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gueur dans notre correspondance, de laquelle sa situation et ses engagements doivent en outre le distraire infiniment; il restera toujours du passé que nous nous connaissons assez pour nous estimer réciproquement et nous retrouver avec plaisir.
J'ai passé ces derniers jours bien en l'air. Je fus avec M. et M"" Td. premièrement à \euilly, où depuis deux ans nous nous proposions d'aller voir le pontll) : c'est un ouvrage intéressant par la hardiesse, la ligknlé et l'élégance avec lesquelles il est construit; mais la rivière n'en est pas digne, et sa médiocrité en cet endroit fait un contraste choquant avec ces belles arches en voûtes surbaissées, dont la largeur est considérable.
Dimanche dernier nous allâmes à Sceaux; c'est un château appartenant aujourd'hui au duc de Penthièvre: le grand Colberl le fit bâtir, Lebrun fut chargé des embellissements et Le Nôtre de la décoration des jardins. Ceux-ci m'ont plu infiniment, par un air de grandeur simple et noble, et même parfois d'abandon. Du parterre en face de l'édifice, la vue s'étend et s'abaisse sur un canal immense bordé de beaux frênes bien filés et de quelques sapins qui s'élancent avec fie ri. i; le parc s'élève sur la gauche en amphithéâtre, ce qui laisse apercevoir une partie des distributions; excepté les chemins de propreté, tous les fonds sont couverts de verdure, du milieu de laquelle les arbres s'élèvent agréablement. La quantité des eaux, leur netteté, l'étendue des canaux où elles sont renfermées, ces grandes masses de verdure, la hauteur de ces arbres en futaies, donnent à ce lieu un air de vie, de singularité, d'intérêt, qui plaît , attache et fait penser. M™* Trude était d'une excessive gaîté qui me contrariait beaucoup : elle chantait sans cesse, je sentais trop pour me répandre au dehors de cette manière. Occupée des situations que j'avais considérée- et des -en-.i lions qu'elles avaient produites chez moi, fati- ;;uie de la route que je lis ;i pied en re\enant,je me disposais à rester tranquille le lundi, lorsque M11" Desp. m'envoya prier de dîner et de passer la journée chez elle : je m'y rendis.
La société est aisée, libre et douce; on n'y joue point à l'esprit, mais tout son monde est honnête, uni et bon. Je m'égayai réellement et je revins délassée. Le lendemain ma grand'mamnn vint nous voir pour aller ensemble l'après-midi faire visite à la mère du Sage défunt. Elle s'est retirée dans un couvent. C'était pour moi une affaire de complaisance, je hais cette femme autant que j'aimais son fils; personne comme elle ne m'inspira jamais autant d'aversion : elle est fausse et vaine à l'excès; j'emportai ce jugement la première fois que je la vis, il y a dix ans, toute petite fille que j'étais, et l'observation a justifié cet aperçu; elle nous fit mille ami-
(,) Le pool construit récemment par l'orrliilivle Perronet, «premier exemple d'un pont horizontal à cintre* surbaissé*».
tiés, compliments, m'invitant fort à me marier, etc. . . Mon père trouva chez elle, il y a quelque temps, la belle-sœur de feu l'abbé de Voisenon, femme spirituelle mais originale'1', dont je tracerais le porlrait si j'en avais le temps, et qui lui parla beaucoup de moi, parce que le Sage lui avait montré mes manuscrits, ce que j'ignorais jusqu'à ce moment.
Hier, j'ai eu l'oncle de Vincennes, chez qui je ne puis aller ces fêtes (2', comme nous l'avions projeté, parce que le grand oncle de Paris nous retient chez lui le dimanche. Enfin, je suis libre aujourd'hui, et j'emploie mon premier loisir à m'entretenir avec toi. Nos affaires, car entre nous je puis nommer ainsi les miennes, sont toujours dans le même état; du moins ne suis-je pas instruite qu'elles aient fait aucun progrès. Je doute fort qu'il arrive ce que je souhaite; je pense que, d'une part, certaines habitudes chéries empêchent de cultiver ce qui exigerait qu'on les rompît, et que, de l'autre, la vue d'un empressement médiocre, joint au mécompte de la fortune, produisent une sorte d'éloignement; j'ignore ce que le temps doit amener, je me sens du courage autant qu'il en faudra, je crois pour tous les cas, mais je n'envisage pas les choses sous le même point de vue que tu les considères. Premièrement il est clair que je ne serais pas libre de choisir ce qui pourrait me plaire davantage; il ne faut pas se repaître de chimères, rien au monde ne serait moins faisable que ma retraite avec toi. Celle chez l'oncle et la tante n'entrerait guère dans leurs goûts, leurs projets, leurs façons de vivre, et le couvent, le plus honnête parti, le plus convenable dans cette circonstance, ne serait pas sans difficultés. Resterait Vincennes, où tout demeurerait dans l'ordre et se trouverait bien d'ailleurs, si le caractère de celle qui régit la maison ne m'y préparait des calices bien amers. Mais telle chose qui arrive et telle part où je sois, la paix n'abandonnera pas mon cœur, et celle des lieux que j'habiterai ne sera pas troublée pour conserver celle-ci , je saurais faire tous les sacrifices dont il sera besoin; l'autre m'est assurée par la nature de mes sentiments.
N'est-il pas singulier, ma chère Sophie, que ce principe que tu soutiens avec tant de chaleur : «toute erreur est nuisible *, soit précisément le grand axiomedes matérialistes et des athées, et que ce soit moi, incrédule, qui y mette des restrictions, tandis que toi, philosophe chrétienne, l'établis dans toute son étendue? Je suis bien convaincue que l'amour du vrai est la passion des âmes honnêtes, et la recherche de la vérité la plus digne occupation d'un être intelligent et raisonnable. Je crois fermement que toutes nos fautes ne sont que des erreurs, et que, l'unique but de l'être sensible étant son bien être, il irait à lui sans s'écarter, s'il le voyait où il est. Mais je n'en suis pas moins persuadée non seulement que la vérité est
W Voir sur cette belle-sœur de l'abbé de Voisenon, petite-fille de M"' Doublet, les Mémoires de Brittot (t. I, p. 129, de mon édition). — <*' De la Toussaint.
rarement le partage des hommes, mais encore qu'elle ne serait pas également avantageuse dans tous les cas et à tous les égards, pour des êtres faibles, bornés et reunis en société. Il faut des chimères aux imaginations ardentes, et où en serions-nous tous, saus les illusions de l'espérance? Il est essentiel que les hommes soient instruits des vrais principes de la morale, qu'ils soient dirigés par de bonnes lois, et qu'ils connaissent les moyens de maintenir ces lois; mais il u'ist pas nécessaire que le peuple soit éclairé et savant sur toute autre matière : toutes les vérités ne sont pas bonnes pour tous les hommes, parce que tous ne sont pas capables d'en saisir les rapports et l'ensemble. L'ignorance et la crainte, (pii naissent l'une de l'autre et qui font leur apanage naturel, se fournissent des aliments, qu'il est plus sage d'épurer que de détruire. Je suis assurée qu'avec ton sens et ta pénétration tu ne pourras te dispenser de relire le discours de Jean- Jacques, et de l'étude de ses idées tu [en] verras naître pour toi de nouvelles. Je ne sais pourquoi ni comment tu trouves que son raisonnement ébranle l'existence de Dieu , dans son Contrat social : il n'a nullement discuté cet objet, et il ne traite que de la religion civile. L'idée d'une volonté qui nécessite et d'une puissance qui Gum agir, soutenue dans l'Emile, est bien l'idée la plus simple, la plus distincte et la meilleure que l'on puisse se faire du premier Etre; tous nos subtils théologiens et métaphysiciens ne pourront jamais rien dire de plus précis et de plus sage. Enfin, les avantages du théisme ne peuvent être mieux développés que dans YH'loïte. Henriette se fâche de ce que Volmar est athée; mais, dans tous les romans et les drames, les personnages diffèrent par leurs caractères pour l'intérêt de la vraisemblance et le plaisir du lecteur. Rousseau nous a peint, dans un homme sans religion, le modèle que doivent suivre ceux qui ont le malheur de n'en pas avoir, et, dans sa Julie MNtft, il nous fait aimer et désirer les charmes de la persuasion. Il résulte de tout cela que son ouvrage est d'une utilité plus générale, et qu'il inspire la vertu à chacun, malgré la diversité des opinions. Je voudrais que vous lisiez l'arrêt du Parlement qui condamne son Emile et le mandement de l'archevêque contre lui : je ne connais pas de contraste plus propre à faire sortir le mérite et le ridicule, chacun de leur côté. Il faut lire aussi sa lettre à M. de Beaumont. N'oubliez pas son Discourt sur l'inégalité, quelques-unes seulement des Lettres de la Montagne, si les détails politiques des autres vous ennuient, et amusez-vous de celle à M. d'Alembert; quant à la publication des lettres concernant l'affairede M. Palissot, j'ignore si Rousseau fut le premier à la faire: mais il parait, par la seconde lettre du comte de Tressan, que celui-ci commença à répandre des copies de la première de Jean-Jacques. Cette remarque suffit pour fonder une bonne justification de l'inconséquence que tu lui reproches. 0 mes amies! nourrissez-vous de cet auteur, aucun n'est plus propre à éclairer l'esprit au profit du cœur et de la félicité. A propos de félicité, d'enthousiasme,
il me prend envie de vous Iranscrire un conle oriental que j'ai Irouvé il y a quelque temps.
«A quelque distance de Bagdad, un dervis, renommé pour sa sainteté, passait des jours tranquilles dans une solitude agréable. Les habitants d'alentour, pour avoir part à ses prières, s'empressaient chaque jour à lui porter des provisions et des présents. Le saint homme ne cessait de rendre grâces à Dieu des bienfaits dont la Providence le comblait. trO Allah! disait-il, que ta tendresse est ineffable » pour tes serviteurs! Qu'ai-je fait pour mériter les biens dont ta libéralité m'artf cable? 0 monarque des cieux! 0 père de la nature! Quelles louanges pourraient tf dignement célébrer ta muniûcence et tes soins paternels? 0 Allah! que tes bonli:trsont grandes pour les enfants des hommes!» Pénétré de reconnaissance, notre ermite fit le vœu d'entreprendre pour la septième fois le pèlerinage de La Mecque. La guerre qui subsistait alors entre les Persans et les Turcs ne put lui faire différer l'exécution de sa pieuse entreprise. Plein de conGance en Dieu, il ge met en voyage. Sous la sauvegarde inviolable d'un habit respecté, il traverse sans obstacle les détachements ennemis : loin d'être molesté, il reçoit à chaque pas des marques de la vénération des soldats des deux partis. A la fin, accablé de lassitude, il se voit obligé de chercher un asile contre les rayons d'un soleil brûlant; il le trouve sous l'ombrage frais d'un groupe de palmiers, dont un ruisseau limpide arrosait les racines. Dans ce lieu solitaire, dont la paix n'était troublée que parle murmure des eaux et le ramage des oiseaux, l'homme de Dieu rencontra non seulement une retraite enchantée, mais encore un repas délicieux : il n'a qu'à étendre la main pour cueillir des dattes et d'autres fruits agréables. Le ruisseau lui fournil le moyen de se désaltérer. Bientôt un gazon vert l'invite à prendre un doux repos : à son réveil, il fait l'ablution sacrée, et dans un transport d'allégresse il s'écrie : «0 Allah! que tes bontés sont grandes pour les enfants des hommes!» Bien repu, rafraîchi, plein de force et de gaîté, notre saint poursuit sa route; elle le conduit quelque temps au travers d'une contrée riante, qui n'offre à ses yeux que des coteaux fleuris, des prairies émaillées, des arbres chargés de fruits. Attendri par ce spectacle, il ne cesse d'adorer la main riche et libérale de la Providence, qui se montre partout occupée du bonheur de la race humaine. Parvenu un peu plus loin, il trouve quelques montagnes assez rudes à franchir : mais une fois arrivé à leur sommet, un spectacle hideux se présente tout à coup à ses regards; son âme en est consternée : il découvre une vaste plaine entièrement désolée par le fer et la flamme : il la mesure des yeux, et la voit couverte de plus de cent mille cadavres, restes déplorables d'une bataille sanglante qui depuis peu de jours s'était livrée dans ces lieux. Les aigles, les vautours, les corbeaux et les loups dévoraient à l'envi les corps morts dont la terre était jonchée. Cette vue plonge notre pèlerin dans une sombre rêverie. Le ciel, par une faveur spéciale, lui avait donné de comprendre
le langage de* bètes : il entendit un loup, gorgé de chair humaine, qui dans l'excès île n joie s'écriait : -<> Allah! quêtes hontes sont grandes pour les enfants rdes loups! Ta sagesse prévoyante a soin d'envoyer des vertiges à ces hommes <r détestables, si dangereux pour nous. Par un effet de ta Providence, qui veille -sur tes créatures, ces destructeurs de noire espèce s'égorgent les uns les autres, ■et nous fournissent des repas somptueux. 0 Allah! que tes bontés sont grandes *pour les enfants des loups! ...»
J'apprécie comme je le dois, ma chère Sophie, les ménagements délicats que ton bon cœur conserve dans nos petites discussions et tout ce que tu me dis à cet égard. Nous sommes au même point dans ces dispositions, je désavoue d'avance tout)- expression qui sortirait du ton simple et communicatil de la douce amitié. Je suis également jalouse de mon bon sens avec toi, parce qu'après ma propre estime la tienne est celle dont la possession m'importe davantage. Sois heureuse et aime-moi toujours : c'est ma béatitude. J'y compte |K>ur jamais, d'après la cou naissance que j'ai de nos âmes et de la solidité des liens qui les unissent.
Ht toi, ma chère Henriette, dont la sensibilité pénétrante m'émeut et me transporte, comment te peindrais-je mon attendrissement? Tu t'occupes de moi, de mes chagrins; tu te rappelles mon image dans le calme des nuits; tu m'as vue triste : hélas! il m'arriva quelquefois de l'être, mais je ne le serais pas à tes côtés. Il ne m'est rien arrivé d'extraordinaire ni d'important; je ne pleure plus que de tendresse et de plaisir en songeant à nies .unies.
Les forces s'augmentent en raison de l'exercice qu'on en fait : ma part des misères humaines ne nie semble plus insupportable; j'en vois toute l'étendue sans llfliir sous leur poids. L'existence est un bien tant qu'on a des amis et du goût pour la vertu.
Il est donc vrai que je contribue à te faire sentir agn ;ahlemeiit : cela seul en -••r.iit axez pour ne pas m>- plaindre.
Adieu, mes bien aimées, je demeure toute à vous.
A SOPHIE''). — j6 novembre 1777, avec un P.-S. du 17 pour Henriette.
Dimanche, 16 novembre 1777, à 3 heures après-midi.
Je suis s,. nie et j'aime à l'être : retirée près de mon feu, dans le fond de cette iliimbre que vous connaissez, je m'y tiens en paix avec mes réflexions et mon
'" Archive* d'Agy; «dresse, timbre et visa, ladut, - Daubai), t. Il, |>. aoa--ioG.
cœur. Je peux sans doute jouir souvent de cette situation, mais jamais aussi parfaitement tant que je sens quelqu'un dans la maison. L'idée de pouvoir être interrompue me trouble et n'incommode; aujourd'hui tout est fermé, je suis inaccessible à tout l'univers. On a tant de choses à se dire, qui ne peuvent se trouver que dans la solitude! C'est avec elle que l'on s'éclaire et se fortifie. Par complaisance, imitation, exemple ou faiblesse, on prend insensiblement dans la société une légère teinte du goût et des opinions de ceux avec qui l'on se rencontre, et jamais l'on n'est moins soi qu'en vivant beaucoup avec les autres.
Le temps est serein, le ciel est pur, le soleil vif, l'air un peu froid; je n'ai pas le courage de sortir pour le respirer. J'ai gardé la chambre toute la semaine, je ne me suis pas bien portée : on peut me mettre du nombre des gens dont le cœur fait mal à leur tête : tant de choses affectent le premier, que l'autre s'en ressent à la fin. Une mauvaise dent, de tristes souvenirs, des inquiétudes fâcheuses, c'est plus qu'il n'en faut pour déranger une machine ordinaire. J'éprouvai ce matin, en allant à la messe, une sorte de faiblesse et d'élourdissement, comme il arrive à ces convalescents qui sortent pour la première fois après une maladie sérieuse.
Je reçus ici, le jour de Saint-Martin, une petite assemblée de famille; j'étais contrariée; je souffrais d'un malaise et d'une tristesse dont on ne peut rendre raison , mais qui sont bien justifiés par mille circonstances, qui ne se peignent pas. Incapable d'une forte application, distraite avec chagrin, j'ai rêvé, mal dormi, pleuré, cousu; ainsi se sont écoulés huit jours.
Je possède enfin une lettre, attendue depuis longtemps, et dont le retard ajoutait à mes peines'1' : tout blesse quand on est malade, et la mélancolie est une sensibilité douloureuse qui s'irrile des plus délicats froissements.
Combien ma situation varie! Mille nuances opposées se succèdent rapidement : il faut être moi pour les sentir, et peut-être ne m'appartient-il pas de les peindre. Ceci aurait besoin d'un commentaire, le temps pourra le donner. La franchise et la délicatesse, portées ensemble à un certain degré, rendent difficile en bien des cas, et quelquefois obscure dans les expressions. Vous supportez votre amie avec tendresse , j'applaudis à votre indulgence et j'ai besoin de la mienne pour moimême; peut-être est-il vrai de cela, ce que je disais un jour de notre propre estime : «avec beaucoup d'équité, ce n'est pas la plus facile à obtenir ».
Nos projets sont évanouis : il est arrivé ce que j'avais prévu : trop peu d'ardeur et de ménagements à la fois dans les recherches n'ont pas disposé la personne favorablement. On n'a pas su faire adroitement sa cour, puis on a été trop vite au
C La lettre, datée du 8 novembre, par convalescent, avait voulu qu'elle fût informée laquelle le prieur de Cluny lui apprenait que et de sa maladie et de son rétablissement. (Voir Roland avait été gravement malade et , à peine les Lettres d'amour, p. 63.)
t'ait : la promptitude de la déclaration et la négligence de ce qui devait la prévenir a fait peur, entrevoir les motifs : la demoiselle, après avoir balancé, consulté, pleuré même, a fini par refuser. Mon père n'en parait nullement fâché; il est aisé de connaître que les intérêts de son cœur ne s'accordaient pas avec ceux de sa fortuue, et qu'il se trouve soulagé de ne plus les avoir en opposition directe.
L'ouvrage ne va point mal depuis un peu de temps; s'il pouvait se soutenir ainsi, je cesserais volontiers de craindre, et je dirais de mes affaires ce que disait Montaigne des mœurs de son temps : «Si je pouvais planter une cheville à notre roue et l'arrêter en ce point, je le ferais de bon cœur*.
Avec l'intrépidité que je me sens pour garder la marche que j'ai prise et les circonstances qui me sont particulières, mon avenir sera singulier. Mais tel qu'il soit, je le supporterai sans étonnement, sans abattement et sans oubli, dans l'un ou l'autre extrême. Le sentiment de t'a contrainte où me mettront les préjugés des personnes dont la reconnaissance me rend l'obligée me faisait seul trouver des obstacles dans la résolution que ton amitié me rendrait si douce. Si je t'estime autant que tu m'aimes? Sophie! Peux-tu me faire cette question? Est-ce une chose encore douteuse? Je ne sais pas y repondre. Il est tels gens assez généreux pour faciliter ma retraite au couvent, ou pour me vouloir avec eux, qui ne me pardonneraient pas de choisir pour asile ce qu'ils appellent une maison étrangère, et ces gens-là ont sur moi les droits que peuvent donner les titres les plus sacrés pour un cœur honnête. Mais la situation supposée s'éloigne, et peut-être ne se trouvera-t-elle jamais, car mon père restant veuf, comment son infortune (même méritée) m'autoriserait-elle à lui ôter la ressource de mon bien, en me séparant d'avec lui? Celte ressource serait faible, il est vrai, et dans pareil cas je pourrais être imprudente de la lui laisser; mais je doute de trouver jamais en moi un courage assez froid pour me la conserver à ce prix. Au reste je me flatte actuellement de ne pas arriver à cette épreuve; soit l'habitude de considérer les choses avec moins d'effroi, soit un espoir fonde' sur une correction apparente, réelle ou passagère, que j'aime à imaginer, je ne pense pas me trouver à ce point, je ne redoute que le zèle de mes parents pour m établir. Comme ils sont tout à fait incapables d'apprécier les convenances personnelles, je ne puis avoir que des disgrâces si leurs vues se déterminent sur un objet qu'ils jugeraient convenable à leur manière. Mais là s'arrête et finit l'obligation de la soumission et la dépendance de leur obligée; j<- n'immolerai jamais ma liberté, mon bonheur et ma vie aux opinions d'autrui, je les crois faits pour un meilleur emploi.
Je reçois des nouvelles de M. de S. H y a dans sa correspondance toute la finesse et la délicatesse d'esprit que sa critique t'a fait apercevoir; il a de plus une sensibilité, une élévation d'âme qui le rendent estimable autant qu'il est distingué par les premiers avantages. C'est le Sage ressuscité ; je le retrouve en lui,
mais plus facile et plus communicatif. Le clandestin de tout ceci me paraît plaisant et me fait quelquefois de la peine; ce n'est pas le secret qui me fâche, à beaucoup près, mais c'est la ressemblance du moyen avec ceux qu'on prend pour d'aulres fins qui me déplaît. Il faut toute l'estime que je lui porte et qu'il mérite, et enfin l'aveu d'un oncle, pour dissiper ma répugnance. Adieu, ma très chère, je t'entretiendrai mieux une autre fois; je t'embrasse de tout mon coeur.
A Henriette^.
Lundi, 17 novembre 1777.
11 est donc vrai que l'enchaînement des circonstances détermine encore plus nos actions que le simple acte de la volonté! J'écrivais hier à notre chère Sophie, bien résolue Je ne pas quitter ma chambre et mon feu. Mignonne est rentrée; M. et Mme Trude arrivent; il faut sortir et se promener. J'ai donc sorti avec celte compagnie, qui ne m'a pas quittée de tout le reste du jour et le soir en entier. L'exercice ne m'a point mal fait; l'aisance de la circulation s'est rétablie, les esprits se sont élaborés; j'ai dormi paisiblement, et je me suis levée assez gaie. «En vérité, moi tout à l'heure et moi tantôt, sommes bien deux; mais quand meilleur, je ne puis dire. » Tu veux, ma chère Henriette, que je te réveille par mes douces communications, hélas! Plus riche en sentiment qu'en idées, j'agirais pour toi avec plus de zèle que je n'écrirais avec agrément. Tu vois que depuis quelque temps nous avons fait à peu près la même vie; je n'ai guère plus de ressources que toi dans mes alentours prochains; j'éprouve une disette de livres, et, ce qui est bien pis, une incapacité d'application qui me paraissent fort étranges. Je crois qu'il faut un peu de ces misères pour estimer tout ce que vaut une existence plus heureuse.
Mais parlons un peu de ce pauvre M. Roland; ce que tu m'en apprends me donne de l'humeur. Quoi! Après quinze mois d'absence et de fatigues, au moment du repos, quand nous nous attendons à le revoir, il tombe malade, et se trouve retenu peut-être pour tout l'hiver! Cette nouvelle m'affecte. Je l'estime assez pour désirer sa conservation, et pour redouter sa perte comme un accident.
Je suis fâchée que tu trouves mes raisons mauvaises, mais je ne ferais pas les frais d'en chercher d'autres; je suis fort éloignée de regarder YHéloïse comme un roman ordinaire, j'y mets beaucoup d'importance par les vérités qu'il présente, et surtout à cause des sentiments qu'il inspire, mais je n'en approuve pas plus le
(1> Ce billet à Henriette, dont M. Dauban a c'est sur le verso même du feuillet où il se
fait une lettre distincte, n'est en réalité qu'un trouve que Marie Plilipon a inscrit l'adresse «A post-scriptum de la lettre à Sopbie, puisque M"' Cannet la cadette, etc.».
\\\i;i: 177 7. ici
procès que tu intentes à Rousseau sur son Volmar. S'il arrivait qu'il eût exposé ses principes dans ceux de ce personnage, je ne pourrais prendre sur moi de le blâmer, parce que je conclurais, d'après sa façon d'écrire sur le contraire, qu'il a jugé que certaines vérités n'étaient pas faites pour tout le monde et je ne trouverais là que ma pensée. Ceci en dit peut-être beaucoup pour mon compte, tu le sens, et c'est un travers de plus à me pardonner. Je voudrais bien revoir encore toutes les œuvres de ce bon maître: au défaut des autres, je lis et relis ses Discours. son Contrat social, que je ne me flatte pas d'entendre d'un bout à l'autre. C'est un livre à étudier, non qu'il ne soit clairement écrit, mais parce qu'il renferme trop de choses pour que l'ensemble et la liaison puissent être saisis sans effort. En parlant de cet excellent Jean-Jacques, mon âme s'émeut, s'anime et s'échauffe : je sens renaître mon activité, mon goût pour l'étude, pour le vrai et le beau en tout genre. La vie me sourit, le tableau sVgaye. j'approche, j'atteins l'enthousiasme, cette plénitude de sentiments d'où renaissent épurées les affections sans nombre qui font le bonheur de nos jours. L'amitié y gagne, je te chéris avec plus de limité, je t'en assure avec plus de charme, et, si je cesse de l'entretenir, c'est pour cultiver les facultés dont le premier exercice sera toujours de fortifier le lien qui nous unit.
À HENRIETTE^. — I 9 novembre 1777.
Ce samedi au soir, 19 novembre 1777.
Il laul peindre l'attendrissement que vous faites éprouver, ou mourir de n'avoir pu le faire, quand on vous a lues, mes bonnes amies, et qu'on a pénétré dans «on; la franchise et la vivacité de vos sentiments ravissent mon âme et la déchirent tour à lour; vous me forcez d'être ingrate ou de détester les obstacles qui m'empêcheraient de me réunir à vous. Je passe successivement du délire de l'eniiousiasme à cet état d'anéantissement où nous réduit la violence des affectionqui s.; combattent, ou la force d'une idée qui nous absorbe. Le vaisseau pou-par les vagues et battu des vents contraires est bien ma fidèle image! Dans m» M tuation extraordinaire et pénible, les amis qui se sont élevés pour me secourir sembleraient ne s'être multipliés que pour ajouter à mes douleurs celle de ne jamais pouvoir les satisfaire également. Ma vie sera-t-elle bientôt paisible? Non. le
' Archives d'Agy ; adrease, timbre el visa, cachet. - Daiihan, t. H, p. 306-116.
Lcrrar.s de Mtntai holiid. — il. 11
iiriiw,u »..
bonheur constant ne peut devenir le partage des personnes vraiment sensibles. Elles trouvent dans les liens qui leur font chérir l'existence la source des maux qui l'empoisonnent. J'ai fait du chemin en peu d'heures; quoique jeune encore, ma carrière est avancée; j'ai vécu assez pour connaître le peu que valent les hommes, pour sentir tout le charme de la vertu et le prix des amis; appuyée sur la première, soutenue par les autres, il ne me reste plus qu'à exhaler doucement mon dernier souffle. Il n'aura rien d'affreux pour moi, ce moment que tant d'hommes envisagent avec effroi; j'hésite cependant à le hâter par mes vœux. Les prestiges de l'espérance me présentent par éclairs une lueur attrayante.
Le même excès de sentiment me détache et me rapproche alternativement des objets qui m'environnent; il ranime l'amour de la vie par les plus douces insinuations, après l'avoir presque éteint par ses ravages. C'est le soleil dont les aspects variés et les différents degrés de proximité font dessécher et périr les productions du sol qu'il embrase, que des rayons moins brûlants fertilisent, embellissent, et dont le trop grand éloignement laisse reprendre l'empire à l'inaction et à la mort. Je suis parfois d'une mélancolie profonde; puis des souvenirs chéris, l'occasion d'être utile, me font de nouveau sourire à la joie. Ces fréquents changements ne sont pas aperçus par tout le monde; assez sérieuse en tout temps, mais contente auprès de ceux que j'aime, je m'ouvre avec eux à la gaîté, sans être dominée par elle. ,
Je parle moins que jamais; j'ai une paresse à l'entreprendre et une maladresse à le faire qui seraient inconcevables si l'habitude et le goût du silence n'en donnaient la raison. Je ne cherche quelquefois ce qu'on appelle dissipation que par effort de jugement; si je m'abandonnais à mon inclination, je deviendrais plus concentrée qu'il ne convient de l'être à ceux qui veulent compter leurs semblables pour quelque chose. Cette pente n'est pas chez moi l'ouvrage de la nature, elle m'en avait donné une toute contraire. L'étude me distrait plutôt qu'elle ne m'occupe actuellement, j'ai peu, très peu de secours; et puis mon cœur est trop plein pour que mon cœur soit libre. Je recommence pourtant les veillées; je pleure, j'écris ou bien je m'amuse jusqu'à deux heures du malin; je me lève entre huit et neuf; une simple camisole, des cheveux relevés sans poudre et sans bonnet, me sauvent l'ennui d'une toilette; je range, je rêve, je travaille; je fais en cousant une chemise, une chanson que je chante le soir languissamment sur ma guitare, et que j'oublie le lendemain. Deux fois la semaine, je m'arrache à ma retraite pour voir des parents chez qui le devoir m'appelle et l'attachement me conduit. Hier je déridai mon front, avec l'agrément de la bonhomie, chez M"' Dp., après avoir pleuré de tout mon cœur au récit d'une scène qui venait de se passer. Elle était seule, il faisait brun : un homme, que l'affaiblissement du jour l'empêchait de reconnaître, entre sans être annoncé, se jette à son col, la presse dans ses bras, se retire,
ANXKE 17 77. Itt
frappe des pieds, parcourt la chambre à grands pas, pleure et tombe sur un siège, où il reste anéanti. Après la première surprise, elle reconnaît M. de V., lieutenant aux gardes, de ses amis, qu'elle n'avait pas vu depuis six mois; troublée, saisie, elle questionne, et n'entend que des sanglots pour toute réponse. M. de V. avait un frère, auquel il était tendrement attaché, avec lequel il vivait, et qui, marié depuis dix-huit mois, avait fait il y a un an une chute dont les suites le retinrent longtemps au lit. M"' Dp. conçut aussitôt que ce frère n'existait plus; il fallut bien du temps pour que l'autre fût en état de l'instruire comme elle le désirait. M. de V. arrivait de la campagne de son frère, où ils étaient réunis en famille dimanche dernier; la jeune femme, enceinte de sept mois, âgée de vingt ans, fraîche, charmante, adorée, allait sortir pour faire une visite; les 'chevaux était mis, elle attendait son mari, qui était monté dans sa chambre où il faisait sécher ses fusils; ennuyée de ses longueurs, elle va pour le chercher, on entend dans le salon un bruit sourd; M. de V. sort sur les pas de sa belle-sœur, arrive, et lui voit le visage couvert du sang de son mari, qui venait d'être tué par la décharge accidentelle d'un de ses fusils à l'instant où sa femme entrait dans sa chambre pour l'emmener avec elle. Cris, désespoir, rage, convulsions, etc. Tout cela s'imagine aisément. Ce coup est affreux, j'en ai la tête étonnée, remplie, il faut que vous en ayez l'histoire.
Je reviens à la mienne; vous voyez que mon genre de vie est toujours à peu près le même, quoique je subisse personnellement bien des révolutions; sans changer de barque, emportée rapidement par le même fleuve, je suis spectatrice de scènes opposées qui rendent ma navigation orageuse. Vous connaissez ceux qui m'entourent, il est inutile de répéter leurs portraits. Le gentilhomme malheureux > >i plii> I plaindre que jamais, mais aussi plus grand et plus courageux qu'il n'a jamais été; au sein de l'infortune, il a la force d'être tranquille et même amusant; dans les douceurs d'une communication facile, on le retrouve spirituel, instruit et comique; mais avec le commun des hommes il n'est que singulier. Le philosophe républicain venait bien plus souvent; il éloigne beaucoup ses visites et la raison n'en est rien moins que celle qui se présente d'abord à l'esprit. Avant tout, il faut que je convienne qu'il me donne quelquefois des mouvements d'impatience extrême : son âme est une des meilleures que je connaisse; il connaît, il aime le vrai, il est pétri de douceur et d'humanité; son esprit est juste et réfléchi, mais en même temps d'une lenteur dont on ne se fait pas d'idée; il marche à pas de tortue, et ses expressions vont encore plus pesamment. J'ai des jours où je m'en accommode, mais quand je suis vivement affectée de quelque chose, et qu'il vient me dérouter par des réflexions étrangères qui n'en Unissent pas, j'éprouve une torture inexprimable; je me commande avec empire, il n'en paraît rien : mes nerfs en souffrent, et je fais de la bile à revendre. Il n'.iime pas qu'on prévienne sa
pensée, cela m'arrive cent fois; je m'aperçois de sa contrariété, je l'efface en quatre mots : il le sent et m'en sait gré.
Au milieu de tout cela, il s'est mis en tête que je pourrais ajouter à son bonheur, mille fois il a tremblé pour me le dire, mille fois il me l'a fait entendre, et je n'y ai rien compris ou voulu comprendre. Je lui fais gravement l'éloge de la solitude et de l'indépendance : il le modifie, je l'exagère, et quand il me presse trop, je me jette sur les empêchements vagues qui s'opposent communément aux vues souvent différentes que chacun peut avoir. Ennuyé de mes froides raisons, il m'interrompit l'autre jour avec une vivacité qui ne lui est pas ordinaire: trEh bien! je puis vous l'attester avec connaissance, il n'est pas de vieux garçons qui ne soient fâchés de l'être. n Je me suis Srgumentée de mon mieux pour lui ôter, au moins à mon sujet, des espérances qui seraient vaines. Depuis ce temps, il vient plus rarement, mais il reste des heures triste et silencieux, il se dit malade et mélancolique. Quoique je n'ai guère foi aux grandes passions, surtout à celles d'un homme de soixante ans à peu près, et que je n'en craigne nullement les suites pour sa tranquillité, je trouve déplaisant qu'un contretemps de cette espèce soit venu troubler une liaison paisible, dont je faisais quelque estime. J'en ai des regrets et de l'humeur, mais je n'en saurais avoir rien de plus.
Une autre contrariété de la même espèce me touche plus vivement, parce que celui qui en est la cause m'intéresse davantage. Ne serait-ce pas une situation singulière que celle où, par des motifs raisonnes, la délicatesse m'obligerait à détacher quelqu'un'1' d'un projet qui le flatte et qui me serait avantageux? Ne seraitce pas une singularité de plus si ce quelqu'un et moi s'expliquaient sur ce sujet presque sans le traiter, la finesse du sentiment en produisant une dans l'expression, telles que d'autres l'entendraient difficilement? Ceci est un peu labyrinthe, et tout brouillé qu'il soit, je me reprocherais de le faire entrevoir à d'autres qu'à mes seconds moi-même; il y a des je ne sais quoi à l'infini que le temps seul peut éclaircir.
A propos d'affaire et de singularité, les espérances de mon père se réveillent : la demoiselle a témoigné quelques regrets d'avoir fait une réponse défavorable; les choses se renouent, mais je crois qu'elles ne se serreront pas. Cependant il y a eu aujourd'hui visite chez la sœur, pourparlers, etc. Je sais toutes ces choses par dessous table. Le caractère de cette personne ne me permet pas de rien affirmer; c'est l'inconséquence personnifiée; oui et non cinq ou six fois par jour sur le même objet; baroque, entière, mais vacillante, il faudra l'enchaîner par quelque charme, comme Aristée saisit Protée, sans quoi l'on ne tiendra qu'une ombre.
Mon père, qui ne me dit rien de cela, se met d'ailleurs avec moi sur un ton
('' Sevelinges.
d'attention, de douceur et de gaité qui me semble nouveau, après l'interruption qui était survenue : je sens qu'il veut me préparer, au cas d'une décision, et je lui sais toujours gré de prendre ces movens, puisqu'il serait libre de les négliger. Celle apparence d'intimité me touche. . . et me rappelle des choses pénétrantes; pourquoi tout cela n'est-il qu'une écorce? Mon père n'est pas d'un naturel méchant : il était fait pour être adorable si l'éducation et l'esprit lui eussent donné l'empire sur des passions qui le dominent, le changent et l'avilissent, par le malheur des circonstances. Forcé de se déguiser à lui-même, il en a pris l'habitude avec tout le monde et révolte ainsi ceux qui le connaissent assez pour apercevoir l'ensemble. Plus peinée que personne parce que je lui tiens de plus près, je le plains, je m'épuise en regrets inutiles, et chaque instant produit une émotion nouvelle. Combien j'aime à lui rendre mon estime, lorsque j'en aperçois quelque sujet! Pourquoi n'est-il pas susceptible de confiance et de communication? Que je me plairais à lui ouvrir mon âme, à lui peindre tout ce qui s'y passe! Mieux nous sommes ensemble pour le cours ordinaire de nos attentions, plus je gémis de ne pas lui trouver ce sentiment qui rapproche et unit les Ames. Le penchant naturel, la postéromanie me rendait autrefois chère à son cœur et le rendait glorieux de moi-même!l); la différence actuelle de nos intéréti, l'obstacle que je fars malgré moi à ses plaisirs, le peu d'analogie entre nous que je m'efforce vainement d'effacer m'ont rangée dans une autre classe. Il m'estime et me veut du bien, mais ce bien ne ferait plus le sien; je ne faisais qu'un avec lui quand il me portait dans son cœur, nous sommes deux aujourd'hui, et, comme de raison, il se regarde avant moi. D'après ce que vous savez de ma façon d'être et de tout ce qui me regarde, il est facile de vous représenter combien mon cœur et mon imagination [Hiivent avoir d'exercice.
