CCXXXVII
À SOPHIE ». — 96 décembre 1 778 W.
Du samedi a3 décembre 1778.
En vérité. m;i chère Sophie, je suis d'une faiblesse que j'ai peine à me pardonner moi-même; depuis deux jours je vais pleurer dans tous les coins sans pouvoir m'en empêcher. Il faut bien que lu partages mes douleurs puisque tu es la seule qui sache les adoucir; j'ai eu d'abord une sorte de honte de ne pouvoir ■apporter mes chagrin* .sans aide et je me défendais de l'écrire, mais avec un peu île réflexion je BU) IBM reproché celte honte même, car, en supposant qu'elle soit juste, j'en dois au moins l'aveu à l'intimité de notre communication. Les défauts sont pardonnables à tous, puisque notre nature est imparfaite : mais s'étonner de s'en trouver et prendre soin de les cacher à son amie, est un orgueil extrême, une subtilité d'amour-propre indigne d'une àme noble et de la candeur de l'amitié. Je te dirai qu'entre plusieurs misères dont la source ne t'est pas inconnue et qui donnent chaque jour de l'exercice à ma sensibilité, une circonstance particu- Uèra Ml reaœ augmenter ma ditgréeei qui font mon pain quotidien. Ton frère avait chargé mon père de faire un cachet pour M. d'Hauvillé'3', qui témoignait en désirer un; il l'était adressé ici avec cet honnête •ntpVMI il que donnent à la
(l) Archives d'Agy; adresse , visa , cachet — '•' Nicolas Cannet, seigneur d'Auvillers-les-
Dauban, t. Il, p. 35a-358. Hérissart, cousin des Cannet. — Voir sur lui
(*> La lettre est datée du titamedi, a3 dé- la Notice lommaire sur la famille Cannet M
cambre». Mais le a3 décembre «'tait un mer- tète du premier volume du présent Recueil,
credi. Il faut donc dater du a 6. p. un, n" IX.
fois le désir d'obliger et la confiance d'être bien servi; ce cachet fut porté dimanche à M. d'Hvllé par mon père lui-même, qui se le lit payer un prix exorbitant, vu la quantité de l'ouvrage, qui d'ailleurs est bien fait. J'ignorais absolument le prix qu'il en avait reçu. J'étais même éloignée de le soupçonner, lorsque mardi dernier M. d'Hvll., qui s'était assuré de la valeur de l'objet, vient faire ses plaintes avec la chaleur que donne le déplaisir d'être pris pour dupe; c'était l'instant de réparer la faute si mon père en avait eu le talent et le vouloir; il pouvait dire qu« la perfection de sa gravure l'avait mis en droit d'en exiger pareil prix, mais qu'il aimait mieux en remettre une partie, que de laisser croire à qui que ce fût qu'il avait été capable de le porter au delà des bornes que la justice pouvait y mettre, et, en même temps, offrir l'excédent réel dont il était chargé. Mais, ma chère, quand on manque de l'équité, de la délicatesse qui empêchent de faire ces sottises, peut-on avoir ce qui serait nécessaire pour les effacer et veut-on en sacrifier le produit? Mauvaises raisons, subterfuges, mensonges débités au reste avec assez de front, furent toutes les réponses que put obtenir M. d'Hauvillé à ses observations pressantes; il sortit très mécontent après s'être exprimé comme il en avait le droit, pendant que j'étouffais de honte et de dépit dans mon cabinet où je m'étais sauvée lorsque les premiers mots m'eurent fait connaître les torls de mon père et ses dispositions constantes; je lui fis alors des représentations inutiles et mal reçues. Ton frère arriva le soir du même jour sans savoir que son cousin était déjà venu; il garda les plus grands ménagements; la délicatesse et l'honnêteté dictèrent tous ses propos : j'avais voulu être présente, mais il me fut impossible d'y tenir, chaque parole de mon père m'assommait, je me retirai brusquement pour cacher une agitalion dont les effets devenaient trop sensibles et que la contrainte aurait rendus violents. Les désagréments sont très grands pour ton frère qui reçoit un démenti formel des éloges qu'il avait avancés de l'homme qu'il proposa et qu'il se pressa d'employer, il est dans le cas de faire dire à M. d'Hvll. : trMe faites- vous donc payer ce que vous aurez fait exécuter pour votre compte?» Son extrême modération ne me fait point illusion sur ce qu'il doit éprouver; je sens vivement tout ce que je sentirais à sa place, je sais ce que je souffre à la mienne et ce que je dirais si j'étais autre. J'aurais désiré lui témoigner combien je suis pénétrée de tout ceci; je ne prétendrais pas accuser ni excuser mon père, ni l'une ni l'autre de ces choses ne peut me convenir vis-à-vis de ton frère; mais je ne pourrais me refuser de lui exprimer mes regrets; je t'en laisse l'interprète, dans l'incertitude d'avoir l'occasion de les lui manifester. Je ne puis te rendre combien cette vilaine affaire m'a donné de noir dans l'âme; il est affreux d'avoir à rougir pour les autres et surtout pour un père! Que les fautes de ceux qui nous sont chers sont pesantes! Elles nous abattent et nous déchirent en même temps. J'aimerais cent fois mieux avoir à rougir pour moi, car je por-
terais du moins dans mon sein la confiance de re'parer mes torts, et ce sentiment, me sauvant de l'humiliation, ne me laisserait que le courage de l'éviter désormais.
Vois-tu, ma chère, la filiation de toutes les faiblesses? Quel mal fait un homme qui s'amuse? peut-on dire: il suit un penchant naturel dont les elfets ne sauraient être pernicieux. Il est vrai, ce penchant en lui-même n'a rien d'odieux ni de nuisible : mais lorsqu'il n'éveille que les sens et nous attache uniquement au bien de les satisfaire, ce n'est plus qu'une passion brutale, avilissante, qui porte le détordre dans nos facultés par la dissipation, la mollesse et l'affaiblissement où elle nous entraîne. Alors un seul objet nous occupe, celui de la sensation vive que l'on voudrait sans cesse éprouver; le physique s'énerve, la tête s'étourdit, l'application devient un tourment, le goût du travail se perd et avec lui tout est perdu. On n'a plus d'activité que pour un sens, il reste {généralement une inquiétude dont on ne sait que faire; l'ennui, le dégoût se font sentir dans les occupations ordinaires, l'impatience dans les contrariétés devient extrême, parce qu'on M sait plus se commander dès qu'on abandonne aux sens les rênes de son empire; les notions du juste, les affections nobles s'obscurciss* ut par degrés; cependant les besoins s'augmentent avec les fantaisies, les ressources diminuent à mesure qu'on en use; devenus moins délicats sur le choix des moyens, on cherche et l'on se procure en cachette ceux que l'on trouve sous sa main; la pudeur qui demeure encore à l'homme qui fut honnête s'efface avec le reste, et bientôt il ne manque plus que l'occasion pour être et paraître un fripon. Joignez à tous ces maux la force, presque incroyable, que donne l'habitude aux chaînes dont nous nous sommes liés, de manière que le vice qui nous plaît nous est devenu nécessaire lorsqu'il cesse de nous plaire autant. Et puis cédez, si vous l'osez, à ses flatteuses séductions, avec le trompeur espoir de vous y soustraire à l'instant que vous le voudrez! ('combien la première infidélité que l'on fait à la vertu nous devient coûteuse et pénible! On n'insulte jamais impunément cette elïigie sacrée qu'elle imprima dan> nous-mêmes, et des vestiges qui ne peuvent s'extirper font le tourment îles cœurs corrompus où elle est défigurée, dépendant, le malheur d'une éducation négligée, des circonstances fâcheuses, peuvent entraîner une âme commune dans un abîme qu'elle aurait évité avec un peu plus de lumières, alors elle mérite bien plus notre compassion et notre pitié que le mépris et l'indignation. Je ne sais comme il se fait qu'à chaque fois que mon père me fournit un sujet de chagrin, j'éprouve un mouvement de tendresse qui semble ne se trouver là que pour aiguiser ma peine; le défaut d'estime qui se place ensuite tout à "<t • de l'attachement achève de donner au poison dont je me sens dévorer toute l'action dont il peut être susceptible. Je me trouble alors malgré moi, je crois
me sentir défaillir, la vie me parait triste et posante, alors il ne faut pas moins que le baume de l'amitié, et (si j'ose m'exprimer ainsi) la rage de la vertu, pour me soutenir encore et me préparer à d'autres épreuves.
