CLXXXVIII
À SOPHIE (0. — 11 septembre 1777.
Au château de Vincennes, ce jeudi 1 1 septembre 1777. 8 heures du malin.
Le chanoine s'en va à la messe; son bureau est libre; je m'y place et je»vous écris. Je suis ici depuis samedi, je dois y demeurer jusqu'à lundi prochain. Il n'était pas dans mes projets d'y rester aussi longtemps; maison m'a pressée, je m'y trouvais bien, j'étais charmée de causer à l'aise avec mon oncle, je sentais qu'absente ou présente les choses n'iraient ni pis ni mieux, je me suis déterminée à séjourner dans ce lieu où je trouve quelque distraction à mes chagrins. J'ai pensé qu'il était important pour moi de faire trêve avec les soucis, je suis parvenue à le faire beaucoup mieux que je ne l'espérais. L'éloignement de certains objets me soulage; je me nourris plus tranquillement des raisons de courage et de résolution; la vue de la campagne me plaît et m'attendrit ; le bon air aiguise mon appétit, l'exercice fortifie ma santé, l'amitié de mon oncle, la bonté de son cœur me touchent et me rappellent ma mère. Nous avons un peu de société ; je mets en elle de la gaîlé, j'en prends moi-même; nous faisons de la musique et des folies, nous promenons beaucoup, je lis un peu; enfin, je suis très bien de toute manière.
Mon père m'envoya votre lettre avant-hier ; je ne pouvais rien recevoir de plus satisfaisant. Est-il donc vrai, mes chères amies, que je puisse ainsi contribuer à votre bonheur? Combien cette idée me pénètre! non, jamais l'on est à plaindre, tant que l'on est utile en quelque façon à ceux que l'on chérit.
'" Archives d'Agy; adresse, timbre et visa, cachet. — Dauban, t. II, p. 169-171.
INNEE 1777. m
J'ai trouvé dans ce pays de nouvelles pro|K>sitions : elles me suivent partout. La femme d'un officier qui demeure ici, et qui me connaît parce quelle vient dans cette maison, m'a pris d'une belle amitié ; elle cherche à me marier avec un directeur qu'elle vante beaucoup, comme c'est l'usage, et qui en effet pourrait être un assez bon parti; je l'ai éloigné, ainsi que les autres, mais sur des prétextes différents. Je crois que, de toutes ces affaires, il ne s'en fera pas une seule; je me sens chaque jour moins de dispositions pour conclure.
Uanl de partir pour la campagne, je me suis entretenue avec mon oncle de Paris; je lui ai fait sentir les difficultés qu'il y avait pour moi à former un établissement quelconque; il est entré dans mes raisons autant que je voulais, sans les adopter entièrement.
Depuis que je suis ici, le chanoine a été voir l'autre; ils ont conféré à mou sujet : le premier pense à faire une substitution"1, et tout ce que j'ai pu savoir du chanoine s'est réduit à ceci : *Ne vous chagrinez pas, ne faites rien contre votre inclination, ne vous pressez pas, et soyez tranquille-". Il est vrai que je crois à celui-ci quelque projet, et chacun préfère toujours le sien à tout autre; mais comme son avis s'accorde avec mon goût, je n'aurai pas de peine à le suivre.
La dame qui veut se mêler d'affaires est la même que celle chez qui je rencontrai cet été- un jeuin- homme honnête, dont je fus remarquée, et qui, se trouvant confrère de M. d<- Metz'3', lui fit mon portrait par hasard, me nomma par conversation et fut cause par là que celui-ci demanda à sa sœur de me voir, mon nom. prononcé par son ami, lui rappelant que j'étais l'amie de M11* d'Hangard à qui déjà il avait entendu parler de moi. Je vous fais part de cette anecdote, fort peu intéressante, parce que j'ai cru entrevoir que celui dont on me parle aujourd'hui serait le frère de ce premier que j'ai vu. Je n'ai pas besoin d'ajouter que ces petites fadaises restent entre nous; je n'en dirai [rien à] M"' d'Hangard.
Au milieu de la dissipation où je suis pour l'instant, je conserve mon goût pour l'observation, et je trouve à l'exercer. J'en ai rencontré deux sujets bien différents. I h jeune officier d'une part, spirituel, aimable, galant, étourdi; de l'autre, un malheureux nègre, bon et fidèle, humble et soumis comme un esclave, ainsi qu'il l'est effectivement. Le premier est le fils de la dame dont je viens de parler, et qui, dit-elle obligeamment, ne s'emploierait pas pour d'autres, si elle avait de la fortune à donner à ce liU. Je ne -uis |>oint fâchée qu'il ne soit pas sur les MB; je regretterais de le refuser, et je ne voudrais pas l'accepter: il serait bon avec dix ans de plus, je hais le don de légèreté des militaires de notre nation ; celui-ci le ■ le parfaitement, quoiqu'il ait de l'esprit, des connaissance-, et des principe,;
\ ir là-ileMin, un |h-ii pin- loin, iliins |j OSeHT, frère de M' d'll.in;;anl. Voir,
lettre cl" 'i octobre 1777. de plu» amples détaik. plu» haut, la lettre du ai juin 1777.