Je suis fidèle à ton vœu, ma chère Henriette; tu me demandes que je te parle de moi; que je vois de délicatesse dans ce que tu exiges! Tu sens qu'un épanchetuent libre de ce qui nous affecte chaque jour, avec des amies que l'on sait y prendre part, est le plus doux des soulagements; tu le demandes pour ta satisfaction et tu cherches à me faire un mérite de celle dont j'ai besoin.
J'aime ta lettre, ses détails, et tes portraits; cette peinture naturelle des objets que nous passons en revue rectifie l'observation, exerce et amuse l'esprit. Tu me donnes une bien mauvaise idée de l'espèce qui est dans ta ville, puisque l'homme >u|).ri.nr aux autres se plaît particulièrement avec ceux qu'il peut dominer à peu de frais. Je te vois dans une société bien dégoûtante par la médiocrité des êtres qui la composent et le peu de ressources passagères. La froideur de cette dame(î) me fait la même impression qu'à loi, j'ai presque envie de la haïr; je déteste ces
*.(. Mnmnrrt, t. Il, p. 8990. — '»' M"" il.' Clmifrnra, parente de Roland.
âmes sourdes dont rien ne peut tirer de l'intérêt ou de l'action. Dis-moi donc à quel point M. Roland est lié avec elle, pour que j'apprécie encore mieux sa tranquillité; peut-être n'est-elle qu'apparente et de discrétion. Il est bien cruel que notre voyageur subisse encore l'épreuve d'une maladie, après les fatigues qu'il aura sans doute essuyées. Absent depuis quelques mois, on se félicite de son retour, on croit le revoir. . . Zeste! l'espoir fuit, la mauvaise nouvelle arrive et substitue le chagrin de ses souffrances au plaisir de le revoir. Ces mécomptes m'affligent.
Je ne sais comment, j'ai oublié de parler de M11' l'Eveilly; il était toujours dans mes intentions de faire mention d'elle. Je vois très souvent la pauvre enfant : grâce à vous, je suis son recours, et je le suis uniquement, elle n'en trouve nulle autre . part. Son travail n'aurait jamais suffi à la tirer des embarras où elle vient de se rencontrer. Elle s'était chargée d'acquitteren ouvrage une dette contractée pour son père il y a plus d'un an : le malhonnête homme qu'elle avait pour créancier, ennuvé d'un peu de lenteur qu'elle mettait à lui rendre une feuille, parce que la presse où elle était l'obligeait à contenter d'autres marchands, lui a subtilement retiré son ouvrage, l'a fait assigner pour cette dette d'un louis, augmentant ainsi la somme par des frais et accompagnant ses mauvais procédés de propos humiliants. J'avais toujours gardé devers moi l'argent en question, lui en donnant à mesure dans les occasions pressantes. Celle-ci l'était, et doublement; voici pourquoi : elle avait beaucoup travaillé pour un marchand qui laissait amasser une certaine somme avant de la payer, ce qui l'eût réduite à l'extrémité sans les petites ressources; il y avait dernièrement dix écus; on a fait une banqueroute à ce marchand, il est presque ruiné et l'on attend la sienne; déjà il est caché et la petite se verra soustraire le prix de ses veillées et de ses sueurs. Il n'a pas été possible de lui rien donner de neuf en vêtements, nous avons seulement raccommodé les vieux. Un méchant petit papier cache les murailles de sa chambre, où nous avons fait faire une cloison qui renferme son lit. Les actions baissent extrêmement, mais j'approche d'un temps où les miennes vont un peu hausser, et nous ferons de notre mieux.
Elle ne se porte pas très bien; la peine, l'inquiétude, les désagréments prennent sur elle avec assez de raison. Sa vivacité la disirait un peu, mais quelquefois aussi des disgrâces. Je la voudrais un peu plus réfléchie, un peu plus expérimentée, pour son propre bonheur; mais quand l'esprit est perpétuellement tendu sur des actes mécaniques et maîtrisé par les besoins, il n'a guère la facilité d'acquérir beaucoup de raisonnement. Elle est vraiment sage et vouée à l'honnêteté; son état le prouve, il pourrait être adouci à des conditions que l'on ne manque jamais de trouver quand on est jeune, pauvre et gentille. J'ai su les tentations d'un homme aisé et libertin, qui est son parent et même son subrogé-tuteur; elle s'est conduite avec l'assurance et la fierté qui conviennent à la vertu qu'on veut surprendre.
Son père, plus malheureux qu'elle, parce qu'il ne sait rien faire et qu'il est d'ailleurs paresseux et gourmand, a eu la lâcheté de lui demander souvent des secours; elle faisait son possible avec bon cœur, et sans réflexion. Ayant appris cela, je me trouvai dans une position bien délicate; il me paraissait détestable d'empêcher un enfant de soulager son père; cependant cet homme a des vices qui ••puiseraient des secours plus abondants mille fois que ceux de sa fille; d'ailleurs les pouvoirs de celle-ci ne sauraient jamais suffire plus que sa propre subsistance • t Min entretien; enfin c'était elle, et non une famille entière que je pouvais aider. Je lui ai fait mes observations; il est arrivé précisément que le père, retournant à la charge dans un moment où elle n'avait rien, s'est irrité de son refus; il a pris du froid, chacun se tient chez soi, et c'est ce que j'approuve; le père a une femme qui peut travailler, et lui-même pourrait se retourner avec plus de courage; ainsi c'est à la petite d'éviter des épreuves extrêmes, qui conduisent plus loin qu'on ne pense; j'y contribuerai de tout mon cœur. Voilà des détails propres à vous intéresser, c'est de votre ouvrage dont je vous parle, et je ne puis rien ajouter à la douceur du sentiment qu'il doit vous laisser dans l'âme.
Kn voilà bien long, et j'ai encore à traiter l'article de Jean-Jacques; mais que veux-tu? Je ne prétends pas décider affirmativement ce qu'il pense de certains objets : je le répète, il me parait incertain, inutile de chercher à découvrir les opinions d'un homme lorsqu'il s'occupe à les déguiser, ou de prétendre qu'il les déguise lorsqu'on n'en a pas de preuves; je t'avoue que ces deux choses sont également étrangères à mon tour d'esprit. J'aime en Rousseau l'honnête homme et l'habile écrivain, j'admire en lui le génie, le talent, et j'applaudis à l'usage qu'il a fait de l'un et de l'autre; il a ramené les esprits aux objets qu'il leur importe le plus de connaître, il s'est occupé des mœurs et de ce qui pouvait les améliorer. Touché du malheur de ses semblables, il leur a montré la route où ils rencontreraient la félicité; il les rappelle au vrai, à la nature, à la vertu; l'on est un monstre ou l'on sort meilleur de sa lecture. Je ne sais si Rousseau fut athée dans quelques moments de sa vie, mais je me persuade que. quand il l'eût été, il n'aurait pas travaillé;) former des prosélytes. L'idée d'un Ktre juste et bon , la foi d'une Providence aimable lui auraient paru trop essentielles au bien du général des hommes, trop indispensables pour nourrir les imaginations ardentes, consoler les cœurs sensibles, maintenir le vulgaire, pour qu'il employât ses talents à ébranler une créance utile, ne fût-elle qu'une erreur. Il se peut que son active sensibilité lui ait donné le luMiin de cette créance, dont ses lumières lui faisaient connaître les fondements incertains. Le plus hardi systématique n'est jamais constamment dans le même point de vue; on varie sur les degrés d'assurance, selon l'aperçu des raisons.
Il n'y a que la crédulité qui demeure toujours la même, parce qu'elle ne raisonne plus sur les objets qu'elle a une fois jugé bon d'admettre.
Je crois un Etre nécessaire, mais je ne sais pas ce qu'il est et je ne mêle pas de le définir; il est impossible aux hommes d'en avoir des idées justes; je rejette les déGnitions qu'on m'en donne, parce qu'elles sont contradictoires à mes yeux. Nous ne connaissons pas assez l'essence des choses pour assigner à la matière toutes les propriétés dont elle est ou n'est pas susceptible. La substance spirituelle ne me paraît qu'un assemblage confus de négations d'une part, et de l'autre de notions vagues, indéterminées. Je ne sais rien, et je ne m'en plains pas, c'est le sort de ma nature, qui ne m'a pas faite pour raisonner sur des choses auxquelles je ne peux atteindre. La science de vivre est la seule qui m'appartienne, et elle est indépendante des spéculations chimériques dont l'examen m'a donné la plus grande indifférence.
Rousseau a pu défendre la cause de Dieu comme une opinion chère à son cœur et nécessaire à ses semblables ; Rousseau a pu se peindre dans Volmar lorsque le flegme du raisonnement faisait évanouir l'illusion favorite du sentiment. Il n'y a pas un esprit juste, libre et exercé, qui ne soit choqué de la bizarrerie et des contrariétés du Dieu théologique, lorsqu'il vient à considérer ce fantôme avec les veux de la raison; mais il n'y a pas non plus de cœur tendre et d'imagination vive qui n'aime à se représenter un Etre sensible, intelligent, puissant et bon.
Nous exaltons nos propres qualités, nous leur donnons un degré imaginaire de perfection, nous les attachons à plusieurs abstractions, et nous nous en formons un Etre devant lequel nous tremblons, comme ce statuaire devant son ouvrage. Aussi cet Etre est-il différent dans l'esprit de chacun par lequel il est modifié. J'aime comme un autre cette douce chimère; elle m'attendrit et je me plais parfois à m'en repaître, mais je n'y crois pas, et je ne m'en inquiète guère. Avec tout cela, si j'avais le génie et la plume de Rousseau, j'écrirais comme lui, je prêcherais la Divinité, et à force de la peindre aimable je pourrais bien me la persuader.
Tu as voulu que je déraisonne, me voilà en train, et, si je ne me pinçais pas pour m'arrêter, je défilerais longuement un chapelet bien indévot. Minuit sonne, mon papier s'avance, et, rappelée par les contraires, je vais m'adresser particulièment à Sophie.
Ma tendre amie, pourquoi faut-il que je t'afflige ! Cette idée me fait mal. Que puis-je faire? Il me semble que la gêne que tu t'imposes n'est pas tout à fait conséquente. Si je m'oblige souvent au silence sur des objets que nous voyons différemment, ce n'est pas que je doute de ton indulgence, mais je sais que tu regardes ma façon de voir comme un malheur, et que chacune de mes expressions t'est une occasion nouvelle de gémir. Tu n'en es pas de même à mon égard; je ne te trouve pas à plaindre de juger autrement que moi des choses qui t'aflectent d'une manière opposée ; tu n'as pas la même raison de retenue. Je me permets cependant une sorte de liberté, parce que sans cela il y aurait du déguisement, et ce
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n'est pas une marchandise de noire commerce : à plus forle raison dois-tu jouir de toute celle qui peut régner entre nous. On peut avoir une belle àme, un esprit droit, éclairé, et parvenir à des résultats différents dans les combinaisons métaphysiques. Si l'une de nous pouvait être lésée, il me semble que ce serait moi, sur qui tombe la pitié; mais je ne me trouve pas humiliée de cette pensée, et je ne sens que confusément ce qui peut l'arrêter. Ne devons-nous pas avoir l'entière liberté de nous tout dire? Ne supprime donc plus de feuille, envoie toujours; si je ne t'entends pas, je te le dirai. Je me reporterais bien dans notre ancien temps (du moins pour l'opinion, car je sais très bien qu'en restant de même tu raisonnes différemment) et, me supposant dans cette situation, je parviendrais à te goûter et peut-être à te répondre.
Il ne dépend pas de moi de changer mes idées, et si j'en déguisais quelquesunes en écrivant au public, dans le cas où je le ferais, je n'en serais pas plus disposée à me servir de cette méthode avec une amie telle que toi; non, si tu trouves dans ton amie de l'aveuglement et des erreurs, tu y reconnaîtras un coeur droit, simple et franc, qui chérissait la vérité et semblait mériter de la connaître, au moins par sa bonne foi.
Si j'aperçois des lacunes à notre correspondance, je ne vois pas de brèches à notre union; elle est fondée principalement sur le goût du bien, et ce principe est Inaltérable.
Adieu, chères amies, vous faites ma joie et mes délices. Embrassez pour moi votre maman.
A SOPHIE1'. — 16 décembre 1777, avec un P. -S. du 17 pour Henriette.
MtrcrtdiW, 16 décembre 1777, « 1 heure» du noir.
J'aurai demain des femmes'3' à déjeuner, il faudra que je me lève de bomiheure, mais j'en donnerai moins au sommeil, je ne puis tarder plus longtemps à me reposer dans le sein de l'amitié : c'est là vraiment l'asile heureux que j'ai choisi pour jamais.
Hélas! J'éprouve vivement le désavantage d'une correspondance épistolaire sur
Vn-liives d'Ajjy; adreau-, timbre et \i**, que Marie Plilipon nrtifie i-lle-mi'me dan« son
cacMf. — Dauban, t. II, p. aïO-aaC. poat-scriptiiin.
1 Krreur *ur le jour (le if» était un mardi), <»> La mère et la sœur de l'abbé B.-ion.
une communication immédiate; dans une opposition d'idées telle que celle où nous sommes actuellement, l'expression de ce que l'on pense ne peut manquer d'avoir, par le contraste, quelque chose de choquant, qui serait adouci par l'accent de la voix, et que de froids caractères laissent dans toute son âpreté. Sophie, tu me pénètres; mais je sens que tu pleures sur moi; cette idée me déchire. Que me veux-tu? ... La sensibilité, la droiture et l'honnêteté ont rapproché nos âmes dès qu'elles se sont aperçues; la confiance et l'intimité ont établi entre nous un commencement de sentiments, de plaisirs et de peines, qui a fortifié les uns, épuré les autres, adouci les dernières; depuis nombre d'années, nous jouissons en paix de ces délicieux avantages; tu trouve aujourd'hui que notre union s'altère; je ne m'en aperçois que par Les plaintes. Ménage un cœur brûlant que la vivacité rendrait peut-être injuste; prends garde de me faire haïr des choses qui jettent du trouble dans une liaison à laquelle je tiens plus qu'à ma vie. Je t'ai vue tranquillement adopter des principes dont l'évidence ne me frappait pas autant que toi ; des combinaisons différentes m'ont amenée à des idées contraires; tu n'as rien perdu pour cela de mon estime, et ma tendresse n'en a pas souffert; toujours confiante et sincère, je t'ai peint librement mes travers, ou mes raisons; je n'ai pas prétendu t'entralner à mon avis; tu es sage et heureuse, que m'importe le reste? Mais tel est au moins l'inconvénient d'une opinion qui me représente à tes yeux comme fort à plaindre pour le présent et pour l'avenir, qu'elle te tourmente sur mon sort et m'oblige à te savoir gré d'une douleur que je te cause malgré moi. Tu souffres de mon aveuglement, je suis peinée de tes inquiétudes; nous nous faisons l'une à l'autre un mal qu'il eût été facile d'éviter. Rassure-toi donc à mon sujet, afin de diminuer mes regrets.
Dis-moi, ma chère amie, tu penses (du moins j'ose m'en flatter) que j'aime la vérité, la vertu, que je veux être fidèle à celle ci, et que je cherche celle-là; lu crois d'ailleurs un Etre tout-puissant, juste et bon; tu es persuadée (ou tu dois l'être) que je n'ai pas la volonté de l'offenser? D'après ceci , peux-tu imaginer que cette sagesse suprême me laisse cruellement dans des erreurs dangereuses, et qu'un jour elle punisse sévèrement de son ignorance l'être simple ou abusé qu'elle dédaigne d'éclairer? Les notions que nous acquérons s'établissent dans notre entendement par l'action des objets extérieurs, indépendamment de notre volonté; elles s'adaptent à notre intelligence, selon l'analogie qu'elles se trouvent avoir avec elle; le jugement est le résultat nécessaire de nos perceptions; si je vois faux, c'est un malheur; mais comment ce malheur peut-il me rendre coupable? J'ai dit que je ne croyais pas au Dieu que l'on me dépeint; cela ne dépend pas plus de moi que de ne pas croire à la blancheur du papier sur lequel j'écris. Je ne vois dans les définitions que l'on m'en donne qu'un assemblage de contradictions; on me dit bien ce qu'il n'est pas, mais on déraisonne dès qu'on veut dire ce qu'il est, et
dans tous les portraits qu'on en fait, on retrouve toujours, comme je le disais l'autre jour, un bout de l'oreille humaine. Ce qui s'est dit de mieux se réduit à ceci : il v a un principe universel des choses, d'une essence incompréhensible et infiniment supérieure à tout ce que nous connaissons. — J'admets de grand cœur ce principe; mais je ne m'en trouve pas plus savante, et je n'en vois pas plus clair dans les opérations que l'on prétend attribuer à ce grand Etre. Je ne suis convaincue que de la fausseté des vues qu'on lui prête quand on le fait penser, s'offenser, agir à notre manière. Je souris à l'adresse de ceux qui emploient ces idées pour le bien d'un vulgaire qui a besoin d'être maintenu par toutes sortes de liens, je gémis de l'abus qu'on en fait ou qu'on en peut faire, et j'applaudis à la sainteté des conséquences que les persuadés éclairés savent en tirer pour leur conduite et leur félicité. Je laisse chacun suivre en paix la route qu'il croit la meilleure dès qu'il y pratique le bieu, et je crois avoir le même droit de suivre la mienne sans trouble et sans tourment.
Tu me reproches un ton aflirmatif que je ne croyais pas avoir et que très certainement je n'ai pas envie de prendre. Je n'assure point que (elles choses soient ou ne soient pas, seulement j'avoue avec franchise qu'elles me paraissent vraies ou fausses, selon que mon esprit les juge d'après les idées qu'il acquiert successivement. Je n'adopte pas de parti, je sois moi , sans prétendre ressembler à personne qu'aux gens de bien de toutes les sectes indifféremment. Tu veux me persuader que ma sécurité ne saurait être parfaite; cela pourrait être vrai sans favoriser ta cause, ce serait une suite naturelle de la force des premiers préjugés; mais ce que je sais encore bien mieux, c'est que jamais je ne fus plus éloignée des terreurs religieuses et de ce qui peut avoir rapport à elles, ou les exciter en nous. Je relisais dernièrement un passage de l'abbé Gaucbat sur la justice et la bonté de Dieu, et je trouve bien fautive la comparaison qu'il fait de Dieu à un juge de notre espèce. «Ce juge, dit-il, en qualité d'homme, voulait sauver un criminel, il frémit de son supplice; est-il sur son tribunal, il le condamne à la torture et à mort. Il conserve ses sentiments de bonté, et néanmoins il suit ceux de la justice. * Fort bien; mais pourquoi résiste-t-il au mouvement de cette compassion qui attendrit son âme et la porte à l'indulgence? C'est parce que le bien général exige la punition du malfaiteur pour la sûreté des gens de bien; sa justice est une bonlé l'ilicbie; elle sacrifie un coupable à l'assurance du bonheur de tous. Le souverain Etre ne se trouvera pas dans le cas de ce juge lorsqu'il fera paraître devant lui les faibles ouvrages de ses mains; il n'aura point à ménager les intérêts d'une société pour qui la peine du coupable soit nécessaire; seul offensé, il n'aura que sa propre cause à venger, et comme il ne s'offense pas à notre manière, qu'il ne peut recevoir de mal, de dommage d'aucune espèce, sa bonté infinie doit l'empêcher de sévir, avec cette cruauté inutile et odieuse qui ferait de lui un monstre, s'il en
était revêtu, contre des créatures imparfaites qu'il doua d'une liberté dont il savait bien qu'elles pourraient abuser; à peu près comme ferait une nourrice marâtre qui, ayant donné un couteau à son enfant, le punirait de s'en êlre blessé. Ajoutez encore, pour augmenter la différence, que ce juge humain prononce d'après des lois qu'il est obligé de faire observer, et qui ne sont pas toujours aussi sages, aussi douces qu'elles pourraient l'être; au lieu que le juge suprême n'agirait que par le conseil de sa propre sagesse. Le dogme de l'éternité des peines est injurieux à la Divinité; il ne peut être que l'ouvrage des imaginations ardentes, des âme* atroces ou des politiques.
Je conviens très volontiers de l'utilité dont peut être la religion; aussi, quand j'aurais le talent d'écrire, je ne plaiderais jamais la cause de l'athéisme.
Tu remarques mes langueurs et mes tristesses : je le crois; cela t'est d'autant plus facile que je ne choisis pas les moments pour t'écrire, que mes lettres sont toujours la peinture de mon état actuel, et que les ombres du tableau ne m'empêchent pas de te l'envoyer. Je n'ai jamais rien jeté au feu de ce que j'avais commencé pour toi, tels noirs que fussent mes rayons, parce que mon plus grand plaisir est de soulager mon cœur par l'effusion de ses sentiments, et mon premier but de t'instruire de tout ce qui m'affecte.
Indépendamment de l'extrême sensibilité qui nous fait trouver, dans le spectacle de la société et des vices qui la défigurent, des sujets de mélancolie, celle dont je suis atteinte ne manque pas de causes auxquelles on peut l'assigner, sans que les craintes d'une certaine espèce y contribuent aucunement. Je n'étais pas plus ferme croyante l'an passé, quand je fus malade; j'imaginai être dangereusement attaquée, je ne m'en trouvai pas plus émue. Au reste, tu le dis fort bien : tf l'esprit ne se paye pas par des raisons d'utilité pour croire *.
ïï me semble que ton arrangement de l'éternité des deux substances effaroucherait bien des gens, autant que mon insolent scepticisme t'effraye. Si la matière est éternelle avec Dieu, elle est donc aussi indépendante? Mais supposé que Dieu l'ait produite ou seulement formée, pourquoi s'est-il pris si tard à l'une de ces opérations? Qui lui donnait le besoin d'agir, s'il se suffisait à lui -même ? et s'il n'avait en vue que de faire des heureux, pourquoi réussit-il si mal? Quand on rêve à ces objets, on ne peut s'empêcher de revenir au raisonnement d'Epicure : «ou Dieu veut empêcher le mal, et il ne peut y parvenir; ou il le peut et ne le veut pas; ou il ne le veut ni ne le peut; ou il le veut et le peut. S'il le veut sans le pouvoir, il est impuissant; s'il le peut et ne le veut pas, il aurait une malice qu'on ne doit pas lui attribuer; s'il ne le veut ni ne le peut, il serait à la fois impuissant et malin, et par conséquent il ne serait pas Dieu; s'il le veut et le peut, d'où vient donc le mal et pourquoi ne l'empèche-t-il pas?i Quelqu'un ajoute avec bon sens : trDieu est l'auteur de tout; cependant on nous assure que
le mal ne vient point de Dieu. D'où vient-il donc? des hommes; mais qui a fait les hommes? c'est Dieu. -
Mon dessein n'est pas de faire un catéchisme d'incrédulité; je me tairai sur ces articles lorsque tu le voudras, ou je continuerai de te répondre avec la même franchise. Je chéris en toi l'être juste, sensihle et vrai, que mon cœur a distingué et auquel je puis me confier sans réserve. J'allège les soucis dont je te fais dépositaire, je me dédommage avec toi de la réserve que je suis forcée de garder avec les amis ordinaires, je t'associe à mes plaisirs, je jouis de ta félicité; tu veux la mienne, que ne peux-tu la croire, comme je la sens, indépendante de certaines opinions?
Je n'ai pas besoin de l'exprimer combien je suis touchée de ce que tu fais pour la petite; 1" principal motif qui l'anime ne m'a pas échappé, mon cœur m'en eût instruite si le défaut de pénétration me l'eût voilé. Mais mieux je la connais, plus je peux en altendre, moins je dois en exiger. Je peins l'état des choses, je laisse en juger et je ne demande rien. Le plaisir de m'obliger, en secourant par mes mains une infortunée que j'aime à soulager, ne doit pas l'emporter sur des obligations plus étroites que tu peux avoir et que je ne suis pas à portée de connaître. Tu crois voir de l'art dans ma façon de l'intéresser pour elle : de l'art, telle part soit-il, suppose au moins la volonté d'en mettre. Je ne l'ai jamais eue avec toi, et je rougirais de la sentir, s'il arrivait qu'elle se formât à mon insu et que je l'aperçusse après coup.
J'avoue que cette idée est celle qui m'a le plus peinée dans (a lettre, avec ce que lu y ajoutes. Elle a je ne sais quoi d'amer et de piquant qui laisse une sensation désagréable et douloureuse.
Il est également faux que l'art me devienne familier et que ma situation actuelle me nécessite à l'employer. Il faut que j'use de réserve dans l'exposition de mes idées par ménagement pour celles d'autrui, mais cela n'existe que pour certains objets, et mes sentiments ni ma conduite n'ont pas besoin de dissimulation.
Les tristes affaires qui m'obligèrent d'en user à quelques égards sont achevées depuis longtemps, et je puis m'abandonner sans danger au caractère ouvert et uni que ceux qui me voient journellement paraissent mieux connaître que tu ne fais.
Puisque me voici à mes affaires, il est bon de l'apprendre que le mariage de mon père est tout à fait rompu, par défaut de convenance dans les fortunes; on lui a demandé un avantage qu'il ne pouvait pas faire. 11 m'a parlé, non pas trop des circonstances, mais de la chose, comme s'en faisant un peu de mérite auprès de moi. et je n'ai entré dans cette confidence que forcément, c'est-à-dire parce que ma bonne maman lui avait fait connaître qu'elle m'en entretiendrai!.
Du reste, nous sommes ensemble aussi bien que nous pouvons l'être en ne nous
ressemblant guère; il agit de manière à me laisser sentir que je l'aime, et à ne sentir que cela. Je crois qu'une sorte de nécessité, avec un peu de retour sur soimême, a placé la cheville que je souhaitais voir à notre roue. D'ailleurs, je ne cherche plus à éclairer ses démarches, j'ai fait ce que je devais en prenant des précautions nécessaires pour lui-même, quoique pénibles à tous deux; je ne veux plus que la paix et, si je n'avais que les apparences, je m'attacherais à les fortifier, pour m'abuser du mieux possible. Les affaires extérieures vont assez bien; rien pour ainsi dire n'a changé pour moi : si les fondis ont diminué, l'aisance a resté la même, parce qu'elle était modérée et que le travail de l'état la soutient. Aussi, quoi que tu puisses dire, je ne me crois pas exempte d'user à ma façon du peu dont je suis maîtresse; comme je ne dispose de rien que de quelques dons légers et annuels destinés à mes fantaisies, je puis, selon l'étendue des premiers, satisfaire une petite partie de celles-ci, dans la seule espèce qui me domine.
Il se fait tard, et je m'aperçois du froid; bonsoir, ma tendre amie; je causerai demain avec notre sœur.
Tu reposes à présent, et ton imagination, aussi pure que ton cœur, ne trouble point ton sommeil par des tableaux affligeants. . .
Cetle idée me dispose à un sommeil doux et gracieux.
A M"' Cannet.
Le 17 décembre au »oir, 1777, à 6 heures.
J'ai menti hier, c'était bien le 16, mais ce n'est qu'aujourd'hui mercredi; je me brouille quelquefois plaisamment avec les jours de la.semaine, et je fais des quiproquos grotesques dans l'occasion.
Le temps a été clair et serein; je me porte bien et je serais gaie si j'avais quelqu'un avec qui l'être. J'habite la petite cellule que tu connais; munie d'un morceau de pain, d'un verre d'eau et d'une pomme rouge, je mange, je croque, j'écris quelques mots, et tout en rêvant je viens de mettre mon doigt dans l'encre, croyant faire autre chose.
J'ai donné ce matin le chocolat à ma petite et charmante amie M"" Trude, ainsi qu'à deux dames, mère et sœur du petit abbé qui demeure chez la première et dont je te parlais cet été. Elles sont à Remiremont, et viennent à Paris pour la première fois. La mère, âgée de près de soixante ans, me rappelle la mienne, par le ton de bonté, de douceur, de raison, qui inspire le respect et la confiance. Elle est cependant d'une figure commune, et même triste : on voit, à son air comme à son bon sens, qu'elle a connu le malheur et supporté des chagrins. Sans aucune prétention, facile et singulièrement polie, elle s'exprime heureusement et avec la plus grande aisance.
Sa fille, dit-on, n'a que dix-huit ans : elle en parait vingt-quatre par son embonpoint et sa taille, beaucoup plus grande que la mienne; c'est une brune intéressante; de beaux yeux(1), de belles dents, un tour de visage agréable, un parler gracieux, de la naïveté, du désir de plaire, assez d'esprit, beaucoup de légèreté, tout un ensemble joli, mais non pas bien rare. Grande toilette sans goût, élégance qui n'est point soutenue, ancienne et vilaine robe falbalatée, coiffure d'actrice, chaussures de cuisinière, tel est le costume de la jeune personne. Les médisants se retournent, hésitent..., et, voyant une figure sage, disent... : «C'est de la provinct-.
L'abbé chérit sa mère et sa sœur avec une vivacité de sentiment qui fait honneur à son bon cœur : il me parait même qu'il les soutient en partie; le père est un avocat peu fortuné présentement. J'entrevois que ce voyage est une suite des espérances fondées sur l'avancement de ce fils, que des talents distingués pourront conduire assez loin. Il est particulièrement protégé par M. de Buffon, chez lequel il va fréquemment, avec qui il travaille, et dont il est même vi-ité dans son réduit obscur et philosophique. Je dînai dimanche chez ma bonne amie et parente avec ces deux dames, qui nous quittèrent le soir pour recevoir M. de Buffon le fils, qu'on leur envoyait avec son gouverneur. Le premier est un joli enfaul de treize ans, d'une pétulance extrême, de l'air le plus distingué, annonçant beaucoup d'esprit et les meilleures dispositions. Son père a déjà soixante-dix ans; il s'était marié à cinquante-six et est veuf actuellement. Ces détails ne sont rien, mais ils tiennent à un homme célèbre, et c'est là quelque chose.
Il faut actuellement que nous fassions un petit voyage dans le pays de nos lorraines : je m'enquiers toujours aux étrangers des lieux qu'ils habitaient : ces conférences sont pour moi des cours de géographie.
Remiremont est une petite ville qui n'est guère fameuse que par son chapitre dont les chanoinesses sont obligées de faire preuve de seize quartiers de noblesse. Le voisinage de Plombières, où les eaux attirent les étrangers pendant la belle saison, amène aussi, dans ce temps, du monde à Remiremont. Elle est située sur la Moselle, à sept lieues de sa source. La ville est traversée par un ruisseau d'eau vive, qui y maintient la propreté, répand de la fraîcheur et donne beaucoup d'agrément.
Les hivers sont longs et rudes dans ce pays; l'air est froid et rongeur, pernicieux aux personnes délicates, ce qui est causé par les montagnes des Vosges, qui y font régner presque toujours le vent du nord; ces montagnes sont en grande partie couvertes de sapins, arbres résineux, élevés, qui arrêtent les brouillards
(" «La grande «onir aux yeux noirs» , dont 1783, au point de «'attirer Murent le* taqui-
il semble que Bo*c ait été épri» en 178» el n«-rie« amirale* de M"" Roland.
et augmentent la fraîcheur. On n'y voit point de villages, ou très peu; les maisons sont éparses et situées au milieu des propriétés de chacun; le soin avec lequel leurs environs sont cultivés, cet air d'indépendance et de fertilité, la variété des aspects que donnent les coteaux, présentent les tableaux les plus flatteurs et les plus touchants. Les mœurs se ressentent de cette disposition champêtre : elles sont simples et pures; ces bons paysans des montagnes des Vosges semblent offrir l'image frappante de la vie patriarcale et du bonheur attaché à la simple natun-. Aussi les buveurs qui vont à Plombières ne négligent point de visiter les Vosges.
Je n'imagine guère de préférable à ce pays que celui de Vaud et les bords septentrionaux du lac de Genève. Ce sont des mœurs semblables, et le climat de celui-ci est moins sauvage et plus doux. Le froid est quelquefois si grand et les neiges si considérables dans les Vosges que les habitants restent enfermés chez eux pendant la mauvaise saison. Si la nécessité les force à se communiquer pour faire quelque provision dont le besoin était imprévu, on se fraye des chemins sur la neige. C'est avec mon républicain que je voyage dans le Valais, chez ces bons Suisses qu'il aime avec raison, et chez lesquels je fixerais, je crois, mon habitation si j'étais libre de la choisir en rapprochant quelques personnes qui me sont chères. J'aimerais encore mieux ce séjour que celui des Vosges, mais je ne me trouverais pas à plaindre d'être réduite à ce dernier.
Tout ce babillage ne répond pas à ta lettre, mais il fait diversité : dans ce sens il ne s'éloigne pas de mon plan. Si j'étais près de toi à ce moment, je raisonnerais peu, je m'abandonnerais aux impressions passagères et gracieuses que le hasard nous fournirait : nous nous distrairions ensemble, et bientôt, raccommodées avec la vie par le charme du sentiment, les attraits de la nature, nous pourrions arriver au point de rire de notre dégoût. l\ me semble que le vice dont nous ayons le plus à nous défendre c'est la paresse; la vertu n'est qu'une lutte continuelle contre cette force d'inertie qui nous concentre en nous-mêmes. L'activité est bien le meilleur présent que le ciel nous puisse faire et le plus sûr préservatif contre l'ennui de l'existence : c'est le feu sacré qu'il ne faut jamais laisser éteindre.
Ta résolution m'a paru étrange; il ne m'est jamais rien venu de semblable dans l'esprit; cependant, je conçois les gradations imperceptibles qui t'ont conduite à la former. Le plus grand mal que je te connaisse, c'est de n'avoir pas d'occupation et de ne pouvoir t'en faire une réglée. Je ne voudrais que cela pour m'assurer de Ion bonheur et ne plus craindre certains excès. Je sens bien qu'une fermentation rapide, mais violente, avait aigri tes dispositions; hélas! comment pourrais-je te blâmer? Je ne sais que te plaindre : j'apprécie le peu de distance qu'il y a de l'état le plus paisible à ces crises terribles où la raison étonnée cherche en vain son empire et s'éteindrait d'un souffle.
Viens au moins, sur le sein de l'amitié, verser ces pleurs que la faiblesse nous
arrache et que la vertu fait couler avec plus de douceur. Elles soulagent et fortifient; c'est la fin de l'orage et l'annonce d'un temps plus serein. Ta guérison est trop avancée pour que je puisse rien ajouter à tout ce que lu te seras dit; lintérêt que tu m'inspires, et le partage de ce que tu éprouves, sont ce que je possède de meilleur à l'offrir.
Ouvre les yeux : la scène de l'univers est encore intéressante pour une âme saine. Pense à les amies, vois les liens qui t'arrêtent, sens combien ils sont doux et sacrés; occupe-toi enfin. Le travail quelconque maintient les forces par leur juste emploi; c'est le lest de la machine; elle défaille sans lui et nos facultés se trouvent en désordre, comme notre corps s'affaiblit et se détraque faute de nourriture.
Rousseau te convient, mais je voudrais aussi que tu délasses ton attention par des lectures faciles et pénétrantes; ton esprit a besoin de se promener sur des images douces et riantes : une muse champêtre le serait de bonne compagnie. La poésie pastorale est l'amie des cœurs sensibles : c'est comme le lait aux poitrines faibles. Les Géorgiques de Virgile, les Saison* de Thomson attachent doucement, plaisent, touchent et satisfont, sans produire de grands mouvements qu'il n'est pas toujours à propos d'exciter.
Je suis dans la plus grande disette de livres; je me trouve bien heureuse d'avoir des extraits qui m'en tiennent lieu et qui me rappellent le meilleur de tout ce que j'ai vu. Je travaille humblement de l'aiguille (pour mon service, s'entend); je deviens tailleur, couturière, etc. J'y réussis assez pour y trouver quelque agrément, et je mets de l'intérêt à faire un corset, un déshabillé, comme si c'était quelque chose d'important. Mes journées sont remplies, le temps ne me laisse pas de regrets. Le bonheur est près de nous : une vie simple nous en rapproche toujours davantage.
J'ai vu dernièrement M"* d'flangard; elle est venue passer avec moi une petite après-midi; j'irai lui faire visite quelque jour que je me mettrai en course.
Mon ancienne voisine envoie savoir de mes nouvelles; je ne vais pas chez elle. Je n'ai jamais si peu sorti, ni si fort aimé la solitude; on peut la chérir sans être misanthrope : les âmes sensibles se retirent de la foule.
Je t'aime, tu le sais : je te le repète pour mon plaisir. Adieu.
LITTIIS DE MiDiai «01.11D. II. 11
iar«i«Bil iatiowau.
À SOPHIE'1). — i" janvier 1778.
Du 1" jtnvicr 1778, a 11 heures du soir.
