reprenons notre correspondance ordinaire, nos réflexions, nos études : laissons les sots et les méchants.
Tu m'as fait un plaisir bien grand de prendre part à mes dispositions pour cette petite l'Éveilly ; oui ma chère, tu suivras l'indication de ton cœur; mais tu ne le feras pas d'après mon silence. J'accepte tes propositions pour elle ; mon plus grand chagrin dans ce moment est de ne pouvoir lui donner que des conseils et des sentiments. Elle est réellement dans le plus grand besoin. Un méchant grabat, deux chaises et une table qui lui ont été prêtés, font tout l'ameublement dune vilaine chambre au cinquième, dans laquelle la pauvre enfant travaille depuis cinq heures du matin jusqu'à minuit. Son gain, sullisant pour la nourrir, n'est pas assez considérable pour qu'elle puisse se fournir de tous les ustensiles qui lui manquent et même d'un nécessaire d'habit dont elle est privée. Je serai ravie
(li- lui avoiT été utile au moins par les autres; je ne lui cacherai pas celle qui l'oblijje ; elle n'est pas dans le cas de refuser les dons de ceux dont on peut recevoir sans honte. Je compte sur sa vertu, j'ai d'elle des preuves récentes qui me touchent et m'intéressent, parce qu'elles confirment mon opinion en justifiant mon l'Miiin'.
Je me souviens que tu me demandais dernièrement le catalogue des o'uvres de EUoMBM : >oici les noms de celles que je tonnais : le Contrat social, Y Emile, la \niirrile I Moïse, le Discours sur les sciences et les arts, avec les réponses qu'on y a faites, les défenses dont il l'a soutenu; il ne faut pas négliger sa préface de .Wcisse, la lettre à M. d'Alembert sur les spectacles, surtout son discours Sur les causes it t'inéfrtilitr parmi les hommes ; lettre sur la musique française ; l'excellent Discours sur l'économie [xilitiijue; je ne nie remets pas autre chose. Adieu , l'on m'étourdit, je vends éet \ erres de montre et des lunettes, je parle à plusieurs, je ne m'entends pas. .
Je vous embrasse de tout mon cœur, mes chères amies.
Vom pouvez présentement m'écrire à mon adresse : la tempête est passée.