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À SOPHIE ». — 3 3 avril i778.
Mercredi matin, aa avril 1778.
Il m'est impossible de m'occuper d'aucune chose que de toi-même et du bonheur que j'attends; il faut que je me soulage en te parlant de nos espérances. Ma Sophie, ma bonne et chère Sophie, je te verrai, je te presserai contre mon sein, je m'abandonnerai sur celui de l'amitié; je verserai dans ton cœur toutes les affections du mien, avec la liberté, la promptitude et la facilité que donne la présence! Malgré cette modération de sentiments que tu taxes de froideur et dont tu fais des aveux si francs, tu sens bien tout le charme de ce plaisir, puisqu'il est capable de balancer et de fixer enfin tes résolutions. Ma joie n'est pas encore sans mélange; je préférerais ton éloignement perpétuel à des voyages que ta santé motive en partie. Que signifie cette grosseur au col? l'empressement de ta mère? Avec le besoin qu'elle a de te voir toujours à ses côtés, elle ne t'engagerait pas à la quitter, si ton mal ne lui paraissait de quelque importance. Ma tendre amie, porte-loi bien, jouis de tous les avantages du corps avec les dons li«iiriii\ de l'âme, et, s'il le faut, ne nous voyons jamais à ce prix.
Mp> iinli-[Hisitions ne méritent point td inquiétudes; je suis d'un tempérament sain, d'uni' constitution assez forte, qui n'autorisent aucune crainte; mes douleurs ne viennent pas des Infirmités, quoiqu'elles puissent en produire de légères. Il est vrai que, par la nature même des premières, tu es le plus savant, le plus habile et le meilleur des médecins dont les soins me soient applicables et utiles. Tu as
111 Pour aller à la messe du jour de Pâques, mise dans un paquet emporté de Paris à
1,1 Archives d'Agy; sans adresse (on verra, Amiens, quelques jours après, par quelque par les lettres suivantes, que celle-ci avait Hé occasion). — Dauban.t. IF, p. a84-»88.
cependant manqué me faire étouffer hier; j'ai été presque étonnée de l'impression, je me croyais plus ferme et plus tranquille.
Tu n'ignores pas comment je m'attendais à passer ces trois fêtes; mais il en a été de mon projet à peu près ainsi que de toutes les choses prévues auxquelles l'événement apporte infailliblement des changements. En vérité, cette observation devrait bien modérer nos transports, ravissants ou pénibles. Triste raison, tu n'es qu'un trouble-fête, laisse-moi! Je reviens à mon récit.
Je restai seule, renfermée, le jour de Pâques. Le temps était admirable; mais toutes les personnes de ma connaissance étaient nécessairement si dévotes, qu'il ne fallait pas songer à. leur proposer une promenade; d'ailleurs, j'aime autant garder ma chambre que de prendre l'air dans une compagnie à laquelle je suis obligée de me donner, au préjudice des sensations et des idées que la verdure et l'exercice me rappellent. Une petite précaution a laissé penser à ceux qui devaient le croire que j'étais à l'église, j'ai donc demeuré tout entière à mes réflexions; tu jugeras avec moi, d'après mes dispositions, que je fais plus sagement de m'occuper sérieusement dans le silence que d'aller aux vêpres, où le monde, l'objet principal, les accessoires, me distraient, me contrarient, ou me font dormir. J'ai peu gagné, cette fois, dans la solitude; une petite circonstance dont je t'instruirai de vive voix m'a préoccupée beaucoup plus que je n'aurais voulu; j'ai rêvé sans raison, j'ai pleuré pendant deux heures, je me suis donné assez gratuitement une oppression fort incommode. Tu dois trouver tout ceci un peu fou : il ne tient pas à grand'cbose que je ne sois de ton avis; je me console par le talent des bons joueurs, qui tirent parti des mauvais coups pour augmenter le nombre de leurs combinaisons, et jamais je ne me retrouve plus de philosophie qu'après en avoir manqué pendant quelques instants.
Le lundi, nous étions engagés chez MIIe Desportes, où, pourla première fois de ma vie, et je ne sais en vertu de quoi, j'ai joué aux cartes avec une sorte de plaisir; j'ai besoin de me justifier à moi-même cette étrange singularité; voici ce qui me paraît le plus probable :
J'éprouvais de l'épuisement et du dégoût, causés par la fatigue de l'application d'une part, et de l'autre par le résultat de sentiments trop vifs; il me fallait une dissipation ménagée, propre à retirer mon attention des sujets qui m'étaient nuisibles sans la maîtriser impérieusement. C'est ce que me fournit alors la société de six personnes fort ordinaires et fort simples, mais bien honnêtes et estimables, qui s'amusèrent d'un jeu que l'on m'apprit et qui me sembla supportable. Je songeai que déjà je ressemblais aux vieillards dont l'esprit affaibli voulait être égayé par un hochet.
A tout prendre, je dois compter la journée d'hier pour la meilleure; je me disposais à recevoir mes bons parents, j'entends les anciens d'âge, puis M. et Mme T.,
M"' Dp., auxquels mon père, avec bonté, me fil joindre la petite, qui ne leur est pas inconnue ; j'avoue que , si cette attention me toucha, elle me fut aussi bien pénible. La plupart de ceux qui composaient rassemblée avaient su le malheurde cette enfant; en la voyant, on distinguait très clairement qui est-ce qui l'avait un peu réparé; je ne trouvais nullement délicat ni même humain de la mettre ainsi en représentation, pour ainsi dire avec ma livrée; j'étais toute sotte et déconcertée, bien plus que la petite, qui ne sentait que la joie d'être bien accueillie et de rester près de moi. Avant que personne fût arrivé, la domestique de ton frère me remit ta lettre, je la lus avec avidité dans ma chère cellule; la bonne nouvelle me saisit au point que, ravie doublement de l'objet qui nourrissait mon esprit et de n'avoir point d'importuns qui m'empêchassent de m'y livrer sans réserve, je me mis à marcher rapidement autour d'une grande table dressée dans la salle, sans savoir ce que je faisais, pouvant respirer à peine, les yeux humides et troublés, la bouche béante et l'haleine courte, précipitée, bruyante, sans rien dire à Mignonne qui me faisait par monosvllabes des questions qu'elle n'osait proposer tout entières. L'étourdisscment m'obligea de me jeter sur une chaise, où je repris ma galté tranquille et tout le bon sens qui m'était nécessaire pour recevoir mes convives.
Le dîner fut moitié grave et moitié plaisant; mon cher cousin, grand babillard, nous étourdissait tous de sa grosse galté; ma pauvre grand'maman, qui n'entendait rien du tout, parce qu'elle est presque sourde, souriait sans savoir pourquoi il -eulement par imitation; ma bonne tante, d'un sérieux et d'une naïveté sans pareille, grondait son mari de ce qu'il mangeait trop, et celui-ci, fort paisible, répétait pur intervalles des plaisanteries fort communes avec une affectation de finesse, se laissait servir par M"* Dp., qui Cuisait l'officier tranchant et se prétait à tout de la meilleure grâce, tandis que M"" T., un peu enrhumée, avec un petit minois agaçant, se livrait par moments aux saillies de sa gaité, ou de sa dévotion, successivement. Mon père se remuait beaucoup, ne parlait guère, et faisait de son mieux. La petite, toute limiile. gardai! un silence parfait et me serrait parfois la gntn. Pour moi, donnant mes ordres avec les yeux ou par un demi-mot, je tâchais d'être un peu à tous sans bouger de ma place. Après avoir un peu chanté, il fallut faire un lolo qui nous conduisit à l'heure du départ des anciens; les autres passèrent auprès du feu. Ce fut alors que je reçus la visite de M. G., avec M. de Slt (1>; mal eu l'attention obligeante de se faire précéder par ta lettre, ils venaient compléter l'honnêteté. Nous avons parlé de ton voyage, de ta tante', sur laquelle on ne m'a paa donné de craintes: mais j'en conserve assez; je suis impatiente d'en juger par mes yeux, je n'ose me confier au rapport de ceux d'autrui; savent-ils voir comme lM miens? Viens, ma chère amie, viens m'assurer de ton état, viens pénétrer mes
"> Guérard et Sélineourt.
LETTRES DE MtDIME ROI.IXD. — il. 17
mrliMeiMK aiTtolALI.
pensées et recevoir toutes les effusions de mon âme; je ne veux plus te rien écrire, je me réserve à te répondre de bouche.
Ce que tu m'apprends de Linguet m'a touchée jusqu'aux larmes; il me semble que tu as fait comme le défunt Sage, qui, rn'écrivant un jour une action à peu près de cette espèce, ajoutait : t? Je vous mande ceci parce que je connais votre façon de penser, qu'il fait chaud, et que j'ai ouï dire à M. de Mairan qu'un honnête homme était celui à qui le récit d'une bonne action rafraîchit le sang»). J'aimerais
bien à lire ce Linguet, mais , mais je n'en ai pas l'occasion, je ne suis pas
au courant, je ne vois rien de nouveau, je me replie sur mes vieux Extraits. Je ne veux plus rien dire, adieu; le plaisir de l'attendre va me faire engraisser, je veux aussi que tu me revoies comme tu m'as laissée; le changement n'est guère sensible aux apparences. Je suis toujours presque la même, et surtout pour t'aimer, avec des raisons de plus, car le temps en donne sans cesse de nouvelles à l'amitié bien établie.
À SOPHIEC). — 25 avril 1778, avec P.-S. du a7.
Samedi après-midi, a5 avril 1778.