Cest à toi, ma douce amie, que sera consacré le premier soir de l'année. Depuis deux jours je veux te donner des heures qui me sont dérobées, pour ainsi dire, à mon insu. Je me portais mal avant-hier, j'avais couru furtivement chez la petite dont j'étais inquiète, parce que je la savais enrhumée, à laquelle j'étais d'ailleurs prisée de porter des nouvelles agréables, j'eus chaud et froid, je me sentais la poî trine fatiguée, le sommeil m'accabla , je me coucbai en rentrant dans ma chambre. Hier je sortis, non pour rendre des devoirs, mais pour donner des marques de déférence et d'amitié à M"* Dp., M. et M"* T. Je me tins au logis l'après-midi pour achever avec l'année quelques ouvrages commencés depuis peu. Occupée solitairement, je me réjouissais du projet de t'entreteuir avant de me coucher, lorsqu'il m'arriva certain vieillard vénérable, commissionnaire du républicain, avec une lettre et un paquet. Ayant ouvert la première, je vis le plus ingénieux mensonge inventé pour me faire accepter ce que contenait le second; c'était une édition complète des œuvres du bon Jean-Jacques. Krime, plutôt que surprise, flattée mais incertaine, presque fâchée d'une attention touchante et généreuse qui me paraissait exiger trop parce qu'elle m'obligeait beaucoup, je cédai, vaincue par la délicatesse et répondis sans remercier, en grondant d'y être forcée. Avoir tout Jean-Jacques en sa possession! pouvoir le consulter sans cesse, se consoler, s'éclairer et s'élever avec lui dans tous les moments de la vie, c'est un délice, une félicité qu'on ne peut bien goûter qu'en l'adorant comme je le fais. Dans le moment de l'enthousiasme mes mains, prenant tous les volumes les uns après les autres, gardèrent, je ne sais comment, un tome de ÏHéloïse (ouvrage si ressemblant à mon cœur et que je n'avais lu qu'une fois), avec ce précieux
<■> Archive* d'Agy. Pas d'adresse. Il y • seu- letlre, adressée a Henriette, et que devait portement dans un coin du premier feuillet, <tA ter leur beau-fr.-rc; Guérrd. — Dauban, I. Il, Supin l'>nc un fragment d"une autre p. 337-136.
dépôt, je m'enfuis au coin de ma cheminée où je me tapis en silence dans le plus grand recueillement. Par un à propos que lu trouveras ressembler à une fable, j'étais à cette lettre où l'amant de Julie l'entretient des effets de la musique qu'il avait entendue chez milord Edouard, lorsque le son flatteur de plusieurs instruments vint frapper mon oreille. Étonnée, hors de moi, j'arrive près de la fenêtre, j'écoute une sérénade charmante composée de clarinettes, de cors de chasse et de bassons. J'aperçus à la lueur des réverbères que les joueurs étaient au bas de la maison voisine. Captivée par une harmonie qui me trouvait si bien disposée, je tombai sur une chaise dans un saisissement de plaisir; je pleurais en écoulant (car il faut jeter des larmes sitôt que les sensations acquièrent une certaine vivacité). Je demeurais longtemps attentive après, quand tout eut cessé de se faire entendre. Au délire enchanteur succédèrent des réflexions douces et tranquilles : je voulus reprendre ma lecture, mon père arriva, nous soupâmes. Je songeai enfin que ma réponse avait dû conserver dans sa franchise originale quelque chose de dur et de mortifiant, je me reprochai d'avoir peint plus exactement la sécheresse de mes idées contraintes que le tumulte de mes sentiments agités. Je fis une lettre que j'allais envoyer ce malin lorsqu'il me vint une autre que je me sus bon gré d'avoir devancée; elle avait ce caractère de noblesse et de dignité qui m'obligeait de convenir en moi-même que j'avais raison d'accepter et que je serais audessous du donataire s'il me coûtait de lui devoir. En vérité, c'est un maître habile qu'un cœur honnête et délicat; celui de ce bon républicain est réellement supérieur à son esprit. J'ai toujours distingué sa personne; j'aimais à trouver en lui un ami, je souffrais de ne pouvoir goûter cette aisance que sa timidité repoussait, parce qu'elle annonçait je ne sais quoi de confus, de soumis et de vif qui ne sied pas à l'amitié. A soixante ans, pourquoi passer au delà? Voilà précisément ce qui me gênait dans cette circonstance et ce qui m'a fait insinuer dans ma réponse que ma reconnaissance ne voulait plus avoir d'autre sujet de regretter l'impossibilité de se témoigner. Mille détails m'échappent, qui rendraient ceci plus clair, mais ce trait suffit au tableau.
Ma sensibilité fut exercée aujourd'hui d'une manière bien vive : ce n'est pas que mes hommages à mon père aient été l'occasion de l'épancher avec liberté. Hélas! je ne trouve point en lui cette ouverture d'âme qui donne et attire la confiance; je ne le lui reproche pas, il ne peut l'avoir avec personne; il ne veut pas m'en priver, elle ne lui a pas été départie. Il m'aime autant qu'il peut et je lui tiens compte de sa volonté : je sens qu'il m'est cher par le serrement que me fait éprouver l'idée de lui causer du déplaisir. Ceux qu'il m'a forcée de lui donner, en maigrissant pour l'instant, m'ont plus attachée à lui par les peines qu'ils m'ont coûtées. Nous avons dîné ensemble chez mon grand-oncle avec notre bonne maman; l'amitié plus vive encore que de coutume que ces chers parents m'ont témoi-
gnée m'a pénétrée profondément : j'étais peinée en secret de la disproportion qu'ils me laissaient apercevoir; je voulais rejeter sur mou père des choses qu'ils m'adressaient trop particulièrement. La connaissance des dispositions dont je t'ai fait part, jointe à ce contraste qu'elle augmentait encore, portait à monàme des impressions dont l'effet m'absorbait. La tendresse, la reconnaissance, et quelques pointes d'affection douloureuses m'animaient et m'accablaient successivement. J'avais une gaieté sérieuse, une mélancolie adoucie dont les nuances variaient à tout moment.
A mon retour ici, je reçus M. et M™ T., vrais, fidèles et chauds amis; ils achevèrent de donner à mon cœur toute l'émotion dont il pouvait être susceptible, je ne me retins plus, nous pleurâmes ensemble pour nous mettre à notre aise en nous embrassant cordialement.
Le matin j'avais eu la petite L. , ma pauvre Mignonne, ses enfants, le gentilhomme malheureux. Enfin, j'ai vu assez de monde, et dans ce nombre il n'y a pas une personne dont la sincérité me soit suspecte, pas une à laquelle je n'aie droit de croire au moins la plus douce bienveillance et pour qui je ne ressente un intérêt louchant. C'est dans ton sein que je viens fondre et savourer ce plaisir; il serait ravissant, sans toi; mais sans toi, je ne le connaîtrais pas si bien et je le mériterais encore moins.
J 'éprouvai à la messe une dévotion extrême, mais une dévotion à ma mode. Soustraite à tout ce qui m'environnait, occupée, attendrie, je disais à ma Divinité : -<> nrtai belle, touchante, inaltérable, tu seras toujours mon trésor et ma joie : l'empire que tu conserves sur mon âme me préserve du besoin de te réitérer mes -l'iments; les hommages ne sont plus nécessaires à ma fidélité, mais ils sont indispensables à mon amour, je les répète avec transport-. 0 ma Sophie, nous nous réunirons dans le sein <l<' iïllre parfait que tu adores, ou il n'existe pour personne. Si je ne le connais pas. j'aime et veux suivre le seul modèle sensible qu'il pMN donner aux humains. La vertu ne se démontre pas, elle est faite pour être sentie: il faut l'inspirer et non pas la prêcher. Quelqu'un a dit d'elle : «On s'y attache moins encore par les charmes qu'on lui trouve que par les sacrifices qu'on lui fait. Ti J'aime ce mol! il me platt, me louche et me pénètre. Je laisse aux théologiens leurs définitions : j'aime, j'adore ce qui me rend heureuse du bonheur des autres, ce que je conçois, ce que je sens.
Mais en soulageant mon cœur par l'effusion de ce qui l'affecte aujourd'hui, je tarde à le satisfaire entièrement en éloignant l'expression de ce que ta lettre m'inspire. Tu t'accuses, te défends ou t'excuses avec une bonté, une douceur, un ton qui me pénètrent de la façon la plus vive. Ma chère amie, la volonté seule peut avoir des torts et, sur cette règle, je ne crois pas que nous soyons jamais coupables l'une envers l'autre. L'avertissement de ce qui déplaît n'est qu'une simple remarque et non pas un reproche, quand on est si bien uni. Je ne fus pas
blessée de ce que tu me disais, mais bien de te voir une idée qui me rendait répréhensible si elle était fondée: ou qui te faisait injuste, si elle élait fausse. Cependant l'alternative n'était pas inévitable, je m'abusais moi-même : les apparences t'avaient trompée. Je conviens, et je te l'écrivais, que mes lettres devaient te paraître singulières : dussé-je encourir de nouveau quelque blâme, je te l'assurerai dans celle-ci; si j'avais été moins franche, je te l'aurais paru davantage. Tu vas prendre ceci pour une phrase, je le sens bien; je m'attirerai une réprimande par la chose même qui m'empêche de la mériter. Ne me chicane point : épargne-moi des raisonnements, rends justice à mon cœur, pardonne-moi mes ridicules, laisse au temps la correction de certains défauts, crois au moins que je travaillerai ardemment à détruire jusqu'à l'ombre de ceux qui pourraient faire tort à notre union ou te causer quelques disgrâces.
Si je n'ai pas répondu à ta réflexion de cette pente de l'âme vers le non-être, c'est qu'elle n'est pas à ma portée. J'ai mieux aimé me taire que de balbutier sur ce que je ne comprenais pas. Je conçois l'être sensible tendant perpétuellement vers son bien-être et cherchant avidement tout ce qu'il juge le favoriser; voilà le principe d'action, la force motrice qui n'est jamais ralentie. J'envisage la vertu comme une suite de sacrifices de ce bien-être particulier au bien général de l'espèce, elle est bien la chose du monde la plus délicieuse, mais c'est pour ceux qui l'aiment : c'est un exercice laborieux dans lequel nous avons besoin d'être soutenus par la raison éclairée pour ne pas retomber sur nous-mêmes par l'effet accéléré de cette première force dont j'ai parlé. C'est, sans doute, ce rapport à soi, que tu appelles le non-être; et dans ce cas nous nous entendons en disant différemment les mêmes choses.
Je n'ai pas eu la crainte ni même la pensée de t'effrayer en prétendant que ton accommodement de deux substances pourrait effaroucher bien des gens. J'ai été sincère. Je vois ainsi. Mais apparemment ce n'est pas sur l'opinion des autres que tu règles la tienne, ce doit être sur des raisons : je les suppose assez bonnes pour souffrir une objection. D'ailleurs, je ne mettrais pas à ton changement l'importance que tu attaches au mien; tes variations n'auraient rien d'inquiétant pour moi, et, comme je te le disais il y a peu de temps, pourvu que tu sois sage et heureuse que m'importe le reste? Il est tout naturel que tu cherches à l'être de la manière que tu estimes la meilleure, mes intentions ne sont pas de te détourner du chemin que tu préfères; dévote ou non, je ne vois que ma Sophie, toujours respectable et chère. Pour moi, j'avoue que l'existence d'un Etre comme on me le dépeint s'accorde peu dans ma tête avec l'existence du mal : toutes ces bornes du possible, dont on fait grand bruit, me paraissent fort légèrement posées par des esprits qui font trop de distinctions pour embrasser l'ensemble. Dieu existe, je le veux : le mal existe, c'est évident; si celui-ci n'est pas l'ouvrage de l'autre, d'où
vient-il donc? Si ce premier ne détruit ou n'empêche ce qui contrarie sa nature, il n'est donc pas tout-puissant? J'adorerai tant qu'on voudra les décrets d'une justice éternelle, mais croire ce que l'on m'avoue être inconcevable, voilà ce qui ne dépend pas de moi, quand on me ferait griller comme un porc.
Je suis bien aise que tu ne te fasses pas de l'enfer les idées grossières que l'on nous en donne : mais tout ce que tu me dis à ce sujet ne sert qu'à m'assurer que, dans la religion même qui retient l'esprit par le plus de liens, les gens de bon sens s'accommodent toujours à leur façon particulière; va, va, ma chère Sopbie, les personnes les plus pieuses ne se soumettent, ainsi que je me soumets, qu'aux choses qui ne choquent pas violemment leur esprit; ce grand sacrifice de ses lumières n'est qu'un hommage à la prudence par lequel on fait vœu de travailler à se persuader pour éviter ce que l'on craint.
J'admets cette proposition : le seul enfer connu, c'est le remords qui suit le crime; cela est vrai, juste et sensible. D'après cette considération, je regarde l'athéisme comme dangereux dans un certain ordre de choses, parce qu'il peut affaiblir dans les âmes vulgaires l'espèce de remords dont elles sont susceptibles. Pour l'homme droit, juste, éclairé, le regret d'avoir fait une faute a son principe dans la même cause qui lui fait regretter la perte d'un ami, d'un bien qui lui fut cher, chaque faute est une perte sur le premier dis Dieux, sur notre propre estime. Humilié d'avoir été le jouet de l'erreur, le sentiment de sa faiblesse lui donne de la honte; des impressions étrangères ont voilé les idées du vrai, elles renaissent pour le <l> -espérer, si elles ne l'éclairent pas assez vivement, ou pour le consoler en redevenant ses guides. Quand on a connu tout ce que valait la vertu, on n'aperçoit pas l'aiïaiblissement des titres à sa possession sans le plus amer déplaisir. Le remords n'est que le sentiment de ion indignité. Il est clair, par cela même, que Ih imes honnêtes sont faites pour en apprérier toute l'horreur et pour s'en délivrer plus promptement par leur retour au bien. Le rapport de ceci avec quelques idées sur la liberté, que j'écrivis un de ces soirs, me porte à te les communiquer : l'occasion m'y engage, sans elle je n'y eusse pas songé. Tu les trouveras à la suite.
L'Académie de Besançon n'a pas tenu sa séance ordinaire, du moins elle n'a couronné aucun discours. Ainsi je n'ai pas même la consolation de celui qui se réjouissait de ce que la République possédait des défenseurs qui le surpassaient en mérite. On ajoute que les raisons qui l'ont empêchée d'accorder aucun prix résultent moins encore des discours que de la question même et n'avaient point été aperçues lors de la proposition : mais cela n'a pas le sens commun et je n'en crois pas un mot. Les journaux, que je sache, n'ont encore rien dit : je liens ceci du républicain par un correspondant à llàle. lié avec plusieurs des académiciens (j'ignorais cette relation). On a dit ici que la peste s'était manifestée dans laSouabe.
Quelques-uns assurent que ce n'est qu'une maladie épidémique; on prétend que ses ravages diminuent.
Je suis peu au fait des affaires d'Amérique, telles intéressantes que je les Irouve; je vois si peu de monde et dans ce monde si peu de gens instruits, raisonnant, que mon Paris ne vaut guère mieux que la province. Il paraît certain que l'amiral Howe a subi le même sort qu'avait eu le général Burgoyne.
Notre loterie s'accrédite mieux que tu ne le penses, tout est retenu et l'on n'a plus de billets que sur la place au courant de chaque jour, c'est-à-dire qu'ils se vendent plus cher que leur valeur spécifiée; il est vrai qu'ordinairement ce sont des riches ou des associés qui s'empressent de tout retirer d'abord, pour s'assurer le profit de les revendre. Je suis embarrassée de te donner conseil; on peut hasarder un superflu pour s'amuser d'une tentative; il y aurait de la petitesse à se refuser ce plaisir quand on peut se le procurer sans gène et que l'on n'y court pas de gros risques; mais je t'avoue que je donne peu à la vraisemblance et que je n'aime pas les loteries, soit par rancune du mal qu'elles m'ont fait sans que j'y aie jamais mis, soit par défaut d'entendre leur calcul que je hais souverainement. La guerre ne paraît pas prochaine, mais le ministère et les termes reculés du remboursement de cette loterie ne m'inspirent pas beaucoup de confiance.
Je m'acquitte assez mal de tout ce dont je suis chargée par la petite pour vous témoigner la plus vive reconnaissance. Sans que je lui rende un compte exact, elle n'ignore pas d'où peut venir l'aide à ma bonne volonté. Je n'ai pas jugé à propos de lui donner tout à la fois, elle n'a reçu que les effets : le reste sera meilleur et plus utile par des distributions faites suivant le besoin et les crises. Elle est pénétrée, ardente et laborieuse. Quel plaisir de soutenir la sagesse dans le malheur et de lui prêter un appui consolant! Je vois souvent celte enfant, je l'encourage, je la prêche, je la gronde aussi, mais j'ai beau faire, je ne fâche jamais.
Les souliers sont faits, j'ai vu avec déplaisir que le vert noir du fil faisait le plus vilainement du monde sur la couleur plus claire de l'étoffe; je l'ai observé à M. Serein. Mais quoi? C'est fait.
Ta réflexion est bien juste, ma chère Sophie, ce n'est pas mal finir que de rester où nous en sommes; quand on peut être pis, c'est beaucoup que de ne plus remuer. Je crois bien que nous nous tiendrons coites : mais pour améliorer, je ne m'y attends pas : la réforme est plutôt forcée que raisonnée.
Voici une bonne année de passée, je donnerais ma vie pour ne pas recommencer si je ne pouvais m'en dispenser qu'à ce prix. Hélas! comme le temps fuit! . . . Toujours égal dans sa marche, il s'écoule malgré nos regrets sans se hâter par nos désirs. Terrible dans sa puissance, mais souvent officieux en nous paraissant cruel, il émousse toutes les sensations et, par leur affaiblissement, renouvelle nos forces pour supporter les plus douloureuses. Ma tendre amie, ta route est à
peu près tracée, je te suis de l'œil dans l'avenir. . . et moi. . . que suis-je? Tout est obscur. Mais non; les révolutions pourront être bizarres, mais je serai toujours ton amie, la mienne, et celle des honnêtes gens. Mon caractère est déterminé, je ne crains plus de subir un joug involontaire : mon courage m'assure de ma liberté, ou m'honorera de son sacrifice.
M"* T. vous dit mille choses tendres à toutes les deux; ma petite pleure et voudrait embrasser vos genoux; moi, je vous aime, comme vous savez bien et comme je ne puis dire. Adieu, mes très chères, je fais mon paquet pour l'envoyer à M. Guérard, «fin de ne pas manquer son occasion.
À SOPHIE M. — k janvier 1778.
4 janvier 1778, à 3 heures du matin.
Je souris de me voir écrire si gravement, en songeant à In vie que j'ai faite aujourd'hui, c'est-à-dire hier. Je dinai en famille chez M"'D. P. La gaieté fut excessi\e et folle, je m'y livrai franchement. Les plaisanteries de toute espèce, les jeux les plus folâtres nous occupèrent tour à tour. M"' Trude était de la fête et ne contribuait pas peu à l'animer; toil< tl>' élégante, propos légers, rire saillant, figure enjouée, elle avait tout ce qui peint le goût du plaisir et l'art de l'inspirer; ce soir elle aura lu Nicole, demain elle entendra le prône de son curé.
Egalement badine, mais un peu moins bruyante, d'un air plus simple, je fai- ■M des repos, en changeant la nuance de sa joie; le couplet trouva sa place. Enfin les deux cousines se renvoyaient la balte, et l'une avait aussi peu l'air d'écrire quelques idées métaphysiques avant de se coucher, que l'autre de chercher la dévotion. Je suis rentrée depuis onze heures, et je griiïonne du papier depuis minuit. Je vais me coucher pour l'amour de toi; car un peu de Jean-Jacques me ferait bien passer la nuit; mais tu gronderais et je ne veux point te fâcher.
Je dormirai jusqu'à neuf heures et demie, c'est assez, et je n'y perds rien dans cette saison; tout est si paresseux ici, qu'en me levant plus tôt je ne saurais rien faire.
Il faudra que je fasse visite à M"* A. M. J'irai en cérémonie avec mon père, cela
(l> Cette lettre eut donné par Cliampafrneux , produire. Cette lettre du à janvier a donc dû
dans son édition de l'an rai, I. III. p. 178-179, être portée par Guérard dans le même paquet
a la suite d'un morceau intitulé -De la liberté», que celle du 1" janvier.
morceau que Marie Plilipon annonçait dans la >*> M"* Argens, son ancienne voisine, qui
lettre précédente , et qu'il parait inutile de re- avait déménagé.
m'évitera l'entretien sur certaines choses; ensuite je ne craindrai plus rien, parce qu'un si long intervalle vaut tous les non du monde.
Ronjour, ma très chère, adieu mes amies; bon an, santé, paix, amitié.
À SOPHIE M. — 23 janvier 1778.
Vendredi 23 janvier 1778, à midi.
Je reçois à ce moment un billet de M. de Sélincourt, qui me fait part d'une occasion prochaine; sensible à l'attention de ton frère, je me hâte d'en profiler : c'est à lui que tu auras l'obligation de cette lettre, je ne devais pas t'écrire aujourd'hui; mais aussi ce ne sera qu'un babillage : j'ai la tête préoccupée d'objets que je ne puis te détailler, je suis dans une fermentation cruelle, chaque pas que je fais dans la carrière découvre une nouvelle singularité. M. Guérard m'a laissé entrevoir que peut-être vous feriez cet été un voyage à Paris; je me nourris, en tremblant, de cette douce espérance; il faut que tu la remplisses, sans quoi tu ne sauras pas la moitié de mes affaires. Le désavantage du commerce épislolaire m'est sensible à un point que je n'aurais jamais soupçonné; j'ai toujours su t'écrire tout ce qui ne regardait que moi, ou seulement quelques autres; mais il y a des choses tellement extraordinaires qu'il faut renoncer à les écrire ou se résoudre à faire des mémoires. La correspondance de S. [Soissons], le développement de ce qui s'y traite, l'influence de ces choses sur les dispositions, les idées qu'elles font naître, les sujets étrangers qui viennent à la traverse, que sais-je?. . . C'est un labyrinthe comme je n'en connais pas. Je serais étonnée de la fermeté que je me trouve au milieu des chocs différents, si l'exercice perpétuel que j'en fais depuis assez longtemps n'était tout à fait propre à la rendre inébranlable. Il est doux de se sentir supérieure à tant de choses faites pour produire de vives impressions et d'avoir dans son cœur le prix de tous ses sacrifices. Joignez à cette satisfaction pénétrante l'estime de quelques sages sensibles et délicats, voilà le vrai bonheur que l'infortune ne peut affaiblir. Sophie, ton amie est digne de toi, tu n'en doutes pas : mais je suis d'autant plus glorieuse de te le prouver que nous ne raisonnons pas de même. Tu souris à cette expression, tu rirais aussi à mon aspect; je pleure avec gaîté, je suis tour à tour enthousiaste et naïve; d'un accès de vivacité
(!> Archives d'Agy. Pas d'adresse (Sélincourt devait porter le paquet). — Dauban, t. II, p. a3i- ■85.
Mérifo, M passe au recueillement profond d'une âme forte; je m'impaliente de ton absence, j'aurais dévoré cette contrariété en silence, comme je fais si souvent, si l'occasion n'était venue m'exciler à tracer rapidement ce qui m'affecte. Il s'en faut bien que je sois aujourd'hui la petite philosophe écrivant froidement des réflexions métaphysiques; j'ai pourtant fait une épître bien sérieuse, ce matin en me levant, à quelqu'un dont les yeux reviendront plus d'une fois sur elle. J'osai former hier en rêvant un projet qui serait jugé fol ou divin, selon l'espèce de ceux qui voudraient l'apprécier. 11 faut le laisser mûrir. . . ou se dissiper. Que de galimatias! biùle cette lettre ou prends patience.
Autre affaire : la femme de cet officier de V. [Vincennes], mère de ce petit Apollon guerrier, — tu sais? — vint il y a huit jours avec un homme ni grand ni petit, blond, sérieux, complimenteur, en visite de jour de l'an, mais en visite de trois heures. L'air, les propos, etc. , me firent deviner tout juste. J'examinai aussi du coin M l>iil: au bout d'un quart d'heure je me sentis a l'aise et ce fut tant pis pour le nouvel an ivt- qui s'en alla plus inlimiili:. Le lendemain , l'oncle de V. [Vincennes], très sérieusement, s'expliqua en règle, comme chargé de la commission; il ne lisait rien moins que de s'en aller avant le CtréfM à quinze lieues d'ici, après avoir vu trois ou quatre fois le nouveau i'Iiitou. Klal honnête, fortune semblable, éloges, emphases, exhortations, comme < < >t d'usage; mais j'avais des raisons : je li> déduisis et je disposai si bien le cher oncle qu'avant les vingt-quatre heures il avait eu la complaisance d'écrire sous ma dictée la lettre de remerciement. Tu me demanderas quelle mine faisait à cette menée le troisième dont je ne parle pas; il me parut que ma résolution s'accordait avec la répugnance de compter quelques espèces : je crois que celte disposition l'emporte aujourd'hui sur l'envie de se débarrasser. Je l'aime mieux ainsi, puisque je ne peux rien attendre de meilleur; du moins on me laisse tranquille. S'il arrivait que je voulusse me décider, il faudrait bien en mûr aux calculs tout eu faisant la grimace. De longtemps nous n'en vermu- la l'été: ou bien il arriverait encore des singularités. Les épreuves que j'ai senties n'ont servi qu'à fortifier les principes que j'avais adoptés; la crainte du malheur, l'attrait de l'aisance, j'ai tout subi, tout comparé : je resterai libre ou je ne m'immolerai qu'à l'estime la plus vraie et la mieux fondée. Je l'écrivais ce matin'1', dans l'épanchement de la confiance, en rassurant à mon sujet : . . . «J'ai apprécié la vie, je me suis fait une étude d'établir en moi ce qui peut la remire supportable; tout est resserré dans mon cœur, j'ai peu de choses à perdre au dehors. . . Couler ses jours en paix au sein de l'amitié, les finir enveloppé de ses vertus, honoré des regrets des sages, c'est un bien que l'on goûte plus aisément aux derniers rangs que sur le premier trône du monde*. Que m'importe le reste!... Ma chère
'" A Sëvelinge» , probablement.
Sophie, tu me connais; depuis longtemps, tu as lu tout cela dans mon âme; croistu que rien de ce qui y est empreint puisse jamais s'effacer actuellement? Je ne puis me lasser de répéter ce mot si touchant et si vrai : rrOn s'attache à la vertu moins encore par les charmes qu'on lui trouve que parles sacrifices qu'on lui bit». A ce prix, elle m'est hien chère! il faut l'acheter ainsi pour connaître tout ce qu'elle vaut.
Mon ancienne voisine est venue avant-hier; beaucoup de reproches obligeants, m'invitant d'une manière pressante, enfin je suis engagée à dîner chez elle la semaine prochaine. J'ai compris que le voyage de Reims était fait, mais elle n'y gagnera pas davantage : sa bonne volonté me tue; la constance de M. C. me désole. Je crains de le trouver chez elle; j'ai cependant laissé entrevoir mes dispositions; quelle misère!
Mm° T. te dit mille choses tendres; nous avons encore dîné ensemble dimanche dernier chez M"e Dp. Les deux cousines ont fait leurs rôles, mais c'était effectivement un jeu : Mm* T. se portait assez mal, j'étais violemment occupée; nous en avons imposé à tout le monde par une gaîté de commande en nous souriant amèrement l'une à l'autre, par instants.
Les deux Lorraines M sont toujours à Paris; la mère est une femme faible, malgré tout son mérite; la fille n'est qu'un joli papillon qu'on pourrait fort bien attraper. Le pauvre abbé se mord les lèvres et travaille à se rendre malade ; j'ai vu le premier volume de son Histoire^ ; autant parler de cela que d'autre chose. Je l'ai lu avec plaisir; le plan de l'ouvrage me parait dressé avec intelligence et avec goût. La chronologie, divisée par les règnes, se trouve à la suite de chacun d'eux, comme par addition; ainsi placée, elle satisfait à l'utilité qu'on doit attendre d'elle, sans avoir aucun des inconvénients qu'elle entraîne communément. Les savants et les curieux peuvent la vérifier ou la consulter, sans que les lecteurs vulgaires se trouvent forcés d'essuyer la sécheresse dont elle est nécessairement accompagnée et le dégoût qu'elle ne manque pas d'inspirer lorsqu'elle est mêlée dans l'histoire dont elle retarde la marche et embarrasse la liaison; le style, en général, est convenable et coulant, non pas toujours, ce me semble, également soutenu; quelquefois vif, animé, chaud, élevé; quelquefois aussi laissant apercevoir l'effervescence de l'imagination plutôt que l'expression simple et juste de l'écrivain correct. La raison, l'humanité, les sentiments honnêtes respirent dans cet ouvrage et honorent son auteur; en ménageant les opinions reçues, il n'a rien donné aux préjugés nuisibles. On reconnaît partout ce caractère de philosophie, de bienfaisance, fruit précieux des lumières, qui distingue notre siècle : du moins
'■' M"" el M"" Bexon. — W Histoire de la Lorraine. Le premier volume, le seul qui ait paru, est de 1777.
dans ses écrits. Je remarque et j'applaudis les traits fréquents qui dans cette histoire rappellent les mœurs des différents temps : ils font la base de l'intérêt pour le lecteur judicieux et sont la preuve la moins équivoque du jugement de l'historien. A quoi sert, en effet, le récit des faits éclatants et funestes, si l'on ne distingue dans l'un et l'autre l'influence des événements et celle du gouvernement des princes sur l'esprit des hommes et le bonheur des nations? Les grands événements <le la nature, les révolutions politiques, répandant la terreur et l'effroi, arrêtant la marche déjà lente et pénible des arts, ou bien excitant le génie, secondant ses efforts, présentent à la fois la source de nos erreurs, le tableau de nos maux et celui de nos ressources. M. l'abbé Bexon fait précéder son histoire de (rois discours qui lui servent d'introduction : le premier n'est qu'un tableau des Gaules conquises par les Romains. La description de cette ancienne Belgique, appelée depuis Austrasie et enfin Lorraine, les noms des peuples qui l'habitaient et dont César fait mention, le récit rapide de ses opérations militaires dans les Gaules, l'abrégé ili ■ peintures de mœurs que lui et Tacite nous ont laissées, quelques réflexions particulières et justes font la matière de ce discours. Les guerres t i\iles des Gaules, jusqu'au règne de Probe qui donna la paix à l'Empire, esquissées vivement, avec quelques détails sur les ruines de ce temps, le terminent entièrement.
La conquête des Gaules par les Francs fait le sujet du deuxième, qui présente m essairement la suite des empereurs d'Occident, les diverses invasions des Barbues, le déchirement de ce grand corps dont les parties éparses inspirent encore di' l'élonnement. L'établissement du christianisme au milieu de ces troubles qui le favorisent, éloge raisonnable de celte religion, justice rendue à Constantin, qui n'est rien moins qu'estimable, peinture de la disposition des esprits portés à l'enthousiasme, aux révolutions, tels sont les objets qui y sont successivement traii-
Le partage des Etats de Clovis entre ses quatre fils donne lieu de considérer a part l'Austrasie et le royaume de Lorraine; c'est l'objet du troisième discours. Sucion des différents princes, partage de Lothaire qui donne son nom à ce pays, lequel, devenant un sujet de discorde pour les Olhons et leurs successeurs, fit qu'ils ne songèrent plus à le conserver dans son entier, mais à y établir des princes particuliers que l'intérêt, au défaut de la reconnaissance, engageât à leur rester fidèles et qui servissent comme d'intervalle et de barrière à l'Empire et au royaume "I" France. Hugues Capet y faisait de pareils démembrements pour affermir sa monarchie mal assurée. Ces premières concessions furent à vie : ces premiers ducs ne furent que des gouverneurs. L'empereur Henri III établit duc héréditaire de Lorraine Gérard d'Alsace, tige de la maison de Lorraine de laquelle est partie celle d'Autriche. C'est ici (io48) que commence l'histoire de Lorraine par la description
effrayante de l'état des peuples gémissant sous la tyrannie féodale. Suit l'histoire de chacun des princes entre lesquels je distingue principalement le bon duc Antoine, du temps de François Ier; elle est conduite par ce volume jusqu'au commencement du xvi" siècle. La notice des hommes illustres que l'on trouve à la fin suppose et renferme de l'érudition; on y voit avec plaisir des détails intéressants sur les restes d'antiquités que présente la Lorraine et sur les traces multipliées du séjour des Romains dans cette province. On y retrouve des noms respectés, accompagnés des éloges dus aux vertus et aux talents.
Telle est l'idée superficielle que je puis te donner de cet ouvrage dont je verrai la suite quand elle paraîtra.
C'est tout ce que j'ai vu de neuf depuis quelque temps, je ne suis plus au courant de rien; je n'ai plus de livres, mais j'ai mon bréviaire, mon excellent J.-J.; lorsque j'aurai pu lui joindre pour toujours Plutarque et Montaigne, ce sera ma société journalière ; avec elle je me passerai du reste sans chagrin ou je le lirai dans l'occasion si elle se trouve, mais en me consolant de la manquer si elle m'échappe. Si ma situation pouvait prendre une assiette plus fixe, que des affections moins vives, des circonstances moins attachantes me laissassent enfin plus de loisirs intérieurs, je pourrais m'appliquer à l'étude de quelque langue. C'est un remplissage dont je n'ai pas encore besoin.
Tes souliers sont commandés, tu les auras pour le temps prescrit. Embrasse notre chère Henriette, que son doigt se guérisse et qu'elle m'écrive un peu dans sa gaîté. L'aspect de ses premières lignes me fit deviner avec quoi elles étaient tracées, je fus singulièrement émue; mais tu as bien raison, c'est inutile pour nous. Je ne suis pas raisonnante, tu n'auras rien sur la liberté, métaphysique, politique, etc.; d'ailleurs, ma belle, on ne change pas en si peu de temps. La pauvre petite L. [l'Eveilly] a essuyé encore de nouveaux accidents; ce parent, ce curateur malhonnête joue l'abomination pour en venir à ses fins. Ces histoires ne finiraient point : tout assaille les infortunées; elle est sage et ferme. Adieu, je t'aime comme tu sais.
ce
À ROLANDE — [Fin janvier i778.] W Bibl. nat., ms. 6a38, fol. 3-4. — LeUru d'amour, p. Û6-/17.
À SOPHIE ('L — Du mardi 9 février 1778W.
Du mardi 9 février 1778, à midi.
11 n'est guère possible d'éprouver un plaisir plus vif que celui que je viens de ressentir ; tu dois le partager avec moi : c'est toi qui nie l'as donné. J'arrivais assez échauffée, avec l'étoffe dont je n'ai pu faire l'emplette qu'aujourd'hui faute d'avoir trouvé plus tôt un à peu près passable; ta lettre était sur ma table, je m'empn an de la lire, je me repose délicieusement avec toi d'une course faite à ton intention. Peut-on jouir d'un à propos plus charmant? Je ne sais si c'est l'émotion causée par l'exercice, préparée parla douceur du temps, la présence du soleil, excitée par un épanchement d'amitié avec M™* Trude que j'ai été voir dans mon chemin, comblée enfin partes nouvelles, mais j'ai pleuré avec une douceur infinie. C'est un moment d'attendrissement et de bonheur, digne de faire époque dans ma vie et d'effacer bien des instants pénibles. Il est vrai que tu louches à bien des cordes, je ne puis songer à toi sans me rappeler tout ce qui m'intéresse; ton souvenir est le signal auquel se rassemblent toutes les images agréables et tous les sentiments flatteurs.
Mais avant de me laisser entraîner au plaisir de te répondre, je veux te rendre compte de ma commission. Je t'avouerai franchement que je l'ai remplie avec répugnance, cette étoffe lourde et gothique est peu convenable pour la forme élégante d'une polonaise et pour une personne de ton âge; jamais je n'aurais eu le courage de l'acheter, si la précision de ta demande et même les bornes du temps donné pour y satisfaire ne m'eussent enfin déterminée, à force de te relire. Il ne m'a pas été possible d'avoir un dessin semblable, les marchands et les juifs n'ont plus rien de si ancien; ce n'est que chez une fripière où j'ai rencontré ce que je t'envoie. On me l'a vendu 16 francs l'aune, j'en ai pris deux et un quart; je les mettrai demain à la diligence; je tarde ainsi d'un jour, afin que tu reçoives mon avis auparavant. J'enverrai ce que tu veux à ton cordonnier et j'ajouterai, par occasion, que c'est moi qui ai payé les souliers de ta sœur que M. Guérard a remportés. Ton paquet parvint ici par la petite poste mercredi dernier ; j'étais avec
"> Archives d'Agy; adresse, timbre et visa, g février 1777 était un lundi. M. Dauban.jene
cachet. — Dauban.t. 11, p. 338-143. sai-|>oiiri|iioi, — -rar son prédécesseur, M.ftrenil,
: La lettre devrait être datée du 10, car le avait bien daté du 9, — date du u'i I
M. et Mme Trude au lendemain d'une noce où ils m'entraînèrent malgré moi; sérieuse, occupée, affamée de retraite, je ne me sentais aucune disposition à danser : la nécessité de le faire par complaisance me contrariait. Je me prêtai aux circonstances; Mme T. voulait avoir une compagne de connaissance; son mari n'aurait pas trouvé la fêle belle si la bonne amie n'y eût été : j'y allai donc; je me trouvai avec de bonnes gens sans façon, je dansai, je rêvai, j'observai et je revins à 4 heures du matin. Ma pauvre Mignonne n'avait pas voulu se coucher de peur de me faire trop attendre si elle était bien endormie quand j'arriverais ; je jugeai que ce serait perdre le temps à plaisir que de me mettre moi-même au lit à pareille heure; après m'être déshabillée, j'écrivis et je ne fis autre chose toute la journée suivante que je passai sans avoir la moindre envie de dormir.
