CCXXVIII
À HENRIETTE (". — t9 août i778.
19 août 1778.
Les occasions que je prévois, le loisir dont je jouis, me laissent le champ libre pour te tracer ces riens dont tu fais tes délassements et tes plaisirs. J'ai demeuré hier à la maison, chose remarquable depuis que Sophie est ici ; j'avais le projet de m'entretenir avec toi et je n'ai pu l'exécuter parce que deux femmes sont venues me voler mon temps sans miséricorde. J'étais disposée à te faire un abrégé de l'histoire de la Suisse, d'après la lecture d'un dictionnaire géographique et politique de ce pays*2' : les matériaux épars dans ma mémoire ont besoin d'être mis dans un ordre qui demande de l'application, je ne me sens pas assez laborieuse aujourd'hui pour entreprendre cet ouvrage et je prends ma plume sans autre dessein que de me récréer un instant.
Il est très vrai que l'on participe à son insu à quelques dispositions de ceux avec lesquels on se rencontre : je n'ai jamais quitté les gens de mérite, lorsque par hasard j'en ai vus, sans me trouver plus d'émulation, de courage et d'activité, au contraire des êtres médiocres, qui m'entraînent dans un assoupissement ennuyeux et stérile, dont j'éprouve encore les influences après la disparition des objets qui me l'ont causé. M"" T. (que j'aime toujours beaucoup, en bonne parente et bonne amie, et dont le mari plus fou que jamais nous désole également) m'a donné la connaissance d'un homme honnête, doux, intéressant, assez instruit, aimant les arts, qui m'ayant rencontrée chez elle, témoigna souhaiter de [se] lier avec moi ; ce M. Gb. <3', duquel notre sœur pourra te faire un portrait plus exact, est devenu l'une de mes sociétés, je le vois ordinairement deux fois la semaine avec son fils, enfant de neuf ans qui l'occupe extrêmement. Depuis quinze jours ses visites sont suspendues par des raisons d'affaires; pour le suppléer, sa chère épouse s'est imaginée de venir; c'est une petite femme vive et impérieuse, mais polie et sociable, avec laquelle je suis beaucoup moins liée qu'avec son mari que j'estime infiniment davantage. Mlle Dp. s'est amenée en même temps et j'ai passé ma journée dans la compagnie de ces deux personnes dont la dernière m'est restée
<■' Archives d'Agy ; pas d'adresse. — Dau- (s) Gibert. Voir, sur cet ami, les Mémoires,
ban, t. Il, y. 3 1 ç)-3 a h. t. II, p. a9i-aa3, et une note de mon pre-
(s' Ou plutôt d'après les notes de Roland. mier Recueil, t. I, p. 543.
plus tard. Je suis invitée par elle à dîner incessamment en particulier avec un oratorien'1', que je connais un peu de chez elle et qui paraît former de grands projets à mon occasion. C'est un personnage de soixante ans, Provençal fier et rusé, rigide et austère à l'excès dans sa morale, cependant facile et agréable dans ses manières, janséniste en forme, homme aimable en effet. Il m'honore de sa bienveillance et voudrait rn'unir, moi petite sceptique, qu'il n'a pas devinée, à quelque dévot de sa connaissance. Flattée de son estime parce que celle des honnêtes gens me sera toujours chère, je souris de ses desseins et j'observe sa marche. Je puis te faire part à son sujet d'une anecdote assez plaisante qui te fera connaître son esprit. J'avais passé gaiment une journée chez M"* Dp. , dans une compagnie nombreuse et agréable où l'on me fit répéter plusieurs fois une chanson nouvelle, que diverses personnes me prièrent de Lur donner; je la promis et je l'envoyai la lendemain à M11* Dp. qui avait dû s'en charger, avec une lettre de plaisanterie où je donnai toute licence à ma verve. Le hasard voulut que l'oratorien se trouvât en visile à l'instant où parvint cette lettre, dont la lecture, faisant rire M"' Dp., excita la curiosité du Père et le porta à la témoigner adroitement; cette épître lui fut communiquée; il se propose aussitôt pour faire une réponse convenable, afin d'engager Mu* Dp., qui s'en défendait, à l'entreprendre sans hésiter. La partie est acceptée, sans que je puisse m'en douter, et je reçois le lendemain, à mon grand étonnement, ce qui suit de la main de M"' Dp. '2) :
-l'a lettre, chère cousine, a produit un effet singulier, elle m'a rendue poète ou plutôt elle me fait faire des vers et, en voulant te répondre, voici ceux qui coulent de ma plume :
Où prends-tu ces heureuses rimes,
(..•s vers <lict«;s par l'enjouement,
Où la gatté peint ses maximes
Avec les traits de l'agrément ?
Les doctes sœurs te les inspirent.
