‹ Lettres; publieesChapitre 16 sur 72 · I.IItHl» D). lillll «OHM.. II · texte numérisé non relu

I.IItHl» D). lillll «OHM.. II

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suivant l'occasion, et régler une maison dont le maître m'embrasse, me querelle, me remercie, me craint, m'aime et me tourmente en vrai fou.

Il se repaît l'imagination de toutes sortes de chimères. La favorite d'entre elles c'est de se retirer à la campagne avec sa femme et moi, et de partager entre nouun bien-être dont il jouit déjà, et qui sûrement doit augmenter. Sans enfants depuis quatorze ans de mariage, il n'espère plus en avoir et ne s'en fâche pas. Je me ris de ses idées, j'en badine quelquefois et tu juges avec combien de raisons.

Le petit abbé bossu se porte beaucoup mieux; je n'ai pas été le voir ; parce que premièrement il commençait à se lever et n'avait besoin que des soins de la domestique; secondement, j'ai craint, à sa mine tant soit peu suffisante, qu'il ne se crût recherché plus qu'il ne le serait effeclivement par moi.

Enfin, étant au comptoir, j'ai reconnu dans son médecin qui descendait à la porte l'homme (1) avec lequel j'ai manqué d'être mariée il y a trois ou quatre ans; j'ai voulu éviter toute occasion de lui faire entendre parler de moi, de peur aussi qu'il ne s'en prévalût. Il est résulté de tout cela que je ne suis pas entrée en connaissance avec le littérateur'2', qui passe souvent en disant bonjour et adieu sans rien de plus, la place et le bruit qu'on entend ne favorisant pas une conversation suivie, surtout pour des gens qui commenceraient à se tàter et qui ne sauraient encore sur quel ton le prendre l'un et l'autre.

Ce nouveau train me fait aller un peu plus rarement chez ma voisine. Cependant, un de ces dimanches, nous fûmes déjeuner chez un abbé'3' qui montre à jouer du clavecin à sa fille; l'objet du petit voyage (car c'en était un : il demeure fort loin) était d'entendre le maître, dont le talent est distingué, sur un fortepiano excellent et rare dont il est possesseur. Le grand M. P., curieux de tout, s'intéressant à tous les talents, devait être de la partie, il l'avait demandé, on lui avait promis; je ne sais pourquoi (ou plutôt je m'en doute), on la lui cacha, en la faisant sans lui et en lui substituant le gros garçon dont je t'ai parlé <4'. J'ai vu à cela deux motifs : l'un de me faire trouver avec ce dernier, l'autre (un peu moins obligeant) d'éloigner d'avec moi M. P., qui paraît un peu trop me fêter, non pas en aucune manière expressive, mais trop seulement pour une nouvelle venue, qui, je ne sais comment, et sans le chercher, est remarquée des deux personnages les plus estimables de cette société, et les meilleurs amis de la maîtresse de la maison. Tu connais l'un, M. P. lui-même; l'autre plus jeune, c'est-à-dire près des quarante, d'un extérieur simple, d'une figure peu agréable, mais honnête et modeste ne semble pas avoir l'énergie du premier; son esprit, sans être brillant, a

O Gardane. Cf. la lettre xi.ui et les suivantes. '■,) L'abbé Jeauket.

"' François de Neufchàteau. Voir plus loin la <l> Voir, sur ce prétendant, \m lettres < i.htim

ettre du 9 février 1778. et clxxx.

beaucoup de justesse M de douceur; mais son àme est la plus belle el la plus généreuse qu'il soit possible de trouver. Il semble avoir naturellement les goûts, les principes et les vertus que la plupart n'acquièrent qu'à force d'idées, de raisonnement et d'expérience. Je l'ai assez peu vu encore : je n'ai fait qu'entrevoir ses qualités dont je dois le tableau à M. P. Voici quelle en fut l'occasion.

