‹ Lettres; publieesChapitre 33 sur 72 · WN'ÉE · texte numérisé non relu

WN'ÉE

et déchirée tour à tour. Je suis. . . tout ce que tu dis, tout ce que tu veux, que sais-je? il y a longtemps que je M suis plus moi-même, l'eus h délire et ledésespoii de F amour, j'ai peut-être encore de l'un et de ï autre; je cherche lu raison W, je ne la Htm que par ai i-i-s; j'embrasse eneeeBaiveaaent mille chimères. Je t'aperçus dans les derniers temps, ou je crus l'apercevoir, plus ferme et plus égal que moi : peu s'en fallut qui' je De t'en tisse un crime, il me semblait qu'on devait déraisonner comme moi quand on aimait autant. J'ai, sans doute, des erreurs, des défauts, des bravera; c'est un de mes articles de loi. (le qu'il y a de plus injuste, c'est que ce soit à l'opposé de l'esprit disputeur que lu paraissait me reprocher que je doive et des amis, et la bienveillance assez générale de mes connaissances. Je puis avoir à ton égard <1>- loris, des injustices : ils furent du moins de bonne foi; je souhaitais passionnément n'en point avoir, et ce souhait même m'aveugla sur leur existence. Je trouvais, je gêna ancare qaa an estime et ton approbation étaient et sont un

ln'-oin pour mon rieur. Mais une source de contradictions . a ver moi-même , et S tesyeu.c. est certainement cette je ne sais quelle élévation, hauteur ou singularité, dont je ne puis me d> foire dans certaines circonstances avec un homme que j'aime, auquel je n'appartiens pas et sur qui ma situation ne me donne point d'avantages.

Je n'expliquerai pas ce principe de fierté, ou d'originalité: je sens qu'il existe qu'il me fait parfois agir contre moi-même et me gourmande souvent; je n'y comprends rien de plus : il me lit donner sur toi à Sophie une préférence <2) dont je me réservais l'aveu de vive voix, et que je te tracerai dès à présent, si tu veux le prendre ainsi que je l'offre, comme un hommage ou une réparation à la confiance.

Il s'agissait de quitter M. P. (5); je pouvais le faire sans l'aide de personne en usant de mes propres reaeoaràae; Bttit le sacrilice que je lui en faisais <*>.. . antre pour BMÏ ... Je t'avais dit '*'...

... Je voulais encore. . . Puis, au moment de l'exécution, retenue par mes réflexions amères, je m'écriai : quoi ! plutôt qu'à l'une de mes amies, je m'adresserais à celui qui n'a pas eu le courage ?. . . Changés dans ma résolution par ce mouvement d'aigreur, j'écrivis à Sophie, sans l'instruire encore du pourquoi, que j'avais besoin de dottM à qnrntt loui- ; je les reins, je siillis par eux aux frais du déplacement, de ses suites, et i l'attente de mon revenu, capable tel qu'il est de liire iin-s besoins. Voila ce qu'an tiers ignora jusqu'à ce moment, et ce que je te ronfestl pour pnrgat mon aval en n'y laissant rien qui ne te soit connu.

Je bais les énigmes autant que lu les détestes; je n'ai point prétendu en faire.

J MWr* la sonlifjnniiKiits il,- l'.iuto- elle avait MJ bsmfl pour s'installer au coii-

;;i.i|.ln\ bien qu'ils puissent être do la main, v.nt.

non de Marie PWipon, m;iis M lîuland alors Voir lettre ccct (à Sophie, a octobre),

qu'il lisait la l.-tlre. 3> .M. Phlipon, ou bien mon père.

'•'> Pour le prit de la petite somme dont W Déchirures du papier.

Hélas! l'un de mes torts fut toujours de t'aceabler sans relâche par la ppinture de tous les mouvements de mon à me agitée. Tiens, mon ami, si je pensais du mal de toi, sur telle chose que ce fût, c'est toi seul que je m'empresserais d'en faire le confident. Je ne comprends pas comment ma dernière a pu le paraître aussi étrange. Affectée, triste, aimante, seule et libre, je pris la plume pour me soulager en l'a primant m hasard ce, qui se présentait à mon esprit, ce dont mon cœur se trourait oppressé , j'étais loin d'attendre une réponse comme la tienne. Six heures se sont écoulées depuis que je l'ai reçue : j'ai passé cet intervalle dans un accahlement qui ne m'a pas permis de rien faire; j'en sors à peine, je t'écris pesamment avec une angoisse inexprimable. Oh, Dieu! ne serait-ce qu'en t'aimant moins que je te tourmenterais moins aussi .' Mon ami, s'il n'est plus que cet expédient pour recouvrer mon repos et rétablir t;i tranquillité, nous sommes malheureux à jamais. Voilà donc ce que je devais devenir '' Victime d'un attachement excessif , i/ui a pénétré, modifié ma substance, altéré tout iwoi être, qui me rend presque inhabile à faire mon bonheur et à contribuer à celui de ce que /'aime? Je me roidis vainement par effort de courage, ou par excès de douleur pour conserver de l'énergie et de l'activité; je ne suis plus moi . . . Eh bien, que veux-tu que je sois? Parle, explique mes torts : corrige, plains-loi. Que faut-il faire pour charmer tes peines et tes ennuis? n'est-ce pas pour avoir perdu les moyens qne je supposais les plus propres à les détruire que je me suis jetée hors de moi ? Tu m'atterres, tu me désoles. Oh, mon ami! où es-tu? Et si la force de ton âme, les lumières de l'expérience te font triompher aisément de toi-même, aide ton amie à se modérer, à redevenir ce quelle était, ce que tu la fis cesser d'être. Je n'ai pas besoin d'exhortation pour croire à l'amitié, mais j'ai besoin de travail pour me réduire à ce sentiment paisible, en oubliant tout ce que le devoir me permit d'ij joindre pendant quelque temps.

