‹ Lettres; publieesChapitre 15 sur 72 · CLXXXIII · texte numérisé non relu

CLXXXIII

[AUX DEUX SOEURS*».] — »» août .777-

i<l août 1777, 6 heuro du malin.

Je suis dans une extrême impatience de vous ré[H)[idrc, mes chères bonnes amies. J'ai été ces jours-ci à mon gouvernement de la rue Montmartre; ces sorties continuelles me dérangent singulièrement; je me trouve toujours en action, et le temps s'enfuit avant que j'aie pensé. Il est si vrai que nous tenons tout des circonstances ! Je crois que le genre de vie actuel me ferait perdre insensiblement la faculté de méditer, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il m'en fait sentir vivement !•' charme et le besoin.

Pour vous, mes amies, vous me faites goûter le plus grand plaisir dont je sois susceptible; qu'il m'est doux d'être la dispensatrice de vos bienfaits! (/est un bonheur qui fait évanouir tous mes chagrins; leurs impressions s'affaiblissent, un sentiment consolant et flatteur leur mu ode, mon courage s'éveille, je renais à la ri*, .1 la félicité. Il n'est point de situation AéaVKpévét pour celui qui peut encore être utile à ses semblables ; ce l>i<-u n'a pas été apprécié toute sa valeur par l'homme qui succombe à la douleur en -e délivrant de son existence.

hi>i- d\\|;t; adre*?, timbre it visa, raclu-l. — l>aul>an, l. Il, |>. i '18-1 .">.'■.

La petite que vous soulagez par moi arriva par hasard un instant après que j'eus reçu votre paquet, j'étais dans l'émotion de l'attendrissement et de la reconnaissance. Elle venait prendre auprès de moi de la force et des avis ; avec quelle joie je la soutins par l'espérance et par le don de quelque chose ! Je lui ai fait emporter la robe, qui se trouve de la plus grande utilité; je vais, pendant qu'elle la porte, en faire nettoyer une qu'elle était obligée de conserver toute sale qu'elle fût; elle a besoin d'un déshabillé, de quelques jupes : je verrai à tout cela, et je ménagerai nos moyens pour aider aux arrangements d'une nouvelle chambre, où elle entrera au mois d'octobre, étant forcée de quitter celle qu'elle occupe pour plusieurs bonnes raisons. J'ai adopté la manière que tu m'indiques d'administrer vos secours : je fais les dépenses moi-même : c'est un double service pour sa jeunesse et sa vivacité.

Vous voulez donc que je porte votre ouvrage? Les manchettes sont charmante : mais ce qu'elles ont de plus beau ne peut être aperçu et senti que de moi. Je serai toute fière d'être parée par la main de l'amitié : elle seule pouvait se mêler dune toilette où la simplicité domine volontiers.

Il faut vous dire que j'étais à la messe à huit heures quand le voiturier remit ici le paquet que mon père reçut et dont il écrivit la décharge ; à mon retour, je vis par la lettre ce que ce paquet devait contenir; je vérifiai et je trouvai de moins les mules dont il est question : il faut qu'elles aient été volées ou perdaea par le côté, défait, suivant l'usage, pour faciliter l'examen. J'aurais eu de l'humeur si j'avais osé, j'aurais voulu savoir comment elles. . . Mais enfin je n'ai pas été à la voiture, d'abord par impossibilité, puis par la vue de l'inutilité de ma démarche.

