N\'ÉE 1777. U
durant cet intervalle, Ces absences sont à mon esprit ce que l'exercice est au corps : elles régénèrent ses facultés et diminuent la dose des humeurs malfaisantes. Il est dillicile de s'imaginer combien l'aspect des campagnes touche et récrée mon âme; c'est près du laboureur qu'on oublie les méchants. Affaissée par le chagrin , M vais aux champs, je renais , j'y retrouve des pleurs avec le sentiment.
\l,iis pour mieux ressentir les transports que j'éprouve, J'ai besoin d'autres cœurs où le mien se retrouve; Mrs faibles sentiments ne naissent qa'à demi : Pour qu'ils puissent érlore, il me faut un ami.
(Par M. os V.)
C'est loi, ma cbère Sophie, qui mets le prix à mon existence, en faisant valoir mes plaisirs. Que tu es douce et consolante! Combien j'aime ta situation! Tu me fais oublier mes maux et jouir de ton bonheur. Tu m'émeus singulièrement par le tableau de l'avenir que lu aimes à espérer : j'avoue que l'idée de te voir embrasser mes enfants et partager mes soins m'a touchée jusqu'aux larmes. Je ne renonce point à un état dont mon cœur saurait apprécier et goûter les biens aussi vivement qu'il soit possible; mais pourrais-je les trouver dans une union contractée sans goût avec quelqu'un qui ne m'intéresse pas? Tel estimable que puisse être à certains égards M. G., il n'a point avec moi de rapports : je ne le distinguerais pas même assez pour chercher à m'en faire un ami. Je le vois dans la classe de ces indifférents que l'on considère de loin, mais qu'on ne désire point de s'attacher; je fais de lui des comparaisons qui me désespéreraient s'il était mon mari : je craindrais d'avoir des amis qui valussent beaucoup mieux que sa personne, et qui me feraient paraître mon devoir trop pénible. — J'éloigne donc une décision que la crainte de l'avenir pourrait seule motiver.
Je me sens plus de courage pour supporter les peines de la situation où je m'obstine à rester que pour faire les sacrifices sans nombre qu'un tel engagement pourrait entraîner. Par une singularité assez remarquable, la tante de M. C. est l'amie intime d'une de mes parentes que je ne vois point ordinairement, mais que voit beaucoup M"" Dp., qui s'est trouvée plusieurs fois chez elle avec cette dame, dont le nom m'échappa au hasard et la fit reconnaître.
lia voisine déménage : je n'en suis pas trop fâchée dans cette circonstance; Itlnignement ralentira son zèle, en gênant les moyens de l'exercer; je la verrai moins, et je ne rencontrerai guère M. C. ; du moins ne sera-t-il pas aussi aisé de nous faire trouver ensemble.
Je suis plus inquiétée des dispositions de ma bonne tante et de son mari; ils me plaignent si fort que j'en suis fatiguée, parce que l'appréhension qu'ils conçoivent de ce qui peut m 'arriver leur fait désirer de me marier avec une ardeur dont je
redoute les effets. Ils en parlent à mon père, qui devient indifférent sur cet article; ils cherchent des occasions, et me mettent au supplice à force d'amitié. Cette contrariété devient d'autant plus vive que la reconnaissance me soumet et me lie à eux par les liens les plus forts et les plus multipliés : non contents de partager mes chagrins et de les adoucir par leur attachement, ils ont fait tout ce qui dépendait d'eux pour améliorer mon sort et pour prévenir les derniers malheurs. Ils ont instruit ma bonne maman, ils l'ont amenée au point où ils étaient eux-mêmes; et, du plus grand accord, ils ont fait tous les trois leur testament, par lequel ils me substituent leurs biens dont ils laissent à mon père la jouissance, mais en lui ôtant la liberté de disposer jamais des fonds, ou de les partager à des enfants d'un autre lit, s'il venait à en avoir en se remariant.
Ces arrangements ont été pris à mon insu pendant mon premier voyage de \ in cennes, précisément la semaine qui a précédé la maladie de ma tante; ils m'en firent part à mon retour; tu juges de quels sentiments je dus être affectée. H est doux de trouver dans ceux auxquels le sang nous lie une amitié aussi vraie : mais combien est-il cruel de la voir se développer pour une cause semblable, et d'être l'objet de précautions outrageantes prises contre celui dont je devrais principalement attendre mon bonheur! Je suis faite pour éprouver les sensations les plus pénétrantes et les plus opposées.
