CCXLVIII
À ROLAND»2). — [16 mars 1779.]
À SOPHIE'3). — 27 mars 1779, avec P.-S. du 28(4>.
Samedi 28 mars 1779.
J'étais singulièrement en peine de toi, j'avais à la fois de l'inquiétude et du besoin de tes nouvelles, je les ai reçues avec une avidité plus qu'ordinaire et ta lettre a porté dans mon âme l'attendrissement et la joie. Tu diras qu'on jugerait mal de cette impression par mon empressement à te répondre; il est très vrai que je m'en veux beaucoup de ne pas t'avoir écrit plus tôt : je serais fort heureuse que cet aveu pût servir de justification et d'excuse, car je n'en ai point d'autres à donner. Je me transporte ce soir à tes côtés avec une ferveur de novice, je te rends en vivacité la valeur du délai; va, ma Sophie, tu ne peux jamais rien perdre dans mon cœur. 11 n'est pas d'événements, de révolutions, d'épreuves capables de nous ôter l'une à l'autre, je savoure cette assurance avec délices; elle n'est pas nouvelle pour moi, mais il m'est toujours doux de la goûter. Les dispositions, les circonstances peuvent suspendre quelquefois les expressions du sentiment; son cours n'en est pas arrêté pour cela, et son énergie semble y gagner. Le compte intéressant que tu me rends de ta manière d'être était nécessaire à l'intelligence des effets que certain changement a produits chez toi. Qui l'aurait
(1> Ms. 6a38, fol. i4-iû. — lettres d'amour, '*' Il y a dans l'autographe «samedi, 28
p. 71. mars»; mais le 28 mars 1779 tombe un di-
(2) Ms. 6a38, fol. 9-10. — Lettres d'amour, manche. M. Dauban a aggravé la petite erreur
p. 72. en datant du «jeudi 28 marsn. Déplus, dans
(s) Archives d'Agy; adresse, timbre et visa, le P.-S., daté du «dimanche matin 8 h.», il a
cachet. — Dauban, t. H, p. 376-379. omis Yh, ce qui porte à lire 8 avril.
dit, mon amie, que tu devais reveuir à mon point? Je te croyais fixée pour la vie, sinon par une conviction soutenue, du moins par attachement pour ce parti.
Je suis loin de te plaindre, sans être portée à te féliciter; je sens l'espèce de perte que tu fais des chimères brillantes propres à échauffer et à nourrir ton activité, au défaut des goûts vifs qui te manquent et que tu aurais cependant, si une longue contrainte n'en avait empêché le développement. Sais-tu bien que je ne te juge pas aussi froide que je te croyais être autrefois 1 Modifiée par ta situation, par la raison et la nécessité, tu as sur toi-même l'empire de la réflexion et non la tranquillité de l'apathie. Des objets qui te seraient analogues éveilleraient bientôt tes facultés engourdies et leur donneraient un ressort dont les effets pourraient surprendre ceux qui ne te connaîtraient qu'à demi. Te souvientil de m'avoir dit cet été que j'avais encore bien des erreurs à perdre? Et toi, ma chère, n'as-tu plus rien à éprouver? Je t'approuve beaucoup de ne point l'arrêter aux craintes de dissimulation dont tu parais tentée de te troubler. En fait d'opinions, la première loi est de ménager celles qui peuvent être utiles à nos semblables : c'est le devoir de l'humanité; la seconde de ne choquer celles de personne; c'est le ménagement de la prudence et l'obligation des personnes de notre sexe. La religion est l'étiquette de notre sagesse, qui sans elle n'inspirerait pas beaucoup de confiance, parce qu'il y a très peu de gens vertueux et très peu par conséquent qui puissent avoir foi à la vertu fondée sur le goùl du bien et les lumières du sens commun. Il faut les singularités de ma situation pour me laisser la liberté dont je jouis sur cet article, encore suis-je obligée à quelques façons pour l'édification de ceux qui m'environnent. La connaissance de ta manière actuelle de penser ferait le tourment de ta mère : il serait cruel de l'affliger. C'est une douceur que de pouvoir t'ouvrir à notre Henriette et te dédommager dans la franchise de la communication de la réserve gênante qui t'est souvent imposée. Tiens, si tu peux, aux deux idées qui te restent , non sans peine; je voudrais aussi qu'elles fussent établies dans mon esprit avec la clarté de l'évidence; mais ma félicité n'y est point attachée. Après un cerlain temps de chaleur et de trouble, lu sentiras naître enfin l'indifuce de toutes ces billevesées de métaphysique si peu utiles au bonheur. J'ai passé depuis ma dernière par une succession de révolutions qui varient prodigieusement mes jours, exercent mon cœur et prennent sur mon être. Mon père, mes parents, mes affaires sont également étranges et dilliciles à bien conduire; les uns m'inquiètent, les autres me dégoûtent, et le premier m'amuse, j'entends me mène, pour allonger la courroie. L'oncle de V. sommeille toujours : c'est l'homme le meilleur et le plus léthargique que j'aie jamais connu; il devait porter les premières paroles, je l'ai vainement attendu et j'ai fini par me passer de lui. Je serai forcée de recommencer souvent pour faire agir : on me paye d'une bonne volonté apparente qui me lie les mains, mais qui ne produit effectivement
LITTIIF.* DU MiDiVE ROUND. II. a4
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rien. Je suis peinée, je souffre vivement; les crises de cette nature ne sont pas faites pour moi : elles m'arrachent l'âme ou m'aigrissent sourdement. Je croyais avoir à t'apprendre quelque chose de nouveau en t'écrivant à cette époque. Je me serai trompée encore pour cette fois. J'avoue que je néglige de te peindre les affections journalières qui se succèdent et se renouvellent en moi : j'ai des accès de mélancolie que je fais passer par le travail et que j'évite ainsi de partager avec toi. Au reste, je me sens une sécurité assez bien établie pour tout ce qui peut survenir, et je jouis quelquefois dans l'idée de l'impuissance de certains changements pour altérer l'espèce de bonheur qui me convient.