Il MM" DE HUMUt RULtMi. — II. O
mais il est gâté par nos mœurs, par nos femmes à grands airs, et sans doute entraîné par sa grande jeunesse.
Le pauvre noir est envoyé par des parents de la personne '') qui demeure avec mon oncle ; il m'intéresse par son état et par son bon naturel ; j'étudie en lui les traces de l'esclavage, je saisis les traits communs à l'espèce, et je me convaincs de plus en plus que Pascal l'a calomniée.
Je suis interrompue, je vais vous quitter; ceci n'est qu'un billet jeté au vent, je reprendrai dans ma cellule le fil de notre correspondance.
Adieu, mes tendres et fidèles amies, je demeure tout à vous.
À SOPHIE'2'. — 19 septembre 1777, avec P.-S. du 20 et du 26.
Du 10, septembre 1777, 11 heures du soir.
Les dates te mettront au courant des affaires ; mes dispositions présentes sont bien différentes de celles dans lesquelles je t'écrivis le 29 d'août dernier '3); ma résolution est prise pour toujours; ces dernières épreuves n'ont fait que lui donner toute la solidité dont elle pouvait être susceptible. Les tristes convenances et les motifs d'intérêt ne disposeront jamais de mon cœur. Certains arrangements dont je suis sûre, que tu dois deviner d'après les paroles de l'oncle, et qu'il est important de tenir secrets, donnent à ma fermeté toute la prudence qui lui aurait manqué sans eux. Le présent n'est pas plus doux, mais l'avenir est moins affreux, cela me suffit; je suis tranquille dès que je n'ai plus à le redouter, jusqu'à un certain point, pour celui dont les erreurs me font gémir. Les entraves cruelles de la nécessité ne contraindront pas ma volonté dans l'action la plus importante de la vie. Je suis à moi, je peux y rester, et ne me donner que par un sentiment dont la raison approuverait le choix. Je sens tout le prix d'une liberté qu'il m'est permis de garder et que j'étais sur le point de sacrifier à des considérations affligeantes. Que de révolutions fréquentes se succèdent vivement dans le cercle étroit que j'occupe! Si je n'avais de l'âme, j'en acquerrais nécessairement dans l'exercice perpétuel que donnent à mes facultés les événements dont je suis le jouet ignoré !
"' M"' d'Hannaches. M C'est la lettre cuxiv, commencée le
,2' Archives d'Agy; pas d'adresse (c'est le 97 août, terminée le a8, eipédiée sans doute
paquet annoncé dès la lin de la lettre du 5 sep- seulement le 29, et où elle inclinait, après une
lemhre, et que devait porter Sélincourt). — conversation a\ec M"" Argens, à ne pas re-
Dauban, t. II, p. 171-183. pousser le prétendant de Rouen.
Le bonheur souriait à mon enfance, le chagrin versa son poison sur mes plus belles années; frappée de coups imprévus, déchirée par l'inquiétude dévorante, dédommagée par des jouissances que je devais à mes goûts, consolée par l'attachement de quelques êtres distingués et par l'estime d'une infinité d'autres , j'ai senti à peu près tout ce qu'on peut éprouver de plus véhément, de plus triste et de plus flatteur, j'essuie encore des bourrasques, je prévois des orages, mais je goûte aussi quelque repos, j'avance avec courage, et je doute que rien désormais puisse me causer de l'étonnement ou de l'effroi. Tu peux en juger mieux que personne; tu as suivi ma course, et tu vois ce qui m'environne.
M. C. esta Bol bec ; il doit repasser à Paris avant d'aller à Reims, dont le voyage est remis au mois de novembre; c'est ce qu'en a dit sa tante à M"" A., qu'elle est venue voir, et qui m'a rendu res détails avec l'intérêt ordinaire. D'après ma détermination, mon plan n'est pas difficile à former : un bon prétexte, employé constamment, me délivrera des poursuites. Je dis un bon prétexte parce que la véritable raison ne peut se donner à des personnes qui n'apprécient pas les analogies; d'ailleurs il y a tant d'autres convenances, que le vulgaire s'étonnerait toujours de nies refus. Je ne sais comment tu as pu lire, ou comme j'ai n écrire, huit au lieu de trente : il n'a jamais été question que du dernier : la différence est énorme.
L'affaire de Paris est éloignée, celle de Vincennes est rejetée; ainsi je n'ai que l'autre sur les bras : c'était bien la plus embarrassante.