Mais souviens-toi que leurs présents,
Dons fort douteux, souvent conspirent
A ternir les plus beaux penchants.
Ta muse légère et badine
Veut en ses jeux un peu d'amour,
Un peu d'amour, chère cousine ;
Une étincelle allume un four.
'" Le P. Rabbe. Voir sur lui le» Mémoires, prend une pièce de» Papiers Roland, ras. 6 ail,
t. Il, p. aa&-!*5. fol. 377-378. C'est pour remplir sa lettre à
'*' Cal i-rliange de petits ver» avec le P. Rabbe Henriette n'importe comment que Marie Phli-
avait eu lieu, en Ptafiti, dit-huit mois aupa- pon reprend ici cette vieille histoire, en la
ravant, le >3 février 1777, ainsi que nous l'ap- rajustant un peu.
Quand notre esprit par son adresse S'en sert pour égayer l'humeur, Quelque pointe de son ivresse S'enfonce aisément dans le cœur.
Tel se fait honneur d'en médire Que dans ses filets il est pris ; Le dieu fripon ne fait qu'en rire Et change en chaîne nos mépris.
Qui dit le mot nous dit la chose , Et la chose te fait horreur.
Fais que jamais ta plume n'ose Dire plus que ne dit ton cœur.
Si ma muse paraît austère, J'en appelle à ton jugement, Ta conduite est bien plus sévère Et ta sagesse est mon garant.
Piquée d'honneur, mais bien loin de pénétrer quel était l'Apollon qui devait avoir inspiré M"' Dp., je répondis sur-le-champ moitié prose et moitié vers et je me hâtai d'aller voir l'après-midi M"a Dp. qui me dit, après s'être bien réjouie de l'aventure, qu'elle était toute fâchée de ce que je n'avais pas deviné l'auteur, qu'elle lui avait promis de l'être, et que je devrais bien fabriquer une aulre réponse qui pût justifier ses avances. Je me pinçai les lèvres en voyant que l'on me demandait sans façon des vers comme s'ils devaient se faire à volonté, je me moquai de moi pour m'être étourdiment embarquée, mais il n'y avait pas à reculer; je fis bonne mine, je revins à mon logis et, pour me débarrasser une bonne fois, je croquai ma besogne avant de me coucher. Je fis servir avec économie l'introduction en prose que j'avais d'abord employée et j'y joignis des stances telles quelles; voici ma rapsodie :
ri M"' Dp.
«Il s'est fait aujourd'hui un grand bruit dans l'Olympe : la belle Vénus se désole et craint pour la première fois de voir abandonner Cythère. On dit que la Philosophie, prenant votre air et vos traits, s'insinua près de la déesse et lui ravit adroitement cette ceinture dont les charmes puissants maîtrisent la nature et subjuguent les cœurs; avec les secours de cette magie divine, elle enchanta les Muses mêmes et se fit prêter leurs pinceaux :
La Raison dicta vos maximes, Le sentiment les applaudit, Et des plus gracieuses rimes Le dieu des vers les embellit.
Serait-ce en cherchant sur sa lyre Qu'on ferait craindre ses présents?
Faites plus mal pour en médire, Cachez vos vertus , vos talents.
D'Horace vous joignez les grâces A la sagesse de Zenon.
Pourquoi m'enseigner par vos traces Ce que défend votre leçon?
Mais de cette morale austère J'ai peine à vous croire l'auteur, Il me semble à ce ton sévère Connaître un rigide censeur.
Du pinceau l'aimable élégance De votre art est un digue effet, Si j'y voyais votre indulgence.
Je dirais : vous avez tout lait.
Avec une adresse admirable Me faire parler de l'Amour Pour me le peindre redoutable.
De quelque malin c'est le tour.
Je ne méprise point ses chaînes , Je les crains ainsi que ses feux.
J'évite ses traits et ses peines , L'amitié seule a tous mes vœux.
Si la vertu, le badinage Ont des droits sur cette amitié, Votre secours à mon hommage Pourrait prétendre de moitié.
Offert par la reconnaissance.
Il est simple comme mon coeur ; J'en abandonne avec confiance Le partage à votre causeur.
Nous en sommes demeurés là; le Père garda toujours à l'extérieur l'incognito, je le vis depuis sans qu'il fit mention de ses plaisanteries; seulement nous riions tous deux en ayant bien l'air de deviner réciproquement pourquoi. Tu vois que ce janséniste n'a pas l'esprit tellement aigri par son rigorisme qu'il ne sache l'exercer
d'une manière agréable et que la perspective d'un dîner avec lui n'a rien de désolant. Aussi j'envisage cette époque sans effroi quels que soient ses projets, dont l'exécution peut toujours être facilement empêchée. Le rappel que nous avons fait hier de ces petites misères est cause que je les ai présentes à l'esprit, et leur rapport avec les circonstances me laisse faire leur mention avec quelque convenance. J'ai voulu causer quelques minutes, et je sens mon esprit trop engourdi par le peu de travail qu'il a fait cette dernière journée pour qu'il soit capable de te donner quelque chose de bon.