On parlait depuis longtemps d'une partie de campagne à faire en famille et avec quelques amis; jamais je ne m'étais regardée comme pouvant en être, parce que ma liaison avec la dame n'est pas assez étroite; mon père n'est pas de mise dans cette société, el j'aurais craint d'y paraître alors comme un hors-d'œuvrc. La jour de la partie se fixa en ma présence : on s'entretenait des dillicultés d'avoir M. L. C. dont tu viens 'l 'avoir le portrait, rje sais un moyen sûr pour qu'il soit des nôtres, dit M. P., à M"* Ag. — Quel ? prier M"* de L. ? (c'est une femme d'âge et son amie). — Non. . . c'est que mademoiselle y soit*, en me regardant ; .la maltresse se tut; je plaisantai modestement, et M. P. de répondre : *Vous ignorez vos conquêtes, mais vous n'avez point à rougir de celle-là : L. C. est l'homme le plus vertueux que je connaisse; je n'ai qu'un mot à eu dire, et dont toutes ses actions at t'st-nt la justesse, c'est que l'intérêt des autres le touche et l'occupe toujours avant I ■ sien propre; je donn ais tout au monde pour lui n>- -'•inhler; el je crois valoir quelque chose'», ajoula-l-il en riant. — Je répondis à ceci plus qu'au reste, et la conversalion tomba.

Je crois que U ûê malgré tout son bon sens et son aménité, n'est pas inac-

il>le aux atteintes éloignées d'um le. ..je ne peux dire jalousie, et je

ne sais de quel terme me servir. Il faut quVn paraissant chez elle je partage l'attention de ses deux plus anciens amis, dont l'un, son parent, vient nie voir et ne semble y venir rarement qu'à cause de la proximité du voisinage qui ne lui permet pas de me donner un instant sans qu'il paraisse Cotera l'autre. Celte petite etreOMUnee fait que son déménagement prochain me déplaît beaucoup moins. J'use pri-M nleineiit du plus grand ménagement. Je ne ferais pas mes visites plus fréquentes, lors même que j'en aurais le temps; j'ai même affecté de les faire dans un moment où j'étais assurée de la trouver seule ; je ne veux point avoir l'air de chercher auti • eboM qu'elle-même dans sa société, et je serais effectivement mortifiée de blesser en aucune façon celle à l'honnêteté de qui je dois des connaissances intéressant'

Je sens que ses vues pour le gros garçon se trouvent contrariées : lout ce petit manège me fait observer et me fait agir avec une extrême circonspection. Mes soins ne rendissent pas mal, je suis vue de bon œil; mon peu de prétentions et ma timidité me servent à merveille; je suis mit de parai Ire quelquefois un peu -olle, M à peu pré-.

\oil,i pu vie présente. Je ne lis guère, je lève peu, je raisonne enrore moins

sur les sujets abstraits, j'étudie d'après nature, je pleure, je ris, je sens beaucoup et différemment, je prévois, j'essuye, j'attends des disgrâces et j'ai des jouissances.

Je ne suis pas en état de répondre à l'amie Henriette. Vous faites fort bien de ne pas attendre grand chose de moi jusqu'au retour de Mme T. , je n'ai pas assez de loisir pour faire autrement. Je fais comme dans le monde parce qu'il faut faire ainsi, ma dévotion et ma foi ne sont pas plus vives l'une que l'autre; je vais bonnement, et je suis d'une indifférence parfaite ainsi que de la plus grande tranquillité. Je vous donnerai la recette quand je pourrai l'écrire.

J'ouvrais Pascal dernièrement ; je fus un peu choquée du ton de despote dont il présente ses idées, je l'ai été plus encore de le voir blâmer aigrement Montaigne peu après s'être servi d'une de ses pensées.

Je ne vais pas voir mon père en Dieu, qui de son côté se tient paisible et fait aussi bien. Mais si jamais je deviens dévote, je t'assure, ma Sophie, que je veux l'être à ta mode, rien n'est plus sage, plus consolant et plus aimable.