A propos de \incenues, ma lettre t'aura appris que je ne m'étais pas ennuyée dans ce pays, comme j'avais craint de le faire; je hais si parfaitement les bavards et les propos, que leur ombre M fait frémir; eux seuls me donnaient quelque élnignement pour un séjour qui me plaît en lui-même. Mon bon oncle me chérit et m'intéresse; la grande femelle se maintient bien; j'avais la plus grande liberté de me .-oii-trairc à ses causeries en me sauvant à la bibliothèque; je me promenais beaucoup, nous avions un peu de monde, et nous faisions force musique-, je me suis éJMÏpét; ma santé s'en est trouvée affermie; j'ai rapporté moins de mélancolie, je >uis enfin plus contente de moi. Cette absence m'a fourni cependant une nouvelle preuve de ce qui fait mon chagrin habituel ; le mal semble incurable, il faut bien l'endurer patiemment.
Je fus déjeuner une fois chez la dame dont je t'ai parlé, son lils me lut quelques-uns de ses petits ouvrages, dans lesquels j'ai trouvé beaucoup de délicatesse, de fraîcheur et d'agrément : une imagination riante, un sentiment vif, comme on l'a à vingt ans, animent ses tableaux et ses expression* :
Jeune élève de Mars, favori d'Apollon, Il e*i Maronné par les !■ races Des lauriers du su-ré vallon.
Si les mortelles ne le gâtent point, il sera philosophe à trente ans et propre à être placé entre les sages.
Les Américains'1' sont arrivés; ils forment une société intéressante, que je trouverai parfois à cette campagne. Ils n'ont point les vices ordinaires aux maîtres d'esclaves ; l'un d'eux, qui m'est venu voir en ville, me parait estimable. Sensible et spirituel, instruit sans être profond, vif et facile, généreux par caractère et jus qu'à l'excès, il a des mœurs douces, une conversation aimable, un cœur excellent, et des procédés tout propres à lui faire dissiper une fortune assez brillante. 11 Ml rare que l'esprit de conduite se trouve à certain degré avec l'esprit d'une autre sorte, quoiqu'il soit fort commun de rencontrer des gens qui manquent de l'un et de l'autre. Le chevalier que je viens de peindre est lié avec le marquis du Belloy '2), jeune officier qui, à force de constance et de sollicitations, est parvenu à se faire recevoir assez souvent par Jean-Jacques, près duquel il est allé demeurer. En écoutant le récit des moyens qui lui avaient réussi, j'ai plaisanté de ma tentative, et nous avons ri du Cerbère (moins effroyable que celui des Enfers, mais beaucoup plus ridicule) qui s'opposait aux réceptions.
Je crois l'avoir fait part de la proposition de M. de SvL, et de la réponse que je lui fis; il m'écrivit dernièrement une lettre (que j'ai jugé à propos de garder pour moi, à cause de certaines réflexions un peu hardies sur les préjugés), et dans laquelle j'ai remarqué entre autres choses singulières le passage suivant : «On n'a pu se dissimuler, mademoiselle, que votre démarche et votre séjour ici n'eût rien eu de commun ni de fort ordinaire; mais on a dû voir que ce qu'il y a de meilleur n'est rien moins que commun, que la sympathie entre les âmes élevées n'est pas commune, parce que les âmes élevées sont rares, et que cette sympathie ne peut avoir que des suites honorables et avantageuses, etc. . .« Bientôt après il me chargea, relativement à l'un de ses enfants, d'une affaire très délicate, que je n'ai pu faire comme j'aurais voulu parce que je suis gênée en tout et que j'aurais eu besoin d'un secours que les êtres paresseux et léthargiques dont je suis environnée n'étaient pas capables de me prêter. J'ai été obligée de faire connaître à M. de S. que la différence de ma façon de voir avec celle de certaines personnes me nécessitait à des précautions gênantes et désagréables. En conséquence il est probable que notre correspondance va se ralentir et même s'arrêter. C'est encore une privation : je suis familiarisée avec l'obligation d'en supporter chaque jour de nouvelles.
"' Des parents de M"* d'Hannaches, venus Belloy (i 727-1775), l'auteur du Siège dr I'.h-
de Saint-Domingue. Voir la lettre précédente. lait et autres tragédies; mais il était mort en
(î> Je ne trouve, parmi les correspondants 1770, n'avait jamais été ni oflicier, ni marquis
de Rousseau, qu'un personnage qui réponde à 11 y a là une confusion que je ne puis m'expli-
ce nom: c'est Pierre-Laurent Buiralte, dit de quer.
