‹ Lettres; publieesChapitre 22 sur 72 · CCX1X · texte numérisé non relu

CCX1X

À HENRIETTE 0. aijuini778.

s4 juin 1778, après-midi, h heures.

Je ne connais et n'imagine rien de plus doux que de passer de la sociélé d'une amie aux soins d'une correspondance avec une autre; l'esprit trouve à ce compte la variété qui le rafraîchit, tandis que le cœur doucement remué continue de goûter les charmes qui le remplissent. Je ne puis voir ma Sophie cette après-dlnée, je m'en console, et je dirais même que je l'oublie avec toi , si tu ne servais encore à me la rappeler. Son souvenir vient se placer si naturellement entre nous deux qu'il serait non seulement inutile de prétendre l'en chasser, mais aussi affecté de n'en pas faire mention. Je t'appelais hier avec elle, à plus de huit heures, au petit jardin dos cousines; c'était le soir d'un de ces beaux jours d'été que l'on aime à peindre, et surtout à passer; la verdure, les lys majestueux, la rose tou- < li;mte, l'air embaumé, la fraîcheur, le calme qui règne à ce moment et se communique à l'âme par les sens, tout se réunissait pour faire de ce lieu paisible une retraite convenable à l'Amitié. \près la dissipation du jour, le travail des mains, l'application de commande, avec quel plaisir on recueille et partage les sensations iin-nagéi •-. h» réflexions faciles et les sentiments vrais que l'instant, le séjour, votre second, donnent, suggèrent, et vous inspirent!

La' scène est changée aujourd'hui : laliguée d'une chaleur accablante, je suis restée négligemment dans la solitude que j'idolâtre; tout Paris se promène, quelques sols achètent des verres enfumés pour >oir une éclipse qui n'arrive pas, ta sœur fait complaisamment quelque reversis, et ton petit Phlipon, armé de sa plume, environné de paperasses, escorté çà et là d'un J.-J. et d'un grand Xénophon gaulois, grimpé sur un pupitre, te fait en vrai lutin une lettre de hasard, commencée sans dessein, fabriquée sans raison, et dont la lin ne m'est pas plus connue que celle de l'univers.

A propos de lutin, aurais-tu jamais présumé que .. . le Diable conduisit les saints à la me* pourtant ce qui est arrivé depuis le séjour de Sophie dans

cette ville, où je la mène à l'église. Dieu sait s'il m'en arrivera bien. Au reste, si la fantaisie me prend d'être dévote, je veux le devenir comme notre amie ou ne pas

(,) Archives d'Agy: adressa (de la main de dans un paquet), rachet. — Dauban, t. II,

Supliif), ni timhre ni visa (la lettre fut emené* p 3i3-3i6.

m'en mêler. Notre Sophie est ma Julie, toute sage et toute cbarmanle : je crois que je l'aimerais moins si elle était autrement, tant je l'aime comme elle est. D'ailleurs je lui confie toutes mes fredaines de raisonnements avec autant de franchise qu'elle en met à m'entretenir des objets de sa piété. Nous sommes deux personnages originaux dont nul ne soupçonnerait l'intimité, en connaissant les différences; je la considère moi-même avec une sorte de curiosité lorsque, dans la froideur de l'observation , je fais le rôle de spectateur. Il est donc vrai que la droiture du cœur, le goût du bien, les mêmes mœurs sont les vrais principes des liaisons étroites et solides! Des rapports de caractères, de situation, d'esprit, d'érudition peuvent rapprocher quelquefois des êtres parmi lesquels ils se trouvent, ou fournir des ressources et des agréments à ceux qui se sont déjà rapprochés : mais il n'est donné de s'unir indissolublement qu'à ceux qu'une haute estime, fondée sur une connaissance approfondie, rend certains l'un de l'autre, fait confondre les intérêts, les plaisirs, et l'existence réciproque.

Cicéron, qui s'y connaissait bien, disait avec une justesse qui m'a fait retenir ses expressions : trceux qui placent le souverain bien dans la vertu le placent là où il est véritablement; mais l'amitié est l'ouvrage de cette vertu sans laquelle elle ne peut subsister».

C'est à l'aide de l'une et de l'autre qu'on se conserve en état de parler un jour comme cet ancien Grec, parvenu à l'âge le plus avancé, auquel on demandait pourquoi il était si attaché à une vie qui durait depuis si longtemps? — ttC'est, disait-il, parce que je n'ai aucun reproche à faire à ma vieillesse.»

Puisque me voici chez les Grecs, je suis d'avis d'y rester et de t'entretenir de mon Xénophon, auteur que m'a laissé M. R,d dans une traduction du règne de Louis XIII'1); ce style suranné n'a rien de rebutant pour moi; les mots m'importent peu, pourvu qu'ils rendent clairement la pensée. J'ai dessein, pour me maintenir fidèle à l'habitude de partager une bonne partie de mes petites études, de te faire quelques extraits de ses ouvrages : en attendant, tu auras leur énumération et le précis de la vie de mon auteur. Le caractère du personnage, ses talents et ses actions le rendent digne du coup de pinceau. Xénophon prit naissance vers l'an du monde 355o dans la ville d'Athènes, célèbre par ses arts et ses plaisirs plus encore que par ses mœurs, quoiqu'elle ait eu de grands hommes et des

(l' Quelques jours auparavant (u juin), mon Goulard, Senlisien) qui avait paru in-

Roland écrivait à son ami Cousin-Despréaux : folio, en 161 a, à Cologny, in-8°, en 161g, à

«J'ai trouvé et acheté une traduction de tout Yverdon. tt Traduction peu estimée, dit Bru-

Xénophon...» On voit qu'en quittant Paris net; ce n'est guère qu'une collection des tra-

pour Amiens il l'avait laissée à sa jeune amie. ductions de Seyssel et antres, retouchées par

Ce devait être la traduction publiée par Pyra- l'auteur». Cf. Barbier, Diclionn. des anonyme»,

mus de Candolc, ou plutôt par S. G. S. (Si- n° i3a55.

citoyens vertueux. La douceur, la modestie et la facilité de son commerce le rendaient recommandable; il fut remarqué de Socrate dont il devint le disciple et de la doctrine duquel il fut le premier qui dressa des mémoires. Les sollicitations d'un ami, les invitations du jeune Cyrus l'entraînèrent à la cour de ce prince, qui projettait dès lors une guerre contre son frère Artaxerxès, entreprise dans laquelle il engagea Xénophon ainsi que plusieurs autres capitaines grecs sous le prétexte d'une guerre simulée contre les Pisides. Cyrus ayant été tué à la première bataille livrée au roi Artaxerxès, les Grecs engagés très loin dans la haute Asie se trouvaient dans une situation très critique; Xénophon fut élu l'un des chefs destinés à les conduire et les ramener dans leur patrie. Ils y arrivèrent après quinze mois d'absence, un chemin de deux mille lieues, des travaux et des peines sans nombre. Ce fut la fameuse retraite des Dix-Mille, dans laquelle Xénophon donna des preuves continuelles d'une sagesse et d'une valeur peu communes. Sa vertu lui mérita la bienveillance du colonel Chirisophus, Lacédémonien, avec lequel il fit le voyage dans la meilleure intelligence. Les Athéniens, irrités de ce qu'il avait suivi Cyrus, bannirent Xénophon dans son absence, ce qui fit qu'à son retour, ne pouvant descendre en son pays, il suivit Agésilas avec lequel il combattit à la bataille de Chéronée contre les Thébains; puis il envoya ses deux fils pour être élevés à Sparte où, ayant été reçu citoyen, il se retira depuis à Scillonle, avec ses deux enfants. Là, possédant quelque bien par la libéralité des Spartiates, il partageait son temps entre la solitude où il composa les ouvrages que nous avons de lui , l'exercice de la chasse et la société de quelques amis qu'il entretenait agréablement. La guerre étant survenue des Spartiates contre les Eléens, ces derniers surprirent Scillonte, d'où Xénophon se retira à Lépréum, puis à Corinthe qui fut son dernier a-ile. Mais les Argien< et les Arcadiens, alliés des Thébains, s'étanl 'l'W's contre les Spartiates auxquels les Athéniens résolurent d'envoyerdes secours, Xénophon voulut que ses fils Diodorus et Cryllus se rangeassent dans l'armée d'Athènes; ce qu'ils firent et se trouvèrent à la bataille de Mantilles, de laquelle Diodorus échappa avec peu d'honneur, Gryllus au contraire y mourut en combattant vaillamment, après avoir abattu entre autres Thébains Epaminondas, leur chef, selon quelques-uns. Xénophon, dont les actions et les préceptes annoncent la piété, reçut cette nouvelle comme il offrait un sacrifice solennel dans la ville de Corinthe. Il leva de dessus sa tête le chapeau de fleurs, demandant comment Gryllus était mort. Les envoyés lui ayant répondu : irEn vaillant homme qui a tué de sa main grand nombre d'ennemis avant d'être terrasse», Xénophon remit son chapeau de fleurs avec constance et tranquillité sans aucun signe de douleur et, sans dire autre chose, sinon : «Je savais que mon fils était mortel », il acheva son sacrifice. Il termina, la première année de la io5" olympiade, âgé de plus de 80 ans, une carrière laborieuse

et honorable où l'on vit briller également la valeur et la prudence du guerrier, la modération du sage, la fidélité de l'honnête homme et du citoyen. Ennemi des philosophes de nom, ami de la vérité, singulièrement attaché à tous les hommes vertueux et savants, il fut lui-même surnommé l'abeille athénienne, à cause de la douceur de son style. Ses écrits portent l'empreinte d'une âme saine et élevée, d'un esprit juste, solide, exercé. La Cyropédie, ou l'histoire du grand Gyrus, en huit livres; celle des guerres grecques, commencée où finit Thucydide et conduite jusqu'à la bataille de Mantinée, comprise aussi dans sept livres; l'éloge d'Agésilas; des mémoires en cinq livres, où il traite particulièrement de la doctrine de Socrate; l'Apologie de celui-ci; un exposé de la République de Sparte, un autre de celle d'Athènes, plusieurs discours et quelques lettres sur des sujets de morale et autres, composent la totalité de ses œuvres. Tu sauras par la suite quelque chose de plus particulier sur chacune d'elles, mais il faut pour cela que Sophie ne parte pas tout à l'heure ou que M. Rld consente à ne pas rentrer sitôt en possession de son livre. Je te donnerai seulement une légère idée du bon sens de ce vieux Grec par le passage suivant d'une de ses lettres à Echines : * Quel est l'homme , ami Échines, qui ait jamais ouï Socrate disputer de la métaphysique, ou exhorter ses disciples à étudier la géométrie pour devenir plus gens de bien ? Nous savons qu'il connaissait la musique, seulement autant que l'oreille en peut juger; aussi ne cessait-il de rappeler aux siens que c'était de vaillance, de justice et des autres vertus, qu'il appelait biens convenables aux hommes, dont il fallait s'occuper et se revêtir. Quant aux choses célestes, il disait que nous n'y pouvons atteindre ou que l'on y avait mêlé beaucoup de fables. Ce nous est assez d'adorer les dieux à cause de leur puissance souveraine, pénétrer leur nature est chose impossible et défendue. i

