CLXXXVII
À SOPHIE ». — 5 septembre 1777».
Mes chères bonnes amies, combien vos lettres m'ont fait de plaisir! C'est une chose si ordinaire que je ne sais pourquoi j'en parle; mais en même temps c'est un plaisir si vif, que je sais encore moins comment je pourrais m'en taire. Au milieu des tracas et des sollicitudes d'une vie agitée, il est bien doux de trouver un asile commode et sûr, où l'on peut oublier ses maux et se refaire de ses fatigues : le sein de l'amitié est pour moi le port assuré où je me sauve de la tourmente et des dangers de la tempête.
Les inquiétudes de plus d'une espèce, les chagrins domestiques les plus cuisants continuent de déchirer mon cœur; je suis dédommagée de tout par les charmes d'un sentiment pur et solide que vous nourrissez en moi, qui me console, me fortifie, et me réconcilie avec mes semblables ou, pour mieux dire avec mon existence, car je haïrais encore plutôt celle-ci que les autres.
Il est très vrai que la misanthropie est beaucoup moins à craindre pour moi que ne serait l'excès contraire, je veux dire l'extrême confiance : mais la vivacité des peines produit aisément, dans une âme trop sensible, une aigreur et un dégoût dont les effets sont également pernicieux et funestes. Heureusement la bonne nature, toujours fidèle à la loi si sage des compensations, place à côté de la douleur des antidotes proportionnés à sa violence; ainsi je jouis du plus grand des biens en subissant d'une autre part les épreuves les plus pénibles.
M II s'agit évidemment de la lettre précé- <*' Archives d'Agy; adresse, timbre et visa,
dénie, des 37-28 août. — Cette lettre du 39 a cachet. — Dauhan, t. 11, p. 165-169. donc dû être expédiée sous la même enve- <s' La date esl dans le corps de la lettr.-. pn
loppe. avant la lin.
imniM 1777. 125
Je me hâte de répondre à l'intérêt touchant que vous mettez à mes affaires, en les prenant pour objet de notre entretien.
Je t'ai déjà dit, ma chère Sophie, qu'il n'était pas en mon pouvoir de te donner certains détails, parce que je n'étais pas moi-même parfaitement instruite.
La mère de M. C. . . vit, comme tant d'autres, sans le secours de personne, mais sans pouvoir rien donner à son fils. Elle n'avait que deux enfants, dont le premier est mort après s'être marié, et a laissé un lils, avec lequel la tante de Paris ne veut pas que son neveu partage, soit uniquement par préférence, soit pour réparer l'injustice de la coutume normande, c'est ce que j'ignore. Je ne sais pas mieux combien il y a de viager dans le bien de cette tante; il n'y a de clair que Im trente mille livres qu'elle donne pour l'acquisition d'une charge et la disposition où elle est de lui assurer son mobilier et ses rentes foncières. Sans doute il faut dans tous les cas que cette assurance soit faite et que la charge soit achetée avant de conclure un mariage : quant à moi, je ne voudrais me décider qu'après ces arrangements, • t ort.iinement ce n'est pas une affaire à finir dans un mois.
Je ne suis pas inquiète de ce que j'ai à dire au jeune homme pour la discussion de nos intérêts communs : ce n'est pas là le principe de mon indécision, je me suis mal expliquée, puisque vous ne m'avez pas entendue. Il s'agit de déterminer avec moi-même si, toutes convenances supposées, je voudrais accepter M. C. . . pour mari, ou si je n'en voudrai pas, tel avantage qui parut se trouver dans cette union.
Si, après toute réflexion faite, je ne puis me résoudre à l'accepter, il faut éviter les explicatious avec lui et rompre dès à présent les négociations : voilà le point où je balance.