Tu connais si bien mon cœur et l'empire que tu as sur lui, qu'il est superflu de te parler du plaisir que m'ont fait tes nouvelles inattendues. Tu verras, par la lettre insérée dans le paquet dont je destine M. Gd à être le porteur, que la tienne m'avait été envoyée le mardi, jour auquel je reçus aussi vers le soir la visite de ton frère et de ton beau-frère. Celui-ci m'offrant, avec son honnêteté ordinaire, à se charger de mes commissions, me fit entendre que son voyage serait de courte durée; en conséquence, j'ai préparé et fermé mes dépêches, que je conserve ainsi depuis trois jours, sans m'en rendre à moi-même de raisons fort claires, si ce n'est que dans l'incertitude du départ il est inutile qu'elles traînent chez ton frère. Il me prend même une sorte d'envie de soustraire ce que j'y ai mis pour toi, de le réserver pour ta propre occasion ou pour une autre prise sur-le-champ. Je ne sais ce que je ferai, tu le verras. J'ai plus à cœur que toute autre chose de te répondre sur le peu de compte qu'il faut tenir de mon pouvoir pour obliger ton parent. L'idée d'être utile à un homme estimable auquel tu prends intérêt me flatterait au point que celle de mon impuissance me semble insupportable.
Archives d'Agy; adresse , timbre et visa, cachet. — Dauban, t. II, p. 288-292.
Sans compter M. P" au nombre de mes amis, non qu'il ne fût digne d'en être, mais parce que les circonstances l'ont trop éloigné pour le devenir, j'oserais lui parler et même espérer de ses dispositions, s'il était propre à faire quelque recommandation; une esquisse de sa situation te mettra dans le cas d'en juger. Je me dispenserais de ces détails, qui n'ont rien d'essentiel, si leur objet ne les rendait intéressants et que l'occasion de les donner se présentât moins favorablement. M. P., que je t'ai représenté d'une âme fière et vigoureuse, d'un esprit juste et saillant, avait été, parune suite d'incidents, conduit en Russie, où subsiste depuis plusieurs années une partie de sa famille; il y parvint à quelques emplois et même à celui d'un des secrétaires de l'impératrice , lorsque des affaires malheureuses de celte même famille, dans lesquelles il fut enveloppé, détruisant la base de sa fortune, l'obligèrent encore à quitter cette Cour pour se rendre à Paris, où il attendait plus de ressources qu'il n'aurait espéré d'en trouver dans sa patrie: son âge, son absence et le reste ne lui permettaient pas d'y reprendre avec sucn -, la profession d'avocat qu'il y avait d'abord exercée. Sa mère vit encore; elle jouit d'une aisance honnête, et s'est chargée de l'éducation de son petit-fils, seul fruit du mariage de M. P. avec une parente de M°" A.. . La nécessité de s'occuper d'une manière utile, l'impossibilité absolue et présente de se passer d'un état, l'ont mis pendant longtemps au rang des solliciteurs; il y était déjà quand M. Necker parvint où il est. La qualité de compatriote, des relations de connaissances, un mérite personnel lui donnaient droit à des distinctions; il fut reçu avec les égards de la politesse et les apparences de la faveur; les promesses lui ont été prodiguées, et ce n'est pourtant que depuis deux mois qu'il est entré dans une place à laquelle il ne borne pas ses vues. Dois-je charger de sollicitations pour autrui un homme qui pense en faire pour lui-même en profitant de l'avantage d'un premier pas? Je saurais bien parier, peut-être la politesse reçue me vaudraitelle une réponse flatteuse, mais j'avoue que je n'y ferais guère de fonds d'après les raisons précédentes, et je ne veux pas te donner plus d'espoir que je n'en ai. Je t'ai dit que, dans les visites que m'avait faites M. P., un hasard singulier te déplaisant l'avait presque toujours envoyé lorsque j'étais absente; l'éloignement de M"* A. . . , dont le voisinage faisait une liaison de plus, une occasion de rencontre, survint à l'appui des premières disgrâces; des occupations relatives à la place attendue achevèrent le dérangement. Je vois très peu M. P.; sa parente, M"" A..., n'a pas même de préférence à cet égard, elle ne le voit pas beaucoup plus que moi. J'estimerais que la connaissance de quelque fermier général serait très bonne |>our l'avancement de ton parent, parce que les directions dont tu parles dépendent, autant que je puis le savoir, des fermiers généraux immédiatement. J'ai vu oio' fois ce personnage chez M"" de La Motte; ce que tu m'en dis me porte à l'apprécier plus <jue je n'aurais fait sur ce premier aperçu; il ne me présente
qu'une écorce épaisse, un air de de'sœuvrement et le besoin déjouer pour éloigner l'ennui. Je me serais bien gardée de le juger d'après un coup d'oeil si superficiel, et tes observations me prouvent que ma réserve n'est que prudente. L'idée de ta maman me flatte comme un témoignage de son cœur; dans l'autre sens, elle me toucbe moins, parce que mes dispositions ne diffèrent que bien peu des tiennes, quoique le principe des unes et des autres ne soit pas le même.
L'impression que t'a faite le malheur de la petite ne me surprend pas plus que la fermeté avec laquelle tu l'as soutenue, parce que ta bonté m'est aussi bien connue que ton esprit; tes raisonnements sont admirables, c'est une heureuse substitution aux miens, dont ils ne détruisent pas d'ailleurs un seul mot. Tu crois que la raison de l'enfant y gagnera, je le souhaite; mais je sais que tout son être en souffre, et qu'elle y perdrait son courage sans l'appui de l'amitié. Personne au monde n'est mieux persuadé que moi de la douceur et de la force des idées religieuses pour charmer les maux de la vie; la philosophie ne nous impose que le joug irrésistible de la nécessité, la religion applique à toutes nos douleurs le baume de l'espérance; elle les transforme en biens, puisqu'elle en fait des gages des plus grands dont nous puissions jouir, aussi je n'aurais jamais la cruauté de vouloir les arracher à qui que ce soit; en pensant comme je fais, j'aurais écrit comme Rousseau, si j'avais eu son génie : il nous faut des songes dorés et des illusions consolantes. Si j'étais législateur d'un peuple nouveau, j'établirais une religion, non pour le rendre plus souple, mais pour donner un lien de plus à ses vertus, à son bonheur.
Tu n'imaginerais peut-être pas combien je prêche la petite, quels efforts j'emploie pour soutenir dans son âme la foi d'une Providence et d'un Rémunérateur! Comme elle n'est pas capable de s'attacher aux idées pures, je la ramène au culte, je l'ai conduite à faire ses pàques, mais j'ai bien peur qu'elles n'aient été faites bien plus pour l'amour de moi que pour celui de tout autre objet. Sans avoir beaucoup de jugement et de lumières, elle est peu crédule, par un effet des conversations qu'elle a entendues et peut-être de quelques lectures qu'elle aura faites; sa capacité n'est pas assez grande pour lui faire adopter sa religion par système (passe-moi l'expression), et le sentiment chez elle est trop vif pour qu'elle se soumette par préjugé. Il ne resterait donc plus que la voie de la persuasion, elle est fermée par une situation accablante, où les peines redoublées viennent sans cesse ébranler l'ouvrage de mes insinuations; il est soutenu seulement par l'attachement et la confiance qu'elle me porte. Elle a Juré souvent dans mes mains, avec tout l'enthousiasme d'une âme sensible et pure, d'être à jamais fidèle à la vertu; elle y est attachée par instinct, par habitude, par fermeté, par l'amitié; aussi je ne crains pas qu'elle cesse d'être sage (et s'il était possible qu'elle cessât del'être, j'admirerais encore qu'elle l'eût été si longtemps); mais se noyer ou s'em-
poisonnerne serait pas une résolution fort difficile à prendre pour elle. Une éducation soignée, en moulant un peu mieux sa tête, aurait fait d'elle un sujet rare. J'ai beaucoup réfléchi dans mon particulier, et j'ai raisonné avec elle sur ce qui serait le mieux à faire, son état baisse au point qu'il est clair qu'elle ne saurait se soutenir avec lui. Son avenir est tellement affreux, son présent si pénible, ses ressources sont si bornées, qu'il ne lui resterait pour s'assurer le nécessaire journalier qu'à se mettre femme de chambre. Mais c'est un pis-aller fort difficile encore à se procurer; il faut savoir coiffer; les frais pour l'apprendre, le temps qu'il faut sacrifier serait une dépense de plus de quatre louis, après laquelle on ne serait pas encore assuré de trouver bientôt une maison. Le sentiment de l'incertitude et des difficultés dans toutes les suppositions l'a vivement pénétrée; je l'encourage de mon mieux, je cherche de l'aide, j'espère en trouver dans M"" Dp. En attendant, elle s'applique à chercher et faire l'ouvrage qu'elle peut trouver. Nous poussons le temps des deux mains, je lui donne tout celui qu'elle peut prendre avec moi, c'est autant de passé, avec moins de chagrin pour elle et plus d'utilité pour moi.
Je suis au lundi 97. J'ai été forcée d'interrompre la suite de cette lettre sans qu'il me fût possible de la reprendre qu'à cet instant. Je ne me sens pas disposée à
l'entretenir davantage, tu sais tout ce que je pourrais te répondre sur (l)
touchant qui fait ton chagrin, il ne dépend pas de moi de le dissiper, quoiqu'il me coûte beaucoup d'en fournir le sujet; à tel prix que ce puisse être, je ne dissimulerais pa> avec toi; à moins qu'il M fût question d'un secret imposé par d'autres, j'y serais aussi fidèle qu'au tien propre. L'amitié resserre toutes les obligations "es, mais je sens qu'il n'en est pas parmi elles de plus douce que la confiance et qui soit plus chère à mon cœur. Je vais t'envoyer ceci par la poste; je garde toujours mon paquet jusqu'au moment de l'inspiration.
M. de Voltaire doit partir dans huit jours, du moins on me l'a dit; il s'est fait recevoir franc-maçon (cette espèce de société est fort en vogue); M. de la Dixmerie lit l'impromptu suivant sur la réception du Nestor des poètes :
Au seul nom de l'illustre frère Tout maçon triomphe aujourd'hui.
S'il reçut de nous la lunii'iv.
Le monde la reçoit de lui (,>.
Il faut connaître un peu le langage des francs-maçons pour entendre l'application de ce notre Jrrrt et lumière). Cela n'est pas merveilleux, c'est un éloge, et rien à mon avis n'est si froid que toute chose de cette espèce, à moins qu'elle ne soit le cri du cœur, le fruit de l'enthousiasme et du sentiment.
(') Mot rong.:. — f Mrmmrc teerelt «lu 18 avril 1778.