Les observations journalières de ce qui m'entoure me ramènent souvent aux réflexions que je viens d'exprimer; je les suggère et les développe quelquefois, avec les ménagements convenables, au jeune L. F. qui se hasarde aussi à me témoigner combien certaines choses l'affectent; les occasions de ces entretiens se trouvent aux repas que nous faisons souvent seuls, ayant ma bonne en tiers. Je profite de ces ouvertures pour semer de bonnes choses dans un cœur susceptible d'être modifié et fort sensible à l'estime. La tristesse que me causent les démarches de mon père se trouve adoucie par l'espérance de les rendre utiles à un sujet que cet exemple, mis à profit, peut acquérir à la vertu. Mes. leçons ne sont pas infructueuses, et entre autres preuves qui m'ont satisfaite, il faut que je t'en donne une réjouissante, propre à faire diversion aux idées mélancoliques dont je crains que ma lettre ne soit remplie.
Tu sais, je crois, que l'on travaillait dans le nouveau logis six semaines avant que je vinsse l'occuper; pendant ce temps, L. F. toujours seul, auquel on apportait à manger pour ne pas le détourner, fit connaissance avec une fillette de dix-huit ans qui est en service dans cette maison, chez la propriétaire, une vieille demoiselle radoteuse dont elle n'est pas trop bien traitée. Lolotte est le nom de cette fillette; Lolotte est gentille, elle aime à causer, et sans doute à plaire (tout comme une autre); un voisin de vingt ans, propre, bien portant, vif et timide à la fois, n'était pas une mauvaise rencontre. Nos jeunes gens, après s'être examinés, se parlent bientôt, les petites confidences se font réciproquement; Lolotte est souvent brusquée, elle conte ses chagrins, elle intéresse, elle est plainte, et la friponne voudrait être grondée chaque jour par sa vieille maîtresse pour être consolée par son jeune voisin. D'abord on n'y entendait pas finesse et lorsque L. F. venait de l'autre côté, il me parlait de sa société; j'en vis la suite avant qu'il la sentit et je ne parus pas m'en douter; peu après l'on n'osa plus rien dire et je faisais rougir lorsque je demandais des nouvelles de la pauvre Lolotte. L. F. ne pouvait plus manger, il quittait souvent son travail, les conférences se répétaient souvent; je savais tout par Mignonne qui voyait les choses de plus près, quoique à la dérobée. J'affectais de marquer beaucoup d'estime au jeune L. F. lorsque l'occasion s'en présentait; je faisais tomber la conversation sur des sujets graves et je plaçais toujours quelques expressions qui annonçaient ma confiance dans sa raison; je le rendais d'une confusion que je ne faisais pas semblant d'apercevoir. Un soir que j'arrivais chargée de paquets, les deux oiseaux s'entretenaient sur l'escalier avec beaucoup d'action, ils ne m'aperçureni qu'assez à temps pour se sauver, mais avec une telle précipitation que la soubrette
manqua faire un grand saut et baisa quelques marches; L. F. entra, puis vint audevant de moi, mais si pâle et si troublé que je crus qu'il allait s'évanouir. J'avais entendu quelque bruit sans rien voir, et pour cette fois je n'eus pas la peine de feindre en paraissant ignorer; néanmoins j'avais assez de doutes pour prendre un sérieux que je pouvais motiver d'ailleurs et qui acheva de déconcerter le jeune homme que je laissai dans ce malaise. N'osant m'adresser la parole, il questionna Mignonne le lendemain; elle avait tout appris par un autre petit bonhomme et. après avoir fait une leçon à sa mode, elle assura (comme je lui avais dit de faire) que je n'avais certainement que des doutes et que sa conduite à Midi pourrai! seule déterminer mon jugement. Depuis ce moment, la liaison est rompue, la gailé. l'appétit, l'application sont revenus; ses attentions à mon égard sont encore augmentées, sa sagesse est exemplaire et la peur qu'il a que je puisse en douter me donne quelquefois des scènes où j'ai besoin de toute ma force pour conserver la gravité nécessaire.
I ne autre anecdote m'apporta cette semaine des sensations différentes; je découvrit dans le second jeune homme que nous avons un vire inquiétant, par les suites qu'il peut avoir dans la société, où la propriété est regardée comme le droit le plus sacré; quoique ce vin- du paraisse très excusable dans un enfant mal instruit et indigent, cependant il est de la plus grande importance de le réprimer promplement.
J'ai suivi ma méthode accoutumée : je n'ai pas grondé, j'ai plaint et j'ai exhorté, «tl'n tel, dis-je au coupable, vous m'avez affligée; je ne veux pas vous gronder, je crois que vous êtes assez humilié par la vue de votre faute qui m'est clairement prouvée; il est triste de nous obliger à nous méfier de vous et à vous surveiller comme un étranger que l'on craint, après nous être confiés dans votre probité; Je frémis, mon enfant, en songeant aux malheurs où vous êtes exposé si vous ne vous hâtez pas de vous corriger; les plus grands criminels ont commencé comme vous. Je sais que ce n'est qu'une légèreté de votre part et que votre situation est pénible, mais ce n'est que par vos sentiments et votre bonne conduite que vous obtiendrez des égards. Une première faute ne me fait pas opérer parce que je vous crois du cœur, je me repose donc sur vous-même et j'attends tout de vos bonnes résolutions, a Le pauvre petit malheureux pleurait de tout son âme, j'étais si peinée que je me sentais prête d'en faire autant. Je crois que les réprimandes ■étèm n Missent et ne corrigent pas; il est bon dans certains CM de mettre de la fermeté, mais il faut toujours tenir une porte ouverte au repentir et persuader aux gens qu'on n'est pas loin de les estimer s'ils veulent prendre la peine de chercher à le mériter. Je crains bien néanmoins que cet enfant ne nous donne du chagrin, il est malheureusement engagé pour six ans, c'est un effronté du premier ordre; une hardiesse décidée
me paraît de très mauvais augure dans un garçon de quinze ans. Pourtant, je le trouve plus craintif et plus timide depuis sa faute.
Je suis obligée de me mêler de ces affaires parce que mon père ne s'en occupe pas assez.
Ma Mignonne m'inquiète: je trouve qu'elle vieillit, elle a été toute malade, je l'ai fait purger avant-hier; cette bonne fille est une de mes consolations; j'ai toute la peine imaginable à maintenir la paix entre elle et mon père, parce qu'il la tracasse perpétuellement. Je vois qu'il la prend en grippe et que son ancien projet lui roule dans la tête; il n'ose pas l'exécuter ouvertement, mais je soupçonne entrevoir qu'il voudrait l'amener à force de chicanes et de méchants procédés. Cette pauvre bonne ne s'en doute point et se conduit très bien. Voilà beaucoup de détails domestiques fort sots pour toute autre que pour toi; je te les donne avec confiance, je sais qu'ils sont lus avec intérêt; j'ai pour gage de la vérité de mon opinion ton amitié, mon cœur et l'expérience.
J'avais encore, ce me semble, bien des petites choses à te communiquer, mais mon objet principal est rempli. Adieu, bonjour, mes amies.