«Les pères qui achètent force héritages à leurs enfants sans prendre soin de former ces enfants au bien ressemblent, disait encore Xénopbon, aux riches qui nourrissent grassement des chevaux sur le fumier sans les dresser au service»

«Les richesses, écrivait-il à Lamproclès, doivent être mesurées sur l'usage qu'on en peut faire. 11 ne faut pas donner ce nom à des possessions sans bornes, mais seulement aux choses requises pour un usage convenable. »

Adieu, pour aujourd'hui, chère et tendre amie, je retourne à ma lecture.

[De la main de Sophie. f1']

J'ai pris son confesseur, c'est elle qui m'y a mené, qui l'a été appeler pour moi; la joie de l'honnête homme a été courte en apprenant que ce n'était pas pour elle,

(1> Ici, je rétablis l'orthographe courante numéro précédent, donné un spécimen de celle pour faciliter la lecture. 11 suffit d'avoir, au de Sophie Cannet.

mais pour une amie; cela a du lui paraître bien drôle. C'est un homme qui m'a paru fort prudent, un esprit lourd et l'expression peu heureuse : ce n'est pas le fait de notre amie.

Sais-tu que je ne la vois pas beaucoup. Je ne l'ai vue ni mercredi ni jeudi, je n'ai diné qu'une fois avec elle chez mes cousines; je n'ai pas encore passé une matinée entière, elles ont toutes été ébréchées par M. Louis'1', que je n'avais souvent qu'à dix heures, par M"e d'Hangard au déjeuner, par les dimanches et fêtes dont les matinées sont à Dieu, d'autant plus qu'on ne fait rien l'aprèsdlné chez les bonnes cousines; un petit quarl-d'heure aux Carmes pour dire ses vêpres est tout ce qu'on peut obtenir, elles veulent absolument qu'on vienne les dimanches et fêtes, cela ne me coûte pas peu.

Si j'ai des plaisirs plus vifs, j'ai des causes d'ennui parfois bien mordantes; chez dame Audoy, rien ne s'est qu'empiré. Saint-Charles est un pauvre petit être modifié par ses alentours et rompu à la triste besogne de procureur; Emélie, tristement enfermée dans une boite pour l'esprit comme pour le corps, a, je crois, perdu la faculté de se développer; la mère, plus faible d'esprit encore par la maladie et engourdie par l'ennui, n'a plus que cela à donner. Surtout, ne montre cela à personne, ce n'est bon que pour nous. Cependant je tâche de faire bonne contenance, je sais qu'il vaut mieux a\al«r la médecine avec courage. J'ai prévu tniit cela d'Amiens, j'ai pris ma résolution, il faut la soutenir; il n'y a de vraie satisfaction qu'au bout de cela. Adieu, ma chère; écris-moi bien tant que tu pourras. J'aime tant mon alentour d'Amiens! Donne-moi de leurs nouvelles, assure-les bien que je désire de les revoir. Mais tu peux bien te mettre au premier chef comme la pierre principale; le bien-être qui t'est revenu me donne plus de droits et d'espérance. Mais avant tout acquitte-toi avec M"* d'Hangard; c'est une grosse fille toute remplie de sens et de bonté, je l'aime vraiment. Il est dimanche; ayant un paquet à envoyer, j'ai gardé cette lettre pour cette occasion. Je t'embrasse avant de la fermer.

Depuis qu'elle est écrite, j'ai reçu une lettre de maman; tu lui as maladroitement déguisé ce qu'il y avait de trop dans ma dernière; elle m'en témoigne quelque chose, je raccommode cela comme je peux. Est-ce que tu ne sais pas, avec une plume, barrer les lignes que lu ne veux pas lire et remplir ces lacunes à ta mode? Après cela on lit hien couramment et sans risque de se tromper. Ces |»'tits ménagements ont leur importance. Crois-moi ta véritable amie.

•'> Antoine Louis, chirurgien célèbre, t-jiZ-i-jga.

[À HENRIETTE M.] — 39juini778.

À M"' Cannelé.

39 juin 1778, 5 heures du matin.

Dans un moment d'humeur, je déclamais autrefois contre l'Habitude. * C'est elle, m'écriais-je, qui détruit les plus douces illusions, les remplace par un morne dégoût; elle traîne en secret le voile de l'ennui, dont elle enveloppe tout ce qu'on lui soumet. Divinité malfaisante, elle se plaît à voir les humains, abattus sous son joug, regarder languissamment les traits émoussés des plaisirs, sentir le bonheur même s'émousser et décroître, et la nature entière perdre ses agréments. L'ignorance et la crainte enfantent les choses monstrueuses : l'Habitude les éternise; elle fortiQe tous les vices. Hélas! trop souvent elle ne fait à la vertu que lui ôter son énergie.

<r Douce et puissante Habitude ! je t'ai calomniée. Reçois, en réparation de mon audace, de justes actions de grâces pour le bien que tu m'as fait. Qui d'entre nous pourrait, sans toi, supporter une vie dont tu soulèves le fardeau? Toujours à nos côtés pour diminuer l'impression de nos maux, la vivacité de nos regrets, tu fus mise par la nature en contrepoids avec la douleur. C'est toi qui rétablis l'équilibre et la paix entre nos facultés émues; tu souffles le flambeau des passions dévorantes dont l'ardeur nous consumait, pour lui substituer cette chaleur vivifiante et modérée, ce goût constant des objets que l'on s'est choisis, qui fait le charme de nos jours et l'âme du bonheur. En ôtant aux \ertus celte àpreté rigoureuse qui distingue leur nouveanté sans les affermir, tu sais assurer leur durée en nous faisant d'elles autant de besoins. Si d'une main trop pesante tu flétris

(1) Papiers d'Ersu. — Pas d'adresse.

C La mention trà M"* Cannet» indique assez que la lettre est pour Henriette. Dans un angle du papier, il y a (^extraits» , et c'est bien en effet des extraits de la Cyropédie que Marie Phlipon envoie à son amie. Elle lisait alors Xénoplion dans cette vieille traduction que lui avait laissée Roland reparlant pour Amiens. Elle s'amusait à l'analyser et, au fur et à mesure, adressait ces rédactions à Henriette. Déjà, le

ali juin, elle lui avait envoyé un précis de la vie de l'écrivain ; nous allons voir qu'elle lui résumera de même VAnabase (5 juillet), les Helléniques (6 juillet), VEloge d'Agésilas (19 juillet), la l)i- publique de Sparte (aa juillet), les Mémorables de Socrale (26 juillet).

Remarquons, une fois pour toutes, comme Marie Phlipon s ingénie pour écrire longuement à Henriette, sans presque rien lui dire au fond d'elle-même et de ses secrètes pensées.

quelquefois les fleurs brillantes des amours, on te vit du moins resserrer les liens de l'amitié touchante qui leur succéda. Dans le cercle journalier où la destinée nous promène, tu retiens le plaisir volage et tes efforts font disparaître les ronces qui croissaient sous nos pas.

■ C'est dans ton sein que prit naissance le doux amour de la patrie; par toi, le sauvage habitant des régions brûlantes ou des climats glacés s'attache aux lieux qui l'ont vu naitrp. chérit son antre solitaire, ses déserts el ses rochers dont l'esprit étonne et fait frémir l'étranger qui les contemple pour la première fois. C'est toi qui, retenant près du pin l'enfant dont la faiblesse sollicita ses premiers soins, produisis cette tendresse dont les rapports multipliés fondèrent la société, la morale et les lois.»

Cette [sic) hymne échappe à ma reconnaissance à l'instant où je prenais la plume avec un entier abandon aux sensations que me donnent l'heure et les circonstances, et que je ne me contrains jamais avec toi. Levée peu après le soleil, suivant l'obligation que je me suis faite, je goûtais le plaisir de cet usage, je réfléchissais sur la facilité que je trouve à m'y soumettre, et que je dois à l'habitude; frappée des avantages de cette dernière, je laissai un peu de cours à mon enthou- ■■H. Mais j'en arrête ici l'expression, pour m'occuper de l'exécution du projet que j'avais d'ahord formé. Je veux travailler aux Extraits que je t'avais promis dans ma dernière. C'est une entreprise assez bizarre, peut-être vaine et présomptueuse, i|in' de tracer une esquive des objets dont il est question. L'histoire est une suite de faits dont l'enchaînement et les rapports donnent au tableau qu'elle représente l'ordonnance et la symétrie qui flattent et captivent l'attention. Comment saisir les traits essentiels et supprimer tous ceux de détail, sans nuire à cette liaison qui fait la base de l'intérêt? Je n'ai pas une prétention assez forte à l'exactitude pour être rebutée par les dillirultés; je ne me flatte pas de les vaincre; mon seul but est de partager les fruits de ma lecture par le précis des choses que je suis le plus en peine de me rappeler, et que je juge les plus propres à t'amuser.