Je voudrais bien que tû m'apprisses de meilleures nouvelles de notre sœur; ses douleurs me font mal et sa santé chancelante me blesse. Dis donc à cette chère amie qu'elle m'est précieuse, que je l'aime, et que tout ce qui la touche a des droits sur mon cœur.
Je n'ai pas vu M"0 d'H«d depuis un peu de temps , et nous ne sommes pas dans un moment à faire des visites "' ; j'aime ce prétexte à la folie; je ne quitte pas ma chambre, si ce n'est le dimanche matin par convenance, et une fois dans la semaine pour voir ma bonne maman. Le brave M. Gb. vient toujours un peu; le bon Genevois fait des absences dont je lui sais un gré infini pour le bien de mes nerfs; le grand cousin me laisse en paix. Je m'aperçois du voisinage de M. Bld. qui ne demeure pas loin de moi et qui vient assez souvent me donner une partie de ses soirées; nous causons assez, nous lisons un peu d'italien, et le temps se passe sans peine. Je lui ai dit les choses honnêtes que tu m'avais adressées à son intention; il m'a paru y être sensible, je suis chargée de te le témoigner en attendant qu'il t'en assure lui-même.
Du dimanche matin, 8 h.
Il faut que je te fasse confidence de ce qui m'est arrivé ici hier : je le fis celte lettre à minuit passé, j'étais un peu abattue et je ne sais comme il est arrivé que je me sois endormie. Je n'avais plus de lumière quand je me uis réveillée et j'ignore l'heure qu'il était en me couchant. Je n'ai fait qu'un somme dans le lit et je le donne les premiers instants du jour pour réparer ceux que je t'ai ravis hier malgré moi. C'est la première fois que le sommeil exerce aussi vivement sur moi son empire et il fallait qu'il fut bien grand. Je vais prendre un peu l'air sur mes quais dans le négligé que tu connais; le temps est un peu sombre et m'en plait davantage; je reviendrai ensuite lire Platon, rêver et coudre.
Adieu , ma très chère , je t'aime et demeure toujours toute à toi.
Mes respects à notre maman.
(1) Le 37 mars (Hait la veille de la fête des Rameaux, en plein carême.
À ROLAND'1). — [i3 avril 1779.]
À SOPHIE!2). — lA avril 177».
De Vincennes, i4 avril 1779.
J'occupe depuis quatre jours ce peti t appartement simple et propre, situé dans le haut de la maison de mon oncle, que nous avons visité ensemble; le besoin de distraction et de repos m'a fait venir ici : la douceur de l'air, le charme de la saison, les promenades solitaires et bienfaisantes, une société originale m'y font rester avec un certain plaisir et n'ont pas été tout à fait inutiles à ma santé. Je ne cherche plus la vive et franche galté, fruit heureux de l'insouciance ou d'une situation qui ne laisse rien à désirer; en résistant fièrement aux disgrâces du sort, je n'ai pu voir d'un œil sec la rareté des êtres estimables dans ceux de mon espèce, l'avilissement et le malheur de ceux auxquels j'appartiens ; affectée d'une nudère pénible, soulevée par le dégoût, j'ai tout fait, quand je suis parvenue à modérer MM ma mélancolie pour l'empêcher de me rendre malade. Ce propos paraîtrait étrange à bien des gens qui ne savent pas distinguer l'avilissement de la flétrissure et qui ne reconnaissent jamais le premier à moins que l'autre ne le distingue : ils ignorent que la peine d'être environné par des âmes communes, étroites et abjectes, dans lesquelles il faut trouver l'objet de ses respects, de ses égards ou de sa reconnaissance, est la plus cruelle et la plus navrante qu'on puisse éprouver. L'enfer ne me semblerait affreux que par la mauvaise compagnie qui devrait »'y rencontrer : depuis qu'on s'est avisé d'y loger tant de grands hommes et de bonnes ;;riis, je ne me ferais pas une affaire d'y descendre, j'aimerais mieux pleurer avec eux que de me délecter tristement au milieu des nigauds qu'on a fait monter de l'autre côté. Aucun de mes semblables ne m'est indifférent, et plusieurs d'entre eux me sont assez chers pour que je croie mon bonheur dépendant de leur félicité, ■aie, dans ce nombre précieux d'élus de mon cœur, il en est qui ne me pré-
W Ms. 6a38, fol. 18-19. - Lettre» d'amour, p. 77. — lH Archives d'Agj ; timbre de la poste de Vincennea, cachet. - Daulian, I. II, p. 379-385.
scnle (sic) pas encore toute l'élévation et l'excellence que j'espérais y trouver. 0 ma Sophie! reste-moi à jamais, afin que je me réjouisse d'avoir rencontré du moins un second! Non, cette exclamation n'est pas formée par [un] orgueil méprisable qui m'élèverait vainement dans ma propre opinion, c'est l'expression d'une âme simple et droite rebutée de ne voir que de fausses vertus sous les plus belles apparences. 11 semble que j'aie un poids sur le cœur, l'effusion de mes sentiments est arrêtée, gênée comme la respiration qui s'échappe d'une poitrine oppressée; laisse-moi demeurer en silence sur le sein de l'amitié, c'est là que je retrouve des forces pour supporter l'existence.