Le temps est si beau que j'en raffole. M"" Trude s'amuse extrêmement, je m'en réjouis bien , personne ne mérita jamais mieux de goûter quelque relâche au travail, et quelque récompense de ses peines; la pauvre petite amie ne sait pas que je paie un peu, pendant son absence, la joie de l'avoir fait partir. Son mari a le cœur si bon et la tête si folle, que tour à tour, si je m'écoutais, je l'aimerais et le détesterais avec une égale vivacité. Je ne puis vous peindre cet homme : c'est le composé le plus bizarre qu'on puisse jamais rencontrer; vif, emporté, plein dame et de feu, honnête homme, droit et franc, mais grossier, ignorant, rempli de préjugés, entêté comme personne, sans idée des bienséances et sans ce tact qui les fait deviner; aimant jusqu'à la fureur, contrariant par caractère, prenant en mal tout ce qui peut être interprété de deux façons, il fait le tourment de ceux qui l'entourent, et s'en fait cependant aimer. Je le comparerais volontiers à ces hommes rassemblés par Romulus, dont les lois en firent des héros, tandis que pour la vie domestique ils devaient être encore des brutaux.

Dois-je dire que, malheureusement pour moi, mon cher cousin me regarde comme

son ami, son mentor, le seul être qu'il chérisse autant que sa femme, et dont les représentations lui font plus d'effet que celles de son épouse, à laquelle il ne cache pas ses dispositions. Nous avons eu deux scènes cruelles : l'une, parce que je l'ai prié de ne pas me tutoyer devant les étrangers, sa jeunesse et la mienne rendant celte liberté répréhensible ; l'autre, parce que je ne veux pas sortir seule avec lui. II appelle ces ménagements, politique, défaut de confiance, petitesse, manque d'amitié : il s'est désolé, désespéré, lâché jusqu'à se rendre malade et à écrire à sa femme, pour la faire revenir, une lettre, que j'ai déchirée à ses yeux. Il faut ajouter que mon père, qui ne se soucie de personne, aime encore moins celui-ci que tout autre, et me gène dans les attentions que je voudrais avoir à son égard, de manière que, les dimanches et fêtes, pour n'être pas obsédé de sa compagnie, il >;i de son côté, et m'oblige à aller du mien; M. T., qui ne voit ne niiii . et qui n'a point sa femme, s'ennuie comme un malheureux de rester tout -.-1,1, et se plaint que je l'abandonne et le fuis : est-ce donc là le procédé de l'amitié? reproches de toute espèce, chagrins, etc...; explications presque toujours insuffisantes avec une tête si mal organisée.. . Tracassée, peinée, il m'est arrivé de pleurer de la meilleure foi du monde; alors regrets, excuses, pleurs aussi, amitié folle . transports, rien ne peut rendre ces contrastes; je suis faite pour éprouver des choses bien singulières; rien ne favorise mieux l'observation que la situation originale où je ~uis balancée. Quant à M. Trude. je crois que je me débarrasserais d'un ami si difficile, si je n'étais pas attachée aussi intimement à son aimable femme, et si l'on pouvait conserver l'une sans l'autre; il est vrai que, de la trempe •li>nl je le connais, il pourrait fort bien se porter à quelque extrémité s'il se voyait abandonné de quelqu'un dont il croirait devoir espérer du retour, et la crainte d'un malheur nie retiendrait encore. Ces âmes fortes sont bien étranges! Il faut convenir aussi que souvent elles sont incommodes quand l'éducation ne les a pas dégrossies.

\ est-il pas plaisant que je sois d'une part l'amie, le conducteur d'un homme si rustre, la fille d'un autre si. . . je ne sais comment, la parente de plusieurs pauvres sots, puis, d'un autre côté, l'intime d'êtres choisis, la société d'une élégante et de quelques gens d'esprit? Ajoutez à cela le> contrariétés de toute espèce , peines du cœur, chagrins domestiques, dureté du sort, voilà l'esquisse de mes alentours et de me> épreuves.

Tantôt livrée solitairement à l'étude, amie des lettres et des arts, j'acquiers et je jouis en silence; tantôt embarrassée d'affaires dégoûtantes, j'observe, je manœuvre, je travaille , j'oppose des précautions prudentes et un front tranquille à l'orage qui me bat; tantôt attirée par des prévenances flatteuses, je parais dans un cercle où l'on trouve de la politesse et du goôt; puis, devenue tout à coup marchande de lunettes, je passe mes journées dans mon comptoir à vendre, causer

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