Il est de la plus grande importance pour ma tranquillité de dérober à m>n pin la connaissance anticipée de ces arrangements; à toi seule j'en fais part. Pourraisje te cacher rien de ce qui me regarde et de ce qui m'affecte? Je redoute le moment où il les connaîtra par la mort d'une de ces personnes; je dois m'attendre qu'alors il jettera sur moi tout l'odieux qu'il y trouvera pour lui et qu'il passera peut-être de l'espèce d'indifférence où il est parvenu à la haine la plus décidée : cette image me désole et m'effraie. Je ne trouve de consolation que dans son propre avantage, qui se trouve assuré par ces mêmes moyens : on établit son bien-être contre les obstacles que l'aveuglement pourrait y apporter. Hélas! jusqu'où peut conduire une simple erreur et combien l'âme est dégradée par l'excès d'une passion, bien excusable dans son principe!
Nous sommes ensemble parfaitement bien à l'extérieur : je conserve, comme j'ai toujours fait, et comme je le dois, le soin et les égards du respect; mais j'aperçois à la dérobée l'espèce de rancune qu'il me porte. Il me craint comme un surveillant incommode, dont on n'attend pas sans doute de réprimandes, mais dont on hait les lumières. Il règne entre nous un certain ton de liberté qui ne me déplairait pas, si je le devais à une autre cause : nous allons peu ensemble; je commence même à sortir tout à fait seule, sans qu'il s'en embarrasse, et je prends volontiers cette marche pour ma commodité et celle de Mignonne. Je ne me fais plus accompagner que pour les visites de cérémonie ou chez les gens qui en sont
susceptibles; ma réputation, mon âge et mon ton simple me permettent cette aisance et la font paraître naturelle. Chacun fait à peu près ce qu'il veut; nous causons ramaient, et jamais sur le tonde la communication; je sais des affaires ce que j'en puis voir : on ne m'en apprend rien. Nous sommes comme sont tant de maris et de femmes, qui se font honnêteté, ne s'aiment guère et le savent bien, mais le cachent aux autres, l'un par dissimulation, et l'autre parce qu'elle en souffre. Personne n'était moins fait que moi pour un pareil rôle : la conGance est l'âme de mon âme , et le charme de ma vie; je suis violemment privée de ne pouvoir en jouir avec celui à qui j'aurais aimé la donner entièrement : cette peine me laisse au fond du cœur une impression que je ne peux détruire.
Cependant j'ai repris ma santé, mon embonpoint, je dirais presque ma gaité : je crois que l'on s'habitue même à la vicissitude des événements et à la diversité de leur nature.
L'amitié, mes goûts, mes principes et ma sensibilité me donnent fréquemment fat jouissances, aussi souvent interrompues par l'inquiétude, le chagrin et les pleurs. Je passe des unes aux autres avec vivacité, mais sans violence et sans déchirement; je réfléchis, en les éprouvant, à leur alternative, je l'attends avec une sorte de patience; la raison et l'expérience me préservent des transports et des grandes révolutions, la machine s'use en silence par un exercice continuel et laborieux, mais qui n'a point d'éclat et n'est pas aperçu de tout le monde.
Avec plus de loisir, je m'occuperais comme toi de la géométrie : elle satisferait mon gortt pour l'évidence, et cet avantage me dédommagerait bien de la contrainte où elle mettrait mon imagination. J'espère reprendre un jour cette étude, si les circonstances m'en laissent la possibilité. Mes études présentes sont bien superficielles; je vis peu en théorie : l'obligation de la pratique ne m'en donne pas le temps.
Je MM fâchée rpie tu n'aimes pas Rousseau, car je l'aime au delà de l'expression et je n'entends pas bien les reproches que tu lui fais. Oui que ce soit ne fut plus conséquent et plus ferme dans sa conduite. La prévention, la sottise, la haine et la méchanceté l'ont persécuté avec un acharnement et une violence dont on voit peu d'exemples : il s'est défendu en homme sensible à l'estime publique, et qui cherche à la mériter, mais en même temps en homme supérieur aux vaines attaques de l'envie; et il a fini par se soustraire à sa propre célébrité, en choisissant une vie obscure et paisible, digne d'un sage, et bien étonnante dans celui qui pouvait attendre les plus grandes distinctions, si elles étaient le prix des lumières et de la vertu. Quelle est donc cette cause juste, soutenue par ses adversaires, que tu dis avoir été confondue.' (I faut que tu t'expliques : je porte Rousseau dans mon MMT, je veux éclairer lïinmma|;e que je lui rends, mais je ne souffre pas qu'on l'attaque vaguement.