Je suis arrivée ici de samedi, j'ai beaucoup marché depuis cet instant avec une femme honnête qui est logée nouvellement dans cette maison; son mari, vieil officier, m'a déjà chargée de lui dresser un pïacet, ouvrage que j'avais aussi à faire pour le frère de la demoiselle'1' qui demeure ici. Tous ces militaires sont d'une ignorance dont on n'a pas d'idée : bouffis de leurs litres en parchemin et de leurs années de service, qui ne sont très souvent qu'une somme d'inutilités, ils conçoivent à peine tout ce qui n'est pas droit seigneurial, chasse, exercice, et service de Bacchus. Ceux-ci ont d'ailleurs si peu de fatuité et tant de bonne foi dans le sentiment de leur incapacité, qu'ils révèrent jusqu'à l'image d'une médiocre habileté. Ils se sont fait de la mienne une si belle idée, qu'ils m'ont fait l'arbitre de leurs affaires et l'oracle qui les dirige; je t'ennuierais par un plus grand détail, autant que je m'impatiente quelquefois en écoutant leurs raisonnements boiteux. J'ai apporté de l'italien que je cultive avec plaisir, sans avoir cependant beaucoup avancé cet hiver; je me suis dépêchée de l'entendre avec une extrême vitesse et, si mes progrès successifs avaient été également rapides, je saurais assez bien cette langue charmante. Je puis l'écrire et la parler de manière à me faire comprendre, mais je ne fais ni l'un ni l'autre sans un peu de contention et d'embarras; la poésie m'est encore étrangère; je saisis le sens, mais la mesure, l'expression, les grâces et l'harmonie m'échappent.
J'ai laissé à Paris M. Roland, je crois que je ne l'y retrouverai pas: c'est ton tour à le voir. Il doit avoir, peu après son retour, une occasion sûre que je serai bien aise d'employer pour ravoir mes Loisirs. Je te fais grâce des Extraits; mais, sous quinze jours à trois semaines au plus, il faut que tu m'envoies les neuf cahiers qui sont de moi; tu les arrangeras convenablement, et pour comble de singularité, tu y joindras l'extrait que je t'ai fait, il y a un an, de la correspondance de Sv.<2), la lettre que j'écrivis à M. de Sv. , que tu as entière, à part, et la copie que tu m'as dit avoir prise de celle écrite dans son temps à D. L. B.(3'. Je te
M M1" d'Hannaches. — <!> C'est le long expose qu'on trouvera au n° cevn. — (3! La lettre d'aveu envoyée à La Blancheric, le S janvier 1776, par l'entremise de Sophie.
rendrai ces misères après que j'en aurai fait ce que je me propose. Ne me demande pas le pourquoi de tout ceci; si je pouvais te le dire, je n'attendrais pas que tu m'en fis (sic) la question, et, devant le taire, tu me causerais une peine de plus si tu nie l'adressais. Tu connais assez mon cœur pour être convaincue qu'il ne peut avoir à ton égard d'autres réserves que celles qui lui seraient imposées par le devoir, et ce devoir ne pouvait exister sans doute que par le concours le plus bizarre des choses les moins prévues. Ce que je sais, ce que j'éprouve, c'est que s'il m'eût été possible d'i'jnorer toute l'étendue de la confiance que tu m'inspires, je la connaîtrais à ce moment où je parais lui mettre des bornes. Je sens que, si j'avais un secret pour toi, loin de le dissimuler en affectant de sembler tout dire, je t'avouerais que j'ai quelque chose à taire et je ferais cet aveu avec toute la confiance et la liberté que peut donner la solidité de motifs appuyés par la raison et la délicatesse, persuadée, d'ailleurs, que ce serait te donner une assez bonne preuve de l'estime que je fais de ton cœur et de ton esprit.
Je projette de retourner à Paris sous quelques jours; mon père a pourtant annoncé au notaire qu'il travaillait à l'arrangement de nos affaires, je ne pense pas que la terminaison en soit fort éloignée. J'ai tout sujet de présumer beaucoup de désagréments des suites, ce gros nuage noir que l'avenir me tient en perspective depuis si longtemps parait plus approché que jamais : je m'enveloppe de mon courage comme d'un manteau et j'attends l'orage en cheminant toujours. J'ai, de fois à autres, des scènes qui ne sont faites que pour moi; l'attachement de ma pauvre bonne, son âge et ses inquiétudes, l'excellent cœur et la mauvaise téle de L. F. me les fournissent à l'envi. Le travail seul me sauve; il ne manquait plus à mes tracasseries que ces bonnes gens imaginassent que la cause de l'altération de ma santé était ce travail même, déjà ridiculisé par mon père qui cherche éternellement à me blâmer, et trouvé étrange par ceux qui ne savent pas l'appré- < i>T. Je ne serais pas étonnée qu'un jour la bonne volonté des uns, la malignité et la stupidité des autres ne me fit interdire les livres et la retraite dans mon cabinet. Il faut s'attendre à des persécutions de toute espèce quand on a des goûts à soi et qu'on a l'air de savoir vivre seul sans s'ennuyer. Je vois que ceux qui me plaignent davantage sont bien loin de deviner ce qui m'alllige réellement dans ma situation. Si tu savais l'expédient que quelqu'un a imaginé?. . . Mais je me suis interdit des détails qui pourraient t'allliger et peut-être m'aigrir si je me les retraçais; parlons de toi pour me consoler.