CCXXXVI1I
À ROLAND W. — 3 janvier 177;,.
À SOPHIE'2). — 10 janvier 1779.
Do Paris, dimanche soir 10 janvier 177»).
Il me semble, ma tendre amie, qu'il y a bien longtemps que je ne t'ai donné de nies nouvelles, je commence à me reprocher d'occasionner peut-être tes inquiétudes par mon délai, et, pour détruire ou prévenir tes craintes, je me presse de m entretenir avec loi sans qu'aucune considération puisse m'engager à retarder davantage. N'ayant pas de bonnes raisons pour justifier mon silence, je n'en fabriquerai pas d'imaginaires : malgré diverses occupations, j'aurais pu trouver l'instant de l'écrire, et si j'ai différé de le faire, c'est que je n'ai pas eu plus tôt une ferme volonté de l'entreprendre. L'italien a été un peu ton rival, je lui ai consacré les heures de loisir d'un temps employé, pour la plus grande partie, par lei petits ouvrages manuels oêcMÊÊÙltM au bon ordre du ménage et à l'économie domestique. Les visites et la toilette de cette saison, en m'ocrupant moins qu'une autre, me dérangent davantage parce qu'elles contrarient mes goûts et mes habitudes.
J'arrive aujourd'hui de Vincennes, c'est le lieu où je me suis transportée avec le plus de plaisir. Mou père a fait les derniers jours de l'année une vente à laquelle il voulut que j'assistasse : elle était formée par un nombre de bonnes estampes dont il voulait se défaire, quelque peu de bijoux et certains restes de meubles que nous n'avons pu emménager, ces objets réunis ne faisaient rien de consé-
W M*. 6a38, fol. 7-8.- Lettre» d'amour, p. 61, — « Arrliivea d'Agy. Pas d'adresac- Dauban, t. H , p. 359-365.
quent. Ma présence n'était bonne à quoi que ce fût, il m'a coûté de la donner, parce que plusieurs circonstances m'ont rendu ces affaires assez désagréables.
Quelque chose de plus pénible pour moi a été une maladie (s'il faut lui donner ce nom) dont Mm° Trude s'est trouvée affligée ; c'est une fausse esquinancie dont les progrès furent assez rapides pour effrayer le médecin; j'ignorais cet événement que la malade me fit cacher à dessein et par ménagement; je me rendis il y a huit jours chez MUe Dp., où nous nous retrouvons ordinairement en famille, je marquai mon étonnement de n'y pas rencontrer M",e Td. t?Eh quoi? ne sais-tu pas qu'elle est bien malade?» fut plus tôt dit que réfléchi; je sentis un froid inconnu se répandre le long de mes membres et je restai immobile. Le premier usage du retour de mes sens fut de quitter Ml,e Dp. pour aller voir ma pauvre amie; elle était beaucoup mieux. Cette espèce d'indisposition, quoique traître et dangereuse parfois, n'est pas d'ailleurs d'une très longue durée. Mais la faiblesse où la malade me paraissait être encore, ce lit, ces alentours qui l'environnaient, les suites de l'impression que j'avais reçue me suffoquèrent au point que je ne pus retenir mes larmes et qu'après une demi-heure je sortis sans avoir proféré quatre paroles. J'ai retourné près d'elle ces derniers jours, sa convalescence s'établit et je crois qu'elle s'avance assez pour lui permettre de sortir sous peu. Tout ce mal fut, en partie, la suite de la peine qu'elle avait ressentie par la mort subite d'une femme de vingt-quatre ans qui était aussi de notre famille.
Pour compléter les sensations douloureuses, je viens d'apprendre la perte du gouverneur de Gorée, duquel je t'ai beaucoup entretenue l'année passée : je l'avais connu chez Mlle Dp., dont il était ami; c'était un des êtres estimables et distingués que j'eusse rencontrés. Une âme noble et forte, un esprit vif, des connaissances intéressantes, une valeur bouillante, un caractère impétueux formaient son mérite, produisaient ses vertus et ses talents, contribuèrent à ses malheurs remplacés enfin par un éclair de prospérité, et lui suscitèrent des ennemis dont les intrigues horribles ont terminé la scène en abrégeant ses jours.
Je t'avouerai, ma chère Sophie, que je me suis défendue de répondre à ta grande lettre aussitôt après sa réception; je n'étais pas assez refroidie sur l'objet en question pour bien goûter tes raisonnements; je sentais vivement toule la tendresse qui conduisit ta plume et tout l'intérêt qu'elle t'avait fait prendre à mes disgrâces en éveillant ton zèle et ton ardeur pour les adoucir : mais j'aurais craint de te faire douter de la manière dont j'ai apprécié les efforts de ton amitié par la chaleur avec laquelle j'aurais argumenté contre tes raisons. La plupart ont cependant beaucoup de justesse; il est très vrai que l'on doit être plus humilié des fautes de ses enfants que de celles de ses père ou mère, mais s'il est vrai que ces dernières inspirent contre nous des présomptions désavantageuses et que l'estime de nos semblables soit un bien qu'il est permis à l'homme raisonnable de désirer et
de chercher, il ne s'en suivra pas moins, malgré la philosophie et même quelque chose de plus, quelles sont fâcheuses et pénibles pour nous. Je dis ceci en passant et seulement par occasion, car ce n'est pas de ce côté que je suis affectée; par exemple, dans le cas dont il s'agit, je me sens la confiance d'annoncer assez ce que je suis, dans le peu qu'on pourrait me connaître, pour ne pas redouter l'ombre d'une faute dont je ne saurais être cause. Mais ce qui me semble douloureux et déchirant, c'est de recueillir des motifs trop valables de ne pas estimer ceux que l'instinct de la nature nous porte à chérir et que le devoir nous ordonne de respecter. Si tu savais avec quel embarras et quelle confusion je me sens devant mon père lorsque j'ai lieu de le croire coupable! Je rougis de mes découvertes, je m'en veux de les avoir faites et, dans le trouble qui s'élève en mon cœur, je craindrais presque de n'être pas innocente, si la conscience pouvait jamais nous tromper. Je n'étendrai pas davantage cet article, je ne puis m'arrêter sur l'objet qu'il contient sans éprouver un malaise que je ne veux pas te communiquer; ne me dis plus que nous sommes obligés de porter les livrées du moral de nos pères, HÉM celles de la naissance; celte phrase me déchire les oreilles, l'idée qu'elle exprime i'-t fausse, elle ne vaut rien, je la déteste.
Il faut revenir à la dépêche en\oyée de Sv. Je ne l'ai pas trouvée aussi faible qu'elle t'a semblé; elle m'a fait un plaisir dont tu ne te serais pas doutée et je crois lui devoir un éclaircissement précieux. Le tour d'esprit, la manière d'être, de voir et de sentir qu'elle annonce sont parfaitement d'accord avec ceux qui se dé\oilent dans les premières lettres qui m'ont fait illusion; elle dessine avec le reste une uniformité de caractère qui m'assure de sa sincérité. Il n'y avait peutêtre que cette circonstance singulière qui pût me la montrer aussi clairement. liepasse un peu sur la correspondance, examine cette sensibilité exquise, cette finesse dont elle est accompagnée et qui la rapproche de l'autre sexe a plus d'un égard en lui donnant des ressemblances avec lui. Tu distingueras alors la vérité de ce qu'il exprime par sa constance à représenter toujours le même fond sous des nuances variées. J'ai répondu assez longuement, ainsi qu'il m'est ordinaire de faire lorsque je laisse courir ma plume; entre autres choses, je transcrirai les suivantes, que je soupçonne pouvoir te plaire : <rJe vous crois très autorisé à vous inscrire en faux contre l'opinion du vulgaire sur l'espèce de tendresse dont vous seriez susceptible pour une amie; si je n'en avais jugé ainsi, je ne me serais pas entièrement dévoilée à vos yeux, parce qu'alors j'aurais craint de n'être pas envisagée sous mon véritable point de vue. On suppose rarement dans autrui les vertus dont on manque et les sentiments qu'on ne saurait éprouver. Je suis persuadée qu'il y a très peu d'hommes dans le monde auxquels une femme tendre, délicate, raisonnable, susceptible d'une amitié réelle et dégagée des sensations étrangères, puisse montrer toute sa sensibilité sans risquer de leur faire prendre le change
LITTHIS DE MIDIMI IOL1ND. — II. a3
rarftiNiftit Biriusiu.