Les .fêtes précédentes s'étaient passées pour moi à Vincennes; il est singulier combien, malgré la saison et le brouillard, l'air de la campagne me parut plus gracieux et plus pur que celui de mon séjour ordinaire ; je le respirai avec une facilité, une satisfaction égale lune à l'autre. Je fis visite à la dame en question, elle me la rendit avec, son fils'1' : ce dernier me lut des vers assez jolis, nous causâmes poésie, littérature, etc. Tu peux le connaître un peu par deux petites pièces insérées dans YAlmanach des muses de cette année, «Epître à mon ami, et YOrage, conte, par M. Duchâteau de Roche-Raron ». Il a du sentiment, de la facilité, des grâces, mais je le crois heureux de n'avoir pas de fortune; les dons de Plutus joints à ceux d'Apollon l'auraient rendu fat et insipide.
Puisque me voici chez les muses, il faut te dire que je rencontrai dernièrement chez Mmo T. l'abbé Rexon avec un de ses intimes amis, M. François de NeufchâteauW dont les journaux ont tant parlé et que l'on avait fait mort. C'est un homme doux, timide, sensible, intéressant, mais d'un caractère peu stable, bizarre et inconstant, peut-être à force de délicatesse. Je le plains, parce que je le trouve plus malheureux encore par les circonstances qu'on ne le dit être par son caractère. Il peut avoir 36 ans et il voulait passera de secondes noces l'année dernière; il s'était attaché à une personne qui lui paraissait digne de son estime et dont la fortune suppléait à la modicité de la sienne; les affaires étaient conclues ; on n'attendait plus que le jour de la bénédiction. M. F. de N. disparut et resta absent jusqu'à présent, on ignora longtemps que Rordeaux était le lieu de sa retraite, de même que l'on ne pouvait en soupçonner le motif; les conjectures furent épuisées, l'on s'égaya sur son compte, la calomnie ne s'oublia point, il eut le courage
(') C'est le jeune officier-poète, ^l'Apollon tomne de 1777 à Bordeaux, chci le président
guerrier» dont il est question dans les lettres Dupaty; c'est de là qu'il s'était mis en rela-
précédentes. lions avec Voltaire (lettre adressée par lui au
(>) François de Neufchâteau, après son aven- seigneur de Ferney, le 17 octobre 1777, vente
ture de Remiremont, était allé passer l'au- publique du 1 5 juin uji a, N.Charavay, expert).
de la dédaigner et de se taire. J'ai su de l'abbé que son ami, au point où je t'ai dit, avait appris que celle à laquelle il voulait s'unir était enceinte et joignait ainsi la perfidie et la fourberie à l'oubli qu'elle avait eu d'elle-même. Trompé et trahi, désespéré, il ne sut que fuir; son seul tort peut-être c'est d'avoir abandonné une place qu'il avait à Remiremont'1' et que son absence lui fit perdre. Les cœurs sensibles lui pardonneront aisément ce tort-là. Tu juges que le reproche d'inconstance ne tombe pas sur cette action.
Mais de quoi vais-je l'entretenir? Je griffonne maussadement des histoires étrangères tandis que je devrais te détailler celles qui me regardent. Je sens trop qu'il m'est impossible de l'écrire certaines choses, il en est que tu ne sauras jamais si je ne peux te les apprendre de bouche : résous-toi à les ignorer ou à me \oir. Hélas! ce propos est cruel, tu ne peux diriger tes pas à ta volonté; que faire? se soumettre à la loi impérieuse de la nécessité et tirer parti du possible sans se il' -nier du reste.
Tes retours sur M. C. et ta bienveillance pour lui m'ont fait sourire autant que tes relaxions sur l'espèce de loterie à laquelle on met si légèrement; il me semble que tu te préviens aisément et que tu aurais pu remarquer davantage les modifications dont j'ai accompagné l'éloge. J'ai dit de M. C. que je lui croyais une belle âme, c'est-à-dire une droiture naturelle et une disposition au bien qui n'est pas altérée par des vices; mais cela ne suppose pas toutes les facultés nécessaires pour accomplir ce bien et je présume si peu de celles du personnage que j'ai ajouté, dans une autre lettre, que je ne voudrais pas de lui, marne pour ami intime. J'ai dit encore que je ne lui connaissais pas de défauts, mais aussi je ne le connais pas parfaitement ; enfin j'ai trouvé des êtres qui lui étaient supérieurs de beaucoup, et sans avoir d'attachement décidé pour ceux-ci, je dois nécessairement les i-timer davantage et sentir, dans leur comparaison avec le premier, une différence qui l'éloigné de moi. Ma situation est équivoque, les apparences de ma fortune se sont évanouies ; je n'en suis que plus exigeante sur les qualités de celui qui voudrait me faire un sort; il lui faudra bien du mérite pour me faire consentir à lui devoir tout. Crois-tu supportable l'idée de se rendre l'obligée de quelqu'un que l'on n'estimerait pas au-dessus de tout ce que l'on connaît? J'aimerais mieux mourir pauvre que de vivre opulente et considérée par les dons d'un homme que je ne croirais pa* le premier de son espèce, au moins par le cœur. Non, je n'estime pas assez M. Coquin (c'est son nom) pour lui pardonner ses avantages; telles ont été mes dernières résolutions. J'en étais là quand j'ai prié M™* A. de m'éviter une conférence et de lui faire entendre que je ne trouvais pas l'affaire possible. J'ai su dernièrement que, d'après l'inutilité de ses tentatives, il pense à se retirer
1 Liouti'nant (v?m;ral au l>aitiiaj;e de Mirecourt.
LITTREt M m mi m: iolixd. — il. l3
UniMllIl tATIO'ILt.
à Rouen et cherche à y déterminer sa tnnte. Le déplacement de cette tanle est une chose imaginaire, il y a peu de raisonnement à le vouloir et à l'espérer, la générosité de cet homme m'a toujours paru l'effet d'un délire passager, plutôt que le désintéressement d'une âme noble; je me félicite sans cesse du parti que j'ai pris; il me semble que je ne manquerai jamais de force ou de fierté pour supporter, même joyeusement, les épreuves de l'adversité; mais les bienfaits de ceux que nous ne jugeons pas nous être supérieurs sont des affronts auxquels je préférerais la mort. Je sens que ma propre estime est le premier de mes biens et rien de ce qui pourrait lui porter atteinte ne me parait médiocre. J'ai le droit de croire à présent que la réunion de toutes les circonstances imaginables ne me fera pas déroger aux principes que j'ai adoptés pour le choix d'un époux ; je ne serai à personne ou je n'appartiendrai qu'à celui qui me vaudra par les sentiments et qui me sera supérieur par l'esprit. Dans l'ordre des choses établies, il faut avoir un second d'un mérite distingué pour avoir l'audace de donner des membres à uue société si propre à les corrompre, quand une éducation excellente ne les a pas prémunis contre les plus grands dangers.
Que dirais-tu, ma chère, si j'avais trouvé ce second!1!, tel que je puis le souhaiter, désirant vivement de s'unir à moi et que la délicatesse m'eût fait un devoir cruel de le refuser par des considérations résultant d'un premier engagement de sa part, et de mon peu de fortune? Cette épreuve n'est pas la moindre de toutes celles que j'ai subies, elle est encore récente : je devrais dire présente. Penses-tu qu'après elle je succombe un jour au désir de me l'aire un état et d'échapper à l'incertitude d'une situation précaire, en formant une situation qui ne satisferait pas entièrement mon cœur? J'avoue que M. de Svl. entre pour beaucoup dans mes réflexions; j'ai entré pour quelque chose dans ses projets et sa connaissance influera sur ma vie, sans pouvoir peut-être jamais rien changer à ma situation. Je te fais entrevoir confusément ce qui peut m'affecter : tu seras loin de tout apercevoir, car il se mêle à la traverse d'autres objets et d'autres idées dont je ne puis faire mention. Mon avenir est plus obscur que jamais, le tonnerre et le soleil se succèdent autour de moi; mais je jouis de la paix avec moi-même, de l'estime et de l'amitié avec un petit nombre d'élus : je désire peu, je ne crains rien, j'use de la vie sans dégoût, je la perdrai quand il faudra.
Notre voyageur12* m'intéresse beaucoup, je le vois très peu, il me parait sur-
C> Je crois que ceci est une allusion à Ro- mais je me suis trompé, sur la foi de M. Dau-
land , qui , à peine arrivé de Villefranche à ban (je n'avais pas alors les autographes à ma
Paris, avait dû offrir sa main à la jeune tille. disposition), en datant du ait février et en
Ce «premier engagement» de Roland doit viser supposant adressée à Henriette cette lettre
Henriette. J'ai donné à ce sujet, dans les Lettre» du g. d'amour, toutes les explications nécessaires ; (,< Roland.
chargé d'occupations; sa santé est altérée sans que son activité en souffre de diminution; je ne sais s'il devra renoncer aux voyages, mais je le crois d'humeur à ne quitler l'étude qu'avec la vie. J'ai bien vu que la perle de M. Trudaine'1' l'affectait vivement : je ne savais pas qu'elle touchât de si près à sa fortune ; cette dernière année est douloureuse pour lui. Nous avons donc en cela quelque ressemblance; nous en avons peut-être encore quelqu'une dans la façon de voir certains objets, mais nous ne nous voyons pas assez pour en être assurés ni pour en tirer beaucoup d'agrément.
Ma lettre vient d'être interrompue par la visite du gentilhomme malheureux. Oh! bien malheureux, en vérité; il est affreux de voir un homme sensible, fier, délicat, éclairé, réduit aux dernières extrémités et de ne pouvoir lui donner qu'une admiration pénible et des sentiments gênés. J'avais été chez lui dimanche mu tin, sa femme était mal portante; je crus voir l'original du tabicau de M. <ireuze (tu sais comme il nous fit pleurer); juge de l'effet du modèle. Je sortis un peu soulagée, car, au moins ils me content leurs maux; je suis actuellement la seule personne qu'ils honorent du récit de leurs douleurs; tandis qu'ils se dérobent à tout l'univers, ils veulent bien ouvrir leur cœur devant moi, pleurer en ma présence, se consoler quelquefois par elle et m'associer avec eux. Je voudrais bien que mon père voulût entendre à me faire apprendre le latin, ce serait un prétexte admirable pour donner quelque soulagement en paraissant offrir une juste rétribution; mais le moyen de lui faire adopter cette idée? Il faudrait au contraire cacher mon but véritable, ne présenter que l'apparent et celui-là même ne serait plus accepté aujourd'hui. Me faudra-t-il toujours vivre avec ceux qui ne sentent rien! Il est horrible d'avoir un tel regret à former dans ma position.
Je suis préoccupée à ce moment d'idées pénibles, je ne puis l'écrire davantage, je vais sortir un instant. Fais-moi remettre, je le prie, le plus tôt que tu pourras, le montant de notre acquisition. J'ai été hier chez la petite, elle ue manque pas d'ouvrage et se porte assez bien.
Mille choses à ta sœur; je vous embrasse toutes les deux. Adieu, adieu.
(,1 Trudiine de Montijjny, le protecteur de Roland , mort le 5 juin 1 777.
À SOPHIE^ — 17 février [i778]<2).
Du 17 février 1778.
Que celte lettre reste entre nous deux.
Oui, ma chère Sophie, le partage des affections n'entraîne pas toujours un égal partage de confiance; la sensibilité me touche et m'attache partout où je la trouve. La vivacité, l'esprit ou les connaissances, la franchise et la naïveté me plaisent et m'arrêtent ; mais je ne puis me confier qu'à la sûreté.
Ce n'est qu'avec toi que je jouis de cette dernière ; malgré tout ce que j'ai pu rencontrer d'aimable, je sens que je n'ai qu'une amie au monde. Une réserve involontaire et pénible, imposée par des circonstances dont je ne puis encore faire mention, m'a fait faire depuis quelque temps beaucoup de choses dont l'expression aurait soulagé mon cœur. La plupart se sont évanouies; peu importantes en ellesmêmes sans doute, elles le seraient encore au jugement de bien des personnes. Les affaires du sentiment ne s'apprécient que par lui-même, et pour elles il n'est pas de mesure commune. L'intervention de notre tiers'3) n'a rien fait à cette retenue; si je n'avais pas dû la garder, j'aurais pris, pour m'ouvrir à toi uniquement, le moyen dont je fais usage aujourd'hui. L'enchaînement des faits me fit encore passer sous silence le commencement de ce qui m'occupe aujourd'hui.
La fermentation est parvenue à son comble; je balance, je voudrais me résoudre, et je n'ai pas le moindre courage de le faire sans l'avis de l'amitié. Ceci demande des détails ; je ne suis pas en peine de l'attention et de la patience qu'ils exigeront à leur tour, pas plus que du secret où je veux qu'ils restent ensevelis : ton attachement me répond de tout, je me livre absolument à toi. Tu sais à quelle époque je fis la connaissance de M. de S. V. L. [Sévelinges], comment l'abandon presque forcé de quelques-uns de mes papiers le mit dans le cas de m'étudier et de me pénétrer, après avoir cessé de me voir par l'éloignement de sa résidence ; comment enfin il demanda et soutint avec moi une correspondance aisée, c'està-dire libre, car elle ne fut jamais aisée, ni extrêmement suivie. Je crois t'avoir
M Cette lettre ne se trouve plus aux ar- ,5) M. Dauban a mis 1777; mais il suffit
chives d'Agy; mais elle y était certainement en d'étudier la lettre au milieu de celles qui la
1867, puisque c'est d'après ces archives que précèdent et la suivent ici pour voir quM faut
M. Dauban la donne dans son édition de cette lire 1 7/5année là (t. II, p. 46-53). <3> Henriette.
dépeint cet homme, d'une sensibilité excessive, d'une trempe douce et tant soit peu mélancolique, d'un esprit méditatif, éclairé, d'un caractère confiant au suprême degré dans l'intimité, hors de là timide et réservé, mais de cette timidité extérieure qui n'exclut pas la force de l'âme et sa générosité. Privé d'une femme qu'il chérissait et qu'il rendit heureuse, séparé de son meilleur ami, M. de S.-L. [Sainle-Lette], chagriné par deux Gis aimables et qu'il aime, mais que la jeunesse et la fougue des passions entraînent assez loin pour qu'un père tendre s'en inquiète , dégoûté d'une foule imbécile ou perverse, dont la société l'aigrit, il crut voir en moi, dit-il, le seul être capable de rendre à la vie, qui lui était devenue in>ipide, les agréments que la raison admet, et que la sensibilité heureuse fait éprouver. Après quelques mots échappés dans ses lettres, quelques détails sur sa fortune et sa situation, donnés comme par occasion, il m'offrit sa main, en me témoignant avec uvacité l'extrême désir qu'il avait d'obtenir la mienne, joignant à l'expression il - sentiments les plus flatteurs des observations délicates dont je n'aperçus pas l'objet au premier abord. Il faut te faire ici l'abrégé de ce qui le regarde personnellement, afin que tu puisses juger de l'ensemble.
M. de S. est d'une famille noble et ancienne (", dont plusieurs membres se soutiennent avec opulence et dignité; à dix-neuf ans, il acheta une charge de président trésorier de France à Soissons, où il épousa une demoiselle de qualité de la province où il demeure depuis trente-six ans (additionne ces deux sommes, tu auras son âge). Quelques années après, sa charge lui déplut, il la vendit; dans les temps qui suivirent, des gens d'affaires lui volèrent la moitié de son bien; enfin, par divers accidents que je supprime pour la précision du récit, ce bien s'est réduit à 30,000 francs ; mais la moitié de celui de sa femme est devenu le sien en propre par les clauses de son contrat de mariage. Il demanda et obtint, dans le temps de ses pertes , la place de receveur général de la ferme du tabac pour la province; elle lui vaut aoo louis. 11 fit, il y a cinq ans, le reirait de la terre et seigneurie d'Esp. [EspagnyJ, objet de 900,000 livres; les charges qui sont sur ce bien le réduisent à moins de moitié pour le propriétaire. Son revenu net avec sa place, toute rente payée, peut être de a, 000 écus au moins; c'est assez pour soutenir honorablement sa maison dans sa province; mais il suit de ce que j'ai dit plus haut que ses enfants ne sont pas riches, pas même à leur aise, pour de jeunes gentilshommes au service. — J'avais pressenti les souhaits de M. de S. longtemps avant qu'il s'expliquât clairement : je vis dans sa proposition la preuve louchante de l'estime la plus profonde, jointe a une sorte d'embarras sur le tort qu'il ferait à ses enfants, en me sacrifiant les préjugés de l'état, le blâme de la naissance, le ridicule qu'on lui imputait, etc.; je trouvais qu'il s'élevait à mes
(" Voir, on léïe de ce volume, une .Yo/i'c» roniplômentaire sur Sévclin;;' -.
yeux, je lui tenais compte de ses sacrifices, et je pensai qu'il me supposait une fortune supérieure à celle que j'ai réellement; du moins, son extrême modicité fut le seul obstacle qui me frappa; j'aurais imaginé du remède aux inconvénients, si je m'étais sue plus riche.
Dans ma médiocrité même, les dispositions de M. de S. me paraissaient toujours laisser la chose à ma volonté. Je trouvais donc toutes les convenances personnelles que j'aurais pu désirer. Un homme sensible, délicat, instruit, spirituel, sensé, rempli de candeur, pénétré d'estime pour moi, persuadé que j'étais essentielle à sa félicité, à laquelle, d'un autre côté, je me sentais pouvoir contribuer par le retour que je lui payais dans mon estime. Sans être riche, il lui restait assez de bien pour me faire un avantage, et suffire d'ailleurs à mes prétentions; j'aurais coulé des jours paisibles dans la conformité des mêmes goûts et des mêmes penchants ; le peu de bien qui m'est assuré pour l'avenir éloigné se serait réparti sur des enfants (s'il en était venu) que nous aurions élevés dans une modération semblable à la nôtre. Les désagréments de ma situation actuelle, ceux qui menacent les temps intermédiaires jusqu'à ce lointain plus supportable, la douceur d'une vie passée dans le charme de l'intimité, par opposition à celle que je mène, séparée de tous ceux qui me ressemblent, près d'un père que gêne ma présence, tout se rassemblait pour éclairer et augmenter le prix d'un sacrifice dont la délicatesse m'imposait la loi irrévocable.
Car enfin la meilleure partie du bien qui reste à M. de S. est due à sa femme; une seconde épouse frustrerait ses deux fils de ce qu'ils attendent avec justice , sans compter le tort irréparable que leur feraient des enfants d'un second lit; j'ai frémi à cette vue, j'ai compris mon devoir, je l'ai rempli. Deux jours après la proposition reçue, la réponse était faite. Un sentiment, que j'appellerais volontiers l'instinct du cœur, m'avertit toujours de ce que je dois faire ou dire; mais dans la vivacité de l'exécution, trop souvent l'expression que j'emploie se sent de l'effort que m'a coûté la résolution. J'écrivis avec plus de fermeté que de reconnaissance; en présentant sans fard l'état de ma fortune présente, j'ajoutais : «Voilà ce qui me fait juger qu'en unissant mon sort au vôtre, je ne pourrais éviter de vous être à charge et de faire quelque tort à vos enfants , et ni vous ni moi ne serions heureux d'un bonheur qui coûterait à d'autres*. Après quelques réflexions, je termine ainsi : «Dans tous les cas, je me rappellerai qu'il fut un homme digne de mon choix, qui m'honora du sien, que j'eus le courage de refuser par devoir, et dont l'estime me dédommagea des rigueurs de la nécessité, etc.* Le calme n'était point assez rétabli dans mon âme pour me laisser jouir de mon triomphe, lorsque je reçus une nouvelle lettre. M. de S. m'avouait tr qu'une espèce de pudeur dont l'éducation donne l'habitude, et que la raison réprouve, l'avait empêché de s'expliquer clairement sur les motifs qui s'opposeraient aux souhaits d'un homme qui
savait a«sez ce que je valais (disait-il obligeamment) pour ne faire aucun cas de la fortune que le sort m'avait refusée.-» II me fit cependant entendre que l'opulence d'une seconde femme serait indifférente à ses fils dans le partage de sa succession, qu'ils ne recevraient de tort que des enfants qui proviendraient d'un second lit; que, pour eux, ce serait pousser l'ingratitude et l'extravagance au dernier degré, m. leur conservant le fonds, ils trouvaient étrange qu'il mangeât ses revenus avec une compagne, tandis qu'il pourrait les dépenser à voyager, acheter des livres, etc. Il ajoutait des réflexions sur l'espèce d'impossibilité où j'étais de former un établis— -•■nient convenable à ma façon de penser, sur les disgrâces de l'avenir que je lui permettrais d'adoucir, ajoutant qu'il ne pouvait se consoler que dans l'espérance des événements, qu'il attendait sous peu d'années de la fortune et du retour de S. L. [Sainte-Lette], et des arrangements auxquels je me prêterais dès qu'il ne s'agirait que de la force d'âme, de la générosité, de la sensibilité et de l'estime pour deux amis qui passeraient leur vie à me plaire, me chérir et me faire honorer de tous ceux qui pourraient me connaître, etc. Cette lettre m'ouvrit entièrement les yeux; je ne pus me défendre d'une réponse, exacte sur plusieurs points, mais vague sur le principal. Trop vi»e pour me taire quand je suis affectée, j'écrivis pour me soulager, en me réservant du loisir pour répondre sur ce que je n'avais d'abord entendu qu'à moitié. C'est ici qu'il faut te montrer nettement ce que j'aperçois. Je n'avais encore réfléchi que d'une manière assez confuse sur les obstacles qu'un homme aussi délicat que M. de S. avait dû trouver avant moi dans le tort qu'une nouvelle alliance ferait à ses enfants; préoccupée de ce que j'aurais fait si j'avais <•(>• fortunée et de ce qu'il pouvait supposer à cet égard, frappée de ce que je dertât répondre plus que rie ce qu'il avait dû penser, j'interprétais gauchement des expressions délirâtes dont je découvrais alors le vrai sens: je relus toutes ses lettres, toutes confirmèrent mon dernier jugement. Alors les objets se présentèrent sous une autre face, l'affaire changea de nature, il fallut de nouvelles réflexions : c'est où j'en suis à ce moment; l'incertitude est extrême, écoule-moi bien :
Je vois clairement que M. de S. . pénétré de ses obligations autant que du désir d'avoir une compagne qu'il aime et dont la société lui parait désirable, avait imaginé un projet qu'il n'osait et ne pouvait proposer qu'à demi. Mon refus précis et prompt lui fit penser que je l'entendais sans être de son avis; peut-être aussi sut-il voir que je ne le comprenais qu'à moitié, et ma dernière lettre l'établit dans cette opinion, sans déterminer positivement ma résolution définitive. Ce projet était de se procurer seulement une sœur et une amie, sous un autre titre de pure convenance. Je lui sais gré d'un dessein que mes raisonnements justifient, que je trouve honorable pour Imm deux et que je me sens capable de remplir. La dette que nous contractons en recevant l'être, de le communiquera d'autres, n'est pas telle, dans une société comme celle où nous vivons, que l'on ne puisse sans crime se
dispenser de la payer. Mes sentiments, ma situation, tout ce qui m'entoure, me disposent et me dévouent forcément à un célibat de raison ; en en gardant un volontaire dans un étal opposé en apparence, je ne change rien à la destination que les circonstances m ont donnée, et du moins je contribue, par une étroite liaison, au bonheur d'un être estimable que je chéris. Mais le célibat dans le mariage! . . . Je sais tout ce que les théologiens, les casuistes débiteraient à ce sujet; il ne s'agit pas ici de leur autorité, je la renie et ne veux reconnaître que celle d'une conscience éclairée. Combien cette idée serait chimérique pour les trois quarts de mes semblables ! Il semble qu'il n'y avait que M. de S. et moi qui puissions la concevoir, et que tu sois la seule à qui je puisse la confier. L'exécution m'en paraîtrait délicieuse; je n'imagine rien de plus flatteur et de plus doux pour la délicatesse et pour la confiance que cet absolu dévouement à la pure amitié. J'ai vingt-quatre ans bientôt, je puis me connaître ; je sais combien les affections du cœur, les occupations de l'esprit peuvent distraire de toute autre chose; d'ailleurs, un naturel modéré me met à l'abri de combats qui augmenteraient ma gloire sans doute, mais qui la rendraient plus périlleuse. Conçois-tu de jouissance plus délicate que celle de s'immoler entièrement au bonheur d'un homme sensible, sans intérêt de plaisir que. celui de l'union des cœurs? En acceptant sa main, je me rends redevable des sacrifices qu'il me fait des préjugés divers, de l'indisposition de sa famille, de la crainte du singulier, etc. En lui donnant la mienne, je lui conserve tout moi-même, plus particulièrement que si je lui en donnais la possession, puisque c'est sans dédommagement. Je satisfais aux engagements de l'équité, de sa tendresse envers ses deux fils : je l'aide à les remplir; le rapport de nos sentiments, l'analogie de nos âmes nous font goûter les charmes d'une félicité réciproque que chacun veut devoir à l'autre, dans une union intime et sans reproche; je prends enfin une situation fixe qui remplit mon cœur et mes vues. Que me reste-t-il à souhaiter? Hélas! de n'avoir pas à balancer dans un choix qui fait l'objet de mes vœux. H faut calculer, malgré que l'on en ait, dans pareille affaire, et cette obligation désolante me fatigue par les résultats de son observation. Je ne puis adhérer au projet de M. de S., qui me plaît si fort, qu'à condition qu'il ne me fera pas d'avantage en m'épousant, parce qu'il n'est point assez riche pour m'en faire un qui ne soit un tort sensible à ses enfants ; cette condition que je voudrais mettre serait tout à fait de mon goût, et elle me paraît dans ce cas absolument indispensable ; mais ne serait-elle pas un obstacle à l'approbation de mes parents, au consentement de mon père, qui certainement ne verraient pas comme moi, me taxeraient de folie et pourraient donner quelque désagrément à M. de S. ? D'ailleurs, l'ignorance nécessaire de nos dispositions les empêcherait de sentir les motifs de ma conduite; et quand ils les connaîtraient, ils ne sont pas gens à les apprécier ni à les approuver. Ne serait-ce pas aussi donner trop au bonheur, au
hasard, à l'imprudence? Six mille francs de ma mère sont bien peu de chose; je ne chercherai point à tourmenter mon père pour le partage de la communauté, qui m'en donnerait tout au plus autant; lors même que j'en jouirais, qu'est-ce encore ? Si je perds M. de S. avant mon père (ils sont du même âge), que fera sa veuve avec 10,000 francs ou à peu près? Sans doute, si je pouvais le conserver jusqu'au temps de recueillir mes petites espérances, je n'aurais plus rien à redouter; ce qu'elles me promettent suffira toujours à mon peu d'ambition, et pour être la femme d'un gentilhomme, philosophe d'ailleurs, je sens fort bien que je ne changerai ni de goût, ni de ton; mais voilà l'incertain. La difficulté de mes parents est beaucoup moindre; mon père ne sera pas trop fâché de me voir partie pour se marier à son tour; il n'argumentera pas longtemps pour l'empêcher quand je le voudrai : je saurai faire croire aux autres que j'ai raison; il s'agirait seulement qu'un veuvage prématuré ne me laissât point en butte à leurs réflexions, à leur blâme, et surtout à la peine de me tirer d'affaire. Que dois-je résoudre? Ma perplexité est extrême; j'ai déjà écrit et déchiré plusieurs lettres; je me couche dans une disposition qui change le lendemain à mon réveil; je souhaite, je crains, je voudrais, je n'ose. — Toutes les réflexions possibles viennent m'assaillir; les temps se rapprochent pour offrir à mon esprit plus d'objets à considérer et de difficultés à démêler. Mon courage ne peut diminuer la violence des alternatives qui prennent un peu sur ma santé; inquiète, impatientée, souvent triste, toujours active, je me consume dans un repos fatigant comme dans les veilles agitées. J'en appelle à toi, viens à mon secours, décide-moi ou je meurs. J'attends ta réponse, ne consulte que ton cœur; tu me désoles si tu parles à qui que ce soit. Que je suis sotte de le le recommander! Pardonne-moi; j'effacerais M lignes si elles ne peignaient mon trouble à les écrire, et ma franchise à les laisser.
Pour Sophie seule.
À SOPHIE W. — Mardi ik février i778(2), avec P.-S. du s5.
Mardi, ai février 1778.
Combien un mot de l'amitié soulage le cœur! Troublée, incertaine, inquiète, j'attendais ta réponse avec la plus vive impatience : elle m'a consolée, adoucie, déterminée. Je vais écrire à M. de S. V. L. Voici ce que j'ai jeté sur le papier : je le laisse reposer quelques jours contre ma coutume. Mon grand défaut est de répondre trop vite d'après l'impression du moment, qui souvent me parait dans la suite avoir besoin d'être rectifiée : «Monsieur ^,je ne commencerai pas celte épître par justifier ce que les préjugés pourraient trouver en elle de répréhensible ; je ne me sens pas faite pour choisir de pareils guides , et vous leur êtes trop supérieur pour que je cherche à paraître les suivre avec vous.
«Depuis plus d'un mois, je relis et médite les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m' écrire, pour vous connaître et vous estimer toujours davantage. Il m'est impossible de réfléchir sans attendrissement aux qualités qu'elles me prouvent, aux dispositions qu'elles annoncent; préoccupée de difficultés que je croyais me nécessiter à une résolution pénible, je ne pénétrai pas aussitôt des intentions qu'un plus mûr examen m'a développées et dont mon cœur est trop touché pour différer l'expression de ce qu'elles lui inspirent. Je peux regarder légèrement et oublier bien vite les caprices du sort , les disgrâces personnelles , l'indifférence ou les éloges d'une foule vulgaire, mais la connaissance et l'estime d'un homme sensible et délicat font époque dans ma vie et me sont toujours présentes : ridée de contribuer au bonheur d'un tel être emporte avec soi celle de ma félicité. Je dirai tout : en considérant des obstacles qui avaient dû vous frapper avant moi, j'ai songé que vous aviez pu les surmonter en ne cherchant qu'une sœur et une amie, sous un autre titre de pure convenance. Envisagées sous cette face, les choses ne m'ont plus présenté d' aspect qui blessât l'équité; je vous sais gré d'un projet que mes raisonnements justifient, que je trouve honorable à tous deux et que je me sens capable de remplir. Je sais combien il serait chimérique pour une infinité
Cl Archives d'Agy; timbre et visa, cachet. — c'est un lapsus de plume évident. Sophie Can-
Dauban, t. II, p. 53-63. M. Dauhan a découpé net a répondu à la lettre du 17 février, et Ma-
cetle lettre en deui, sous la même date du rie Phlipon continue les confidences cummen-
ai février. En outre, il la met en 1777. Enfin, cées.
il a supprimé toute la première partie relative <3) Pour plus de clarté, je mets en italiques
à Sévelinges, si curieuse. la lettre à Sévelinges dont Marie Phlipon donne
<2> Il y a, dans l'autographe, «1777"; mais ici copie à son amie.
de personnes aussi peu capables de le concevoir que de sentir tout le charme de l'exécuter; quant à moi, je n'imagine rien de plus doux et de plus Jlatteur pour la délicatesse et pour la confiance que cet absolu dmiiumnit à l'amitié . et je ne pense pas qu'il soit possible d'y porter atteinte, lorsqu'il s'affit de se justifier chaque jour l'un à l'autre la plus haute estime. Je me suis éprouvée à mon tour : je sentirais une sorte de répugnance à voir l'augmentation de votre fortune devenir l'époque de ma détermination ; non, s'il est vrai que vous me jugiez capable d'adoucir les amertumes dont votre àme honnête a été abreuvée, si la société d'une compagne sensible vous parait propre à charmer votre existence, j'accepte la main qui vous m'offrez, seulement comme Viatique moyen praticable à mon âge, à mon sexe, de près de vous, de m' occuper de ce qui peut vous plaire, et de vous consacrer toutes les affections d'un cœur heureux de contribuer à la satisfaction d'un des objets les plus estimables que renferme la société. Sans doute, il est inutile de remarquer que je ne trouverais pas supportable toute rs/jirr d'avantage qui serait un tort à ceux auxquels vous ne pouvez (sic) , et je ne veux en faire aucun, f 'aperçois ici les raisons de prévoyance que l'on prétendra faire valiir; je n'ai qu'un mot à dire, vous l'entendez déjà, et vous m'avez prévenue : tout ce qu'une délicatesse telle que la vôtre et la mienne, envers les fruits de votre pirmiev engagement . n'approuverait pas etitièrement , ne saurait entrer dans no» desseins ni dans nos actions. D'après ce principe , j'abandonne à votre disposition la combinaison des résultats. Ct y»'- jt puis ajouter, quel que soit l'événement, c'est qu'ayant rencontré l'être distingué qui méritait que je m'emploie à son bonheur, je lui réserve tout ce que peut promettre la plus pure amitié et je ne suis plus rien pour personne. I oilà ce que l'estime et la reconnaissance vous offrent et vous assurent. Au reste, l'avenir a cessé d'être pour nwi aussi équivoque qu'il paraissait; on m'a confié des arrangements (pénibles, il est vrai, pour mon cœur à certains égards) au moyen desquels j'ai l'assurance d'un lointain coiivrnahlr à mon peu d'amlntum. ('.rite biivr était nécessaire h ma franchise , à ma sensibilité : elle est la suite de mes affections et de mes réflexions. Je vous laisse actuellement aux vôtres, n
J'avais entièrement abandonné la conduite de ma plume à mon cœur; je pense ipii' la copii' de cette lettre te peindra mes dispositions beaucoup mieux que l'histoire raisonnée que j'en aurais pu faire. Je parle, à la fin, de mes espérances, par plusieurs motifs; le plus essentiel, c'est qu'elles mettent M. de S. V. L. dans le cas de restreindre mon avantage, ou du moins d'apercevoir que je pourrai me passer un jour de celui que la prudence exige pour l'instant; je t'avoue que, sans l'assurance de cet avenir, j'aurais persisté dans mon refus. Je l'avais tu jusqu'à ce moment, parce que l'occasion et l'espèce de ces arrangements m'obligeaient à n'eu faire la moindre mention que dans une circonstance indispensable. Je répondais aux craintes de M. de S. sur mon sort futur, avec une fermeté qui me valait de sa part une sorte d'admiration dont j'aurais rougi si les épreuves passées ne m'eussent donné le courage d'en recevoir le tribut. Lorsque je refusai la main de M. C. , ma situation était perplexe autant qu'il soit possible; les disgrâces présentes, un loin-
tain presque effrayant, tout se rassemblait pour m'exciter à recevoir l'état assez flatteur qu'il m'offrait généreusement, je ne l'estimai pas assez pour accepter ses offres; l'image de l'infortune ne m'ébranla point; je me sentis des forces pour supporter tout, excepté la reconnaissance envers un homme que je confondais dans la foule des êtres ordinaires. Mes résolutions n'ont pas changé, les biens de l'opinion ne me touchent pas, l'appréhension de les perdre n'aurait point d'accès dans mon àme; en peignant à M. de S. mon indifférence pour ces objets, j'ai rendu hommage à la vérité, quoique je ne lui découvrisse pas encore le changement qui était arrivé. Hélas! je le paie bien par l'amertume dont il est accompagné; cette substitution me peine; je ne soutiens pas l'idée de la surprise et du déplaisir de mon père lorsque l'événement le lui apprendra; je crois voir déjà son air courroucé; il me semble entendre ses reproches désolants, car il ne manquera pas de me l'attribuer d'après les représentations que je lui fis , lors de nos affaires, et l'indisposition que lui témoigna mon oncle. Assurément, mes intentions ont toujours été pures, je n'ai rien fait que le désir de l'arracher au malheur ne m'ait suggéré; je n'ai pas eu la bassesse de solliciter cet arrangement d'aucune manière; il ne m'a paru tolérable que par le bien qu'il lui faisait à lui-même, en prévenant les excès où l'aveuglement pourrait l'entraîner; cependant, je ne suis pas satisfaite; je prévois douloureusement cet avenir que l'attachement de mes proches a voulu me rendre meilleur; je souffrirai d'instruire un mari de ces détails affligeants et de lui montrer dans ma famille ces disgrâces secrètes. En vérité, il est affreux de se trouver dans certaines circonstances : si mon père se marie quand je l'aurai quitté, dans l'espoir de faire participer ses enfants du second lit au petit bien-être qu'il attend, combien il se trouvera cruellement déçu! Cet ensemble m'affecte et me chagrine; j'ai des jours tristes et sombres que rien ne peut éclaircir; mon imagination, habile à me tourmenter, rassemble toutes les peines éparses dans ma carrière parcourue et apparentes dans le chemin qui me reste à faire pour me donner un présent qui me déchire et m'accable. J'aimerais parfois avoir à mes côtés un second qui l'allège et l'adoucisse plus souvent, je répugne à le partager avec qui que ce soit, et je crains la nécessité de le répandre. Cette alternative influe sur mes résolutions, elle les balance et me fatigue. Nous avons beau raisonner et prévoir, la marche des choses va toujours son train et nous entraîne avec elle; le changement qu'elle apporte dans nos relations amène de nouvelles idées. Je souffrais moins quand l'avenir me paraissait menaçant; raidie contre l'infortune, je ne sentais que ce courage qui ranime l'activité, donne du prix à la vie par l'élévation d'âme qui la fait mépriser et par la jouissance intérieure de cette supériorité. Aujourd'hui que les peines du cœur semblent être les seules qui m'attendent, je ne trouve plus d'abri contre les traits de ma propre sensibilité. Quel serait le mérite de s'y soustraire? Je me nourris d'angoisses et je m'abandonne à la détresse. Tous
les yeux ne sont pas faits pour apercevoir ces impressions; cachées eu moi-même, couvertes d'un voile paisible de gaité, elles n'agissent que sur mon cœur. Ma santé n'en souffre que très peu. Rassure-toi, la bonté de mon tempérament me vaut le privilège de pleurer sans en devenir malade; la langueur et la mélancolie sont l'élément des personnes sensibles : elles vivent de douleur comme d'autres de plaisir.