Ta lettre me fut apportée dimanche par mon père; elle n'a prévenu la mienne que de très peu, car j'avais formé la résolution de t'écrire précisément aujourd'hui que je prévoyais devoir en trouver l'instant. Tes nouvelles, toujours chères à mon cœur, ne pourraient jamais m'intéresser davantage, mais elles me satisferaient plus si ta manière d'être était plus agréable. On dirait que tu as pris
de la philosophie tout juste ce qu'il en faut pour empoisonner la vie en la dépouillant des plus flatteuses illusions, sans leur substituer aucun sentiment vif, propre à fournir des charmes capables de les remplacer. Comme tu as l'air d'avoir besoin d'aimer! Il semble que tu sois encore à cette première époque où le cœur, neuf et vide, éprouve un besoin inquiet, dont l'objet n'est pas indiqué à l'esprit, mais deviné par l'instinct. Cependant, l'expérience ne t'est pas inconnue; mais il ne serait pas surprenant que la crise se renouvelât dans un moment où se sont évanouies les chimères qui te remplissaient. Tu me ferais souvenir de ce que t'avait dit un jour M. Rld. de l'effet qu'avait produit sur son âme la lecture d'Helvétius : elle l'avait resserrée, affligée, pénétrée d'amertume. J'avoue qu'elle ne m'a pas affectée d'une manière aussi vive ou aussi pénible. La vertu ne me paraît pas moins aimable, ni le vice moins odieux, pour être le résultat nécessaire de diverses combinaisons : quelle que soit la cause de l'un et de l'autre, leur influence sur l'espèce, sur la société et sur les individus n'en est pas moins grande et moins digne d'amour ou de mépris. Les froides subtilités de la métaphysique auront beau me prouver que les plus nobles efforts de l'héroïsme ne sont que des actes déguisés de l'amour de soi, je n'en trouverai pas ces efforts moins louables, ils m'inspireront toujours de l'admiration et un enthousiasme capable de me les faire imiter dans l'occasion. Aussi, toute environnée que je sois de disgrâces, toute plongée que je suis dans la mélancolie, cependant je ne suis pas malheureuse, et je conserve chèrement dans mon cœur la persuasion de ne l'être jamais, malgré tout ce que je prévois. L'opinion n'a pas d'empire sur moi ni d'action sur ma félicité, mes besoins sont singulièrement bornés, l'obligation de travailler pour les satisfaire n'aurait pour moi rien d'humiliant; l'habitude de réfléchir que j'ai contractée me tiendra toujours fidèle compagnie et me sauvera de l'ennui ; l'économie du temps me donnera, dans tous les cas, une ou deux heures sur vingtquatre pour m'occuper suivant mes goûts; les biens communs à tous les hommes, le spectacle de la nature, les douces impressions qui naissent de sa contemplation, me donneront des plaisirs indépendants d'une multitude de révolutions. Enfin, le témoignage consolant de ma conscience, ma propre estime, fera dans toutes les situations ma paix, mon bonheur et ma gloire. Je sens intimement que, sans la philosophie ou malgré ses arguments, une âme saine, sensible, simple, droite et active, trouve en elle-même le principe de la félicité. Avec ma trempe et ma façon d'exister, le seul ennemi redoutable que j'aie à craindre serait cette passion si douce et si puissante qui pénètre tous les êtres, mais qui les modifie diversement. L'empire que le moral s'est acquis sur moi ne me rend accessible que par l'âme, mais, après s'être emparé de celle-ci, il n'exclurait pas les sens et l'effet n'en serait que plus terrible. Heureusement le petit nombre de cas analogues assure en quelque sorte ma liberté; l'événement le plus cruel serait de rencontrer assez de
rapports pour être enchaînée et de découvrir après quelques faibles qui diminueraient l'estime. J'ai connu cette affreuse douleur qui se fait sentir en pareil cas et je crois que le développement acquis depuis cette époque me rendrait incapable d'en subir une semblable, qui, pour cette raison, aurait beaucoup plus de violence.
Ta position te fournit un si grand nombre de contrariétés, qu'elle est dans son genre une des plus pénibles qu'on puisse imaginer, je [crois] que je serais plus effrayée par elle que par un état beaucoup plus fâcheux en apparence. Cependant j'ai peine à me représenter ton esclavage tel que tu ne puisses trouver des instants pour les employer à ton gré, et ceux-là aident à supporter les autres. C'est une heure de repos qui rend au voyageur la faculté de continuer sa roule avec courage it même avec gaité. Le pis que je vois est dans ta santé, ou plutôt dans ton être physique, parce que les changements à faire dans cette partie sont les plus difficiles et les moins soumis à nos procédés. Je me replie avec complaisance, ou plutôt je prévois des événements probables qui te seront avantageux. Tu n'es pas dans un état fixe : plus de liberté ou des engagements plus doux donneront du ressort à ton âme, du charme à tes affections. Il est d'ailleurs impossible de goûter une certaine aise après de grandes résolutions; il faut du temps pour rétablir nos facultés dans un heureux équilibre quand elles ont été fortement agitées. Dans tous les moment», tu retrouveras ton amie, sinon aussi bonne que tu te plais à la faire, du moins aussi tendre, aussi vraie, aussi fidèle que tu peux la désirer et l'imaginer.
Embrasse pour moi notre Henriette, rappelle-moi quelquefois entre vous deux, je m'y transporte souvent a votre insu.
Je me suis levée matin; le temps est ravissant, l'air est délicieux, les oiseaux se font entendre de toutes paris Que n'es-tu là ?
Adieu, mille respects à notre maman. La petite M™' T., le bon M. Gb. m'ont demandé depuis peu de tes nouvelles et le disent mille choses obligeantes.
CCLH
X ROLAND O.— 30 avril i779.