Les Américains dont je t'ai parlé ne sont pas des députés des colonies : ce sont de riches habitants de Saint-Domingue, gens de qualité, parents de cette personne qui demeure chez l'oncle de Vincennes, où je les vis la première fois. Je ne t'ai pas donné leurs raisons comme les plus vraies et les meilleures possibles, mais comme celles de gens qui devaient être mieux instruits des affaires des insurgens qu'on ne l'est communément en Europe, parce qu'ils demeuraient plus pris d'eux et qu'ils avaient avec eux des relations immédiates. Au reste je ne regarde pas , à beaucoup près, leurs jugements comme infaillibles; je pense même que l'avantage que possèdent les Anglais par l'excellence de leur discipline, en comparaison des troupes américaines, est compensé par les dangprs de leur situation, provenant de la disette qu'ils doivent éprouver et de la difficulté des recrues. Washington ne doit pas combattre, et il évite de le faire; il temporise comme Fabius; son intérêt est d'épuiser et de détruire les Anglais par la famine et les fatigues. Je suis bien aise de penser comme toi sur l'importance de cette révolution; je la vois avec intérêt, et je souhaite la liberté de l'Amérique comme une juste vengeance du droit naturel violé de tant de manières dans ce continent malheureux, et si peu fait pour l'être.
Je n'ai pas encore vu M. Roland; je l'attends avec une sorte d'empressement; je l'estime et je l'aime; une si longue absence rend son retour plus intéressanl.
11 est lundi, 6 octobre. J'avais inutilement commencé cette lettre samedi au soir : deux lignes à peine étaient tracées que je fus distraite, sans pouvoir reprendre qu'à cet instant.
J'ai passé l'après-midi d'hier avec M. et Mm* T. au Jardin du Roi. Nous avons renvoyé son mari, en plaisantant, pendant un certain temps, pour nous donner la liberté de causer à notre aise : il est rare qu'un tiers ne soit pas gênant, surtout quand c'est un homme au milieu de deux femmes. Je ris à ce propos, en songeant que des plaisants trouveraient qu'en pareil cas c'est une femme qui est [de] trop. Mais, ma foi, entre bonnes amies, un mari ou un cousin n'est pas bon à grand'chose.
Où est l'amie Henriette? Comme elle se laitl Comme elle est sérieuse! Je voudrais bien causer un peu avec elle; mais je ne sais sur quel ton le faire, puisque son silence me laisse ignorer ses dispositions. Ma folie ou ma gravité pourrait venir mal à propos : mon amitié ne viendra jamais ainsi; je lui en offre donc les nouvelles assurances, en l'embrassant bien tendrement.
J'oubliais de vous dire qu'à Vincennes je fus invitée à un exercice public que faisait faire à ses élèves un maître de pension; cet exercice devait être suivi d'une petite pièce et d'un ballet. Je m'y rendis. L'exercice fut pitoyable, la pièce fort mal rendue; le ballet, assez joli, valut mieux que tout le reste. Somme totale, je ne m'ennuyai point, parce qu'il me parût intéressant, quoique triste, d'observer
les mauvais effets de cette éducation pédante qui consiste à remplir de mots de jeunes têtes dont il faudrait exercer le jugement; j'ai vu dans un perroquet les éléments de celte sottise que l'on rencontre si souvent dans les hommes, et qui a son principe dans la petitesse des instituteurs, ou plutôt dans les défauts généraux de notre éducation publique.
Je dois retourner encore à Vincennes après-demain, si le beau temps continue. Cest plaisir d'avoir de bonnes jambes : je fais toujours la moitié' du chemin à pied; un fiacre me conduit à la barrière et le reste se fait galment. Très souvent je me passe de la voilure, et je preuds mes deux lieues pour une petite promenade.
M. de Svl. m'écrivit dernièrement la lettre la plus fine et la plus adroite qu'il soit possible d'imaginer; il souhaite extrêmement la liberté de m'écrire sans les iuroriM;nient8 que je fus forcée de lui faire connaître, et il me prie d'employer un expédient, présenté de manière que nul autre que moi, en lisant sa lettre, ne pourrait l'entendre. J'étais embarrassée, j'ai beaucoup réfléchi , j'ai répondu avec le ton que je devais, et j'ai fini par lui dire que, la liberté de peindre sa pensée étant un avantage auquel on tenait d'autant plus et que l'on méritait d'autant mieux qu'on avait l'âme plus élevée, je ne pouvais la lui refuser à ce titre, d'après l'opinion que j'avais conçue de sa personne et que je lui laissais à justifier. En conséquence, je lui permets d'adresser ses lettres à mon oncle de Vincennes : elles nie seront remises par cette voie, à laquelle j'ai donné le ton de réserve qui est convenable. Ainsi , voilà ma correspondance soutenue contre toute apparence.