En voici une toute fraîche : j'ai sorti cette après-midi, j'ai vu Sainte-Agathe, M"* d'Hangard et plusieurs autres. Pendant mon absence M. Pitt. est venu pour me voir : c'est au moins la quatrième fois qu'il manque à me rencontrer, moi qui ne sors que très peu. J'en ai de l'humeur. Tu auras vu sa seconde lettre dans le journal de ce mois; j'aime les détails de mœurs dans lesquels il est entré; j'ai souri au commencement parce qu'il répond tout juste à une observation que je lui fis légèrement en causant avec lui.
Je voulais te dire que j'avais questionné mon Américain sur la querelle et sur l'état des insurgens; ils ont souffert des pertes considérables et réitérées; l'enthousiasme de la liberté n'a pas tellement gagné les esprits, que la plupart des riches habitants ne tiennent dans le cœur pour la mère patrie : cette disposition des principaux, jointe au défaut de discipline parmi leurs troupes, pourrait bien donner l'avantage aux Anglais. J'en suis un peu fâchée. Mais, à part l'affaire des colonies, ils sont jugés plus équitablement par ce brave chevalier, malgré la rivalit.- ordinaire, <|u'ils ne l'étaient par le petit gouverneur de Corée : il rend hommage à leur bravoure, et à la générosité du caractère national. J'aurais voulu pour tout au monde le mettre aux prises avec mon petit homme; mais celui-ci vient de partir pour le Havre, où il s'embarquera incessamment. Nous nous sommes querellés encore une fois sur ce même chapitre ; il s'en est vengé en profitant de l'occasion des adieux pour m'embrasser si vivement que j'en ai eu mal à la mâchoire pendant trois heures. C'est un vrai feu (*ùr); d'ailleurs bon officier et ingénieur habile.
-Il faut avoir un peu de folie, qui ne veut avoir plus de sottise, disent et les préceptes de nos maîtres et encore plus les exemples." Cest la réflexion de Montaigne. Je M -ms rappelé avec attendrissement, jeudi dernier, le plaisir que nous goûtâmes ensemble, chez M. Creuze, il y a deux ans; j'y fus pour la même cause qui nous y avait conduites alors. Le sujet de son tableau est la Malédiction pattrnrlle; je ne te l'expliquerai pas plus au long, il y aurait trop à dire. Je me contenterai seulement de remarquer que, malgré le nombre et la variété des passions, la bits el la variété de leur expression, l'ensemble de l'ouvrage attache, intéresse, fait admirer, sans produire l'impre-sion touchante dont nous fûmes émues en conndéfMl l'antre. La n;iture du sujet me semble donner la raison de cette différence. "n aurait toujours à reprocher ce coloris un peu trop gris, que je l'accuserais de mettre à tous ses tableaux, si je n'avais vu ce même jour un morceau d'un autre genre, qu'il me montra avec une honnête toute particulière. C'est une petite lille naïve, fraîche, charmante, qui vient de casser sa cruche; elle la tient à son bras, piéjl de la fontaine où l'accident vient d'arriver; ses yeux ne sont pas trop ouverts, sa bouche est encore demi-béante; elle cherche à se rendre compte de l'événement, et ne sait pas si c'est mal. Il ne se peut rien de plus piquant ni de plus
joli. Toute la querelle qu'on pourrait intenter à M. Greuze, c'est de ne pas l'avoir faite assez fâchée pour l'empêcher d'y retourner. Je [le] lui ai dit; la plaisanterie nous a amusés.
11 n'a point critiqué Rubens cette année : j'ai été plus satisfaite de sa personne. Il m'a raconté avec complaisance ce que l'Empereur lui avait dit d'obligeant'1'. — (tAvez-vous été en Italie, monsieur? — Oui, monsieur le comte, j'y ai resté deux ans. — Vous n'y avez point trouvé ce genre, il vous appartient : vous êtes le poète de vos tableaux. « Ce mot est d'une grande finesse, il a deux ententes ; j'ai eu la méchanceté d'appuyer sur l'une, en reprenant avec un ton de compliment :-ll est vrai que si quelque chose peut ajouter à l'expression de vos tableaux , c'est la description que vous en faites, -n L'amour-propre d'auteur m'a bien servie : M. Greuze a paru flatté. Je demeurai chez lui trois quarts d'heure; j'étais tout uniment avec Mignonne; il y avait médiocrement de monde, il était presque tout à moi.
J'avais envie d'ajouter aux éloges que je lui donnais :
On dit, Greuze, que ton pinceau N'est pas celui de la vertu romaine ; Mais il peint la nature humaine :
C'est le plus sublime lableau.
Je me suis tue, et c'est ce que j'ai fait de mieux.