Il fait très chaud; je suis un peu mal à l'aise. Je vais avoir recours, comme toi, à la musique; quel plaisir nous aurions à la cultiver ensemble! La communauté des études ou des travaux quelconques leur donne une douceur, une facilité dont on ne les croirait pas susceptibles. Je sens tous les jours le manque d'un second et j'aperçois combien son secours me serait utile. Le séjour de Sophie n'est qu'une passade qui ne permet pas d'entreprises; nous causons, nous dissertons, nous ouvrons nos cœurs aux épanchemenls de l'amitié, mais il est impossible de songer à travailler. Le temps est trop coupé; puis la vue présente des bornes prescrites à la totalité de celui qui nous est donne' s'oppose perpétuellement au commencement d'un ouvrage qui ne doit pas se finir promptement. Si jamais nous étions réunies toutes trois, j'imaginerais un partage d'occupations, un plan d'études dont l'exécution remplirait délicieusement tous nos jours. Cette chimère me passe quelquefois dans la tête. Mais je l'appelle sérieusement chimère, lorsque je considère nos alentours et nos liens. Il faut avouer que le pays des illusions est celui dont l'habitation est charmante, et que ceux-là sont heureux dont l'imagination est assez forte pour les y transporter souvent. Qu'importe qu'on rêve, pourvu que le songe soit doux, durable ou répété !
[À HENRIETTE W.] — aiaoûti778.
ai août 1778.
A M'u Cannet.
(Je ne crois pas utile de donner ce long morceau de vingt grandes pages manuscrites sur la Suisse, qui est l'extrait annoncé à Henriette dans la lettre précédente, fait probablement d'après les notes de voyage de Roland. Je me borne à y prendre les quelques lignes qui ont un caractère personnel. )
(1) Papiers d'Ersu. — Pas d'adresse. Mais la que le paquet, transmis par quelque occasion, mention : tr A M"" Cannet» indique formellement était pour Henriette.
L'œil observateur s'arrête avec complaisance sur les pays que la liberté habite et vivifie ; la Suisse est un de ceux que j'aime à considérer de plus près.
(Suit une esquisse de l'aspect général du pays. Puis :)
Ce précis rapide était nécessaire pour soulager ma mémoire en rassemblant sous un seul point de vue les objets différents dont elle était chargée; il était bon de rapprocher extrêmement les traits propres à dessiner l'ensemble et à te l'offrir distinctement. Je vais reprendre à l'aise chacune des parties qui m'intéressent davantage et m'étendre sur chacune d'elles avec plus ou moins de détails, suivant leur nature et selon mon goût. . .
... Je m'arrête avec complaisance sur ces descriptions qui m'attachent; j'aime à m'égarer dans ces contrées singulières, où la nature sublime, sauvage et touchante tour à tour, m'émeut, m'intéresse et me transporte. L'imagination se promène agréablement sur une prairie fraîche, émaillée et brillante, elle s'exalte au milieu des rochers; ces grands objets vous remuent fortement, on se sent fixé par un charme invincible à une contemplation qui vous absorbe et vous ravit. Je conçois que l'habitude de vivre environné de ces images fasse éprouver de l'ennui dans les lieux qui en sont dénués. Le besoin d'être ému, qui ne nous quitte jamais et que l'uniformité fait toujours plus sentir, se trouve satisfait par les nuances tranchées qui réveillent l'attenlion; elles nous plaisent d'autant plus qu'elles fortifient chez nous le sentiment actuel de notre existence sans aucune peine de notre part. Telle est, ce me semble, une des différences entre la sensation et la réflexion; la première nous occupe, nous maîtrise et nous remplit sans efforts, tandis que l'autre exige de nous un concours d'action qui nous fatigue.
Quelqu'un qui connaissait mon enthousiasme pour la campagne et qui me voyait attendrie sous une voûte de feuillage d'où ma vue s'échappait sur un paysage varié me demandait, en souriant froidement, «quelles belles idées ce spectacle me fournissait. n — «C'est à vous, lui dis-je, qu'il faut demander quelles grandes idées peuvent vous distraire de ces choses que vous ne sentez pas, quoiqu'elles nous environnent également.»
On peut rêver au bord d'une fontaine et raisonner sur le gazon, mais ce n'est pas à l'instant où l'impression d'un bel aspect vous émeut que l'on est capable de l»'ii-er. Quiconque voulut parler dans ces moments n'a jamais rien senti. C'est «près la vivacité des premières émotions que l'on peut se recueillir sans distraction et sans trouble, et méditer sur ce qu'on voit dans le silence de la nature. . .