W Ifs. 9533 , fol. f)4. - iMrtt d'amour, p. 80.
À ROLANDf1'. — 21-23 avril 1779.
À ROLAND^. — 25 avril 1779.
À ROLAND*3). — 25 avril 1779 (2* lettre).
À SOPHIE<4). — 28 avril 1779R
Mercredi du a 6 avril 1779.
J'ai la volonté de t'écrire, le temps et le sujet, mais je me sens encore tellement préoccupée que j'ignore absolument jusqu'où je conduirai la lettre que je commence. Je suis chez Mm° Trude qui m'a enlevée hier, sans que je le voulusse trop bien : son mari est absent pour plusieurs jours et cette circonstance a fait que ma résistance n'a pas été invincible. J'arrivai de Vincennes il y a eu lundi huit jouis: le mardi, ma pauvre bonne ne se trouvait pas bien, elle était au lit le lendemain et les progrès du mal devenant toujours plus grands, la fluxion de poitrine fui reconnue le vendredi, qui en était par conséquent le troisième jour. C'était peutêtre le moment où un malheur de cette espèce pouvait devenir le plus contrariant
W Ms. 6a38,fol. 20-25. — Lettret d'amour, M Archives d'Agy; adresse, timbre et \isa.
p. 82-91 cachet. — Dauban.t. II, p. 385-387-
W Ms. 6a38, fol. a6. — Lettret d'amour, (s> Il y a, dans l'autographe, «mercredi,
p. 9a. 26 avril»; mais le 96 avril 1779 tombait un
(,) Ms. 6a38, fol. 27-39. — Lettres d'amour, lundi. Il faut donc lire 28, et non 26, comme
p. 93. je l'ai fait les Lettret d'amour, p. 97.
qu'il soit possible. Mes affaires avec mon père sont en train et me valent déjà des mécontentements auxquels je m'attendais sans doute, mais dont l'épreuve n'est pas moins pénible. Je savais que la résolution était prise de se défaire de Mignonne, j'appréciais toute la peine qu'elle en ressentirait par celle que lui avait causée le seul doute de cet événement; je souffrais de l'état où elle serait peutêtre réduite, état sûrement affreux si elle recevait cette nouvelle en sortant de maladie; j'avais le cœur serré en la soignant; je souhaitais et je redoutais à la fois son rétablissement. Le danger devint manifeste, trois saignées n'avaient produit aucun adoucissement, il fallut penser aux précautions religieuses. On l'administra lundi, sa tête était saine et présente, elle connaissait très bien sa situation : it J'ai toujours souhaité, me disait-elle, de mourir avec vous, je serai contente». J'étais pénétrée; je m'occupai à me servir de ses opinions pour la consoler dans ces moments de douleur; je ne sais ce que je disais, mais on pleurait autour de nous. Les remèdes ne passaient plus, la fièvre augmenta, une autre saignée, l'émétique, etc., rien ne pouvait procurer l'évacuation; la douleur de côté paraissait insupportable et la noirceur de la langue, l'odeur empestée annonçaient la malignité. Hier, à dix heures du matin, elle tomba dans une agonie douloureuse, insensiblement le tour des yeux se noircit, les lèvres devinrent livides, les narines s'écartèrent et la vue s'éteignit; tant qu'elle put balbutier, elle me nomma, me voulait à son chevet, prenait ma main dans les siennes; bientôt celles-ci se ridèrent et jaunirent, la force les abandonna, la connaissance se perdit tout à fait et les dents se serrèrent. L'odeur que sa lièvre exhalait était insupportable ; le chirurgien et le confesseur qui étaient venus la voir me firent leur dernier adieu; j'étais accablée de fatigue, émue et pénétrée; on n'attendait que l'instant de lui rendre les derniers devoirs, M"* Td., Mlla Dp. voulurent m'arracher, mon père exigea que je sortisse afin de partir au jour pour Vincennes respirer un air dont j'avais besoin; je n'étais pas trop à moi, neuf heures du soir sonnaient, on me plaça dans une voilure et j'arrivai ici assez étourdie. Je me déshabillai pour In première fois depuis quelques jours et je dormis un peu; le plus pressé de mes soins fut d'envoyer ce matin savoir quelle avait été l'heure de sa fin. Eh bien! les yeux se sont un peu ranimés, la toux a succédé au râle, elle avale, ne connaît pas, mais entend ; enfin elle existe encore aujourd'hui à midi : son gendre, que j'avais laissé près d'elle, retourna au chirurgien fort étonne d'apprendre qu'elle eût besoin de son secours, et on lui appliqua les vésicatoires. On ne veut pas souffrir que je rentre dans mon logis, M"1* T. y laisse sa domestique, y va ellemême et me garde jusqu'à l'événement; alors j'irai à Vincennes afin de donner le temps d'aérer ma chambre et de nettoyer mon lit.
Ne-t-il pas singulier qu'en pleurant sa mort que nous avons tous regardée comme très prochaine, et qui probablement n'est pas éloignée, je ressente une
sorte de crainte de son retour à la vie ? Tu juges combien toutes ces choses , j'entends la maladie de cette fidèle bonne que j'aime et qui m'était singulièrement attachée, la connaissance de ce qui lui arriverait si elle subsistait un mois de plus, la crise où je suis avec mon père et une infinité de circonstances résultantes de ces dispositions ont dû m'agiter et me tourmenter. Cependant ma santé n'est pas mauvaise, malgré la diète, les veilles, la fatigue et toutes sortes de tourments d'esprit; il faut que je sois d'une constitution singulière. Je n'ai pas mangé depuis mercredi'1' qu'un peu de soupe, chaque jour une fois, et souvent rien dans l'intervalle; en fait de boisson, jamais de bouillon que celui de la soupe, et les derniers jours beaucoup de limonade. Mes forces ne paraissent pas diminuées et mon visage est toujours le même.