Voici un à-propos bien singulier : pendant que j'écris ceci, on me remet un paquet de sa part : c'est un de ses discours, envoyé à l'Académie française, dont il >-t membre'1'. Je lui avais demandé de ses œuvres, il les a brûlées en grande partie; ma demande le lui fait regretter, et j'entre en communication de ce qui lui reste.
Il faut te quitter. Adieu, reçois mon âme.
reur déjà relerée (lettre ami).
uma M mm» ioli*p. — u. 10
■mm nTi«a*L(.
À SOPHIE M. — 16 octobre 1 777 P).
A minuit, du jeudi i5 octobre 1777.
Les chagrins ou les affaires, et surtout la diversité des affections dont ma sensibilité me rend susceptible , me font éprouver souvent cette distraction d'esprit qui confond les objets, met obstacle au raisonnement et gêne la communication. Elle t'a fait terminer ta lettre, souvent elle jette, dans ce que j'écris, beaucoup de vague et de désordre. Je choisis vainement pour t'entrelenir l'heure du repos et du silence : mon imagination bizarre me fatigue davantage que les objets extérieurs, et j'ai peine à trouver la solitude dans ma retraite. Il faut se résoudre à laisser courir au hasard ma plume vagabonde, je n'ai pas le courage de me recueillir, et je jette sans dessein l'expression incorrecte de mes sentiments confus.
J'ignore si je suis triste ou contente : je deviens si fréquemment l'une et l'autre tour à tour! Les transitions m'échappent. L'horizon est déjà changé : on dirait que l'avenir est pour moi un véritable Protée, qui se revêt tous les jours de nouvelles apparences et de formes opposées.
J'arrivai lundi au soir ts' de Vincennes, où j'avais passé la moitié de la semaine précédente; je goûtai le plaisir si doux de faire naître la joie par ma présence : cette pauvre Mignonne se jette à mon col avec attendrissement; elle s'ennuie dans mon absence, et j'en crois volontiers des témoignages qu'elle n'a point d'intérêt à rendre. Hélas! celle qui me sert me chérit, et mon père me voit d'un œil froid. Ce contraste est encore plus désolant que flatteur. J'ai trouvé ta lettre et je me consolai avec l'amitié des erreurs dont je puis être la victime, mais qui ne me rendront jamais coupable.
Je fus voir ma bonne tante, j'appris par elle la suite d'un projet auquel j'ai contribué à donner lieu dans la vue du bien, quoique son exécution ne puisse manquer de me procurer des disgrâces. J'avais remarqué dans la maison de ma bonne maman une demoiselle de trente-trois ans, qui paraissait avoir une sorte d'estime pour mon père, qu'elle ne connaissait cependant que très superficiellement. Je
'■' Archives d'Agy ; adresse , timbre et visa, <s) i3 octobre. Elle y était donc retournée,
cachet. — Dauban, t. II, p. 189-194. après ses deux séjours du 6 au i5 septembre et
'*' Elle date duitjeudi, i5 octobre»; mais du 29 septembre au a octobre, dès le merle i5 octobre 1777 tombe un mercredi. credi 8 (voir la lettre précédente).
dis à Mignonne de lui parler d'elle, en arrière de moi, comme s'il lui venait dan l'esprit que ce serait un parti convenable, que je ne serais pas fâchée de lui voir prendre, paraissant d'ailleurs ne parler ainsi que d'après son propre jugement. Ces propos jetés en l'air ne sont pas restés sans effet : mon père s'en est occupé, au point que, sous quelque prétexte, il a ses entrées chez la demoiselle, dont il nV»t pas mal reçu. Je sens fort bien que deux mille livres de rente sont précisément ce qui le touebe davantage; mais j'espérais aussi qu'un engagement légitime le détournerait des habitudes fâcheuses qui font notre malheur; je lui verrais un bien-être présent et assuré, une satisfaction complète, je serais entièrement tranquille pour lui.