Vnophon commence la Cyropédie par des considérations sur'1'

Je te donne une idée imparfaite d'un excellent ouvrage par cet informe extrait. On a jugé que Xénophon avait eu principalement en vue de donner un modèle de l'éducation et de la conduite d'un prince dans la Cyropédie. Tout ce qui est nécessaire à cet objet s'y trouve effectivement avec un ordre et une sagesse admirables. Le commun des hommes peut y recueillir avec fruit des préceptes

<•> Suivent quatorze grande» pages d'analyse, que je ne donne pas. Ce sont de» devoirs d'éco- M.T-.

Lirrais 01 ■adiui Roland, m. 19

utiles à tous. Plus je fais connaissance avec les anciens, plus j'apprécie la justesse des éloges que l'on fait d'eux. J'aime dans leurs écrits la force et le sens des choses joints à une simplicité noble, qui attache sans éblouir; ils ne cherchent point à faire des phrases, mais leur style nourri d'idées peint la pensée et la fait

naître (1)

Mais il faut terminer ici mon extrait et mes réflexions. Adieu, chère

amie; tu me fais éprouver combien il est doux de mêler le charme du sentiment aux graves plaisirs de l'esprit.

[À HENRIETTE W.] — 5 juillet i778.

5 juillet 1778.

Je me lève aujourd'hui plus tard et moins gaîment; une mauvaise dent m'a fait trouver la nuit longue, j'ai été obligée de laisser quelques heures du matin au repos que je n'avais pu prendre auparavant; sept heures sont sonnées, le temps de ma retraite va se trouver écoulé bien vite. J'attends Sophie, et j'ai besoin de sa présence sans avoir, ce semble, rien de particulier ou du moins de nouveau à lui dire. Depuis huit jours, nous ne goûtons que par extraits le plaisir de nous voir; sa dévotion me ravit bien des instants; ils sont utiles à son bonheur, je lui pardonne à ce prix le vol qu'elle m'en fait.

J'ignore quand et par quel moyen je te ferai parvenir les griffonnages que je fais à ton intention. Si j'avais comme toi la répugnance d'envoyer de vieilles causeries, tu n'aurais pas souvent des miennes; je voudrais que cet exemple guérisse un peu tes scrupules. Assez bonne pour accueillir mes rapsodies, sois encore assez généreuse pour me payer en même monnaie. Je conçois que la nécessité de remplacer ta sœur auprès de notre maman t'emploie, au profit d'une complaisance qui mérite nos éloges, des moments que peut-être tu nous aurais donnés : mais le dictionnaire de M. Rld. nous fait aussi, je crois, quelque tort. Je ne veux pas qu'il en soit de même à ton égard du Xénophon qui m'est resté; il faut voir si mon babil ne me vaudra pas au moins une invitation à me taire.

Dans l'ordre des ouvrages de l'auteur dont il est question, la guerre de Cyrus le jeune tient le second rang; je n'en ferai qu'un extrait fort rapide ou plutôt je ne tirerai qu'un trait; les détails de guerre ne sont pas susceptibles d'une esquisse

W Je supprime ici une demi-page de même nature. — (,) Papiers d'Ersu.

d'ensemble et mon goût ne me porte pas à les retracer, quoique la justesse de la description et les choses excellentes dont elle est accompagnée me les rendent précieux dans l'original.

Artaxerxès et Cyrus(1)

Je regrette de manquer à la fois du temps et du talent nécessaires pour m'étendre davantage avec agrément. Adieu pour cet objet et pour aujourd'hui.

À HENRIETTE M. — 6 juillet 1778, avec P.-S. du mardi 7 et du vendredi io'J>.

Du 7 juillet 1778, 5 heures du matin.

Jean-Jacques est mort; cette nouvelle me fut annoncée hier à dîner. Je sentis aussitôt mon appétit se fermer, mon cœur se serrer malgré moi et se soulever contre les aliments qae je voulais prendre. Pourquoi?. . . Ce qu'il y eut de meilleur en Rousseau nous demeure; le reste n'est qu'arraché à la douleur. Sa vie est remplie, son esprit et ses sentiments nous restent : d'où vient que je me sens attristée? Voilà de ces impressions dont on ne saurait rendre raison. Lorsque je jetais mes regards sur l'espèce, je distinguais avec complaisance cet être juste et bon, i|iii dans l'obscurité de sa retraite faisait le bien sans bruit après l'avoir prêché avec chaleur; je BhérHMM en lui l'ami de l'humanité, son bienfaiteur et le mien; il n'est plus : celte idée me fait verser des larmes d'attendrissement qu'il ■fafl pas en mon pouvoir de retenir. Mlle m'occupe, me remplit et m'a forcée de te l'exprimer en prenant la plume pour m'entretenir avec toi.

A peine te quittais-je avant-hier que notre chère Sophie est venue m'annoncer qu'elle dînerait avec moi et me donnait sa journée. Nous avons passé nos moments doucement abandonnées à tous les ebarmes d'un sentiment flatteur et d'une confiance sans bornes. — Il me parait que je ne dois plus me flatter d'un long séjour et qu'il faut dépêcher la lecture de mon Xénophon, si je ne veux rien perdre de

(' Je supprime ici un résumé de VAnabate, Sicotière (qui les tenait sans doute de la fade trois pages. mille de Gomiecourt) et ont été communiquées

<*' Cette lettre, ainsi que celle du sa juillet par sa fille. M™* la baronne do BaMft-PrwM.

(n'ccxiv), ont été publiés par M"* Saltellarides, M Marie Phlipon a mis 7 juillet; mais

en fragments dans le Mercure de France du comme elle écrivait un lundi (le post-scriptum

1" octobre 1909, puis intégralement dans la qui suit est daté «du lendemain mardi*).

Révolution française du 1 '1 décembre suivant. il faut nécessairement mettre 6 juillet, jour

Elles proviennent de la collection de M. de la correspondant au premier lundi de juillet 1778.

lui. — J'abrégerai mes extraits pour cette raison et aussi par la nature de l'ouvrage dont j'ai dessein de te parler aujourd'hui. Il s'agit des guerres grecques dont Xénophon commence l'histoire au point où Thucydide avait laissé la sienne.

Après la conquête des Héraclides (plus d'onze cents ans avant l'ère vulgaire), la Grèce avait changé de face et les Républiques s'étaient formées dans son sein; Lycurgue avait donné ses lois : les deux guerres contre les Messéniens, l'une de vingt années, l'autre de dix-sept, avaient étendu la puissance de Lacédémone; les sages lois de Solon étaient substituées au code rigoureux de Dracon; Thémistocle et Miltiade, fameux par les batailles de Marathon, de Salamine, de Platée et de Mycale, avaient acquis aux Grecs une paix que Darius et Xerxès, successivement, voulurent troubler en cherchant à leur ravir une liberté que les derniers succès de Cimon contre les Perses achevèrent d'assurer. Aristide n'était plus, et les Républiques jalouses, tranquilles du côté de l'étranger, se disputaient une supériorité que la puissance balançait entre Athènes et Lacédémone. Les querelles de ces deux fières rivales entraînèrent tous les États de la Grèce et la divisèrent en deux factions : ce fut alors que s'éleva cette guerre du Péloponèse, dont le sage Thucydide a fait l'histoire qu'il conduit jusqu'à la vingtième année: Xénophon la continue et commence par décrire deux batailles, l'une perdue, l'autre gagnée par les Athéniens avec l'aide d'Alcibiade, qui, étant ensuite allé en Asie, fut pris en trahison par Tissapherne, des mains duquel il s'échappa. De retour dans sa patrie, l'on abolit tous les décrets qui avaient été portés contre lui, il fut même nommé général, et sa valeur soutint quelque temps les Athéniens, malgré leur désavantage. Dans ces mêmes moments, les Carthaginois envoyaient Annibal en Sicile, où il s'empara de deux villes .grecques. Cependant le roi de Perse entretenait toujours la division parmi les Grecs. EnGn, dans la vingt septième année de celte guerre, les Athéniens succombèrent, Conon, leur général, ayant été battu, défait sur mer par Lysandre, qui commandait l'armée navale de Lacédémone et qui vint mettre le siège devant Athènes avec deux cents vaisseaux, tandis qu'Agis et Pharnabase l'attaquaient par terre. Forcés de capituler au bout de six mois, les Athéniens obtinrent la paix en démolissant leurs murailles, livrant leur citadelle, leurs vaisseaux et recevant pour gouverneurs trente magistrats, qui méritèrent et s'acquirent le nom de tyrans. Leur oppression et leurs cruautés forcèrent les exilés d'Athènes à prendre les armes pour secourir leurs concitoyens; Lysandre et Pausanias, envoyés de Lacédémone à l'appel des tyrans qui les avaient demandés, rétablirent la paix dans Athènes et lui laissèrent la liberté de se gouverner par la loi de Solon. C'est à ce temps qu'il faut rapporter l'expédition du jeune Cyrus et la retraite glorieuse des Dix Mille, ainsi que la guerre de Lacédémone contre les Perses, dont le général Tissapherne, s'étant laissé battre par Agésilas, eut la tête tranchée aux sollicitations de Parvsatis. Les

troubles fomentés par l'étranger dans l'intérieur de la Grèce virent commencer la guerre de Corinthe; les Lacédémoniens, fatigués de ces divisions intestines, conclurent la paix avec les Perses. Une paix générale suivit bientôt cette paix particulière et termina la guerre de Corinthe après huit ans de durée; mais la tranquillité ne subsista pas aussi longtemps. Les prétentions de Lacédémone sur les habitants de Mantinée donnèrent naissance aux premiers troubles, et leur entreprise surCadmée, citadelle de Thèbes, dont ils s'emparèrent pour tenir sous le joug les Thébains que leur valeur rendait redoutables, commença la guerre de Thèbes, qui partagea de nouveau toute la Grèce. La capacité des généraux Epaminondas cl Pelopidas, le gain de la bataille de Leuctres sur les Lacédémoniens acquirent à leurs adversaires la plus grande réputation dans toute cette guerre, que l'entremise (I 'ArtaMflèa suspendit parfois et fit enfin cesser après la bataille de Mantinée. où péril Epaminondas. couvert d'honneur et de gloire(336 ans avant J.-G.). (.">v>t préi -isiMiient à l'époque de cette bataille que Xénophon termine son histoire. La fortune et la réputation des Thébains disparurent avec leur chef; la guerre sociale des Athénien-, celle des Phocéens, les intrigues de Philippe, le règne d'Alexandre divisèrent, affaiblirent tour à tour les Grecs et les disposèrent à devenir dans la suite les MJeta 'les Itmnains. Par le rapprochement de ces grands traits, je me suis plu à tracer Idcëreawnl un tableau général de l'histoire grecque, plutôt que je ne nie m appliquée à extraire l'histoire particulière des guerres décrites par Xénophon; les désastres immenses de celle-ci m'auraient engagée plus loin que je ne pois aller; let faits principaux que je rassemble sont destinés uniquement à rappeler avec ordre dans notre souvenir des idées qu'il est bon de conserver.