Je n'ai pas assez d'envie de me marier pour prendre un homme qui ne remplit pas parfaitement toutes mes vues, si j'avais un état assuré, un avenir moins ;iiïreux; tu dis ;ivec justesse que ma volonté n'est maîtrisée ni par les passions, ni |i;ir l'autorité : mais elle est gourmandée par la crainte. Je dois prévoir qu'après r>|)i]isem>nt de certaines ressounes. qui ne peuvent durer des années, mon père se trouvera dans un très grand malaise : obligé de quitter dansdix-huit moiscette maison, que l'on doit abattre, il compte, ainsi qu'il s'en est expliqué, vendre une partie de ses meubles, afin de prendre un loyer encore plus modique: à cet arrangement, on reconnaîtra l'homme ruiné; il achèvera de perdre la confiance et l'ouvrage, qui commence à souffrir une diminution sensible. Que faire alors avec l'insuffisance de ses revenus et les dépenses de la même conduite? Sera-ce parce qu'il approchera de plus près l'indigence, que je devrai le quitter? Il faut résoudre si je m e\|K».'iai Ml malheurs de cette extrémité, à laquelle je dois raisonnablement m'altendre, plutôt que de faire un mariage de raison : ou bien si je sacrifierai quelque chose de mon goût pour éviter l'indigence, ou tout au moins le spectacle
de celle qui accablera mon père, et la triste obligation d'être réduite aux bienfaits d'autrui.
Tu sentirais combien ces considérations ont de force, si, étant à ma place, tu voyais chaque jour des choses qui assurent et précipitent cet avenir effrayant, et lu avouerais que jamais on ne fut incertaine avec plus de justice. Tantôt, en héroïne de la délicatesse, je préfère tous les maux à ceux d'une alliance faite par nécessité; je vois l'illusion des premiers jours de l'hyménée se dissiper avec vitesse, je sens le poids des chaînes, l'amertume des contrariétés produites par des différences que les égards du moment n'effacent pas pour longtemps, et que la multiplicité des relations fait naître; je distingue les travaux et les disgrâces d'une éducation qui fait mon objet principal, et dans laquelle je ne puis être secondée par un homme bon d'ailleurs, mais d'une capacité très médiocre; les enfants conduits par une seule main, détournés par mille autres, préparant à mon âme ardente des inquiétudes cruelles, des soucis dévorants, et peut-être des chagrins intolérables. Tous ces objets, rapprochés par mon imagination, me font frémir et m'arrêtent. Mais, d'autre part, les qualités du cœur ne sont-elles pas les seules nécessaires pour la douceur de la vie domestique? 11 est communément plus facile de rendre heureux un homme ordinaire et bon qu'un philosopheront trop souvent l'esprit allier, systématique, s'irrite facilement et ne souffre jamais d'opposition. Pourquoi ne pas prendre un état sortable, où l'on peut avec aisance remplir les devoirs de l'humanité, se rendre utile à la société, ce qui m'offiirait en même temps l'occasion de me soustraire à des peines violentes et presque certaines?
J'ai fait part de mes irrésolutions à MmeT. et à M"eDp. : toutes deux s'intéressent à moi, toutes deux m'aiment en bonne parentes, en vraies amies, et toules deux connaissent ma situation aussi bien que ma personne. La première, mariée depuis quatorze ans à un homme qui en avait dix-neuf quand elle l'épousa, et dont les excellentes qualités sont accompagnées d'un caractère bizarre, semble n'apprécier que les dégoûts d'une vie laborieuse dont tous les instants sont marqués par des sacrifices; elle me détourne de toutes ses forces d'une affaire qui ne serait pas entièrement de mon goût, et paraîtrait préférer pour moi tous les maux quelconques avec ma liberté, à rengagement de celle-ci sans le choix volontaiie du cœur. L'autre, libre par goût et devant toujours l'être, se frappe davantage de la dépendance de mon sort de celui d'un père qui se précipite dans l'abîme; elle calcule les degrés de la chute, voit l'instant de la misère et m'engage à la prévenir par une alliance honnête, que la raison approuve et doit rendre heureuse.
