‹ Lettres; publieesChapitre 24 sur 72 · CCXXXIII · texte numérisé non relu

CCXXXIII

À SOPHIE <2). — 28 octobre 1778, avec P.-S. du 29 et du 3o.

Mercredi, de Paris, le 28 octobre 1778 au soir.

Je me suis hâtée de te répondre hier, me réservant de t'entretenir à loisir et de joindre mes dernières dépêches aux gants que je dois t'envoyer. J'ai quelques raisons pour appréhender que ma diligence n'ait été rendue vaine; tu m'apprendras si j'ai bien jugé, et pour lors je te dirai la cause de ce soupçon.

J'ai été bien diversement et assez fortement occupée depuis ton départ, je dis occupée, à la manière que nous l'entendons pour l'esprit et pour le cœur. Rien de considérable et de frappant n'est pourtant arrivé dans mes alentours, mais lu sais combien de légers mouvements, imperceptibles pour des yeux étrangers, se communiquent vivement jusqu'au centre où je suis placée, comment leur agitation se transmet à ce point et me soumet à leur impression. Il y a déjà huit jours que

(I) Des lettres de Sevelinges, arrivant par (î) Archives d'Agy; adresse, timbre et visa,

l'intermédiaire de Sophie. cachet. — Da-.iban, t. II, p. 33a-337.

je te quittai vers deux heures, déchirât par ton éloigncment que je sentais à chaque pas que je taisais en sortant de ta maison, dont je m'e'cartais cependant avec rapidité. Mon père avait dîné, je mangeai peu, je voulus rester avec moi-même et me retirer dans ma chambre. C'eût été pour toi un spectacle attendrissant et risibie à la fois que de me voir, après quelques instants d'accablement, prendre et laisser un livre sans pouvoir m'en servir, tomber dans mes rêveries la tête sur ma main , avec ma bonne à mes côtés, où elle avait imaginé de venir, me voyant triste, pour DM faire compagnie, me consoler de son mieux, en me racontant, dans ce langage que tu entenils d'ici, tout le chagrin qu'elle avait eu jadis en perdant une bonne amie qui était morte dans ses bras. L'orateur m'impatientait d'abord, niais la crainte de causer quelque mortification par un air de dégoût me fit garder bonne contenance; bientôt sa bonhomie et la reconnaissance de son intention me portèrent à quelques observations qui me servirent réellement de distraction et d'adoucissement. (le colloque ne dura pas plus d'une heure, mon père rentra, je le trouvai disposé ù s'occuper des arrangements dont je lui avais parlé le soir précédent, au sujet de l'ouvrier qui nous est si nécessaire et dont l'engagement venait de finir au commencement du mois. Son brevet lui fut .-igné avec une attestation honorable qu'il avait bien méritée, les choses se passèrent assez raisonnablement; il nous reste au moyen de quelques appointements par mois, dont mon père n'a pas encore déterminé lu valeur, et aux conditions de le nourrir et de le loger.

Je reçus particulièrement, à la veillée du soir, des protestations de service et (rattachement; chaque jour apporte des preuves de leur sincérité, malgré les motifs de dégoût qui ne laissent pas que de se répéter assez souvent. J'appuie sur cet objet parce que lu sais quelle est son importance dans la disposition de uos affaires, lei circonstances qui l'accompagnent le rendent encore plus intéressant. Il est doux de trouver de l'honnêteté, de la droiture, de l'affection dans ces êtres communs que l'humanité, la bienveillance peuvent seules nous rendre chers : il se forme alors une correspondance de gratitude qui ajoute un nouveau charme aux devoirs et aux services de ces dernières.

Le jeudi matin, .M"" Td. , toujours tendre et généreuse, vint avec empressement partagée Bel regrets sur ton éloignement; je ne la trouvai jamais plus vive, plus louchante et plus affectueuse que dans mes épreuves douloureuses; son âme se déploie alors avec une noblesse, une sensibilité qui la transforma en ange consolateur. Je courus l'après-dlner chez ma bonne lante dont la santé m'inquiète; elle était alors fort altérée par une indisposition assez grave; le faible rétablissement qui lui Recède ne me donne pas encore beaucoup de sécurité. I! me fallut essuyer ce jour-là plusieurs questions assommantes à ton occasion : je crois que j'aurais pris de l'humeur, si l'état de ma tante ne m'eût inspiré un intérêt qui ne RM permettait pas de RM prêter à toute autre disposition.

Je fus dédommagée le soir par la visite de M. Gb.; c'était un personnage tout à fait analogue à moi-même par sa façon d'être et par la ressemblance de nos situations; je l'accueillis avec cette plénitude de cœur, cet aise que ressentent les aflligés à la vue de leurs pareils. Son ami'1' n'était pas encore parti (il ne l'est que d'hier), mais il lui avait aidé à faire ses malles le jour même que je t'aidai dans une fonction semblable. Je lui parus si peu raisonnable qu'il oublia ses propres douleurs pour chercher à me consoler; je le ramenai par reconnaissance et aussi par inclination, sur les objets dont il était affecté. Nous ne nous étions pas retrouvés depuis le départ de sa Minerve (tu te souviens que c'est sa charmante sœur); celui du digne ami fait en quelque sorte une diversion au chagrin du premier; en vérité les âmes sensibles ne goûtent quelque soulagement à leurs maux qu'au moyen d'un mal de surcroît; ce n'est presque jamais qu'un nouveau chagrin qui les disirait du précédent. Cette soirée fut délicieuse, car c'est une félicité que de se plaindre tout à loisir, avec la vivacité, je dirais volontiers l'intempérance d'un sentiment que l'on sait être conçu, apprécié, partagé de celui qui vous écoute. M. Gb. avait inutilement formé le projet de donner une heure à son ami, nous nous entretînmes de cet ami avec tant d'action que le moment de le voir s'écoula, et que celui de se retirer nous avertit, en nous étonnant, du temps que nous avions passé dans cette conférence.

Je me transportai le lendemain chez MUe Dp. , où m'appelaient la décence et la politesse, parce que je n'étais pas retournée la voir depuis le dimanche que j'avais été dîner sur son invitation avec cette compagnie dont je te fis le tableau. Je m'acquittai des choses honnêtes dont tu m'avais chargée, elle m'en a rendu la monnaie, suivant l'usage, et nous avons chacune notre compte. Je me retrouvai avec cette petite jeune femme, spirituelle et railleuse, dont les plaisanteries sur le grand cousin m'avaient étourdie toute une après-dîner; sa patte légère voulut revenir sur ce digne objet; je crus avoir fait assez preuve de modération, et que mon silence n'annoncerait plus qu'une douceur monotone si je le gardais plus longtemps; je me contentai d'une petite remarque bien appliquée, prononcée du ton le plus modeste, avec laquelle je lui fermai la bouche, du moins quant à ce sujet. Ma réplique me valut un certain air de considération et des honnêtetés marquées.