Il faut te dire que j'ai fait des folies comme un jeune chien , vendredi dernier, chez M"e D. P. , que j'avais été trouver dans l'intention de l'accompagner à vêpres; elle avait deux hommes à dîner, tous deux très peu d'église; il faisait chaud, nous passâmes dans son salon, qui est frais, agréable et simple; volets, rideaux, étaient à moitié fermés : ce demi-jour suffit au plaisir et fait briller l'imagination : la conversation devint plaisante et vive. Le petit gouverneur de Gorée'x), homme inflammable et combustible comme le salpêtre et le soufre, galant, aimable, flatteur, spirituel, fait pour les bonnes fortunes, parlait de sa femme sans le vouloir, et se tuait d'admirer combien je ressemblais à sa chère sœur : allusions fines et obligeantes, attaques, réponses badines, chansons, sérieux d'un moment, questions dignes de la cour d'amour de notre ancienne chevalerie : enfin l'ensemble le plus plaisant, accompagné de l'aisance, la gaîté, la politesse, nous fit passer des heures agréables.

En revenant à la raison, nous nous sommes entretenus des Anglais, que j'aime beaucoup : mon officier, qui a été leur prisonnier au Sénégal , les déteste de tonte son âme; il dit du mal de leur gouvernement, de leurs mœurs et de leur caractère : je les ai défendus de tout mon pouvoir, nous avons discuté longtemps avec beaucoup de chaleur, sans changer de sentiment ni l'un ni l'autre. J'étais si fort occupée de la cause de ma partie, que le lendemain, à mon comptoir de marchande, je fis une sorte d'apologie de mes bons amis, en forme de lettre à mon petit gouverneur. Je ne l'ai envoyée ni montrée, quoique j'eusse bien fait le premier par plaisanterie si je n'avais pas craint de passer auprès de ma parente pour un bel esprit, qui pousse trop loin ses jeux. J'ai même compris depuis, par quel-

"• Armény de Paradis; cf. lettre précédente du ai juin.

ANNKK 1777. 117

ques observations enveloppées sur le caractère susceptible de son ami, qu'il ne fallait pas lui faire un accueil trop ouvert (soi-disant pour l'intérêt de sa tranquillité'). Ab! Le monde est bien plaisant! Heureux qui conserve son indépendance et sa liberté, et qui n'est pas la dupe de l'opinion qu'il parait respecter. C'est mon bonheur, en vérité; je donnerai tous mes soins à la satisfaction de mes -•înblables: je jouirai de leur approbation en cherchant à la mériter sans me chagriner jamais s'ils me la refusent. 0 mes bonnes amies, vive l'amitié, la bonhomie, la douceur d'exister avec ceux qui vous ressemblent !

J'ai écrit à M. Serein (1' ; s'il tarde à venir, je renverrai chez lui.

Adieu, mes chères et très chères ; je vous aime et vous embrasse de toute mon àme : une autre fois je vous répondrai avec plus d'ordre et de raison. Je me meurs d'envie de reprendre ma cellule et mes livres. J'ai besoin d'eux pour mon repos et mon plaisir. Il y a huit jours, je vis M"* d'Hangard au Luxembourg, où j'avais été à dessein de la rencontrer. M"" Philippe, la cadette'3', est mariée , jolie, triomphante et parée : je la crois fort occupée de ses robes, de ses perles et de sa ligure.

Ma pauvre et chère Mignonne ne se porte pas bien ; je n'ai personne pour envoyer ma lettre; elle va rester dans mes poches : la sotte chose!

À SOPHIE W. — aaaoût 1777.

Vcndr-.li . ai tout 1777.