J'ai relu de nouveau la précédente, je ne sais point à quoi j'ai manqué de ré-, pondre.

Quant à mes projets, je t'ai dit que je pensais cultiver dans ma retraite quelques faibles talents que je pouvais dans la suite exercer utilement; c'est-à-dire, en y mettant les noms, dont j'imaginais que je n'avais pas besoin, que je m'adonnerai térimm ' ment à la géographie, à la musique (au moins pour la guitare), afin d'enseigner l'une et l'autre aux jeunes personnes qui peuvent l'apprendre. Je ne voudrais ni courir la ville, ni aller indifféremment dans toute maison; mais avec le temps et des connaissances je pourrais trouver quelques écolières honnêtes et bien choisies. Ce serait une sorte détat qui m'exercerait convenablement et me fournirait quelque moyen de satisfaire mon cœur dans certaines circonstances.

J'ai présenté cette idée à M. P., qui l'a saisie comme bien plus facile à réaliser que je ne lui ai dit et que je ne le juge. Mes amies'1' l'estiment peut-être comme

t1' Sophie et Henriette.

lui. Elles ignorent et presque personne ne sent qu'avant tout j'ai le plus grand besoin de repos, de silence et d'efforts pour rétablir l'équilibre entre mes facultés et me rendre à moi-même.

Il est au moins douteux que je trouvasse clans cette maison des sujets pour m emplowr. mais les relations, les alentours me fourniront quelques débouchés; en attendant, le calme extérieur et la solitude dont j'y jouis autant que je veux m'aideront à me retrouver. Voilà ce que je mis, ce que je me propose : tantôt avec une i s jure de résolution, de fermeté . d'indépendance et de raison qui passent comme des éclairs; tantôt aoec trouble et mélancolie. Ma santé varie comme les alternatives de joie et de chagrin qui suivent mes efforts ou tes lettres; je change de figure plusieurs fois par mois, et je n'y gagne jamais. L'air de mon nouveau séjour m'a fait reprendre de l'appétit et de l'embonpoint; mais je suis plus contente de mon estomac que de ma poitrine; je crache le sang quelquefois, et je me sens encore d'un reste de rhume qui me gêne.

Je ne m. ne plus, dans un sens, une \ie aussi laborieuse que par le passé; celle h. leur pour l'étude ne m'anime plus aussi fortement; je donne beaucoup plus le temps ;iu sommeil. Mon ami, les beaux jours sont passés.

\1. P, va bien : il s'arrange, il m'accueille; jusqu'à présent, je n'ai pas de m rôle de nouveaux tourments. Ne m'en donne pas par les tiens : consolée! soutiensmoi; je n'aime pas trop la vie; je la trouverai insupportable si tu la hais.

Ton voyage va toujours en s' éloignant et me désole d'autant. Ecris-moi. Fendsmoi tua raison , oh éteins ma tendresse.

\ SOPHIE'». — 2 décembre 1779.

Jeudi a décembre i ^79.

Tu avais bien raison, ma chère amie, de ne prendre pas d'inquiétude des conséquences que je pouvais tirer dfl loti silence; aucune de celles dont tu serais en droit de l'alarmer ou de t'olîenser ne s'est présentée à mon esprit même du plus loin possible. J'ose dire que je fais trop bonne justice à nous deux pour me nourrir de tels soupçons. Tu serais aussi peu f.iile pour les justifier que moi je le suis peu pour les eomevoir. S il fallait que je changeasse d'avis sur ton compte, ou que j'eusse seulement le moindre doute à former, j'abandonnerais la partie et je ne

bive* d'Kffj: pas d'adresse. La fin de la lottre manque. - Dauban, t. II, p. 4ii-'u'i.