La connaissance du préjugé répandu généralement sur cet objet est faite pour gêner la franchise de celles qui n'ont pas assez de courage pour le mépriser, ou assez de confiance en elles-mêmes pour se justifier leur sincérité, ou bien enfin assez d'estime de celui qu'elles voudraient excepter, pour le faire ouvertement et sans hésiter.»
J'avais formé le projet de joindre à ma première missive le commencement des extraits de physique, mais je n'ai pas eu le temps de les faire; je mettrai à la place une petite pièce qui ne ressemble à rien et dont la création s'est faite plaisamment. J'avais beaucoup causé de l'excellent Jean-Jacques avec le bon Genevois; celui-ci me témoignait dans l'amertume de son cœur combien il regrettait pour sa part que ses compatriotes eussent été injustes envers le plus illustre de leurs concitoyens. «Je voudrais, ajoutait-il, leur adresser succinctement mes réflexions, si j'avais l'art de les exprimer correctement; vous devriez (reprenant avec vivacité) leur écrire quelque chose sur ce sujet; l'instant est favorable, Rousseau est mort, et le silence de sa patrie sur cet événement est une occasion de lui faire des observations. n Son air de bonne foi, son ton de sérieux et de persuasion me divertirent, je ris beaucoup et je finis par lui représenter que les meilleures réflexions du monde, écrites par l'homme le plus éloquent, ne produiraient aucun effet sensible chez les Genevois, parce que le corps de magistrature, le sou\erain, qui décréta Rousseau, ne voudrait jamais revenir sur ses pas et qu'un gouvernement ne conviendrait pas qu'il avait eu tort. Après de longues discussions, nous nous séparâmes et j'oubliai bientôt la conversation que nous avions tenue. Huit ou dix jours après, j'étais seule el triste, je pris YEmile et je m'attendris sur l'auteur; alors, sans projet et sans préparation, je pris négligemment ma plume et j'écrivis ce qui suit :
Observations aux Genevois.
«Rousseau n'est plus. Cet homme vrai, sensible el juste, a disparu du milieu de ses semblables qu'il éclaira par ses lumières, qu'il aurait dû rectifier par son exemple, si celui de la vertu même était toujours efficace. Ses écrits lui survivent pour faire à jamais son éloge et pour consoler les honnêtes gens de sa mort. Mais ceux auxquels la nature fil présent d'une âme tendre ne peuvent refuser des larmes à la perte d'un sage qui, dans l'obscurité d'une vie commune, faisait le bien sans faste, après l'avoir prêché avec chaleur. La satire venimeuse et la jalouse envie exercèrent vainement contre lui leur odieuse malignité, ses lalenls el mœurs demeurèrent sans aucune atteinte. H fallut admirer son génie, même en lui reprochant des erreurs, et les ennemis que lui donna son extrême supériorité lurent réduits à taxer d'orgueil et de misanthropie la sagacité, la franchise et la
noble intrépidité qui perçaient le voile imposteur sous lequel marchaient en silence le vice et la tyrannie. Que dis-je? La haine et la persécution ne l'ont pas inutilement poursuivi; il eût été le premier apôtre de la vérité qui n'en fût pas resté la victime. Si le disciple et l'émule de Socrate ne reçut point comme lui de ses concitoyens le poison qui devait abréger sa vie, il en éprouva du moins l'ingratitude et les traitements qui pouvaient obscurcir ses jours et pénétrer son cœur du chagrin le plus vif. Cette patrie qu'il aima, qu'il servait et dont il faisait la gloire, le rejeta de son sein, comme si elle eût été oppressée de son mérite et indignée de ses vertus. Ainsi les compatriotes d'Aristide haïssaient en lui la justice et bannissaient le censeur qui les forçait de se voir coupables. Des ouvrages lumineux, éloquents, touchants et profonds, dont la méditation éclaire, attendrit et fait devenir meilleurs ceux qui ne sont pas des monstres, flétris publiquement, à la honte des juges, dans un pays de liberté, obligent leur auteur à fuir pour avoir joui des droits de l'homme qui pense et remplit les devoirs du citoyen instruit. Accueilli, tourmenté tour à tour par une nation aimable et savante, mais légère et quelquefois dominée par la cabale et l'esprit de parti, ce n'est qu'apros ilis mnrVl dorages qu'il peut mener paisiblement une vie laborieuse à la faveur d'une espèce d'oubli que la postérité ne pourra croire. Cependant Genève lui était chère (entre les affections sociales, toutes extrêmes dans une âme forte, l'amour de la pairie est la première et peut-être la plus vive), Housseau avait déjà bien pinuvé son attachement pour elle en lui faisant connaître, aux dépens de sa tranquillité personnelle, ses véritables intérêts et les moyens de soutenir ou de réparer sa constitution all'uiblie. Il lit de plus une tentative généreuse dans la vue d'obtenir un retour qui eût été pour la République beaucoup plus nécessaire et même plus ;;i<uieux que pour lui.
ifL'bomme timide ou sage, dépositaire de ses vœux, jugea que les vérités dont leur expression était accompagnée ne pouvaient être publiées sans danger. La prudence craintive, qui souvent n'évite de petits maux qu'en perdant des avantages considérables, fit soustraire le témoignage des souhaits du célèbre exilé, et Rousseau continua de vivre dans une terre étrangère, loin de la ville dont il aurait été le législateur dans un siècle plus heureux. Aujourd'hui que les prétextes de la calomnie et les craintes de la politique doivent s'évanouir et s'éteindre près de la tombe où repose l'ami de l'humanité, le défenseur de ses droits, ne verra-t-on pas les Genevois, ardents à célébrer sa mémoire, s'empresser d'effacer, par les honneurs qu'ils lui doivent rendre, la honte d'avoir sacrifié sa personne aux prétentions — hitiennai de quelques-uns de leurs chefs? L'Europe, attentive à cette époque, demeure en suspens pour juger par leur démarche ou par leur inaction si elle doit confirmer à eM républicains judicieux et Donnâtes l'estime qu'ils avaient paru mériter ou bien gémir et les plaindre de les voir dégénérés au point
de se taire sur un outrage fait au patriotisme sans profiler du moment favorable pour le réparer. R est sans doute indifférent au nom révéré de Jean-Jacques que des concitoyens ingrats lui dénient la justice et la reconnaissance qu'ils lui doivent: mais peut-être ne l'est-il pas à un petit État, environne de voisins puissants et avides, de prouver qu'il sait tôt ou tard honorer les vertus et reconnaître les talents exercés à son profit. Toi qui , du sein de l'avenir, t'avances lentement pour juger les peuples et les rois, équitable postérité! avec quel enthousiasme je t'aperçois élever ce génie brûlant, cet homme simple et bon, au rang des bienfaiteurs du genre humain, décorer son humble tombeau, chercher sa douce image, d'un œil inquiet et surpris, sur les bords qui l'ont vu naître et, pénétrée de son excellence, formée par ses préceptes, lui faire hommage des vertus que tu devras à ses écrits ! »
Il est une heure après minuit, et plus; la lumière va me manquer, mon feu s'éteint, je suis fatiguée d'avoir marché, je finis brusquement.