Je sais bipn ce que je veux vous dire, mes chères bonnes amies; mais j'ignore absoluiii'iii comme je vous le dirai. C'est encore la petite marchand)' qui vous écrit, j<- Mii^ ;ui iiiiliru ilu tuinuliv; féfVMM ■ • » ■ | » < • 1 1 •■ 1 ii 1 1 1 CM le bruit extérieur pas un obstacle au recueillement, j'ai l'esprit occupé par des considérations de plusieurs espèces, je ->ii> le bosoin de me communiquer, et je vais suivre mon |)iiir|innt, au risque des distractions.

M"" Trudn revient dimanche : j'en ai de la joie pour la liberté que me rendra son retour. La solitude, le silence et la réflexion me sont devenus nécessaires. Je suis (Luis une nouvelle crise dont j'appréhende également le renouvellement et la

I 11 cimliinni.T. Voir li~- li'ttn-i «livante*. InMmi <I'A|[J ; adrome, timbre et visa,

■> Voir |>lu* haut, lettn- rln 91 juillet 177I1. rjoln-t. — Daiilwn, t. Il, h, 1 55-1 57.

suite. Je me crains moi-même, je pressens la force de l'habitude, l'enchaînement des circonstances, et même le poids des raisons qui pourraient favoriser la décision à laquelle on me sollicile aujourd'hui. Ma voisine s'est enfin expliquée d'une manière aussi obligeante que pressante et vive; celui dont je l'ai parlé sous la désignation du gros garçon réjoui l'a chargée d'être son interprète auprès de moi ; il m'offre sa main et son cœur, et demande mon aveu avant de s'adresser à mon père. J'avais bien deviné ses intentions et celles de la dame, j'avais cherché à diminuer de tout mon pouvoir l'opinion que je leur supposais avoir de ma fortune : mes efforts n'ont rien empêché , soit qu'ils ne m'aient pas crue , ou soit que le désintéressement leur ait fait passer outre. J'en doute encore, et c'est mon espoir : je haïrais, en l'admirant, une générosité qui pourrait me contraindre.

Je voudrais résumer en peu de mots la conversation où les propositions m'ont été faites : mais je me sens incapable de méthode ; l'agitation et la paresse me retiennent dans un désordre d'idées dont ma lettre sera le témoignage. M. G..., âgé de 32 ans, me paraît capable de faire le bonheur d une femme, par la bonté de son cœur et l'égalité de son caractère, si d'ailleurs certaine convenance d'esprit et de façon de voir n'était pas aussi nécessaire pour la félicité d'une union dont les fruits exigent des soins pris en commun. Il demeure avec une tante, bonne et gaie, riche de 7,000 à 8,000 livres de rente, fort attachée à son neveu, dont elle veut faire son légataire, et auquel elle donne en ce moment 3o,ooo livres pour acheter une charge, qui ferait son état. A la vérité, une partie de ses rentes est en viager, par conséquent, les espérances ne sont pas aussi étendues en effet qu'elles paraissent l'être d'abord. Il s'agirait de demeurer avec elle, ce qui serait une douceur et un grand avantage du côté de l'intérêt, sans être probablement une peine, par rapport à sa société, qui est facile et douce.

M. C. . ., au moment départir pour Reims, où vont, suivant l'usage'1', se faire recevoir avocats ceux qui n'ont pas fait leur droit, et qui ont besoin de ce titre pour occuper une charge, voulut me faire instruire de ses desseins et connaître mes dispositions. M"" Ag. , qui paraît désirer nous obliger tous les deux, l'a servi avec zèle. Je me suis rejetée sur la modicité de ma fortune et la balance de ma situation, qui ne me permettaient pas de songer à un établissement. Je ne pouvais pas m'ouvrir, je ne pouvais pas prononcer crûment un non sans le motiver, j'étais nécessairement dans un embarras qui m'empêchait de parler affirmativement et que ses questions ne faisaient qu'augmenter. «Vous m'étonnez, me disait-elle; monsieur votre père s'est énoncé de telle manière, sur votre bien, en tel temps, à

"> Voir là-dessus une note des Mémoires de Cf. aussi ma Notice surBrissot, en tête de M Brissot, t. I, p. i()3. (rOn y vendait tout, et édition de sa Correspondance, p. u. Danton, les degrés, et les thèses, et des argumenta.» Roland, etc.. . . en avaient vi-é ainsi.