Ouant à moi personnellement, je n'aurais à attendre que des désagréments. Malgré mes résolutions de ne jamais manquer aux égards de toutes les espèces, il est indubitable que je déplairais à une personne avec laquelle je n'aurais pas la moindre analogie. On peut lui appliquer le portrait que faisait Théophraste de la rn>ticité. Mes occupations, ma retraite, mon silence, ma société, tout lui paraîtrait étrange, tout choquerait ses goûts. Mieux elle est ce qu'il faut qu'elle soit pour mon père, moins nous nous conviendrions. Une grosse honnêteté, sans esprit, sans éducation, sans usage, un caractère un peu bourru, uniquement et servilement occupée des derniers détails du ménage, ne concevant pas qu'on pût s'amuser d'autre chose que de faire la cuisine, acheter ses provisions, et tripoter, pour ainsi dire, toutes choses par soi-même, sans être embarrassée du moindre domestique qu'elle ne peut souffrir, telle est, assez au vrai, ma belle-mère prétendue. Il faudrait donc faire comme elle, ou s'attendre à la jalousie, aux reproches, etc. Mais enfin ce serait pour mon père la meilleure chose au possible, je lui souhaite ce bien aux dépens de ma tranquillité. Il est bien loin de m'en savoir gré ; dans toutes les suppositions quelconques, son indifférence ne peut qu'augmenter et je n'ai que des dégoûts à recevoir. Au reste, cette affaire n'est pas prête à conclure, la demoiselle croit à mon père plus de fortune qu'il n'en a présentement, et le mécompte pourrait bien lui faire changer d'avis. Ce qu'il y a de plus singulier, et ce qui prouve parfaitement a quels termes mon père en est avec moi, c'est qu'il ne m'a pas encore ouvert la bouche de tout ceci : il conte ses démarches à ma bonne tante, même à Mignonne; mais jusqu'au nom de la personne ne lui est pas échappé devant moi. Cependant je sais, d'une autre part, qu'il n'aime point Mignonne et qu'il la renverra s'il se marie; je n'en suis pas surprise, c'est un argus qui m'est trop dévoué. Il va disant que je suis jeune encore, qu'il a besoin d'une femme chez lui, et cent autres discours, avant-coureurs d'une décision qu'il pense avoir besoin de justifier. En même temps que ces choses se sèment au dehors, il ;ill'de mille attentions, il répète des formules apprêtées, propres à en imposer, et qui font [il.n- • | leurs contraires sitôt qu'il n'y a plus d'yeux pour voir les unes
ni d'oreilles étrangères pour entendre les autres. Avec toi seule j'ose entrer dans ces détails révoltants que je voudrais nie dérober à moi-même; je hais cette maudite pénétration qui dévoile je ne sais combien de circonstances que je dévore en secret; cette peinlure te donnera l'idée de tout ce que je dois éprouver de pénible. En fait de sentiment la mesure est relative, et j'avoue que la mienne me rend excessif ce que d'autres apprécieraient peut-être différemment. Il est pourtant une disposition pacifique et compatissante qui l'emporte sur toutes les impressions opposées; je suis contente de moi : je ne me sens pas à plaindre; j'ai pitié d'autrui, et je ne saurais concevoir de l'aversion pour personne. Le défaut de lumières, le malheur des circonstances, l'opposition des intérêts sont les uniques causes des fautes des hommes les uns à l'égard des autres : on a le droit d'en gémir, il serait absurde de s'en plaindre.