Je ne sais si le soleil a paru dimanche sur Amiens, à peine nous a-t-il donné ici une faible clarté ; il a plu tout le jour avec une force et une continuité qui ne pouvaient se comparer que l'une à l'autre; tu penses que ton amie, qui trouve tant de plaisir à garder son logis, ne l'aura pas quitté ce jour-là; tu pourrais sur cela raisonner conséquemment et te tromper néanmoins malgré les apparences. L'air était doux,

W Pacbe.

il ne faisait pas de vent, la connais ma toilette, j'avais envie de voir Sainte-Agathe et de faire une visite d'honneur à la rue Saint-Dominique C où je ne pourrai aller dimanche prochain parce que je suis en doute d'un voyage à Viucenncs et où je n'aurais pas voulu avoir à courir dans la semaine; je pris donc mon parti. Je m'en allai tout rêvant, en me promenant, à la Congrégation M par une pluie de déluge: les ruisseaux étaient comme des torrents; les rues propres et désertes, >ans monde, sans voitures, me parurent avoir leur agrément. Je trouvai ma pauvre religieuse avec un rhume affreux, une voix éteinte, une poitrine fatiguée; en total, une fille sacrifiée; sa santé se délabre tous les jours davantage, les daajrécM iègent et le dégoût de la vie s'insinue dans son cœur où il fait le ravage des poisons lents et mortels; la seule vivacité d'un naturel actif peut la soutenir encore. L'aspect d'un tel être n'a rien de flatteur, mais il est touchant; je l'aime, je me suis senti émouvoir; je n'ai su consoler, mais j'ai pu distraire. Au reste, cette sorte d'indifférence que je lui vois pour la vie me paraît assez sincère pour que je la croie capable de balancer l'impression des maux, ou du moins l'inquiétude, souvent plus à craindre, qu'ils ont coutume de produire dans ceux qu'ils attaquent sérieusement. Je descendis à cinq heures chez les cousines où j'avais donné raadflSvous à ma bonne;je trouvai le seigneur comte!3), la petite tante, notre amie(4'ot le commandeur (5) faisant un reversis lourd et maussade comme ce dernier. M"' de La Molle me reçut avec cette honnêteté simple et attrayante qui lui est naturelle et que semblait exciter de nouveau la présence d'une personne à qui elle pouvait parler de toi. Je ne me vis pas sans émotion et sans plaisir dans un lieu qui t'avait si souvent offert à mes regards et qui était encore tout plein de toi; je causai deux heures, sans sécheiv.-c. aHM interruption, avec cette bonne cousine qui me parut plus parlante que jamais, elle fit beaucoup de frais, mais sons efforts : je la jugeai assez contente d'elle pour croire qu'elle l'était de moi. Notre long dialogue ne fut interrompu que par la fin du reversis auquel on fit succéder le bonhomme, dont M"* d'Hangard sembla très aise par la liberté qu'il lui laissait de m'entrelenir.

Je feignis malignement de vouloir m'en aller, elle m'arrêta de cet air naturel, . mpre-M-, affectueux que lui donne le désir; elle eût été, je crois, dans ce moment, un peu désoeuvrée sans moi; cette utilité passagère me valut beaucoup d'amitié. Il fut question . même avec M11" de La M"", du projet de vous faire venir l'année prochaine; l'exécution en i-l livailieai souhaitée et presque espérée. Je ne parle pas pour mon compte; je fonde rarement mon espoir sur celui des autres, et j'en conçois

M Chei les demoiselles de Lamotte, «les <>' Billounrd des Salles,

ron-inesi dont elle va fOàkt mi |x'ii plus loin. W M"" d'Hangard.

(•> Rue Miail fliint rNiuiM. W M. Perdu. Cf. If/iiifniJ II, p. n5.

difficilement des choses qui me sont extrêmement flatteuses. Le commandeur joue toujours le même rôle, il est un peu dolent, mais honnête, attentif : d'ailleurs précieux et pédant, suivant son heureux naturel. L'amie du cœur'1' me parait fort embarrassée de garderie ton uniforme, froid et poli qui peut seul lui convenir. Les petites brusqueries s'échappent, même au jeu; toujours l'humeur ou la crainte la porteront successivement aux extrêmes opposés. Elle m'a parlé de ce vieux jaloux (ce sont ses termes), avec certaines remarques qui tombaient de loin, d'une manière assez flatteuse, sur le neveu <2). Je souriais en l'écoutant, sans qu'elle se doutât de l'aperçu qu'elle me donnait. La géographie est loin , mais on veut venir déjeuner avec moi, me conter ses petites affaires, me mettre à la place de Sophie; c'est une chaleur toute nouvelle; l'heureux état que d'être sans concurrent! Je jouis de ce privilège avec la meilleure foi du monde.

Le gentilhomme malheureux a été malade, je l'ai vu depuis avec cet extérieur défait, abattu, propre et décent que tu remarquais si bien être celui de l'indigence. Il m'a demandé de tes nouvelles, il a senti ce que ton départ était pour moi; nous nous sommes donné et rendu beaucoup d'idées et d'expressions en peu de mots; sa visite a été courte, elle m'a pénétrée. Il est déménagé; de seules espérances composent encore la plus grande partie de ses avantages. J'irai voir sa femme au premier moment. Quelle existence laborieuse! Où se trouve le bonheur des honnêtes gens? Adorateur d'un Dieu, le gentilhomme malheureux se flatte que la félicité l'attend dans l'autre monde; il semble destiné à ne se repaître que d'espérances. Heureux encore de les avoir, puisqu'elles adoucissent ses maux! Que ne puis-je les multiplier autour de ceux qui souffrent, au défaut des biens réels!

Je te quitte tristement pour mon lit, où j'ai besoin de me mettre de bonne heure; ta commission n'est pas encore faite, je t'en rendrai compte avant de fermer ce paquet.

Du jeudi a 9.

J'ai choisi tes gants, aussi bien qu'il est. possible chez un marchand si peu fourni. Je n'ai vu de beau que les roses dont je n'avais pas besoin. Je crois avoir rempli ton intention, en m'éloignant de la lettre de ton expression; d'ailleurs il m'eût été impossible de la suivre. Je t'envoie deux paires gris de lin que tu nommes violet; il n'y avait qu'une petite paire de violet véritable et si foncé qu'on l'aurait prise pour un puce, très peu de gants verts, et ceux de cette couleur, laids et sales, m'ont fait balancer de t'en envoyer; enfin, j'ai fait de mon mieux, mais la marchandise ne m'a pas paru belle. Le bon marché en fait tout le mérite.

J'ai hésité quelque temps à mettre ce babillage dans le paquet de gants; après

N M"' d'Hangard , pour laquelle M. Perdu avait des attentions gênantes. — t'> Sélincourt.

Lion des si. des non. des car, je m'y résous et m'abandonne à la fortune, en prenant toutefois mes précautions par une enveloppe totale bien conditionnée.

