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LETTRE DE M"E DE GOMIECOURT À M" ROLAND

Le aa août'1', M. Deu écrivait encore à Rose : "J'use de votre couvert pour adresser à M"° de la Ratière une lettre de son amie. » C'est évidemment celle intéressante lettre du 18 août qu'on va lire.

J'ai dit, dans l'Avertissement qui précède, pourquoi celle lettre m'a paru devoir être donnée en tête du volume, au lieu d'être rejetée en Appendice à la fin.

L'orthographe de la lettre est déconcerlanle : Libertée, égalitée, dengers, malgré!, serveaux , p-ogrets , etc. La mère Sainte-Sophie avait eu, au couvent, une hien médiocre élève ! Mais les sentiments sont généreux , les remarques sont souvent judicieuses et délicates. L'amie de M"' Roland était digne d'elle.

A Sailly, ce 18 août 1789.

Ta lettre, datée du 5, me parvient le i4, ma bonne amie, et me confirme heureusement dans les bons pressenliments que j'avais de votre situation. Votre caractère de justice et de bonté me rassurait sur les dangers qui semblaient vous approcher, et en vérité mon c<cur me disait qu'au milieu des dangers vous seriez sans dangers. Je ne vous raconterai pas mes alarmes, mes inquiétudes à votre sujet, je n'en pris pas; je ne vois dans tout ce qui se passe que la perle et la confusion des méchants et le triomphe des honnêtes gens. Le jugement du peuple dans ce moment-ci me paraît être le jugement de Dieu; ses fureurs sont, comme les vagues de la mer, arrêtées et contenues par le bras tout-puissant. J'éprouve une paix et un calme dans mon Sailly bien propres à me donner ces sentiments; pour le peu de bien que j'y ai fait, j'en éprouve de la reconnaissance; malgré leurs grands besoins, ils respectent mon bien et me laissent faire ma récolte très paisiblement. On craignait des volerics, des pilleries, et jamais il n'y en eut si peu. L'adversité corrige les homme-, ils sont meilleurs quand ils souffrent et qu'ils croient que la cause vient de Dieu. Quand elle vient des hommes ils enragent; voilà pourquoi je crois que le peuple des villes, qui en sait là-dessus plus que nos paysans, est bien plus méchant. Comme toi, j'étais à la ville 's) le jour de la terreur panique. La milice bourgeoise était formée depuis quelques jours, mais outre cela tout le monde a pris les armes , et les hommes du peuple aussi auraient voulu être armés pour aller au-devant de l'ennemi; c'est une belle chose de n'avoir à combattre que la Chimère. Tout le monde fut brave, on attendait trente mille ennemis; s'il en avait paru seulement deux mille, combien auraient fui! J'ai peut-être tort de penser cela, je ne le dirai qu'à toi, mais je t'avoue que trente mille bourgeois d Amiens ne me rassureraient pas contre trois mille hommes de troupes réglées. J'ai eu peur avec tout le monde, mais sans saisissement, occupée à distraire ma pauvre maman et à la soulager; se» nerfs sont toujours fort irritables, et elle vieillit beaucoup W.

Le lendemain, je suis revenue chez moi, étonnée d'apprendre que la même terreur y avait eu lieu et qu'on m'avait beauroup regrettée. J'ai six fusils chez moi et j'en manie un quelquefois, mais je n'ai pas l'âme ni le corps assez forts pour être brave là-dessus, je fais l'hypocrite, je demande à Dieu d'être préservée de l'épreuve.

Depuis ce moment, tout est calme autour de moi; on parle toujours de brigands, mais on nYn voit pas. On monte la garde dans tous les villages, et surtout à Corbie où les religieux ne manquent

W Coll. Beljame. W Elle ne mourut qu'en 1802, sept ans

($! A Amiens. après la pauvre Sophie.

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pas de peur; voilà qu'on travaille à leurs pièce* dans l'Assemblée générale <". Ce serait un grand événement pour notre canton et surtout pour moi ; j'ai bien plus à gagner qu'à perdre dans l'affranchissement dea terre* et des seigneuries ; j'aiiuo Lion misai n'avoir plus de vassaux que de IVlre, plus de justice particulière, plus de colombier, ni d<< Am Pu ir moi, jVn suis bien aise, j'aim.l'Egalité; mais j'ai été charmée hier de voir une grande dame, qui a bien plus d'intérêt à tontes ces choses, parler en citoyenne et souhaiter le bonheur commun : c'est M** de Choiseul, à Heilly •' . Chef une pareille maîtresse de maison, oa De voit pat beaucoup d'aristocrates, ils n'oseraient débiter leur» détestable* maiimes. Tu trouves que l'assemblée est molle, mais ne serait il pas encore pfos étonnant que le* Français sussent tout d'un coup user parfaitement de la liberté? I ne bonne constitution peut-elle comme cela sortir des cerveaux toute formée T On ne peut guère que fesquitter. Il faut espérer que les prochains États généraux la perfectionneront , et que la Liberté va : rançais en faire des hommes. Comme tu dis, tout cela s'est fait spontanément; ce n'est pas les Français qui ont brisé leurs fers, leurs fers leur sont tombés des mains; ils sont tout étonnés dVtre libres et se demandent encore si c'est basa vrai.