Je voudrais bien reprendre sérieusement l'étude; je n'ai jamais si peu travaillé que cette année. Hélas! Jamais je n'eus tant d'épreuves à soutenir, ni tant de peines à dévorer! Jamais mon cœur n'eut plus d'exercice et mon esprit plus d'entraves. Qui le croirait? Je suis pourtant sans passion et dans la situation la plus douce en apparence. J'avais dessein de te donner des Extraits, mais je n'ai jeté que des traits de plume sans ordre et sans goût. J'ai lu assez légèrement certaines Recherches sur l'origine du despotisme oriental '2> ; préoccupée de mes tristes affaires, cet ouvrage n'a pu me faire des impressions assez vives pour me distraire et pour captiver entièrement mon attention. J'ai cru voir d'abord plus d'hypothèses que de raisons satisfaisantes ; cependant l'ensemble m'a frappée et m'a fait trouver quelque vraisemblance dans le système qu'il veut fonder. Mon auteur fait précéder son ouvrage par une longue lettre (adressée à je ne sais qui, peut-être à Helvétius) dans laquelle il trace son plan. Je rappellerai le tout en quatre mots, en disant qu'il attribue les erreurs en général à l'impression qu'auront dû produire sur l'esprit humain les grandes révolutions de la nature. C'est dans la nuit des temps, dont nos histoires ne donnent que de fausses peintures, c'est au milieu
'■' La filleule de Greuze, M™" de Valory, rapporlc aussi celte conversation de Greuze
dans une notice citée par Jules Renouvier avec Joseph II. ( Histoire de l'Art pendant la Dévolution , p. 5 1 8 ) , W De Boulanger. i - f> i .
des inondations, du fracas du monde bouleversé, qu'il va chercher l'origine de ces terreurs religieuses, de cette attente du grand juge, et du renouvellement du monde, dont tous les peuples paraissent avoir été occupés.
C'est à ces événements qu'il attache le principe des premières institutions religieuses, dont l'abus a produit tant de maux. Les monuments de la terre attestent de toutes parts les différentes secousses qu'elle a éprouvées; c'est l'homme échappé des ruines du monde qu'il faut considérer. Le premier effet du malheur dut être de tourner ses vues du côté de la religion et de la morale. Les institutions ausli -res et rigides dont on trouve des vestiges dans l'histoire des peuples anciens, ainsi que ces règlements admirables sur l'agriculture, le travail et l'industrie, suivirent probablement ces tristes événements, qui avaient réduit l'espèce humaine, renversé son séjour et détruit sa subsistance. Les établissements religieux eurent d'abord pour objet de rappeler le grand spectacle de l'univers détruit et rétabli. Mais ces commémorations devinrent bientôt la source d'une foule d'erreurs. A ce sujet, l'auteur fait des applications assez justes, et il rapporte des traits intéressants. Occupé de la Divinité, on ne voulut que le grand monarque pour maître lorsque les familles, après avoir été rassemblées insensiblement, formèrent un corps auquel il fallait donner un chef. Des usages symboliques s'établirent donc dans le gouvernement civil, et la suite des siècles, amenant l'oubli total des principes de l'institution, fit reconnaître pour roi celui qui était devenu le représentant du seul qu'on avait voulu avoir dans l'Hic ~<upréme. Les fables uniquement nous présentent des vestiges du souvenir des anciennes théocraties, dont les usages se conservent chez tous les despotes civils. Ainsi le gouvernement théocralique est jugé par l'auteur le premier que les hommes aient choisi, celui dont le despotisme est le résultat ou l'abus, et qu'on peut regarder comme la cause accidentelle de l'idolâtrie.
Il tâche de faire voir chez toutes les nations des traces des usages théocraliqucs; sea recherches à cet égard sont curieu?es en elles-mêmes, et ingénieuses dans l'application. Le choix d'un maître par des hommes libres, les entreprises d'un ambitieux chez des peuples civilisés, l'autorité paternelle, les dispositions résultantes du climat, dans lesquelles on a été chercher les causes secrètes du despotisme, ne semblent pas à l'auteur des principes certains qui puissent servir de base à un système raisonnable. *Le despotisme, dit-il, ne s'est établi sur la terre ni de gré ni de force; il n'a été dans son origine qu'une triste suite et une conséquence presque naturelle du gouvernement que les hommes s'étaient donné dans des Me.le> extrêmement reculés, lorsqu'ils prirent pour modèle le gouvernement de l'univers. régi par IKtre suprême; projet magnifique, mais fatal, qui a précipité toutes les nations dans l'idolâtrie et dans l'esclavage, parce qu'une multitude de MippiMtmris qu'il a fallu faire ont ensuite été regardées comme des principes cer-
ains, et qu'alors les hommes, perdant de vue ce qui devait être le vrai mobile de leur conduite ici-bas, ont été chercher des mobiles surnaturels qui, n'étant point faits pour la terre, les ont trompés et les ont rendus malheureux, etc.?;.
J'ai trouvé des répétitions, de l'emphase, quelques vérités, des faits singuliers et piquants, un style inégal et peu châtié.