Je te quitte brusquement : maudit soit le génie qui m'envoie une visite si matin! J'entends M. T. [TrudeJ, chez qui je dois dîner aujourd'hui; quoi donc peut me l'amener actuellement?

Du lendemain mardi W.

Débarrassée de mon cher cousin, je trouvai hier dans la société de ma Sophie un dédommagement à l'importunité du premier; il fallut cependant, par condescendance à l'invitation de sa femme, passer une grande partie de la journée avec lui. Je dînai dans la compagnie de deux personnes de province assez aimables; la femme, autrefois jolie, vive encore et un peu fraîche, gaie, facile et liante, me parut d'un commerce agréable, d'ailleurs d'un esprit borné, mais délié dans sa petite étendue. Les manières et le maintien avaient pourtant je ne sais quoi d'extraordinaire à la capitale, même pour mes yeux peu exercés. Son compagnon de voyage cachait, sous l'extérieur d'un lourdaud, assez d'usage et de finesse.

in

J'ai joué, j'ai sué, je me suis plainte comme tout le monde d'une chaleur excessive qui me faisait souhaiter en moi-même les riants ombrages de l'Haulois'1), et j'appliquais à cette idée les vers de Virgile :

C'est vous que je chéris , prés fleuris , onde pure ! Je veux dans les forêts couler ma vie obscure. Dieux I que ne suis-je assise aux bords du Sperchius ! Quand pourrai-je fouler les beaux vallons d'Hémus? Oh! qui me portera sur le riant Taygète, Et d'un épais feuillage ombragera ma tête!

Avec ces beaux souvenirs on a quelquefois l'air assez maussade et sot; mais au jeu du loto je me permets sans scrupule toutes les distractions possibles, quitte à me faire brûler et à m'en moquer la première.

L'expérience de ce moment me prouve avec quelle facilité je prendrais l'habitude de t'entretenir tous les matins; il est doux de se livrer à son réveil aux charmes de l'amitié; les anciens mages commençaient la journée par saluer le soleil en chantant des hymnes mélodieuses, ils employaient la musique et la poésie à maintenir dans leurs facultés cet accord nécessaire à leur libre exercice; moi, je dispose mon cœur aux affections sociales par un hommage au sentiment qui les épure et les fortifie.

Le temps est changé, la pluie tombe à seaux. Je perds l'espérance de voir ce malin ma tendre amie; je chercherai le supplément à sa présence dans le travail et l'application. Je ne crois pas te faire encore beaucoup d'extraits de mon Xénophon; il me reste tout au plus le temps de lire des ouvrages qne je voudrais étudier. Je me sens pour la paresse une haine qui m'anime; je la donnerais pour mère au néant, si le néant était quelque chose; mon activité se nourrit de la précipitation même qui la resserre et me rappelle des vers que j'ai vus je ne sais où avec un certain plaisir.

0 du cbaos , toi qui tiras le monde , Toi qui des arts es la source féconde , Toi qu'on n'obtient qu'à force de labeur, Fille du temps , ô puissante industrie ! Tu nous montras la route du bonheur; De la paresse implacable ennemie, Tout est empreint de ton sceau précieux, Et nous devons à tes soins généreux Les agréments qui charment notre vie.

(1' La Hautoye, le parc-promenade d'Amiens

Vendredi 10.

La toile se baisse et se relève, déjà la scène est changée : le spectateur ne voit, ne sent et ne veut plus les mêmes choses. C'est l'image de la vie; tout glisse sur sa légère surface où nous errons nous-mêmes, les objets s'échappent, fuient, s'évanouissent et se succèdent avec rapidité tous les matins, tous les instants présentent un tableau différent de la veille et du moment précédent. Mes affaires justifient et fournissent mes réflexions. Je n'ai pas le courage de t'entretenir des misères qui varient ma situation. Sophie les voit assez, les sent trop et pourra te les peindre. Je suis vouée à l'incertitude dans tous les genres, l'évidence ou la plus grande probabilité ne m'est réservée que pour les choses peu flatteuses. La patience et le courage m'ont toujours paru les vertus les plus utiles et les plus nécessaires; ils sont aujourd'hui presque les seuls biens qui me restent. C'est encore assez pour supporter la vie. J'ai été bien exercée ces deux derniers jours, je le suis encore, je dois l'être davantage; je me sens une ardeur assez grande pour voir arriver avec une sorte de satisfaction le moment de développer mes facultés et d'appliquerà la pratique des principes dont je me nourris depuis longtemps. J'ai passé mes premières années dans le silence comme les disciples dePythagore, il me reste à suivre mes maîtres : je ferai moins d'extraits de leurs ouvrages et plus d'application de leurs préceptes. Tu gagneras à l'un comme à l'autre, nous partagerons toujours le fruit de mes études ou celui de mes épreuves; si mon esprit ne peut s'éclairer davantage, mon âme au moins deviendra plus forte, et dans tous les cas ton amie vaudra mieux.

Ta lettre m'a fait le plus grand plaisir; elle a calmé l'inquiétude de notre sœur, impatiente de tes nouvilli-; ta santé me déplaît, je souffre de tes maux, je voudrais les adoucir. Je ne te réponds pas, je jette ces caractères sur une feuille qui doit te parvenir, je me transporte un instant près de toi pour recueillir les effusions de ton cœur; le soin de diminuer l'accablement qui t'oppresse me prémunirait, ce semble, contre un semblable accablement, si j'en étais menacée; contribuer à ta félicité est un moyen d'opérer la mienne; je la sens se détacher des objets de l'opinion, ou plutôt s'en éloigner parfaitement; elle se resserre dans mon cœur et dans l'existence de mes amis.

Il renonce, pour ce moment, à la douceur de m'entretenir plus longtemps avec toi; il est sept heures, je suis appelée par les occupations auxquelles je vais me prêter. Je t'embrasse et je suis toujours à toi.

[À HENRIETTE ».] — i3 juillet i778 w.

Du lundi 19 juillet 1778, 4 heures et demie du matin.

Je ne sais pas de meilleur moyen, pour se soustraire aux idées fâcheuses, que de leur en substituer d'autres; c'est ainsi qu'au milieu de mes tracasseries, je dérobe toujours , en faveur de l'étude, quelques heures dont l'emploi me fournit des distractions dans le cours d'une journée pénible; après avoir donné à ma situation et à mes alentours le degré d'attention nécessaire pour me diriger convenablement, je me jette dans un autre monde où j'oublie toutes les disgrâces de celui-ci. Je me souviens d'avoir lu, lorsque j'étais petite fille et dévole, que sainte Catherine de Sienne, ayant été mise par son père aux ouvrages les plus grossiers de la maison pour l'empêcher de se livrer à ses pratiques religieuses, s'était fait une retraite intérieure où elle vaquait à la méditation en remplissant ses fonctions manuelles. Si quelque jour je suis comme elle, par des raisons différentes, abandonnée au travaux du ménage, je saurai me faire aussi une solitude mentale, qui, sans être peuplée des mêmes objets que ceux dont elle s'occupait, ne me fournira pas moins de ressources. Je me prépare à cet état, je dispose déjà mon temps comme ayant à le sacrifier en partie à ces sollicitudes; j'allie tous les jours dans mon imagination l'infortune et le bonheur, afin de les trouver effectivement réunis, et la prévoyance ajoute à mes soins sans rien ôter à ma tranquillité.

Quand le Ciel fit descendre ici-bas la Vertu,

C'est à l'adversité qu'il confia son enfance;

Par ses choix différents chaque jour combattu ,

Son cœur ferme et soumis en souffrit en sdence,

Et par les coups fréquents qu'elle porta sur lui

Apprit à s'attendrir sur les malheurs d'autrui.

J'ai des avantages de l'épreuve une assez haute idée pour voir l'instant de la supporter avec une sorte de joie.

Parlons un peu présentement de mon Xénophon, que j'aime extrêmement et duquel je ne te donnerai plus beaucoup d'extraits, parce que les ouvrages suivants

<>' Papiers d'Ersu. — Pas d'adresse. — M La lettre est datée du «lundi ta». Mais le îa juillet j 778 était un dimanche.

ne m'en paraissent pas très susceptibles. Il y a cependant un Eloge d'Agcsilas dont

il n'est pas impossible de dire quelque chose (1)

Je suis actuellement aux Mémoires de Xénophon, qui m'intéressent pardessus tout le reste de ses ouvrages : il y est principalement question de Socrate et de sa doctrine, dont on peut les regarder comme l'exposé. Il faut lire et savourer cela plutôt que l'extraire. Je veux que tu le voies. C'est de l'excellent, comme mon ami Plutarque.

À HENRIETTE!2). 18 juillet 1778.

Samedi au soir 18 juillet 1778.

Il faut avouer, ma chère, que si je mérite le nom de lutin par mon exactitude à t'écrira, Sophie te doit bien celui d'ange par la raison contraire. Je l'ai cependant donné du reMche pendant on mm long tenus; tu dei nie à ton tourdescendre de ta perfection, pour communiquer un peu davantage avec les saints qui sont encore sur la terre. Tu devines à merveille que je ne parle pas ici pour mon compte ; m.iis ce <| 1 1 i n'e>t pas peut-être également clair à tes yeux, c'est que je le fais MM MM eomÛMB, et seulement d'après la connaissance des faits et des dispositions.