voudrais plus de la vie pour rien au monde, car je ne vois que l'amitié qui la rende supportable aux honnêtes gens aillige's. Si ce sentiment est encore une illusion, je déteste la vérité et je consens de demeurer abusée le reste de mes jours; mais en avançant celle proposition d'aussi bon cœur, je suis intimement persuadée de la certitude du contraire. J'attendais, d'ailleurs, de tes nouvelles avec une sorle d'impatience; je pressentais que tu ne pouvais être détournée de m'en donner que par des causes peu agréables. Hélas ! en supposant des malheurs ou des chagrins, on est presque assuré de ne jamais se tromper. Je te vois avec douceur dans une situation d'esprit plus tranquille; cependant, je ne me flatte pas sur ce principe toujours subsistant d'amertumes et de craintes, je sens combien il est propre à troubler le charme de ton existence et j'en souffre avec loi.

Je commence à revenir de l'espèce d'étourdissement où m'avait jetée le trouble du déplacement. Gagnerai-je à cette modification nouvelle? C'est encore un problème. Je sens plus distinctement : c'est-à-dire que je puis compter mes douleurs. 11 est pourtant certain que j'ai perdu de ma sensibilité, je ne sais plus me désoler avec cet abandon auquel on ne se livre pas sans quelque charme; je considère et j'imagine avec froideur et mélancolie des choses qui m'eussent autrefois tr.nisportée. J'use de la vie; je ne la hais point, mais je ne la trouve d'aucun prix. Je me demande encore dans certains moments si je veille, j'ai besoin d'appeler des témoignages pour me le persuader. C'est ici le berceau de notre amitié, ma chère Sophie, probablement je ne t'aurais jamais connue si je n'eusse habité cette maison; c'est là que j'ai passé cette année où le premier développement du sentiment changea si prodigieusement mon être et me lit éprouver à la fois le délire de la dévotion et celui de l'amitié. Ce souvenir m'attendrit encore : il m'occupait souvent. Il me donnait l'autre jour à l'église un air de méditation auquel, par réflexion, je rougissais presque de devoir le soutien d'une réputation de piété que je ne mérite guère. Je commence à suivre depuis peu la division de temps que je me suis faite pour en remplir tous les instants; je tâche de me représenter mes petits travaux comme pouvant avoir une application utile, afin de me rendre le témoignage que je fais autre chose que m'amuser. Je donne la matinée, après les soins de mon ménage et de ma personne, lot plus abrégés que je puisse, à l'étude : savoir, de la géographie à laquelle je m'applique par raison bien plus que par goût; de l'italien, que j'aime extrêmement et dans lequel je veux me perfectionner, pour ne pas savoir une chose à moitié; puis, je fais quelques leetaVM pour délasser l'esprit et nourrir le cœur; Jean-Jacques, Montaigne, Horace me la fournissent tour à tour. Le jour qui reste après le dîner est consacré aux ouvrages des mains lorsqu'ils me pressent et que j'ai la force de ne pas reprendre un livre. Je donne le soir à la musique. J'ai beaucoup de peine à me coucher et à prendre le train que je me propose d'aller au lit à bonne heure pour me lever avec le

VWEE 17 79. 413

jour, je crois que la belle 9aison pourra seule m'y faire conformer entièrement. En attendant, je donne plus de temps au sommeil que précédemment, je suis plus ute et, par une suite de celte disposition, mes études tiennent de plus près au travail qu'au plaisir. Au reste ne me fais pas l'honneur de penser que je sois déjà bien familière avec l'exécution de ce plan, il y a seulement deux jours que je le suis, quoique je sois recluse depuis trois semaines et par de là; j'avais besoin, auparavant, de me retrouver et je me cherche encore quelquefois.