LUNÉE 177 7. 119

M. un tel ; il n'est point d'un état à supporter des pertes; sa fortune n'est plus la même, c'est donc sa faute ; je devine vos chagrins. . . , ce sont des raisons de plus pour vous établir; s'il m marie , vous ne pouvez rester avec lui : s'il mange son bien, qu'espérez-vous faire de mieux?. . . Je vais répondre à M. G. que vous m'avez dit ne point vouloir parler de ses propositions à monsieur votre père, parce que vous lui savez la plus grande répugnance pour quelqu'un qui n'aurait pas d'état; cette réponse lui lai—e ms espérances, fait bâter IM démarches, et vous donne le temps de la réflexion. * J'ai approuvé la sagesse de sa réponse, je l'ai remerciée comme je le ihiiii, nous avons causé fort longtemps avec le même embarras de ma part et la même vivacité de la sienne; enfin nous nous sommes quittées, assez conli-nto de nos personnes, mais pas trop de nos affaires. Il n'est personne de ma (.■mille qui ne nie portât à cette alliance, si elle en connaissait la possibilité. Les convenances générales s'y rencontrent, ma situation semble devoir m'y porter; je M dois prévoir avec mon père que la nécessité de me retirer un jour avec ma petite part, pour la conserver et me soutenir par elle comme je le pourrai, et alors je l'abandonnerais à l'indigence ; ou bien de lui laisser cette ressource, faible pour nous deux, en végétant avec lui, dans la gêne et le chagrin, jusqu'à ce que la mort d'un parent, presque aussi jeune que mon père, nous donne plus d'aisance. M. G. . . me plairait peut-être, si je n'avais connu des hommes qui lui sont supérimffl et qui me conviendraient davantage : il est tel. que je ne peux donner une apparence raisonnable à mon éloignemeut pour lui, du moins aux yeux du plus grand nombre; il n'y aurait que vous, mes bonnes amies, et un M. I'. [Pictet?], s'il le savait, qui ne seriez pas étonnés de mon refus. C'est précisément ce qui met de l'embarras dans nies expressions : le vrai motif ne peut que se sentir; il faut voir comme moi pour le connaître : ceux auxquels il faudrait l'expliquer ne l'entendront jamais. Jugez de mon malaise avec une femme, de bon sens d'ailleurs, il qu'un intérêt touchant pour moi fait agir avec feu. Je crain- de la revoir, je la lui-, je suis troublée moi-même, parce que je suis balancée par instants; je voudrais éluder toujours, j'éloigne des considérations qui me contrarient et m'as-

nt; je redoute des assauts soutenus par des raisons que je suis foi d'avouer bonnes, du moins à certain- é.;ard-.

Du HÉM jour, a i i lieures et demie du soir.

Je suis rentrer .lie/, moi. dan- ma petite cellule. J'avais élé interrompue ici -ans pouvoir reprendre; j'en dirai davantage une autre fois. Adieu mes chères el honni Je -uis fatiguée des événements, je Munirais être oubliée. M. Serein

m'impatiente, jfl sais lui écrire de nouveau. Si vou> me r '-pondez sur ceci, adressez a M. T.

À SOPHIE M. — 27 août 1777, avec P.-S. du 28.

Mercredi, à a heures, 37 août 1777.