Je suis seule et tranquille, je prends la plume et m'adresse à loi. Cette MM* lion, ordinairement commune, m'est devenue étrange depuis bientôt quinze jours, que j'estime actuellement lon;;.s de deuv mois, en me retraçant la di\ersité des objets et des impressions qui m'ont successivement modifiée. II est très vrai que la mesure du temps n'est autre que la succession de nos idées; une vie agitée nous ôte en quelque sorte le sentiment de sa durée; mais le souvenir de cette vie ainsi remplie et variée nous la présente plus étendue. Tel le mouvement rapide Mi Ilot- MÏ se poursuivent mutuellement lixe les regards et l'attention; il attache, suspend, captive, entraîne; on est absorbé dans la rêverie, et l'existence s'écoule* comme les ondes. Une sensation nouvelle vient-elle produire le réveil et permettre à la réllexion de remonter au premier Ilot qui lovait sous nos yeux arrêtés? l'imagination s'étonne du nombre des Ilots qui le remplacèrent, et nous agrandit l'idée du temps qu'ils ont mis à passer.

Je lus d'abord très occupée des arrangements à prendre pour un changement de

"> Je supprime le» trois pages d'analyse de cet Eloge. — "' Archives d*Agy; adresse (de la main de Sophie); timbre et visa, cachet - Dauban, L II, p. 3 1 ti-3 1 9.

demeure; je fis rompre heureusement un engagement ruineux pris avec légèreté, je prévins une seconde affaire peu sortable, sans avoir pu en faire réussir une autre convenable à tous égards. Les projets accessoires, toutes les circonstances m'ont exercée singulièrement avec beaucoup de raison; rien n'est conclu, les difficultés seulement sont reculées; je prévois des choses tristes, mon courage doit me rester uniquement : c'est assez. Le sérieux de ces soins fatigants et d'une froide prévoyance s'est étendu sur quelques-uns de mes jours sans les rendre trop sombres; la mélancolie suit chez moi la méditation; mais un fonds de sentiment et de gai té, fait pour embellir la vie, réside toujours dans mon cœur : l'affliction, les épreuves les contraignent sans les éteindre; le plus léger souffle les anime et les fait briller. Je viens de passer cette semaine d'une tout autre manière : il y a, ce semble, une réunion particulière d'événements qui n'appartient qu'à moi, et à laquelle je dois sans doute le développement de ces facultés qui sans elles seraient demeurées inactives.

C'était peu qu'à ma sensibilité je joignisse une incrédulité qui renverse des objets intéressants pour la première; c'était peu qu'avec ce tour d'esprit j'eusse et je conservasse une amie raisonnante et dévote; il fallait encore que jeune, isolée, philosophe (suivant l'acception commune, car dans l'autre sens je n'oserais me revêtir de ce titre), je me trouvasse dans l'obligation de préparer un malade à la mort et de l'exhorter selon les opinions reçues. J'ai resté trois jours et trois nuits chez M"° Dp., près d'une fille qu'elle aime et qui mérite d'être aimée11', réduite à l'extrémité par une fluxion de poitrine, dans un intervalle très court, et n'ayant personne autour d'elle qui eût la force de l'avertir du danger; dans ma façon de voir, un pareil avertissement est au moins inutile, s'il n'est d'ailleurs effrayant et pénible; mais, dans la nécessité de le donner par l'opinion de ceux qui dirigent, je trouve qu'il ne doit pas être laissé aux ministres, dont la seule vue peut étonner. Je souffrais d'une nécessité dont je redoutais les effets, et je me suis chargée d'un rôle que mes propres sentiments pouvaient me faire remplir avec plus de ménagement. Je n'ai considéré que le bien de faire servir les opinions de la mourante à la tranquillité de ses derniers moments; cette vue m'a échauffée; j'ai disposé insensiblement, suivant la faveur du moment, aux objets qu'il fallait amener; j'ai prêché la religion, mais la religion consolante, aimable et touchante. Les sacrements ont été administrés; le mal est diminué peu après, nous avons l'espoir d'une convalescence. J'ai senti combien le zèle de l'humanité pouvait suppléer à celui de la foi; que m'importe la réalité du sujet, si l'image peut en être utile? Je prêcherais le Védam'2) aux Indes comme l'Évangile à Paris, aux persua-

(■' Cette fidèle domestique de M"" Desporles mourut l'année suivante; voir lettre du 18 août 1779. — (') Sic. Let Védas.

dés qu'ils flattent et qui les révèrent. Je n'aurai pas la cruauté d'effacer des illusions qui peuvent servir à la félicité de mes semblables, j'aurai soin uniquement de les dépouilller de tout ce qui les rendrait moins propres à cette fin. Le nombre des vérités est borné, plusieurs d'entre elles sont fâcheuses; le champ de l'incertitude est vaste : laissons sur ce sol ingrat germer de douces erreurs pour les voyageurs fatigués.

Le silence que j'ai gardé avec toi dans cette quinzaine n'est qu'apparent, je t'écrivis plusieurs fois, mais ces babillages sont accompagnés d'extraits, et l'ensemble fait un petit paquet, duquel Sophie doit se charger. Le temps n'est pas encore bien loin où je vais perdre mon amie et tu retrouveras ta sœur; je crains peu l'instant du départ, je redoute les moments qui suivront. J'aurai du moins quelque dédommagement à ma privation dans le plaisir que tu goûteras à la revoir, et celui qu'elle va sentir à te rejoindre. C'est mon tour de souffrir pour ma part, et de me féliciter pour la tienne; je reste seule comme toi, mais c'est pour bien plus longtemps.

Si je n'ai pas fini mon Xénophon à cette époque, je le garderai sur ton crédit, mais je ferai mon possible pour qu'il soit remis alors à M. Rld. La lunette de cet observateur ne me pénible pas bien dressée; il faut n'avoir pas d'idée de mes goûts et de ma façon d'être pour douter que cet auteur me plaise; rien au monde ne me convient mieux. D'ailleurs le vieux style m'est assez familier; si je Usais avec toi le Plutarque d'Amyot, je voudrais que tu le trouves délicieux.

J'ai pleuré notre bon Jean-Jacques, de la meilleure foi du monde, avec un de ses disciples, petit bossu, petit abbé'1', qui est tout âme, tout feu, tout esprit, tout savoir. — Je n'ai plus le courage de me livrer aux petits détails qui ne vaillent que par l'éloignement, et qu'en outre Sophie sait et pourra t'apprendre avec plus d'agrément. Cette lettre n'est qu'un mémento, tracé négligemment dans un moment de loisir.

Ton maître enroué m'impatiente : je voudrais l'envoyer à l'Hippocrène se désenrhumer ou se noyer tout de bon, pour finir l'bistoire. Ton choix ne m'en parait pas moins sage; je crois le tête à tête aussi sûr avec un tousseur perpétuel qu'avec toute autre espèce invalide. — J'enrage de ne pouvoir chanter et pleurer tour à tour avec toi; nous rendrions l'un plus aisé, l'autre plus doux, en le faisant ensemble. Vains souhaits! il faut les étouffer. Adieu.

Ma vive et tendre amie, je t'embrasse et suis toute à toi. Présente mes respects à notre maman.

M L'abbc Bcxon.

À HENRIETTE!'). — 22 juillet i778.

Du 22 juillet 1778.

Extrait des Républiques de Sparte et d'Athènes.

Je ne suis bonne à rien; tout ce que je vois et j'entends glisse sur mes organes sans m'émouvoir; mes sens sont assoupis; mon esprit sommeille : j'ai quatrevingts ans aujourd'hui. Vieille de si bonne heure! Ce n'est pas pour avoir vécu! . . . La main pesante, la tête lourde, les yeux abattus, je viens à l'amitié comme à la fontaine de Jouvence, chercher de la vigueur et du sentiment. C'est au moins une douceur que de pouvoir peindre son e'tat sans feinte. Combien d'yeux malins auxquels il ne ferait pas bon l'exposer! Il n'est pas permis d'être fille jeune et un peu malade sans prêter à la raillerie. Gardons pour nous ces mauvais jours, et voyons si dans tous les cas les distractions de l'esprit n'en valent pas bien d'autres. Je connais la bonté du moyen, et je crois qu'à vrai dire ni toi ni moi n'en sommes à la première épreuve. Cette échappée naïve me réveille et me fait rire; j'ai -la consolation de voir qu'à l'aide d'une étude laborieuse ou d'une petite pointe de gaité, nous pourrons toujours nous tirer d'affaire. N'admires-tu pas ma générosité de t'associer à mes dispositions et à mes ressources? Hélas, ma chère, nous nous ressemblons par plus d'un côté.

J'ai vu hier ma Sophie, nous avons diné ensemble et nous avons fait après le repas une petite lecture de Xénophon. Le vieux langage du traducteur n'a pas satisfait non plus notre amie. Je le dis pour te consoler; mais je répéterai à toutes les deux qu'il ne faut qu'un peu d'habitude avec laquelle les désagréments s'évanouissent pour goûter toute la bonté des choses, sans aucune répugnance du style. En attendant que l'usage t'ait fait vaincre ces légères difficultés, je vais essayer de te donner une idée de la description de la République de Sparte, faite par Xénophon.