Je vis ton frère le jour de mon retour à Paris et je sus par lui l'indisposition de Mllc de La Motte qui va passablement bien présentement, suivant ce que m'a dit hier Manon, envoyée par Mlle d'Hangard pour savoir des nouvelles de cette pauvre bonne en même temps que des miennes.
J'ai donné ton éventail à faire accommoder, il doit être prêt et je verrai [à] commettre quelqu'un pour le retirer et le porter chez Mlle d'Hgd si je m'absente pendant quelques jours.
Tu n'auras pas grand'chose de moi aujourd'hui, je ne suis nullement raisonnante et j'ai jeté bien loin les livres depuis qu'une occupation plus pressée est venue exercer mes facultés. Tes souliers sont très jolis, je les aime beaucoup et je les porterai avec plaisir. M"c Td., toujours sensible, tendre, bonne amie, délicate, aimable et charmante, quoique toujours plus sourde, me charge pour toi de mille choses obligeantes. Je n'ai pas eu le courage d'écrire à Sv. Je la ferai cependant, la lettre de réponse : autrement il semblerait que l'annonce de son voyage me déplaît et ce serait du moins l'apparence d'un mensonge. Tu as bien raison de n'y croire rien de plus que de l'amitié; je suis même persuadée qu'il n'y eut jamais autre chose malgré ce bel enthousiasme d'une imagination exaltée qui me grossissait un peu les objets. J'aime notre Henriette de tout mon cœur, il est doux pour moi de penser que j'ai toujours part à son souvenir et à sa tendresse. Adieu, mes chères amies; paix, santé, bonheur, jouissez de tout, j'en ressentirai assez pour contribuer beaucoup à ma félicité dès que la vôtre sera complète.
C'est-à-dire depuis le mercredi ai.
À ROLAND"». — 6 mai 1779.
À ROLANDE — 6-7 mai 1779.
À SOPHIE ». — 7 mai 1779.
7 mai 1779.
Non, ma chère amie, ce n'est pas à Vincennes que j'ai reçu ta lettre : elle et moi, nous sommes arrivées presque au même instant dans mon logis. Pressée de revenir m'occuper des soins domestiques dont je vais être un peu plus chargée, et qui sont plus nécessaires que jamais dans les circonstances, j'avais surmonté l'espèce de tristesse que je sentais devoir m'accueillir en rentrant ; un nouvel objet nui distraite. L. F. était au lit de la veille, ma présence devenait doublement utile ; je suis rentrée de nouveau en exercice de garde-malade. C'est une rougeole assez sérieuse par la force et la durée de la fièvre, elle est à la fin du quatrième jour, le feu se jette sur les yeux, je redoute quelque accident pour cette partie; sois tranquille sur ma santé, ses altérations n'ont pas été dangereuses, trois jours de repos et de bon air l'ont heureusement rétablie. Je suis dans un tourbillon de tracasseries et de contrariétés qui m'altèrent beaucoup plus que les fatigues extérieures, j'avoue que mon âme est oppressée. J'ai peu de loisir, je t'écris un mot d'amitié pour te dire seulement que j'existe.
Tu m'inquiètes avec tes indispositions; peut-être aussi est-ce une cause de maladie qui fait que tu ne vois pas M. Roland? Tu devrais envoyer chez lui ; tu m'en donneras des nouvelles ; je ne vois et ne rêve que malades. Je n'ai ni le temps ni
"' Ms. 6a38, fol. «9. — Lettrée d'amour, cachet. — Dauban, t. Il, p. 387-388. Cet
éditeur a donné la lettre comme adressée à
(,) Ms. 6i38, fol. 3o-33. — iMtrtt d'amour, Henriette, bien que l'adresse de l'autographe
p. to3-iii. dise expressément rà M"* Cannet la cadette»,
''' Archives d*Aj;y ; adresse, timbre et visa, — et en a fait un P.-S. à la lettre du a8 avril.
le courage de l'entretenir longuement. Respect et amitiés dans tes alentours : j'embrasse ta sœur tendrement.
Serait-il vrai que je pourrais te voir cet été ? Combien cette idée m'encbante ! . . . Adieu, chère Sophie.
11 me semble que tu pourrais toujours faire remettre les cahiers à M. Rld. Ma tête est mauvaise, elle me fait mal; je vais, non pas dormir, mais me coucher, bonsoir. A minuit.
À ROLAND O. — 7 mai au soir, avec P.-S. du 8.
À ROLAND (2>. — il mai i779.
À ROLANDE. — 17 mai 1779.
À SOPHIE M. — 18 mai 1779.
.Mardi matin'5', 18 mai 1779.
Il est vrai, ma bonne amie, que les expressions de sensations pénibles, les détails de circonstances affligeantes, des choses tristes et la douleur enfin semblent
W Ms. 6238, fol. 34. — Leltret d'amour, p. lll.
'•> Ms. 6a38 , fol. 35-36. — Leltret d'amour, p. 116.
"> Ms. 6a38, fol. 39-39. — Lettres d'amour, p. 13/i.
I4' Archives d'Agy; adresse, timbre et visa, cachet. — Dauban, t. II, p. 388-390.