[À HENRIETTE M.] — 39 août [1778 »].
ag août.
Je me sens inquiétée par la présence d'idées incommodes, je suis tracassée de mille sollicitudes fatigantes auxquelles je veux me dérober ; c'est dans ma solitude, avec mes livres, ma plume et ton souvenir que je viens oublier mes disgrâces et me réconcilier avec la vie.
J'ai passé trois jours à Vincennes, je me suis éloignée de Sophie comme si j'avais craint de demeurer trop longtemps près d'elle; égards, ménagements, bienséance, devoir, tout se rassemble pour multiplier nos chaînes et souvent contrarier nos goûts. Je m'attache à l'étude, au travail, avec une espèce de fureur : c'est d'eux seuls que, depuis déjà des années, j'attends tous mes plaisirs. L'application pratique d'une philosophie dont la théorie m'occupa si doucement exerce actuellement mes forces; je savoure intérieurement ce bonheur sévère, et je l'égayé par les agréments de la littérature.
Dans le nombre des objets sur lesquels je promène mon attention, j'ai placé Horace pour me délasser utilement par son aimable raison; je le connais déjà, mais je le trouve bon à fréquenter et à mettre dans lintimité; je m'accommode de son savant interprète, M. Dacier, dont les notes ne sont pas non plus sans mérite. Peut-être t'entreliendrai-je des choses que je remarquerai davantage; en attendant, j'aurais dessein de te tracer en extrait la vie de notre auteur, d'après celle que nous a laissée Suétone I3'.
(1> Papiers d'Ersu. — Pas d'adresse. (,) Ici, je supprime trois pages renfermant
(,) L'année manque. Mais on voit que Sophie une courte notice sur Horace, suivie d'un juge-
est à Paris; c'est donc 1778. ment de Dacier.
À HENRIETTE W. — 6 octobre i7 78 w.
Du 6 octobre 1778.
En vérité, ma tendre amie, j'ai bien besoin que tu travailles à m'excuser sur les torts que je crains d'avoir à ton égard ; je me souviens très distinctement des différentes choses qui s'étant succédé m'ont ravi le temps que je voulais te donner; mais, considérant en gros l'intervalle qui s'est écoulé depuis que je te dois une réponse, j'ai peine à me persuader qu'il puisse être aussi long sans que je sois coupable de quelque négligence. Il dépend de toi de me désoler à ton gré; je ne chercherai pas à me défendre de tes reproches, et je sens si vivement quel empressement je devrais mettre à ce que je fais pour toi, qu'il m'est impossible de me justiGer à mes yeux de la lenteur que j'aperçois dans mes derniers procéda
J'arrive de Vincennes où j'ai passé cinq jours; il règne dans ce pays un certain air de paresse qui modifie ceux qui le respirent. La nécessité, la complaisance, puis l'exemple et l'habitude vous plient insensiblement à ce genre de vie molle, dont le moindre inconvénient est de mettre à fonds perdus le plus grand nombre de nos heures. Des repas plus longs, mille petites recherches augmentent le besoin du sommeil et la délicatesse. Le travail et la sobriété rendent l'exercice plus facile, le dormir plus léger, et donnent un nouveau ressort à l'activité. L'interruption d'une vie commune et laborieuse fait plus de tort qu'on ne saurait croire. Il est rare que l'on ne perde hors de chez soi, à moins que ce ne soit un voyage ou pour être plus mal. Cinq jours d'inutilité me donnent une propension à la nonchalance dont je suis effrayée; les petits froids qui commencent à se faire sentir me semblent rigoureux ; je tiens au lit, je dors trop, je ne fais rien. Je suis d'une confusion inexprimable. Croirais-tu que je ne me suis levée ce malin qu'à m-ul heures? Non pas précisément par besoin de repos, mais vaincue par les charmes d'une douce paresse qui me faisait sommeiller à demi, dans le calme de tous mes sens, dont il ne me restait d'usage que pour trouver du plaisir à n'en avoir qu'une partie. Mollement enchaînée, mon imagination laissait échapper quelques lueurs
M Archi»e» d'Agy; pas d'adresse, mais la "' Du 39 août au 6 octobre, cinq grandes
teneur de la lettre indique assez qu'elle est semaines s'étaient écoulées. Aussi Marie l'iili-
|>our Henriette. On va voir d'ailleurs que [«m commence-t-elle par s'excuser de ce long
Sophie était encore a Paris. silence.