VHistoire de Russie par M. [ de] V. m'a beaucoup amusée; elle est écrite avec une rapidité qui vous entraîne; les événements qu'elle présente sont intéressants et racontés d'une manière agréable et précise. Ce vaste empire, peu peuplé d'habitants, qui conservaient encore la grossièreté des Scythes avec des usages asiatiques et que la princesse Olga avait rendus chrétiens vers le xi" siècle, ne figurait pas dans l'Europe avant le xvr*. Le trône n'était pas électif, mais l'ancienne famille des Czars ayant manqué, des troubles intérieurs et des guerres étrangères s'étant élevés, une assemblée de vieux boyards élut Michel Romanov, jeune homme de i5 ans, fils de l'archevêque de Rostow, surnommé Philarète. La paix se fit avec les Suédois et les Polonais, Michel Romanov régna tranquille sans faire aucun changement dans ses États et mourut en 1 G45. Son fils Michaelovitz lui succéda par le droit héréditaire; il se maria comme son père, choisissant parmi les filles qu'il se fit amener celle qui lui parut le plus aimable. C'est lui qui le premier fit rédiger un code des lois, et qui mit une certaine discipline dans ses armées. Une mort prématurée l'enleva à 46 ans, avant qu'il eût pu perfectionner aucune de ses entreprises. Sous Fédor, son fils aîné du premier lit, tout retourna dans la confusion , cependant il travaillait à policer ses États. Rientôt il céda par sa mort le trône à Ivan et Pierre, ses frères, l'un du premier lit et disgracié de la nature à tous égards, l'autre du second lit et avantagé de ces qualités brillantes qui ont fait de son règne l'époque de la gloire de cet empire. Mais la princesse Sophie, leur sœur, s'empara de la puissance suprême, que l'incapacité de l'un et l'enfance de l'autre les empêchaient d'exercer. L'État subit des convulsions fréquentes et dangereuses, après lesquelles il reprit un extérieur tranquille. Les révoltes des Strélitz, milice semblable à celle des Janissaires, les entreprises de Galitzin, que la princesse Sophie avait associé à son pouvoir, excitèrent le courage de Pierfe, qui s'était vu d'ailleurs exposé à des attentats médités contre sa personne. Galitzin fut relégué sur le chemin d'Arkhangel, et la princesse Sophie conduite au monastère de Moscou.
Dès ce moment Pierre régna, et Ivan n'eut d'autre part au gouvernement que celle de voir son nom dans les actes publics. Il mena une vie privée et mourut en 1696. Les réformes de Pierre, ses voyages, ses guerres, ses traités, ses établissements , ses lois forment l'ensemble le plus curieux qu'il soit possible de considérer. Le célèbre Lefort, d'une ancienne famille du Piémont naturalisée à Genève depuis deux siècles, l'aida à former des troupes disciplinées, après avoir cassé la milice
redoutable des Strélitz. Agrandir ses Etats, faire naître les arts, créer l'industrie, le commerce, faire des lois pour les soutenir et pour les étendre, parcourir en héros la plus longue carrière, telles furent les actions de Pierre le Grand. On applaudit à cette mâle simplicité qui lui fit choisir une épouse dans une fille ubM-ure, dont les grandes qualités faisaient les seuls titres; on frémit de la sévérité avec laquelle il condamna le czarovitz Alexis Pétrovitz : aussi inflexible que Brutus, il fut peut être moins louable et moins à plaindre. Ce sont quatre femmes monlt'o ;i|>r>- lui sur le trône qui ont maintenu et perfectionné ses entreprises; il mourut au mois de janvier 1730.
«Le Palais a eu des révolutions après sa mort, l'Etat n'en a éprouvé aucune. La splendeur de cet empire s'est augmentée sous Catherine I". Il a triomphé des Turcs et des Suédois sous Anne Pétrovna, il a conquis sous Elisabeth la Prusse, il a joui d'abord de la paix, et il a vu fleurir les arts sous Catherine II -
Du 99, au matin, lundi.
Je me proposais de causer aujourd'hui avec toi; je quitte MIU d'Hangard, qui m'apprend que ton frère doit venir incessamment chercher mon paquet : je vais le fermer. J'ai du monde, et je reçois un billet de mon grand-oncle, qui me demande cette après-midi avec mon père, parce que sa femme pst tombée sérieusement malade : je crains bien de nouvelles aflaires, me voici inquiète de nouveau; oh la cruelle vie! Je suis debout, je cause avec ma compagnie, je fais la gaie et ne le suis guère.
Adieu, mes très chères.
M' ntmB, du -'1. au soir.