L'ami de S. (,) me vient parfois dans l'esprit; je n'ai pas de nouvelles récentes, et je persiste à croire ce que j'avais présumé. J'ai trouvé dernièrement, dans le premier livre d'Horace, une ode qui m'a paru parfaitement applicable à ta personne et aux circonstances. Horace l'adresse à Virgile sur la mort de Quintilius Virgilius(2), son parent; la voici : trOuellc honte peut-il y avoir à pleurer un homme qui nous était si cher, et quelles bornes peut-on donner à des regrets si justes? Melpomène, qui avez reçu de Jupiter une si belle voix, avec l'art de jouer du luth, inspirez-nous des chants lugubres. Quintilius est donc plongé dans un sommeil éternel? Quand est-ce que la l'udeur, la Fidélité, sœur inséparable de la Justice, et la nue Vérité, trouveront un autre Quintilius? Tous les gens de bien doivent être touchés de cette mort; et vous, Virgile, vous devez être plus touché que personne. Cependant, hélas I avec toute votre piété, c'est en vain que vous demandez Quintilius aux dieux, qui ne vous l'avoienl pas prêté pour toujours. Quand même vous toucheriez lu hre avec plus do douceur qu'Orphée, qui se fit entendre aux arbres et aux rochers, le sang ne reviendrait pourtant pas animer une ombre que l'inexorable Mercure, avec son horrible verge, aurait une fois enfermée dans les lieux ténébreux. Cela est dur, il est vrai, mais la patience rend supportable ce que l'on ne saurait changer. a

J'ai lu ce morceau avec attendrissement, l'application des choses de cette espèce donne bien de la force à leur expression.

Adieu, tendre amie, je suis toute à vous tous.

Vendredi 3o octobre 1778, à mitli.

Les feuilles précédentes ne pouvaient guère avoir d'autre mérite que celui de te surprendre lorsque tu les aurais trouvées dans le paquet de gants; telle était leur divination, je les avais bien arrangées pour celte fin, mais le sort, qui se joue de nos vains projets, en a disposé autrement. Ecoute donc mon histoire, à laquelle, suivant moi, la sottise et le ridicule ne manquent pas. Ma lettre, bien cachetée, était placée dans les gants, que j'avais enveloppés dans une petite toile cirée pour plus grande commodité, propreté et sûreté; j'envoyai ma bonne chez M"" Audoy, hier après-midi assez tard, avec charge de beaucoup de respects; on était encore au dessert chez ta cousine, le commandeur y était. Mignonne expose le sujet de sa commission : ce cher homme prend la parole avant la maîtresse de la maison,

1 L'ami do Soissons, c'est-à-dire Sévelin(;os. Marie l'hlipon a écrit, par distraction déplume, ''' Cest l'ode hit du premier livre d'Horace. Yirgiliui au lieu de Yarut.

et dit qu'il n'y a point d'occasion, que ce n'est pas là le lieu où on doit envoyer des paquels. On a beau représenter que c'est sur l'avis donné d'Amiens qu'on l'adresse à Madame, l'un et l'autre finissent par conclure qu'il faut le mettre à la diligence, et le font reporter à ma bonne. Après avoir bien ri avec moi-même du récit de celle équipée, j'ai fait une petite lettre, dans laquelle je dis à M""5 Audoy : « Madame, je n'aurais pas pris la liberté de vous adresser aucun paquet, si l'on ne m'avait écrit d'Amiens de remetlre celui-ci chez vous; il contient des gants que j'étais chargée d'acheter. Je les ai enveloppés comme vous le voyez pour la plus grande commodité de quiconque doit les emporter. On m'a spécifié de les remettre cette semaine chez vous; probablement on doit les y prendre sous peu; du moins c'est ce que je dois raisonnablement conclure, d'après la commission qui m'est donnée. Vous me permettrez donc, Madame, de remplir l'intention de Mrae Cannet en vous les laissant, et de saisir cette occasion de vous présenter mes respects.

«J'ai l'honneur, etc.»

J'ai retiré ma lettre afin de te l'envoyer d'avance, et aussi par excès de précaution; après quoi, ayant rétabli mon petit paquet précisément comme il était, je l'ai fait reporter de nouveau, il y a une heure, escorté de mon billet. La divinité n'était pas accessible, on est venu rendre à ma bonne un (fCela suffit* et l'histoire me parait à sa fin. Je ne sais pas si l'air de précaution qui règne autour de mon paquet déplaît à ces âmes délicates; je croirais moins honnête de leur laisser prendre des soins qui me regardent, puisque c'est moi qui fais la commission. D'ailleurs ces misères qui sont susceptibles de se tacher ou chilfonner dans le transport et par quelque négligence me paraissent exiger une certaine attention. Mais pourquoi tant de commentaires sur les raisons d'agir de gens qui n'en ont guère?

Donne-moi de tes nouvelles, car je t'aime toujours un peu.

À SOPHIE 0. — 10 novembre 1778.

De Paris, ce mardi 10 novembre 78.

11 est trop vrai, ma chère Sophie, qu'en amitié comme en amour c'est une habitude douce et dangereuse que celle de se retrouver tous les jours; à force de se voir, on ne peut plus se passer de se voir encore : au besoin satisfait d'aimer, succède celui de se témoigner son attachement et d'en recueillir les fruits, on vou-

<"> Archives d'Agy; adresse, timbre et visa; cachet. — Dauban, t. II, p. 33o,-3'ia.

drait exercer sans cesse cette confiance aimable qui fait évanouir les chagrins par leur peinture et leur aveu, cette communication facile où l'esprit s'éclaire et s'instruit, où les âmes se confondent, se fortifient et s'ennoblissent. Il est bien faux que celte soif de se voir n'appartienne jamais qu'au délire de la passion, elle peut être, avec bien plus de raisons, le fruit d'un sentiment paisible et éclairé. Comment l'illusion mensongère d'un feu séducteur rendrait-elle plus chers l'un à l'autre les objets qu'elle séduit, que ne ferait, pour ceux qu'elle rapproche, l'union tourhanle qui résulte du rapport des sentiments et des mœurs? Je disserte, sans trop savoir pourquoi, sur des sujets qui te sont aussi familiers qu'à moi, et sur lesquels nous n'avons plus beaucoup de connaissances à acquérir, ou plutôt je cède naturellement à l'attrait qui me fait chercher un dédommagement au dégoût que j'ai nti en lisant une petite critique de M. de La Harpe sur un hymne à l'Amitié dont plusieurs expressions lui paraissent très fausses, tandis qu'elles me semblent justes et bien appliquées. J'éprouve MM In M rivMMBt la peine de ton absence et le m;il que m'a fait un séjour assez long pour nourrir et étendre le besoin de te retrouver toujours à mes côtés. J'avais, depuis quelques jours particulièrement, un n doublement d'ardeur pour l'étude que je croyais suffisant pour me distraire absolument des sensations pénibles dont je t'apprendrai la cause : une légère circonstance est venue grossir la somme de ces dernières, je t'ai cherchée, je voulais reposer ma tête sur le sein de l'amitié, tout était désert autour de moi, je me trouvais dénuée, je retombais sur moi-même, comme ces fleurs languissantes qui ploient sur leur tige, et c'est à toi que je consacre les premiers effets de mon courage renaissant.