Je ne sais pourquoi l'amie Henriette garde un silence si profond; je n'ose lui dire qu'il m'afflige, mais elle doit savoir combien je l'aime et le prix que cet attachement peut donner à tout ce qui viendrait d'elle, sans compter celui qui n'en serait pas dépendant. Je vous embrasse, mes très chères amies, avec toute l'affection et la cordialité d'une âme pénétrée. — A deux heures.
AUX DEUX SŒURS 0. 7 mai i778.
Du 7 mai 1778.
Vogue la galère! il faut que j'écrive. J'ai de l'ouvrage plus que je n'en peux faire : manchettes à broder, camisole à tailler, chemises, etc., que sais-je? J'ai couru toute la matinée par le mauvais temps , et dans les boues jusqu'à la cheville; je viens de me mettre en toilette pour souper ce soir chez M"" T. ; et c'est avec vous deux, mes bonnes et chères amies, que je veux me délasser. Je ne sais si M. Guérard est parti; j'ignore par conséquent si vous avez reçu mon paquet; il importe assez peu que vous ayez plus tôt ou plus tard mes rhapsodies sans fin, mais je m'ennuie beaucoup de ne pas avoir à lire quelques nouvelles épîtres.
J'ai dessein de vous quereller une bonne fois ; vous me laissez impitoyablement jeûner de vos lettres; l'une, me croyant aussi sage qu'elle, pense que je suis capable de souffrir sans murmure la privation des biens les plus doux; l'autre se tait obstinément, sans que j'ose réfléchir pourquoi, tandis que la friponne sait très bien au fond de son cœur que je l'aime à la folie et que ses communications vives, touchantes comme elle, me flattent et me consolent. Pendant le saint temps, je me suis tenue paisible; je n'ai pas prétendu, moi petite créature, dérober l'attention que vous donniez au grand Maître; j'osais espérer parla suite la récompense de ma résignation; n'ajoutez pas cruellement à la somme des mécomptes que je fus tous les jours avec les pauvres humains.
Rendez aussi charmant qu'il dépend de vous le rapide instant au delà duquel je ne vois plus rien pour moi.
Ma chère Henriette, tu veux me guérir de mes scrupuleuses délicatesses, tu ne peux manquer d'y parvenir; il n'y aura plus de paquet séparé; mes sollicitations, mes instances, mes importunités me vaudront enfin une correspondance que tu ne peux plus suspendre davantage sans m'attrister. Eh quoi! si nos opinions
Archives d'Agy; adresse, timbre et visa, cachet. — Dauban, t. II, p. 393-998.
diffèrent, la sensibilité, la vertu nous rapprochent-elles moins? La variété des idées doit-elle éloigner des personnes que les mêmes sentiments unissent d'une façon si particulière les unes aux autres? Mes chères amies, vous avez connu, péne'tré mon âme franche et ouverte, vous avez vu combien les charmes de l'amitié me rendaient plus supportables des épreuves qui sans cet adoucissement m'auraient aigrie pour jamais; vous me réconciliez avec mes semblables et avec la vie: continuez de me faire chérir une existence qui ne peut m'être précieuse qu'à deux titres, de l'un desquels vous êtes dépositaires.
Au moment présent, je souffre d'une contrariété dont l'espèce devrait m'être familière, si l'on s'habituait aux choses qui vont blesser le cœur. Mon grand-oncle et son épouse sont à la campagne depuis peu, ils écrivent à mon père de m'y envoyer auprès d'eux, d'un ton qui permet à peine de le leur refuser. Si j'évite de me rendre à cette invitation, j'indispose des parents auxquels je suis presque autant obligée qu'à ceux qui m'ont donné le jour, et, ce qui est bien pis, ils attribueront cette résistance aux volontés de mon père, qu'ils chargeront en secret de leur rancune; si j'use de l'espèce de liberté que mon père semble me donnera cet égard, je lui déplairai en effet, parce que la prédilection que l'on me témoigne, avec peu de ménagements pour lui, donne un aspect désagréable à tout ce qui favorise l'intimité de ces parents et de moi. Je suis dans un balancement qui me peine et me fatigue; je sens que mon bonheur est troublé par le mécontentement de ceux qui me sont chers et je vois que je suis destinée à demeurer la victime de l'opposition de ceux qui m'environnent. L'attachement des uns, dénué de cette délicatesse attentive et prudente qui prévoit l'inconvénient des procédés susceptibles d'interprétations diverses, m'expose à des chagrins dont je dois être reconnaissante; la tendresse si juste pour un père dans toutes les circonstances imaginables, et que la voix de la nature rappelle sans cesse, me rend cuisantes les mortifications les plus légères que mon père essuie à mon sujet et malgré moi. Ces considérations me remplissent d'amertume. Mon départ n'est pas encore résolu ni fîxé, mais probablement il le sera la semaine prochaine. Je m'arrangerai pour être do retour dans les premiers jours de juin, ou dans les derniers du mois présent. Je ne présume pas pouvoir me dispenser du voyage. 11 serait une partie de plaisir pour moi sans les circonstances dont je viens de parler; j'irai parcourir des endroits où je me promenai avec ma mère, et que je n'ai pas revus depuis ces temps heureux; j'embrasserai ma bonne nourrice dans cet asile obscur el pauvre qui fut le mien pendant les deux premières années de ma vie; je jouirai dans l'instant le plus flatteur de l'aspect ravissant des campagnes, où je n'ai encore séjourné que dans une saison bien plus avancée; quels objets pour la sensibilité! que de souvenirs attendrissants! combien de sensations à recueillir, à partager! pourquoi serais-je, seule, obligée de les taire et de les concentrer?
J'emporte au moins avec moi une grande tranquillité d'esprit sur le sort de la petite. La modicité de ses gains, le malheur qui lui était arrivé l'avaient réduite à une extrémité qu'elle ne pouvait plus supporter; vous savez quelle résolution nous avions prise; je cherchais les moyens de faciliter l'exécution du projet; mais l'argent, le temps, l'incertitude de trouver ensuite une maison ne présentaient pas peu de difficultés réunies. M"1" T. nous a fait, par une rencontre fort plaisante, la découverte d'un marchand rubanier, chez qui la petite doit entrer incessamment fille de boutique. Ce sont des gens austères et minutieux avec lesquels il faudra beaucoup de complaisance et de ménagements. Le maître est vieil et babillard, c'est un homme plein de probité, parlant morale et religion à tout propos et sans cesse; la femme, assez jeune encore, est infirme et mourante; deux petites filles un peu gâtées, une jeune domestique passablement impertinente offriront d'une autre part assez d'exercice à la patience. Mais une retraite honnête, un nécessaire assuré, quarante écus d'appointements, l'occasion de se mettre au fait du commerce, d'acquérir la capacité nécessaire pour se placer dans la suite plus avanlageusement, le bonheur d'échapper aux dangers qui la menacent : voilà des raisons assez puissantes pour faire embrasser de bon cœur un état où elle peut faire sa félicité en gagnant la confiance de ces bonnes gens par la douceur, les attentions et les prévenances.
Elle sera extrêmement assujettie et gênée; c'est une nouvelle carrière où la sagesse, la prudence et la souplesse de caractère doivent être ses seuls guides. Je suis à portée d'observer que l'effet de l'infortune est toujours relatif à l'espèce de caractère de ceux sur lesquels elle agit. Les esprits doux et modérés supportent l'adversité avec constance, égalité; ils s'attachent d'autant plus à leurs résolutions qu'ils ont plus réfléchi avant de les prendre; mais leur fermeté n'a rien de dur et d'affecté; s'ils gémissent et s'éteignent, c'est du moins en silence; le poison de la douleur les aigrit sourdement sans les révolter, il peut les miner et non pas les abattre : les âmes fîères et emportées se soutiennent avec hauteur; elles se heurtent impétueusement contre le malheur, s'épuisent par leurs efforts, ne recueillent de leurs épreuves qu'un dépit rongeur, à la suite duquel le désespoir se trouve presque toujours. La petite aurait été incapable de se manquer jamais à elle-même, l'indigence pourrait la conduire à des excès cruels, non pas honteux; mais le sacrifice de son indépendance lui répugne et l'abat; elle obéit et ne choisit pas; mes conseils la déterminent, parce que l'amitié la commande plus efficacement que la raison. Je prêche, j'encourage, je console; les arrangements sont pris, l'affaire se conclut samedi. Tranquille à certains égards sur sa situation, je ne la serai pas entièrement sur tous. Une chose qui me coûte le plus, et dont je ne lui dis rien parce qu'elle la sent déjà trop vivement, c'est que je n'aurai pas souvent la facilité de l'entretenir librement, principalement dans ces commence-
ments où la grande assiduité est indispensable pour plaire aux personnes près desquelles on demeure. J'aurais bieu souhaité, dans le fond de mon àme, trouver d'honnêtes gens dont le rigorisme fût tempéré par le bon sens, l'aménité, si nécessaires envers la jeunesse; mais je n'ai pas de choix, le besoin presse, le parti n'est pas à rejeter, il faut le prendre absolument. . . Voilà un beau texte à réflexions que je fournis à ma Sophie.
A propos de réflexions, tout le monde n'en fait pas d'aussi généreuses que les tiennes, sur la proposition de Linguet'1'; on la regarde comme un nouveau trait de son impudence. Quelle présomption dans un particulier sans titres, que d'offrir une somme pour exciter les talents! Quel est l'homme capable de bonnes vues qui voudra consentir à paraître avoir travaillé pour les louis de Linguet? Quel est celui qu'un gain sordide pourrait émouvoir, et qui voudra bien se soumettre à des juges institués par Linguet? On recherche les suffrages d'une Académie, d'un corps éclairé, dont les distinctions sont honorables, dont l'office est de les appliquer à ceux qui paraissent les mériter; on secondera les vues d'un prince qui propose un prix pour tel objet louable en lui-même, que son rang dans la société met en droit d'accorder des grâces ou de faire des rétributions sans honte pour ceux qui les reçoivent : mais, encore une fois, qu'un homme, sorti de la foule, s'érige en arbitre du génie et prétende le payer de sa bourse, c'est une insolence ridicule, propre à révolter ceux qui seraient en état de fournir la carrière qu'il ose indiquer. Ajoutez encore qu'une Académie avait déjà proposé le même sujet, conséquent ment Linguet doit s'imaginer que son nom serait plus attrayant que le prix et I approbation d'une compagnie respectable. Son journal n'est pas non plus généralement estimé; et, s'il faut m'en rapporter aux jugements de quelques gens i|ui raisonnent, je ne dois pas regretter de ne point le connaître.