Avant de faire partir ma lettre pour S. V., je voudrais savoir si, par hasard, il n'y en aurait pas pour moi à Vincennes. Je ne vois personne, elje t'avoue qu'il me passe dans l'esprit des idées bien bizarres. Tu sens qu'il ne m'aura pas été possible de recevoir toutes les dépêches dont mon odcIc se chargeait sans lui communiquer quelque chose de ce qu'elles contenaient. Le mystère à cet égard et envers un liomme de sa trempe était impraticable; je n'ai choisi son entremise que faute d'autre plus convenable; il est de l'ordre tout à fait commun, je n'ai d'avantage avec lui que celui qui m'est laissé par son amiti»' et que soutient une sorte d'estime circonspecte pour mes avis. Sa discrétion m'était assurée à l'égard de tout le monde, excepté de la personne qui vit dans sa maison, qui connaît toutes ses aiïaires et qui ne pouvait manquer de remarquer l'arrivée des lettres qu'on ne développait m-i ma de coutume. Que faire? J'en ai couru les risques, d'autant plus volontiers que je sais qu'elle me veut du bien. J'ai pressenti à mon dernier voyage qu'elle n'ignorait de rien, sur quelques propos qui m'ont paru dictés par des motifs que j'ai peine à démêler; soit intérêt pour moi et raisonnement de prudence sur les désagréments d'une alliance avec un homme qui a de grands enfants, soit je ne sais quelle basse jalousie, qui n'est pas mal d'accord avec son caractère, de me voir entrer dans un ordre dont elle est fort entêtée; soit quelque projet fanatique pour son frère, qui n'a pas caché ce qu'il ferait s'il était plus avance' et dont je ne voudrais jamais, quoiqu'il soit bonne personne, étant d'ailleurs un peu nigaud et sans éducation, malgré sa gentilhommerii'. Ku m'ouvrât) t tant soit peu à mon oncle par nécessité, je lui lisais les lettres à moitié, créant des phrases pour lui dérober celles qui l'auraient parfaitement instruit, de façon que le projet en MQttioa t)'' lui est pas connu; il ne voit qu'une recherche ordinaire, il calcule les difficulté*, et je le laisse faire, parce qu'il ne me semble pas fait pour apprêt icinos véritables intentions. Encore moins en serait capable la vieille demoiselle qui se mêle de tout; de plus, ces choses ne peuvent à mon gré se concentrer dans un trop petit nombre de personnes. Cependant , l'affaire devient délicate , et je ne m'en tuerai pas sans peine. J'ai été jusqu'à craindre que l'on ne me cacbàt désormais les lettres qui viendraient, afin de rompre cette affaire si elle contrarie leurs idées ou s'ils jugent bonnement qu'elle ne me soit pas assez avantageuse; car l'argent, l'état, l'opinion, font plus dans leur esprit pour le bonheur que ces convenances qu'il n'appartient qu'à l'âme de connaître, de chercher et de saisir. Ils ont un lan-
gage opposé à ce principe, mais je les connais trop bien pour en être la dupe, et depuis longtemps je n'étudie plus les hommes uniquement sur leurs discours; je ne me fie pas à leurs paroles : mon cher oncle trouverait nécessaire que M. de S. me fît un gros avantage; il penserait d'ailleurs que les enfants à venir ne seraient jamais assez riches pour leur naissance, persuadé en outre que je rencontrerai toujours bien, n'importe quoi, pourvu qu'il y ait des espèces. H est étrange combien de sottises peuvent s'entasser dans la tête d'un homme qui a pourtant quelque sens et un bon naturel; ce dernier est ma ressource, je le retourne si bien qu'enfin je le mets presque toujours de mon côté, en dépit des préjugés. Par réflexion, je ris de ma crainte, mais avec tous mes arguments elle ne laisse pas que de m'agiter quelquefois. Quelle misère! . . . En voilà bien long pour cet article. Parlons d'autre chose.
Que'1' tu es ingénieuse à tirer parti de tout ce qui peut flatter ton amie, et à cacher en même temps ton principal motif! Tu veux que le gentilhomme malheureux reçoive tes bienfaits comme une rétribution pour le latin qu'il m'enseignerait; mais ce que tu veux essentiellement, c'est de soulager l'honnête homme souffrant en te dérobant à sa reconnaissance, c'est d'aider ceux qui m'intéressent et de le faire au prix d'un agrément très grand que j'acquerrais par ton moyen, c'est une volupté de vertu, raffinée à l'excès. Je n'ai pas de bonnes raisons pour t'en refuser la jouissance; je consens à te devoir le plaisir d'apprendre une langue que je souhaite beaucoup de savoir et la satisfaction bien plus douce encore de procurer des secours à deux époux indigents, sans blesser leur délicatesse. Si c'est, comme je le crois, la joie la plus pure et la plus pénétrante qu'il soit possible de goûter, combien tu me rends redevable! Mais j'aime à devenir ton obligée; je m'élève à mes yeux, en t'accordant un avantage que tu mérites de posséder sur moi. J'irai voir incessamment mon futur maître, je prendrai des arrangements, et je t'en instruirai par cette lettre même, si j'en retarde l'envoi jusqu'à demain. Nous pourrons commencer ce carême, et si les événements nous interrompent, nous aurons toujours fait ce bien; je dis nous, puisque tu m'associes à ton œuvre. Je me félicite de t'avoir communiqué une idée dont cependant j'étais loin de prévoir l'effet, malgré la connaissance que j'ai de ton cœur; tu es plus prompte à trouver les moyens que je ne le suis à les imaginer.
J'essuyai dimanche, pendant une heure, le plus vif déplaisir. La petite avait dîné avec moi, nous étions restées à la maison, où quelqu'un devait venir la chercher; Mignonne, sortie pour vêpres, revint tout embarrassée, à cinq heures, me confesser qu'en partant elle avait reçu du facteur une lettre qu'elle ne pouvait plus retrouver. Je ne doutai pas que ce ne fût celte réponse impatiemment atten-
(1> Ici commence, dans l'édilion de M. Dauban, une deuxième lettre.
due, el que. ramassée dans mon quartier peut-être par quelques jeunes gens qui connaîtraient mon nom et que la curiosité porterait aisément à l'indiscrétion, j'aurais le double désagrément de perdre (au moins pour l'instant) ce que tu me disais et qu'un étranger fût instruit d'affaires particulières autant qu'intéressantes. La contrariété fut violente; j'avais trop de tristesse pour sentir le plus léger mouvement de colère; je me promenais dans ma chambre avec inquiétude, je retombai sur une chaise, occupée de mille idées qui se succédaient rapidement. Je retenais mon âme à deux mains, je philosophais de mon mieux, et je laissais couler M silence quelques larmes, derniers effets d'une impression surmontée, quand un voisin me rapporta celte chère lettre, que le facteur même avait étourdiment gardée après en avoir reçu le port, el que Mignonne ne se souvenait plus n'avoir pas prise. J'embrassai avec transport cette pauvre bonne qui se désolait , et le plaisir de la réception fut augmenté en raison directe de la vivacité des regrets. Ah ! ma charmante amie, c'est une jolie chose que de calculer le plaisir! Quelle différence ■VW la froide géométrie! Je ne veux de celle-ci que les termes, pour me réjouir par leur emploi.
Sais-tu bien que je t'aurais donné un bon petit soufflet (en te baisant l'autre joue, bien entendu), si tu avais été près de moi, quand j'ai lu l'histoire de la méprise? Je t'assure que la volonté ne m'a pas manqué, et que j'aurais donné tout au monde à ce moment pour l'avoir à ma discrétion et t'apprendre à t'expliquer si négligemment sur les emplettes. Tu étais bien bonne d'imaginer que je ne trouverais pas du tout blanc fort aisément; en vérité, tu m'impatientes à plaisir; moi qui relisais perpétuellement cette lettre pour me déterminer à remplir une commission, maussade par le goût qui la dictait, et qui ne me suis résolue qu'en me pénétrant de la précision de la demande. Malgré ta consolation et cette couleur verte dont l'air discret me platt assez, le blanc dans tout son brillant a quelque c -luise de noble et de décemment élégant que j'aurais bien aimé pour la belle parure. Ah! si je me mêlais de ta toilette, tu serais jolie quelquefois; je suis folle des rémotù et de la simplicité, mais on peut mettre avec cela un je ne sais quoi bien piquant. Il y a un certain art (qui n'est pas tout à fait de l'art) d'éveiller ou de réprimer à volonté les idées par l'à-propos des couleurs, la forme des vêlements, rail de la coiffure, l "amortissement du tout. . . que sais-je?Ne me trouves-tu pas bien profond»' en matière de toilette, moi qui reste toute l'année en camisole, et qui . malgré les escalier» , les chiens couchant» , etc. , me coiffe toujours avec mes deux grandes boucles du temps jaili- 1
Je n'avais dépensé que 18 s. pour l'éventail, j'ai remis sur les deux louis 8**, q s., puisqu'il ne me fallait pour l'étoffe, les souliers, l'éventail, que 3 • » ft. 18 s.
Du a 5 février 1778, après midi.
Chaque jour apporte des changements à tout. J'ai vu ce matin mes braves gens, je dis au mari que peut-être je pourrais lui procurer une écolière pour le latin; nous avons beaucoup causé de la manière de l'enseigner avec tout le profit possible pour le disciple, et du temps nécessaire pour le bien savoir. Quant au premier article, je connaissais assez son opinion et j'en ai très bonne idée, ainsi que de sa capacité; le second m'a déconcertée. Trois ans d'étude pour entendre parfaitement tous les auteurs! C'est effrayant. Il est vrai qu'il suppose de véritables éludes en règle, à quoi l'on pourrait, selon moi, faire bien des retranchements. D'ailleurs, comme il ne s'agit essentiellement que d'un prétexte utile, je pousserais jusqu'à l'emploi des secours possibles et j'abandonnerais le reste aisément. Mais je prévois des circonstances qui modifient mes idées différemment. Dans l'épanchement de leur cœur, ces bonnes personnes m'ont fait part d'un projet dont elles tentent l'exécution pour se tirer de l'extrémité désolante où elles sont réduites. Bravant les petites répugnances qui accompagnent toujours certaines résolutions, la femme va prendre une école, se vouant ainsi à des occupations utiles et satisfaisantes pour les âmes honnêtes, telles dégoûtantes qu'elles soient à bien des égards. Le profit qui peut en résulter suffira à les soutenir tous deux, convenablement à leur grande modération; le mari servira de maître écri\ain, pourra trouver quelques écolières pour l'orthographe et la langue, et, s'il venait à manquer, laisserait à son épouse un état qui la tirerait d'affaire. Les premiers pas sont faits; c'est au grand chantre de la cathédrale qu'il faut s'adresser pour avoir la permission nécessaire en pareil cas; elle n'est délivrée que sur des recommandations, non équivoques, et sur témoignages assurés de bonnes mœurs et de capacité; tout cela s'est trouvé, malgré l'obscurité profonde dont l'indigence les a forcés de s'envelopper; ils ont parole pour la première place vacante. Mais, cette place est toujours un fonds qui s'achète : deux, trois, quatre cents livres. Ils sont bien loin d'avoir cette somme; seulement ils espèrent que, prenant un état qui leur fournirait les moyens de rembourser à mesure, ils pourront trouver cette avance, d'autant mieux que le fonds est toujours une valeur qui l'ait assurance. Cependant, séquestrés de presque tout l'univers, je crois qu'ils n'imaginent guère que mon père dont ils puissent requérir ce service; je dois ménager et préparer, si je peux, les dispositions. A dire vrai, je ne sais trop ce qu'il faut en attendre; je me propose de faire de mon mieux et si je ne réussis pas près de moi, tu seras mon recours.
Comme donc il s'agit d'être utile de la meilleure façon et que cette occasion serait importante et décisive, je pense qu'il faut nous réserver pour elle; car on a toujours assez de science, mais on ne fait jamais trop de bien. Attendons l'événement, nous verrons ce qui sera nécessaire.
0 ma Sophie! Avec des goûts semblables, nous passerions ensemble des jours bien fortunés! Je t'avoue que l'autre affaire me tracasse, je ne sais déjà si je ne corrigerai pas ta lettre; je dois, dans mes projets, l'envoyer dimanche; tous les inconvénients (car il y en a) se représentent à mon imagination; je te fais grâce de toutes ces rêveries; mais la plaisante situation que celle où je devrais craindre que mon mari ne devienne amoureux de moi! ah! onze lustres sont d'assez bons garants; au reste, ce ne seraient pas les meilleurs, je m'en reposerais davantage sur nos sentiments à tous les deux. Je suis tentée de croire que M. de Svl. se ravisera et que rien ne se fera; ma foi! je l'ignore; c'est une vraie fusée que le temps débrouillera.
J'écrirai, dans peu, à la petite communauté; au bout du compte, j'aime bien la sœur; il m'ennuie de ne pas avoir de ses nouvelles. Adieu, ma toute belle et très chère; je suis en vérité bien à toi.
[AUX DEUX SOEURS W.] — 6 mars i778.
L'après-midi du 6 mars 1778.
J'emploie l'occasion de M"' d'Hangard avec moins de plaisir que de regrets: j'aimerais bien mieux l'accompagner que de lui donner mes dépêches. Le dirai-je? la vivacité du désir m'a fait assez illusion pendant quelques instants pour oser irer et m'occuper des moyens de *MM aller voir. Cette courte lueur m'a laissée retomber dans un accablement douloureux; je ressemble à ces captifs dont lis vains elWls nigiÎMfWl le sentiment de leur contrainte et semblent ajouter au poids (ha rhaiiHs qui 1rs arrêtent. La raison et la nécessité font évanouir une rêverie agréable, je m'éveille titrâtes, prête à demander encore le voile du mensonge et des douces erreurs. Mais pourquoi vous associer à ma peine en vous exprimant combien elle m'affecte, puisque nous ne pouvons en détruire la cause? Je suis mal disposée à ce moment, j'éprouve un tremblement qui me ferait croire que j'ai la lièvre, si je ne devais l'attribuer à un petit sujet de disgrâce survenu depuis que Mtte lettre e>t .•oinmencée.
Il y a bien longtemps que ma chère Henriette ne m'a donné de ses nouvelles : j'en souffre parce qu'elle me prive d'un plaisir que mon cœur sait apprécier, mais je
<" An-hi>e« d'A|;v. t'a* d'.idn-Mp 1 rV.«t •seulement : »Aui deux amies. i - l)anl>,in,
M"" d'Hanf[»rd qui emporta la Min- . Il \ a t. Il, p. s'i.l-i^.
littiu di «(oint »oi.iMi. là
m«»lMt«tB SATIOalLE.
ne m'en plains pas. J'imagine que les dissipations du temps, les affaires de cérémonies relatives au nouveau mariage, ne vous auront pas permis de disposer de tous vos instants selon votre volonté.
Moi-môme, tout enveloppée que je sois de ce nuage obscur qui m'assure au moins une espèce de tranquillité, il a fallu m'arracher à ma chère solitude, me revêtir d'un extérieur folâtre et me prêter au ton du jour. J'ai diné deux fois chez mon ancienne voisine, en bonne amitié, sans apprêts et sans bruit; son intention était de me faire trouver avec M. P" que nous n'avions pas vu depuis plusieurs mois. Des occupations importantes me paraissent lui avoir dérobé le temps qu'il ne donnait pas à une grande société dans laquelle il se trouve jeté et qu'il cultive par plusieurs raisons d'utilité. Je l'ai vu, toujours comme je vous le dépeignis une fois, grand jusqu'au ridicule, sec et décharné comme Voltaire dont il a un peu la mine, louchant de manière à désespérer ceux qui cherchent à lire dans les yeux, mais plein de sens, d'âme et de feu. Je lui ai dit que M. Dorat(l) devait l'accuser de paresse et que pour mon compte je lui ferais bien un reproche semblable; il me répondit agréablement en convenant du fait avec modestie. Il aime l'abbé Raynal , le voit souvent et fait assez d'estime de son ouvrage; peut-être, malgré sa bonne judiciaire, n'est-il pas exempt d'un peu de partialité; il est partie intéressée dans l'affaire et fournit à l'abbé quelques instructions sur la compagnie de Danemark. Je répétai librement le mal que certaines personnes pensaient de Y Histoire philosophique ; la discussion n'a pas été bien suivie, j'ai recueilli seulement qu'il paraîtrait incessamment une nouvelle édition'2', où l'on verrait que l'auteur aurait proBté des avis et des réflexions qui lui ont été communiqués. Je demandai s'il était vrai que ce fût un abbé de dix-neuf ans qui lui eût prêté sa plume pour les descriptions voluptueuses?— r Oh! je vous garantis que l'abbé Raynal n'a besoin du secours de personne pour cet office; je ne connais rien à lui comparer pour la vivacité et la chaleur avec laquelle on le voit embrasser les femmes dans un cercle.» Je me suis gardée de tirer la conséquence, je l'ai sentie; nous nous en sommes tenus à sourire de l'activité surprenante d'un homme de soixante-dix ans'3'.
Je ne sais comment il est arrivé que la conversation tomba sur les mariages. M. P" a soutenu qu'il n'en connaissait pas un seul d'excellent, et que dans nos mœurs il était presque impossible d'en faire de bons, parce que l'éducation des femmes était trop négligée et parce que le préjugé des hommes était de se croire les maîtres et d'affecter la supériorité. Il avait, disait-il, failli se faire dévisager la veille chez M"" Necker, en appuyant celte thèse, dont la dernière partie avait
M Le poêle Dorât (1734-1780), directeur (,) Celle qui allait paraître à Genève en
du Journal des Dames, où Piclet avait publié, 1780. La première, publiée à Amsterdam en
en juillet et septembre 1777, ses articles sur la »77<>, avait déjà été suivie de sept autre;,
llussie méridionale. (3' Raynal, né en 1713, n'avait que 65 ans.
seule été reçue sans contradictions. Il trouvait en moi un auditeur bénévole, et si M0** A. ne m'eût paru peu flattée qu'on raisonnât sur cette matière devant sa fille, j'aurais obtenu facilement de M. P" un plus grand développement de ses idées, qu'il se propose de rédiger et d'adresser à M. Franklin, comme pouvant intéresser un législateur par leur objet.
Nous nous sommes beaucoup entretenus de M. de Voltaire, dont l'arrivée dans cette ville O a fait un certain bruit, et auquel il avait été rendre visite comme ancienne connaissance. Notre opinion sur le compte de cet homme célèbre a été uniforme : nous l'admirons comme poète, comme homme de goût et d'esprit, mais nous ne lui donnons qu'une autorité très bornée en politique et en philosophie. Nous pensons également qu'il eût mieux fait de continuer à jouir paisiblement de sa gloire dans son château de Ferney, environné de sujets qui l'adorent, que de venir ex[K>ser les ridicules d'un vieillard avide d'encens au milieu d'une foule maligne.
J'ai dîné chez M™ Trude en grande assemblée, avec l'abbé Rexon; il est au^i aimable en compagnie, aussi facile en conversation, qu'il est habile et savant la plume à la main dans son cabinet. Nous ('•lions près l'un de l'autre, et, dans notre enthousiasme commun pour le bon Jean-Jacques, nous avons fait, sans changer de place, un petit voyage à Clarens. La politesse et la nécessité nous ont bientôt rappelés dans notre société, où M"* T. nous paraissait mériter le nom de Claire.
Mardi dernier, nous fûmes chez M"* Dp.; son monde était gai et léger; on envoya chercher le violon, la guitare, je jouai et chantai pendant près de deux heures avec une hardiesse queje ne m'étais jamais trouvée que toute seule; je m'embarrassais assez peu du succès, j'étais toute à la musique, et j'en tirai meilleur parti. Nom- a\ons dans/-, joué, comme des enfants; jamais je ne fus si folâtre, je n'étais plus qu'un vrai lutin. Rentrée à minuit, j'ai repris ma gravité, et tandis que l'on doutait si je pouvais me soutenir et parler, je veillais pour lire sans penser à me coucher.
Je mm êUk ilernièrement que les secours littéraires me manquaient; j'ai pris la partie théorique et mathématique de la musique pour dédommagement; il me faut une étude, et celle-ci me ramène insensiblement à la géométrie, dont je fais mon remplissage, faute de mieux.
Je n'ai pas cependant l'esprit assez libre pour étudier avec beaucoup de profit : il faut convenir que, de toute cette année, j'ai fait peu d'acquisition pour l'entendement, ma plume devient paresseuse, mes loisirs m'échappent, le cœur me vole tout.
On vient de me donner Clarisse, de Richardson : cette lecture ne me va point mal. Mais j'observais combien je suis déjà modérée par l'âge, et je ne saurais trop
10 février 177K.
dire si cette découverte m'a fait peine ou plaisir. Il y a cinq ou six ans que j'aurais eu la fièvre si j'avais été forcée d'interrompre une telle lecture; l'impatience de la finir m'aurait rendue malade : je l'ai commencée dernièrement, et j'ai eu la tranquillité de m'aller coucher au sixième volume, où j'étais arrivée dans ma longue soirée.
Je me félicite de ne pas l'avoir lu plus tôt; je trouve dans cet ouvrage une infinité de choses que j'ai pensées, senties et exprimées nombre de fois; je croirais les lui devoir si je le connaissais depuis longtemps, au lieu que j'ai ee plaisir de justifier parla comparaison ce que je sens m'appartenir.
M"0 d'Hg. l'a lu cet été ; il l'a faiblement touchée ; j'en suis fâchée pour elle : c'est un mauvais signe.
Ceci me rappelle ma simplicité d'autrefois : j'imaginais qu'il n'était pas possible d'avoir lu Rousseau et de ne pas penser comme lui, de ne pas aimer les vertus, la simplicité, les plaisirs délicats, dont il fait des tableaux si vifs et si vrais; de manière que, pour s'établir dans mon estime, il suffisait de paraître avoir lu Rousseau. Je ne saurais rendre mon étonnement stupide lorsque je me voyais trompée dans ce jugement, et que je reconnaissais frivole, sot ou méchant un humain qui avait lu Rousseau. Que j'étais bête! En vérité, il est un temps dans la vie où l'on s'apprête bien à rire pour les temps qui suivront. Mais revenons à ma Clarisse.
Ce roman est la production d'une imagination forte et féconde, d'une âme honnête et sensible, d'un esprit éclairé, fier, habile à saisir les plus légers mouvements de la passion et à les peindre adroitement. Les caractères y sont distingués, développés et soutenus avec un art que j'admire. Il y a, je crois, des longueurs, car à la première lecture j'ai sauté quelques lettres pour arriver à celles qui devaient satisfaire mon impatience. Cependant il faut convenir que je suis revenue sur toutes avec attention et avec plaisir.
Il fallait connaître les hommes et le monde pour inventer cet ouvrage; il aide, selon moi, à faire observer l'un et les autres; il vous fait remarquer et saisir je ne sais combien de fines bienséances, d'utiles réserves, de précautions délicates dont la pratique est avantageuse. Enfin, depuis que je le connais, je suis mortifiée de savoir ce que notre amie d'Hg. en pense.
Vous ne sauriez croire combien je suis tentée, lorsque je trouve des portraits d'oncles sots et pédants, d'en faire l'application à quelqu'un de votre famille'1'. Je devrais vous taire cette méchante remarque; elle m'échappe malgré moi en l'honneur du personnage. Lui et la mère du défunt Sage sont les deux êtres dans le monde qui m'aient inspiré de l'éloignement à la première vue. H y a beaucoup
M M. Perdu.
de gens qui ne valent pas mieux et que je ne prends pas la peine de haïr; il faut que ces deux portent en eux-mêmes quelque chose d'antipathique pour moi.
J'ai trouvé chez M1U d'Hg. un volume de l'Histoire de f Académie des sciences appartenant à son frère. Heureusement, c'est le too", qui renferme en récapitulation des objets traités dans les précédents. J'ai fait de ma tête l'extrait gros- Mr du Discours sur la physique générale. Si vous êtes disposées à vous distraire un instant par ces idées, je vais le copier; j'en ai le temps , la volonté, sans avoir rien de meilleur à mettre à la place.
La nature semble avoir fermé son sanctuaire à notre curiosité inquiète, par le nia de nous dérober la connaissance des premiers éléments qu'elle emploie dans l.-i formation des êtres. Il serait sage, sans doute, d'abandonner des recherches, iius-i fan« par leur principe qu'elles sont inutiles dans leurs résultats. Nous n'avons pas besoin de remontera des causes originelles, inappréciables pour nos organes; étudier ce qui tombe sous nos sens est l'unique moyen de ne pas perdre toutes nos peines.
La terre, le feu, l'air et l'eau sont les éléments prochains, mais composés euxmêmes, dont la considération et roOM occupent la physique »".
Je vous ai fait grâce d'une longue discussion entre M. Haies et M. l'abbé Nollel, sur la manière dont se gèlent les rivières; je suis persuadée que ma chère Henriette m'en -;iit bon gré, et qu'elle a déjà bâillé trois ou quatre fois, si même elle n'a |i,i-jclé le cahier, dépitée d'ennui. Il est assez plaisant (pie je me sois engagée dans cette physique à tort et à travers; il est dit que vous devez être assaillies de tout ce qui me passe dans la tète. Kn vérité, cette pauvre tête n'est pas aussi tranquille que je le voudrais : c'est un centre où tout vient se réfléchir avec vivante. La machine en souffre : sans me porter mal. j'ai de ce> étafel équivoques qui insinuent le dégoût dans l'âme par l'engourdissement îles sens, ta* fils du disait à mon père qu'il me trouvait fondue et changée; c'est peut-être le seul de ceux qui DM voient qui s'en soit aperçu ; je M le croyais pas si lion physionomi»te. Il etf vrai que jfl retsarre un peu mes habillements el que la garniture des jolis coussins est bien diminuée : je ne m'en fâche ni ne m'en soucie, pourvu que cela ne vienne pas à un point trop remarquable, parce qu'on ne manque pas de faire des commentaires sur la maigreur d'une lille de mon âge, et je n'aime point eatta espèce de propos. Au reste, que me ferait cela? Pas le moindre mal. que caftai qu'il me plairait d'en inférer comme une imbécile. Il est hien dillicile de conserver une grosse santé. | moins que l'âme ne -oit nussi un peu épaisse; ou bien il faudrait jouir d'une félicité parfaite. . . Chimère!
«■' Je croi» devoir retrancher la »uitc de cet Extrait, qui n'a que la valeur d'une rédaction de physique, et de physique de l'époque!
Le gouverneur de Gorée, dont je vous parlais l'été dernier, a donné de ses nouvelles à M"e Dp., avec beaucoup de choses obligeantes qui me regardent. J'ai présentement dans les quatre parties du monde des gens de ma connaissance que j'estime assez et qui me le rendent; je me transporte à ces divers antipodes. .1 \ retrouve avec plaisir des visages de mon pays et des humains de mon goût.
Adieu, mes très chères; que de babil inutile! Aimez-moi un peu.
À SOPHIE W. — i2marsi778.
Du coin de mon feu, â 8 heures du soir.
Je devais t'écrire aujourd'hui pour le plaisir de le faire et celui de te mander les bizarreries dont je suis spectatrice; une raison plus pressante encore s'est jointe à ma disposition. J'ai vu ce matin la femme du gentilhomme malheureux, elle a trouvé ce qu'elle cherchait, une classe qui lui fournira sa subsistance et celle de son mari; il ne s'agit plus que de l'argent nécessaire pour l'acquisition du fonds, les droits à payer, les frais du déplacement, etc. Je suis la seule personne qui soutienne leur espérance, mon père manque du pouvoir ou de la volonté, je ne sais lequel des deux, pour leur tendre les secours importants dont ils ont besoin et que l'occasion rend essentiels. C'est à toi que je m'adresse, je fais cause commune avec ces honnêtes gens, je te demande le moyen de les tirer du dernier degré de la misère; il me faudrait à ce moment deux cent cinquante livres; la promptitude du service augmentera son prix et m'obligera doublement. On attend une réponse qu'il n'est possible de donner qu'après avoir l'assurance de satisfaire aux engagemenls. Je ne me plaindrai plus de mon insuffisance dans ces rencontres pénibles pour mon cœur, en trouvant chez toi une aide consolante. J'use de ta bourse avec confiance et j'attends fermement ce que je souhaite, si tu peux me l'envoyer.
Mon oncle de Vincennes a passé deux jours à Paris; je me repens un peu des soupçons que je ne crois plus aussi bien fondés; j'ai reçu à la fois les deux lettres dont j'appréhendais en quelque sorte la soustraction; des raisons assez vagues, mais peut-être vraies, avaient empêché mon oncle de faire plus tôt, selon qu'il me l'a dit, le petit voyage que divers motifs m'autorisaient à attendre le mois passé. Si j'avais reçu dans son temps la première épître de M. de Svl., j'aurais été dis-
C Archives d'Agy; adresse, timbre et visa, cachet. — Dauban,t. II, p. aâ8-a5o.
pensée de lui écrire celle dont lu as une copie; sa dernière m'a paru assez étrange. Je t'avais bien dit que je pourrais voir un réavis. M. de S. convient n'être pas à l'abri de la séduction des sens et d'une illusion passagère; en conséquence il se garderait bien de promettre ce qu'il ne serait pas sûr de tenir. Quelques années de plus lui paraîtraient nécessaires pour assurer le triomphe de la raison, finir ses arrangements avec ses fils devenus majeurs, faciliter sa retraite à Paris et produire le retour de son ami, dont la fortune augmenterait les moyens de remplir ses intentions. Je trouve ces réflexions judicieuses, j'ai à dire seulement qu'elles auraient dû précéder et retenir les avances qu'il m'a faites. Mais voici bien autre chose : il se défend de m'avoir offert sa main, il avoue cependant que, toujours occupé du bonheur inappréciable de m'avoir pour compagne, autant que frappé dM inconvénients terribles qui s'y opposaient, il s'était plu à imaginer un expédient que j'avais eu la bonté de saisir, ajoutant qu'il y avait une extrême différence entre concevoir un expédient comme démontré propre à la chose ou comme pouvant être pratiqué par celui qui l'imagine. As-tu jamais vu que l'on entretienne quelqu'un de l'extrême désir que l'on a d'une chose et des difficultés que l'on sait vaincre pour l'obtenir, que l'on cherche à connaître ce qu'on en pense et que l'on propose un expédient pour la rendre praticable, lorsque intérieurement on est persuada qu'elle sera toujours impossible pour soi? La première vue me fit presque éprouver un sentiment d'offense, la seconde réflexion m'a fait éclater de rire. J'ai repris toutes ses lettres, je me suis reportée à l'in-tanl de la réception et, malgré la linesse des expressions, j'ai mi la MtetMMB des mêmes idées se renouveler dans mon esprit. Je hume dans l'ensemble une singularité assez indéfinissable; la riracîté d'une imagination qui se livre à des biens souhaités, la délicatesse qui peut faire craindre aujourd'hui à M. de S. que je ne l'aie nu dans le dessein de m'offrir sa main sans égard aux BOoaidécallOB» qui feraient l'arrêter, donnent, il est vrai, une explication supportable de ses premières expressions d'une part, et de son eenfcce de ré) -rimination de l'autre. Cependant il reste au fond du creuset je ne sais quoi de louche et d'incertain. S'il a prétendu ne pénétrer et m'éproimr. je lui pardonne, parce que ses découvertes ne me sont pas désavantageuses. J'ai fait une réponse ménagée, agréable, d'un ton d'aisance et de dignité. M. de S. me demande actuellement s'il ne serait pas possible qu'il m'écrivit i/i'nvfiwnt de temps en temps et même tous les 1 5 jours, ne n'entretenant que de belles-lettres et de philosophie; je n'ai pas rejet/' cette retraite. Je suis fâchée de n'avoir pas fait des copies des lettre* que je lui ai écrites, cette collection ajoutée au siennes t'aurait offert quelque jour des tableaux originaux et singuliers. C'est donc du retour de son ami qu'il l'ail dépendre les moyens de faire l'action la plus belle peut-être (ce sont ses termes) de sa vie, la plus honorable et la plus heureuse. Tu me connais trop pour me supposer fort occupée d'un tel avenir; mais ce que la paresse
des détails m'empêche de te montrer évidemment, ce sont les observations réfléchies qui me fixent à la résolution de garder le célibat. Les hommes les plus estimables, ceux qui sont vraiment supérieurs, ont encore des jours sous lesquels ils ne gagnent pas à être examinés. Plus j'avance dans l'étude de mes semblables, moins je les estime; la pitié pour tous, le mépris pour beaucoup, l'amitié pour très peu sont les seuls sentiments que me laissent mes découvertes.
Je suis médiocrement en train de causer; je voudrais que tu aies cette lettre pour le premier article; quant à l'autre, nous y reviendrons dans d'autres moments. Celui de notre attachement est l'unique où je ne vois point de remarque désagréable.
Adieu , ma très chère.
À SOPHIE W. — i5marsi778.
Dimanche, en rentrant à 5 heures du soir, i5 mars 1778.
Mes sentiments m'oppressent, je suis attendrie, inquiète, déchirée : que cette chère Henriette est pénétrante! . . . 0 mes bonnes gens! ne pourrai-je vous secourir? Je les quitte, ils souffrent, ils espèrent, et. . . mais qu'est devenue ma lettre? Je t'écrivis jeudi au soir, tu m'entretenais hier et tu ne parais pas avoir reçu ces dernières nouvelles. Ma plume est mal assurée, tout se ressent de mon désordre, je voudrais exprimer mille choses en un mot; les moyens m'échappent.
Je viens de m'interrompre un moment pour reprendre dans le silence la force de commander à mon agitation; je vais, s'il est possible, mettre de l'ordre dans mes idées en m'occupant cependant de l'objet qui me maîtrise avec le plus d'empire. Ma dernière lettre (si je peux espe'rer que tu l'aies reçue après un tel délai) te donnait avis de l'occasion et du moment de m'obliger, plus ou du moins autant que tu pourrais jamais faire, en me procurant des secours pour les personnes respectables dont je t'ai parlé. Dans la crainte que cette explication ne te parvienne pas, il me paraît indispensable de la réitérer.
C'est après avoir épuisé les ressources d'un faible talent pour la peinture qui s'aflaiblit et se perd, après avoir lutté contre un excès d'infortune dont les détails seraient inutiles, après s'être servi de tous les moyens que la droiture et la délicatesse peuvent laisser à des âmes honnêtes pour se soustraire aux atteintes de la misère, que M. et M"10 de Chl. se sont déterminés à choisir l'état en question.
(') Archives d'Agy; adresse, timbre et usa, cachet. — Dauban, t. II, p. a5o-a55.
Tout pénible qu'il soil en lui-même et particulièrement pour ceux qui n'auraient pas dû connaître le besoin de l'exercer, il n'a rien qui blesse les sentiments et à ce titre, joignant l'assurance de donner l'absolu nécessaire, il justifie leur résolution, j'ajouterais leur préférence, si l'extrémité où ils sont réduits leur avait laissé le |ioii\oir d'en marquer entre des choses qui ne fussent pas indignes d'eux. On leur offre une classe qui répond à leurs vues; je t'avais déjà communiqué que, pour la facilité de l'accepter, ils s'étaient confiés sur l'aide de mon père, le seul avec lequel ils aient conservé une liaison par des raisons que je renvoie ailleurs; cet appui leur manque, j'ose les soutenir et je m'adresse à toi. Le tribut à payer pour la permission nécessaire n'est que de trois louis : c'est en additionnant cette somme avec celle destinée à l'achat du fonds et les petits frais du déménagement que j'ai spécifié a5o livres. L'instant est décisif, on ne leur a donné que jusqu'à jeudi prochain pour rendre une réponse; ils attendent la mienne qui doit fixer leur sort, et moi. . . tu sais qui peut me donner le courage de parler! Puisque tes moyens propres ne te permettent pas de seconder ton cœur, j'ose croire que l'ouverture que tu as faite à notre maman ne demeurera pas sans effet. Il ne s'agit de rien moins qne d'arracher à la situation la plus cruelle et ia plus horrible deux époux malheureux, pleins d'honneur et de vertu. Deux victimes de l'indigence, dévorées par la douleur, rassasiées d'amertume, sont une asseï belle proie à ravir au désespoir. Des principes que j'admire et que j'osais fortifier encore aujourd'hui chez eux sans y croire les ont soutenus jusqu'à présent; mais le mal e>t m comble, un rayon luit; s'il disparaît, qui sait à quoi peut conduire la perte d'une attente unique et le sentiment d'un état affreux? Je fais cause commune avec eux, j'éprouve leur détresse, c'est moi qui prie, demande, implore : que l'amitié touchante présenta M Mipjlic .itions, porte à ta mère mes désirs et mes pleurs, je veux être son obligée, je la suis déjà depuis qu'elle t'a entendue. Dans tous les cas il faut, ma chère Sophie, que tu me répondes par le même ordinaire; si le secours pécuniaire n'arrivait pas en même temps, il serait possible d'attendre quelques jours au moyen d'une promesse qni me permette de les assurer et de leur faire rendre réponse jeudi ; cette réponse de leur part devant ••ire un engagement ou un refus, tu sens l'importance de la mienne ou plutôt de la tienne. Je l'attends avec une ardeur, une impatience inconcevable; les heures m'assomment, aie pitié de moi. Tu peux faire observer à notre maman que c'est un prêt dont la remise se ferait petit à petit pat mes mains; je conviens de la lenteur des rentrées, je me charge de la certitude autant qu'il est en mon pouvoir. Je sais qu'il faut de la prudence et du ménagement dans la dispensation des bienfaits, je suis persuadée de mi- dispositions pourle don. M.ii- j'estime que, lorsqu'il est possible de rendre service par le seul prêt, c'est multiplier les moyens d'obliger que d'employer celui-là.