Ma bonne maman est malade, assez sérieusement, pour me faire craindre les -uilt>s de sa situation; elle est au lit depuis dix jours, avec une fièvre dont les accès sont parfois assez violents; la plénitude qu'elle a dans la poitrine, jointe à d'autres indices, nous fait voir clairement que c'est un catarrhe, très redoutable en luimême, et surtout pour une personne de quatre-vingt-deux ans.

Le médecin espère beaucoup de la force de son tempérament, et nous apercevons, il est vrai, quelque peu de mieux, mais les approches de l'hiver m'empêchent de compter sur un rétablissement. Je suis près d'elle chaque jour, j'ai le bonheur de la voir soigner par une domestique très attentive, je lui laisse aussi ma bonne de temps en temps et j'aurais, à mon tour, passé quelques nuits, si j';iv;ii> pu disposer de moi-même. J'ai été incommodée, la semaine dernière, d'un vomissement qui m'a ébranlé tous les nerfs; je t'en parle actuellement parce que tout le mal en est évanoui ; je n'ai plus que la fin d'un rhume qui n'a pas été très méchant; tu sens à merveille quelles idées doivent m'occuper et combien de choses de détail peuvent ajouter ù leur impression.

Mais ce que tu ne devinerais pas, c'est l'effet singulier qu'a produit en moi une

ressemblance, peut-èlre imaginaire, que j'ai cru distinguer dans un homme qui vint, il y a dix jours, pour un cachet; j'étais seule, je fis les conventions pour l'ouvrage et pour le prix, je remarquai seulement en moi-même, assez légèrement, que ce personnage avait de l'air de M. de S. Il me quitta rapidement, avec le ton honnête qu'il devait avoir, mais sans avoir, je crois, levé les yeux sur moi; il revint hier, j'étais seule encore, il reçut le cachet qui, me dit-il, n'était pas pour lui, me paya, sortit aussi vite, avec la même politessse que la première fois, et toujours avec ses yeux baissés; la ressemblance me frappa davantage, elle me parut assez grande pour me donner un doute, mais à peine était-il forme' que je perdis le moyen de l'éclaircir par la fuite de l'objet. C'était son air pénétré, comme au temps de son premier chagrin, et que la perte de son ami doit lui conserver encore, ce sérieux que le commun des hommes appellerait froideur, et qui montre aux gens sensibles une âme violemment affectée ; seulement, j'ai cru voir un embonpoint qui n'est pas le sien et qu'il ne pourrait avoir acquis au sein de la tristesse; d'ailleurs, pourquoi se taire et se cacher ? Comment aurait-il pu le faire ? Cela n'est pas convenable , et certainement ce n'est pas lui. Mais il faut conclure que l'image de sa personne est fort altérée dans mon souvenir, puisque je me fais illusion jusqu'à ce point, et probablement je ne le reconnaîtrais pas assez pour me l'assurera moi-même si je le voyais effectivement. Ce qu'il y a de vrai, c'est que je me suis trouvée dans un trouble d'esprit que je ne puis dépeindre après le départ de cette ombre; enfin j'ai pris une de ses lettres et je me suis persuadée que celui qui m'écrivait ainsi ne garderait pas l'incognito en me voyant'1'. Je te permets de rire et de plaisanter de ma folie, si c'en est une; j'en ai été étrangement émue et je ne puis le dire qu'à toi, qui seule me connais assez pour apprécier sans erreur l'effet du sentiment chez ton amie.

Je suis bien aise qu'Henriette ne te mette pas dans le cas de communiquer ce que tu sais; au reste, si les circonstances t'obligent à le faire, tu connais mes dispositions et tu ne manqueras pas d'accompagner de toutes les observations et les recommandations que je crois nécessaires une communication qui me laisse, je ne sais pourquoi, au fond du cœur une sorte de répugnance.

Le Républicain vient quelquefois me voir ainsi que par le passé ; comme je suis seule, je l'écoute avec un peu plus de patience que ce certain soir où je te parus si folle. Je poursuis toujours mon italien comme la seule étude qui me soit convenable dans le dérangement dont je désespère de sortir avant la fin de l'année; j'avais envie depuis longtemps de me procurer un Télémaque en qualité de pièce essentielle pour ma petite bibliothèque, j'en ai acheté un en italien et je l'ai compris assez bien pour ne pouvoir en quitter la lecture dès qu'une fois je l'eus com-

0> Voir sur cet incident le récit des Mémoires, t. II, p. »4i-a4a.

mencée. Je suis cependont bien loin de ce qui s'appelle savoir une langue; je ne saurais encore lire les poètes, et je ne puis parler, faute de quelqu'un à qui m'adresser. Néanmoins, je suis si joyeuse d'entendre mon Télémaque, que je sens mon courage en croître de plus de moitié'; je n'avais lu cet ouvrage qu'une fois, à l'âge de huit ans(1), et je ne me souvenais bien que de l'accueil de Calypso, des charmes d'Eurharis, des faiblesses de Télémaque et de sa chute dans la mer lorsqu'il y fut précipité par Mentor. Je suis enchantée d'avoir fait cette acquisition, c'est un meuble précieux dont je ferai souvent usage, j'attache la plus haute estime à cet ouvrage dont je n'avais pu connaître le prix dans mon enfance, quoique j'en eusse déjà senti les charmes et les grâces; c'est un ajouté à mon bréviaire.

Adieu, ma tendre amie, il faut mettre des bornes à ce babillage que je ferais éternel si j'abandonnais ma plume à mon cœur. Embrasse notre sœur dont la situation m'attendrit et me peine; ne m'oublie pas auprès de ta maman et de tous les tiens.

À SOPHIE fs). — ai novembre 1778.

De Paris, ce samedi ai novembre 1778, 6 heures du soir.

Je ne sais pas du tout ce que je vais te dire ; je suis enchantée d'avoir de tes nouvelles que j'attendais avec une inquiète impatience, il me semble que mon (MB bondit d'aise, je dévore ta lettre par deux fois, et je prends la plume aussitôt , dans un même mouvement d'allégresse et de vivacité. J'étais seule, et rêveuse comme on l'est dans la solitude avec tant d'objets à méditer; j'entendis frapper, je fus ouvrir avec une sorte de crainte, parce que l'affaiblissement du jour, le délabrement de mon logis, ma disposition mélancolique, cet air d'abandon qui m'environnait tristement, me donnaient une sorte d'appréhension qui ne m'est pas ordinaire et que je ne puis définir; je fus rassurée par la vue de ton frère : sa visite m'a rappelé ton séjour, je me sentis émue; mais, pour paraître modérée, je plaçai ta lettre sur ma cheminée avec un tour d'indifférence. Je n'y ai pas beaucoup gagné, ma conversation devint sèche et stérile après les questions qui te concernaient, j'avais besoin de te lire, j'ai laissé partir ton frère avec autant de joie que

(" Cf. Mfmoirfi, t. II, p. aa-a3. — <'> Archives d'Ajjy ; adresse, timbre et visa, cachet. - D«uban, t. Il, p. 36s-3à6.

j'en avais eue à son arrivée. Il a prétendu, en s'en allant, que tu l'avais chargé de m'embrasser, il s'en est acquitté subito, et j'ai eu l'esprit de douter de la commission quand elle a e'té faite; je viens de rire de mon sang-froid et de ma réflexion, et je te permets d'en faire autant, à condition que tu me vengeras du mensonge, si c'en est un (comme il en a la mine) en te saississanl, à la première vue, de ce que je n'ai laissé prendre qu'à ton intention. C'en est assez pour une folie, parlons d'autres choses.