semblables à ces feux légers qui, sur le soir d'un beau jour, s'élèvent du sein de la terre, et mes idées vacillantes semblaient s'allumer et s'éteindre de même que ces brillantes vapeurs. Sortie de cette langueur dangereuse, je me suis demandé avec étonnement où était la vigilante Phlipon; toi-même, à ce portrait, chercheras ta sévère amie, et je m'empresserai de te la faire reconnaître dans la sincérité de cette confession. J'avoue que le séjour de Sophie dans cette ville fait un tort considérable à notre correspondance; il est très vrai que beaucoup de ces choses dont je lui fais part à l'inslanl qu'elles naissent seront oubliées par elle et perdues pour toi; mais la plupart ne peuvent êtres dites qu'une fois, et ne sauraient l'être davantage sans valoir beaucoup moins par la répétition, quoiqu'elles fussent neuves pour celle qui ne les aurait pas encore entendues. Ces nuances délicates que le sentiment saisit et peint ne sont bien rendues que par lui; passé le moment où elles se manifestent, c'est la mémoire qui décrit, et elle est trop froide pour donner du prix aux objets qui n'en ont pas en eux-mêmes.
Beaucoup de circonstances particulières et de petits événements ont varié ma situation et affecté mon cœur depuis que je ne t'ai écrit ; si j'avais été isolée, le besoin de m'épancher m'aurait fait traiter ces sujets avec la chaleur et la complaisance que donnent l'intérêt et la sensibilité; Sophie était à mes côtés, une visite, un mot, une conférence, une larme ont tout dit et tout réparé. Tu as vu, je crois, M. de Saint-Lette, il était ici en 76; je t'ai parlé de l'élévation, de l'énergie, de l'esprit et des voyages de cet homme intéressant; il n'est plus. Cette nouvelle ma serré lame, certaines particularités me l'ont rendue plus pénible. Son souvenir, joint présentement à celui du Sage, me pénètre et m'attriste. Une seconde perte me rappelle l'autre et m'en fait craindre encore; je pleure deux hommes de bien, deux amis, que je n'ai bien connus que pour les regretter avec plus d'amertume. Mon existence s'attache à ceux que j'estime, je me sens déchirer lorsqu'ils me sont ravis. Je redoute le bonheur de rencontrer des êtres distingués, dignes de mon attachement; et j'éprouve que sans ce bien la vie ne vaut pas la peine d'être conservée. Conçois-tu quelle mélancolie a dû se répandre dans tout moi-même, et combien la présence d'une amie, la dissipation où elle m'entraîne, étaient nécessaires pour en détourner les effets? Au milieu de ces sensations douloureuses, se sont placées des scènes consolantes; j'ai vu, chez M. Gb. [Gibert], le spectacle le plus intéressant, un ménage heureux; c'est le premier à mes yeux. J'ai vu un philosophe marié'1', un époux éclairé, un père tendre et sage, un homme de trentedeux ans, revenu de toutes les illusions, même de celles du savoir, exercé par l'adversité, instruit par l'étude dans tous les genres, par l'expérience, les voyages,
W Pache. Voir les Mèmoiret, t. I, p. 3, et t. II, p. aa3, sur ce personnage, dont la destinée fut si singulière.
l'observation, la sensibilité, le bon sens; devenu maître d'une fortune médiocre, satisfait de cet avoir, renonçant à l'espérance et à la facilité d'acquérir des biens plus considérables, se choisissant une patrie dans le pays de Vaud, sur les bords du lac de Genève où il va mener la vie des patriarches, avec une compagne vertueuse, qui a peu d'esprit, encore moins de connaissances et de babil, mais un caractère heureux, une douceur inaltérable, des inclinations bienfaisantes, des goûts simples, un jugement sain, un extérieur passable, quelques talents et la plus grande vénération pour son cher époux. Tu ne pourrais te représenter combien ce hiMiMu réel et touchant m'a émue et satisfaite. M. Gb. m'avait procuré à dessein celte rencontre avec ces braves gens qui lui sont alliés par le sang et l'amitié; je dînai chez lui avec eux avant leur départ, je passai la journée la plus douce dans cette compagnie; je me dis avec attendrissement : il y a des êtres vertueux auxquels le bonheur n'a pas été refusé, et j'ai senti leur félicité contribuer à la mienne. La physionomie du mari porte pour caractère l'empreinte d'une âme noble et forte, le sérieux de la raison et du sentiment, joints à je ne sais quelle douceur honnête que donnent l'urbanité, lis lumières et la politesse. La figure de la femme est celle de la naïveté : intéressante sans beauté comme sans parure, blanche, modeste, c'est la candeur ingénue et la nature aimable dans toute sa simplicité.