Ce brave homme convient qu'il s'était étonné en lui-même, lorsqu'il avait considéré la puissance et la renommée de Sparte dans toute la Grèce, en songeant

M Lettre publiée par M™* Sakellaridès , dans 1909. Pour ce seul motif, je n'ai pas cru devoir le Mercure de France du 1" octobre 1909 et supprimer la longue analyse de Xénophon qui dans la Révolution française du i4 décembre remplit une grande partie de la lettre.

que cette ville n'était pas des plus peuplées, mais que le merveilleux de ce fait s'était dissipé à ses yeux, quand il eut pris counaissance des ordonnances et des règlements des Spartiates, dont le législateur Lycurgue lui parait un homme accompli en sagesse. Après ce juste hommage, il donne un précis de ses lois sur les objets essentiels et, remontant tout droit à l'origine des choses, il commence bonnement par la procréation des enfants. Je t'enlends d'ici demander si Lycurgue a>ait ordonné qu'on s'y prit différemment qu'ailleurs. Kli oui, ma chère, sois émerveillée tant que tu voudras; raisonne, imagine, mais écoute; et vois si cela ne se faisait pas autrement que chez nous. D'abord, comme le remarque très bien Xénophon, les autres peuples élèvent leurs filles très sédentaires, les occupent aux petits ouvrages à» m.-iins, les nourrissent légèrement, et ne leur font boire que de l'eau ou du vin bien trempé. One peut-on attendre de femmes ainsi nourries? Des êtres délicats et faibles comme elles. Ce n'était pas le compte de notre législateur; il estimait que le fuseau, les aiguilles étaient le partage des servantes esclaves, et que le devoir important de citoyennes consistait à donner des enfants à la patrie. Avant toutes choses, il voulut donc (pie les filles eussent des exercices du corps MM MM les garçons, et il établit pour elles comme pour ces derniers des jeux de course et de lutte. Persuadé que des pères et Ml mères robustes engendreraient des enfants vigoureux, attentif à faire valoir tous les moyens phy- KjMI utiles à son objet, il avait mis des obstacles aux approche» trop fréquentes Mi époux, auxquels il ne permit de se voir qu'en secret, à la dérobée, à l'insu de tout le monde.

Je trouve cette loi de mon goût : elle est adroite, excellente, (l'était conserver au mariage, parla contrainte, toute l'ardeur, la vivacité, le piquant et l'attrait de l'amour. Quel charme d'échapper aux surveillants, de se retrouver par choix après des efforts, de donner au plaisir un mystère qui le voile et l'embellit! Au lieu que dans nos mœurs efféminées, la longueur, l'épuisement et le dégoût accompagnent l'union des sexes, corrompus et blasés par une intempérance qui prévient le besoin; le Spartiate sobre et chaste cédait à la nature et recevait d'elle des enfants vigoureux et sains. H n'était pas permis à Sparte de se marier quand on voulait; il fallait que ce fût à l'âge de la force et de la santé. Lycurgue avait ordonné que le vieillard qui s'aviserait d'épouser une jeune fille choisît un brave et gaillard jeune homme à son gré, et qu'il l'amenât à sa femme pour lui faire lignée. Il avait permis au Spartiate éloigné du mariage, mais jaloux des douceurs de la paternité, de s'adresser à une femme belle et fertile qui lui plaisait et d'en obtenir postérité moyennant que ce fût du consentement de son mari. Ces enfants de la femme étaient appelés frères utérins de ceux du mari, mais ils étaient exclus de sa succession. Le soin des enfants était commis à un maître nommé Paidonome, choisi d'entre les principaux de la ville, secondé par des aides desti-

nés à infliger les châtiments qu'il ordonnait. Un simple et unique vêtement était donné aux enfants pour leur servir également dans toutes les saisons de Tannée; ils marchaient nu-pieds, ne prenaient qu'une nourriture grossière, en petite quantité, de laquelle même ils étaient obligés de s'abstenir selon le commandement qui leur en était fait, mais il leur était loisible d'en avoir par ruse et par adresse. Ceux qui se trouvaient surpris dérobant recevaient une punition sévère, non comme prix du larcin autorisé par la loi, mais comme châtiment des malhabiles. Celui qui d'entre ses compagnons avait enlevé le plus de blé était loué , mais aussi fouetté devant l'autel de Diane pour faire entendre que celui-là seul peut jouir longtemps de gloire et d'honneur, lequel est capable de supporter une douleur de courte durée. En l'absence du Paidonome, le premier homme fait pouvait remplir ses fonctions; Lycurgue avait établi que chacun aurait sur les enfants d'autrui la même autorité que sur les siens propres. Il multiplia leurs occupations à l'âge où l'adolescence éveille ordinairement les passions; c'est à quatorze ans qu'ils entraient dans les parcs, des exercices desquels ils n'auraient pu s'exempter sans abandonner pour l'avenir toute prétention aux charges publiques. Réglés jusque dans leur extérieur, ils devaient marcher en silence, les mains cachées, les regards jetés seulement devant eux, ne parlant dans la grande salle où ils s'assemblaient pour manger qu'autant qu'ils étaient interrogés. Aussi ne vit-on nulle part des hommes aussi modestes qu'à Sparte. Pour exciter l'émulation par la concurrence, les Éphores élisaient d'entre les hommes vigoureux trois qu'ils nommaient hippagrèles, chacun desquels choisissait et dressait une troupe de cent jeunes hommes en déclarant sur-le-champ pourquoi ceux-là lui paraissent mériter préférence et les autres non. Celte déclaration était une sorte de déû aux rebutés, qui devenaient les rivaux et les surveillants des autres dans tous les exercices, épiant toujours s'ils ne manquaient à aucune des choses estimées honnêtes. Lycurgue avait fait regarder la chasse comme un noble travail , afin que les jeunes gens s'y livrassent et s'endurcissent par elle aux fatigues de la guerre. Ce législateur rapprochant tous les citoyens pour les mettre plus particulièrement sous la garde les uns des autres, les fit manger en public dans de grandes salles pratiquées à cet effet, où la portion du simple nécessaire était prescrite à chacun, indépendamment de l'extraordinaire par le moyen de la chasse, dont le produit se partageait à volonté. Le récit des choses mémorables, la raillerie prudente et utile assaisonnaient ces repas où la jeunesse s'instruisait à côté des vieillards expérimentés et où les excès étaient prévenus par cette surveillance générale. La bienveillance commune se soutenait encore par des lois suivant lesquelles il était permis à tout Spartiate de se servir des esclaves de son voisin, ainsi que de ses chiens et de ses chevaux pour la chasse. Tous les arts de nécessité n'étaient à Lacédémone que le partage des esclaves, les arts de luxe ne pouvaient exister. Le citoyen ne

faisait éclat que de qui pouvait servir à maintenir la liberté de sa patrie; l'or et l'argent en étaient bannis : Lycurgue leur avait substitué une grossière monnaie de fer. Comment auraient pu s'insinuer l'avarice, la mollesse, la vanité dans un pays où les richesses n'existaient pas, où l'on faisait en commun l'usage des biens de la vie, où l'honneur, les applaudissements, la gloire étaient le prix du travail et de la vertu? Les vieillards y jouissaient de cette vénération justement due à la sagesse exercée; le respect des lois, l'obéissance aux magistrats y étaient portés aussi loin qu'il soit possible. La force de la législation était telle que la mort honnête paraissait préférable à une vie sans gloire, et que non seulement le criminel était puni, mais encore celui qui ne s'employait pas assez diligemment à se montrer homme de bien était déclaré infâme. Cette discipline admirable qui régnait en tout temps au milieu de la ville ne se démentait pas dans les armées. Appelés par les Éphores, commandés en chef par le Roi, les soldats étaient divisés en cohortes que conduisaient des Polémarques; une casaque rouge, un bouclier de cuivre faisaient leur équipage. Ils continuaient dans les camps leurs exercices accoutumés et prenaient également leur repas en commun après avoir chanté des hymnes aux dieux. La République nourrissait le Roi, lui entretenait sa garde et ses domestiques; les Polémarques ne quittaient point sa tente pour être prêts à combattre ensemble les difficultés survenantes; c'était lui qui pouvait recevoir et renvoyer les ambassadeurs des confédérés et ceux des ennemis, et qui avait la charge des s.i< rilios comme de l'inspection de l'armée; tous les mois se renouvelaient les serments du Roi et des Ephores, le premier jurait en son propre nom de régner suivant les lois écrites et reçues; les Éphores juraient pour la République qu'elle maintiendrait au Roi le royaume en son entier à condition qu'il observât saintement sa promesse.

Reviens un instant, ma chère amie, sur l'ensemble du tableau magnifique dont ce précis doit te donner l'idée; considère et prononce si, de tous les monuments qui nous restent de l'antiquité, il en est un plus beau que l'histoire de cette république célèbre où la sagesse des lois, l'excellence de leurs effets, l'exactitude de leur observation, fit voir enfin sur la terre pendant cinq ou six cents ans l'amour sublime et ravissant de la bonté nationale et des vertus particulières produisant la félicité publique avec le bonheur de chacun.

Je ne m'arrêterai pas aussi longtemps sur la République d'Athènes, dont Xénophon donne une description; elle est cependant bien capable d'intéresser sans pouvoir satisfaire autant; mais, soit la nature des objets, soit la diminution de ce goût que je me sens pour les autres et que ceux-ci ne soutiennent pas de même, je trouve plus difficile d'esquisser la mobilité d'un gouvernement populaire, les variétés d'une nation inconséquente, que la sagesse et les déportements d'un peuple conduit par de bonnes lois. Le gouvernement d'Athènes était démo-

cratique, mais ses abus et ses excès pourraient le faire regarder comme une espèce d'anarchie. Tout citoyen ayant le droit de haranguer en public, les ruses de l'éloquence, l'impertinent babil et les subtilités devenaient souvent les guides intéressés d'une multitude aveugle et légère, à laquelle il importait moins d'avoir des magistrats soigneux du bien de l'Etat que complaisants pour ses caprices et attentifs à conserver les profits des particuliers. La situation de la ville au milieu des sables ingrats de l'Attique donnait à ses habitants le besoin du commerce, que la mer leur rendait facile. On voit dans ce seul principe la cause des richesses, des mœurs des Athéniens et la raison générale de tous les effets qui en résultent. De là cette communication perpétuelle avec les autres peuples, d'où suit une manière de vivre, de parler, de s'habiller, composée de différentes manières de ceux avec lesquels on communique; de là cette nécessité d'attirer les étrangers, de leur offrir un séjour agréable pour les privilèges qu'on leur donne, les plaisirs dont on les fait jouir, et d'obtenir d'eux en échange l'argent qu'il viennent répandre et dont la circulation est la vie du commerce. De là cette espèce de considération et de crédit accordés aux esclaves et autres gens de basse condition, desquels l'industrie amène des commodités; de là le soin de faire de la ville, non seulement le chef des associés, mais encore le centre où les appellent sans cesse les affaires et les agréments comme au seul endroit où les premières se plaident et où ces derniers se rencontrent, de là enfin la richesse, ce luxe, ce goût exquis, ce langage épuré, cette perfection des arts, cette corruption, ces vices qui résulteront toujours et partout de la multiplicité des besoins et des relations, de l'opposition des intérêts et du choc des passions. Telle fut Athènes, maîtresse de la mer, capitale brillante vivifiée par le commerce, berceau des grands talents, séjour délicieux, repaire séducteur des vices, embellie par les arts dont elle était le temple.