J'ai fait porter chez ton frère le petit paquet qui m'est parvenu vendredi. Présente mes respects à notre maman, embrasse notre chère Henriette; le reste (comme dans la gazette) à l'ordinaire prochain. Je n'ai pas encore vu le voyageur'1'.
Adieu, bonjour, je t'aime, je t'embrasse mille fois.
À SOPHIE M. i« février i779.
Lundi 1" février 1779, 11 heures du soir.
Je me sens fraîche, éveillée, satisfaite comme si j'eusse mené [la] vie la plus douce et que je sortisse des bras du sommeil; cependant, depuis dix-sept jours, ce dernier ne m'a pas encore retenue pendant une nuit entière, je ne lui donne que de rapides instants, pris à la dérobée et à différentes heures, arrachés par le besoin, la fatigue et l'épuisement. H y a déjà deux semaines, ma tendre amie, que j'ai reçu de tes nouvelles sans t'a voir donné des miennes; que penses-tu donc de ton active Phlipon, si prompte autrefois à nourrir une correspondance suivie? Sans doute, son cœur et sa tendresse, connus depuis longtemps, ne te laissent pas former le moindre soupçon sur la constance de ton affection pour toi. Va, ma
(l) Roland, qui se trouvait alors à itouen et W Archives d'Agy; adresse, timbre et \isa,
qui n'arriva à Paris que le a3 janvier. cachet. — Dauban, t. II, p. 365-368.
Sophie, nous ne serons jamais séparées. Je te quitte pour mériter de t'être toujours chère; mon silence est sur mes lèvres et non pas dans mes actions.
Ta dernière lettre vint heureusement adoucir et suspendre les disgrâces d'une situation pénible; il était dimanche, j'étais absolument seule près de ma pauvre bonne sérieusement malade depuis trois jours, une fièvre violente accompagnée d'accidents lïicheux me faisait craindre pour sa vie : transportée dans ma chambre et dans mon lit, elle élait, sans distraction, l'objet de mes soins et de mes inquiétudes; je reçus ton épitre : le baume de l'amitié se répandit [dans] mon àmc, lui fit goûter quelque douceur. Obligée de faire en même temps l'office de domestique pour le service de la maison et celui de garde pour ma malade, des veilles laborieuses succédant à des jouis agités, je me trouvais excédée. Les enfants de ma Mignonne, avertis dans la suite de la maladie, me proposèrent d'emmener chez eux leur mère; je sentais que des jeunes gens ouvriers par état, peu avancés d'ailleurs, seraient accablés par celle charge; que la malade ne pourrait avoir les mêmes secours; et plus que tout cela, je répugnais à l'idée de laisser sortir de chez moi dans un état de souffrance un être qui use à mon service son temps et sa santé; je refusai les enfants, que j'obligeai beaucoup par ce procédé, je tus leur proposition à mon père, ainsi que le danger où je vis ma bonne pendant quelque temps. La nécessité, l'habitude, l'attachement et le courage m'élevèrent en quelque façon au-dessus de la fatigue, mes forces se déployèrent en s'exerçant; je trouvai dans nos élèves'1' des aides attentifs et zélés, surtout dans notre ancien L. F.; son bon cœur, son dévouement à la maison, se montrèrent ouvertement dans cette circonstance; pressé par l'ouvrage, levé dès quatre heures du malin pour le (aire, il savait trouver des moments de loisir pour partager me> peines. D'heureux nalurwb, l'exemple, je ne sais quoi, nourrissaient dans le logis une émulation commune; c'était à qui ferait les cln»* M le-, plus dégoûtantes, avec un empressement attendrissant et ri-ilile. Non, il u'i^t rien de vil de tout ce que l'humanité fait faire et la phi rodai travaux deviennent doux et légers avec elle. Je ne puis te dire combien de fois les émotions les plus pénétrantes ont agité mon âme et remué ceux qui m'environnent. Tous occupés à nous prévenir, chacun, faisant de son mieux, se chargeait encore de la reconnaissance et se croyait obligé aux autres. Bientôt la malade nous donna des lueurs d'espérance partagées avec transport, et le mieux la rendit capable de répondre à nos soins avec cet accent que le besoin et la faiblesse rendent si louchant. Approchée de son lit le soir, dans des moments de tranquillité, je faisais ces petite! conférences familières que l'occasion suggère
(l) Les deux ouvriers ou apprentii (on les nouvel engagé dont il est déjà question dans
qualifiait ainsi tant qu'ils n'étaient pas pas- la lettre du s3 décembre 1778, à propos d'un té» compagnons), a savoir L. F., l'ancien, et le petit larcin.
et dont les circonstances me fournissaient la matière. L. F., plus avide que jamais de mes conseils et de mes leçons, les requérait sans cesse; toujours elles roulaient sur les mœurs et s'appliquaient à sa situation. Tu serais étonnée de voir combien cette âme commune, mais pourtant très sensible, s'épure et s'améliore; le charme de l'honnêteté, le goût de la bienfaisance s'en emparent et l'animent. Je commençais à jouir, Mignonne se levait, et sans pouvoir rien faire encore, elle était hors de danger; je m'échappe un instant pour aller voir ma bonne maman dont la santé était chancelante, je rentre et je trouve L. F. presque évanoui, secouru par ma bonne, tremblante de faiblesse et de crainte. Il s'était extraordinairement fatigué, à mon insu, à divers tracas et le. froid l'avait saisi dans une sueur abondante; la digestion se trouvait arrêtée par ces accidents. Je fais coucher ma convalescente et je m'occupe sans aide du nouveau malade. Le malaise, mes exhortations, mes prières même ne purent lui faire garder le lit les deux jours suivants, malgré le régime auquel je le soumis. Enfin la maladie l'y a jeté, il y demeure depuis quatre jours. J'ai fait revenir le chirurgien et je continue les fonctions qui m'ont occupée depuis un certain temps. Je crains une fluxion de poitrine; j'avais de semblables appréhensions pour ma bonne, qui n'en a eu qu'une fausse; les symptômes sont les mêmes : puisse le résultat être le même aussi ! Me voici donc entre ma chère Mignonne, faible, languissante, pressée d'agir pour me soulager et que je reliens par prudence : et mon pauvre L. F. souffrant, accablé, autant par l'inquiétude de me fatiguer que par l'excès de son mal; si l'on meurt de reconnaissance, je dois le perdre immanquablement. Il me désole. Je le veille toutes les nuits; sa faiblesse est extrême; rien n'est bon que ce que je donne et ce que je veux, cependant il s'alarme de me voir veiller ainsi, il pleure et se tourmente parfois comme un enfant; son esprit et son corps ont également besoin de mes soins. Jamais ma vie ne fut si rapide et si remplie, je passe les jours sans les compter, je ne connais les heures que pour administrer exactement mes remèdes; j'ai eu deux accès de fièvre presque imperceptibles, et qui se sont très promptement dissipés; ma santé se soutient à merveille. J'ai dormi deux heures après mon dîner; tout est réparé, je suis leste à plaisir.
J'étais trop accablée ces nuits dernières pour faire autre chose que m'empêcher de dormir dans les courts intervalles où je demeurais assise. Je te fais cette lettre par lambeaux; j'ai saisi le moment où je me suis trouvée capable d'écrire pour te donner quelque signe de vie et de souvenir.
M. Roland est à Paris, je l'ai revu avec plaisir; mais tu penses bien que les embarras qui m'environnent ne me permettent qu'à peine de jouir à la dérobée d'une visite intéressante; ton frère s'est rencontré avec lui, ici, il y a trois jours.
M"° d'Hangard m'a donné de ses nouvelles ce matin, j'ai reçu d'elle une petite lettre toute aimable; c'est la première qui me vienne de sa main; dis-lui doue
combien elle m'a touchée; je lui ai répondu brusquement et non pas comme je voulais.