M est pourtant vraf que le temps ne me parait pas long; je sors seulement deux l"i- la semaine pour voir mon père et ma famille; j'ai fait mes visites dans le couvent, suivant l'usage; je suis invitée à faire société', je me tire d'affaire avec honnêteté, mais je garde ma chambre autant que je puis, si ce n'est pour faire un tour de jardin lorsqu'il ne pleut pas et que personne ne s'y promène. J'ai déjà eu -ion de sourire de l'étonnement de quelques têtes qui ne conçoivent pas comment je ne n'ennuie pas. M"' Surugue est du nombre de ces têtes-là; je lui ni parlé d'Amiens, elle m'a chargée de beaucoup de choses dont tu feras selon ton bon plaisir, car elles sont à ta destination. Sa sœur vit à la campagne, je ne sais où, avec son cher mari et trois ou quatre bambins qu'elle a nourris elle-même. S.iinte-Kupliémie, toujours spirituelle, gaie et sensée, m'aime un peu, vient me voir quelquefois et m'a parle' de toi avec beaucoup d'estime. Elle voudrait m'enlralner ■ le/ mie pi isonne, de mon âge à peu près, qu'elle a presque élevée, qui est son amie et ne manque pas d'agréments, mais je lui trouve, pour mon goût, plus de jeunesse et de tons qu'il ne m'en faut; j'irai parfois l'entendre jouer de la harpe, car il n'y a que mes oreilles qui puissent profiter ainsi avec cette demoiselle, dont fespril ne me semble qu'un jargon; d'ailleurs elle réunit chez elle plusieurs autres personnes dont la bruyante joie et l'élourderie ne me vont nullement. J'ai vu une autre deumi elle, plus âgée que moi, sans l'être beaucoup, d'une trempe fort paisible, vivant ici sans voir qui SJSM M soit que pour les devoirs de bienséance, ayant plusieurs latents qui l'occupent agréablement; paraissant avoir ('-prouvé ou Sentir encore de grands chagrins, d'une piété' fort tendra, mais d'ailleurs avec du sens et de la ju-tesse; elle me conviendrait assez et je ne lui vais pas mal non plus; elle m'a témoigné, en me rendant sa visite, qu'elle aimerait à me voir et je pourrai m'y prêter volontiers. Tous les soirs avant le coucher j'ai Sainte-Agathe pendant un quart (l'heure, toujours tendre et active; je ne la revois du reste que lorsqu'elle peut me rendre quelque service. Sainte Anaslasie est une des portières, elle t'aime aussi. Je m'arrange pour faire mes petites provisions les jours que je vais au dehors W.

fin iln feuillet. La suite manque.

41/j LETTRES DE MADAME ROLAND.

À ROLAND (>'. — h décembre 1779.

À ROLAND (-). — 7 décembre 1779.

CCGXVIII

À ROLAND'3'. — i3 décembre 1779.

À ROLAND W. — ai décembre 1779.

À SOPHIE'5'. — -25 décembre 1779, avec P. S. du 97.

35 décembre 1779.

Il est très vrai, ma bonne amie, que je m'apercevais avec peine de la longueur du temps qui s'écoulait sans que je reçusse de tes nouvelles; mais au reste j'attribuais ce délai à sa vraie cause et, d'après ce que tu m'avais annoncé du voyage prémédité de ta sœur M, j'imaginais bien que les incertitudes dont il était accom-

(l> Ms. 6a38, fol. 119-121. — Lettres d'à- M Archives d'Agy; pas d'adresse. — Dau-

|>. 359. ban, t. II, p. '11 'i 'ii-v

muni

<2) Ms. 6-j38,foI. i32-ia3. — Lettre» d'à- <•> Henriette, dont te voyage à Paris. <t«i(

tnoiir, p. 364. annoncé depuis longtemps (voir les lettres à

<3> Ms. 6238, fol. iaù-ia5. — Lettre» d'à- Sophie des 1" et 10 novembre), était arrivée le

mour, p. 368. 21 décembre. On peut supposer qu'elle dé-

(i) Ms. 6238, fol. 126-127. — Lettre» d'à- sirait voir où en étaient les choses entre Ro-

mour, p. 373-377. land et Marie Phlipon.

pagné arrêtaient les dépèches que tu m'avais préparées pour cette occasion. Ainsi, ton silence me faisait souffrir une privation, sans me donner d'inquiétudes sur tes sentiments. Je crois ceux-ci tellement inébranlables, je me livre à cette idée avec tant de conûance, il me semble que nous devons être si loin l'une de l'autre de former le moindre doute sur nos dispositions réciproques, je perdrais si prodi- ■JMMBt muni au plus léger changement dans cette façon de voir que, s'il en arrivait un chez moi malgré mes efforts, je croirais n'avoir plus comme César qu'à m'envelopper la tête et mourir en silence. Je te connais trop bien d'une part pour appréhender que tu me fournisses jamais des raisons de penser différemment, et je nil trop bien prémunie, de l'autre, contre la séduction des apparences pour craindre de former dans aucun cas le moindre soupçon injuste. Si j'apercevais jamais que tu m'eusses caché quelque chose, j'en concluerais que les lois de la conûance (égales pour tout le monde dès que la conGancc existe) t'auraient fait envers quelque autre un devoir de te taire avec moi; connaissant ta tendresse, je le plaindrais d'avoir subi pareille épreuve et je me défendrais les plaintes autant i|iie les reproches, car en me permettant les premières je me donnerais le remords d'aggraver tes douleurs. Il faut peut-être avoir été souvent témoin de toutes les singularités que peut produire la réunion de circonstances bizarres pour se tenir toujours en garde contre les impressions fâcheuses qu'elles semblent parfois justilier. Aussi, telle assurée que je me sente à cet égard d'après mes observations et mes expériences, je ne blâmerai personne de ne pas l'être autant que moi; je pourrais m'affliger de l'incertitude d'une autre sur mon compte, je ne m'en offenserais jamais.