M. de Sel incourt ne vient point : je défais mon paquet, pour vous dire encore un mot. Je le fermai avec une précipitation qui se sentait de l'inquiétude, de la contrariété et de l'agitation que je souffrais alors : je ne voulais pas le laisser à faire au cas que l'on vint le chercher pendant mon absence dont la cause me peinait. J'avais près de moi la femme de l'ollicier de Vincennes ; elle voulait me donner sa j'oumée : je la tromai tant soit peu leste, et je soupçonnerais volontiers une certaine curiosité dans son empressement à former des liaisons. Je n'ai pas beaucoup de foi aux amitiés si chaudes dans leur naissance : les promptes intimités et tes fortunes rapides me sont également suspectes.
J'ai |>a>s>'' presque entièrement ces trois jours auprès de ma bonne tante. Elle a les droits les plus étendus sur mon attachement et sur ma reconnaissance : son <:tat m'occupe et m'afflige. Une lièvre continue avec des redoublements, des infirmités anciennes, soixante-douze ans avec ces autres maux, c'en est trop à ta fois pour
ne pas exposer sa vie; je trouve cependant un peu de mieux, mais j'ose à peine concevoir de l'espérance.
H y a deux ans et demi que j'occupais dans son lit la place qu'elle y tient aujourd'hui : elle me prodiguait ses soins dans l'étal affreux où m'avait mise la mort de ma mère. J'ai rappelé cette époque : elle a gémi sur ses suites; elle et son mari me répétèrent à ce sujet avec attendrissement : tfNous vous aimons et nous vous plaignons. i>
Us m'ont bien prouvé la vérité de ce mot touchant; je suis pénétrée; il est doux de trouver dans le sein de sa famille un dédommagement aux peines qui y naissent. Serait-ce injustice ou malheur? Le sentiment du mal l'emporte encore sur celui de la consolation. De nouvelles disgrâces réveillent l'amertume des premières; je considère que l'avenir éloigné est le seul qui soit plus certainement adouci, le temps moyen sera toujours terrible à passer, et déjà, ce semble, je touche par instants à ce temps affreux.
Je n'ai pu me défendre ce soir de mille réflexions accablantes qui m'ont frappée plusieurs fois et que les circonstances rappellent quelquefois plus vivement : je suis tombée dans une rêverie profonde ; j'ai passé , par degrés, à un état que je ne connaissais pas encore. Mon âme est flétrie, mon œil est séché : je cherche des pleurs et je ne sais plus en répandre. Hélas! l'exercice pénible de la sensibilité pourrait-il l'affaiblir et l'éteindre chez moi? La scène magnifique de l'uniters paraît couverte d'un voile à mes yeux fatigués; une sorle de brouillard environne et confond les objets sur lesquels je voudrais fixer mes regards. Je ne reçois que des sensations languissantes, mes idées se succèdent sans chaleur, j'existe sans passions et sans goût. Je deviens étrangère aux transports de l'enthousiasme, aux déchirements de la compassion : l'homme et le malheureux obtiendraient mes égards et mes secours sans me toucher ni m'émouvoir. Sans haine du genre humain, sans estime pour lui, sans désirs et presque sans regrets, j'use de la vie avec indifférence et je la perdrais sans douleur. Triste fruit de la réflexion et de la connaissance des hommes! Je n'ai que 2 3 ans : déjà les plus douces illusions se sont évanouies avant que j'aie goûté tous leurs charmes ! Trop tôt éclairée par des épreuves affligeantes, j'ai perdu, avec mes plus chères erreurs, jusqu'à la faculté d'être abusée davantage. J'aimais mes semblables , je les connais , il ne me reste que de la pitié! Comment pourrais-je estimer assez l'un d'entre eux pour m'unir à son sort ? La nature m'a trahie : l'amour vaudrait-il mieux qu'elle ? Vivre en paix dans l'oubli et mourir en silence, ce serait l'objet de mes vœux, si j'avais le courage d'en former.
J'aurais besoin de toi ou d'une application forte pour me tirer de l'apathie où je tombe insensiblement ; je suis dégoûtée de mes alentours, et trop partagée en même temps pour me livrer aux occupations capables de me distraire. Mais je me
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reproche de t'entretenir d'une manière si triste; je fle'chis sous l'impression du moment; tu m'entends et lu m'excuses. Je serai peut-être plus forte lorsque tu me liras.