J'ai passé la journée d'hier chez M™6 Trude, toujours sensible, vive et gaie, intéressante. M. de Bulfon vient assez souvent dans sa maison, chez le petil abbé bossu. J'ai causé avec ce dernier : c'est un adorateur de Jean-Jacques. Je lui ai demandé s'il l'avait vu ; cette question m'a valu le récit d'une petite anecdote qui m'a peint son âme. Animé du plus violent désir de lui parler, il n'imagina d'autre moyen que de faire une lettre et quelques vers qu'il fut porter lui-même; le Cerbère fit tapage, refusa même de remettre la dépêche sans savoir ce qu'elle contenait, et ne s'y résolut enfin qu'à force d'instances. Le porteur voulut attendre : ce ne fut pas sans fruit ; après un intervalle, comme celui de lire deux fois, Rousseau parut. La conversation se lia de manière, tous deux furent tellement émus que leurs yeux devinrent humides, et qu'ils se quittèrent en s'embrassant avec le plus grand attendrissement, r Une seule chose m'échappa (dit alors l'abbé) dans l'amertume de mon âme, et je ne pus me défendre la douceur de la verser dans la sienne, c'est que j'avais le bonheur de le voir pour la première et la dernière fois. Ma mère connaissant mon enthousiasme, persuadée que je ferais tout pour le voir, m'avait fait promettre, par des principes sages et modérés sans doute, lorsque je partis pour Paris, que je ne verrais Jean-Jacques qu'une seule fois. Forcé de donner cette promesse à son amour et à ses craintes, je fis à Rousseau l'aveu de ma résolution à la tenir et de tout ce qu'il m'en coûtait. Il parut m'en estimer davantage, ajoutant qu'après cet engagement je gagnerais plus à ne pas le voir.n
Je peindrais difficilement le plaisir que j'ai goûté de trouver un homme de plus à estimer : je crois acquérir un nouveau bien, quand je fais pareille rencontre. Celui-ci n'est pas du nombre de ceux avec qui je communiquerais aisément : il nous faudrait beaucoup de temps pour nous connaître : son extrême vivacité le fait passer trop subitement d'un sujet à l'autre, et plus souvent au silence ; je n'ai pas assez d'esprit pour lui, ou il est trop distrait pour moi. Je suis bien aise que
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tu te rapproches de mon avis sur le compte de Rousseau, cependant j'estime plus ■M tu ne fais la manière dont il a traité l'existence de Dieu; il s'en faut de beaucoup encore que nous soyons au même point. H me parait inutile, incertain et même injuste, de forcer les expressions d'un auteur pour deviner les pensées qu'il n'a pas eu dessein de publier. Qu'importe que Rousseau soit athée ou déiste, s'il est vrai que ses ouvrages renferment et font aimer les principes qu'il est utile d'adopter? Assez de théologiens et de philosophes ont établi l'existence de Dieu par les raisonnements métaphysiques : le docteur Clarke a poussé les preuves de ce genre jusqu'où l'esprit humain pouvait les porter; Newton les a étayécs de celles (jui peuvent se tirer de la considération de l'ordre et des lois admirables qui rént l'univers; Descartes. . . et que sais-je? mille autres, anciens et modernes, ont traité cette existence en raisonneurs profonds et abstraits.
Ces preuves, suffisantes pour beaucoup d'esprits, ne détruisent pas des objections insolubles, qui font douter quelques autres ou les conduisent plus loin eii'-nre; dans l'impossibilité d'anéantir toutes les difficultés, celui qui veut faire valoir un parti doit employer le sentiment en sa faveur. C'est le moyen qui restait ii un esprit juste, à un écrivain habile, énergique et touchant: c'est celui dont Rousseau s'est servi. Je le goûte beaucoup ; c'est, selon moi, le plus propre à persuader, et le plus digne d'être employé par un homme de bonne foi qui chérit ses semblables. Chaque esprit a son genre de preuves dont il est plus particulièrement iille.té; les subtilités échappent à beaucoup de personnes, et les raisonnement n'entraînent que le petit nombre, mais le sentiment parle à tous. C'est toujours lui, délinilhement, qui nous détermine et qui demeure victorieux, soit que l'illusion ou la vérité le produise. Aussi vous n'avez qu'à suivre et presser les défenseurs de la religion, vous les verrez revenir à l'utilité de ses dogmes ,[ de sa morale, aux avantages qu'elle donne et promet, etc. . . Ils cherchent à mettre le cœur dans leur intérêt, et ils ont raison : une fois gagné, tout le reste suit; c'est également vrai dans tous les cas.
Qui mieux que Rousseau a su manier ce ressort pour faire adoph-r et chérir l'idée d'un Dieu puissant el bon, la foi de l'immortalité, et la vertu appuyée de ces puissants mobiles.' . . . \ssii renient, si je n'avais lu que ses ouvrages, je serais moins sceptique. \oi> son Emile, son Bébùe, sa lettre sur l'optimisme, etc. . . Tout lerjui sort de sa plume \oiis pénètre, vous embrase, vous inspire l'humanité, la bienveillance; en faisant connaître les hommes, il donne aussi de l'indulgence pour eux, il éveille et fortifie toutes les affections qui nous réconcilient avec l'exislence en faisant les délices de la vie.
Comment peut-on imaginer qu'il ait voulu abolir dans les cœurs la croyance d'un Dieu? S'il ne la possède pas, il a fait au moins de son mieux pour la soutenir ••lie/ tous ceux à qui il importe de la conserver. Eh! laissons dans le silence les
idées particulières qu'il n'a pas voulu nous révéler : il n'en est comptable à personne.