Combien les mêmes choses peuvent être envisagées différemment! Les premières considérations m'ont paru renfermer de lu justesse; je ne prononce pas sur les autres: lorsque les avis sont partagés sur un objet inconnu, on doit rester en susftÊÊê,
Si vous voulez m'adresser une lettre à Paris, il faudrait, mes bien-aimées, que ce fût avant huit jours.
Je ne reçois que des visites fort rares de votre M. Rld l2' de L. P.; il me parait être de ces hommes occupés qui ne se donnent pas à tout le monde. Vous aurez peut-être trouvé étrange qu'aimant à peindre je ne me sois pas exercée sur son portrait; je ne le vois pas assez pourespérer de saisirles ressemblances. Je soupçonne
Cl Linguet avait annoncé un prix pour le du concours (Mtmoirti lecrett, 8 et 11 avril
nii'illiMir mémoire sur IVttinclion de la mi'ndi- '778).
éU, c-t Ips curé» de Pari» devaient être juges <'' Roland.
qu'il aurait été digne des détails de mon pinceau, mais il est à mon égard au bout d'une si longue lunette, que je le croirais volontiers encore en Italie. J'imagine cependant qu'il n'a pas quitté celte ville; mon départ pour la campagne m'empêchera peut-être de recevoir ses adieux.
Une autre affaire qui m'occupe davantage, c'est qu'il est décidé que l'on abattra cette maison au mois de janvier prochain; je ne sais encore où j'irai; je fais provision de philosophie pour souffrir ce déplacement désagréable pour beaucoup de raisons.
Si j'étais plus en train, je vous ferais la description comique d'une nouvelle conquête, faite dans la rue, en deux minutes, comme les aventures de roman. Je quittais à ma porte la domestique de Mlle Dp., qui m'avait accompagnée : un homme embarrassé hésite, me suit, s'approche et me demande une adresse : c'était celle d'un de mes voisins; je l'enseigne, en montant devant lui; il ne trouve personne, frappe où il m'avait vue entrer, me prie de remettre quelque chose à celui chez lequel il allait, me quitte après, avec force révérences très profondes, et cinq ou six belle dame! gauchement répétés, de l'air le plus sot du monde. Au bout de quelques jours, propositions, pourparlers par voie indirecte, exposition de sa petite fortune; mon père ne trouvait pas cela si méchant, c'est une si bonne occasion quelconque que celle de se débarrasser d'une fille de plus de vingt ans! Enfin! que vous dirai-je?. . . avec un peu de bonne volonté, je devenais limonadière, et je m'établissais glorieusement dans un café.
Il faut avouer que si je représentais dans un tableau mes prétendants, avec chacun les attributs de leur profession, comme se promènent les Turcs dans une certaine procession qu'ils font tous les ans, ce serait une bigarrure bieu singulière. C'était bien la peine d'avoir devant soi tant de sentiers différents pour garder obstinément la route solitaire du célibat!. . . j'ai trop réfléchi, je suis faite pour ma place et non pour mes alentours. Je suis intimement convaincue que le rôle et le devoir d'une femme est l'obéissance et le dévouement; je trouverais délicieux de m'immoler au bonheur d'un être chéri, mais je ne pourrais supporter la seule idée de prendre pour maître celui qui ne vaudrait pas mieux que moi; je l'ai dit souvent, je veux que mon chef et mon guide soit mon égal parles sentiments, mon supérieur par ses lumières. J'aime mieux rester isolée que de m'associer pour augmenter le nombre des hommes comme j'en vois tant, et dans l'ordre de choses où nous vivons, il y a presque de l'audace à se charger d'élever de nouveaux êtres; il faut compter beaucoup sur la faveur des circonstances et sur l'exemple que l'on se sent en état de donner. Quel fond pourrait-on faire sur ce dernier appui, sans un second aussi vertueux qu'expérimenté? Il est plus d'un moyen d'être utile, tout se tient dans le monde moral comme dans l'univers physique. Telle place que l'on occupe, on a des heureux à faire, des devoirs à remplir, des services à
rendre, des vertus à exercer, à acquérir, et à conserver : pour qui sait penser, la vie ne saurait être un ouvrage de paresseux. Enfin, toute fille que je suis et que probablement je serai toujours, je ne renonce pas à la gloire d'avoir vécu pour le bien de la société.
Je ne suis pas contente de vos santés, mes chères amies; tranquillisez-vous sur la mienne, elle devient beaucoup meilleure. La campagne et l'attente d'un voyage heureux achèveront de la perfectionner. Les coussins se remplissent, l'apparence n'en impose plus sur la réalité, j'ai toujours le même visage : mais du moins il ne ment plus. Je Tais m'éloigner encore de vous, mais, Sophie, tu sais ce qu'il arrive aux corps élastiques; ils se rapprochent d'autant plus qu'ils ont été séparés avec plus de violence O. . .
À SOPHIE M. — ïAmai 1778.
Jeudi, 7 heures du matin, i 'i mai 1778.
Les lettres quejereçuslundi parla petite poste m'auraient fait te répondre aussitôt si je n'avais été pour lors dans la disposition de sortir à l'occasion de la petite, dont je voulais parler à M"e d'il.; j'appris de cette part le retour de M. Guérard'3' et par conséquent l'inutilité de tout ce que j'aurais pu te dire sur le silence apparent que tu étais étonnée de me voir garder. La dépêche précédente te dévoile le myslère qui n'en aurait pas été un à tes yeux si tu avais remarqué la mention que je faisais d'une autre épître dans celle que je t'adressai pour M. P.'4'. J'avais soulagé mon cœur, je m'interdisais des répétitions et ne m'occupais que d'un objet. Combien la seule supposition d'un fait excite et développe l'imagination! il m'est doux de te voir au milieu de cette incertitude créant des êtres de raisou pour justifier ton amie et la trouver toujours plus estimable. II faut dépouiller l'espèce de mérite que tu m'avais prêté, je ne suis pas assez sévère pour trouver des motifs de blâmer ton voyage, je ne crois pas à leur existence; je ne suis pas non plus assez modérée pour goûter sans transport un espoir aussi flatteur; toujours la même, j'abandonne sans crainte au sentiment un empire dont je ne me plains pas.
Je reviens aux premières lignes de cette page qui doivent te fournir une obser-
'" Quelques mots rongés. — <" Archives d'Agy; pas d'adresse. - Dauban, t. II, p. 398-303. — W À Amiens. — ' MM. La lettre du a5 avril.
vation particulière; pourquoi parler de la petite a M"e d'H. , si l'affaire dont je t'ai appris le commencement avait été conclue? cette question se présente si naturellement que je ne doute pas qu'elle ne se soit élevée dans ton esprit. Tous nos projets ont été renversés; les tentatives dont nous attendions de si bons résultats n'ont servi qu'à donner à sa situation le surcroît de désagrément dont elle pouvait être susceptible. Je t'ai fait le tableau de la maison où je comptais placer cette infortunée. Les bonnes gens dont elle allait devenir la compagne s'étaient soigneusement informés de ce qu'elle était et de l'état de ses parents : nous ne fîmes pas de difficultés d'annoncer un père peu fortuné véritablement, mais honnête homme, dont la petite n'était séparée que par nécessité, etc.; on ne douta point qu'il ne fit la démarche de se présenter avec sa fille; il fut averti et ne vint point; une hauteur aussi ridicule que déplacée ne lui fit pas trouver bon que l'enfant songeât à se placer telle part que ce fût; les personnages, vrais rigoristes minutieux, ne voyant pas le père avant le jour fixé pour entrer chez eux, s'imaginèrent qu'il n'avait rien de bon à dire de sa fille; quelque autre jeunesse présentée peut-être dans l'intervalle, pesant encore sur la balance, en aura déterminé le mouvement. On nous fit savoir la veille que les dispositions étaient absolument changées et qu'il ne fallait plus songer à rien. Avec un peu de chicane, on aurait pu faire trouver très mauvais de retirer ainsi une parole donnée qui avait obligé la petite à prendre des arrangements; mais les discussions de cette nature procurent toujours plus de disgrâce que de toute autre chose. Pour de nouvelles considérations, je ne crois pas très fâcheux d'avoir manqué la société de gens scrupuleux à l'excès dans un certain ordre de choses et peu délicats, même équitables, sur tout le reste. Il n'appartient qu'à la raison de marcher avec égalité; la religion fait des merveilles dans une tête saine, mais elle ne redresse pas les esprits tortus. On en peut dire commede la philosophie, qu'elle rend sages ceux qui le seraient bien sans elle. Pour éclaircir ma pensée je ne veux que deux exemples : je te prends avec ma petite. J'ai beau te supposer près du trône, à ta place ou dans les champs, dévote comme sainte Thérèse, ou incrédule comme Phlipon, je te vois toujours des sens réglés, des inclinations heureuses, un caractère paisible, un esprit raisonnant selon les lumières et les idées que tu aurais reçues des circonstances. Que je fasse passer ma petite par tous ces changements, que je lui donne la piété la plus vive et la plus éclairée, la philosophie la plus sublime, les connaissances les plus étendues ou la simplicité d'une bergère, je n'empêcherai point que son sang bouillant, que ses nerfs délicats agités par les moindres impressions ne dérangent fréquemment l'ordre de ses pensées, n'altèrent sa tranquillité, ne l'affectent violemment, ne la rendent emportée, légère et souvent à plaindre. Revenons à sa position. Dans la certitude de quitter son état, elle s'est trouvée engagée à prévenir deux de ces marchands qui voulaient lui donner un
WNKK 1778. 269
ouvrage très pressé la veille de son entrée dans la maison en question; cette annonce sur laquelle il faut revenir est tout à fait déplaisante; joignez encore que deux autres marchands qui l'occupaient le plus souvent vont faire incessamment un voyage en Espagne; de façon que toutes les circonstances imaginables se sont rassemblées comme à plaisir pour lui présenter l'aspect le plus désolant. Je ne connais d'autre remède que de chercher promptement une maison, je parle à toutes les personnes de ma connaissance et j'ai vu M"* d'H. pour cette Gn. Je l'ai trouvée toujours dans cette brillante santé que tu lui connais, nous avons été seules au Luxembourg, M"' de La M'" ne sortant pas pour indisposition; l'air était embaumé, la promenade délicieuse, on m'a parlé de toi, de ton voyage, j'ai tout écouté, j'ai répondu ce qu'il m'a plu et non pas tout ce que je savais. Je t'ai mandé que je dois aile» à la campagne; M"" T. est invitée par mes bons parents à vouloir bien m'accompagner: je crois cependant partir seule et passer ainsi les premiers huit jours, après lesquels elle viendra demeurer huit autres jours et me ramener ici; ii-t arrangement s'accorde avec ses affaires et le temps que je dois donner à ceux qui ne demandent, nous l'avons fait entre nous deux, il s'agit actuellement de le faire accepter par nos maîtres sans qu'ils imaginent nous en devoir l'idée, car c'est ainsi qu'il faut agir avec les animaux à deux pieds, sans plumes; on ne fait M <|tfon veut qu'en leur. donnant à croire toat le contraire. Avoir toujours raison est un tort que personne au inonde ne pardonne moins que les hommes à leurs femmes. Ces belles réflexions tombent en grande partie sur M. T., contre lequel j'ai de nouveaux sujets d'impatience.