'D> M. Dauban a imprimé vendredi, quoi-
qu'il y ait mardi dans l'autographe, et que le 18 mai j 779 soit en effet un mardi. Je ne note cette étourderie que pour montrer combien j'ai dû être embarrassé pour les datations. - il quand je dressais en 1900 la table générale des Lettres de M°" Roland , soit lorsque je publiais en 1909 les Leltret d'amour (cf. p. i3a), n'ayant pas encore les autographes d'Agy sous les yeux.
lire devenus l'unique aliment de notre correspondance. Je ne doute pas que ce ne soient aussi les causes de l'espèce de lenteur qu'elle paraît avoir acquise. J'avoue, pour ma part, que bien loin de m'abandonner comme autrefois au charme de verser dans ton âme tout ce qui peut affecter la mienne, je m'interdis souvent la consolation de te parler de mes chagrins. Ce serait un soulagement passager que je sais payer trop cher par le regret réfléchi que me donne l'idée d'en avoir fait avec toi le pénible partage. Tout se modifie, s'altère et s'adoucit ; les peines les plus poignantes ont déjà perdu de leur amertume lorsque celle à qui l'on en fit la peinture commence à les sa>ourer; c'est presque toujours les étendre et les multiplier que de s'arrêter sur elles avec celle sorte de complaisance qu'une sensibilité douloureuse fait trouver à se plaindre. A l'aurore de la vie, lorsque lame neuve encore ne fait que commencer à s'ouvrir aux impressions du sentiment, l'espèce d'élonnemenl que lui donne chaque émotion nouvelle la porte à s'en occuper longtemps, même après qu'elle est faite ; niais lorsque le développement et l'exercice de nos facultés ne nous laissent plus rien, dans l'ordre commun des choses, de surprenant à éprouver, on se recueille davantage et la coininunicalion M lf»>* serre, à moins qu'un rapprochement habituel et une facilité particulière ne la favorisent extrêmement. Je suis convaincue mieux que personne de l'alternative immanquable des biens et des maux et je crois que la connaissance de celle loi BOaatailta est toute propre à faire souffrir en paix et silence jusqu'au changement désire.
Ce n'est pas ce dont le vulgaire est tenté de me plaindre [qui fait] que j'endure réellement des disgrâces dans ma situation présente; il n'appréciera jamais (et malheureusement il comprend les personnes qui m'environnent de plus près) ce qui est fait pour me toucher. Je suis avec mon père d'une manière qui me peine et qui me déchirerait si ma fermeté n'était pas peu commune. Je ne le vois presque pas, je n'obtiens qu'au hasard un regard échappé, triste et sombre : toujours un likace morne ou dédaigneux, ou bien quelques mots affeclés; il faut cependant que je sois sans cesse à poursuivre un arrangement qui l'irritent qu'il éloigne de tout son pouvoir. Je souffre et j'agis. Déterminée dans mes desseins, ferme dans la nulle que m'ont tracée la raison et mon attachement même pour mon père, soulenue par la droiture et la pureté de mes intentions, je conserve un visage égal et ile> procédés toujours les mêmes. On peut me méconnaître, me blâmer, me donner à supporter des humeurs ou des censures, mais on ne m'empêchera pas de bien faire. Je veux donner à mon père mon temps, mes soins et mon argent, mais il iaut que j'aie mon bien pour le lui conserver, et mes sollicitudes ne lui seraient que faiblement utiles si je ne pouvais les accompagner d'un autre secours. Sun avantage est ma boussole, je la suivrai constamment malgré lui. Il n'est pas en état de distinguer le motif qui m'anime, ce que j'ai pu lui répéter à ce sujet
de sincère et d'affectueux glisse sur son âme fermée : eh bien ! il me haïra s'il le veut, mais il ne n'empêchera pas de songer à lui, de lier mon sort au sien et d'assurer celui-ci pour tous les temps, autant qu'il dépendra de moi. On ne me ravira jamais ce plaisir sévère auquel je me suis réduite, de faire le mieux avec courage et de m'en rendre le témoignage secret, avec cette fierté pardonnable qui permet de se passer de toute autre approbation.
Ne t'attends pas, ma chère Sophie, à des détails satisfaisants sur toutes le-: affaires qui m'occupent : le moment de l'action n'est pas celui du récit; je le réserve pour quelque jour plus heureux. Il viendra, mon amie, j'en conserve l'assurance dans mon cœur ; accepte cet augure du sentiment : pourrait-il être trompeur ?
J'ai reçu le paquet que je t'avais demandé, renfermant tout ce que je souhaitais'1'; l'imagination d'Henriette m'a fait rire; je n'ai pas lieu d'y mettre aucune importance, mais d'ailleurs ton observation est sensée. Tout ce que je vois chez loi justifie l'opinion que tu m'as donnée ; j'ose dire que dans aucun temps tu ne découvriras rien en moi dont la franchise ou la délicatesse pût être blessée.
J'ai vu dernièrement Mlie d'Hgd ; elle m'a fait le plaisir de venir et j'en ai été d'autant plus flattée que je n'aurais pu de sitôt me transporter chez elle.
Mon malade est tiré d'affaire, il commence d'aujourd'hui à travailler; ce rétablissement me soulage et me rend un peu plus de temps que je ne pouvais en trouver. Tu n'auras pas incessamment rien qui ressemble aux Loisirs, qui tienne de la lecture et de l'étude; affaires, tracasseries, ménage, soins domestiques me préoccupent pour l'instant ; c'est un chaos à débrouiller, je tiens le fil, j'ai ma tète à moi, ma résolution inébranlable, ma route évidente, mon but éclairé, digne de moi; préparée à tout, je ne défie ni ne crains rien, et je serai toujours ton amie.
Je chéris et plains notre Henriette : combien je voudrais la soulager !