À HENRIETTE 0. — 96 juillet i778.

Du 36 juillet au matin 1778.

Sur Socrate.

Je ne résiste pas, ma chère amie, au plaisir de te donner une idée des Mémoires'2^ de Xénophon.

Dans tous les temps et chez tous les peuples, les hommes supérieurs au grand nombre de leurs semblables, par leurs talents ou par leurs yertus, devinrent les victimes de la persécution : au sein des républiques de la Grèce, où le mérite brillait davantage, où il pouvait être plus utile et mieux senti, tous ceux que l'histoire distingue ont excité l'envie, la haine et l'ingratitude.

On s'était révolté contre Lycurgue : Solon avait été forcé de feindre une aliénation d'esprit; Miltiade mourut dans les prisons; Aristide fut banni; Thémistocle finit ses jours sous la protection d'un souverain étranger; Socrate a bu la ciguë : l'accusation portée contre lui avait deux chefs, savoir : de méconnaître les dieux du pays, et de corrompre les jeunes gens.

Xénophon commence par s'étonner que les juges d'Athènes aient pu se laisser aveugler par de semblable-, imputations; il s'emploie à démontrer la fausseté de ces dernières, par la conduite et la doctrine de son maître, dont ses mémoires sont l'exposé.

Fidèle au culte de son pays, Socrate reconnaissait les dieux d'Athènes, en leur sacrifiant dans sa maison et dans les temples communs de la ville; il envoyait même, dans les choses incertaine-, 1 (insulter les oracles, estimant qu'il fallait faire de son mieux ce dont on était instruit, et qu'on devait s'appliquer aux choses que la Divinité nous permettait de connaître par art et par étude, mais qu'il était sage de la consulter sur celles qui se dérobaient à la prévoyance humaine. Pouvait-on prescrire des bornes plus justes à la confiance présomptueuse et peu éclairée de ceux qui réclament du ciel ce qui doit être le résultat de leurs efforts et de leur travail? Ceci me rappelle une réponse que je fis dans son temps à D. L B. ''), le jour d'une certaine visite dont je t'ai parlé : après s'être étendu

'•' Publié par Champagneux , dans non édition de l'an tiii, t. III, p. 180-194. - Même remarque que pour la lettre précédente. — ,,; Entretient mémorable! de Socrate. — (,) De La Blanrheric.

limo DE 1ID1NE IllLUO. II. 30

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sur les peines de sa situation, sur celles qui le menaçaient encore, et qu'au reste il n'était pas impossible d'éviter, il dit, avec une bonhomie affectée, qu'il s'en remettait à la Providence. «C'est fort bien fait à vous, Monsieur; moi, je ne laisse à la Providence que ce qu'elle ne m'a pas permis de prévoir. n Ce mot, envenimé par des méchants, m'aurait peut-être fait des affaires dans un pays d'inquisition : l'excellent précepte de Socrate, relevé malignement par des envieux, devint une des causes de sa condamnation, ou plutôt un des prétextes sur lesquels on l'appuya. Socrate se disait avoir un Esprit familier, avec lequel il s'entretenait toujours avant de prendre aucune résolution importante, ou de donner des avis. (J'avoue qu'il me fâche un peu de rencontrer ces petites démoneries dans la vie des grands hommes; je trouve qu'il en est du démon de Socrate comme des consultations mystérieuses de Moïse dans le Tabernacle, des conférences de Numa avec la nymphe Égérie, et du pigeon de Mahomet.) Rien loin qu'il échappât jamais à Socrate aucune parole impie, il soutenait que les dieux prenaient part aux affaires de ce monde, pénétraient les plus secrètes pensées, et qu'ils aidaient, par leurs inspirations, les hommes bien intentionnés. Pénétré de l'importance de la morale, tous ses soins et toutes ses exhortations avaient pour but de ramener à l'étude de la vertu, à la recherche du bonheur, l'attention que l'on donnait aux sciences frivoles ou inutiles. On ne l'entendit point, comme la plupart des philosophes de son temps, discourir sur l'origine du monde, la formation de l'univers, les secrets de la Nature; mais il ne s'entretint jamais avec personne, sans travailler à lui inspirer le goût des choses honnêtes, en donnant de justes idées de la vertu, et des avantages qu'on pouvait attendre de sa pratique. Sobre, chaste, patient, content de peu, il donnait à la fois l'exemple et le prétexte. Alcibiade et Critias, qui avaient été ses disciples, et dont ses accusateurs faisaient valoir contre lui la mauvaise conduite, s'étaient modestement comportés tant qu'ils vécurent près de lui; et ses amis particuliers de tous les temps furent toujours honorés de l'estime publique méritée par leurs vertus.

Dans un entretien rapporté, fort au long, avec Aristodémus, Socrate soutint la Providence divine et l'excellence de l'âme humaine, non par de profondes ou subtiles dissertations métaphysiques, mais par ces raisons d'analogie qui frappent le grand nombre, ayant grand soin, sur toutes choses, de rapporter ces idées à l'utilité pratique. Ii sentait que, dans un pays où la législation n'a pas assez de force pour maintenir les mœurs, on ne saurait trop multiplier les appuis qui pouvaient les soutenir. Selon lui, la tempérance devait être placée pour le fondement de la vertu; elle seule en favorise l'étude et l'exercice.

Disputant un jour avec le sophiste Antiphon, qui lui reprochait sa manière pauvre de vivre, il en développe habilement les avantages par diverses considérations, dont il résulte que celui qui, diminuant ses besoins, apprend à se passer

de plus de choses, est le plus ressemblant à Dieu, le plus voisin de la perfection et de la félicité.

Ennemi des faux savants, des philosophes intéressés qui vendaient leurs leçons, il ne perdait pas l'occasion de les censurer vivement, et ce fut sans doute ce qui lui valut le plus d'ennemis. C'est ainsi que le fils de Marie, condamnant les Pharisiens par sa vie et ses leçons, excita contre lui leur haine et leurs persécutions.

<rDe même que les autres se délectent dans leurs possessions, je me réjouis, disait Socrate, et je mets mes plaisirs dans mes amis; je m'empresse de leur communiquer le bon qui est à ma connaissance. Si je sais quelqu'un capable de les avancera la vertu, je les lui présente et recommande; examinant en commun les trésors que les anciens sages nous ont laissés dans leurs écrits, si nous apercevons quelque chose excellente, nous la recueillons et croyons avoir fait grand profit, si nous devenons meilleurs et plus intimes amis. »

La mollesse et les voluptés ne sont pas plus propres à maintenir le corps en bon élat et à le rendre vigoureux, qu'elles ne le sont à orner l'esprit d'aucune science digne d'estime : le travail, accompagné de constance et de patience, peut seul conduire aux belles actions, comme l'assurent et le prouvent les gens de bien. Ainsi le témoignait Epicharénus.

Les dieux desquels tous biens dépendent. Au prix des travaux nous les vendent.

Prodicus, écrivant l'histoire d'Hercule, raconte qu'à cet âge dangereux où l'enfance indifférente est remplacée par l'inquiète adolescence, Hercule, balancé entre les sollicitations du vice et les enseignements de la vertu, assis solitairement dans un lieu retiré, comparait leurs avantage», lorsque deux femmes se présentèrent à ses yeux : l'une, vêtue de blanc, parée de son naturel et de ses grâces, modeste dans ses regards, noble et touchante dans son maintien; l'aulre, affectée dans ses manières, chargée des ornements de l'art, cherchant à conserver les apparences de la jeunesse, se contemplait elle-même, regardait si quelqu'un l'admirait, et se retournait souvent vers son ombre. Toutes deux s'avançaient. La dernière, hâtant sa marche, arrive plus tôt près d'Hercule, et lui dit : <rJe vois que tu es incertain du chemin que tu dois prendre; laisse-toi conduire à ma roix; viens sur mes traces fortunées goûter le repos, les plaisirs, tandis que les sollicitudes et les fatigues accablent ceux qui se livrent au travail et à l'étude; tu t'enivreras sur mon sein des charmes de la volupté. Si mes ennemis m'ont désignée par le nom odieux de vice, mes sujets me reconnaissent sous celui do félicité; c'est au bonheur que je veux te conduire, par le chemin le plus court et le plus gracieux.»

La vertu s'était approchée; un regard plein de dignité avait fait taire son ennemie, et l'imposante vérité s'exprimait ainsi par sa bouche : «Je viens aussi près de toi, sachant à qui tu dois l'être : attirée par un naturel, fruit de la discipline sous laquelle s'éleva ton enfance, j'espère me glorifier un jour de tes actions : je t'annonce que tout ce qui est bon et honorable est le prix de la recherche et des soins. Soit que lu veuilles obtenir la protection des dieux, l'attachement de tes amis, la bienveillance des villes et l'honneur de la célébrité, il faut les mériter en servant les premiers, obligeant les seconds, faisant du bien aux autres, et te rendant recommandable par tes services et tes talents. On te promet vainement des plaisirs, en te conduisant au-devant d'eux : la Nature les fit précéder du besoin; qui prévient celui-ci ne parvient pas aux autres. Vois la faiblesse et les maladies assaillir les jeunes ans des enfants de la mollesse; et l'inutilité, la honte, l'oubli, finir par répandre l'amertume sur leur triste vieillesse. Je suis l'amie des dieux, la compagne des gens de bien : celui qui me suit recueillera le juste éloge de ses œuvres : soutenu par la Divinité, chéri de ses semblables, honoré dans sa patrie, sa mémoire, s'élevant encore au delà du terme fatal, le fera vivre à jamais.»)