Tu pourrais me faire toucher l'argent ou m'indiquer plutôt à quel endroit je devrais l'aller chercher, sous prétexte de quelque commission. Sur toutes chose*, écris-moi sitôt la présente reçue, je t'en conjure au nom de notre amitié!
Tâche de savoir le sort de ma lettre; je t'apprenais par elle que j'avais vu mon oncle de Vincennes, je me dispose à te donner un détail circonstancié pour l'intérêt de mon jugement; car, en attendant à peu près cette définition, j'étais loin de songer à la manière et tu dois la trouver étrange.
Mademoiselle d'H [Hangard] avait envoyé ici vos dépêches que j'ai trouvées, lues, haisées, mouillées de larmes eu revenant de chez M. et M1"" de Chl., où j'avais versé de ces dernières avec un attendrissement égal. .. Le temps, mon goût, ma santé me faisaient garder ma chambre aujourd'hui, je lisais paisiblement à trois heures et demie, lorsque tout à coup je me suis apostrophée moi-même avec transport : comment est-il possible que je demeure ici nonchalamment occupée de méditation stérile, tandis que ma seule présence peut être un témoignage flatteur pour des gens de bien dans la souffrance? Animée par ce souvenir, j'ai pris mes gants, mon mantelet et, fermant les portes sur moi (car j'étais absolument seule), j'ai volé rapidement près de la cathédrale dans l'asile étroit et solitaire de mes amis. . . Oui, de mes amis, ils le sont puisqu'ils m'honorent du partage de leurs peines. Le pauvre gentilhomme, attaqué depuis trois jours d'un rhumatisme dans les reins, se traînait douloureusement pour sortir avec une espèce d'honnête ouvrier auquel il a montré à lire, écrire et même parler correctement (c'est faire du bien jusque dans le fond d'uu précipice); un naturel bon et ouvert, des dispositions heureuses sollicitèrent l'attention et l'intérêt de M. de Ch.; il donna ses soins, ses instructions au personnage qui lui paru! capable d'en profiter; son espoir ne fut pas trahi; cet homme, marié depuis peu, se soutenant par son travail dans un état abject, est devenu supérieur à cet étal même; il pense, sent, se conduit et s'énonce avec une raison peu commune et une décence qui surprend. Ce fait intéressant n'est pas nouveau pour moi, j'ai eu lieu d'en être instruite depuis longtemps, l'occasion me porte à t'en faire part avec plaisir. Je suis persuadée que la noble jouissance d'un tel ouvrage adoucit plus d'une fois la tristesse accablante de M. de Chl.. . . 0 ma tendre amie! celui qui dans le sein des angoisses se trouva la patience, les moments, le courage, la persévérance d'employer ses efforts à faire le bien d'un de ses frères, périra-t-il sans z-etourà l'instant où une aide favorable peut l'établir dans une situation plus calme? Je restai avec sa femme, languissante, moins encore parles effets d'un âge critique que par l'abattement du chagrin; je rappelai des sentiments plus doux dans son cœur flétri, déchiré, mais noble et pur. Ah! celui qui fit verser une fois les larmes de la reconnaissance et qui peut chercher encore un plaisir plus vif que celui-là ne connaîtra jamais tout le charme de bien faire. Notre conversation fut
tendre et grave, un jour consolant succéda lentement aux sombres vapeurs de la mélancolie. Le mari rentra, nous continuâmes ensemble sur le même ton; la Providence, la vie future existant au moins dans leurs souhaits, se placèrent naturellement dans nos réflexions; c'est la doctrine des malheureux; c'est un baume pour leurs plaies, quel pourrait être le monstre capable de ravir à des infortunés ces idées bienfaisantes, le seul bien qui leur reste? — M. de Ch., avec de l'esprit, du goiït, de la sensibilité, des talents, fut toujours poète ou rhétoricien plutôt que philosophe et savant; une vie laborieuse et triste a resserré, gêné ses facultés d'acquérir en exaltant ses qualités morales; il a conservé, non pas une foi implicite, mais une croyance de nécessité. Chrétien par raison, adorateur d'un Dieu par besoin de caractère, il vénère et chérit des dogmes qui lui font supporter l'existence. De ces grands objets, nous sommes revenus à l'attente présente et sensible qui les occupe. Je ne leur ai pas caché qu'il me fallait encore quelques jours pour les assurer de ce qu'ils pourraient faire; je souhaite passionnément de les en instruire mercredi. En les quittant à la nuit, je me proposais intérieurement de t'écrira ce soir dans la pensée de hâter ta réponse, si par hasard Mlle d'H. ne fût pas revenue aussitôt. Ta lettre n'a fait que presser ma résolution; j'ai cette affaire singulièrement h cœur, mon désir est violent, le temps est court, vois, consulte et me tranquillise.
Dans cette disposition je n'avais pas besoin de nouvelles impressions pour être excessivement émue, mais tu ne mnù croire combien notre Henriette a contribué à porter mon agitation au dernier degré! (huile âme! comme elle me remue, m'enlève et me transporte! c'est mon feu, ma vivacité, moi-même; j'ai partagé tout ce qu'elle m'exprimait.
Hélas! elle n'est pas heureuse, et j'ai pu faire nombre dans les causes qui l'affligent, par ma réserve extraordinaii
Cette idée m'abat et me désole, elle me perce le cœur. Je voudrais lui écrire, je n'ai pas la force de le faire directement aujourd'hui: celte pauvre chère amie! elle s'abaisse trop dans sa propre opinion. Que sa sensibilité lui procure d'amertumes! qu'elle se repentirait de s'y être livrée si elle savait combien je paye sa douleur! Et toi, qui ne me dis rien de ce que tu peux ressentirde ces contrariétés, immolée à l'amitié, tu gardes un silence modeste dont je ne puis trop apprécier la sublimité. N'aurais-je pas mieux fait de me taire que de porter ainsi le trouble par une confiance qui semble retranchée? Non, je ne suivrai pas l'intention de notre amie, je n'attendrai pas qu'elle m'invite à lui écrire. Elle ne veut point de part dans ma première, des nouvelles de ma santé sont tout ce qu'elle demande; je no qu'il s'y joigne la peinture de rémotion qu'elle m'a causée, l'impression de in.i te&drerae : laine U recueillir sur eette feuille lee larmes qu'elle m'y a fait verser. 0 mes amies! soutenez-moi toutes deux, partagez mes affections, pardonnez à
mon cœur ce qui peut vous blesser dans mes manières. La bizarrerie peu l naître de l'excès même de la délicatesse : soyez assez généreuses pour attribuer ma singularité à cette cause; je le dis à Sophie même, elle a sa part d'indulgence à exercer envers moi.
Mon père est rentré ce soir d'assez bonne heure, nous avons soupe, joué; depuis quelque temps, je m'applaudis de son humeur, l'ouvrage va bien, je ne m'informe plus du reste.
Oui, je crois le pressentir, nous nous réunirons quelque jour, ma façon d'être se modifie de nouveau, l'amitié seule me possède toute entière.
Adieu, mes très chères; votre attachement fait la douceur et le bien de ma vie, je suis toute à vous pour jamais. Il est minuit.
À SOPHIE M. — Mars 1778.
Mars 1778.
Mon intention est de repasser aujourd'hui un peu dans le détail la correspondance de Sv. et les idées qu'elle a fait naître dans mon esprit ; je t'en ai trop dit pour ne pas chercher à te satisfaire autant qu'il m'est possible.
Ce que je t'ai mandé de la réponse de M. de Svl. à dû te paraître si singulier, que je crois bon de te faire un extrait raisonné des choses que nous nous sommes écrites et de celles qui m'avaient préoccupée. Je remarquerai préliminairement que la signification des termes quelconques acquiert plus ou moins de force et d'étendue selon le caractère de celui qui s'en sert, l'occasion où il les emploie et la liaison qu'il met entre eux. Cette considération est d'un grand
(1) Bibl. nat. , ms. 62 44, n. A. fr. (Papiers Roland), fol. 268-273.
Date incomplète; le quantième manque.
M"° Marthe Conor, dans un article de la RtvtM de Parié, du 1" juillet 1911, La jeunesse de AI"" Roland, où elle a publié en grande partie et commenté ce long récit des relations avec Sévelinges, estime avec toute vraisemblance qu'il a dû être écrit vers le 1 5 mars.
Il manque d'ailleurs un ou plusieurs feuillets. Après le folio 268, d'un papier légèrement bleuté, la phrase et le sens restent interrom-
pus, et les folios suivants sont d'un papier plus blanc, de format un peu différent.
L'écriture des folios 269-273 est plus menue, plus serrée , assez pénible à déchiffrer, el la subtilité des idées échangées entre Sévelinges et Marie Phlipon (sur un sujet embarrassant en lui-même), l'allure compliquée des phrases, l'abus des tours abstraits , ne sont pas pour faciliter la lecture.
Pour plus de clarté , j'ai mis en italiques les extraits des lettres de Sévelinges que Marie Phlipon insère dans la sienne.
poids pour faire valoir les résultais que l'on peut tirer de beaucoup de phrases assez simples en eHoa mtmtt.
Dans le temps que je voyais fréquemment M. de Sainte-Letle, je lui entendis Miter souvent de son ancien el cher ami comme je pourrais faire de toi avec quelqu'un que j'entretiendrais de ce qui m'affecte le plus. J'avais une idée de la personne, du caractère el des goûta de cet ami avant qu'il y eût la moindre apparence que je le visse jamais. H devint veut' pendant le séjour que lit près de lui à Sois- -nns M. de Sainte-Lette. qui était allé le voir et qui, pour le distraire de sa douleur ou du moins de ce qui servait à la nourrir, le ramena à Paris pour y pMMT ensemble les deux mois à peu près qui restaient jusqu'au moment de son départ pour l'Inde. Dans cet intervalle, M. de Svl. vint cinq ou six fois à la maison, y mangea trois ou quatre, toujours avec son ami. Je Reconnus en lui l'homme sensible. affligé, plongé dans le plus |;rand accablement et la plus sombre douleur; sous le voile de celle tristesse profonde, son esprit jetait des étincelles, laissait échapper des lueurs languissantes éteintes promptement par l'oppression d un sentiment pénible. Des chagrins du cœur vivement éprouvés rendent intéressants ceux qui les subissent; il est avantageux, pour un homme surtout, de se présenter environné des nuages d'une mélancolie dont la cause honore un bon naturel. M. de Svl. me parut justifier les élofjes que son ami m'avait faits de lui; je trouvai même en les comparant l'un avec l'autre qu'un principe de douceur, une sensibilité plus affectueuse et plus pénétrante distinguait le premier avec avantage. Soit une analogie à cet éjjard, que l'on saisit par instinct avant de l'observer, soit la simplicité d'une jeune personne franche et accueillante, soit la tranquillité de notre réduit, soit enfin les préjugés favorables de M. de S"-L. ou toutes ce- cfcoMt ensemble, M. de Svl. semblait goûter ma société autant que le pouvait permettre son extrême abattement. M. de S"-L. avait entre les mains quelques-uns de ces papiers sur lesquels je jetais sans projet et sans prétention mes sentiments el mes idées dans la seule vue de m'en rendre compte ou de me délivrer de leur oh-ession , qu'il me pria de souiïrir qu'ils fussent remis à son ami lors de leur départ réciproque, l'un pour l'Orient, l'autre pour sa résidence ordinaire. L'embarras de rejeter honnêtement cette demande plutôt que le penchant à l'accorder m'empêcha de m'y opposer. Ce que je connaissais de M. de Svl. me consola de l'espèce de nécessité où j'étais réduite. Il me fut promis que l'on me remettrait ces papiers, soit au premier voyage ou bien qu'ils me seraient adressés par la voiture ou par quelque autre occasion sûre. Quatre mois s'écoulèrent 6ans que je reçusse. . . '".
Si je mêlais abus n prêtant à M. de S. des intentions différentes de celles
Fin du folio. Larnn».
qu'il avait réellement, c'était le moment de me l'apprendre en me faisant voir que mon refus était déplacé parce qu'il ne m'avait rien offert. Voici sa réponse : (t Mademoiselle , une espèce de pudeur dont F éducation donne l'habitude et que la raison réprouve m'a empêché de vous exprimer avec clarté les motifs qui s'opposeraient aux souhaits d'un homme qui sait assez tout ce que vous valez pour s'embarrasser peu de la fortune et de l'étal que vous avez reçu du sort. Non, Mademoiselle, ce n'est point le peu de bien que vous avez qui est un obstacle, non plus que la nécessité où je serais de vous faire part du mien dans notre société. J'abandonne à mes enfants le double de ce qu'ils peuvent prétendre , ce que je ne fais point par acte judiciaire, mais par un acte continuel de ma volonté et sans autre obligation que ma promesse. Lorsque j'en agis ainsi avec mes enfants, quelle serait leur ingratitude, leur extravagance , s'ils imaginaient qu'en leur conservant les fonds il ne me serait pas permis de dépenser le revenu que j'aurais réservé pour le manger avec une compagne, tandis que j'aurais pu l'employer à jouer, à donner à manger, à voyager, à acheter des livres, etc. Mais [vous me permettez de m' expliquer sans détour) les enfants que je pourrais avoir d'une jeune femme feraient à mes deux fis un tort aussi grand qu'irréparable, puisque les enfants de cette jeune femme auraient leur part dans mon bien, de sorte que mes enfants partageraient peut-être en huit ce qu'ils auraient partagé en deux. La pauvreté ou l'opulence de ma seconde femme serait indifférente à mes deux fis, quant au partage de ma succession, n M. de S. fait ici un assez long calcul pour accompagner cette dernière proposition , il me donne ensuite des nouvelles de son ami , s'étend sur ma philosophie et ma tranquillité à prévoir l'avenir, ajoutant : «S'il arrivait que vous vous trouviez un jour dans l'embarras, je ne pourrais le souffrir, ou vous ne seriez pas assez généreuse pour recevoir du secoursn ; il se livre ensuite aux réflexions sur les difficultés que quelqu'un qui pense comme moi doit trouver à former un établissement, finissant, ainsi : «Je m'arrête sur toutes ces spéculations et je ne me console que dans l'espérance des événements que j'attends sous peu d'années de la fortune et du retour de S"-L. et des arrangements auxquels vous vous prêterez dès qu'il ne faudra que de la force d'âme, de la sensibilité, de la générosité, de la raison et de l'estime pour deux amis qui passeraient le reste de leur vie à vous plaire, à vous aimer, à vous respecter et à vous faire honorer de tous ceux qui auraient l'avantage de vous connaître. n Cette lettre me présenta les objets sous une autre face, j'entrevis le projet dont il a été question depuis, n'imaginant pas que tant d'explications fussent sans dessein et n'eussent pour but que de me donner une idée de son estime. 11 ne me reste que cette tournure à leur donner. Sentant bien qu'il ne lui convenait pas de me le proposer directement, je crus le sous-entendre , même dans les précédentes, auxquelles mes réponses lui auraient fait supposer que je ne l'avais pas compris ou que je ne pouvais m'y prêter. Me réservant un aveu positif, j'écrivis de manière à le préparer pour me conserver le temps de réfléchir ma décision : « Monsieur, plus on s'estime réciproquement, plus on est jaloux de s'entendre. Cependant j'éprouvai la gêne de
celle Maèce de retenue qui nuit parfois à la clarté de l'expression jusque dans l'intimité de la confiance et je ne nie défendrai pas de ne vous avoir peut-être compris d'abord qu'à demi... Vos calculs m'ont fait sourire malgré toute leur justesse, parce qu'ils ne répondent pas à ma pensée; croyez-vous qu'une femme assez riche, maîtresse d'elle-même et de son bien, pensant comme vous et à qui vous en auriez dit autant qu'à moi, ne saurait pas vous obliger à compter différemment? Quel autre moyen de rrmalier aux inconvénients? ou plutôt, s'il en est un autre, serait-ce as>ez. pour que j'ose le spécifier, d'y ajouter loi pour mon compte?* Le reste de ma Ici lie est un détail fort étendu en forme de réponse à ses réflexions sur les difficultés d'un établissement pour moi et sur la disgrâce que j'aurais à souffrir avec celui qui ne répondrait pas à ma faconde penser. Je peins assez, fortement ma résolution à cet égard, le peu de cas que je fais des biens apparents par lesquels on se détermine presque toujours et le bonheur que je saurais goûter dans une vie obscure, moins encore même, embellie par les ebarnies de la raison et de l'amitié. Ce fut alors que je me livrai à l'examen attentif de toutes les lettres de M. de S. Je crus apercevoir (pie chacune d'elles exprimait plus ou moins obscurément l'idée qui ne m'avait vivement frappée qu'à la réception de la dernière, je m'étudiai moi-même, je calculai les dillicultésà vaincre, je fus séduite par la gloire d'un sacrifice délirât, ré-umant toutes les considérations qui la rendaient possible et louable; après t'en avoir fait part, je me déterminai à le proposer par la lettre dont tu as la copie. Kn supposant qu'il flattât M. de S. et répondit à ses souhaits, je me proposais de rassembler en dernier lieu toutes les objections à faire, et d'éprouver par elle-, la fermeté de sa résolution. Je satisfaisais ma reconnaissance et mon estime parce témoignage authentique de ce qu'elles pouvaient faire attendre de moi; j'aurais donné à la prudence tout ce qu'elle était en droit d'exiger [iar la discussion exacte de ce qui me restait à faire observer. Mais avant que M. de S. reçût ma lettre, il m'avait fait à la précédente une réponse qui demeura pendant un mois à \ incennes et qui ne me fut remise qu'avec celle de la dernière; elle était conçue en Mi lerines : - Mademoiselle . je ne me mis pas trompé dans m - r mjirtures. (11 avait donc (àtMcàé à connaître mes dispositions, puisqu'il conjecturait quelles e||e> seraient?) Vous m'avez présenté avec toute la délicatesse qui vous nmrwnt l'e.rjirdunt que je ne devais pas vous proposer. (On ne s'avise d'un expédient que dans le cas d'un projet; pourquoi susciter le premier lorsqu'il ne s'agit que d'une >uppn-ition?) Je ne le devais pas sans doute par plusieurs raisons dont celle-ci seule suffit : c'est qu'on ne doit pas promettre ce qu'on n'est pas sûr de tenir. Devant nos ijiur seraient deux àfies fort différents : Vun fortifierait votre noble résolution . l'autre afiihlirait la miinne. Je me connais assez pour être certain que l'extérieur le plus charmant s' anéantirait dans mon esprit par la considération des bonnes qualités que vous avez et de celles que je pnsuw, mais je sais que je ne suis pas exempt d'une illusion passa-
gère et que, naturellement modéré surtout, l'ardeur, la véhémence de mes souhaits a toujours été en même raison que leur rareté. Si la vertu consiste dans la violence qu'on se fait, l'individu qui possède la vertu prise en ce sens peut seul juger de lui-même ; pour moi je vous déclare, Mademoiselle, que j'ai fort peu de vertu. Je vois bien, par comparaison à la plupart des gens, que j'ai des qualités qu'ils n'ont point, mais, si je ne fais point de mal, c'est que je n'ai aucune envie ni même aucune idée de le faire; et si je fais le bien, c'est
que j'y trouve du plaisir A en juger, Mademoiselle, par votre manière d'être et
de penser et en me flattant de la conservation de votre estime , je vois que deux ou trois ans rendront certain le triomphe de la raison, me donneront le temps de régler avec mes enfants, devenus tous deux majeurs, et de recevoir des nouvelles de mon ami qui décideront si je puis demeurer à Paris. Cest ma patrie, il y a longtemps que je souhaite de m'y fixer, et peut-être que les circonstances me le feront désirer vivement. Les préjugés du cœur et de la société font un grand effet sur moi, je les combats avec courage, mais je ne les brave point, c'est bien assez de les vaincre. Le séjour de Paris, par la liberté et l'incognito dont on peut jouir, me sauverait certains désagréments que je pourrais éprouver dans cette ville , où les sots abondent. Si la raison ne s'opposant point d'un côté à ce que cette même raison me conseille de l'autre, je puis parvenir à faire la plus belle, peut-être la plus honorable et la plus heureuse action de ma vie. . . . n II ne nie pas encore l'idée de celte action, ni même l'offre, puisqu'il avait conjecturé l'expédient que je serais capable d'imaginer et qu'il déclare ne pouvoir employer. Si j'avais eu cette réponse dans son temps, j'aurais été dispensée de la lettre qui donna lieu à la suivante : « Mademoiselle , je reçois aujourd'hui mardi, à' jour de mars, votre lettredu 1" ; elleexcite dans moi divers sentiments dont le contraste est pénible, les expressions de votre estime dont je ne mérite qu'une partie me flattent et m'humilient; les deux erreurs que cette même lettre méfait craindre me causent un déplaisir qui se changerait en une grande peine si je ne doutais beaucoup de la réalité d'une de ces deux erreurs qui me touche infiniment plus que l'autre, v 11 me parle de la réponse précédente que je parais n'avoir pas reçue. «ce qui ne peut être causé, ajoute-t-il, que par un accident fâcheux ou une intelligence très désagréable (un peu d'obscurité dans ce mot intelligence me l'a fuit rele\er vivement et nous a fourni réciproquement matière à procès), mais je serais douloureusement affecté, Mademoiselle, si ma haute estime pour vous avait chargé mes expressions d'une équivoque capable de vous faire croire que je vous avais offert ma
main; j'ai lieu de le crairidre lorsque je m'arrête à vos termes Faut-il, 6 ciel! que
ce qui me comble d'honneur et pourrait me combler de joie produise en moi le trouble et l'inquiétude! cependant ne dois-je pas me rassurer contre le malheur de vous avoir trompée innocemment en songeant aux effets certains dont j'ai été et suis encore pénétré; car toujours occupé du bonheur inappréciable de vous avoir pour compagne, je Vai été toujours et encore davantage des obstacles presque insurmontables qui s'y opposent au moins pour le présent, dans le cœur d'un père qui aime la justice et ses enfants et qui se croirait criminel et
déshonoré en leur faisant tort. Fâché et comme irrité de ces inconvénients terribles , f ai pris plaisir à imaginer qu'il y avait un expédient ; je vous l'ai laissé entrevoir, et vous avez eu la bonté ( mon âge m'empêche de dire la générosité) de le saisir, mais il est infiniment différent de trouver un expédient comme démontré propre à la chose ou comme pouvant être pratiqué par celui qui l'imagine. Vous ne verrez dans aucune de mes lettres que je ne trourai a plus aucun obstacle, aucune difficulté, et qu'il ne manquait plus que votre consentement (M. de S. a raison quant aux ternies, mais je doute qu'il Tait dans le fond. Entre les personnes qui ont de l'éducation et de la politesse, les expressions ménagées portent à l'esprit une signification plus étendue que ne feraient les mots propres; ceux qui les emploient en connaissant leurs effets doivent être jugés sur ces derniers). Je puis donc me rassurer contre Tffareuse idée de vous avoir trompée, ces termes «j'accepte la main que vous m'offrez ■ signifient «j'accepte la main que vous m'avez offerte . ou plutôt que vous m'avez témoigné avoir envie de m offrir aux conditions que vous a 1 1 1 jugées et que j 'ai jugées moi-même nécessaires*; je remplirai ces conditions, voyez si vous voulez et pouvez les remplir. r> (Eh! quelle autre chose pouvait signifier ce que je lui avais écrit? ici la patience a manqué m'échapper.)tr/Wmire votre résolution, non à cause de moi qui ai 58 ans , mais à cause de la privation possible d'un autre, f admire votre sagesse et je sens vivement toute la reconnaissance que je vous dois, mais si vous eussiez reçu ma dernière lettre, vous auriez reconnu qu'il y avait beaucoup d'obstacles à lever et que f accomplissement de mes souhaits dépendait de l'avenir.n Suit le précis de cette lettre avec plusieurs réflexions dont une bonne partie pouvait être abandonnée à mes soins, car je n'eusse pas manqué de les faire et de les lui présenter, peine qu'il a voulu probablement m'éviter. L'événement qui serait (selon M. de S.) très capable de faire son bonheur est attaché au retour d'un ami qu'il disait, dans sa lettre d'octobre, devoir craindre de ne plus revoir. «La prudence, la bienséance, voire bien-être et le mien le demandent, en voici les raisons décisives: t" dans quatre ou cinq ans votre persévérance et la mienne seront éprouvées et la connaissance réciproque sera plus grande (dans quatre ou cinq ans; il y avait à l'autre lettre dans deux ou trois; ces différences sont peu de chose, mais ce que je sens bien, c'est que la sincérité parfaite n'a qu'un langage toujours uniforme); 2° je serai plus vieux, vous serez moins jeune, ce sera un double secours pour s'assurer de vivre comme frère et sceur, car, etc. . . (il y a ici un aveu dont j'ai ri de bon cœur; en vérité, les hommes sont longtemps hommes et faibles); 3° nus affaires avec mes fis mineurs seront arrangées, leur sort sera décidé; h° autres considérations sur les préjugés au-dessus desquels on avait fait gloire précédemment de s'élever avec courage et qui rentrent dans le nombre de celles que j'avais dessein de répéter, etc. . .; 5° «Je suis persuadé, Mademoiselle, que vous trourrrr: mes réflexions judicieuses , ne doulr; point de la reconnaissance dont je suis profmdêmenl pénétré. Je sens tout le prix de la moindre inclination d'un cœur que /'•■< richesses , les honneurs et F orgueil ne pourraient séduire et qui, exempt de caprice et d'illu-
LETÎItS DI MIDAME lOLUD. 1 .".
IMrmmatt KITIOfflLI.
sions, ne se rend qu'aux charmes de la pure amitié, de la sagesse et de la raison, n J'ai cru voir dans cette conclusion je ne sais quel air de triomphe qui ne m'a pas plu. Après m'être étendue assez au long sur l'objet de son inquiétude, le retard de sa première lettre et sur l'expression dont je n'avais pas été contente dans la dernière, je viens ainsi au sujet principal : «• Je me trouve bien confuse de vous avoir humilié; votre résolution n'a rien que je n'aie attendu; si la prudence ne faisait votre éloge, l'amour-propre d'une femme en pareil cas vous laisserait-il manquer d'excuse? Mais le trouble pénible que vous me dépeignez me cause de l'étonnement : quoi donc! si j'avais été un peu plus loin que vous ne vouliez lorsque vos intentions ne pouvaient être de me faire songer à ce qui ne devait pas m'occuper et que vous ne disiez rien que vous n'eussiez réfléchi, il ne resterait qu'à sourire de l'enthousiasme qui m'aurait portée à vous proposer héroïquement le rôle de Tantale. Vous vous défendez comme d'une mauvaise pensée d'une chose que je n'ai pu concevoir de votre part ni vous présenter de la mienne qu'avec des conditions qui la rendent impossible ou louable. N'admirez-vous pas, Monsieur, comment la délicatesse, en affaiblissant certaines expressions, leur donne d'énergie, parce que la personne qui les juge, voulant tenir compte de cet affaiblissement, rend aux expressions une signification parfois trop étendue? Qu'est-il enfin arrivé qui doive vous affecter douloureusement? La peinture de vos souhaits m'a prouvé votre estime, le témoignage de mes dispositions vous convainc de la mienne, nous en sommes à des termes semblables avec la satisfaction égale pour tous deux d'avoir rendu justice l'un à l'autre. Le plaisir que j'aurais à vous faire ici l'histoire de mes pensées ne peut vaincre l'appréhension de vous fatiguer par des détails multipliés; rappelez-vous seulement les lettres que vous m'avez écrites, notamment celle du 4 janvier; comparez mes réponses, supposez une femme sensible, singulièrement jalouse de ne pas se laisser surpasser en générosité, vous apercevrez distinctement par quel degré je suis venue à vous proposer et vous attribuer un projet dont vous aviez jeté la première idée. J'étais loin de croire que pour son exécution mon consentement fût devenu la seule chose nécessaire; j'aimais à le donner pour répondre à ce que vous m'aviez exprimé; satisfaisant ainsi ma reconnaissance, je ne perdais point de vue les difficultés, je les notais en vous abandonnant la combinaison des résultats. Si ma situation ne m'eût pas offert un jour favorable, je me serais interdit même la satisfaction d'approuver votre expédient : c'est lorsque je puis rester dans mon état sans crainte pour l'avenir, que je donne l'aveu de le quitter en cas de possibilité; il est permis de s'énoncer avec la plus haute franchise quand on ne peut se proposer d'autre intérêt, même de plaisir, que celui de l'union des cœurs. Je conviens que les difficultés à vaincre ont pour moi des attraits; je me crois meilleure de beaucoup quand j'ai fait par raison ce qui me coûtait extrêmement; cette idée m'excite et me pousse aux entreprises peu communes qui demandent du courage.
Vous me supposez trop indulgeinment exempte d'orgueil (ce serait plus vrai quant à la vanité); le premier sied un peu aux âmes fières, à ce titre j'en suis pourvue d'une dose suffisante. J'ai la méchanceté de ne pas tenir grand compte à votre modestie de vos humbles déclarations; quoique vous puissiez dire, c'est avoir bien de la vertu que de ne se plaire qu'en elle; c'est au moins la vertu la plus sûre, la seule inébranlable que celle qui a son principe dans un goût si sain et si juste, diin- un naturel si bon et si droit. -»Je consens ensuite à recevoir directement, ainsi qu'il m'en a prié, les lettres qui ne traiteront que de littérature et de philosophie. * Je crains uniquement, ajoutais-je, qu'une opinion trop avantageuse des ressources de mon esprit ne se trouve mal justifiée; mes connaissances sont très bornées, mes vues ne sont rien moins que profondes, je ne suis qu'une femme et rien de plus : toute ma philosophie est dans mon cœur, dont la sensibilité trouble souvent mes spéculations et modifie mon jugement. Il peut arriver fréquemment qu'à la place d'une réponse judicieuse, d'une discussion exacte, vous n'ayez que les bluetles d'une imagination volage ou le babil d'une plume vagabonde. La seule chose dont je puisse répondre, c'est que vous me trouverez toujours simple, aimant le vrai, cherchant à le connaître, peignant ma pensée sans détour et disposée à jeter mes doigts au feu plutôt que de ne pas tracer ce qui m'affecte au moment où j'écris.>) — Il m'est revenu dernièrement une dépêche deVincennes contenant une discussion fort longue sur la chicane que je lui ai faite à l'occasion d'un mot et qui véritablement n'était pas extrêmement bien fondée. L'aspect m'avait choquée, la première réflexion me désabusa; néanmoins j'exprimai cette première disposition avec son correctif. En me parlant de la réponse ci-dessus, M. de S. dit : «Elle achève de me convaincre que votu avez un caractère adorable, si vous èles sincère en tout, et spirituel, agréable, indulgent, si vous avez dissimulé si honnêtement. Je ne vous fais jKiinl injure parce que je vous ai à peine vue et que je doute en philosophe.* — Il me parle des lellresoù il ne sera question que de littérature, qu'il compte m'adresser ici km Im quinze jours ou. . .W suivant le besoin, se réservant la voie de Vincennes pour ce qu'il aurait à me dire de secret ou de particulier qui supposerait d'autrps lettres à cette adresse, etc. J'ai répondu de nouveau à cette épître; voici comment : «Vous doutez, Monsieur, et je ne m'en offense pas. Comment trouverais-je étrange une disposition dans laquelle je me tiens moi-même tant que je puis conserver du sang-froid? Il fut un temps ou je m'irritais de n'être pas assez tôt connue, mais lorsque j'eus bien senti l'extrême difficulté de juger sûrement (h - întres, je cessai d'exiger pour moi ce qui ne pouvait avoir lieu que dans l'ordre des exceptions, car avec l'ambition de mériter celles-ci je n'ai pas la prétention de les obtenir. L'alternative où vous me placez n'a rien que de flalteur; comme
(l) Deux mots illisibles.