J'avais appris par M"' d'Hangard le jour de l'arrivée de notre chère Henriette, que je vis hier avec l'attendrissement et le plaisir dont je suis susceptible actuellement; je dis actuellement, car, dans un temps plus heureux, cette entrevue m'eût causé plus de transports et m'aurait fait paraître plus affectueuse. Mon cœur trop éprouvé ne connaît plus cette joie franche qui exalte l'imagination et ib'wloppe nos facullés : l'habitude du chagrin produit enfin un certain sombre dont on ne peut plus se défaire. Je crois que ton amie te semblerait à toi-même beaucoup moins aimable que tu ne te la représentes. Ta sœur ne m'a pas paru changée de figure : je lui ai trouvé dans tout elle-même une nouvelle nuance de modération qui la rend plus touchante et promet autant de ressources du côté de la réflexion qu'elle dire de charmes par sa sensibilité. Je savais bien voir en elle celle M.iinile amie avec laquelle j'aimais à partager la tendresse que je t'ai vouée, doul leslinit; et l'attachement m'étaient bien chers, je ne m'attendais pas de devoir y considérer celle dont le vif intérêt et l'empressement généreux auraient voulu participer au service que me rendait ton amitié. Je suis entendant moins surprise que pénétrée, je recueille et savoure au fond de mon âme ce témoi-

gnage d'un sentiment qu'il est si doux d'exciter et d'obtenir. Peu s'en faut que je n'appiaudisse aux disgrâces qui me valent des preuves si évidentes du dévoûmenl de deux amies; on peut bénir des malheurs qui mènent avec eux de telles compensations, je me féliciterais des miens sans doule si je n'avais à gémir sur leurs causes.

Tous les détails que j'apprends relativement à cet objet me touchent et me consolent; je vois dans ta conduite les ménagements de la délicatesse qui t'attachait si sévèrement au sens littéral de mon expression et ne te permettait d'y faire aucune exception dans la crainte de ne pas répondre parfaitement à mes intentions.

0 mon amie, ma chère et fidèle Sophie, que ne puis-je te communiquer par rapport à moi une sécurité, une satisfaction égales à celles dont je jouis par ma foi à ta franchise, à ton affection! Il m'est pénible, au delà de ce que je saurais dire, de t'avoir donné des occasions de l'inquiéter et de l'attrister. Je te sais pourtant le meilleur gré de m'ouvrir ton âme entièrement. Puisque tu n'as pu te soustraire aux tristes idées qui te poursuivent, il ne te restait rien de mieux à faire que de les jeter dans mon sein; c'est remplir de ton côté toutes les obligations de la confiance, me donner l'exemple de les observer si j'en avais besoin pour les suivre, et me faciliter autant qu'il est en toi les moyens de te calmer. J'apprécie tout cela comme je le dois, je ne vois dans tes craintes que l'excès de ton amitié. Loin de me plaindre de ce qu'elles ont pour moi de douloureux, elles me feraient te chérir davantage, si quelque chose pouvait ajouter aux sentiments que j'ai pour toi.

Examinons donc ensemble les motifs qui t'affectent, et voyons s'ils doivent être capables de t' ébranler; je t'ai redemandé des papiers'1' sans entrer dans le détail des raisons qui me faisaient souhaiter de les ravoir; je ne t'ai pas parlé souvent de quelqu'un que je voyais fréquemment; voilà les deux principes dont tu pars pour me soupçonner d'une méfiance injuste envers toi ou d'une réserve coupable en amitié. Je conçois qu'habituée à partager la connaissance de tout ce qui me regardait, affaires, occupations, délassements, tu te fusses affectée de me trouver moins exacte et moins communicative, si tu n'avais pas vu ce changement se produire par degrés, par la perte de ma tranquillité et le resserrement que me faisait éprouver la mélancolie. Dès l'époque de mon déménagement, au mois de novembre de l'année dernière, je commençai à ne plus t'écrire avec les mêmes détails; l'étude que j'aimais, et dont les fruits servaient souvent d'aliment à notre correspondance, n'étant plus dirigée sur des objets desquels il lut possible de s'entretenir par écrit, laissa un certain vide; bientôt toute étude fut même à peu près

(1' Des cahiers d'Extraits, mais surtout sa correspondance avec Sévclinges, etc.

suspendue pour moi, à cause des occupations domestiques que me donnèrent des malades et d'autres désagréments. Je désirai de repasser sur mes vieilles idées, de me distraire avec elles de celles qui m'obsédaient. Peut-être en eussé-je fait un nouvel usage en corrigeant In mies par les autres et formant de ces petits morceaux sans valeur un ensemble que tu aurais revu avec surprise. Je me faisais d'autant moins de scrupule de satisfaire ma fantaisie en te les retirant, que tu les avais depuis assez longtemps pour qu'il ne t'importât nullement de les conserver davantage. Je rangeais dans une même classe tout ce qui avait peint mes jugements à différents sujets et je compris la correspondance avec le reste. Je ne revis plus celle-ci avec les mêmes yeux; une lettre que j'écrivis alors à M. de Svl. fut relative à cette disposition; en conséquence, celle que tu me renvoyas de S' [Soissons] a été la dernière que j'en aie reçue.