Tel est à peu près le discours de Prodicus.

if Ainsi, continuait Socrate, rappelez-vous, ami Aristippe, les vérités qu'il exprime, et donnez ordre à votre vie pour l'avenir.»

Lemprocle, son fils aîné, s'était aigri contre sa mère, qui l'avait repris vivement. Socrate, avec sa bénignité ordinaire, lui parle, l'interroge, et, par ses questions, lui fait sentir ses torts et convenir de sa faute. Les ingrats sont injustes, lui prouve-t-il évidemment; l'ingratitude est d'autant plus énorme, que les bienfaits reçus sont plus grands; or il n'est personne au monde de qui nous tenions plus que de nos pères et mères : l'ingratitude à leur égard est donc la plus horrible. C'en est une que de manquer au respect qui leur est dû, que de prendre mal leurs représentations, et de ne pas rendre justice à leurs intentions. Cette république a sagement établi des peines contre les ingrats reconnus; ils s'attirent la colère des dieux et le mépris des hommes.

w Comment agissez-vous envers ceux desquels vous désirez obtenir de la bienveillance?» (disait-il à Chérécrate qui se plaignait de son frère). — «Je commence par leur en témoigner.» — «Pourquoi donc ne pas faire usage, envers un frère, de ce charme d'amitié dont vous connaissez la puissance? Il me semble que les dieux ont fait les frères pour être l'un à l'autre d'une utilité bien plus grande que ne le sont entre eux les membres du corps humain; car les mains ne pourraient pas faire en même temps des choses fort éloignées, les yeux ne peuvent apercevoir à la fois les objets opposés; mais deux frères bien unis peuvent se rendre les plus grands services, même à des distances considérables.»

«L'excellence de l'amitié est vantée de tous et connue de peu: on en voit beau-

coup s'empresser d'acquérir divers biens, d'amasser des richesses; bien peu s'emploient à se faire des amis. J'entends tous les jours se plaindre d'avoir été trompé; je n'ai cependant jamais vu de bons esclaves en vente, ni de vrais amis abandonnés. ■ (J'aime ce mot, et je lui trouve un sens très étendu.) Je passe sur une infinité de choses excellentes, concernant les qualités requises d'un chef de guerre, la politique et le gouvernement des états. J'ai remarqué avec intérêt un dialogue du troisième livre, où Socrate s'attache à prouvera Aristippeque sa bonté n'existe que relativement; que le nom de bon n'est qu'une expression comparative et ne s'applique à un objet quelconque qu'autant qu'il est approprié à un autre objet et lui peut-être de quelque utilité. Grandes vérités métaphysiques, dont les conséquences sont très importantes, et dont je m'étais fort occupée, dans mes réflexions, il y a déjà deux ans, ainsi que tu pourras le voir dans mes recueils.

Interrogé un jour si la vaillance était une vertu naturelle ou d'acquisition : «J'estime, répondit Socrate, que, comme on voit des corps plus robustes les uns • pie les autres, il est aussi des âmes plus ou moins vigoureuses par comparaison en l iv elles; car je vois que ceux qui sont élevés sous les mêmes lois ne laissent pas que d'être fort différents en courage. Mais il n'y a aucun naturel qui ne puisse de\enir meilleur par la culture; non seulement les hommes diffèrent entre eux naturellement, mais ils sont susceptibles d'une différence bien plus grande par l'éducation ; ce qui prouve que les naturels les plus heureux, ainsi que les moins favorisés, ont besoin d'instruction et d'étude pour exceller en telle chose que ce soit.»

Au reste, il ne mettait nulle distinction entre la science et la sagesse. « Personne, dit-il, n'hésite à choisir ce qu'il juge être le meilleur et le plus avantageux; on ne fait autrement que par ignorance, et nos fautes ne sont que des erreurs. »

Il donnait le nom d'oisifs, non pas uniquement à ceux qui ne font rien, mais à ceux qui s'occupent de choses inutiles.

Quelqu'un se plaignant d'une incivilité qui lui avait été faite, et de laquelle il se fâchait extrêmement. » C'est chose ridicule, lui dit Socrate, de vous offenser davantage de la rencontre d'un esprit mal fait que de celle d'un corps tortu.i M(inl.ii;;ne et Pascal ont fait la même réflexion : le dernier ajoute irqu'un boiteux ne nous fâche point, parce qu'il convient que nous allons droit, mais qu'un esprit boiteux nous irrite parce qu'il dit que c'est nous qui boitons. n II est honteux à un vaillant homme, disait encore Socrate, de ne savoir, dans l'occasion, travailler aillant que son serviteur.

Je sens toujours plus, en avançant, la difficulté' d'abréger des sujets qui se tiennent essentiellement et auxquels le développement seul peut donner de la clarlé. Satisfaite d'avoir passé ameublement quelques instants à t'en entretenir, je

me féliciterai principalement de l'avoir fait, si mes échantillons peuvent exciter chez toi le désir d'examiner l'excellente pièce d'où je les ai tirés. Partout on trouve du sens et de la raison, et souvent l'on distingue ces grandes idées générales ramassées par nos docteurs modernes, qui les font valoir comme de leur cru.

Dans un dialogue avec Hippias au quatrième livre, Socrate définit la justice: «l'exacte observance des loisn , établissant ainsi la volonté générale pour principe et règle du juste.

Le cinquième livre est un traité détaillé du ménage : tout ce qui peut servir à conduire une maison , au maniement des affaires domestiques , à la félicité de la vie particulière, s'y voit rassemblé avec une exquise sagacité.

J'y ai lu l'éloge le plus vrai de l'agriculture, fondé, entre autres appuis, sur un avantage qui m'a toujours frappée; c'est qu'à la différence des autres arts qui retiennent les hommes à part et isolés, l'agriculture les rapproche et les unit par la communauté des travaux, la nécessité de s'entr'aider, et nourrit ainsi la bienveillance qui maintient la simplicité des mœurs, et tous les biens qui lui sont annexés.

J'avoue que, pour moi, femme et citoyenne obscure, vouée aux travaux de mon sexe, faite seulement pour les vertus paisibles et domestiques, ce cinquième livre des Mémoires de Xénophon est le plus intéressant de ses œuvres, et celui que j'aimerais à prendre pour mon manuel. Il est suivi d'une Apologie particulière de Socrate où sont décrites sa défense, sa condamnation et sa mort. Ferme et tranquille devant ses juges, il répondit à ses accusateurs avec la confiance et la modération de l'innocence, sans vouloir prier les premiers, ni consentir à payer l'amende.

A Athènes, comme le remarque quelque part M. Dacier, quand un accusé était jugé coupable, et que l'accusateur demandait qu'il fût condamné à mort, la loi permettait à l'accusé de se condamner lui-même à l'une de ces trois peines : à une prison perpétuelle, à une amende, ou à l'exil; et la loi avait établi cela en faveur des juges, afin qu'ils n'eussent aucun scrupule de condamner un homme qui, en se condamnant lui-même, se déclarait coupable de son propre aveu. Socrate n'eut garde de donner dans ce piège; aussi Xénophon dit qu'il ne se condamna point, et qu'il ne permit pas à ses amis de le faire, disant que ce serait avouer le crime.

Apollodore, homme simple, fort attaché à Socrate, se mit à crier, comme on le conduisait en prison : « Socrate, ce qui m'afflige le plus, c'est de vous voir mourir innocent. v Socrate, lui passant doucement la main sur la tête, lui dit en riant : «Mon ami, aimerais-tu mieux me voir mourir coupable?»

Le départ du vaisseau que l'on envoyait tous les ans porter des présents à Délos, et pendant le voyage duquel on n'exécutait personne à mort, fut cause que

Socrate demeura trente jours en prison après sa condamnation. H les passa paisiblement à s'entretenir, comme de coutume, avec ses amis, qu'il consolait de sa perte.

Montaigne dit, à ce sujet, avec beaucoup de justesse : t?H n'y a rien, selon moi, plus illustre en la vie de Socrate, que d'avoir eu trente jours entiers à ruminer le décret de sa mort, de l'avoir digéré tout ce temps là d'une très certaine espérance, sans émoi , sans altération. »

Platon nous a conservé les discours qu'il a tenus dans cet intervalle, et qui renferment toujours la même présence d'esprit, la même force de sens.

Xénopbon termine son Apologie par les mots suivants : <r Je tiens que sa mort fut agréable aux dieux : aussi déploya-t-il alors toute la vigueur de son esprit; car .'iy. uit compris que la mort le préservait de la plus fâcheuse partie de sa vie, il fut au-devant d'elle d'un pas assuré, en vit les approches avec allégresse, et expira content. Quand je considère la sagesse et la magnanimité de ce personnage, je ne [mis l'oublier, ni me le rappeler sans le louer. Si quelqu'un a fréquenté un homme plus utile aux autres que Socrate, je l'estime bienheureux."

Le peuple d'Athènes était partagé en dix tribus, de chacune desquelles on prenait tour à tour cinquante hommes, qui gouvernaient pendant trente-cinq jours : on les appelait les Prytanes, c'est-à-dire les Sénateurs.

Je ne puis mieux terminer cette rapsodie de bonnes choses cousues à ma façon que par une maxime de Solon, que je me rappelle souvent : «C'est qu'il faut chercher à s'instruire à tout âge, et ne pas se persuader follement que la vieillesse vient à nous avec la prudence."

À ROLAND (0. — ,a août 1778.

C Ms. 6a38, fol. 5-6. — Ltltru d'amour, tililés entre l'Angleterre et la France éclataient

p. •"> '1. a ce moment-là), était de retour avant la fin

Roland qui était allé, en juin ou juillet, pour de juillet; il était allé prendre hâtivement les

le» besoins de son seniee, faire une tKBHMM grades de droit à l'Université de Reims, et était

•Met risquée en Angleterre (les premières lios- arrivé le 6 août à Paris.

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