Tu m'entretiens de grandes affaires, il me semble que le fils du commandeur'1' n'est pas sans me'rite à tes yeux; je souhaiterais que tu me fasses connaître plus clairement de quoi il [est] question. Au reste, nous reviendrons à tête reposée sur ce chapitre, il me paraît que nous aurons le temps de la réflexion.
Je ne suis pas du tout étonnée du changement que tu m'annonces, je m'étais bien aperçue de son commencement avant ton départ, mais il ne m'aurait pas convenu d'en prévenir l'aveu. J'ai reçu dernièrement la visite de l'abbé Morel, il m'a parlé de toi avec éloge et m'a proposé ton exemple avec une sécurité qui m'a fait souriiv.
Il me semble que si tu avais gardé l'ordre dans lequel j'avais rangé mes cahiers, tu aurais vu que les morceaux cités sont tous extraits de l'abbé Raynal.
Je trouve du mieux dans mon malade, je me flatte que nous éviterons la saignée dont il était menacé pour demain.
Adieu, ma très chère; comment se porte notre Henriette? Je vous aime et je vous embrasse affectueusement toutes les deux; mes respects à notre maman.
À ROLAND^. — [8 février .779.]
GGXLII
A ROLANDM. — [11 février 1779.]
C De M. Perdu; p«r conséquent, le cousin germain de Sophie. — <"> Ms. 6a38, loi. 16-17. IsUvet d'amour, p. 66. — <s) Ms. 6a38, fol. 1 1. - Lettrée d'amour, p. 67.
À SOPHIEt1). — 18 février 1779.
De Vincennes, le jeudi 18 février 1779.
Je n'ai pas la facilité de t'entretenir longuement, mais dussé-je ne t écrire qu'un mot, je ne veux pas tarder davantage à te donner un signe de vie et d'amitié. Je suis ici depuis six jours, je pars demain au soir pour rentrer dans la maison paternelle, jusqu'à nouvel ordre. Ma santé est un peu meilleure qu'au moment de mon arrivée dans ce lieu, où je suis venue chercher le bon air et la paix. Mon estomac n'est pas encore remis, j'ai besoin d'être purgée; je prendrai ce soin à Paris.
Tu me plains, ma tendre amie, pour des travaux et des fatigues qui sont mes délassements et mes plaisirs; ce ne sont pas eux qui peuvent altérer ma constitution, mais bien plutôt ces chagrins sourds et cuisants qui m'agitent, m'aigrissent et prennent sur mon être d'une manière inévitable. Tu connais leur cause : tu ne sais pas combien elle se développe chaque jour en différentes façons et je n'ai pas envie de te tracer des détails aussi pénibles pour ton cœur que déchirants pour le mien. Il suffira de te dire que l'équité, la prudence et la nécessité me portent à demander le compte de mon bien, à ma prochaine majorité; c'est même pour me consulter sur cet objet avec mon oncle que je me suis rendue ici; je n'ai pas pris cette résolution sans incertitude et sans douleur; il est dur d'user de ses droits contre un père: mais il est temps de les faire valoir pour éviter de plus grands maux; j'en accompagnerai l'emploi de tous les procédés qui peuvent l'adoucir. Tu sens combien j'ai dû avoir de sujets d'agitation et d'inquiétude pour en être présentement à ce point : je doute de ce qui peut résulter de ce que je me propose d'exécuter; si mon père se fâche, je le quitte; cette séparation me ferait embrasser un genre de vie paisible et retirée, très conforme à mes goûts; s'il m'est possible de rester avec lui, je le ferai avec empressement, pour son plus grand avantage et j'en fouffrirai par les occupations dont je me chargerais en pareil cas. Mais il est encore fort inutile d'exercer là-dessus nos combinaisons; il faut attendre que les circonstances déterminent quel est le plus sage parti. Je n'ai plus qu'un mois à passer pour atteindre mes vingt-cinq ans; je te ferai participante, dans leur temps, des événements et des résolutions.
Le malaise que j'ai ressenti, les tracasseries d'esprit qui m'ont tourmentée ne
C Archives d'Agy; adresse, timbre et visa, cachet. - Dauban, t. II, p. 368-370.
m'ont pas permis de travailler depuis un certain temps; mes convalescents vont trèl bien, je jouis du fruit de mes soins : et quoi que tu en dises, cela est vrai au moral comme au physique. Non, ma chère Sophie, ma vie et mes peines ne sont pas inutilement prodiguées : à telle heure que finisse la première, elle aura été employée; je pourrai toujours me dire que le bonheur de mes semblables ne m'a pas été indifférent et que son existence ou sa perfection a été quelquefois le résultat de mes efforts. J'ai apporté de l'italien dans cette bénite maison, il m'a distraite pendant quelques instants; on m'a fait reprendre le goût de la musique ou plutôt on a trouvé le secret de réveiller celui que j'eus toujours pour elle, mais que la mélancolie assoupit quelquefois. J'ai rencontré une demoiselle qui joue de la mandoline, ce petit instrument m'a plu, je l'ai examiné, j'en joue déjà un peu, j'ai envie de m'en procurer un, c'est un agrément de plus. Cette demoiselle musicienne est la nièce d'un petit homme grotesque que l'on appelle le médecin noir; c'est un chirurgien de ce pays qui est chimiste, botaniste, assez instruit enfin sur plus d'un objet, et nullement sot. Il peint sur verre d'une manière curieuse et singulièrement prompte; je l'aime un peu, nous causons beaucoup; ses originalités, sa vivacité, ses connaissances me divertissent et m'amusent. J'ai gagné aussi tant Hit peu son affection : il s'est offert à m'enseigner proinptement sa façon de peindre et le secict de ses couleurs; je pourrai bien profiler de celte obligeante disposition si je trouve le loisir de passer quelque temps cet été chez mou oncle. Tu rirais de la figure comique de ce vieux médecin peintre, je n'ai pas le temps d'en faire le portrait; j'arrive d'une grande et charmante promenade que j'ai faite avec plaisir; j'écris cette lettre dans le salon que tu connais, sur mes genoux, en causant avec mon oncle, environnée de deux fileuses et en attendant ma musicienne avec laquelle je vais concerter; adieu, tendre amie, respects et amitiés à tes alentours.
À ROLAND^. — at février [i 779].
C Publié par M. DauLan, dans son Elude Charavay, appartient aujourd'hui à M. Georges tur ht" Roland et ton tempt, p. ltiii. L'atilo- Gain, con-ervatcur du musée Carnavalet. —
graphe, qui était alors la jnjKiltiit M. Jacques I^ettret d'amour, p. 69.
À SOPHIE'1'. — 23 février 1779, avec un P.-S. du 5 mars.
Du mardi a3 février 1779.
Combien je me reprocherais tes tendres inquiétudes, ma chère Sophie, si j n'étais assurée qu'elles sont présentement adoucies; un peu plus tôt, leur expression m'aurait déchirée, mais dans ce moment je jouis de ce nouveau témoignage de ton amitié sans avoir à souffrir d'une peine que tu ne dois plus éprouver. Je t'écrivis de Vincennes avec cette espèce de précipitation que donne le défaut du loisir et la présence de plusieurs personnes; les amitiés que je recevais m'obligeaient à des égards qui diminuaient ma liberté sur le choix de mes occupations. Ma santé s'était altérée, moins par l'effet des fatigues que j'avais essuyées que par une suite de révolutions produites par les circonstances. Tu sais qu'aidée par une constitution assez robuste je puis supporter un exercice même violent, et suffire à des travaux extérieurs sans en être incommodée : mais des causes d'une autre nature agissent plus vivement sur mon être et les émotions du cœur dérangent bientôt cette machine qui semblait à l'épreuve des grandes agitations.