Ma bonne maman s'est tirée d'affaire tout au mieux; elle est sur pied présentement, sans sortir encore cependant, mais dans un état qui nourrit l'espérance de la conserver bien du temps si le reste de son rhume veut enCn se dissiper tout à fait. Les alternatives du bien et du mal ont été très fréquentes, j'ai tremblé mille fois; l'incertitude et la crainte m'ont fait savourer pleinement l'amertume d'un événement que je crois s'éloigner actuellement; je commence à goûter une sécurité dont plusieurs autres personnes ont joui avant moi, parce que, moins touchées du sujet, elles ne l'examinaient pas avec autant d'attention. Je voudrais te voir aussi rassurée sur la situation de ta sœur; je sens et je partage l'agitation et le déplaisir que tu dois éprouver. Il paraît bien que la nature n'a pas d'égard aux relations particulières, dans la dispensation des peines et des agréments ; la somme des premières est suffisante de mon côté pour fournir à notre société, lu devrais à ce titre en être exempte et je me trouverais heureuse par cette compensation. Je ne veux pourtant pas me plaindre, et je crois que pour toutes les deux le dédommagement se trouve dans le charme de notre liaison. J'ai lu avec attendrissement les expressions de ta tendresse, elle te fait me placer à un degré où je ne me vois pas : le désir de m'y élever naîtrait aujourd'hui de celui de justifier ton opinion s'il n'avait pas toujours accompagné l'ambition de te mériter. Dans la carrière de l'amitié comme dans le sentier de la vertu, on rétrograde à l'instant que l'on cesse d'avancer; le sentiment a ses bornes, il est vrai, mais le soin d'en exercer le pouvoir et d'en appliquer les effets n'en a pas d'autres que celles de la vie. L'estime est plus avide d'aliments qu'aucune des passions; celles-ci se nourrissent de l'illusion qu'elles produisent, elles prennent le soin d'orner et d'embellir l'idole qu'elles adorent. Mais l'estime sévère, éclairée et paisible, veille sans cesse à la conservation des titres qui l'établissent et veut qu'on les assure chaque jour. Quiconque ose revêtir le nom d'ami doit se considérer comme un homme dont toutes les actions, étant destinées à subir un examen rigoureux, ou pouvant avoir l'autorité de l'exemple, ne sauraient être trop exactes et trop épurées. Il ne doit pas avoir la présomption de se donner pour modèle, mais il doit se rendre tel qu'on puisse l'imiter sans danger. Non. ma chère amie je ne crois pas que nous demeurions chères l'une à l'autre si nous cessions de travailler à nous rendre meilleures. De quel front pourrions-nous remplir les devoirs sacrés de l'amitié, en nous reprochant secrètement d'avoir négligé

les premiers de tous, ceux de la vertu ? Dès le moment où mon cœur te choisit pour partager tous ses sentiments, j'ai renouvelé l'obligation et le vœu de les rectifier et de les perfectionner de plus en plus; ton attachement est la sanction de cette loi et ne peut subsister qu'avec elle, tu es le garant de son observation et lu vengerais sa violation si je devenais coupable. Il faut à notre faiblesse un objet sensible de culte et d'hommage qui nous tienne toujours présente l'image sublime à laquelle nous devons les adresser. En personnifiant des sujets ainsi que faisaient les anciens, ne pourrait-on pas dire que la Vertu, forcée de remonter dans les cieux parce que sa vive lumière éblouissait les humains, les rendait étonnés et stupides, envoya l'Amitié sur la terre rassembler ses sujets, faire observer ses lois et distribuer ses dons; l'Amilié, plus accessible et non moins pure, aussi douce et moins éclatante, éleva des autels à la Vertu, dont les adorateurs furent seuls admis à sa cour.

Je jetai les yeux, hier, par occasion, sur l'ouvrage de D. L. B., j'y vis avec intérêt des descriptions, des traits et des préceptes qui nourrissent le goût du bien et font honneur à leur auteur; c'est un amas mal ordonné de choses saines et instructives noyées dans quelques inutilités et beaucoup de répétitions, mais celui qui pensait et qui écrivait ainsi à dix-sept ans"' est doué d'une âme non commune. Je me suis rendu ce témoignage avec complaisance, d'après l'impression que m'a faite cette lecture; il est doux de se justifier dans tous les temps les sentiments que l'on a pu concevoir. Je suis libre et je jouis avec réflexion du bonheur de l'être, je reconnais que l'enthousiasme m'avait transportée et conséqueniment m'avait fait illusion, je jugeais être un Socrate celui qui n'était encore qu'un jeune homme et qui pour celte raison pouvait êlre inconséquent, mais le fond était excellent, H imritait de l'estime : en donnant de l'amour, j'ai fait grâce, ou plutôt je me suis abusée sans m'avilir, je ne fus jamais plus ardente pour le bien, plus prompte a le pratiquer, ni plus enivrée du charme de l'avoir fait qu'au temps de cette hcUOTM passion. Il est impossible actuellement que j'éprouve jamais rien de semblable, et je ressemble déjà (mais seulement par les regrets et non par leurs motifs) à ces gens sur le retour qui regrettent les erreurs de leur première jeunesse. Ah Sophie! cette sensibilité qui te paraît encore si vive et si neuve, quoiqu'elle soit bien exercée, me semble à moi déjà bien émoussée !

Qu'il est triste de se dire : je connais assez les hommes pour ne pouvoir plus les estimer beaucoup désormais ! Sophie, ne me manque pas, l'amitié me doit, par ton moyen, faire oublier toutes mes pertes; si je te perds, je veux mourir.

I1' Erreur. La lîlancherie, ta en 175a, avait dès 1769; mais M"* l'hlipon no le conaul <;uc

a4 ans quand son ouvrage parut en 1776. 11 est sur la fin de 1773, et ce n'est que doux ans

l»>-.ilile d'ailleurs qu'il eût commencé à l'écrire après qu'il lui communiqua son œuvre. LF.rrsKs ne «idi-ji rol«kd. — II. sa

M"" d'Hangard est venue passer avec moi l'après-dîner d'avant-hier, en me rapportant l'ouvrage de D. L. R. , sur lequel un nouveau, coup d'œil a rappelé toutes ces idées. Notre grosse amie était en peine de toi, nous avons présumé l'accouchement de Mme Guérard et l'office de ton frère à cette occasion; quel dommage que des accidents fâcheux pour la mère accompagnent l'entrée joyeuse du petit Fortunat dans notre monde !