Quant à M. Rld. , il est très vrai qu'il vient assez fréquemment chez mon père ; je crois l'avoir dit que je le voyais souvent, et certainement ses visites n'étaient point un mystère; aussi, lorsque ton frère me demandait quelquefois de ses nouvelles, je n'hésitais pas pour lui dire bonnement que je l'avais vu ou la veille, ou les jours d'avant, suivant comme cela était arrivé. Je sus bien , d'après quelques mots de Mu* d'Hgd. , que des jaseries et des radoteries de bonnes avaient été par M™* Desaillant (" jusqu'à ton frère, dont l'imagination ne restait pas en arrière; mais je ne daignais pas même en ouvrir la bouche à ma bonne, persuadée que relever ses propos aurait été leur donner de la consistance, et que le vrai moyen d'aiguiser In langue des domestiques sur les misères qu'elle débitait était de s'occuper de celle-ci. Je ne voyais à tout cela d'importance que celle qu'on y mettrait si j'en faisais mention, et je me tus avec tout le monde. M. Rld. venait parfois avec des cahiers qui le concernaient et qu'il déposait seulement pour les reprendre et Im transporter le jour d'après, venant les chercher en passant; tu n'ignores |>.iqu'on peut le voir souvent sans avoir beaucoup à fournir à la conversation, qu'il soutient très bien et que ses connaissances rendent intéressante; je m'amusais alors de l'italien, il me montra dans celte langue une dissertation ou mémoire que je copiai, mon père le savait, ma bonne s'en aperçut, je ne me cachais de personne : il n'en fallut pas davantage pour faire imaginer à la pauvre Mignonne, toutes les fois qu'elle me voyait la plume à la main, que c'était pour «ce grand momie» qui était nu l'autre jour avec des papiers sous son bras». Je barbouillais dans ce néoM lemps quelques ligures de géométrie iaaa mon cabinet; ces ligures étranges étonnaient encore la bonne, qui sans doute attribuait au grand Mr. tout ce qu'elle croyait remarquer de nouveau. Un trat mciiw particulières n'allaient pas moins leur train; je glissais légèrement sur bien des choses; je voyais en noir

'■ Probablement la gouvernante de Selincourt ou la propriétaire Je -ou appartement, umu ni Mioixr «olijd. — u. 17

larUHiftit Hfttiuxiu.

beaucoup d'autres, et ma manière de t'écrire s'en ressentait. Je regardais M. Rld. comme ami, je le voyais bonnement à ce titre; je l'estime et le distingue toujours, je le verrai encore avec plaisir, mais sans doute beaucoup plus rarement dans ma nouvelle position. Je n'entrai point dans le détail de ses visites ni de ses conversations, de même que je n'entrais plus dans celui des misères dont jetais accablée; dégoût, langueur, abattement, rendaient ma plume paresseuse et ma communication stérile.

Voilà , ma bonne amie , ce que je puis te dire , si tu n'es pas satisfaite , nous resterons l'une et l'autre malheureuses et tourmentées : je la suis tant pour mon compte d'un autre côté, qne je voudrais bien me faire chez toi une existence plus douce.

Après avoir répondu aux motifs par des faits, il ne serait peut-être pas mal de parler à l'esprit par des raisonnements. Je n'en ferai qu'un bien simple. J'établis d'abord que, dans la persuasion de la droiture et de la sincérité d'une amie, on doit donner à celles de ses actions dont la raison n'est pas évidente l'interprétation la plus favorable : d'après ce principe que tu m'accorderas certainement, je dis que, dans la supposition où l'on croirait apercevoir quelque réserve dans son amie, il faudrait distinguer si cette réserve a lieu pour elle-même, ou simplement pour des choses qui ne lui sont pas personnelles. Par exemple, il est clair que tout l'attachement que tu as pour moi ne l'aiiloriseraitjamaisàme confier les secrets d'autrui, si tu en avais à garder. J'ajouterai que la réserve ne blesse jamais qu'autant qu'elle peut naître du défaut de confiance et d'estime (je joins l'une à l'autre parce qu'elles se tiennent) : or, du moment où une sorte de réserve quelconque serait prescrite par l'idée du devoir ou même par un excès de délicatesse, personne n'a le droit de s'en offenser, et nui n'en peut souffrir que celle qui se croit obligée de la garder.