J'ai lu avec intérêt les observations que tu as recueillie- sur l'épizootie des années 1770 et suivantes; je suis bien aise que tu me fasses part des bonnes choses que tu rencontres. Je vais te quitter ici; tu n'imagineras [pas] combien dans l'espace d'une heure, qu'il y a que celte lettre est commencée, je l'ai interrompue de fois pour répondre sur des misères à mon père qui se promène dans la salle, ouvre ma porte perpétuellement et s'habille pour la messe de mariage dont je parle dans ma dernière lettre à ta sœur'1'.
L'Académie de Besançon, n'ayant pas été satisfaite des discours qui lui ont été adressés l'année dernière, a proposé de nouveau le même sujet; j'ai ri de l'enthousiasme étourdi qui m'avait fait oser d'y concourir, j'ai peine à concevoir dans mon sang-froid comment j'ai pu laisser partir cette saillie. D'après cette disposition, vous ne demanderez pas si je jette de nouvelles idées sur le papier; je vois cet objet sous un point de vue tout différent.
Il vient d'être décidé que je partirais le 1 9 ou le 20 de ce mois, pour revenir le 3 de juin; cet intervalle sera sulfisant |»ur le séjour que je veux faire, et
M Voir lettre cci , post-scriptum du a avril.
l'époque du retour est bien combinée; qu'en dis-tu, ma bonne et chère Sophie? — 0 mes amies, aimez-moi, écrivez-moi, laissez-moi me reposer sur vous avec toute la douceur et la sécurité du plus vif attachement et de la plus grande confiance; adieu, je vous embrasse et je suis toute à vous.
Ce jeudi après-midi.
À HENRIETTE M. — Vendredi i5 mai 1778, avec P.-S. du lundi i8(2>.
Vendredi i5 mai 1778, 9 heures et demie du soir.
Je n'aurai sans doute que de rapides instants jusqu'au souper pour lequel j'attends mon père, mais ce sont les premiers que je puisse te consacrer en liberté depuis quatre jours que je me propose de l'écrire; il est incroyable combien mon temps s'est trouvé coupé, je le dépense en menue monnaie, croyant toujours épargner parles petites pièces, et la répétition de ces sommes légères n'épuise pas moins le total.
J'ai beaucoup sorti, je me trouve l'esprit dissipé, mes idées me paraissent vagues et confuses, je ne ferais pas sans efforts une lettre raisonnée, il faut toute l'aisance que je me sens avec toi pour en commencer une quelconque. Il est donc vrai que tout est réciproque et balancé, on ne peut gagner à la fois de deux côtés opposés. Après avoir demeuré quelque temps avec moi dans un recueillement habituel, j'éprouve delà difficulté à m'énoncer;ma langue s'épaissit en même raison que les fibres exercées par l'application acquièrent de l'agilité; mes pensées nettes et suivies se développent facilement, je saisis sans peine les choses abstraites, ma plume me sert à souhait, mais j'ai la prononciation embarrassée, je cherche les mots dont j'ai besoin pour me remettre au courant. Il en est tout autrement lorsque j'ai communiqué davantage; je me trouve du babil comme à mille autres, le ton, l'air et les phrases n'ont bientôt plus rien de guindé; mais je suis toute sotte quand il s'agit de rentrer chez moi et d'y réfléchir attentivement. Je ressemble à ces gens un peu étourdis d'avoir tourné en rond d'un même côté. Tous les objets qui m'environnaient repassent devant mes yeux et
<" Archives d'Agy; pas d'adresse. — Dau- 1 777. Mais il s'est trompé d'une année, la
ban, t. II, p. 3oa-3o5, et p. too-io3. teneur de toute la lettre l'indique de reste;
<s) Aupost-scriptum du tr lundi 18 main , l'an- d'ailleurs, c'est en 1778 que le 18 mai tombe
notateur inconnu du dossier d'Agy a ajouté un lundi.
me distraient en dépit de mon sérieux. Il résulte de ceci ce que j'ai déjà dit million de fois, c'est que le commerce du monde donne la facilité de s'exprimer vivement et avec grâce sur les riens d'usage, mais qu'il ne peut contribuer à former le jugement que de ceux qui l'ont déjà bien sain. On n'apprend à penser fortement que dans le calme et le silence. On, a dit avec raison que les hommes ressemblaient aux pièces de monnaie qui s'usent par le frottement et perdent de leur caractère dans le commerce. Je compare les sociétés ordinaires à ces écrits périodiques appelés des journaux, ce sont des recueils d'objets mal rapprochés, de petites choses gauchement présentées dont la variété nous occupe sans profit pour l'esprit auquel il ne reste rien de remarquable. Je fais aussi peu de cas des uns que des autres, mon dégoût s'étend même au delà malgré moi; je trouve actuellement aussi peu de livres intéressants que de personnes estimables. L'histoire moderne me déplait souverainement, elle ne fait voir que des méchants ou des marionnettes; les orateurs et les poètes ne sont en grande partie que des babillards et des charlatans; la métaphysique épure et motive le doute sans conduire au delà; que reste-t-il dans le champ de l'étude? L'histoire naturelle et les arts; ce sont encore d'assez belles parties, mais combien, pour leur culture, de moyens et de ressources difliciles à se procurer! Surtout pour moi que tu devines fort bien haïr ces longues jupes qui nous gênent de toute façon. Je fais pourtant quelque grâce à l'histoire ancienne où l'on reconnaît des mœurs simples, de grands hommes et de bonnes gens. Je disais hier à un homme aimable, dont M"" T. m'a donné la connaissance et qui me surprit Emile à la main, que j'avais choisi Rousseau pour mon bréviaire, PlularqiK' pour mon maître et Montaigne pour mon ami. Ce dernier n'est pas sans défaut; mais ce nom d'ami dit tout, c'est d'un homme auquel il faut passer ses fantaisies. J'aimerais extrêmement l'histoire naturelle; l'observation dans ce genre fournit au moins des faits assurés dont on peut se faire une échelle pour atteindre la vérité; il est vrai qu'il ne faut pas moins de tempérance ici qu'ailleurs, le système vous y égare à perle de vue, des mystères impénétrables arrêtent et mortifient l'avidité de savoir. J'ai retiré un fruit bien singulier de mes faibles connaissances, c'est d'avoir conçu beaucoup de mépris pour celles qui m'étaient jadis en vénération. Il fut un temps où je ne me trouvais contente qu'avec un livre ou une plume à la main, je suis présentement aussi aise de l'emploi de mon temps lorsque j'ai cousu une chemise à mon père ou additionné un compte de dépenses qu'après avoir fait une lecture profonde. Je ne me soucie nullement d'être savante, je veux être bonne et heureuse, voilà ma grande affaire. Un sens droit, un cœur honnête, que faut-il de plus? Ceci me ramène naturellement à la réponse que je te dois; j'arrive sans y songer au point que je me serais d'abord proposé si j'avais été plus méthodique. Il faut avant toute chose développer le sens de l'expression employée au sujet de la petite; je
disais d'elle que je la ramenais au culte, parce que je la trouvais incapable de s'attacher aux idées pures; c'est-à-dire, en propres termes, que ne pouvant la faire déiste, je tâchais de la rendre chrétienne, non que j'eusse tenté le premier ou que je le juge le plus vrai , mais parce qu'étant moins chargé de chimères je le préférais à l'autre dans la nécessité d'adopter un parti , en supposant une tête faite pour se l'approprier. La religion est un aliment nécessaire à l'activité de certaines imaginations, il y a aussi des natures impétueuses auxquelles on ne saurait donner trop de frein. Enfin il est des situations déchirantes tellement dénuées de toute espèce de biens réels, qu'il est humain d'en créer d'opinion pour donner le change à l'espérance affaiblie, faire illusion à la douleur et soutenir un courage prêt à s'éteindre. Si j'étais riche et puissante, je ferais du bien à tous sans prêcher jamais personne que par l'exemple de mes mœurs; mais, faible et bornée dans mes ressources, réduite à ne donner souvent que des pleurs aux maux que je voudrais détruire, je cherche à procurer au moins des consolations lorsque je ne puis prodiguer des soulagements. J'aime à faire croire aux malheureux qu'un Elre juste et bon compte en secret leurs souffrances et qu'il doit les récompenser; ce sont des malades que je berce pour les endormir. Je leur mets des oreillers sous les coudes, je voudrais inventer de nouvelles erreurs, s'il en restait encore à fabriquer, pour adoucir le sentiment de leurs peines.