J'ai frissonné à la peinture de l'excessive mélancolie où lu étais tombée; M. Guérard nous a parlé de ces douleurs violentes dont tu as été travaillée; il n'est pas surprenant que cette triste disposition physique, irritée par des privations d'un autre genre, j'entends l'absence de notre amie, le manque apparent de nos nouvelles, ait produit cette impression déchirante dont la seule image me fait souffrir. Tu n'auras pas ignoré par la suite que notre paquet était arrivé plus tard parce i|u'il était renfermé dans une malle. Je suis en peine de savoir si le mieux que tu ressentais s'est augmenté, et si la surdité d'une oreille s'est enfin absolument dissipée; je M pense pas qu'à ton âge cette infirmité puisse être d'une longue durée. Je suis bien aise que Plutarque devienne à ton gré; une fois familiarisée avec li! nem shle d'Amyot, qui d'ailleurs a beaucoup de naïveté et ne manque pas de grâce, tu le trouveras plein de sens, nourri de choses et propre à fixer ton attention. Il est des expressions qui nous semblent étrangères et dont le sens M peut s'apercevoir que dans l'ensemble de la phrase, à l'aide de ce qui suit ou précède; ce peut être le cas de celle dont tu me demandes l'explication. Elle me présente un MM éloigné, un tour métaphorique où je ne vois pas assez d'évidence pour le donner comme éclaircissement; je n'ai pas actuellement Plularque entre les mains, il y a du temps que je ne l'ai lu et l'objet en question ne m'est pas du tout présent; ainsi tu n'auras pas de moi sur cet objet les lumières qu'il te plaisait d'en attendre. Quant à ces histoires fabuleuses, ou tout au moins douteuses, rap- Lrrrnin ne mi)*»* HUD, — il. il
iMrtmrtir viTIMiLK.
portées sérieusement par ce grave historien, ii faut les ranger au nombre de celles qu'une longue tradition a conservées, mais dont la vérité, singulièrement altérée, s'efface et disparaît sous le nombre des circonstances dont on les a chargées et que les anciens auteurs rapportent sans les discuter comme des opinions généralement adoptées.
Tu sais que l'on divise l'histoire grecque en trois temps, savoir : temps fabuleux, temps obscurs, incertains ou héroïques, et temps historiques. Los rêveries des poètes, les récits informes d'une tradition éloignée, l'amour du merveilleux, avaient composé sur les premiers temps des histoires adoptées par les peuples des derniers; les écrivains de ceux-ci, en supposant qu'ils fussent éclairés, étaient obligés de ménager des idées chéries du peuple, d'autant plus qu'elles tenaient presque toutes à la mythologie et qu'ainsi la religion s'y trouvait intéressée. D'ailleurs, le génie le plus élevé tient toujours de son siècle; le président de Thou, historien français, très estimé par ses lumières et sa véracité, était cependant, sur certains chefs, plus crédule qu'il ne serait probablement aujourd'hui, et Plutarque pouvait très bien, malgré son grand sens, tenir à certaines opinions que les savants du xviii' siècle n'admettraient pas sur son autorité.
Je ne répondis pas à ta remarque sur Jean-Jacques, parce que je me souvenais d'avoir traité ce chapitre fort au long dans une lettre adressée aux deux amies et qu'il me semblait fort inutile de me répéter, chose qui peut arriver déjà assez souvent. Je te renvoie à cette lettre par la même raison et je dirai seulement ici, pour ta satisfaction plus prompte, que je ne mets pas Rousseau au nombre des athées. Je crois que son génie perçant sut distinguer tous les nuages qui environnaient l'existence de Dieu , l'impossibilité de la prouver incontestablement par le raisonnement lui fut évidente; s'il eût été plus froid, il serait au moins demeuré sceptique; mais son cœur voulait une Providence : la foi d'un Etre puissant et bon était nécessaire à son bonheur; il sentait d'ailleurs combien cette créance était utile pour le commun des hommes et consolante pour tous; il la soutint de tout son pouvoir, il ne la prêcha pas : il s'efforça de la persuader aux autres comme à lui-même.
Je me console un peu du délai que j'ai apporté à te répondre, par les Extraits dont tu es munie et qui peuvent occuper tes instants de loisir assez pour éloigner l'idée de nouvelles plus ré. entes; j'ai fait des lettres pour mon père, j'en ai lait pour mon compte; mon cœur avait besoin de ces dernières et j'avoue que les objets auxquels elles me faisaient rêver emportaient, par intervalles, une bonne partie de mon temps. Je n'ai pas fait d'études dont les fruits puissent se partager; je crains bien de ne fournir cet hiver que peu de choses à la société; je vais être singulièrement dérangée par les affaires de mon déménagement; sous deux jours je serai dans un désordre complet et j'y serai pour quelque temps. Encore
passe, si des affaires d'une autre espèce ne revenaient souvent mêler leur amertume secrète à celle qui ne manque jamais de pénétrer, d'un côté ou d'un autre, ceux qui portent un cœur.