Qu'aurait fait le soulèvement de Paris si les troupes avaient obéiî Cesl une puissance in>isible qui a produit cette désobéissance unanime, c'est elle qui a brisé nos fers et qui nous rend libres. Userons-nous bien de cette liberté T Cest ici où l'on verra si le progrès des lumières est sjsj . si l'on sait faire de basai as la» et peser les bases d'une bonne Constitution.

Je n'ai jamais tant souhaité de vivre que dans es moment-ci, mon cour s'épanouit au premier rayon de ht liberté, je respire plus à mon aise, je crois ssjf les hommes devenir meilleurs, et quand les lois forceront les grand* d'être justes, le* petits seront de meilleure foi et tous s'aimeront davantage.

Mai* parla*)* de mon voyage an Clos de la Matière, car ce projet me plaît infiniment. Malgré ■an fleigaravant pour le* voyages, relativement à mes petites facultés de penser et d'agir cl au besoin que mon àme a de repas et de loisir, je me seas un attrait dominant pour vous aller voir. Troaverai-je autant d • simplicité que von* vos» van tri d'en avoir? Vomei-vous que je vous voie tels que vous êtes toujours, dans vos habitudes, vos goûts et vos mœurs, sans plus d'embarras dans la > que ptrssnae tait détourné de se* fonctions, sans qu'aucun étalage de faste en de plus ritiarciét me laisse entrevoir que je soi» étranger* dans la maison, oh! mes ami»! voilà ce qui m'attirera invinciblement cnet voua. Car ce ne aérait pas pour huit jours que je ferai» la voyage, je voudrais passer un moi» dtea vous, faire de* courses dan* votre canton, voir ce que la nature fait pour voua et comment vous la cultivez. Aurei-vou* au cheval à me procurer? car je ne pas mener la mien , je n'irai pas faire la route seule dans ma voiture avec un domestique qui ne sait pas le chemin. Il faudrait que je prisse la diligence de Paris à Lyon , tout cela demande des étrangement*, ce n'est pas pour demain. Le temps me conseillera et vous me dire* vos idées. Il fjut avant tout qoe je trouve un précepteur pour met enfants. Si je tarde quelque* années, prenet gara* ont je ne von» les mens aussi. Si j'avais le bonheur de trouver un homme capable, est-il possible que dan* le nombre de vos connaissances vous n'a y pi paa quelque sujet sur qui vous pourries jeter les yeux? Scion le mérite et la capacité d'un homme qui remplirait mon objet, je lui ImbJb dense cents francs pendant le temps que dorerait l'éducation, et en supposant une éducation

U suppression de* dîmes ecclésiastique* châtelaine de Sailly s'exprime avec une Bjsjra (décret du m août 1789) atteignait gravement inexpérience : pour désigner la Constituante,

la grosse abbaye bénédictine de Corbie, dent elle dit tAntmiU* gMralt, et, pins loin, In

l'abbé avait «5,ooo livres de rente (Robert de V.tttu gimérmus.

Hussein, Diciim—in 4* U Framc*). L* bonne I kilomètres de Corbie.

xiv LETTRE DE M" DE GOMIECOURT A M" ROLAND.

réussie où les élèves s'attacheraient au maître et le maître aux élèves, j'obligerais mes enfants à lai laisser le gouvernement de leur bien et de leur maison en supposant qu'ils aillent à la guerre <■>, ou à lui faire 600 livres de pension. D aura une autorité absolue sur eux et j'aurais pour lui la considération nécessaire pour lui faire oublier qu'il serait à mes gages, et lui faire regarder ses élèves comme ses enfants. Je ne considère pas tant l'avantage de l'éducation particulière, auquel je ne crois pas, que le besoin que j'ai, voulant rester à Sailly, d'avoir mes enfants avec moi.

Adieu, mon amie, je suis en pleine moisson, et je suis seule pour y veiller; mon beau-frère est allé faire la sienne. La dépouille en général est médiocre, mais pas pour moi, j'ai de très beaux blés, les maïs sont superbes pour tout le monde.

J'embrasse Eudora; Eudora insouciante, cela ne durera guère. Elle sera peut-être plus tendre et plus sensible que vous ne voudrez, mais sûrement elle sera intéressante.

Pourquoi me suis-je mariée si tard, j'aurais tâché de lui élever un Emile.

Quant au cher convalescent (s>, je le plains, dans une si belle saison, d'être si longtemps sans jambes; mais c'est au profit de la tête qui ne reste point oisive. Je suis très flattée, Monsieur, il la manière dont vous m'appelez auprès de vous. Votre modestie est la preuve de ce qu'elle vous fait [mol illisible]. Ce n'est pas le Thaïes de la Grèce (s) que j'irai voir, c'est celui d'un siècle plus éclairé et où il est plus difficile d'avoir des mœurs simples et de se rapprocher de la nature. Ce que l'âge vous aura fait perdre était brillant, mais ce que vous aurex gagné en vous rapprochant de la nature et par la maturité seront des fruits excellents, dont je voudrais savourer (ne) mon cœur et mon esprit.

W Ses deux enfants, Antoine-Pierre et Ed- M Au temps où Roland habitait Rouen et

mond-François, fils d'officier, lui paraissaient Amiens, ses amis et lui s'étaient donné des

devoir suivre la même carrière que leur père. noms de philosophes grecs : Roland était Tkalit;

w Roland, gravement malade depuis la fin Cousin-Despréaux, Platon; Miohi'l Cousin, Aris-

de mai, était à peine convalescent. tote, etc.

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