Je suis rendue à la maison paternelle, mais je ne le suis pas à moi; à peine rentrais-je dans mon séjour ordinaire que de nouvelles sollicitudes m'y assiègent. Je chérissais mon obscurité, pourquoi n'est-elle pas plus grande encore ! M"" Trude est de retour, son mari est tout triste et mal portant, je fus les embrasser lundi, au sortir de Vincennes, dont je revins à pied. J'eus beaucoup de peine à déterminer mon père à me conduire chez eux, quoiqu'il en ait donné sa promesse. Ce ne fut pas pour moi un médiocre embarras, que d'accorder ce que je devais à la reconnaissance et à l'amité avec les déférences et la soumission auxquelles j'étais obligée envers mon père; j'ai supporté toutes ces contrariétés jusqu'au dernier moment. Enfin l'épreuve est passée, j'ai satisfait au devoir, au sentiment; mes amis sont pénétrés, mon cœur est content, et si quelqu'un manque à l'être, il n'en saurait trouver la cause que dans lui-même. J'ai reçu ta lettre hier au soir, par Mm* Trude qui me la remit en courant; elle m'est, comme tout ce qui me vient de toi, un nouveau témoignage de cette amitié solide et vraie qui nous unira toujours.

Je ne saurais te faire tous les détails que tu me demandes, j'en ignore plusieurs.

M. C, né à Rouen, y est demeuré presque toujours : il y a reçu cette éducation ordinaire que l'on donne généralement aux hommes de la moyenne classe. Peu de goût pour le commerce, peu de moyens pour se faire un état, la douceur d'une vie commode chez ses parents et dans la société, paraissent l'avoir retenu dans cette indécision dont les secours de sa tante vont enfin le faire sortir. Tu as fort bien deviné que l'idée de se marier ne lui était jamais venue dans l'esprit : il avait au contraire témoigné assez ouvertement que cet engagement ne le tentait pas. La prédilection singulière de cette tante en sa faveur avait toujours motivé des Mp6 rances de son côté : devenue entièrement libre, depuis un an, par la mort de son mari, qui ne lui laisse point d'enfants, elle ne veut s'occuper que du bonheur de son neveu, qu'elle aime et regarde comme son fils : il est fixé près d'elle actuellement. Sa mère vit encore et demeure à Rouen. Tu me demanderas comment on peut connaître beaucoup un homme qui a resté dans sa province la plus grande

") Archives d'Agy; adresse, timbre et visa, cachet. — Dauhan, t. II, p. i58-t6t.