Je m'occupe d'autant plus de ces motifs qu'ils vont entrer nécessairement dans les combinaisons que je suis forcée de faire : si ce n'est pour M. C. . ., ce sera pour quelque autre : car le peu de gens qui ne l'ont même qu'entrevoir ma position cherchent à m'établir, croyant ne pouvoir mieux faire. Un de mes oncles m'a parlé
aujourd'hui d'un autre parti qu'il souhaiterait passionnément pouvoir me donner, et à l'occasion duquel il a déjà fait des démarches à mon insu. J'observe à mes intimes que je risque beaucoup en me mariant, parce que, tel estimable que soit un homme, je ne saurais lui confier parfaitement ce qui regarde mon père, et que, celui-ci pouvant un jour devenir à charge, je puis en avoir de grands désagréments avec un mari qui ne se serait pas attendu à pareille chose, et qui pourrait me le faire sentir, s'il n'avait pas la plus grande délicatesse.
Réfléchis un peu ces circonstances; envisage le présent, porte tes regards sur l'avenir, pénère dans mon cœur, et vois dans quel labyrinthe d'idées je dois errer avec inquiétude. Lorsque j'essuie quelque disgrâce nouvelle, je suis prèle à quitter une maison où je n'ai plus que des aspects déchirants : mon père ennuyé à mes une habitude qui fait sa perte pour jamais et dans tous les sens, ne connaissant plus les douceurs d'une vie réglée, paisible et confiante, regardant tout ce qui l'environne comme autant d'obstacles à son penchant, et délestant tout ce qui le contrarie : voilà le tableau que les heures cruelles retracent à l'envi sous mes yeux. Vient-il une occasion de sortir de cet abri paternel, où je croyais devoir respirer toujours avec délices? Mille autres difficultés se présentent, et toutes réunies me balancent avec force par leurs poids opposés.
Knlin j'ai revu ma voisine; elle m'a parlé de M. C; je lui ai répondu dans les mêmes termes que j'avais employés la seconde fois, mais j'ai appuyé davantage sur ledillicultés : j'ai ajouté, d'après une observation, qu'il ne me paraissait pas à propos qu'elle me fit expliquer avec lui ; qu'il devait avant tout songer à ses arrangements, lors même qu'il ne m'aurait pas en vue, parce que, son étal une fois fixé, il aurait plus d'avantage pour augmenter ses prétentions ou suppléer à celles des autres; et que toutes ces choses demandant un certain temps, je trouvais inutile d'entrer en conférences, d'autant plus que ma fortune n'était pas un objet à mettre en compte. %
Par ce moyen, je satisfais ma délicatesse, qui serait blessée de donner de fausse* • -pérances ou de favoriser étourdiment une inclination peu raisonnée; je laisse le temps de la réflexion, je le prends, et j'en attends paisiblement l'effet.
J'ai bien peur d'être tourmentée du côté de mon oncle, il m'a fort vanté son personnage : c'est un homme d'affaires. Je n'ai pas grand' foi à la probité de ces messieurs. On loue l'honnêteté de celui-ci, avec laquelle honnêteté il se fait quinze mille livres de rente. Je crie à tous ceux qui veulent l'entendre que je suis ■M fortune, que je ne puis rien accepter; on se bouche, je crois, les oreilles, tant la prévention est grande! On m'accuse d'être difficile, et moi je trouve les trois quarts des Ml fou-,.
C'est assez parler alfaires : il est minuit du jeudi ou plutôt du vendredi, 5 septembre 1777. J'ai besoin de dormir, adieu.
J'attendrai ton frère pour l'envoi du méchant petit discours, il n'est point du tout ce que tu penses; j'en suis presque honteuse depuis que je l'ai relu de sangfroid.
M. P" n'a rien mis dans le journal d'août; sa première lettre sur les Kalmouks, qui n'est qu'une introduction, se trouve dans celui de juillet; mais il doit y avoir, en récompense, deux lettres dans le journal de septembre.
Je t'écrirai à mon aise pour l'occasion; tu recevras dilférentes choses pour l'intelligence desquelles tu te transporteras aux temps des dates. Adieu mille fois : je vous embrasse, mes tendres et chères amies.