La maladie de mes bonnes gens avait employé mon temps et mon activité, leur rétablissement me charmait et j'aurais goûté sans mélange le plaisir d'avoir rempli mes devoirs à leur égard avec avantage pour eux, s'il n'était survenu des misères dont l'influence pourrait, à cette époque, s'étendre loin sur ma vie. Je t'ai laissé entrevoir quelque chose des considérations qui me portaient à faire la petite campagne de Vincennes, indépendamment de ma santé; je ne reviendrai pas sur cet objet, parce qu'il me paraît fort inutile d'appuyer d'une part sur des désagréments, et de l'autre sur des choses qui ne sont encore que des conjectures. Le bon air, un peu de raison et l'effort sur moi-même, sans compter l'amitié, ce baume délicieux dont l'application tempère toutes les douleurs, m'ont rétablie dans une meilleure disposition; je me porte assez bien pour ne pas me plaindre, et pour que tu doives être sans crainte; je me tiens au courage, au sentiment, comme Ulysse se tenait à son mât, dans le détroit de Charybde, et j'attends la fin de la bourrasque. Je me distrais par l'application, je fais de l'italien, de la géométrie, du noir, quelquefois mieux. . .; que sais-je? Mais le tout en petite quantité, par morceaux, et
M Archives d'Agy; adresse «à M"* Cannet la Guérard qui porta la lettre); cachet. — Dauhan, cadette.,.»; pas de timhre de la poste (c'est t. Il, p. 370-374.
assez bêlement pour en être humiliée. Ce n'est pas sans un peu de honte que je rejette les yeux en arrière sur notre correspondance, que je nourrissais jadis avec tant d'abondance : il faut être de bonne foi, je pourrais t'écrire un peu plus souvent; ne me demande pas le pourquoi du contraire, je suis toute sotte de ne pouvoir me le définir à moi-même. Où es-tu, ma douce amie? Où suis-je? Que le temps est rapide et lent à la fois! L'avenir ne me présente toujours que des nuages dont l'obscurité serait effrayante, si les charmes d'un sentiment flatteur n'embellissaient la perspective; je nage, pour ainsi dire, entre le malheur et la félicité; les impressions de l'un et de l'autre, loin de s'affaiblir par le mélange, semblent se prêter réciproquement plus de force et former un composé unique d'où résultent des sensations qui ne sont rien moins que modérées.
Tu vas être encore quelque temps sans partager les fruits ordinaires de mes petites études : je ne prévois pas de matière à des communications prochaines de celle Mpi
Tu lis donc le bon J.-J. et tu le lis dans Julie' Ah! sévère Sophie, prenez garde de devenir une petite pervertie, précisément comme cette ninie profane dont le commerce ne vous a pas fait grand bien. Il faut avouer du inoins que l'avertissement est bien désintéressé.
M. de Silincourt et ton beau-frère'" sont arrivés ici hier dans le même instant et sans s'attendre à se rencontrer; j'avais M. Rld. qui vient me voir parfois et que je reçois avec plaisir.
J'ai cherché dès ce matin à remplir la commission de laquelle tu m'as chargée et je crois avoir fait à peu près toutes les démarches qui pourraient nous procurer l'objet en question, s'il était possible de le trouver. Je t'envoie un échantillon de ce qu'il y a de plus approchant, mais ce dont je n'étais pas assez contente pour me décider à faire l'emplette. Le prix de cette étoffe serait de 10 livres l'aune. Je garde ton morceau jusqu'à nouvel ordre et je vais m'empresser d'envoyer celle lettre, pane qu'il m'a paru (pue M. Guérard devait partir au premier instant; je n'ai pas eu l'esprit de in'informer de son adresse, mais j'aurai recours à ton frère. J'aurais présumé, par ton silence sur la santé de notre Henriette, qu'elle était beaucoup meilleure : le dii-in^ m'en a donné l'assurance et c'est une des choses le plus agréables pour moi.
Ta manière d'être actuelle ne me semble pas telle qu'il faille regretter la précédente; je \érilic toujours ma vieille observation : tout est compensé avec justesse. Comment et par qui ? Je l'ignore, avec bien d'autres choses et d'autres gens.
M il llangard m'est venue voir, il y a peu [de] temps, elle me fait ses amitiés ordinaires et j'en suis touchée; c'est une bonne enfant dont j'aime le naturel : puis
Guérard, ' SétineoarL
il y a vraiment un certain charme dans une société entre des femmes qui ont cette ouverture de cœur, cette franchise, qui tiennent encore à la jeunesse; on se dit avec empressement des bibns qui ne signifieraient rien du tout si les circonstances ne les faisaient valoir; on a cette liberté douce qu'on ne peut jamais goûter (ou du moins bien rarement se trouvé-telle) avec ces hommes dont la présence imprime je ne sais quelle gêne indéfinissable. (On dirait que je fais cette réflexion avec humeur.) C'est assez de folies; adieu, ma tendre et bien aimée Sophie; en tout temps et à tout vent je ne cesserai d'être ce que je te suis.
Vendredi, 5 mars 1779.
Je perds toute espérance de trouver ce que tu désires; j'ai cherché autant, je crois, qu'il est possible de faire dans Paris, pour rassortir ton étoffe, je ne puis rien te procurer de sortable. Tous les blancs actuels sont mats, roux, blanc des Indes et de lait, aucun d'eux n'a cette teinte argentine et bleue qui distingue ton droguet et le fait jurer à côté des autres. D'après le nombre de mes démarches et celui des comparaisons, je me détermine à renvoyer ton échantillon en donnant l'avis de ne point commander des glands. Je n'ai vu que du taffetas d'Angleterre dont le fond s'accordât bien avec ton jupon, mais la différence de consistance et de qualité serait trop choquante. Je suis un peu contrariée, cet habillement aurait clé de mon goût, j'aurais aimé à te le savoir et j'aurais travaillé avec plaisir à le le procurer.
Ta lettre m'a fait une impression que je te rendrais difficilement; la disposition de ton esprit ne me présente rien qui m'étonne, mais ta situation gênante me fatigue et me blesse. Je suis moi-même dans une crise singulière où la variété des sensations que j'éprouve exerce prodigieusement mon individu, en développant mon existence.
Je me sens préoccupée, partagée; l'inquiétude, le malaise m'agitent, me tourmentent; je ne suis pas à toi comme je voudrais être, et malgré l'accusation généreuse que tu portes contre toi-même, je crois entrer pour beaucoup dans cette espèce de langueur qui semble s'être emparée de notre correspondance. Je n'en suis pas effrayée : ce sont quelques moments critiques, amenés par les circonstances, et après lesquels le train ordinaire se rétablira. Il s'en faut de beaucoup que mon genre de vie ressemble au tien, il faut avouer que nous sommes à cet égard dans une opposition aussi parfaite que celle où nous avons été sur d'autres objets; et je conviendrai également que, malgré tout ce qu'il a de fâcheux dans mes alentours, mes goûts sont, jusqu'à présent, plus favorisés que les tiens. Au milieu de mes malheurs, je jouis d'une liberté qui n'en est pas un faible dédommagement; tout en souffrant, j'acquiers, et cette sorte d'avantage mérite d'être
comptée pour quelque chose. Tu nie fais connaître la révolution qui s'est opérée dans ton esprit, sans m'instruire de la marche qu'il a suivie ni du point où il est parvenu. Je serais bien en peine de quelques bons détails sur cet article. Je suis bien mal disposée à ce moment; mon esprit est pesant, confus, embarrassé; je me trouve du dégoût et de la faiblesse. Ma santé est cependant meilleure.