Si par singularité il t'arrivait une lettre de Soissous'2', je te prierais, par une autre singularité, de ne pas la décacheter. Ris, et embrasse-moi : je te le pardonne. Ne suis-je pas bien difficile? Adieu, ma Sophie.
") La correspondance avec Sévelinges, La trouvera aux Lettre* d'amour, p. ia4), et elle
Blancherie , etc . . . Voir lettre ccli. attendait la réponse, qu'on peut lire dans la
'!> C'est-à-dire de Sévelinges. Elle lui avait Notice complémentaire sur Sérelinget en tête du
écrit la veille une lettre de rupture (qu'on présent volume.
À ROLAND^. — a3 mai 1779.
À SOPHIE ». 3i mai 1779.
Le 3i mai au soir 1779.
Eh quoi, ma chère Sophie, ton amie n'est-elle plus rien pour toi? Tu gardes tranquillement un silence qui m afflige, tu me laisses en proie à l'inquiétude, aux rhagrins qui nie pénètrent, qui ternissent mes jours, flétrissent mon cœur et me font haïr la \ie. Ne recevrai-je point quelque témoignage de ta tendresse, quelque assurance de ta santé, de ton bonheur, dans un instant où le mien ne peut naître que de la félicité de ceux qui me sont chers? Donne-moi de tes nouvelles, parlemoi de ta sœur, de tes alentours, arrache-moi, s'il se peut, aux objets qui m'environnent et qui m'enivrent de douleur. Mon courage n'est plus qu'un feu sombre qui me consume en m'animant, je sens mes forces défaillir, l'espoir s'éteindre et la tristesse m'accabler. Si l'appui de la douce amitié me fut jamais nécessaire, c'est dans ce moment pénible ; l'existence perd de son prix à mes yeux ; resserre, multiplie, si tu le peux, les liens qui m'attachent à elle : je ne resterais pas longtemps dans l'état où je suis sans désirer de la perdre. Je t'ai dit que l'époque de ma majorité avait été celle d'un arrangement , trop nécessaire, que j'ai demandé à mon père; ce malheureux compte, toujours traîné en longueur, est presque terminé, mais le ressentiment que mon père en conçoit semble augmenter tous lis jours; il se manifeste auprès de moi par une indifférence dédaigneuse, ailleurs par des plaintes amères et outrées. Les lois de la prudence, la pureté de mes intentions, le témoignage de ma conscience qui m'ont dirigée, soutenue, déterminée ne me sauvent point des tourments d'une sensibilité si cruellement éprouvée. Je repasse avec amertume sur cet enchaînement de circonstances qui ont abusé mon père, dérangé sa maison, aliéné la tendresse qu'il avait ressentie si vivement pour moi. Je considère ce triste composé de parents faibles, bornés, indolents, qui
l'I M». 63a8, fol. 60-A9. - Lettret d'amour, p. 1 33. — (,) Archives d'Agy; adresso, timbre et visa, cachot. - Daulun, t. II, p. 390-393.
n'avaient d'activité que pour m'engager à me servir de la mienne, et qui ne se sont mêlés de rien que pour ajouter à mes disgrâces en me laissant à corriger et à poursuivre les entreprises mal commencées. On dirait que la nature marâtre rassemblât tout exprès à mes côtés des sots, des fous et des méchants, après m'avoir fourni le cœur le plus propre à souffrir horriblement de tous leurs procédés. Tu n'auras pas de détails sur mes déplaisirs continuels, ils me déchirent trop vivement pour que je puisse les peindre ou les tracer.
Le petit tracas du ménage dont je m'occupe avec zèle est une distraction forcée à laquelle je dois peut-être la santé que je conserve encore; mon esprit n'est pas assez libre pour s'appliquer à l'étude : peu de lectures me conviennent ; l'unique Rousseau me paraît supportable parce qu'il m'aide à pleurer avec une certaine douceur. Je fuis la compagnie, je hais les promenades, tout me pèse et me fatigue. Que fais-tu, ma Sophie? Tu passes tes moments, peut-être, dans l'exercice méritoire et pénible de consoler une mourante; que devient ton amie Mlle Leleu? Comment se porte ta mère? Comment se trouve notre Henriette? Je veux me transporter dans ton monde pour me soustraire au mien, apprends-moi donc ce qui s'y passe afin que je n'y sois pas en aveugle.
Je vois peu M. Gh. ; il est tracassé de soins et d'affaires ; le bon Genevois que tu protèges et qui m'impatiente vint me rendre visite il y a quelque temps, dans un moment où la mélancolie me rendait sa présence encore plus insoutenable ; je lui ai témoigné si bonnement que je voudrais rester seule qu'il m'a fait la grâce de ne pas revenir.
As-tu vu M. Roland? Il me semble que ses visites ne lui réussissent guère, puisque tu ne te trouves pas au logis ou que tu y es en cercle quand il vous les rend: il est meilleur en comité, dans une conversation sérieuse et instructive. Je n'ai pas été chez M"c d'Hangard, je suis tentée de te charger de lui dire combien je l'aime et souhaiterais [le] lui témoigner si les circonstances ne me gênaient pas autant: il est assez étrange de faire faire ses commissions de si loin quand on es! plus près soi-même.
Faut-il ranger ton voyage au nombre des chimères dont on ne doit pas se flatter? Cause avec moi, ma Sophie, viens, fais passer le baume de l'amitié dans ce cœur malade à qui tu ne cesseras d'être chère.
À ROLAND W. — i"juin 1779.
W Ms. 63 a 8, fol. 434-'i. - Lettres d'amour, p. lio.
À ROLAND!1). 6 juin 1779.