Lundi 18 mai, après-midi.
En vérité, j'ai peine à me retrouver; je suis impatientée de ne pouvoir me livrer aux douces communications qui me conviendraient beaucoup mieux que ces courses répétées et surtout que ces conversations vagues et froides auxquelles m'obligent des importuns. D'un autre côté, ma petite me désole; mon voyage la désespère, quinze jours lui paraissent une éternité, elle est mal portante, sa poitrine s'affecte, son estomac se dérange, elle vomit fréquemment. Je partirai fort inquiète sur son compte. Sophie te fera part du renversement de nos projets. Je voudrais intéresser tout l'univers à me trouver une maison pour cette abandonnée.
J'ai passé quelques jours près de M"* D. P. , fort affligée de la perte d'un sien bon et véritable ami, pauvre pulmonique dont je te parlais l'an passé'1), et qui vient de mourir en Provence d'où il m'écrivit quelquefois. Ces objets n'ont rien d'agréable; j'ai besoin que l'air, le silence et l'aspect des campagnes portent à mes sens émus le calme touchant du recueillement et de la tendresse. Mais si j'abandonne ma plume à son intempérance ordinaire, je m'aperçois que je m'engagerai de nouveau dans un chemin qui n'aboutira point au but que je dois envisager, je n'ai plus qu'un jour à passer ici, il faudra que je prépare mes paquets, peut-être
<>> Voir les lettres des 1" et 19 septembre 1776.
serais-je dérangée ce soir, je veux, sans plus tarder, terminer et clore aujourd'hui cette dépèche. Il me semble que tu attends de moi beaucoup plus que je ne pourrai te donner; ta situation incertaine te fait chercher des appuis partout, pensestu trouver dans mes réflexions des motifs suffisants pour te fixer? Avec bien plus de lumières que je n'en ai, je pourrais encore me tromper: l'autorité d'aucun homme n'est faite pour guider ses semblables dans les choses où celui-ci peut consulter sa raison. Avoir des inclinations heureuses est le plus grand avantage que je connaisse; se trouver dans des circonstances qui n'excitent aucun penchant dont on ait à rougir et dont l'enchaînement au contraire ne laisse un libre exercice qu'aux plus belles facultés, est le bien le plus à souhaiter quand il nous manque, ou le plus à sentir quand on en est favorisé. Tu aimes le bien, fais-le; que t'importe le reste? Ceux qui prétendent, dans la morale, produire les meilleurs effets à force de raisonnements ressemblent aux beaux esprits qui veulent faire du sentiment avec la tête. Je ne sache au monde que deux principes infaillibles : le sens commun et la conscience. Ton état est facile, ta route est tracée, tes devoirs, doux en eux-mêmes, sont écrits autour de toi en gros caractères, bonne et chère amie, de quoi vas-tu t'inquiéter? Laisse-là les billevesées de la métaphysique, les discussions épineuses, les recherches savantes et difficiles; les ob-ta<-les qui t'environnent ne te permettent pas d'étendre fort au loin tes connaissances; l)«'-ni> l'absence des nouveaux sujets d'incertitude que tu trouverais de tous les côtés. Tu m'as vue, pénétrée des objets imposants dont on avait étourdi mon enfance, me livrera l'enthousiasme, au délire de la dévotion, que vint bientôt affaiblir le développement des idées; attirée, repoussée alternativement par la suite des premières impressions et la force des survenantes, je balançai longtemps • litre deux extrêmes. Détrompée sur l'importance des illusions qui m'avaient fatiguée, nourrie dans le goût des choses honnêtes, attentive à ne rien estimer que suivant sa réelle valeur, ardente à ma félicité, persuadée qu'elle a son origine dans l'accord de mes affections entre elles et avec l'intérêt de mes semblables, je veille à établir ou conserver la sagesse dans mes jugements, la modération dans mes désirs, la justice et l'humanité dans mes actions. Convaincue de l'instabilité de nos opinions, je ne blâme celles de personne et ne tiens pas même aux miennes avec opiniâtreté. Le système de ma religion m'a paru petit et révoltant; quand on m'écraserait de prétendues preuves, je ne croirai point à des contradictions. Si j'étais née chez un peuple de déistes, je me serais inséparablement attachée à la créance commune, mais en surchargeant mon esprit de mystères on lui a donné des doutes qu'il n'aurait jamais conçus s'il avait eu moins à croire. Je me suis éebmBèt sur les questions de la spiritualité, de l'immortilité de l'âme, de l'essence divine, j'ai cru reconnaître que les plus savants marchaient avec un bandeau qu'ils croyaient leur laisser voir à travers, et qu'ils se coudoyaient réci-
IH1MI l>K MiDim «OI.OD. II. 18
farataiftii wiriofiu.
proquement dans la route sans trop savoir ce qu'ils faisaient; je n'ai pas espéré rien distinguer de mieux qu'eux tous, je suis descendue en moi-même, j'ai fixé ma vue intérieure sur mes propres démarches, je n'ai plus cherché qu'à mériter ma propre estime et à faire ma satisfaction de celle d'autrui. Plus on se concentre dans l'intérêt personnel, plus on rétrécit le cercle de ses jouissances et plus on aiguise la pointe de ses propres maux; il faut exister dans les autres pour être bon et content. Je souhaite un Dieu, un avenir, je ne crains ni l'un ni l'autre et je ne suis pas assurée de leur existence. Quiconque travaille à vivre sans reproche a droit d'espérer de mourir sans inquiétude. Je ne hais ni la vie, ni les hommes, sans faire beaucoup de cas de la première ni des seconds; l'analogie me rapproche de ceux-ci en dépit de l'éloignement où me retient parfois la considération de leurs vices; l'habitude m'attache à l'autre et je ne cherche jamais davantage à la rendre plus utile que lorsqu'elle me semble plus pesante; rien n'en allège le fardeau comme le souvenir ou le soin d'une bonne œuvre. Je suis bien loin de désirer d'amener qui que ce soit à mon scepticisme, ou plutôt, à mon rienisme; non que je m'en trouve mal, mais parce qu'il me semble que, pour une âme aimante, la foi d'une Providence est une nouvelle source de consolations; dans l'esprit inférieur de quiconque me serait soumis, je voudrais la nourrir, l'élever, l'épurer, l'adoucir, la fortifier et jamais ne l'anéantir. Il me paraît que ces philosophes zélés qui déclament si amèrement contre ce qu'ils appellent l'erreur ressemblent aux vieillards jaloux qui voudraient empêcher la jeunesse de goûter les agréments qui lui sont propres. Ma tendre amie, la sensibilité fait le trait essentiel de ton caractère, c'est à elle qu'il convient de filer tes jours; que ne suis-je à tes côtés, non pour te fatiguer de mes rêveries, mais pour redresser ensemble ce guide aimable qui n'a besoin que d'être un peu retenu !
J'approuverais fort que tu te distraies par l'élude de quelque art agréable. La musique mérite bien le choix que tu fais d'elle; mais, dans le sens où elle pourrait te servir, je ne vois pas la nécessité de te jeter dans la théorie des sons, ni dans les systèmes des accords; j'ai imaginé que des éléments qui renfermeraient le simple exposé des principes avec des leçons de pratique rempliraient mieux les convenances et que je pourrais te l'envoyer par M. Rld lorsqu'il retournera dans ta ville (1'.
Je vais quitter ma plume, et non ta chère image; je ferai en sorte d'écrire de la campagne; je m'embarque vis-à-vis de M"0 d'Hg. et je dois déjeuner chez elle après-demain à six heures.
Adieu, je l'aime et t'embrasse de toute mon âme.
O Ce détail suffirait à prouver que la lettre tandis qu'en mai 1778 il était à Paris, voyant est de 1778. de temps en temps Marie Phlipon et s'apprélant
En mai 1777, Roland voyageait en Italie, à rentrer à Amiens.
AUX DEUX SŒURS M. — a9 mai i778.
De Fontenay-sous-Brie(,), ce vendredi ag mai 1778.
Je rends grâces au mauvais temps, quoiqu'il me contrarie à certains égards, puisque je lui dois le loisir de m'entretenir avec vous. Je prends à la volée des instants dont je ne dispose pas toujours à mon gré, et que même je ne puis vous consacrer sans partage. Me voici dans un salon vaste et résonnant, où mes deux parentes'3' causent près de moi, tandis que le vent, la pluie et le serin m'étourdissent par des bruits tout différents. Je suis ici depuis dix jours; M"" Trude est venue me joindre avant-hier; c'est d'elle que j'ai reçu votre paquet. Je ne saurais passer toute cette vacance sans vous donner de mes nouvelles. Je n'avais jamais quitté Paris pour la campagne que j'habite sans un transport de joie qui allait au délire : je suis partie cette fois avec un sentiment vague d'inquiétude et de malaise que je ne pourrais bien rendre. Le goût naturel et vif qui me rappelle aux champs ne put me sauver de l'impression mélancolique du souvenir de ma mère, dont la compagnie m'avait toujours resté dans mes précédents voyages. Ces lieux que nous avons parcourus ensemble, ma nourrice que je retrouve, les bons parents qui me reçoivent, mille circonstances particulières me rappellent des images attendrissantes, des idées qui me maîtrisent et me pénètrent. Dans l'impossibilité de me livrer à elles avec l'abandon absolu qui me satisferait, je cherche à me distraira doucement en vous faisant l'histoire de mon petit voyage'4'.