dans l'un ni . autre cas je n'ai pas à rougir de moi , la supposition de l'un des deux ne me fait aucune peine, l'évidence étant impossible. J'ignore le moyen infaillible de se procurer cette dernière dans les résultats à faire de l'étude de mes semblables ou plutôt dans l'observation de chacun d'eux ; je ne sais encore s'il y a pour les juger des règles générales et certaines; j'appelai souvent mon cœur à l'aide de mon entendement, mais l'agréable fripon n'est rien moins qu'à l'abri des erreurs et je me défends d'adopter ses décisions avec une entière confiance. Vous vous servez d'une chicane aussitôt abandonnée qu'entreprise par un procès rigoureux dans les formes. Sans répondre au vôtre, je pourrais vous en intenter un sur votre procédé, si ce n'était agir comme les plaideurs de mauvaise foi; je me garderai bien désormais d'établir à faux le plus léger soupçon, je m'en repens après de si bon cœur que, tout additionné, je donnerais trop d'avantages à ceux que j'aurais crus pendant quelques instants avoir tort. Je ne pense pas que vous ayez souvent besoin de l'adresse de Vincennes : le moins que vous pourrez vous en servir en conservera la sûreté. Quant aux objets de philosophie dont vous pourriez vous permettre la discussion, il en est un ou deux à l'égard desquels je vous prierai d'observer quelque ménagement. . . En fermant les yeux sur mes opinions aoerètM dont on n'est peut-être pas fort assuré, on pourrait ne pas trouver bon que je m'en entretinsse librement; c'est précisément celte considération qui m'a portée dans le temps à vous faire entendre que parfois je ne voyais pas vos lettres seule, etc.» Cela est effectivement vrai et je suis bien aise de rappeler à M. de S. l'occasion toute simple de ma part qui lui a fourni le prétexte de me demander une adresse particulière. Eh bien! ma Sophie, que dis-tu de tout cela? En vérité, je suis quelquefois tentée de me reprocher un peu à moi-même de m'être laissé emporter au delà du vrai, j'ai l'esprit assez actif (ainsi que je l'écrivais une fois à M. de S.), non toujours fort étendu; je saisis vivement le côté d'un objet, le reste m'échappe et le sang-froid découvre l'erreur; heureusement, j'ose le dire, les fautes de ce genre sont au compte de mon imagination plus qu'à la charge de mon cœur, dans lequel je retrouve au moins des principes de consolation; rien n'est plus applicable à ce qui m'arrive avec lui, mais j'ai beau le justifier à mes propres dépens , je sens malgré moi que ma confiance pour M. de S. n'est plus aussi parfaite; je vais l'observer, l'étudier, je me tiendrai pour ainsi dire en garde autant que peut le permettre une franchise naturelle, car je serai toujours plus fidèle à mon caractère qu'exacte aux résolutions qui le contrarieraient. Mon observation sur Vincennes tient en bride ce côté libre de sa correspondance; quel besoin réel peut-il en avoir dans l'état où sont les choses? Je suis en peine de ce que je dois penser de lui sans pouvoir me déterminer fixement; il me coûte d'affaiblir l'opinion que j'avais conçue de sa personne; cependant, en mettant l'illusion pour ma part (illusion au reste dont les effets n'ont rien développé qui ne soit digne de moi),
je trouve encore dans la conduite de M. de S. quelque chose qui n'est pas d'accord avec l'idée que je me lais d'un homme prudent, spirituel, délicat et sincère. La prudence devait arrêter l'expression de ses souhaits si les obstacles à leur accomplissement lui paraissaient insurmontables, du moins fallait-il que le sentiment de ceux-ci fût plus marqué et non pas accompagné de réserves, de suppositions qui m'engageassent à m'expliquer. Son esprit prévoyait indubitablement l'effet de ces ménagements affectés; dès lors sa délicatesse n'est pas intacte et son procédé manifeste moins de sincérité que de finesse et de curiosité. C'est une étrange espèce que toute cette race d'hommes. L'idée de leur supériorité sur notre sexe leur inspire tant d'audace, je dirai presque d'insolence, qu'ils se croient dispensés avec nous des égards dont l'honneur leur ferait une loi pour leur semblable entre eux; ils nous reprochent d'être dissimulées après nous avoir fait par leurs ruses un besoin de le devenir; n'ont-ils pas bonne grâce d'exiger une franchise qu'ils s'efforcent de rendre une duperie? Si j'avais suivi mon penchant , j'aurais écrit tout cela à M. de S. ; je serais entrée dans le détail de sa conduite , I '< ■vuiien de ses effets, l'exposition de mes jugements, quitte aie blâmer en face ou à m'accuser de bonne foi selon la force de ses défenses et le résumé de mes discussions. Qu'il aurait eu de plaisir à me voir me débattre si chaudement, lui faire son procès avec une gravité comique, m'embarrasser peut-être de nouveau dans ses retours adroits, et finir par avouer avec l'ingénuité d'une novice que je m'étais trompée! Pour cette fois, je n'ai pas cru qu'il fût juste de lui donner cet avantage; une femme en laisse prendre un bien grand à l'homme, même le plus honnête, auquel elle écrit ce qu'elle a dans le cœur. Instruite par sa propre leçon, j'ai pris, en m'approchant le plus près possible de la vérité et souvent ne faisant qu'un avec elle, le ton de Iwnté, de politesse et d'aisance que je veux conserver, sans préjudice à la dignité léminine et aux réserves que je jugerai convenables. C'est la première fois que je lui ai écrit avec précaution. Je ne me suis point exprimée d'une manière opposée à ma pensée, mais je n'ai pas laissé échapper tout ce que je piTi-.-iis. N'as-tu pas remarqué son observation? il me trouve d'un caractère adorable si je suis sincère en tout, et spirituel, agréable, indulgent si j'ai dissimulé si honnêtement. Dissimulé? M. de S. trouve donc que j'aurais pu choisir un autre ton? que ses lettres prêtent assez à l'opinion qu'il m'a supposée sur ce qu'elles offraient pour que j'entreprisse de la justifier? Le doute qu'il affecte ne serait-il pas encore une petite finesse pour m'exciter et me conduire insensiblement à m'expliquer? dans ce cas c'est une batterie perdue, tu vois que je le laisse douter tout à son aise. En vérité, me voilà sur la méfiance. J'éplucherai tout avec scrupule. Au milieu de ce brouillard, je ne sais ce que je donnerais pour m'assurer que M. de S. n'a pas eu l'intention maligne d'aller à la découverte; que ses expressions, dictén uniquement par le désir de me prouver son estime, n'ont point eu
pour but de m'engager dans des explications qu'il faudrait attribuer à la seule vivacité de mon imagination; j'aimerais cent fois mieux avoir à me reprocber de l'étourderie , de l'illusion, tout ce que l'on voudra, que de reconnaître ces petitesses dans un homme fort au-dessus du commun, que j'ai cru digne de mon estime. Je serais beaucoup plus mortifiée de m'être abusée dans ce point, que de lui avoir gratuitement donné une intention qui lui ferait honneur. Je maintiens de tout mon pouvoir mes bonnes idées sur son compte , mais je te proteste qu'avec aucun des hommes il ne m'arrivera désormais de développer tous mes sentiments; ce sont de francs marauds qui, par intérêt ou par philosophie, cherchent et s'amusent à nous pénétrer. Il y a sans doute la plus grande douceur à ouvrir sod âme et à montrer avec une noble assurance tout ce qu'elle contient, quand on peut l'exposer sans trouble aux regards. Je me suis livrée sans réserve à ce penchant flatteur, j'ai recueilli l'espèce de gloire dont il m'est permis de jouir, mais je serais blessée de laisser ravir à la ruse ce qui mérite d'être accordé au seul retour de la confiance et dans l'intimité. Fais-moi le plaisir de me marquer ce que tu penses de M. de S. J'ai la meilleure envie de le trouver exempt du moindre reproche J'ai bien peur aussi que, pour l'honneur de nos semblables et notre satisfaction, il ne soit plus sage de s'en tenir aux superficies que de scruter et d'approfondir l'intérieur; il est pénible que le résultat de tous ceux qui observent soit toujours d'affaiblir l'estime qu'ils portaient à l'espèce. J'ai aimé une fois dans ma vie, tu le sais, tu m'as plainte. L'expérience m'a forcée de reconnaître dans celui que je croyais un Socrate de l'inconséquence et de la fausseté; j'ai senti se dissoudre aussitôt des chaînes que l'estime avait formées. Affligée de mes découvertes, prémunie contre les apparences, j'appris à voir d'un œil plus sévère : dans cette disposition je rencontre un être dont la connaissance et l'examen me semblent autoriser une préférence ; je la désigne à peine que j'aperçois dans les procédés je ne sais quoi qui n'est pas net et qui m'oblige à me remettre en suspens. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que j'entends la plupart des hommes qui méritent d'être distingués se plaindre d'épreuves qu'ils prétendent leur avoir donné une opinion de notre sexe beaucoup moins bonne que celle qu'ils auraient souhailé d'en conserver; je suis persuadée au vrai que la faiblesse de notre constitution nous prive dans nos sentiments et dans nos idées d'un degré de force et d'énergie qui appartient plutôt aux hommes et les distingue avec avantage; d'ailleurs, je crois que notre extrême sensibilité, bien dirigée par l'empire de l'éducation, peut donner aux vertus morales qui nous conviennent toute l'extension et la solidité capables de suppléer à l'infériorité physique et de nous établir à certains égards dans une sorte d'égalité; c'est aux défauts sans nombre de notre éducation générale que j'attache la cause de l'énorme différence que l'on remarque entre nous et nos maîtres orgueilleux. Mais il faudrait avoir beaucoup de patience ou de vanité pour entendre de sang-froid de la bouche des hommes l'estime qu'ils font
de la supériorité de leur sexe sur le nôtre. Quand ils auraient un peu raison, il y a je ne sais quoi d'humiliant et de bas à ne point soutenir la cause de ses pareilles devant leurs juges parties, dont le meilleur au reste est encore fin et malicieux. Je suis singulièrement prévenue comme toi des douceurs de la maternité; j'avoue que j'ai besoin de me rappeler toutes mes observations, lorsque je rencontre un être que je crois digne d'être père, pour me défendre. . . De quoi? ma foi, je ne sais; mais la supposition des qualités nécessaires à un bon père donne sur mon cœur une espèce d'ascendant contre lequel je me liens en garde. Heureusement l'occasion de me précautionner ainsi se présente trop rarement pour jamais me fatiguer; il fallait la réunion des circonstances qui se sont rencontrées pour m'établir dans la résolution que je prenais à regard de M. de S. Je trouvais dans ses propres enfanls le sujet d'exercer une partie des devoirs qui me semblent si touchants; le sacrifice perpétuel que je leur aurais fait oiïrail à ma délicatesse (ou à mon amour-propre, si l'on veut) l'aliment le plus flatteur et le gage infaillible d'une haute estime de la part de leur père. Combien celte double considération peut enflammer un courage! Les hommes ont beaucoup de penchant à se croire nécessaires dans un certain sens. M. de S., qui connaissait mon tour d'esprit et mes affections dominantes, était peut-être jaloux de pénétrer ma façon d'être sur un objet qui fait le mobile de tant d'actions; c'était une découverte à faire pour un philosophe qui observe et calcule tout; je lui suppose ce motif, s'il n'a pas été parfaitement sincère et droit dans toute sa marche, et dans ce cas il a manqué son but sans le savoir. Je me suis peinte plus indifférente que je ne suis réellement; avec toute ma modération, je sens fort' bien parfois que les jours ne sont qu'une moitié de la vie, mais je rongerais mes onjjlis jusqu'à la racine plutôt que de jamais laisser rien entrevoir d'approchant à un homme, fùt-il mon mari en bonnes formes. Je sais, d'ailleurs, combien les aiïections du cœur, les occupations de l'esprit peuvent distraire de toute autre chose. Je ne me croyais pas imprudente en m'imposant un combat dans lequel je connais mes forces; je me donnais des liens solides, j'imaginais toutes les précautions à prendre pour les fortifier encore; enfin, comme je te le disais, l'assurance de ses propres dispositions est la plus importante, mon rôle n'est pas le plus difficile ; quiconque n'est charge' que de la défense se tient aisément tranquille tant qu'on ne lui dit rien. En vérité-, 'cette situation imaginaire m'a fort exercée; si je me suis trompée dans le jugement des intentions de M. de S. , je ne donnerais pas cette erreur pour beaucoup; elle m'a servi à m'éprouver, à me consulter, me connaître, me faire combiner une infinité de choses différentes, à développer et assurer des sentiments et des dispositions qui me rendent contente de moi. Je suis déterminée plus que jamais à rejeter toutes les considérations quelconques qui me leraient former une union où je n'espérerais pas goûter le bonheur du rapport des sentiments et des principes. La difficulté d'en juger
me fera balancer à la vue des apparences, et les circonstances particulières de ma situation pourront, si elles ne changent pas, me retenir pour leur part et perpétuer mon inaction. L'indisposition de mon père, lorsque l'événement lui fera connaîtra une substitution f1', me paraît moins dure à supporter dans le secret qu'elle ne le serait avec l'obligation d'en faire connaître le sujet ou d'affecler une ignorance qui me siérait mal aux yeux de celui que j'aurais pris pour mon second. Il me coûte assez d'en être instruite actuellement; pourquoi ces bons parents ne m'ont-ils pas caché leurs arrangements? En vérité, je suis injuste. L'équivoque qu'ils ont ôtée à mon avenir m'aurait peut-être insensiblement portée à des résolutions que j'aurais pu regretter dans la suite; telle assurée que je me sente et que j'aie été contre les appréhensions d'une certaine espèce, qui sait si elles n'eussent pas été semées (?) par le temps, éveillées par les sollicitations qui auraient reçu d'elles un fondement et un appui favorable? Allons, tout est bien : c'est l'axiome de Pope. Je tâche d'en faire le mien.
À SOPHIE <2>. — 21 mars 1778.
Samedi matin, 21 mars 1778.
Si je tardais davantage â te donner de mes nouvelles, ma chère amie, tu pourrais te plaindre avec raison qu'après avoir mis beaucoup d'activité à te demander ce que je souhaitais, je n'en ai conservé aucune pour t'instruire de l'accomplissement de mes désirs , dont je te dois les moyens. La suite, il est vrai, pourrait me justifier; j'ai commencé mercredi une lettre que je destine à des détails qui me conduisent plus loin que je n'aurais cru(3'; mais je ressens de l'impatience de ton attente et, sans me réserver beaucoup de matière pour la dépêche actuelle, je l'entreprends dans le seul dessein de t'accuser la réception de ta dernière avec ce qu'elle contenait. Je compte délivrer demain les secours qu'elle m'a fait loucher; tu peux goûter à loisir le bonheur d'avoir soulagé, probablement pour le reste de leurs jours, deux époux respectables et intéressants, et le charme d'obliger ton amie de la manière la plus sensible qu'il soit possible d'imaginer.
J'ai été hier chez M11* d'Hangard; elle m'avait fait dire qu'un mal de pied l'empêchait de venir s'acquitter de tout ce dont elle était chargée et que je lui ferais plaisir si je voulais l'en dédommager. Malgré que j'eusse reçu par ton
(') La substitution de biens que ses grands (*' Archives d'Agy; adresse, timbre et visa,
parents avaient faite secrètement en sa faveur cachet. — Dauban, t. II, p. aâb-ah'].
(voir ia lettre cxci, du 4 octobre 1777; voir <s> Cette lettre (tcommencéemercredi»(i8fé-
aussi plus haut, p. 20a). vrier) est sans doute la relation qui précède.
attention, dès le jour de son arrivée, le paquet qui m'intéressait le plus, cependant j'avais une sorte d'empressement de la voir; il semble que ceux qui ont joui de la présence de nos amis nous transmettent par la leur une partie de ce plaisir. J'ai pris le baiser que tu avais déposé pour moi sur ses lèvres, mais j'avoue que mon imagination quelquefois si babile à me faire de douces illusions ne m'a pas servie dans cette circonstance bien favorablement; j'ai recueilli froidement une impression, déjà effacée sans doute par d'autres bouches profanes. Je ne soupçonne pas, d'après l'idée que je m'en fais, que les baisers de l'amour puissent se donner par procureur; mais je suis fort assurée que ceux de l'amitié et ses vives étreintes ne peuvent se rendre à un tiers.
M"' d'H. me parait avoir pris dans sa famille un objet de comparaison désavantageux au genre de vie qu'elle mène ici ; quelques jours écoulés dans ce tumulte imposant font un songe brillant qui rend le réveil pénible. Elle raisonne assez pour convenir du vide qui se fait sentir à la longue dans une dissipation si grande, mais l'éblouissement a produit son effet, il faut quelque temps de repos pour rétablir l'harmonie dans ses facultés émues. Nous avons causé de sa ville, ou plutôt de la manière d'être d'un bon nombre de ses habitants; je ne m'appesantirai pas sur des réflexions que tu as faites cent fois avec une connaissance de cause beaucoup plus étendue. Croirais-tu que cette grosse personne m'a donné envie de pleurer en me racontant son arrivée dans son pays et chez sa mère qu'elle n'avait pas vue depuis dix ans? En vérité, c'est bien pour cette fois l'empire de l'imagination, car l'historienne était fort paisible dans ce moment. Le moyen de se représenter quelqu'un revoyant ses dieux pénates et sa famille après une longue absence, sans partager ou ressentir toute seule l'attendrissement qui doit le saisir? Je ne t'apprendrai rien en te disant que je me suis informée avec un soin presque ridicule de toi, de ta santé, de ton air, même de tes habits : Où, comiinnt était-elle? que faisait-elle quand vous avez été la voir? — Sophie était occupée à rendre quelques services à sa mère. — Celle qui me faisait cette réponse n'en sentait pas le prix : mais combien j'ai senti le mérite du tableau qu'elle offrait à mon esprit! Le cœur m'a battu plus fort que de coutume; j'ai baissé mes yeux humides, en gardant un silence recueilli. — Avez-vous eu quelques moments de douce communication avec cette chère Henriette? — Aucun. — Je fus tentée de hausser les épaules.
Il m'a pris quelque envie de rire en me représentant l'assemblée des vendredis chez M™* d'H. où nombre de femmes et de pucelles bien parées, bien droites et bien plâtrées, viennent recueillir le payement de leurs peines, pour une toilette qui leur a employé les trois quarts du jour, dans les regards de quatre ou cinq nigauds impertinents, très glorieux des dépenses que l'on fait pour leur plaire et rendant leur hommage avec autant de hauteur qu'en met le Grand Seigneur à jeter son
mouchoir. Ron Dieu! je suis persuadée que plusieurs de ces coquettes femelles enragent sincèrement de notre monogamie.
Midi sonne, je crains que ce billet ne parte pas aujourd'hui; adieu, mes très chères et bonnes amies, je vous embrasse de toute mon âme; présentez mes
tendres respects à notre maman Mon paquet sera pour quelque occasion ,
s'il s'en présente de bonne et sûre. . . sous quelque temps.
Samedi, à deux heures.
J'avais donné cette lettre pour la mettre à la poste, une commission de mon père empêcha ma bonne de faire la mienne, je n'en fus pas bien fâchée parce que l'heure de la poste me parut passée; je m'en réjouis actuellement, que je viens de recevoir la tienne datée d'hier. Je suis tellement agitée de la bonne nouvelle que tu semblés m'annoncer que j'ai peine à me gouverner et à m'exprinier. 0 ma tendre amie, si des raisons trop fortes ne balancent pas le désir de te rendre à mon amitié, laisse à un sentiment si pur l'empire qu'il mérite d'avoir sur tes actions. Je fais trop d'estime de ton approbation pour toi-même, pour te presser de me satisfaire si le devoir s'opposait à mes vœux; mais puisque ta mère t'engage à faire ce voyage, que ta santé l'exige en quelque sorte, que ton cœur le sollicite, que le mien le souhaite avec passion et que nous pouvons nous en promettre toutes deux autant d'utilité que d'agrément, par quels motifs pourrais-tu résister à l'entreprendre? Je respecte ceux qui te rendent incertaine, lu ne peux écouter contre ton propre penchant que les motifs d'une raison supérieure; je tremble qu'ils ne soient trop bons puisqu'ils arrêtent ta résolution.
J'avoue que, dans les circonstances actuelles, j'ambitionne excessivement de pouvoir soulager parfaitement mon cœur en le versant dans le tien sans réserve; ta présence achèvera de fortifier et d'enflammer les sentiments consolateurs qui me soutiennent au milieu des épreuves dont quelques-unes ne sont pas achevées et dont les autres ont laissé des impressions douloureuses. Tu pourras bien ne pas trouver en moi ces démonstrations extérieures que mon ardente sensibilité produisait naturellement; tu me préviens sur ta froideur apparente; je t'annonce l'effet concentré d'une activité dévorante, aigrie par des exercices pénibles et ne faisant plus que des ravages secrets. Ah! que sais-je? tu pourrais bien lui rendre cette extension agréable qui lui est peut-être essentielle pour mon bonheur. J'attends impatiemment d'autres nouvelles avant huit jours, l'espoir que je saisis est contrarié par celle même qui me le donne; hâte-loi de m'apprendre si [je] puis le nourrir ou s'il faut l'étouffer dans le W, car je ne saurais être
<■> Mots rongés.
trop lot désabusée; plus de C> j'aurai considéré un aspect flatteur, plus violemment je souffrirai de le voir évanouir; dans l'autre supposition, il est assez utile pour l'intérêt de ma raison que je sois prévenue de mon bonheur; l'attente me donnera le |K)uvoir de conserver un peu de tranquillité au moment où la première se trouvera remplie. Tu penses que peut-être je t'aime trop pour le prix de ce que tu peux faire à ma félicité. Ah! ma chère Sophie! le produit du plaisir en amitié est proportionné à la mise plus encore qu'il ne l'est au retour. La vivacité de mes sentiments porte avec elle son charme et sa récompense; l'assurance et la solidité des tiens ajoutent tout ce que je puis désirer. Je ne suis pas fort en état de l'entretenir longtemps : j'ai besoin d'un peu de repos et de réflexion pour reprendre une assiette paisible; si je puis me distraire de toi, je m'efforcerai d'écrire à notre Henriette; ma réserve, sa sensibilité et la mienne m'embarrassent. Je lui ferai l'offre que tu me présentes, mais je t'assure que ce sera pour elle-même et point du tout pour ma propre satisfaction; je n'ai rien à te cacher, et je sens bien des ehwei que je ne lui dirais pas; une seule amie comme toi peut me sullire, quoique je ne sois pas incapable d'en aimer d'autres, à des degrés encore assez distingués, mais différents de ceux où tu es placée. L'absolue confiance ne peut se partager. Viens me donner toute la facilité de m'y livrer!
À HENRIETTE M. — ai mars i778W.
Tu serais bien vengée (si tu pouvais souhaiter de l'être) des impressions douloureuses qu'a produites sur loi ma réserve par l'émotion violente et pénible que m'a (•Mil l 'expression de Im regrets. Amie trop ingénieuse à te tourmenter toi-même, ne saurais-tu me pardonner l'excès d'une délicatesse, bizarre dans ses effets, sans te prendre à ton cœur des singularités du mien? L'amertume dont tu t'abreuves ma pénétrée profondément; je suis accablée de ta tristesse; je serais tombée dans l'exci-s que je te reproche si les suites de ton exemple ne m'avaient fait appréhender les dangers de l'imitation. Je me suis soutenue de toutes mes forces pour n'avoir pas à te faire partager de nouveaux chagrins; je cherche à maintenir ma tran-
"' Mots ronges. écrites le même jour, l'une pour Sophie le
O Archives d'Agy; adresse, timbre et visa, samedi matin, l'autre pour Henriette le samedi
cachet. — Dauban, t. II, p. aâ^-aôo. soir, et envoyées séparément par la poste. Ainsi
W M. Dauhan a fait de celte lettre un P. S. qu'on vient de le voir, Henriette était un peu
à la précédente. Mais lYiamen des autographes jalouse et réclamait une correspondance pour
montre que ce sont bien dcui lettres distinctes, elle seule.
quiilité afin de pouvoir contribuer au rétablissement de la tienne. Mais vainement travaillerais-je à l'opérer si tu ne me secondes avec ardeur. Ton bonheur est dans tes mains; estime-toi ce que tu vaux, apprécie l'active sensibilité qui nous rapproche, ose attendre de moi ce que tu mérites et ne pas t'attribuer mes erreurs. Toi qui connais si bien les ménagements délicats du sentiment, l'espèce d'embarras qu'ils nous font éprouver par la combinaison de diverses circonstances, toi qui, de ton aveu même, n'as pas toujours le courage de tout dévoiler à l'amitié, peuxtu t'étonner qu'il y ait telle situation où il ne soit permis de s'ouvrir, tout au plus, qu'à une seule personne? N'avons-nous pas des ressemblances qui nous rendent chères l'une à l'autre et qui te sont des garants de ma tendre estime? Non, je n'attendrai pas ton approbation pour t'écrire, je t'adresserai mes plaintes ou mes excuses avec la même liberté, je solliciterai tes communications; écrismoi, si tu le veux, à part de Sophie, je te répondrai de même. La différence de son caractère avec le tien peut t'imposer une sorte de gêne que plus d'analogie avec moi doit détruire entièrement. Au reste ne va pas te persuader que j'imagine ce moyen pour entretenir avec chacune une correspondance séparée, c'est uniquement une liberté dont je t'engage à jouir, comme je la prends pour moimême lorsque je m'y crois autorisée; tu reverras sous peu ces lettres en commun dont la suspension t'afflige si vivement et le rend si injuste à ton égard. Tout excès est puéril; je puis mériter le blâme par mes précautions extraordinaires; sois assez indulgente pour me passer des ridicules dont le principe n'est pas méprisable et ne me punis pas si cruellement de mes défauts en t'appliquant les souffrances comme si tu étais coupable. Pourquoi prétendre interrompre notre liaison jusqu'à la perfection de je ne sais quelles réformes? S'il est vrai que tu en aies besoin, comme il te plaît de le dire, où pourras-tu trouver une aide, je ne dis pas plus puissante, mais plus douce et plus consolante que l'amitié? Si tu restes telle que tu es, toujours disposée à te gronder, à t'en vouloir, quel sera le médiateur pour réconcilier toi-même avec toi? Si nous étions parfaites, nous nous suffirions à nousmêmes et n'aurions pas besoin d'amis. La contemplation de sa propre excellence est le partage de la Divinité; le support mutuel de nos imperfections et le partage de nos douleurs sont les vertus et les consolations données à l'humanité. Je ne suis pas étonnée de l'éloignement où te retient la froideur de Sophie; il me semble | ourtant que tu ne prises pas assez cette égalité d'humeur que rien n'altère et qui serait incompatible avec plus de chaleur. Tu es irritée de la trouver trop parfaite , tu l'aimerais davantage si tu avais à lui pardonner; eh! bonne amie, retourne la médaille, excuse un défaut d'énergie, fais généreusement qu'on te doive un retour qu'on ne pourrait payer qu'avec ton activité, tu rétabliras ainsi l'égalité; plaçant ta sœur un peu au-dessous des anges, tu la chériras comme ta compagne et ton amie. Pour moi qui voudrais être à jamais l'une et l'autre, je le voue l'at-
lâchement le plus sincère et je demande le tien comme le complément de mon bien-être.
J'ai été voir hier M"* d'Hangard, je me suis promenée avec elle dans ce petit jardin dont nous faisions le tour avec tant de rapidité' et de plaisir, mettant alors dans nos entretiens un feu auquel rien ne ressemblait dans la conversation d'hier; néanmoins le lieu et le temps me rappelaient vivement ce souvenir; il avait fait beau tous ces jours derniers, l'air était doux, les oiseaux chantaient, on voyait sur les arbres les bourgeons rougeâtres s'échapper des extrémités des branches; tu sais combien ces nuances m'affectent; en vérité', je ne conçois pas comment l'on peut être malheureux au printemps. Je ne suis pas surprise que, dans certains climats favorisés, la gaîté fasse un des caractères distinctifs des habitants; la température modérée d'un air sain, la beauté d'un ciel pur et sans nuage, l'aspect d'une nature animée et riante, entretiennent les humeurs dans un juste équilibre, flattent les sens, portent à l'âme des impressions délicieuses. Le soleil, les eaux, la terre et ses productions frappent mes yeux depuis vingt-quatre ans; le concours de ces grands objets est encore nouveau pour moi. Jamais un azur resplendissant n'attira mes regards sans m'émouvoiret m'attendrir; je ne sais quoi de calme, de doux et d'imposant dans cette voûte majestueuse suspend, arrête, fait évanouir les idées tristes, les sensations fâcheuses, m'établit dans une situation d'esprit paisible et agréable. La course rapide d'un fleuve me plait d'une autre manière, elle absorbe davantage mon attention, m'entraîne et me plonge dans une rêverie profonde qui pourrait devenir trop sérieuse. La campagne sauvage ou cultivée m'attache et m'intéresse; elle est vraiment le séjour de l'enthousiasme. N'as-tu pas senti au milieu d'un paysage, sur des coteaux élevés ou dans une forêt tranquille, combien la respiration devient légère et facile? La tête se régénère, les idées s'éclaircissent, les passions prennent un accent plus grave, les esprits s'élaborent, la vie circule dans nos veines : on est heureux ou près de le devenir.
Tous les ans, dans cette saison, je crois naître pour la première fois. La MèM du monde naturel me frappe et m'émeut comme au jour ou l'adolescence me la lit remarquer avec surprise et plaisir. J'ignore si la vieillesse impitoyable flétrira jamais assez mon cœur pour le rendre indifférent à ce spectacle. Hélas! il est trop vrai que son froid mortel anéantit l'une après l'autre nos facultés les plus précieuses et nos plus douces jouissances; mais j'aime à penser que, pour celui dont le goût s'est conservé simple et sain, le sentiment ne s'éteint qu'en exhalant le dernier souille; oui, je suis persuadée que pour le vieillard le plus décrépit, mais vertueux, un acte de bienfaisance et la vue de son jardin valent les biens factices que l'on ambitionne avec passion et dont on se saisit avec transport dans l'âge des erreurs. L'amitié nous aidera à passer celui-ci; c'est dans son sein qu'il est doux
de couler paisiblement ses jours, et qu'on apprend à les finir enveloppé de ses vertus et honoré des regrets des sages.
Ma chère Henriette, n'aigris point par des larmes brûlantes et contraintes une sensibilité qui peut servir à ton bonheur; verse-les en liberté, je les reçois dans mon cœur; donne à ton activité l'aliment qui lui est nécessaire dans les attachements que la raison approuve.
Je suis à toi avec la plus vive tendresse.
Ce samedi, 10 heures du soir, qi mars 1778.
AUX DEUX SOEURS W. — 29 mars 1778, avec P.-S. du 3i mars, du 2 avril et du 8 avril.
Dimanche 29 mars 1778, à 4 heures et demie du soir. [A Henriette.]
Je pourrais compter le jour qui s'avance au nombre de mes jours heureux; jen ai déjà passé la plus grande partie avec une douceur infinie : tu m'as préparé pour le reste des souvenirs attendrissants et des émotions délicieuses. Je destine à m'entretenir avec toi les heures qui me seront laissées par M. et Mm° T., que j'attends ce soir; l'arrivée de M. Guérard, que je suppose prochaine, me fera retarder l'envoi de ces causeries, et cette occasion me donnera le loisir de les étendre sans gêne.
Ma santé n'est pas excellente, elle fut troublée la semaine dernière par une révolution d'humeurs et un vomissement qui ont extrêmement agité mes nerfs en
<*' Archives d'Agy. Adresse : ttà M"" Cannet , etc. . . » ; pas de timbre de poste ( le paquet devait être emporté par M. Guérard). — Dauban, t. II, p. 361-280.
L'eiamen des autographes montre qu'il y a là deux lettres écrites simultanément aux deux sœurs, lettres quittées, reprises à plusieurs jours d'intervalle, et finalement expédiées sous la même enveloppe. Marie Phlipon commence cette espèce de journal ie 29 mars, en s'adressant à Henriette. Le 3i mars, elle s'adresse à
Sophie, et le 8 avril, au milieu de la même page, elle ajoute un post-scriptum. Mais en même temps, à cette même date du 3i mars, elle reprend la plume pour Henriette, avec post-scriptum du 2 avril, — après quoi elle termine, sur le dernier feuillet (au verso de l'enveloppe), par quelques lignes s'adressant aux deux sœurs et nécessairement postérieures au 8 avril. — M. Dauban a fait trois lettres distinctes, alors qu'il n'y a eu évidemment qu'un seul envoi.
fatiguant mon estomac; néanmoins ce dernier commence à se rétablir et les autres à se calmer. Je me suis levée ce matin d'assez bonne heure avec le besoin de prendre l'air et de méditer; j'ai gardé mon bonnet de nuit, puis, revêtue d'une robe simple, la tète enveloppée en bonne femme, je suis sortie seule; j'ai porté mes pas tout le long du quai vis-à-vis celui du Louvre, les regards fixés sur la rivière ou errants dans l'espace qui s'étendait devant moi, profondément occupée de mes réflexions. L'air me parut agréable. Le temps était couvert, mais élevé; ce sombre adouci me convenait, un jour modeste me touche et me plaît, il repose un peu mes yeux qu'un plus grand éclat éblouirait; le chemin beau et libre n'exigeait pas une attention capable de me distraire; la simplicité de mon extérieur m'ôtait toute crainte d'être remarquée, je poussai assez loin et ne m'arrêtai que dans une église de théatins, peu fréquentée alors, où je pris quelque repos sans que rien y troublât ma rêverie. Cette promenade matinale et solitaire me fit grand bien; aigrie quelquefois par l'élude de mes semblables dans la société, je me réconcilie avec eux dans le calme et le silence; je rassemble avec indulgence nies diverses observations; repliée sur moi-même, je consulte la raison, je m'affermis contre les séductions de l'opinion trompeuse, je pèse la vie et j'éprouve que tout son prix est dans la disposition de l'âme.
Après une heure et demie d'absence, je rentrai prendre une lasse de chocolat qui m'a beaucoup moins flattée en elle-même que par l'attention de ma bonne qui me l'avait préparée; je l'ai partagée avec la petite qui m'est venue voir à ce moment; je crains bien que son tempérament ne s'altère dangereusement, elle a des imlispositions fréquentes qu'une nourriture mal réglée, peu saine, réchauffement du travail et l'inquiétude d'une situation chancelante contribuent sans doute à faire naître et perpétuer. Son état baisse beaucoup par la multiplication de ceux qui s'en mêlent et par le genre que la mode fait adopter actuellement. Elle ne sera pas fort éloignée de se mettre honnête femme de chambre si le commerce n'amène pas quelque révolution avantageuse. J'ai fait mon petit dîner en bonne amitié avec mon père; c'est le ton sur lequel je me tiens autant qu'il m'est possible par goût comme par devoir, c'est aussi celui qui règne depuis qu'il n'est plus question d'affaires et que je ne veux plus rien voir. Au reste notre meilleure union n'est jamais accompagnée de confiance d'une certaine espèce ni d'aucune communication; il y a trop de différence entre nous, je pourrais dire d'opposition. Hélas! combien de fois, depuis qu'il m'est ravi, j'ai cherché vainement le sein maternel pour y verser mon âme brillante et soutenir ma tète affaiblie! J'ai sorti de nouveau cet après-dîner, pour aller voir dans un faubourg une soeur de lait de ma bonne maman, vieille femme dont la fille, qui fait son soutien et sa consolation, est malade depuis deux mois. Elles sont l'exemple des sentiments naturels dans toute leur pureté; je ne connais rien de plus honnête, déplus simple et de meilleur
que ces deux bonnes personnes. Tu ne saurais exagérer le plaisir que je goûte à retrouver la saine nature (si fort dépravée sous des marques polies) dans ces pauvres modestes et laborieux, contents d'un nécessaire ingrat acbeté par leurs sueurs, humbles dans leur misère sans être avilis par elle, et plus satisfaits du témoignage de leur cœur qu'irrités de l'insolence du riche qu'ils regardent sans envie.
Tranquille et pénétrée, je suis revenue avec une sensation secrète, charmante et modérée, qui m'anime, me soutient et me flatte. L'attendrissement heureux, la philosophie consolante, l'insouciance aimable, me bercent, m'occupent et m'amusent tour à tour. Indifférente à des biens factices que je considère avec froideur, je savoure ceux dont la nature me promet la durée.
Ta lettre est le premier objet qui s'est présenté à ma vue lorsque je suis rentrée; quelle autre chose eût pu compléter parfaitement le bonheur de cette journée? Elle me fournit cependant plus d'un sujet à relever. Non, ma chère, tu ne m'as point chagrinée, mais tu m'as émue, attendrie, pénétrée; je n'ai pas regardé comme des reproches indirects ceux que tu te faisais à toi-même; j'ai regretté d'être l'occasion qui te portait à t'en faire avec une telle amertume. Combien plus vivement encore l'aurais-je regretté, si tu avais cessé de m' écrire! c'est alors que malgré moi j'aurais tourné vers mon cœur la pointe de ces reproches et que je me serais accusée de mon malheur. Tu t'abuses en imaginant que le besoin de répandre mes affections m'ôte la faculté de recevoir l'épanchement de celles d'une amie, ou tu ne me trouves pas propre à partager tes communications intimes. C'est pourtant cette réciprocité d'effusion et d'aveux qui fait le véritable aliment de l'amitié, le baume de la sensibilité douloureuse, le charme et l'utilité de l'attachement. Sophie sait m'écouter sans pouvoir toujours me répondre, elle est la première à reconnaître qu'une analogie plus particulière, sur certains chefs, entre toi et moi, peut nous faire retrouver l'une à l'autre ce qui nous manque en elle. Peux-tu juger comme un caustique qui me serait nuisible les tendres gémissements que tu te permettrais de pousser sur mon sein? Si j'en ai de semblables à former, n'est-ce pas une douceur de les confondre ensemble? Mon cœur est plein, il est vrai, mais il est libre et capable de se livrer au partage de ce qui touche le tien. Poussée rapidement aux extrêmes opposés, des épreuves subites, violentes et successives ont exalté tous mes sentiments; depuis longtemps je haïrais mon espèce si la haine pouvait prendre racine en moi; éclairée sur l'incertitude et la rareté des chimères heureuses que j'osais espérer et chercher, sur la fausseté des apparences qui m'avaient séduite, familiarisée avec des crises pénibles, il ne me reste plus (ainsi que je le disais dernièrement à Sophie) que du mépris pour le général des hommes, de la pitié pour beaucoup d'entre eux, de l'amitié pour le très petit nombre, de l'indifférence pour les événements et assez d'estime de la vie pour la garder sans dégoût, comme sans crainte de la
perdra lorsque le temps en sera veau. Je me réjouis de te voir avec noire bonne Sophie dans les termes les plus favorables pour votre satisfaction commune; va, ma chère Henriette, il n'est pas besoin de justifier par un ascendant extérieur le choix d'un parti utile au bonheur et d'accord avec la vertu. Quoi que tu puisses dire, l'amitié ne s'offense pas des moindres torls, elle suppose des raisons qui leur serviraient d'excuses si elles étaient mieux connues; ton explication a justifié cette pensée. (Je veux parler de l'omission d'un mot de ta part dans la première de Sophie, dont tu crains que je n'aie mal pensé.)
[À Sophie.]
Mardi 3i mars 1778, au matin.
Il faut donc renoncer au bonheur de te voir! L'habitude de celte privation ne me la rend pas moins pénible; j'en éprouve un sentiment douloureux et plus vif lorsque l'espérance m'a présenté quelque dédommagement prochain. Je suis vraiment Ireapée; tous mes eflorts pour éloigner une idée trop flatteuse et trop incertaine n'avaient pu m'empécher de me former une perspective séduisante et de me livrer au plaisir de la contempler avec un abandon qui m'en fait trouver la soustraction déchirante. Logée incognito chez ton frère! libre de me donner quelques journées entières! Tiens, tu me désoles, je suis fâchée de tes détails, je voudrais te gronder de me les avoir donnés. Au moins pouvons-nous goûter une consolation bien douce dans les motifs qui s'opposent à ce voyage, j'aperçois en eux une conformité singulière avec ceux qui m'ont retenue et dont je ne l'avais pas encore [tarie; je veux partager avec toi la joie d'une ressemblance qui nous honore. L'occasion de M"' d'Hg. avait éveillé dkM moi, comme je te l'avais marqué, le désir de partir pour Amiens et le courage d'en tenter les moyens, avec ménagement cependant; malgré ma bonne union avec mon père, je n'ai pas lieu de présumer que ma présence lui soit assez importante à Ions égards pour qu'il ne consente pas volontiers à me laisser absenter quelques jours; je sentais la difficulté principale pour lui, non par raison d'impossibilité, mais par répugnance pour une dépense jugée inutile; j'étais portée à la lever en offrant de la prendre sur mon compte, mais elle eût épuisé tous les fonds de mon année courante et je n'ai pas voulu trahir leur destination. J'ai fait taire une ardeur indiscrète et j'ai préféré le plaisir sévère de me maintenir toujours digne de toi, à la satisfaction désirée de nous réunir pendant quelques in-i,ints. Tel coûteux que ce sacrifice m'ait été, je le trouve peu méritant pour moi, parce que dans ma façon de voir il est d'une justice rigoureuse et ne peut être compté tomme un acte de générosité. Liant déchargée du soin de fournira mon nécessaire, plus je suis bornée dans les moyens qui restent à ma disposition,
i.rTTitr.s sr. «mm IOHXD. — II. 16
tarftiKtluI «irtoitir.
moins j'en dois employer à mes fantaisies, puisque sans cette réserve il ne m'en resterait plus pour satisfaire à lobligation la plus sacrée. Ou si j'étais capable d'immoler mon devoir à notre amitié, celle-ci perdrait nécessairement de son prix, de ses charmes et bientôt de sa vérité. Tu peux juger à présent de quel œil j'ai regardé ta résolution et si le premier mouvement du cœur a été à ton désavantage. Ce que tu me fais entrevoir de plus heureux pour l'année prochaine est sans doute un palliatif au mal actuel; je fais peu de fonds sur un avenir éloigné et je ne suis que faiblement touchée d'un espoir dont l'objet est comme voilé par un intervalle de temps aussi considérable.