J'ai été voir M"c d'Hangard dimanche dernier, je l'attends un de ces matins. La petite m'inquiète et m'afflige; depuis assez longtemps les affaires vont mal avec Mlk Cbenavier. Il y a d'un côté beaucoup plus de jeu, de ton, de prétentions, que de fond et de bonté réelle : de l'autre, c'est la plus mauvaise tête unie au meilleur cœur, à l'âme la plus sensible. 11 y a du froid, de l'aigreur, des mécontentements, des propos; toutes deux se déplaisent et se le disent, à peu près; on en est aux regrets et moi aux expédients. Je voudrais qu'elles se tinssent ensemble jusqu'à ce que j'aie trouvé une maison, opération très longue et très difficile pour moi.
Je n'ai pas encore fait renouveler les billets'", ils ne sont que de la (in du mois [présent]; je veillerai à cela au premier jour. C'est encore une autre pitié que ces braves gens en question. Il n'y a toujours que quatre écolièrcs, la place n'est pas tcnable, ils vont changer de quartier. Je ne suis pas sans tracasseries de toutes les i -pères; L. F., qui s'aperçoit de la mauvaise tournure que prennent les choses, se désole quelquefois jusqu'à perdre le sommeil et le manger. C'est une tôle qui m'effraie; je crains beaucoup de lui avoir fait mal en le soignant trop bien. N'en attends pas davantage de moi pour aujourd'hui, j'espère revenir dans peu; je t'embrasse et t'aime toujours avec le même attachement.
À SOPHIE'2). — 8 mars 1779.
8 mari 1773, minuit.
Je ne sais s'il est encore le 8 mars; minuit frappent, ou vont sonner, une nouvelle division de vingt-quatre heures va s'ouvrir et s'accumuler sur ces milliers de mci les évanouis pour jamais dans la nuit du passé. Je me sens dans cette espèce de recueillement que m'inspire volontiers le silence des ténèbres, comme celui des campagnes; les objets présents à mon esprit me font alors des impressions moins
W De M. de Chélons, pour l'argent prêté <*> Archives d'Agy; adresse, pas de timbre
|>«r Supliii' l'année précédente. — Voir bUre (c'tat 1111 neveu de Sélincourt qui porta la let-
(In II mars 1778. tre), cachet. — Dauban, t. II, p. 374-376.
rapides et plus profondes, mes affections plus dégagées se rassemblent et s'exaltent : je pèse mes idées et je m'écoute vivre. Rien ne semble respirer autour de moi, tout est solitaire et muet, cette sorte d'abandon a je ne sais quoi de mélancolique dont mon sérieux et ma sensibilité se nourrissent avidement. Je suis depuis quelques jours moins triste et moins abattue; l'usage de mon antidote favori n'a jamais trompé mon attente, le travail opiniâtre et l'application suivie me délivrent enfin des agitations de l'inquiétude et de l'accablement de la douleur. J'avoue que j'ai souffert une crise violente; mais comme elle était en partie l'effet de la prévision, j'aurai recouvré toutes mes forces avant de subir le reste de l'épreuve. 11 en a été presque toujours ainsi dans toutes les circonstances de ma vie; j'aperçois l'événement d'avance, et je suis déjà revenue de l'étonneinent que son aspect m'a causé quand il survient à son époque.
Le soin de mes malades ne m'a pas fatiguée comme bien des gens l'imaginent, j'ai des forces suffisantes pour une vie active et laborieuse et ma façon d'agir habituelle est peut-être plus pernicieuse pour ma santé que ne fut celte suite d'exercices extérieurs; mais comme tout se combine et se nuance en raison de nos propres dispositions, je crois que l'attendrissement et l'émotion où me tenait ma situation au milieu de ces personnes souffrantes et touchées de mon ardeur à les soulager me rendaient plus susceptible d'être fortement ébranlée par toute cause quelconque qui se jetterait à la traverse, et que tel a été le principe qui augmenta cette dernière révolution. D'ailleurs, il est impossible de juger, autre part que de ma place, des coups que doivent me porter des mouvements très légers en apparence; tout est réaction à mes côtés et je suis le centre où tout vient frapper. Peut-être, dans des jours paisibles, je reviendrai sur ce temps et je t'entretiendrai de tous les détails dont je t'ai frustrée. Jamais ma correspondance ne fut si lâche ni mon cœur si plein et si serré; j'ai connu pour la première fois le dégoût de me plaindre et de m'épancher; j'aurais pu me jeter sur le sein de l'amitié, mais je n'avais pas la force de lui peindre mes sensations. Je suis mieux portante et moins triste, je ne m'occupe plus avec effort et par raison, mais pour mon agrément et avec goût; une teinte plus douce s'est répandue sur tous les objets; l'univers me paraît encore une fois intéressant, l'humanité pardonnable, et la vie plus que rien.
Je me le disais dernièrement dans l'effusion de mon cœur, je sens, malgré toutes les disgrâces, que l'existence me sera toujours supportable et même plus, tant que j'aurai du bien à faire et des amis à chérir. Va, ma tendre amie, quoi qu'en dise quelquefois la philosophie menteuse, on peut connaître son espèce et l'estimer encore assez pour trouver de la douceur à lui être utile. Mais si des découvertes affligeantes m'inspiraient de l'éloignement de mes semblables, tu me réconcilierais avec eux, et les charmes de l'amitié, les illusions du sentiment dissiperaient l'amertume des fruits de l'expérience. Les illusions ? Est-ce moi qui viens d'écrire
ce larme I Mon langage est souvent ressemblant à celui qu'on emploie généralement dans le cercle des opinions reçues : mais tu dois le rectifier comme il convient d'après la connaissance de mon cœur.
Je ne sais comme je te fais cette lettre, je n'avais pas le projet de t'écrire; tu devras cette missive à l'attention de ton frère, qui m'envoya dire ce matin que son neveu partait incessamment et qu'il le chargerait de ce que je voudrais envoyer. Je me suis proposé de mettre à profit cette occasion, ne fût-ce que pour te donner un signe de vie et j'ai pris la plume à l'aventure.
Mon après-midi s'est passée toute entière avec M"' d'Hangard; cette bonne enfant est venue me voir amicalement, je l'ai reçue avec joie, notre temps s'est écoulé assez doucement.
La petite et sa maîtresse sont un peu mieux ensemble, j'ai l'esprit tranquille de ce côté, du moins jusqu'à nouvel ordre. Je n'ai pas eu hier une petite iiffaire, la tète du pauvre L. F. était presqu'entièrement démontée, j'ai réussi à rétablir le calme et tout va bien pour le moment.
Le grand cousin (,) me laisse pourtant un peu en paix, je me suis expliquée d'un ton si net et si haut, qu'il a pris enfin MM parti, moitié enragé, moitié confus. Il s'est tourné d'un autre côté où il va s'ennuyer par dépit; c'est une comédie dont sa femme paie toujours les frais en désagréments, mais il ne m'a pas paru que je dusse entrer en contribution, puisque cela n'était bon à rien qu'à me déplaire excessivement.
L'excellent M. Gb. me demande quelquefois de tes nouvelles; il est toujours honnête, aimable, intéressant comme tu l'as vu, mais malheureux à un point que je n'aurais pas imaginé. C'est une cruelle union.
J'ai envoyé ton échantillon à M"" Boitelle; il ne m'a pas été possible de rien assortir et j'ai fait inutilement toutes les recherches que j'ai crues nécessaires.
Je voudrais bien que tu me donnes des nouvelles expresses de notre Henriette; écris-moi, ma douce amie. Je ne t'entretiens pas sur l'objet sur lequel tu es entrée en communication par une raison que tu peux soupçonner; d'ailleurs j'en attends davantage pour le répondre amplement.
Je n'ai point de nouvelles de Sv. Cette marche est conséquente; mais il me semble que les productions littéraires ne sont pas abondantes.
D. L. B. fait parler de lui : j'en causerai une autre fois. Adieu, bonjour, je me lais sans te quitter ni cesser d'être toute à toi.
<" Trudc.
A ROLAND M. — [Première quinzaine de mars 1779.J