A propos de ce monde et de ceux qui l'habitent, le fils du défunt Sage est venu hier ici pour affaire; l'élégance de ses habits, son ton léger, son air évaporé. Mi manières du jour annoncent l'être éphémère qui veut plaire et briller par des agréments qui ne sont pas à lui. Ma présence paraît cependant lui en imposer, par ressouvenir ; la sienne me fait regretter son père, que jamais il ne saura remplacer. Il lui fut ôté précisément à la crise importante dont les effets s'étendent sur toute la vie ; devenu son maître au temps où la fougue des passions tourmente et même emporte les mieux soutenus, il va s'épuiser et s'abâtardir; je le regarde comme perdu. Avec un naturel peu heureux, que pourrait-il conserver de bon après quelques années de mollesse et de dissipation? Dans toutes les situations imaginables, il n'est pour l'homme aucun bien sans travail; la gloire, la vertu, le bonheur sont le prix du courage. La science de se vaincre renferme les éléments de toutes les autres sciences. Le premier enseignement de l'éducation devrait être de nous apprendre à souffrir. C'est à lutter contre la douleur que l'on acquiert le pouvoir de la surmonter. On croit avoir beaucoup fait lorsqu'on a fatigué les enfants par des études de mots dont ils ne recueillent que le dégoût de l'application, et souvent on les abandonne à eux-mêmes dans l'âge où ils auraient le plus besoin de guides. Un ancien peuple (les Lacédémoniens), bien plus sage, avait multiplié les exercices et les occupations pour les jeunes gens au moment où l'adolescence impétueuse devait éveiller les passions. Je vois que généralement on ne réfléchit point assez sur les suites fâcheuses qu'entraînent après elles quelques années passées dans l'oisiveté.

Des plaisirs excessifs ou prématurés affaiblissent le tempérament, énervent l'âme, brisent son ressort, éteignent cette autorité nécessaire au développement de ses forces , h la production des grandes choses et à la perfection des talents. L'inutilité des plus beaux jours de la vie répand sur tout le reste le découragement et l'ennui. C'est à l'âge des passions que le caractère s'annonce et se dessine : tous les grands hommes se sont montrés tels de bonne heure. On a vu quelques-uns d'eux s'abandonner parfois à des excès d'intempérance ; mais il n'y en a eu aucun qui ne se soit familiarisé avec les travaux et les fatigues. Un méchant peut changer, si son intérêt l'oblige à devenir bon : un paresseux ne peut que faire beaucoup de mal par sa négligence, sans être jamais capable d'opérer le moindre bien. Une nation simple et fière (les Germains) avait avec raison regardé la lâcheté comme le plus

odieux de tous les vices; elle est à mes yeux le sol horrible sur lequel ils croissent à l'envi. Ce principe du bien réside uniquement dans cette activité précieuse qui nous arrache au néant et nous rend propres à tout; elle se nourrit principalement du sentiment de notre propre estime. La dignité, la noble confiance, l'élévation, la mâle fermeté, l'espoir heureux en résultent et l'accompagnent. 0 toi que la jeunesse, la santé, la force et les ris conduisent à la volupté, crains de voir évanouir dans quelques illusions mensongères l'ardeur que tu peux si bien employer! Hélas, je l'ai crié au jeune de B. , mais le Mentor qui avait employé ma voix n'existe plus; ■M peines seront vaines ainsi que mes leçons.

Toutes tes réflexions sur notre chère Henriette m'ont pénétrée ; je veux lui écrire,

je voudrais quoi? Nous nous serions abusées toutes deux, j'avais l'ambition

de m'en faire une seconde amie; je suis insatiable des biens de celte espèce, je chéris l'espérance d'en acquérir; mais je n'eus jamais la pensée de mettre personne à ta place, ni même à tes côtés.

Je suis bien aise que la lecture de mes Loisirs t'occupe un peu dans celte saison où mes embarras ne me laissent pas la faculté de l'entretenir fréquemment ni de te faire partager aucun fruit d'étude. Je te fabrique cette lettre au premier instant, pour satisfaire mon co>ur en te répondant promptement et ne donnant rien au hasard, qui pourrait me faire tarder beaucoup trop.

Je «e sais pas encore le temps où j'irai dans mon nouvel appartement. Mes rhumes se dissipent, après s'être succédé à plusieurs fois, mais ma voix en a souffert : je n'ai pas chanté depuis ton départ; adieu musique, instruments, galté, etc. J'ai voulu fredonner il y a deux jours, je me suis trouvé la voix entièrement voilée; rien n'est encore changé (car depuis cette triste découverte, je m'essaye souvent), et s'il n'arrive quelque heureuse révolution, je me trouverai i-midamnée à psalmodier comme loi.

Ton frère ne m'a rien remis que la lettre, et c'est tout ce qu'il me fallait. Tu m'avais laissé iatt, sur lesquelles je te dois encore, à cause des gants, 6** «a s.

Je t'aime et t'embrasse tendrement. Distribue mes respects et mes amitiés.

À SOPHIEW. - 12 décembre 1778, avec P.-S. du 1 3.

Samedi 13 décembre 1778, 11 heures du soir.

Qu'il est facile de faire ce qui plaît! Et combien on se laisse aisément persuader de hâter l'exécution des choses qui nous flattent! J'avais pris des arrangements pour ne t'écrire que lundi; j'aime à mettre de l'ordre dans mes actions, et ne fût-ce que pour éviter les caprices qui naissent infailliblement de l'abandon aux impressions du moment, je me refuse quelquefois de commencer par ce qui m'est le plus agréable.

Je reçus vos lettres avant-hier, mes chères amies, avec l'attendrissement que m'inspire tout ce qui vient de vous, et l'avidité qui accompagne la possession des biens attendus et désirés. Je relus plusieurs fois dans la journée ces témoignages chéris d'un sentiment qui me console de tous les maux de ma condition (je veux dire de la condition humaine); il réveille en moi la douce gaîté, paie mes espérances et soutient mon courage par l'épreuve de la félicite'. J'aurais pris la plume aussitôt, si j'eusse suivi le penchant qui me forçait à faire abstraction de tout objet étranger pour m'enlretenir avec vous dans la joie de mon cœur, mais je voulus me donner aux occupations que sollicitait encore la suite de mon emménagement. Je suis ici depuis lundi!2'; ]a nécessité, l'ennui d'un long embarras et des commodités réelles me font trouver très bien : pour moi personnellement il y a plus d'aisance, mon lit est bien placé, mon cabinet surtout, et c'est le meilleur, me paraît tout à fait joli, je l'ai rangé avec complaisance, mes livres et mes papiers y sont au mieux; c'est un sanctuaire uniquement consacré au culte de Minerve et de l'Amitié, c'est mon temple et mon asile : là, profondément recueillie, environnée des images des gens de bien qu'un lendre souvenir me rappelle, l'ami des hommes, le chantre des vertus, le bon J.-J. enfin sous mes yeux ou dans mes mains, je médite la vérité, je me nourris d'elle et je la goûte toujours davantage.