11 serait cruel alors d'augmenter l'amertume de ses obligations par des craintes, des reproches ou des soupçons. Ainsi, pour conduire ma supposition aussi loin qu'il soit possible, dans le cas où l'on aurait en même temps de son amie un témoignage de quelque réserve et de l'autre une preuve palpable de son estime, on devrait équitablement conclure de cette dernière que l'autre est fondée sur quelque devoir qui n'est pas connu.

Je ne te présente ces observations que par opposition aux idées fantastiques, ainsi que tu les nommes toi-même, dont ton esprit est troublé. Je pourrais observer encore que le sentiment seul soutient notre assurance, maigre certaines épreuves, lorsqu'il nous anime puissamment. Assurément, quand Alexandre recevait d'une main la médecine que lui présentait Philippe, et lui donnait de l'autre la lettre écrite contre lui, il ne demandait pas à son ami qu'il détruisît cette accusation par des faits, il n'attendit pas même une affirmation de sa part pour déterminer son jugement.

Tu me défends, pour ainsi dire, de t'obliger à croire que je n'ai rien de caché pour toi : ma bonne amie, ce que je te demande avant tout, et ce que je crois avoir quelque droit d'obtenir, c'est que tu te rappelles assez bien mon caractère, ma franchise et mon amitié, pour être toujours convaincue que mon plus grand plaisir est de verser mon âme dans la tienne, et que cette elTusion ne pourrait jamais être retenue en partie que par un devoir rigoureux, dont l'observation pourrait m'éviter à la fois des éloges et de la compassion; car il est certaines vertus qui ne semblent faites, par leur austérité, que pour désoler ceux qu'elles commandent.

Hélas ! on veut inutilement se transporter entièrement à la place des autres, nos propres douleurs sont toujours les premières que nous ressentons; et moi-même, (jui m'afTecte des tiennes, je me trouve entraînée par celles qui me sont particulières.

Je suis bien loin encore de ce refroidissement du sentiment dont tu parles; il n'est que concentré chez moi, le sentiment, et il m'en fait plus mal; plutôt aigri qu'il n'est éteint, il a flétri mon cœur sans l'abandonner. J'aspire et je cherche l'état d'égalité. île modération et de fermeté où la raison n'amène les âmes ardentes et violemment éprouvées qu'en diminuant leur activité à force de souffrances. C'est à ton amitié que j'ai dû mes plus doux avantages, c'est d'elle que j'attends de la consolation; elle perdrait son plus grand charme à mes yeux si tu cessais de me croire ce que je suis toujours à ton égard. Non, ma chère Sophie, tu ne perdrais pas plus que moi par le changement du lien qui nous unit, eu après moi tu aurais encore des douceurs à goûter au milieu des tiens, et je t'avoue que pour moi. sans l'amitié, je ne supporterais pas la vie.

J'ai en ne pas te laisser d'obscurité sur les raisons de ma retraite, je t'ai dit tout ce que j'en sais dans la réponse que j'ai fuite à la ipiestion que tu m'adressas précisément à ce sujet; je ne pourrais que t'y [renvoyer. Il arrive quelquefois, ma bonne amie, qu'en s'affeclant trop fortement on s'ôte réciproquement la faculté de •wiilendre. Il me parait aussi, selon ce que m'a dit notre Henriette, que lu auras pris un cinq pour trois lorsque tu as lu l'exposé de mon revenu. Sois doue à tous égards plus tranquille à mon sujet, laisse-moi trouver dans la paix de ton cœur un >upplémenl à celle qui me manque; si ma sensibilité ne m'avait pas déjà donné le besoin de la félicité de mes amis, l'expérience m'en aurait fait un de leur joie, comme du seul bien dont il me fût permis de jouir. Ne me l'ôte pas, et crois-moi toute à toi.

[P. S.]. Tu ne seras pas étonnée de l'ancienneté de la date de ma lettre en apprenant que j'avais retardé l'envoi de celle-ci jusqu'à ce jourd'hui 27 que j'ai été voir ta sœur : elle n'est pas disposée à l'écrire avant deux jours, ainsi jo ferai toujours mon expédition.

Je voulais te dire aussi que ïetc... de ma dernière n'était qu'une réponse littérale à trois ou quatre autres etc. . . que tu avais employés, dont je m'étais affectée, et que probablement tu avais oubliés lorsque tu fus étonnée du mien. Adieu, ma bonne amie, souviens-toi de ce que Phlipon fut toujours à tes yeux, et crains d'être injuste. Tel qui se tait n'a pas toujours tort.

À ROLAND W. — [i 3 janvier 1780].

À SOPHIE»2). — 1 5 janvier t78o<s>.

Samedi, i5 janvier [1780].