partie de sa vie; mais il faut savoir que ma voisine est de Rouen, que sa mère y réside encore tous les étés avec une de ses petites-filles, qu'elle ramène à Paris l'hiver; que toutes leurs correspondances, leurs liaisons de commerce et d'amitié sont princ •ipalement dans cette ville, où M. C est fort aimé, et dont il regrette le -.'•jour, par son attachement à ses amis, à ses connaissances il Ml habitudes. On a remarqué avec raison que, dans bien des circonstances, notre manière d'agir est -ultat de mille idées dont on peut a peine se rendre compte à soi-même. Il est très vrai que les procédés de M"* A. m'obligeaient à la plus grande francliisi-. Je répondais cependant avec ambiguïté, parce que je me sentais balancée intérieurement et confusément par diverses considérations également importantes. Tu aperçois déjà toutes celles que je pouvais faire d'après l'exposé qui m'était fait, d'après ma situation embarrassante et les raisons contraires qui m'approchaient ou m'éloignaient de ces propositions. Je sentais, pour ne rien cacher, que, telle bornée que fût ma lortune, il ne dépendait que de moi de faire réussir cette affaire. L'intérêt que prenait à moi la dame, les dispositions du personnage à mon égard, toutes ces choses que l'on connaît si bien avec un certain tact et que l'on rend toujours mal. m'assureraient que ma volonté dirigerait le- événements : il s'agissait donc de décider avec moi-même si je favoriserais les vieux de M. (1. ou si je les rejet terais; il me fallait du temps et de la réflexion. M. C. allait partir pour Heiins, une réponse trop nette l'eût mis dans le cas de me pousser plus vivement i] ne je ne voulais; je parus incertaine, comme je l'étais effectivemen t. et je laissai 4a espérances, sans rien donner d'assuré, ("est alors que, dans l'agitation et l'inquiétude . je l'écrivis une lettre assez mal digérée; j'esquissais au hasard ce qui venait de se passer, ce cm j éprouvais à l'instant et ce que je prévoyais pour l'avenir. Si j'étais heureuse et tranquille sur 1rs suite-, comme je l'étais il y a quelques années, j'éloignerais sans hésiter un parti qui ne remplit pas parfaitement mes vues et mes désirs. M. C. est fort bien défini par l'expression que tu emploies à son sujet; r est une Ixume pàtc à mari; on peut espérer avec lui des jours paisibles. Mais il faut avouer que du rôle de l'e-prit . Mi MMMMMi et de la capacité pour elewnle- enfants, il ne diffère en rien de la classe commune. Seulement, la bonté de son cœur laissera sur lui beaucoup d'empire à une femme douce et raisonnable. Je supprime le- réflexion* que tu peux laire comme moi sur ce que j'ai à craindre de la part de mon père; je te suppo-c transportée à ma place et voyant tout ce qui m'environne; souviens-loi que je suis à peu près maltresse d'amener les choses au point qui me plaira . et décida ce qu'il faudrait faire. Quant à moi, je n'éprouvai jamais tant d'incertitude et d'irrésolution; il ne m'a pas été possible de me déterminer; je laisse l'événement aux circonstances, et je vais traîner en longueur le plus que je pourrai. En conséquence, je me suis ouverte franchement avec ma voisine : je lui ai fait connaître l'état de ma fortune, et combien elle me

paraissail peu convenable à celle de M. C. , qui aurait besoin d'une bonne addition pour former un total honnête. Il est arrivé ce que j'avais prévu : mon peu de bien a étonné, mais il n'a pas paru ébranler le projet; M"" A. n'en est que plus ardente à me servir dans ce qu'elle croit pouvoir m'être utile, et la connaissance qu'elle a des intentions de M. C. ne lui laisse pas le moindre doute sur la fermeté de sa résolution.

Nous avons raisonné longtemps; M™' A. s'est servie avec chaleur de tous les motifs qui pouvaient m'engager à seconder ses vues; elle a fini par me dire qu'au retour de M. C. elle nous ferait expliquer ensemble, persuadée que notre franchise réciproque était un moyen de rapprochement. Me voici donc en repos pour une quinzaine de jours ou trois semaines peut-être; je jouis de ce délai et je ne prétends qu'à l'allonger sans cesse. Toutes mes réflexions augmentent mon incertitude. J'éprouve autant de difficulté à vouloir dans cette occasion, que j'en ai trouvé I croire en matière de religion. Le scepticisme doit-il donc être mon état et mon supplice habituel? J'ignore entièrement ce qui pourra résulter de tout ceci : je serai entraînée plutôt que résolue. Au reste, j'aime assez la manière dont les choses se font; mais (si l'on peut l'avouer) je crains l'avantage qu'elles me donnent en faisant sortir mon caractère; mes explications avec M. G. n'affaibliront pas les sentiments que je lui ai inspirés sans le vouloir, et qui, suivant la marche ordinaire, s'affermiront en proportion des efforts que je ferai pour les détourner ou Im détruire.

l'.-S. — Il est jeudi 28, cinq heures après midi. — J'ai encore sorti hier et j'ai reçu du monde aujourd'hui. J'ai envoyé chez M. Serein, il m'a fait dire et même est venu me confirmer que depuis quinze jours il avait porté tes souliers chez ton frère. J'ai presque envie de lui faire tenir mon petit cahier, bien cacheté, en le priant de le joindre à ces souliers qu'il doit l'envoyer.