Tu dois trouver ma correspondance bien changée depuis quelque temps; je te parle plus de moi que de toute autre chose; les réflexions, le raisonnement et les recherches ont fait place au récit des faits dont la succession bizarre m'agite de mille sentiments opposés. Je suis toujours dans la balance, et je m'aperçois à peine de son mouvement. L'impression des objets diminue en proportion de l'attention qu'on leur donne, je vois et je prends la marche de l'indifférence. J'éprouve la plus grande disette de livres, et j'en souffre beaucoup, parce que je n'ai pas assez de loisir pour y suppléer. Je viens de te donner de méchants Extraits plus propres à me rappeler ce que j'ai vu qu'à t'en donner une idée, mais je profite de l'occasion et je suis fidèle à mon habitude. J'ai repassé toute Y Histoire générale de M. [de] V.'1'. Quel tableau! Ce serait à peu près l'histoire des crimes heureux, si l'écrivain instruit et philosophe n'appuyait sur les mœurs pour faire sortir de celte étude des vérités consolantes ou tout au moins utiles. Je suis restée avec Platon, j'ai presque autant de peine à le lire que j'en ai à lire Pascal; tous deux ont du génie et une plume éloquente, mais le dernier est sombre, atrabilaire et despotique; le premier me parait souvent bavard et subtil; il tourne autour du pot (s'il est permis de s'exprimer ainsi); à force de méthode et de gradations, il allonge tellement le chemin que mon esprit m'échappe avant d'arriver au but. il je ne sais plus où j'en suis. Au reste, j'en attribue la faute au traducteur : c'est par cette exense que je ferais ma paix avec ses admirateurs. D'ailleurs, je rends justice à l'élévation de ses pensées et a la bonté de sa morale. J'ai trouvé l'autre jour sur ma table les Discours politiques de Machiavel, avec Y Abrégé de Locke et les Commentaires de César (on me les avait envoyés pendant mon absence) : la plaisante compagnie pour une jeune fille! En vérité, de pareils lèle-à-tète ne peuvent être avoués qu'à l'amitié. Je le sens si bien que je suis devenue habile à ôter tout soupçon ; je parle c lu lions et bêtises avec une profondeur étonnante. Il me semble que tu ne m'as pas écrit depuis longtemps; je présume que tu attends le paquet.
Adieu, ma chère bonne amie, et toi, ma chère Henriette; je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur.
J'oubliais la petite protégée : je lui ménage de mon mieux les ressources qu'elle vous doit. J'emploierai en sa faveur celles qui avaient une autre destination que je n'ai pu remplir. Son travail, et ces secours donnés à propos et peu à peu, la -"iilii-nnent et la tireront d'affaire.
1 l. Huai fur Ut
À ROLANDO. — 2 octobre 1777.
À SOPHIE W. — U oclobre 1777, avec P.-S. du G.
4 octobre au soir 1777.
Je crois, ma bonne amie, que pour quiconque sait vivre, les heures sont toujours trop rapides; tu me félicites bien gratuitement de savoir les allonger : elles m'échappent, comme à tout autre, avant que j'aie accompli ce que je m'étais proposé de faire. Cette suspension des projets entretient la continuité des désirs, nourrit l'espérance et jette de l'intérêt sur celte scène variée où nous sommes à la fois acteurs et regardants.
Je suis bien contrariée dans mes arrangements ordinaires, depuis la maladie de ma bonne tante, que je vais voir tous les jours. Le mieux sensible qui s'est manifesté au bout de sept jours m'a permis d'aller à Vincennes, où j'étais attendue la veille des deux fêtes (3'. Je n'y fus que lundi, dans le dessein de revenir le soir. Mon père ne vint pas avec moi, sous prétexte de lassitude. Accompagnée par Mignonne , je m'y rendis . et j'usai à mon tour d'un autre prétexte pour y demeurer jusqu'au jeudi (4); je renvoyai ma bonne, et je respirai le bon air et la paix
(1> Bibliothèque nationale, Papiers Roland, (avec l'appareil critique nécessaire). D'ailleurs
ms. 6a38, fol. i-a. — Lettres d'amour, p. 39- on n'eùl pu les donner qu'en donnant aus-i
/12. les réponses de Roland, et c'eût été par trop
Roland, revenant d'Italie, s'est arrêté dans sortir du cadre. On se contentera, pour ne ]u~
sa famille, à Villefranche-en-Beaujolais, et de laisser de lacunes dans la série, d'y inscrire à
là a écrit le 17 septembre à sa jeune amie, leurs dates les lettres à Roland, qui, affligée d'un silence de plusieurs mois, se W Archives d'Agv; pas d'adresse. — Dan-
croyait oubliée. Elle ne trouve la lettre qu'à ban, t. Il, p. 183-389.
son retour de Vincennes, le a octobre, et s'em- (s> C'est-à-dire le samedi i^ septembre
presse de répondre. uille di dimanche a8 et du lundi, fête de
Il n'a pas paru qu'il convint de reproduire saint Michel, dans ce Recueil les lettres de Marie Phlipon à <4> a octobre. C'est ce jour-là qu'elle avait Roland. Elles ne sont pas inédilcs, ayant été trouvé à Paris la lettre de Roland, qu'elle y publiées, d'après les autographes, par M. Join- avait répondu, et qu'elle recommençait à es- Lambert en 1 89G , et par moi-même en 1 909 pérer.