Je te l'ai déjà dit, je n'admets pas que toute erreur soit nuisible; je sens l'abus qu'on peut faire de mon principe, mais je n'en suis pas moins convaincue qu'il y aurait de la cruauté à détruire toutes les illusions qui entrent dans la composition de notre bonheur. La connaissance du vrai en tout point n'est pas tellement avantageuse, que celle de l'avenir, par exemple, ne nous fût souvent très funeste; en général, la raison prévoyante nous cause plus de tourment qu'elle ne contribue à notre félicité.
Tl faut lire la préface de Y Amant de lui-même^ ; il me semble que lu ne te représentes pas au juste l'impatience que le discours de M. Gautier12' devait naturellement exciter chez Rousseau; on réfute une infinité de propositions qu'il n'a point avancées, on le fait parler tout autrement qu'il n'avait fait réellement, il est presque toujours pris à gauche. Rousseau est d'accord avec toi et avec tout l'univers éclairé, que la science est un bien en elle-même; que, dans l'état actuel des choses, les sciences et les arts sont également salutaires et méritent des encouragements; il sentait leurs avantages tout aussi bien que MM. Gautier et de Rordes'3', et, sans faire tort à leurs talents, il les eût peut-être encore mieux déduits; mais il s'agissait d'examiner si les sciences et les arts avaient contribué à épurer les mœurs : voilà le point de la question d'où ses adversaires semblent avoir pris à tâche de s'écarter. En montrant que nos mœurs étaient corrompues, la question pouvait paraître résolue; mais il a fait voir, par ses recherches et ses observations, que cette corruption d'une part, et l'avancement des sciences et des arts de l'autre, avaient toujours augmenté en proportion égale. Sans doute, de ce que ces choses ont été ensemble, il ne s'en suit pas absolument qu'elles dérivent l'une de l'autre, mais leur marche uniforme et constante est un préjugé puissant, et toujours reste-t-il qu'elles ont une origine commune : le loisir inconnu dans un état bien réglé et l'envie de se distinguer par d'autres voies que par les services rendus à la patrie.
Reste à savoir pour nous si, toute compensation faite, notre état présent est préférable à celui d'une grossière ignorance; je me déclare pour l'affirmative quant à moi personnellement, et cette décision serait certainement celle de beaucoup
M De Narciste. M Charles Borde (1711-1781), littérateur
<*' Le chanoine Gautier, de l' Académie de lyonnais, auteur de poésies plus que légères,
Nancy, avait réfuté, dans le Mercure, en 1750, le avait été fort lié avec Rousseau (voir les Confet-
prcmier discours de Rousseau; celui-ci, dans une tiont, passim). En 175a, il s'était avisé, lui
lettre à Grimm, qui fut publiée, répondit in- aussi, de réfuter le Discourt sur /et teiencet el
directement, sur quoi le chanoine riposta, san» lei arti, et il avait continué depuis à attaquer
que Rousseau crût devoir lui donner la réplique. son ancien ami.
d'individus. Mais, en considérant la totalité de l'ensemble, j'avoue que je n'oserais pas prononcer avant un examen réfléchi, et je renverrais volontiers au parallèle de la vie policée et de la vie sauvage, de l'abbé Raynal, qui, tout vague et tout enflé qu'il soit à plusieurs égards, ne laisse pas que de montrer des vues philosophiques assez justes. Je reviendrai quelque jour à ce sujet, il me fait rêver; mais j'ai besoin de digérer mes idées.
Je crois voir dans h Mercure de ce mois les décisions de l'Académie'1'. Je n'en ai pas eu révélation et je n'attends que le silence sur mon discours : on ne parle que de ceux qui remportent le prix et les accessits, le mien ne peut être de ce nombre. Celui de M. Svl. m'a satisfaite; je reçois encore à ce moment de ses vers. Je voudrais vous communiquer ces choses, mais je ne pourrais que vous les lire, et nous sommes à vingt-huit lieues! Je dois respecter sa confiance et ne pas multiplier ses manuscrits. Adieu, ma Sophie. Je veux m'entretenir avec ta sœur.