Je n'ai pas vu aujourd'hui ma Sophie, je veux lui garder cette lettre pour cjuVUe y joigne quelques lignes de sa main; ii fait un temps abominable, j'attends la matinée prochaine avec inquiétude; je souhaite qu'elle soit belle et qu'elle me ramène une amie. Adieu, divine, aie soin de toi pour nous, parce que ton existence et ta félicité nous sont précieuses.
[De la main de Sophie :]
L'envie que notre amie a eue que je joigne ici quelques lignes est la cause du retard, et puis l'occasion de M. de Bray (1) le prolonge d'un jour; il inYsl venu voir sans me trouver. Il vous remettra les souliers de M. de Riencourt et des pois d'iris, si j'en puis avoir aujourd'hui. Saint-Denis, le cordonnier, m'a repris les souliers noirs de main M, mais je n'ai pas encore les mules, il m'a toujours menée sans que je puisse en avoir de raison. Mais dis-moi donc, ma chère Henriette, que deviens-tu? A quoi penses-tu de ne pas écrire à ta Sophie, de languir privée de toute communication, éprouvant toutes les sensations dans le silence et la mélancolie; la musique te charmerait-elle au point de te faire croire qu'elle puisse tenir lieu de parents et d'amie? veux-tu nie donner un nouveau dégoût pour elle par le tort qu'elle me fera? enfin, je te l'avoue, il me semble de te voir, ennuyée dans la nonchalance, penser à moi sans avoir la force ou le courage de me le dire. Enfin je suis inquiète de toi, je ne puis me former que des idées tristes de la manière d'être, ton silence me parait morne, je l'at- I ri bue à la tristesse, au noir ou à l'engourdissement de ton imagination, ces derniers mots que tu m'écris me creusent le'2'
[ En marge : ] Si tu veux me conserver, reviens 1
'" Alexandre-Nicolas de Bray, avnrat du Roi mon premier Rerueil, où son nom revient Irèf
au bureau des finances de la généralité de Pi- souvent, t. II, p. 6 là.
rardie, ('lait un parent de Roland et un ami da <" Le folio se termine ici. Il manque donr
la famille Ginnet. Voir sur lui une note dans au moins un feuillet
À SOPHIE O. — 27 octobre 1778.
De Paris, mardi, 27 octobre 1778.
Me voici donc en possession d'un supplément à la présence'2'; mes yeux dévorent avidement ces caractères que ta main a tracés; je t'entends; je crois te voir, je veux te saisir, t'embrasser; tu m'échappes et je pleure. Non, ma douce amie, je n'avais pas encore pris la plume pour toi; je m'étais défendu de l'écrire, comme je m'étais interdit de te revoir la veille au soir de ton départ. Je t'aurais dépeint trop vivement des sensations dont l'idée te déchirerait vainement aujourd'hui qu'elles sont adoucies. Pourquoi te présenter dans toute sa force l'image de mes peines, à l'instant où la raison commence à les diminuer? Ce triste tableau, qui n'aurait été propre qu'à te communiquer ma sensibilité douloureuse dont la tienne n'a pas besoin de s'appuyer, ne pourrait avoir d'autre utilité que pour de nouveaux amis, intéressés à se montrer réciproquement ce qu'ils sont capables d'éprouver. Mais tu m'as pénétrée toute entière, il faudrait que je fusse bien vaine ou bien abusée pour chercher à me faire connaître davantage. Tu m'as laissée dans un état affreux : je puis te le dire actuellement comme une crise passée, je me serais reproché de t'en parler lorsque j'en sentais toute l'horreur. Je ne sais ce qu'était devenue cette philosophie bienfaisante dont les secours consolateurs relevèrent tant de fois mon courage abattu; ton départ m'arrachait l'âme, il semblait que la terre fuyait sous mes pas, que je tombais abandonnée dans un nouvel univers où le silence et la nuit m'environnaient de toutes parts. Je succombais sous la douleur, j'allais devenir stupide ou insensée. Il est incroyable combien l'exercice habituel et pénible du sentiment, excité tous les jours par des causes renaissantes et multipliées, lui donne à la fois d'étendue et d'activité; il se nourrit, se fortifie, s'accroît par des degrés inappréciables. Un nouveau sujet vient-il l'émouvoir et le solliciter? Il se développe et s'exalte avec une violence imprévue, effrayante et dangereuse. C'est un feu soulerraiu et concentré, alimenté par diverses matières qui l'animent sans cesse; au moindre jour qu'on lui fait, il éclate avec fracas, jette le trouble dans tout ce qui l'environne et va porter au loin ses ravages. Dans une situation plus heureuse ou plus tranquille, mes facultés reposées ne seraient peut-être pas
I') Archives d'Agy; adresse, timbre et visa, ''' Sophie était repartie pour Amiens le ai oc-
cachet. — Dauban, t. II, p. 33o-33a. tobre.