Je n'ai pas eu le loisir de reprendre les différentes parties de mes petites éludes; je veux repasser ma physique, et si tu n'as pas encore l'ouvrage en question, je

<■' Archives d'Agy ; pas d'adresse. — Dauban , la Révolution française d'avril 1 909 , que le

I. II, p. 3-'i6-3f>2. — La lettre s'adresse aux deux nouveau logis était dans la même maison, à un

amies, mais est particulièrement pour Sophie. étage différent, et que cette maison était à

W Par conséquent 7 décembre. Je rappelle l'angle du quai de l'Horloge et Je la rue de

que je crois avoir établi, dans un article de Harlay.

pourrai bientôt t'envoyer d'avance un précis des leçons. On n'apprend jamais rien quand on ne fait que lire, il faut extraire et tourner, pour ainsi dire, en sa propre substance les choses que l'on veut conserver, en se pénétrant de leur essence. Il m'est venu dernièrement le fameux Dictionnaire philosophique de Voltaire; c'est un de ses ouvrages où l'on trouve le plus de raisonnement; néanmoins le bel esprit M cesse de s'v montrer, et la fine plaisanterie, l'aimable enjouement, le sel attique, la satire française s'y rencontrent à côté des plus graves discussions. J'y ai vu d'excellentes choses; les articles : Liberté, Beau, Vertu, Amour-propre m'ont présenté des idées qui me sont familières et que j'ai reconnues avec plaisir. Je prends de toute main; la Bible est souvent placée sur mon pupitre, je me promène en rêvant dans ces antiques monuments que j'ai tant considérés autrefois. Je me rappelle en souriant ce temps de mon enfance où le désir de connaître et l'activité aiguisée par la solitude me faisaient dévorer alternativement l'Écriture sainte et de mauvais romans, Plutarque et saint François de Sales, selon que je pouvais attraper l'un ou l'autre. Réellement, c'est une compilation à examiner que cette Bible; après un espace employé à recouvrer quelques connaissances, il fait bon de revenir sur ses pas et de s'amuser aux comparaisons. Nous avons fait un de ces soirs, le Républicain et moi, une lecture fort édifiante dans YEcclésiatte et les Proverbe*; le bon apôtre voulait en venir au Cantique, je l'ai tenu impitoyablement dans ces recueils de sentences dont le meilleur n'est que la morale de toutes les nations. Ce brave Genevois me rend toujours visite une fois ou deux la semaine: il me donne quelquefois ces irritations de nerfs, cette fièvre d'impatience dont tu vis un jour les effets; je trouve qu'il est de ces hommes dont l'esprit ressemble à une lanterne sourde qui n'éclaire que celui qui la guide : mais il est véritablement vertueux et je l'aime lors même que je suis tentée de l'envoyer promener. Si par hasard, ou pour cause, il est question de malheureux, on voit sa figure s'animer et s'adoucir, son flegme se dissipe, son embarras diminue, sa langue se délie; l'humanité, la bienveillance réchauffent, l'excitent et le transforment.

J'ai vu depuis peu M. et M'"* de Clil. ; l'infortune les poursuit avec un acharnement qui a peu d'exemples; je ne puis te rendre combien de fausseté dans les gens avec lesquels ils ont traité, de singularités dans ceux qui devraient aujourd'hui les protéger, de circonstances fâcheuses dans l'enchaînement des faits, paraissent se réunir comme à plaisir pour les accabler. J'ai souffert horriblement au récit de ces douleurs que je ne saurais apaiser, je donnerais tout au monde pour les ignorer, dans l'impossibilité où je suis de les soulager; je n'ai pas l'esprit d'exhorter et d'encourager ceux que je ne puis aider : je me sens de l'ardeur et de l'éloquence loi Mjue j'ai les mains pleines; autrement je demeure immobile et muette, on me déchire à chaque mot, je frémis et je glace; c'est ainsi que j'ai passé mon dernier dimanche. 0 l'affreuse vue que celle des malheureux qu'on ne peut consoler! C'est

un supplice inexprimable; je doute s'il ne conduirait pas à la longue jusqu'à l'insensibilité : on s'irrite malgré soi contre ceux qui vous font souffrir, on viendrait enfin à s'étourdir sur leurs plaintes si l'on était forcé de les entendre longtemps, ou bien il faudrait mourir.

M. Gb. me demande de tes nouvelles et me donne de celles de son ami; le lieu de sa retraite n'est pas celui qu'il avait d'abord choisi, des raisons particulières ont tourné les pas de cet homme intéressant vers le midi du Languedoc : il est arrivé dans le lieu de sa résidence et commence à réaliser ses projets. M. Gb. change et n'annonce pas une bonne santé; il se tait, il souffre; son fils le console, l'attendrit et le fait souffrir encore.

J'ai déjà reçu dans cette habitation la visite de M"e d'Hangard; tu dois le savoir puisque ta tendre inquiétude est une des causes de sa démarche. Elle me témoigne un accès d'amitié qui nest pas sans agréments; la bonne cousine, la grogneuse'1' et le commandeur sont toujours les mêmes, mais il ne paraît pas que l'arrivée du neveu ait augmenté les tracasseries comme je l'aurais volontiers présumé; au reste, il n'y a pas moins dans la sainte maison le sujet d'une bonne comédie. Le tourment du pauvre jaloux me rappelle sans cesse cette idylle de Moschus :

Pour Écho le dieu Pan soupire ,

Echo brûle pour un satyre Que les yeux de Lydas consument jour et nuit ,

Et dans le feu qui les dévore

Chacun hait l'objet qui le suit Autant qu'il est haï de celui qu'il adore. Toi, qui des feux d'amour sens ton cœur enflammé,

Pour éviter ce mal extrême,

Aime toujours l'objet qui t'aime.

Et n'aime point celui dont tu n'es point aimé.

Malgré la sagesse de cette vieille leçon, chez nous comme chez les Grecs, de vieux pédants tous maussades perdent leur temps à soupirer pour des objets qui les détestent, c'est un jeu du malin enfant.

Du dimanche 1 3 décembre 1 778 , 7 heures du soir.

L'obligation de me lever aujourd'hui de bonne heure, jointe à quelque fatigue, me fit quitter hier avant d'achever mon épître; d'ailleurs, j'étais bien aise de te rendre compte des événements du jour; avant tout, il faut te dire que ton frère

'■' L'autre demoiselle de Lamotte. Cf. Mémoire», t. Il, p. ia4.