L'endroit où j'ai pris la voiture se trouvait en face de la maison de M"' d'Hangard, avec laquelle j'ai déjeuné, suivant la promesse que je lui avais faite; nous sommes demeurées près d'une heure à respirer le frais du matin dans le petit jardin que vous connaissez. J'ai celé ma situation d'esprit, mon premier principe de société étant de ne communiquer que des idées et les sentiments que je juge pouvoir être aisément appréciés et partagés : c'est l'unique moyen de ne paraître
<" Archives d'Agy; l'adresse porte : «A (•' Quelques jours après son retour à Paris,
M"' Cannet, etc.», ce qui signifie : à Hen- le 9 juin, Marie Phlipon écrivit une relation
riette; mais on lit, en tète de ta lettre : «Aux de ce petit voyage, que Cbampagneui a publiée
amies. * — - Timbre de la poste d'Arpajon, c«- dans son édition de l'an vin (t. III, p. 197-
cbet. — Dauban, 1. II, p. 3o5-3oç). soc, «Voyage à Soucùn). Le récit est agréable-
'" Liseï TFontenay-les-Briis-. ment tourné, et on y retrouve beaucoup des
<*> M~ Besnard et M"' Trude. traits de celte lettre.
extraordinaire à personne, et mon but principal sera toujours de rendre les autres contents d'eux-mêmes avec moi, en leur évitant la peine de me remarquer. Le hasard me donna pour compagnons dans le carrosse un abbé* passablement ignorant et sot , embarrassé d'ailleurs de la figure la plus dégoûtante et la plus hideuse que j'eusse encore aperçue, et deux autres hommes assez communs, l'un desquels cependant me parut mériter d'être écouté. C'était, je crois, un maître maçon ou charpentier; nous avons causé des carrières, des bois, de leur exploitation; enfin j'ai reconnu de nouveau qu'avec le désir de connaître, et des questions modestes, on trouvait à s'instruire parfois. Néanmoins, je n'ai pas manqué de temps pour observer la route, qui est belle et commode. La vue ne s'étend pas d'abord extrêmement, mais le coteau qui s'élève sur la gauche au-dessus de Bicêtre présente une sorte d'amphithéâtre agréable, où les regards s'arrêtent avec plaisir. Je ne crois pas les terres excellentes; on est redevable de leurs productions aux engrais, à la culture, plus qu'à leur fertilité naturelle. Il y a beaucoup de carrières de pierre des deux côtés de ce chemin pendant l'espace d'à peu près deux lieues. A quatre de Paris est situé, dans une espèce de fond, Longjumeau, gros bourg que nous avons traversé; on y tenait un marché où je n'ai vu vendre que des raves. — La roue de notre voiture frappa la croupe d'un cheval chargé de paniers, sur lesquels était une femme, que la secousse fit tomber; le cri que je jetai en frappant du pied et m'élançant à la portière donna lieu de croire à mon voisin que j'avais un accès de frénésie; il me saisit le bras avec une violence et un air d'effroi auxquels je ne saurais rien comparer; les maudits chevaux redoublèrent de vitesse; je vis seulement de très loin la pauvre femme se relever et remonter sur ses paniers, de manière à me laisser espérer qu'elle n'avait pas eu beaucoup de mal. Cet accident m'a donné du noir, je suis devenue plus rêveuse, il ne s'est pas prononcé un seul mot dans l'intervalle qui s'est écoulé à faire le reste du chemin. Le terrain devient sablonneux; vers Linas, on voit sur la droite commencer une chaîne de coteaux qui s'étendent de près de trois lieues dans les terres, précisément du côté que j'habite; ces coteaux sont couverts de grès et bruyères; le chêne et le bouleau y réussissent cependant assez bien.
On est venu de très loin au-devant de moi; je suis arrivée pour dîner chez mes parents, au château dont ils occupent une partie avec autant d'aisance que s'il leur appartenait. Il est situé vis-à-vis et peu loin du coteau dont je viens de parler, qui le meta l'abri des vents du nord; des fossés poissonneux l'environnent entièrement; la cour est partagée en deux carrés de potagers, bordés d'oeillets et de giroflées; le côté du parc offre moins de vues que de promenades, un sable inutile ne s'y rencontre jamais sous les pieds; le trèfle, le millefeuilles, la mauve, l'argentine tapissent toutes les allées.
Le pays est assez bien cultivé, passablement bon, un peu sablonneux; les
terres sont légères, il y a cependant peu de vignes. Beaucoup de bois, des prés, des plaines, des vallons, des eaux font un ensemble riant et varié. L'air est sain, non pas très vif. Les habitants sont un peu aisés; conséquemment ils ne sont point méchants ni voleurs. Le seigneur'1' est un financier qui se plaît à faire parade de son opulence par des établissements et des dépenses extraordinaires. Je ne lui crois pas de grandes vues; mais la vanité produit quelquefois autant de bien que le désir d'être utile. Cet homme a éveillé l'industrie; on voit ici des ouvriers de toute espèce, charrons, serruriers, menuisiers, vanneurs, charpentiers, fabricants de bas; on fait de la tuile et des briques, tout est occupé. Seulement on peut remarquer qu'il en est de ces établissements en petit comme de ceux du roi de Prusse en grand dans son royaume; ils tiennent à l'existence du maître, et <loi\fnt pour la plupart périr avec lui.
Il me semble aussi que ces opulents qui s'occupent à le paraître font plus de mal par leur existence que de bien par leur argent; le faste énorme et la suite nombreuse des seigneurs dans leurs terres fournissent à l'homme champêtre de9 objets de comparaison qui ('éblouissent d'abord, l'irritent bientôt et finissent insensiblement par le soumettre au joug de l'opinion et des préjugés funestes. Les ouvriers des villes qui ont été appelés ici ont altéré les mœurs; la sagesse des filles devient équivoque; leurs fautes produisent moins de scandale et la vertu n'a plus la même considération.
Cette paroisse peut être de deux mille personnes, répandues dans deux villages principaux et dans plusieurs habitations semées ça et là. Une chose qui m'a paru singulière, et dont la cause appartient probablement à la qualité des eaux, c'est que les jeunes gens des deux sexes n'ont presque pas de dents; ils les perdent de très bonne heure, du moins pour la majeure partie. Le curé, jeune encore, est un bon enfant, de trempe paresseuse, assez liant et gai. La vie que je mène n'est pas de mon choix; on ne sort jamais le matin; de plus, ma bonne tante, qui est un peu âgée, redoute beaucoup de choses dont je ne m'embarrasserais guère, le vent, le soleil, les fraîcheurs, les vaches, les cousins, les chenilles. Celles-ci sont dans une quantité prodigieuse; elles ont dévoré toutes les feuilles des chênes; on fait des processions pour les empêcher de se jeter sur les arbres à fruit : je me suis rappelé l'expédient de cet ancien officiai de Champagne qui, dans pareil cas, jugea plus efficace d'excommunier ces insectes. Au re9te, je dis amen et libéra not avec un air aussi dévot qu'il est besoin. Je ne danse plus avec le même plaisir que par le passé; les fêtes ne sont plus des saturnales, les bonnes gens sont à part; je hais cette distinction, je suis privée de ce qui me rendait ces
W Hmdry de Soucy, fermier général, que de la manufacture de Sèvres (Mémoires, t. II, M"" Roland devait mroir, en 179» , directeur p. i35-i'io).
assemblées intéressantes, l'idée de réunion, d'égalité, l'image de l'une et de l'autre. Je ne me soucie nullement de faire des dépenses d'agrément pour les jeux de gens que je n'estime guère. Nous sortons un peu, la promenade me ravit; je me rassasie du spectacle de la campagne qui ne m'a jamais trouvée indifférente; j'ai répété plus d'une fois cette exclamation que vous avez déjà entendue :
Que je t'aime , ô simple nature !
Toujours belle, sans imposture, Tu plais en tout temps , en tous lieux ; Non, il n'est que toi d'immortelle; Toujours vraie et toujours nouvelle Tu charmes le cœur et les yeux.
J'ai reçu des nouvelles de la petite; j'avais parlé d'elle à Sainte-Agathe, qui va la faire entrer chez Mlle Chenavier. Dans le besoin pressant où nous sommes, c'est une occasion qui ne doit [pas] être rejetée. Je ne suis pas même du tout fâchée que, pour commencer, elle entre dans une maison tranquille où il n'y ait point de domestique. La compagnie de M"" Tdo m'est ici d'une grande douceur ; c'est une bonne amie, sensible, aimable et touchante; elle m'intéresse, me plaît et me satisfait autant que son peste de mari me tourmente. Imaginez-vous un emporté, grossier, bizarre, comme je vous l'ai peint mille fois, qui joint à tout cela quelques grains de folie, et, ma foi, tout l'air d'être amoureux de moi. Ce bavard était à la maison lorsque votre frère et M. Guérard vinrent m'annoncer le voyage de Sophie, la dernière fête de Pâques; jaloux de montrer et de dire tout ce qu'il peut savoir, il a parlé dernièrement de ce voyage chez M. Cannet, l'auditeur, où il s'est trouvé pour affaire de son état. Je viens d'apprendre ceci de sa femme, et j'en suis tout en colère, parce que j'ignore s'il n'est pas hors de propos, ou plutôt je trouve décidément déplacé que ce soit ce personnage qui aille annoncer cette nouvelle. J'ai ce trait sur le cœur; il vous servira d'une esquisse pour le portrait de l'incommode cousin. Je voudrais ne pas connaître son aimable femme; la paix de celle-ci exige que je ménage le magot. Oh! le mauvais meuble qu'un mari ou un parent à demi fou et rustique comme un bouvier! J'ai de l'humeur malgré moi quand je vois une alliance si mal faite et que je sens tout le fardeau d'un tel être.
J'écris comme un chat, je n'ai pas le courage de relire ma lettre, vous aurez de la peine à la déchiffrer; je conduis ma plume en causant et regardant d'un autre côté. Dites-moi pourquoi l'adresse de votre dernier paquet était écrite par une main inconnue. Cette circonstance m'a donné des soupçons. Je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur.
À HENRIETTE^. — i3 juin i778,avec P.-S. du 16.
Du samedi i3 juin 1778.