susceptibles d'un ébranlement aussi considérable; mais pour ceux qui s'affectent beaucoup de toutes choses, ne serait-ce pas aussi un état chimérique que celui d'une paix constante? Je crois qu'indépendamment des circonstances qui tiennent toujours chez moi le sentiment en haleine, je ne contracterai jamais impunément l'habitude de t'avoir à mes côtés pendant plusieurs mois. Quel charme peut remplacer celui de retrouver chaque jour une double soi-même que l'attachement et la volonté vous ramènent? de pouvoir se livrer sans partage à la confiance, d'exister en commun, de donner et recevoir à toute, heure dans les avis et les observations d'un esprit atlenlif, éclairé différemment, mais dirigé vers un but unique, les preuves louchantes et le prix délicieux d'une amitié véritable, solide et pure!
11 est très vrai, ma chère amie, que nous nous sommes gâtées l'une l'autre, nous avons pris eusemble une manière d'être étrangère à l'ordre commun et au cercle où nous vivons; il y a longtemps que l'on aurait pu prédire que nous étions perdues; sans doute deux âmes honnêtes ne peuvent se rapprocher par une liaison intime, sans fortifier les inclinations qui les différencient toujours plus du grand nombre, à proportion qu'elles les rendent entre elles plus analogues.
Tu ne me parles pas assez d'Henriette : je voudrais n'en rien savoir, ou n'en rien ignorer; sa santé, sa tête, m'intéressent et m'affligent; toutes deux me parutMBl faites pour inquiéter. Les portraits de ceux qui l'en\ironnent me satisfont et me contrarient; j'ai besoin de m'instruire de tout ce qui t'approche, je suis contente de ta description et désolée des objets qu'elle me présente. Nous ne pouvons pas changer la nature des cboses, mais il dépendra toujours de toi de me faire connaître celles qui te regardent, c'est tout ce que je veux. Crois-tu que je puisse me passer de partager toutes tes affections? Je suis avide d'apprendre que tu as repris ta façon de vivre accoutumée; j'imagine que, dans ce train commun et régulier, la paix , l'habitude et le bonheur d'être utile te feront retrouver ces douceurs qui tiennent lieu de la félicité.
De longtemps je ne pourrai reprendre ces occupations, ces études qui font le charme des jours passés loin de toi; je suis dans ce désordre où tu m'as vue, j'ignore dans combien de temps je pourrai loger dans l'autre appartement; je m'efforce inutilement de hâter des arrangements, mal et promplement, mais irrévocablement conçus et lentement exécutés. Soit raison, nécessité, ou je ne sais quoi, je commence à prendre du goût pour mon nouveau logis; j'ai de l'impatience de l'occuper, je suis rebutée de celui que j'habite. Il semble qu'en perdant l'espérance de te revoir dans ce lieu, j'aie senti se briser tous les liens qui m'attachaient à lui et qui me le rendaient intéressant; je veux être absolument là où tu peux revenir et où je t'attendrai.
Je te fais celte lettre à l'abri de mon paravent, dans cet endroit qui faisait jadis ma cellule ebérie. J'ai eu ma grand'maman à dîner aujourd'hui, je ne suis libre
que depuis une heure. Il est soir, je vais me rendre auprès du feu, accompagnée de ma bonne et du garçon, qui se donnent un mal étonnant, avec un zèle, une affection qui me pénètrent. Je fais en petit ces veillées de campagne où l'on se rassemble en commun avec tant de bienveillance et de bonhomie : c'est un dédommagement réel aux désagréments de ma situation. Je n'ai pas le loisir et la liberté d'acquérir des connaissances nouvelles par l'étude, la retraite et la méditation; mais j'ai des semblables à rendre heureux par le témoignage de ma gratitude et de ma satisfaction : c'est encore une assez belle œuvre. J'ai mon royaume et mes saturnales, je m'attendris et je jouis de l'un et des autres.
Je ferai ta commission au plus tôt. J'enverrai toujours, en attendant, celte feuille courante afin que tu reçoives promptement de mes nouvelles. Donne-moi de celles de ta santé tout au plus juste; embrasse mère et sœur. Je suis en vérité avec vous tous, et je vous porte dans mon cœur.
Je te laisse toujours, comme tu vois, la liberté de communiquer la correspondance; mais ne te presse pas de le faire, si l'on ne songe pas à te le demander.
Je voudrais aussi que tu ne parles pas des lettres nouvelles (1), s'il arrivait que lu en reçusses. Fais de ton mieux; je n'ai de confiance qu'en toi seule.