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passa près d'une heure avec moi dans la soirée d'hier, il s'est plaint de la rareté de tes lettres, je me suis expressément chargée de te présenter ses observations; j'entre dans ses intérêts, je voudrais te gronder si je ne croyais encore meilleur de te pardonner pour t'engager à réparer tes torts. De tous ceux que l'on peut avoir, il n'v en a pwde phu grand pour les offensés que ceux qui les privent des agréments auxquels on les a accoutumés. Je suis peut-être la seule qui puisse aggraver comme il convient, je veux dire apprécier avec justesse, la faute dont tu te rends coupable; l'amitié aat clairvoyante, parce qu" la familiarité qu'elle produit lui fournit des remarques faites pour échapper à d'autres yeux que les siens. Personne mieux que moi ne peut juger tes négligences et sentir ce qu'elles font souffrir; e'aal un droit que je m'arroge, un avantage qui m'appartient, et d'après ce titre légal, je ta condamaa à réparation, j'ordonne une lettre au frère sous deux jours, je veux qu'elle soit bien dé-taillée, bien jolie, bien tendre. Je défends à mon égard des fMMM 'I des raisons : les premières me contrarient lorsqu'il me plaît de trar et je n'aime point à voir des secondes dans les sujets où je n'en ai pas mis. Il faut convenir que je m'obligerais à savoir gré à M"" Ad. [Audoy] de ses charitabl s frayeurs si de pareilles déclarations devaient passer entre ses mains; au Mb, la chère femme est assez agitée sur notre compte, je n'ai cependant rien appris de plus que ce qui l'a été communiqué : que voulais-tu davantage? des répétitions? Tu peut juger combien elles auront | été | fréquentes dans une conversation où elle a délayé, retourné, ressassé ces belles découvertes et ces sublimes ». Nous avons beaucoup ri à ses dépens; c'était, je crois, le plus grand prolit qu'il fût possible de tirer de pareille occasion. La peinture énergique et rapide de l.i manière dont tu fais lecture de l'Histoire eccUswtlujue et du moment que tu choisis m'a paru d'un comique si gravement écrit, que je n'ai pu m'empêcher d'éclater à chaque fois que l'ai considéré, surtout en me représentant quelques commis de la poste examinant attentivement avec ses lunettes s'il n'y avait rien d'important dans cette lettre anonyme.

Mais. irè\e M hadinage, il faut parler d'autre chose. J'ai dîné aujourd'hui chez mon grand-oncle avec ma bonne maman que j'ai conduite | (a BMM pour sa première sortie depuis sa maladie; un homme d'esprit que je connais depuis longtemps et dont le ménage, les affaires, etc. . . empêchent que je n'aie souvent la -orielé, un autre homme (non d'esprit) que je n'avais vu et dont mon oncle m'avait parlé comme d'un voisin d'un sien ami fort estimable (qu'il connaît depuis six rii"is|, étaient les seuls convives étrangers, et c'était beaucoup dans une maison où l'on ne voit prexpie jamais personne; le ton sérieux, l'air affecté de n'avoir pas d'affectation, avec lesquels on me fit d'avance l'éloge de ce dernier personnage en me répétant qu'il était riche, me donnèrent tristement à penser que ce manège était la préparation d'une entrevue. J'étais bien tranquille, fort persuadée de ne

Ulx LETTRES DE MADAME ROLAND.

rien trouver d'excellent et croyant même devoir rencontrer quelque chose d'assez mal pour justifier promptement mon relus, si l'on devait par la suite s'avancer jusqu'à me donner l'occasion de le faire. J'ai vu un petit être fort ressemblant à M. Gonet'1' pour la taille, la corporence et la figure, avec uq peu moins de ton d'importance, mais en ayant encore assez; sans brillant et sans babil, fort différent, du moins en cela, de son objet de comparaison; beaucoup d'usage, point d'esprit, ni de connaissances, parlant assez peu pour se faire donner du bon sens sur sa mine, et trop mal pour laisser croire qu'il ait de l'ordre dans ses idées; c'est un homme épais, à le prendre à la lettre et au figuré. Sitôt que j'ai vu cet ample embonpoint, cette belle figure sans âme, ces mains courtes et grosses, cette encolure large et guindée, j'ai reconnu les caractères communs de la lourde espèce. Je suis bien de l'avis de Caton auquel on faisait remarquer Marc-Antoine comme un jeune homme qui pourrait exciter des troubles dans la République : « Je crains peu, disait-il, ces gros garçons bien nourris». Je crois, en effet, que généralement on ne doit rien en attendre de bien bon ni de très méchant : leur machine embarrassée ne saurait produire de grands effets, ils sont communément sans vertus et sans vices. Il est certains indices physiques auxquels je donne une confiance assez grande, la science des physionomistes me parut autrefois une chimère, des expériences réitérées m'ont appris à la respecter jusqu'à un certain point. J'ai été fort à mon aise au dîner, ne songeant qu'à m'amuser de la conversation du plus aimable convive et voyant l'autre assez froid pour me tranquilliser sur l'impression que je pourrais lui faire. Je le regardai comme un zéro dont je n'aurais pas à me plaindre. Néanmoins, après le repas, j'aperçus des attentions qui commencèrent à me donner de l'humeur, et cherchant à causer bonnement avec ma tante des misères qui l'intéressaient, je me retirai de la conversation générale à laquelle je ne donnai plus par intervalle qu'une attention silencieuse. Le plus contrariant de l'affaire, ce fut au moment de se quitter, où mon gros petit bonhomme s'en vint demander la permission de m'embrasser avec un air si bête et si déplacé que, sans la crainte du scandale, j'aurais crié comme Henriette à M. de Claslre'2) : «Ah pour cela non!» Je ne répondis rien et me laissai faire en rougissant de dépit. Je voyais mon oncle rire sous cape avec un air de triomphe, ma tanle prenant le sérieux de dignité qui s'éclaircissait malgré ses efforts, et ma bonne maman raffoler du petit amour qui du reste n'a guère que quarante-cinq à cinquante ans. Quant à mon père, qui certainement ne s'est douté de rien par occupation d'esprit et même par indifférence sur la chose, il nous avait quittés de bonne heure pour venir, ainsi que je l'ai su depuis, montrer

(1) Cf. lettre du 29 mars 1777. rictte, les lettres précédentes, de décembre 1775

(1> Voir, sur cet ancien prétendant d'Hen- à juillet 1776.

son logis à quelqu'un, tu m'entends. Je suis revenue tout au soir avec ma bonne et l'homme intéressant de ma connaissance. Je me sens déterminée à tout braver avir adresse et patience; les préventions sont contre moi, les circonstances ne sont pas heureuses, mais sans être une Clarisse, dussé-je trouver des Harlowe, je ne ferai rien sans estime et contre mon cœur. Le meilleur, c'est que , n'étant pas riche, j'aurai le moyen de dégoûter une àme commune en affaiblissant les espérances qu'il pourrait avoir d'une part et en détruisant totalement ses calculs d'une autre. Hélas, ma chère Sophie, ne me sera-t-il jamais permis de couler mes jours dans l'obscurité paisible que je chéris, sans être sollicitée de sacrifier mon bonheur!

Je t'aime et voilà ma joie, adieu.

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