Le temps les réunit enfin, ces deux amies, si différentes entre elles et si chères Tune à l'autre. Elles se sont vues, se verront encore, voudraient se voir toujours, parleront de toi et ne cesseront jamais de t'aimer. Sophie occupait ce matin la place où je suis présentement: j'entends encore ce son de voix qui venait m'apporter l'expression de la franchise et du sentiment; mes regards se promènent et croient la distinguer sur les lieux qu'elle parcourut; son souvenir me pénètre, son image m'environne, et je savoure au fond de mon cœur l'espoir de me retrouver près d'elle. Je ne l'attendais pas mardi; M"* d'Hgd., que j'avais vue la veille, ne me l'avait annoncée que pour le jour d'après. Songeant à son voyage, je faisais négligemment une toilette souvent importune à mon gré; on entre. . . je l'aperçois, je vole, je la presse. . . Tu connais son sang-froid, cet extérieur doux et paisible où la joie se peint sans transport et sans agitation; au bout d'un quart d'heure, elle raisonnait déjà, tandis que mes larmes brûlantes voilaient encore mes yeux et que, tout entière au plaisir de la rejoindre, j'écoutais ■M les entendre des réflexions qui me distrayaient. Dans les entrevues suivantes, plus tranquille et plus à moi, j'ai su goûter le charme de la communication. Il faut du loisir, et j'ajouterais volontiers de l'habitude d'être ensemble, pour se développer parfaitement; on a beau se voir fréquemment, si les instants sont trop rapides, on erre vaguement au milieu des objets que l'on avaitdessein d'examiner en détail. Au reste, quoi qu'on lasse près d'une amie, on n'a jamais perdu son temps et l'on se quitte toujours satisfaites. Il est si flatteur de se trouver avec un être auquel la seule vertu nous rend semblable et précieux! Chaque regard que l'on se porte est une exhortation au bien et une récompense de l'avoir fait; chaque mot qui s'échappe va peindre une vérité qui soulage celui qui la rend, intéresse celui qui l'écoute et sollicite l'un et l'autre à multiplier tour à tour ce plaisir réciproque.
Je me plais à ('entretenir de ces choses que tu sais si bien apprécier et faire éprouver; que ne viens-tu les partager? Tu peux me répondre, il est vrai, ce que
n' Archive» d'Agy; adresse, visa, cachet. — était rentrée à Paris le 3 juin, et Sophie vi-nati
Dauban, t. Il, p. 3og-3i3. — Marie Phlipon d'y arriver le 9.
j'ai moi-même à dire sur le voyage dont tu me parles; n'éveillons point l'imagination par le tableau des biens qui ne sont pas en notre pouvoir; c'est irriter le désir en pure perte et se préparer des regrets. Il manque à la plénitude de ma joie de t'avoir à mes côtés pour te faire dépositaire de ces excès de sensibilité que la sage Sophie méconnaît. Je crois que, dans la sublimité de sa raison, elle désirerait que je l'aimasse moins; l'idée d'un sentiment vif ne s'accorde pas dans son esprit avec celle de la félicité; je ne suis pas entièrement de son avis, et tu te rappelles plus d'un objet sur lequel notre opposition est encore bien plus grande; mais l'intimité de notre union n'en souffre en aucune manière. Également droites dans nos intentions, franches dans nos idées et libres dans leur exposition, nous dévoilons nos esprits comme nous ouvrons nos cœurs, sans contrainte et sans réserve. Nous sommes l'une à l'autre un spectacle singulier, et nous formons ensemble un étrange phénomène pour ceux qui voient notre liaison en distinguant nos différences. La ressemblance de nos goûts et l'uniformité de notre morale nous rapprochent davantage que ne pourrait nous éloigner le contraste de nos opinions. D'après l'effet de ce dernier, je serais portée à croire que nous lui devons beaucoup de charmes de notre société, par le piquant et la nouveauté qu'il y maintient toujours. Éclairée par des lumières puisées ailleurs que dans l'Évangile, Sophie dévote n'en est que plus heureuse, sans être moins tolérante, moins aimable et moins aimante. Le calme de son âme se peint sur son front modeste; l'accord de ses facultés se répète dans ses actions; sa créance anime et soutient son élévation, sa gaîté, son courage en nourrissant son espoir, en excitant son activité. Si jamais je me sens la fantaisie d'être chrélienne, je veux l'être à sa façon ou ne m'en pas mêler. J'avoue cependant que la déduction de ses idées n'est rien moins que propre à ébranler mon incrédulité; elle se fait un système à soi dont la théorie me paraît tout à fait plaisante : de vraies bulles de savon jetées en l'air. C'est une chose curieuse que d'observer ses inventions pour éviter de damner tant de gens qui devraient l'être selon l'Église, pour arranger le péché d'Adam, les effets de la corruption originelle avec les notions philosophiques qu'elle a su conserver de la nature de l'homme. La douceur de ces belles chimères qui flattent son imagination me séduirait plus aisément que le spécieux des raisonnements dont elle s'appuie dans son choix. Au reste la religion n'a fait que donner un nouveau ressort à sa vertu. Je la trouve d'ailleurs plus propre que jamais à sentir et procurer tous les biens et les agréments de l'amitié.
Du mardi '", 6 heures du matin.
Comment se fait-il, ma chère Henriette, qu'avec tant de plaisir à causer avec toi, je sois encore à finir une lettre commencée depuis deux jours? Disposée à la conduire assez loin et à la terminer d'abord, je fus interrompue samedi soir par une visite du bon Genevois; j'éprouvais un malaise dont je ne pourrais assigner la cause, il devint tel que, me trouvant libre à neuf heures, je me mis au lit avec empressement; une bonne nuit a réparé toutes choses.
La matinée du dimanche, donnée en partie à ma bonne maman, s'écoula tout entière sans me laisser un instant pour toi; le reste du jour, passé au Luxembourg, dans la compagnie que tu devines, me fut également volé. Hier, autre débauche, rendez-vous à dix heures à la cathédrale, petite visite chez Mlu Chenavier, dîner de bonne amitié chez les cousines, rentrée seulement tout au soir. Enfin, mes yeux viennent de s'ouvrir au jour le plus brillant; le ciel pur et sans nuage, éc'airé par un soleil dont rien ne ternit l'éclat, porte à l'esprit l'idée d'une paix et d'un bonheur dont une conscience honnête fait éprouver le sentiment; recueillie un moment avec moi, je m'abandonne doucement aux impression-, que ta lettre à Sophie est venue fortifier. Nous avons lu ensemble cette peinture touchante de l'image que tu te fais de notre réunion, à laquelle nous sentons que ta présence donnerait de nouveaux charmes. Je crois avoir saisi quelques expressions qui feraient espérer un voyage; les plaisirs ne se rassemblent pas, ils ne font que se succéder; je l'entrevis et je n'ose plus souhaiter. Il me semble que je réponds mal à ton épltre; je te dois pourtant au moins I a\cn (h la ntkbdMt qu'elle m'a fait goûter après la visite de Sophie; cet après te dit tout; toi seule alors pouvais être de mise, et ne pas perdre à la comparaison. J'apprécie mieux que jamais l'espèce de tiraillement que tu peux éprouver au milieu de deux êtres aussi persuadés, aussi feraM ÉM* leurs dispositions, et aussi doux dans leurs manières; l'incertitude de l'esprit devient doublement fatigante en pareil cas, et je conviens qu'une persuasion égale à la leur serait le plus à désirer pour l'agrément de ta situation. Le moyen de l'obtenir?. . . serait-ce de moi qui l'ignore, que tu pourrais apprendre à le distinguer? Je sens trop bien le peu d'utilité dont je te puis être dans cette partie, et ce n'est pas une légère contrariété que cette impuissance à t'aider sur un objet essentiel à ta tranquillité.
Ne trouves-tu pas que ce sont des parties bien fines que celles où sont les pères? Je n'ai pas mis assez d'importance à celle-ci pour me hâter d'en faire l'histoire. Je te rends compte attentivement de ce que moi seule peux l'apprendre, et j'abandonne volontiers aux autres ce qu'ils peuvent dire à ma place; il faut ItisMr
(l) ifi juin.
quelque chose à savoir par les voies indirectes, ne serait-ce que pour se faire appliquer joliment le nom de friponne. Cette injure ressemble aux petits soufflets que l'on efface bien vite par un baiser; je voudrais en recevoir cent par jour de cette espèce, — mais encore d'une main de mon choix; la distinction est nécessaire, et j'ajouterais bien qu'elle t'est avantageuse.
J'ai fait à la campagne une autre partie dont le récit serait trop long'1'; j'en plaisantai, à mon retour, avec M"* d'Hangard, comme d'une chose dont je ne me cache point, parce que j'avais réfléchi avant de la faire. L'histoire fut rapportée au tribunal que tu connais, et le grand juge a fait sa glose sur le ton que tu peux penser. Le moyen aussi d'imaginer qu'une jeune personne choisisse un habit de paysanne, fasse douze lieues sur un âne, s'expose par son vêtement à manger avec des domestiques, et le tout pour accompagner une parente avec le plus de facilité possible pour observer et metlre à profit son voyage?
J'arrête ici pour m'occuper de petits soins domestiques auxquels je me dois présentement. J'attends Sophie ce matin, et je lui laisse cette place pour t'adresser quelques mots sur ma lettre si la sienne n'était pas encore faite. Adieu, ma chère et tendre amie, je t'embrasse de tout mon cœur.
[De la main de Sophie W. Le commencement du billet est déchiré.]
... et un air agréable qui est nésessaire pour adoucir le joug à une telte léger et fiere. Engage maman à faire faire un mémoire à Encelain de l'humeure quelle a a la gembe. M. Louis donne de l'importance à cela. Voila pourquoi il veut des destailes, mais ce n'est pas à lui que j'aimerais mieux m'adrésser, j'irais voir Mr Bellelette. J'écris sur la lettre de Phlipon sans l'avoir lue. En me la remettant ce matein, elle ne me permit de la voir que par toi, si tu le voulais bien. Tu sais ce que vaut pour moi un tel ordre. Je suis fâché de te quiter si tôt. Ta lettre m'a fait le plus grand plaisir; regarde-moi toujours come ta Sophie, dis bien des choses à tous les amis en particulier, tu sauras ajouter les noms.
(1' Marie Phlipon raconte, dans son Voyage (,) Je transcris tel quel, avec son orlhoà Soucis, l'escapade qu'elle fit en accompagnant graphe, ce billet de Sophie Cannet. On verra à Etampes, sons un habit de paysanne, sa qu'elle avait appris peu de grammaire au coucousine Trude qui avait affaire dans cette petite vent el ne s'était pas perfectionnée depuis, ce ville. qui ne l'empêchait pas d'être une àmc eiquise.