Tu trouveras ici les billets de M. de Chl. Je sais d'avance tout ce tu pourrais me dire pour me les faire garder; mais je puis mourir, il est dans l'ordre que tu les aies entre les mains. La réflexion attiédit le désir que j'avais d'apprendre le latin; c'est une entreprise de trop longue haleine pour quelqu'un dans une situation aussi incertaine que la mienne; beaucoup d'événements possibles dans l'espace de trois ans viendraient ralentir ou suspendre mon attention et me faire perdre ainsi le commencement de mon travail. J'aime la science, il est vrai, mais je sens trop l'extrême rareté de la seule véritable et nécessaire, pour croire qu'une langue de plus m'en faciliterait l'acquisition; je ne veux pas être savante dans le sens qu'on l'entend ordinairement, je cherche encore moins à le paraître; ce serait joindre une prétention méprisable à une opulence ridicule; j'ai du dégoût de cette richesse de mots, de petits faits, etc., qui grossissent les ressources de la mémoire sans perfectionner le bon sens ni purifier les inclinations. Être sage et heureuse fait toute mon ambition, il faut pour cela plus de vertu que de science. J'ai besoin d'aliment à l'activité de mon esprit, l'étude peut m'en fournir dans ma propre langue, j'éprouve quelque répugnance à sacrifier beaucoup de temps au seul moyen d'acquérir. Enfin, si les raisons que j'avais de le faire se soutiennent encore, peut-être se trouvera-t-il des circonstances qui me permettront de les faire valoir plus aisément et avec plus de justice.
J'ai reçu depuis quelques jours une visite de M. R. de L. P.'1'; il était sérieux, j'étais rêveuse, nous avons causé des chagrins de la vie, des peines qui assiègent perpétuellement les âmes sensibles; je me souviens d'avoir laissé échapper sans réflexion deux ou trois phrases qui me regardaient et que la retenue, la délicatesse de M. R. lui (sic) auront empêché de relever; mais comme je suppose qu'elles pourraient peut-être lui revenir dans l'esprit si par hasard vous vous entreteniez de moi, je te prie dans toute occasion de ne rien faire entrevoir d'aucune manière qui soit le moins du monde au désavantage de mon père. Au temps de mes tracasseries qui m'aigrissaient l'humeur en m'abreuvant d'amertume, je me suis permis
(l> Roland de La Plalière.
l'expression de tout ce qui m'affectait avec une liberté que je blâmerais peut-être dans mon sang-froid actuel et qu'à coup sûr je n'aurais pas prise si j'avais eu plus d'empire sur moi-même ou moins d'amitié pour loi. Ne regretterais-je pas bien vivement cette liberté si elle devenait le sujet de la connaissance ou même du doute de certaines choses qui doivent rester voilées pour tout autre qu'une intime? Il ne fallait pas moins que la haute idée que je me fais de la prudence de ta mère pour in'empêcher d'être peinée de la part que tu lui fis alors. Je serais bien aise que tu misses à cet égard notre Henriette dans la disposition où je puis la souhaiter, pour ce qu'elle sait sur ce chapitre. Fais-lui lecture de ce passage ou amène le sujet avec ménagement, car aussi bien son imagination est tellement vive qu'elle pourrait voir de grosses raisons dans cette espèce de précaution assez inutile avec toi et que mon cœur me force à prendre lorsque mon esprit la juge superflue. Cet épanchement est un soulagement que je me donne, pour les considérations qui me sont survenues et que les suivantes m'auraient fait taire si je n'avais l'habitude de te tracer tout ce qui se passe dans mon âme.
Du 8 avril, au soir.
M. Guérard m'impatiente; as-tu jamais rien imaginé de plus déplaisant que de garder par devers soi de longues causeries faites pour ses amies? Je ne veux pas que tu sois si longtemps sans recevoir de mes nouvelles, je vais l'envoyer ce petit détachement en attendant le reste; c'est un bonjour que je te donne jusqu'au temps d'une conférence plus étendue. Il fait une chaleur d'août, je suis lourde et débile, j'ai le cœur faible et malade; le printemps fait en moi des révolutions aussi sensibles que les changements qu'il produit à la surface de la terre; mes humeurs sont en fermentation comme la sève qui circule dans les plantes. Ce n'est pas avec beaucoup de profit pour l'esprit, s'il en faut juger par les œuvres di' H dernier; je n'ai rien fait de l'année; mais au moins ma raison n'y a pas perdu. Malgré leur vivacité, mes sentiments sont réglés; affermie dans les dispositions i|ur j'ai cru essentielles au bonheur et à la vertu, je me trouve au-dessus d'une infinité de choses qui pouvaient autrefois troubler la tranquillité de mes jours. Indifférente aux événements, je les attends sans les défier, les désirer ni les craindre. Je commence à revenir du pays des spéculations pour m'occuper bonnement de la pratique de- lu-Iles choses que je contemplais avec enthousiasme, convaincue de l'incertitude qui balance nos combinaisons dans les sujets inaccessibles à nos sens. Je laisse croire ou raisonner qui veut et je suis en paix mon chemin sans m 'embarrasser du reste. Après avoir jeté mes yeux au dehors et parcouru tous les objet- qui se -ont [intentés, je replie ma vue au dedans et la fixe en ce lieu pour diriger tous mes mouvements. Dégoûtée d'observations et de recherches, je nie
repose dans l'étude de moi-même et le soin de me modérer; je me hâte de resserrer mes biens dans mon cœur pour n'avoir rien à perdre à l'extérieur. Je n'ai pas une assez haute opinion de mes semblables pour m'inquiéter plus qu'il ne convient de l'estime de beaucoup d'entre eux; touchée de celle des sages, plus jalouse encore de la mienne, attachée à mériter celle-ci sans me tourmenter pour obtenir l'autre, je veux glisser dans une obscurité paisible dont je fais ma félicité. C'est ce que je disais dernièrement chezM"e Dp. à son médecin'1', provençal plein d'esprit et un peu âgé, avec qui j'ai philosophé pendant deux heures. Nous causâmes d'un ton de confiance de sujets sur lesquels je me permets rarement de faire entrevoir ma pensée; le docteur voulait la pénétrer et ne s'en cachait pas; j'ai conservé néanmoins plus de réserve qu'il n'aurait souhaité. Tu auras quelque jour le portrait de ce personnage, je l'ai vu plusieurs fois, mais je ne l'ai entretenu librement que deux; il faut que je l'examine encore avant de le peindre.
[À Henriette.]
3j mars après-midi 1778.
Le sommeil me domine depuis quelques jours avec un despotisme qui ne me permet plus les veillées, ou qui me force à les abréger lorsque j'ose les commencer; cette disposition languissante me fait perdre un temps prodigieux : au lieu de six heures des vingt-quatre que j'employais à dormir, j'en mets jusqu'à neuf et je ne m'arrache du lit qu'avec peine. Tu ne sais pas ce que c'est que de faire chaque soir au coin du feu des cents de piquet avec son père, sans dire mot que pour compter son jeu; j'aimerais autant réciter mon chapelet. En vérité, il faut que je ne sois guère bonne, pour que le plaisir d'amuser mon père n'adoucisse pas l'effet de l'aversion que j'ai des cartes; cependant je fais de mon mieux, je suis la première à proposer la partie, je l'entreprends avec zèle, mais j'ai beau m'exciter, l'ennui me prend au milieu, je bâille sans pouvoir m'en défendre, l'assoupissement augmente par degrés, il devient tel qu'à la fin je balbutie, je ne vois plus clair et je retrouve à peine le courage de me coiffer de nuit. L'action de me retirer dans ma chambre ne m'éveille plus assez pour me laisser le pouvoir de lire ou de travailler; je me plains donc, non du soporifique qui n'est pas nouveau, mais de la force de son empire auquel je ne puis me soustraire. H faut que tu essuies cette complainte sur mon infirmité; je bâille encore à son souvenir.
J'ai été voir hier mon ancienne voisine; elle m'a appris que M. Necker venait de placer avantageusement M.P"; ne connaissant pas le personnage, cette nouvelle ne peut t'intéresser que par le plaisir qu'elle me fait, aussi est-ce la seule raison qui
'■' Coste. Cf. Mémoires, t. II, p. aa5.
me porte à le la communiquer. Tu sais, ou tu ne sais pas, que ¥ Irène de Voltaire ne fait pas fortune au théâtre; on la dit faible, décousue, sans chaleur, enfin le pendant dcYAgétilas.îie trouves-tu pas plaisant que je fasse venir sur ma lettre des objets qui ont si peu de liaison et de rapports les uns avec les autres? Attends, je vais te faire voir les machines, tu admireras bientôt le fil auquel sont tenues mes idées. Apprends d'abord que je me suis levée fort tard, que je viens de dîner tristement toute seule, que le temps est humide et lourd et que j'ai pris la plume sans autre projet que dem'empêcherdedormiren m'occupantde toicomme dusujet le plus propre à me tirer de ma léthargie. Cependant, par une suite de l'accablement que je veux dissiper, je n'ai su te parler que de ma situation, songeant ensuite à M" T., qui m'a chargée de beaucoup de choses obligeantes pour toi et chez laquelle je fus hier; dans ma course, je me préoccupai, suivant l'ordre des événements, de M™* A., que je vis la première : celle-ci rappela M. P", après lequel est venu tout juste M. de Voltaire qui l'appelle - -on grand géant»; puis faisant réflexion à la marche bizarre de ma plume, il m'a pris fantaisie de t'en rendre raison; pour achever cette marquetlerie, je vais te faire l'extrait d'une histoire, renouvelée des Grecs par je ne sais quel académicien, dansje ne sais quel discours, que j'ai lu je ne sais quand et dont je me souviens je ne sais comment. Si par hasard je le l'avais déjà envoyé, ou bien, ce qui pourrait arriver aisément, si je te faisais bailler, pardonne aux efforts que j'ai faits pour m'empêcher de bâiller moimrme et jette au feu ce griffonnage de ton amie dormante'1'.
Ecoute bien. — H y avait une fois — bon Dieu, qu'est cela? je te vois
frissonner d'ici; quelle pitié! Eh, ma belle amie, vous êtes dégoûtée du bon vieux style. C'était pourtant, s'il m'en souvient, celui de nos mères, lorsqu'elles nous racontaient des aventures de revenants; je m'en rappelle trois ou quatre dont il serait possible de te régaler, si j'étais plus sûre d'une révérencieuse attention. Mais trêve d'impertinences
Zarine, femme remplie de sagesse et de courage, adorée des peuples qui vivaient sous son empire, commandait aux Saces lorsque les Parthes se donnèrent à eux, après avoir secoué le joug des Mèdes. Ce fut l'occasion d'une guerre avec les Saces, contre lesquels Cyaxare, roi des Mèdes, envoya son gendre Stryangée, prince le plus brave et le mieux fait de l'Orient. Zarine se mit à la tête de ses troupes (tu vois d'ici mes deux braves, et déjà tu penses qu'un homme et une femme d'égal mérite, vis-à-vis l'un de l'autre, n'y sont pas impunément). Les ennemis se trouvèrent bientôt en présence; une valeur égale fit longtemps balancer la victoire entre les partis; le chefdechacun d'eux admirait la prudence et les qualités supé-
(1) Cet étrange conte de Zarine, reine des niier engagement, n'est que le commentaire Saee», qui repousse l'amour de Stryangée, entortillé d'un passage de la lettre du ag février
prince mède, pour ne pas l'enlever 4 un pre- précédent, p 19/1, note 1.
Heures de son adversaire; on se donnait réciproquement les éloges les mieux fondés, et de celte admiration, justifiée par la voix publique, le passage était aisé à la plus tendre estime. On est porté à chérir dans autrui l'espèce de mérite qui nous est propre. La guerre allait toujours son train, on la poussait avec la plus grande ardeur; le hasard décida enfin l'avantage. Zarine est abattue de cheval par Slryangée lui-même. Honteux de sa propre victoire, il donne la main à la reine, la relève, et loin de lui arracher le cœur, il achève de lui donner le sien. Les hostilités cessèrent; Zarine reçut Stryangée dans sa tente avec cette noble confiance qui caractérise et rapproche les grandes âmes. La paix fut arrêtée entre les deux empires, à condition que les Parlhes rentreraient sous l'obéissance des Mèdes. Le vainqueur témoigna le désir qu'il avait de saluer Zarine dans sa ville capitale. Il en obtint la permission, et l'héroïne partit aussitôt pour se préparer à l'y recevoir. Lorsqu'il arriva, Zarine fut au devant de lui, mit pied à terre au moment qu'elle l'aperçut, le salua d'un baiser à la joue et voulut monter dans son char, avec la tendresse et l'enjouement d'une amante. La reconnaissance lui faisait un devoir de ces honneurs, lors même que son cœur ne les lui aurait pas dictés. Tout le peuple applaudissait avec transport à l'alliance jurée pour jamais entre les deux nations. Stryangée fut conduit au palais, ses officiers y furent magnifiquement traités. Dès que le prince, retiré seul dans son appartement, se trouva livré à lui-même, il sentit qu'il ne pouvait plus vivre séparé de Zarine; tombé dans le plus grand accablement, il en confia le motif à son vagazès (premier eunuque). Celui-ci n'y vit d'aulre adoucissement que de l'exposer à la reine. Stryangée se rend près d'elle; ses regards, son embarras, son silence auraient déjà tout dit; il se hasarde enfin et s'explique. irMon cher Stryangée, lui répondit Zarine, je suis aussi pénétrée que vous; mon cœur est aussi touché que le vôtre, mais mon amour me fait prendre plus de soin de votre gloire. Je suis libre, grâce à vos bienfaits, et, comme reine, je ne dois compte de mes volontés qu'à moi-même. Vous, songez que vous êtes le gendre du grand Cyaxare, le mari de Rhété, qu'on dit plus belle non seulement que moi, mais que toutes les beautés de l'Orient. Ne soyons pas infidèles à la noble vertu qui fait la gloire de nos âmes. N'exigez pas de moi ces indignes voluptés qui peuvent se goûter avec de viles courtisanes; sacrifions nos désirs aux vertus qui nous font aimer, et auxquelles nous devons le sentiment qui nous lie. Suivez l'exemple d'une femme; ayez la force de triompher de vous-même, et ne démentez pas votre courage. ?i Stryangée se sépara d'elle sans dire mot, avec un doux haiser à la joue. Abandonné à ses réflexions, il éprouva les plus violents combats; tantôt il sentait une noble émulation d'imiter cette généreuse héroïne, tantôt il l'accusait de cruauté et de perfidie. Enfin il lui écrivit pour lui apprendre la résolution qu'il avait prise de mourir, ne pouvaut survivre à son refus. Ayant fait promettre à son cher vagazès qu'il remet-
trait fidèlement cette lettre à la reine, il se tua par un généreux désespoir. — Généreux? ai-je dit, je ne sais pourquoi; c'était se tuer pour moins que rien, et ce pauvre Stryangée fait un rôle assez sot. Denys d'Halicarnasse parle de cet événement, dans son livre de l'Élocution; l'histoire se trouve aussi dans l'extrait de Nicolas Damascène, par l'empereur Constantin Porphyrogénète. Il parait, par les témoignages de ces écrivains, ainsi que par ceux de quelques autres, que les femmes sacides, en général, partageaient avec les hommes les hasards de la guerre, et qu'elles montaient à cheval. C'est peut-être la seule espèce d'amazones qui ait réellement existé. Elle prouve au moins que les amazones ne sont pas tout à fait une simple chimère, comme le prétend l'abbé Raynal. Au reste, tu donneras à tout ceci le degré de foi que tu jugeras convenable. Je n'ai pas envie de faire comme Scévola pour attester mon récit. Ne me demande point de dates, je suis brouillée avec la chronologie; d'ailleurs, puisqu'il est question des Mèdes et d'un Cyaxare, il faut que ce soit dans le second siècle de Rome, cinquante et tant d'olympiades; un à peu près suffit pour des faits de celte importance. Souvent l'on n'a pas davantage sur les époques les plus sérieuses. Huit auteurs, d'égale autorité, donnent chacun une année différente à la fondation de Rome. Il y a une contestation entre les savants au sujet de l'état des Israélites en Egypte, et de la durée du séjour qu'ils y ont l'ait. Les uns prétendent qu'ils n'y furent que deux cent soixante-cinq ans, et qu'ils n'y habitèrent que la terre de Gessen; les autres veulent, qu'en outre de celte première entrée des Israélites en Egypte, au nombre de soixante et onze ou soixante-douze personnes, ils y aient fait une irruption à main armée, au nombre de deux cent quarante mille hommes commandés par Ephraïm, qui s'empara du trône, et dont les successeurs formèrent la dynastie connue sous le nom de dynastie des Rois pasteurs. Des raisons différentes et des autorités semblables sont employées pour faire valoir chacune de ces opinions. Le sage en abandonne la discussion aux savants, et se dit avec Virgile : if Heureux celui dont les lumières ont pénétré dans les secrets ressorts de la nature, et qui, exempt du trouble qui suit toujours l'ignorance et l'admiration, a mis sous ses pieds les objet* effrayants qui remplissent les hommes de terreur; heureux qui, dégagé de l'horreur qu'inspire aux âmes vulgaires l'appréhension d'un destin inexorable, est sourd au bruit de l'avare Achéron. Mais plus heureux encore celui dont les opinions et les lumières le conduisent au culte des divinités champêtres, et dont la religion se borne à Pan, à Sylvain et aux nymphes de leur suite.» Ou bien, dans le langage mesuré de l'abbé Delille :
Heureux le sage instruit des lois de l'univers, Dont l'âme inébranlable affronte les revers, (.lui ivgarde en pitié les failles du Ténare, Kt s'endoi-t au vain bruit «le l'Achéraa nvare!
Mais trop heureux aussi qui suit les douces lois
Et du dieu des troupeaux et des nymphes des bois;
La pompe des faisceaux , l'orgueil du diadème ,
L'intérêt dont la voix fait taire le sang même ,
Le Danube en fureur vomissant des soldats,
La grandeur des Romains, la chute des Etals,
Et la Pitié pénible , et l'importune Envie ,
N'altérèrent jamais le calme de sa vie ;
Jamais, aux tribunaux disputant de vains droits,
La chicane pour lui ne fit mugir sa voix;
Sa richesse, c'est l'or des moissons qu'il fait naître
Et l'arbre qu'il planta chauffe et nourrit son maître.
(Géorgiques , liv. IL)
Ah! cachons-nous, passons avec les sages Le soir serein d'un jour mêlé d'orages. Et dérobons à l'œil de l'envieux Le peu de temps que nous laissent les dieux. Tendre amitié , don du ciel , beauté pure , Porte un jour doux dans ma retraite obscure. Puissé-je vivre et mourir dans tes bras , Loin du méchant, qui ne le connaît pasl
(Voltaire.)
C'est tout mon souhait; je m'en tiens là; adieu pour aujourd'hui.
Jeudi a avril, à 10 heures et demie du soir.
Point de piquet ces deux derniers jours; mon maître rentre trop tard; je suis seule encore, je viens de souper; il faut que je m'amuse à t'apprendre une nouvelle qui m'a rafraîchi le sang. C'est le mariage d'un homme que je voyais depuis deux ans chez M"e Desportes, et dont je craignais extrêmement les vues. J'éprouve à le voir lié le plaisir que sentirait un pauvre voyageur à voir arrêté dans un piège le brigand qui le poursuit. La comparaison n'est pas entièrement juste, parce qu'enfin l'on n'aurait acquis de titre pour me voler qu'avec mon consentement, mais enfin c'était dans mon chemin un poursuivant d'autant plus importun que ses espérances de fortune et la faveur de ma parente lui faisaient des protections assurées du reste de ma famille, dès l'instant où ses intentions se seraient manifestées. C'est un homme d'affaires, de cette espèce de gens à ton, à argent, dont les soins rapaces fournissent à leur goût pour la représentation; habile et fin pour ses intérêts, borné sur tout autre article, doux et tranquille d'ailleurs, si l'on
peut appeler douceur et tranquillité l'absence du sentiment et la léthargie d'une âme épaisse. Ses grands yeux bleus, tout mornes qu'ils soient, m'en avaient pourtant signifié plus que je ne voulais en entendre; les témoignages affectés d'une bienveillance particulière des membres principaux de sa famille avec lesquels je me rencontrais quelquefois, les éloges marqués de sa personne que l'on me faisait perpétuellement en son absence, mille autres je ne sais quoi qui se sentent fort bien me répétaient la même chose. Sans paraître les comprendre, je saisissais les occasions favorables de montrer plus que de l'indifférence pour un établissement; j'entretenais ma cousine de mon peu de fortune, afin qu'elle pût le faire savoir, si l'on s'adressait clairement à elle, persuadée que j'étais que cette difficulté serait insurmontable pour un homme de ce genre; je ne sais si elle l'eût été, parce qu'on se faisait, malgré vent et marée, l'idée d'un lointain passable. Mais des incidents singuliers viennent d'engager mon personnage d'un autre côté, où il se trouve pris comme dans un traquenard. Je ne te donnerai point de détails, qui ne peuvent être bien clairs que pour ceux qui connaissent les alentours; il suit toujours qu'en dépit de ses regrets, des si, des car, etc. . . , ce cher homme sera marié sous peu de temps avec une demoiselle de mon âge, guère plus riche que moi, et que je crois lui convenir parfaitement à tous égards. 11 aime, dit-il, à se persuader qu'au moins je deviendrai la bonne amie de sa femme; la bonne amie!! M"' Dp. , qui me parait avoir calculé les événements avec confiance sans prévoir ceux-ci, dit présentement que son ami n'est qu'un sot; peu m'importe; mais je suis fort aise que ce soUà ne se trouve plus sur mes traces. Tu ne saurais croire combien cette affaire me réjouit; c'en est assez pour ton compte; parlons d'autre chose.
Tu as fait un si bon accueil à la première partie de mon extrait du Discours sur la physique générale, que je suis portée à penser que la suite le serait agréable; je vais donc te la donner, aussi bien je dois cette réparation pour l'apostrophe que tu as rejetée "'
Je finirai ces extraits en remarquant que la physique peut se diviser en deux parties; une seule, toujours éclairée du flambeau de la vérité, la physique expérimentale, mérite uniquement notre attention et nos recherches; l'autre, toujours incertaine et douteuse, roule sur les principes généraux de cette science et sur les premiers ouvriers de la nature. C'est à son sujet que Rousseau pouvait faire la réflexion suivante: * Moins on sait, plus on croit savoir. Les péripaléticiens doutaient-ils de rien? Descartes n'a-t-il pas construit l'univers avec des
(■) Ici également, comme dans la lettre du lière. M. Dauban l'avait cependant donnée
6 mars, je retranche sans hésiter une longue (t II, p. 274-178), mais avec des erreurs
analyse de physique, suite de l'analyse précé- de lecture, comme celle d'imprimer tàle pour
di'iite rt qui nV«t :m*-i qu'une rédaction d'éco- laie, etc. . .
cubes et des tourbillons? et y a-t-il aujourd'hui, même en Europe, si mince physicien qui n'explique hardiment ce profond mystère de l'électricité, qui sera peutêtre à jamais le désespoir des vrais philosophes? » Mieux on examine toutes ces questions hardies et savantes sur la nature des éléments et la manière dont ils s'assemblent, plus on est tenté de répéter ce que disait Cicéron, en parlant des divers sentiments sur la nature de l'âme : «Quelque Dieu décidera laquelle des deux opinions est la vraie.» Rangeons-nous donc de l'avis de Montaigne : w S'il faut étudier, éludions une étude sortable à notre condition, afin que nous puissions répondre comme celui à qui quand on demanda à quoi faire ces études en sa décrépitude? A m'en partir meilleur et plus à mon ais.?, répondit-il.» — Quelqu'un disait que le meilleur fruit qu'on pouvait retirer du commerce des grands, c'était de se dégoûter d'eux; je pense, de même, que le résultat le plus avantageux qu'on puisse former de ses études, c'est d'apprendre à se borner aux seules qui soient capables de redresser, d'éclairer notre jugement et de maintenir la bonté de nos mœurs, trll n'y a, selon Confucius, qu'une chose précieuse, c'est la vertu; elle est entre les extrêmes, ajoutait-il; celui qui a passé le milieu n'a pas mieux fait que celui qui ne l'a pas atteint.» Je le crois comme lui; la raison est toujours modérée, et jamais la bonheur ne se trouve qu'entre l'indifférence et la passion. Ceci me fait souvenir d'une bonne réflexion de M. Pl: trDeux forces presque toujours opposées, la raison et le sentiment, balancent tous les mouvements de notre âme. L'exercice de la sagesse humaine est d'augmenter l'une et d'affaiblir l'autre, par l'habitude de réfléchir, et par le soin d'éviter ce qui donne trop de prise aux passions de notre cœur, car, lorsqu'une fois elles y sont entrées, leur secousse violente rompt l'équilibre et nous entraîne. »
La raison dans sa marche est prudente et timide ; Le vol de l'amour-propre est ardent et rapide ; Mais pour en modérer la vive impulsion , La raison le combat par la réflexion.
L'habitude, le temps, les soins, l'expérience, Répriment l'amour-propre et règlent sa puissance.
(Essai de Pope.)
Que de confusion! Je te jette tout ce qui me passe dans la tète. Ronsoir, tendre amie; je vais dormir.
[Aux deux sœurs.]
Je suppose que les papiers publics vous auront instruites de toutes les anecdotes qui concernent M. de Voltaire. Cependant je me prête volontiers au penchant de
vous entretenir des honneurs particuliers qui lui ont été rendus avec éclat à l'Académie française et au théâtre il y a dix jours. M. le duc de Nivernois et un autre académicien de ce rang ont été recevoir M. de V. à la descente de sa voiture, lorsqu'il est arri\é à l'Académie, où le directeur actuel l'a prié de prendre son fauteuil, et d'accepter, à la réquisition de la compagnie, la direction par intérim pour tout le temps qu'il serait à Paris. Plusieurs harangues lui ont été adressées, et vous jugez que les éloges, les hommages, les acclamations n'ont pas été ménagés.
Au sortir de cette assemhlée, M. de V. s'est rendu à la Comédie au milieu d'une foule qu'il avait peine à percer. Lorsque la toile s'est levée, on a aperçu au fond du théâtre le huste de M. de V. devant lequel sont passés les acteurs et les actrices en lui mettant au-dessus une couronne de lauriers. Avec une semblable couronne à la main, Brizard s'est approché de M. de V. qui était dans la loge de la Reine (la Heine n'étaitpas au spectacle) et la lui a placée sur la tête, aux applaudissements de tous les spectateurs. Dans l'ivresse et le délire de sa gloire, M. de
V. s'est écrié : «Vous voulez donc me faire mourir! v J'ai souri quand on m'a
rapporté cette exclamation.
Au reste, je puisêtre inexacte dans quelques circonstances, je n'ai rien vu, je ne lis aucune relation, je \ous fais part de ce qu'on m'a donné.
La premiî-re occasion vous donnera à chacune un paquet après lequel je ne m'adresserai plus qu'à la (Mîlile communauté. A propos, la mère Saint-Jean n'est plus de ce monde; elle a rendu son corps aux éléments et le reste, s'il y en a, à qui il appartient.
Adieu, mille embrassements.
À SOPHIE O. — , 7 avril i778.
Vendredi, 8 heures du soir, 17 avril 1778.
Du bord de ma fenêtre, entourée de fleurs, je suis chassée de nouveau au coin de mon feu; le vent du nord a succédé aux douces haleines que je respirais avec volupté; au lieu de m'abandonner languissamment aux effets d'une saison qui portait dans mes veines la fermentation qu'elle excite dans toute la nature, je me resserre et m'endurcis; je ne suis pas moins triste, mais plus tranquille; je sens,
W Archives d'Agy; adresse, timbre et visa, cachet. — Dauban, t. Il, p. a8o-i84.
pour ainsi dire, plus distinctement, et mes réflexions prennent une assiette plus ferme.
Ma situation propre ne serait pas sans douceur si je pouvais me défaire des chagrins de la prévision , et si je ne voyais que des gens heureux. Dégagée de toute espèce d'ambition, sans autre projet que de bien faire, sans désir que de conserver ma propre estime et de mériter celle des sages, vivant en paix avec mes alentours, moins agitée par cette inquiétude domestique, dont la cause me paraît s'adoucir ou du moins se modifier, je jouis d'un bonheur sévère et laborieux, dépouillé de tous les charmes de l'illusion comme aussi des dangers qui l'accompagnent.
Mais il est dit qu'avec une âme sensible on doit avoir toujours à gémir pour ses infortunes ou pour celles d'autrui. En plaçant ma joie dans la satisfaction des autres, je n'ai pas plus gagné que si je l'eusse gardée pour mon profit; la pitié nous prépare autant de souffrances que l'intérêt. Je m'aperçois que cette complainte te pourra paraître le prélude de quelque nouvelle peu agréable, tu jugeras aussi qu'elle ne me regarde pas directement. J'avoue que je me trouve vivement contrariée par un événement que je voulais te taire, mais dont je te ferai part pour me soulager par l'expression du déplaisir qu'il me cause.
La petite avait passé avec moi la journée du lundi , qu'elle se trouvait sans ouvrage (lorsqu'elle manque de ce dernier, je l'engage à venir ici, je lui prête de bonnes estampes; elle dessine à mes côtés, je cause, je l'encourage; quelquefois nous chantons; elle me quitte consolée, plus lorte et mieux disposée). En sortant ce jour-là d'avec moi, elle fut recevoir de l'argent et le porter chez elle, d'où elle sortit encore une demi-heure pour quelques petites provisions. Pendant ce dernier intervalle, on força la serrure de sa chambre, qu'elle trouva volée à son retour, à l'exception du lit, qui n'était que défait et qu'il semblait qu'on n'avait pas eu le temps d'emporter; linge et habit étaient absolument disparus. La grande vivacité lui sert heureusement de préservatif contre les douleurs longues et renfermées; le premier moment seul est à craindre pour elle. J'ai affaibli de tout mon pouvoir la violence de l'impression, son caractère effacera le reste.
Je l'ai remontée d'une robe et d'un déshabillé, avec quelque peu de linge; sans réparer ses pertes, ils lui aideront à les supporter.
Cela est tout à fait propre à brouiller une jeune tête, plus capable d'une réso lution forte et momentanée que d'un raisonnement suivi et d'une constance inébranlable. J'ai beau prêcher une Providence, voilà de fiers démentis à mes pauvres sermons. Conçois-tu quelque chose de plus contrariant par sa nature, par les circonstances el par ses suites? En vérité, je me suis sérieusement impatientée; j'ai su le cacher; après quelques témoignages d'une juste compassion, j'ai fait semblant de trouver ce malheur léger et très supportable : on ne relève jamais le courage des gens en prenant leurs peines sous une forme monstrueuse.
J'ai paru me rassurer par réflexion, j'ai raisonné à perte de vue, j'ai donné plus de consolation à l'infortunée que je n'en ai pris pour moi-même. Elle est déjà tranquille et même gaie: je le suis autant à ses yeux, tandis qu'au fond de mon âme je savoure une amertume extraordinaire et je me nourris de considérations mélancoliques. En vérité, toutes les observations que j'ai faites m'ont toujours fait voir les maux de toute espèce accumulés sur ceux qui ne les méritent pas. Rencontrez-vous un homme honnête, délicat et sensible, soyez persuadé d'avance que, si les misères extérieures l'ont respecté, les peines du cœur et les alllictions déchirantes ne lui ont pas manqué. Une jeune innocente, fidèle à l'honneur par instinct et par devoir, sera dévouée à toute la rigueur des plus cruelles épreuves, pendant qu'un sort paisible maintiendra l'apparence d'une vertu trompeuse chez celles que ies passions ont subjuguées cent fois.
Retirée dans un coin obscur, je n'y puis être aperçue que de ceux qui se trouvent avoir quelque analogie avec moi, mais j'ai devant moi un espace éclairé sur lequel mes regards se promènent sans cesse; j'y ai rencontré des êtres tout
différents par le rang, l'état, l'esprit, les qualités personnelles Je cherche
encore le sage heureux. Je l'ai vu sans doute, mais par son courage à supporter ses disgrâces et ses revers, jamais par la réunion des circonstances qu'il était en droit d'espérer.
D'après ce que tu as fait, il me semblait d'abord que la délicatesse m'obligeait à ne point te communiquer cette peine, mais comme j'y ai apporté les remèdes que je me suis trouvée pouvoir appliquer, je ne vois pas de raison suffisante pour m'empèc lier de goûter quelque douceur en la déposant dans ton sein. Je neveux |t;i>. mes amies, que vous la receviez autrement et qu'il s'en suive rien de plus que le partage de ma pitié; >inon, vous m'imposerez silence sur toutes les choses de celle e>père dont je serais jamais le témoin.
Je mets sur le compte du voyage toujours attendu et toujours reculé le retard de vos nouvelles, dont je suis fort en peine et qu'il me coûte de ne DM rerevoir. Sans doute ma dernière vous est parvenue, elle m'importe beaucoup; je la mis à la poste moi-même, il y eut mardi huit jours, à dix heures du soir, en allant faire ;ipres le souper, avec mon père, un tour de promenade sur les quais, où la clarté de la lune et la douceur de l'air attirent les habitants de ce quartier dans la belle saison.
Je reprends une partie de ce que je vous ai dit du couronnement de M. de Voltaire; il s'est fait plus gauchement qu'on ne me l'avait peint et que je ne vous l'avais rendu. Brizard, l'acteur, porta seulement la couronne de lauriers dans la loge, et la déposa, comme ferait un laquais l'objet de sa commission; puis M°" de Villette la plaça sur la tête du vieil génie à plusieurs reprises, parce que M. de \ollaire l'ôtait toujours et finit effectivement par ne pas la garder. Le reste s'est
passé comme je vous l'écrivis. Vous n'ignorez pas que cette M"" de Villette, nouvellement mariée au marquis de ce nom, était l'orpheline d'un gentilhomme du pays de Vaud, que M. de Voltaire avait élevée chez lui, où le marquis de Villette la connut et l'aima. Elle a trouvé en lui un époux aimable, spirituel et plein de jolis talents , auxquels il joint uue fortune assez brillante, mais des mœurs telles que, dit-on, il eût trouvé difficilement un parti parmi les filles de son rang. Ce propos m'a surprise; je le tiens de M. P". , qui l'a ouï chez Mme Necker, et chez d'autres de cette classe.
On trouva mal qu'une femme pour ainsi dire sans nom se fût chargée de couronner publiquement M. de Voltaire, et que eeiui-ci le souffrît.
Vous saurez encore que l'on a débité que M. de Voltaire, dans le temps d'une indisposition qu'il eut peu après son arrivée dans cette ville , s'était confessé au nommé Gautier, honnête chapelain des Incurables, auquel on prétend que le pauvre abbé de Lattaignant avait raconté ses fredaines lorsque son esprit, à moitié déménagé, allait partir pour un pays où l'on ne s'amuse guère de chansons. Cette fable a été fabriquée précisément pour l'épigramme suivante :
Voltaire et Lattaignant, tous deux d'humeur gentille,
Au même confesseur ont fait mêmes aveux.
Dans tel cas, il importe peu
Que ce soit a Gautier, que ce soit à Garguille.
Monsieur Gautier pourtant me semble bien trouvé :
L'honneur de deux cures semblables
À bon droit était réservé
Au chapelain des Incurables (l).
Riez si vous voulez; mais aimez-moi et m'écrivez.
Il me semble que ce bon saint temps vous occupe beaucoup; je ne m'en plains pas, je réclame seulement mon tour. Je devais aller ces fêtes à Vincennes, je n'en ferai rien pour quelques petites considérations parmi lesquelles le temps n'entre pour rien. Le froid est supportable et je n'en souffrirais pas en m'exerçant à la promenade; mais j'ai pris d'autres arrangements et, de celte affaire, je vais me Irouver moins à moi que je n'aurais souhaité pourla satisfaction de mon goût ordinaire.
M"e Dp. nous engage pour lundi, et j'aurai, puisque je reste à Paris, quelquesuns de mes parents le lendemain. Je ne prévois de bien tranquille que le dimanche,
C Cette épigramme se trouve aux Mémoires que Marie Plilipon a pu la prendre , car le tecnU du 19 mars 1778, t. XI, p. 186, avec volume ne parut qu'en 1779. Mais ces chosesquelques variantes. Ce n'est pas là d'ailleurs là couraient tout Paris.
ANNEE 17 78. 2ââ
où la dévotion générale me laissera toute à ma volonté, qui probablement me fera garder ma chambre.
Du lendemain.
Il est samedi au soir, ma lettre était restée dans le tiroir, ma bonne a été toute en prières. Je vais ployer la première et je la mettrai à la poste dans ma sortie indispensable de demain matin '1J. C'est un hors-d'œuvre courant qui me soulage et m'égaie. Adieu, je vous embrasse étroitement.