Ne te prive pas de ta robe; moyennant tes autres secours, la petite peut se passer de celui-là dans ce moment. Je ne comprends pas trop le sens de ta commission pour cette demoiselle ruinée ou son père: ou j'ai tout oublié, ou je vois mal l«t analogies. Mais je connais toujours bien ton cœur et je lui rends une justice égale à l'estime profonde et au vif attachement que je conserve pour toi. Adieu mes amies, j'écris mal, je me sens un découragement singulier.

Ecris-moi à mon adresse. Les procédés de M. T. me gênent.

[AUX DEUX SOEURS»').] - q9 août [1777W].

Du 19 août.

inrei mes <l«Tnièi«"i lettres, je ne pui> rien vous apprendre de nouveau ni d'intfli wwnt . je suis dans un dégoût, dans une mélancolie insupportables; le présent ■t'afflige, l'avenir m'inquiète, je ne sais que vouloir et souhaiter. J'ai aperçu hier que -i M"* A. et M. C. abandonnaient leur projet, je n'en serais* pas plus tranquille. Famille, .unis. roiiua liâmes, tout -etnble conspirer pour la même lin; les circonstances éveillent leur lèle (H ju-ti lit-nt leurs instance-.

Je suis condamnée à traîner laborieusement, parmi les sollicitudes, des jours qui devaient être Hél par le bonheur. On a bien raison de prieat ■ liaut la liberté; iV.[ non seulement le plus doux des bien-, c'esl encore le plus difficile à acquérir ou à conserver.

L'indilTérencede mon cœur ne me sauvera pas d'un sacrifice; je ferai une affaire Il raison, et c'est ce qui nie désole : je n'imagine rien de si triste que d'agir -ans goût dans une telle décision.

Je hais mon sexe et sa dépendance : cette dernière empoisonne de- devoirs que je trouverais délicieux à remplir, si je me les imposais par choix. Il est doux (l'iilxii ;i ce qu'on aime. m;ns II .--i ;iiïreux de se mettre, par nécessité, danl'uhligation d'aimer sous peine <!<• crime.

J'ai vu ce malin \l '' d'Iiangard; sa face réjouie m'a distraite avec plaisir; elle KH aime toujours. e| c'est beaucoup pour moi que de trouver quelqu'un qui s'entretient de von- avec inlérèt : mais elle, sans vouloir s'en plaindre, trouve que nom- ne lui écrivez guère. Cad regarde principalement l'amie Henriette, à qui je voudrais bien répondre avec plus d'ordre et de précision; j'ai besoin d'indulgence. je le sens et je m'en plain-.

J'ai vu I). L. B. à la promenade : Dieu sait de quel oeil ! Nous ne nous somme- -ilués, jg regardais nul re *àV

Je dois aller m'ennuyer à Vincennes les deux fêle- prochaines J : oh. la cruelle rie que de se voir partout environnée de sots! A propos de sots, ou plutôt de m

"' Papiers li'Krra. — Pas d'adrem. I" Le 8 aeplcmbre (Nativité de la Vierge) el

1 L'année manque. Main tout iii<lii|iir- >{■■•• la veille qui, en 1777, tombant un dimanche,

c'est 1777. était ausai j<mr irrè'.

12/t LETTRES DE MADAME ROLAND.

qui n'y ressemble guère, M. Pu n'est pas venu me voir depuis près d'un mois : beaucoup par affaires, un peu par ce certain ménagement. 11 n'a pas été non plus fort souvent chez sa parente; cependant, il y a eu rencontre, force honnêteté-., conversation amusante, sérieux, bonnes choses, etc. Sa femme est encore plus rare: ils ont peine à réussir. On doit lui envoyer de Russie le nouveau code de l'Impératrice. Je ne sais pourquoi je babille de tout cela; mon imagination et ma plume sont également vagabondes.

0 l'étourdie! Il est U heures du soir du 29; je viens de trouver sur ma table la lettre que je vous écrivis hier'1'.

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