Ma chère Henrietle, ta peinture est si touchante et si vraie qu'elle transporte à ta place et fait éprouver les sensations ; combien elle te rend intéressante! Vois-tu cette rose demi-ouverte et pâlie, qu'un souille passager fait plier sur sa tige? Elle plaît, elle attendrit; on voudrait la ranimer, et que les pleurs si doux qu'elle attire fussent pour elle comme ceux de l'aurore! Mais ceux de l'amitié pour une âme sensible ne sont pas moins pénétrants; je n'ai qu'eux à l'offrir. L'expression répétée de mes sentiments n'ajoutera rien à l'idée que tu dois en avoir si tu connais mon cœur. Je ne sais pas faire de longs raisonnements à ceux que la sensibilité oppresse; si j'étais près de toi, je t'ouvrirais mon âme, je te présenterais mon sein; nous sommes éloignées; je me transporte à tes côtés, je t'embrasse et me tais.
À SOPHIE ». 3o octobre 1777.
Jeudi au soir, 3o octobre 1777, à Paris.
Quedirez-vous, mes bonnes amies? Je vous refuse un agrément qu'il semble m mon pouvoir de vous procurer : ce procédé ne paraltra-t-il pas bizarre et injuste? Si vous n'entrez dans mes vues, il faudra nous résoudre, moi à avoir besoin d'un pardon à vos yeux, et tous à m'accorder celui que je solliciterai pour notre satis-
"I De Besançon. lettre, bien que l'adresse porte li M"" Cannel
<*> Arehires d'Agy; adresse, timbre et rua. la cadette, etc.-», est en réalité destinée aux cachet. — Dauban, t. H, p. 195-10». — La deux vror».
faction commune. L'un et l'autre est facile : il me coûterait cependant d'y donner occasion. Après l'interruption de toutes relations avec M"" Audois, je ne me soucie nullement de lui écrire pour l'objet en question, et encore moins de lui envoyer mon paquet; vous me l'avez peinte autrefois comme une de ces femmes curieuses dont la discrétion ne devait pas à être mise à l'épreuve. Ce que vous me dites du cousin, porteur futur des dépêches, ne m'en donne pas meilleure opinion. Je hasarderais volontiers ce qui m'appartiendrait en propre : mais j'ai de la répugnance à remettre en main tierce ce qui me fut donné par confiance. Le petit discours de M. de SvL, Sur la faculté de parler, lu à l'Académie, peut l'être sans doute à d'autres personnes; je me donnerais sans scrupules quelques auditeurs pour l'écouter; mais la production d'un homme qui ne l'a point rendue publique et qui la communique à l'amitié ne doit pas être exposée aux inconvénients d'un transport et d'un passage dans plusieurs mains. Si je suis petite dans mes précautions, c'est un ridicule qu'il faut me passer, avec d'autant plus d'indulgence que je suis la première victime de son excès, par rapport à vous dont j'aimerais à prévenir jusqu'aux moindres souhaits. Le plaisir de me communiquer sans réserve, de vous instruire de tout ce qui m'arrive ou m'affecte, m'a fait vous parler de M. de SI. et de ses envois : l'attachement aux moindres devoirs de la confiance m'empêche de vous les faire parvenir : connaissez-moi et me jugez. Je sais que tout ceci est inutile pour votre cœur, mais c'est une justification nécessaire à la délicatesse du mien : mieux je connais les avantages que me donne votre amitié, plus je dois chercher à les mériter. L'approbation que ma conduite peut trouver dans votre estime m'oblige à déduire mes raisons.
Au reste, ce que j'ai de M. de S. est plus propre à faire connaître ses talents et son esprit qu'à peindre son âme et ses sentiments, que tu aimerais à pénétrer. Son exemple fortifie bien la remarque que j'ai faite et la persuasion où je suis que les écrits des hommes présentent moins les opinions qu'ils ont que celles qu'ils sont obligés de paraître avoir. Il n'y a que les opuscules secrets, destinés uniquement à recevoir l'expression des pensées qu'on n'exposera jamais à la critique, qui puissent être regardés comme l'exemplaire de l'auteur et son véritable portrait. M. de S. est d'une trempe extrêmement sensible et fort porté à la mélancolie; la nature, ou plutôt son naturel, pour me servir de ses expressions, en le portant à la méditation, l'a fait métaphysicien; il a plus d'idées à lui que d'idées acquises par l'étude : il est plus réfléchi que savant. 11 a beaucoup de candeur et de politesse : peut-être un peu de je ne sais quelle estime de son rang et de son état; mais si ce défaut fut celui de son caractère, la philosophie l'a détruit, et il faut chicaner comme je fais pour en apercevoir les traces presque insensibles. Je pense que, malgré l'envie d'entretenir une liaison avec moi, les difficultés de la soutenir et la lenteur du moyen qui me reste jetteront du froid et de la lan-