J'étais bien impatiente de recevoir ta lettre, ma bonne amie, et j'avais grand besoin de te savoir plus tranquille sur mon compte; sans m 'offenser de tes craintes, j'en ai été tristement affectée, je voyais s'empoisonner la source des seules douleurs qui me restent, le dégoût du misanthrope allait se joindre aux langueurs de la mélancolie, j'ignore jusqu'à quel point le mépris de la vie aurait pu me conduire. Tu as bien fait sans doute de m'ouvrir ton cœur, puisque c'était l'unique moyen de le calmer; en m'afOigeant de tes doutes, je me félicitais encore de ta i onlianrc ii me les témoigner et tu m'obliges à t'en savoir gré. Tel est le dédommagement que fait goûter la véritable amitié jusque dans les peines qui naissent de sa propre délicatesse. Je conviens avec toi que l'innocence ne s'effraie pas des soupçons; je ne sais si lu te représentes combien ils peuvent décbirer une âme sc-ii-ible. (iroirais-lu que cette anecdote m'a rappelé vivement mes réflexions sur la querelle fameuse de J. -Jacques avec M. Hume? (Passe-moi l'orgueil de la comparaison, je fais les différences que je dois.) Beaucoup de personnes l'ont trouvée inexplicable, généralement on ne la conçoit pas.

Pour moi, sans pouvoir jamais en définir le comment, parce que j'ignorais les détails des circonstances, j'ai toujours parfaitement senti que des occasions presque imperceptibles, des sujets très légers aux yeux du grand nombre pouvaient

«) Ms. 6*38, foi. 138-119. — tmii "> H y a, en tête de la lettre, «samedi,

d'amour, p. 386-38g. i5 janvier 79». Puis, une autre main a biflï'

■*> Archives d'Agy; adrease, timbre et visa, 79 et a substitué 80, avec d'autant plus de

cachet. — Dauban, t. Il, p. iig-'iao. raison qu'il y a à la fin <m5 janvier 178011.

conduire bien loin et brouiller à jamais des gens qui réunissaient beaucoup d'énergie et de sensibilité.

Je suppose, par exemple, que la bizarrerie des événements m'eût imposé la cruelle obligation de te celer des choses qui m'auraient touchée particulièrement; peinée d'un si triste devoir, accablée par divers chagrins, dévorant mes douleurs en silence et ne trouvant d'appui que sur le témoignage d'une conscience sévère, quel affreux tourment n'aurait-ce pas été que de voir mon amie s'aliéner et perdre la confiance qu'elle avait en moi par une suite de ma fidélité à pratiquer des vertus qui m'auraient effectivement rendue plus digne de son estime? Aigrie par ce comble des maux, ne trouvant qu'injustice dans le sort et qu'amertume chez mes semblables, forcée de commander à mon agitation pour dissiper habilement des nuages inquiétants ou de rester condamnable en apparence, j'aurais pu, dans un de ces mouvements qui transportent les âmes fières, abjurer à jamais toute relation intime avec mon espèce et m'abandonner aux terribles effets du dégoût de toute chose et de l'indifférence commune des êtres. 0 ma Sophie! combien il est de possibles désespérants, pour ceux qui sentent fortement et qui sont attachés au bien sans réserve! Je définirai volontiers comme toi la vertu : un effort utile dont la continuité procure dans chaque situation l'espèce de bonheur qui lui est propre; mais, dans l'état de maladie, on fait un effort utile pour prendre les breuvages rebutants dont on espère du soulagement et, tout en payant d'avance l'attente de sa guérison par des sacrifices, on meurt souvent victime de ses maux. Ainsi, pour quelques êtres infortunés, la vie s'écoule dans l'exercice des devoirs rigoureux dont ils ne peuvent obtenir la récompense. Je te l'avoue, je me sens au-dessus des revers, je suis plus sérieuse que triste, mais je n'ai plus aucune prétention au bonheur et je n'attends point de succès. Je ne hais rien que le vice, je ne me plains de personne, je suis ferme et grave, désirs et craintes n'existent plus pour moi. La douce amitié m'attache et me console; hélas! elle-même encore n'est pas libre d'agir. Ta proposition ''' m'a fait mal, les raisons de ne pas l'accepter se sont bientôt présentées à mon esprit; mais j'ai marchandé avec elles par le souhait de les trouver insuffisantes. Ta vivacité, tes instances me pénètrent et m'arrachent; la raison, la nécessité m'arrêtent et me retiennent. Mon père est ou paraît persuadé que le dessein de me faire quelques écolières et les facilités que pourrait m'en donner mon nouvel asile sont les principales raisons de ma retraite, voilà sur quoi il motive son approbation et ce qui lui fait maintenir la bonne intelligence avec moi. Toutes ces apparences et ces réalités s'évanouissent si je fais une absence telle que tu me la proposes; elle ferait tomber à faux l'aveu de mon père et m'attirerait de sa part un blâme dont tu sens toutes les conséquences. Ce n'est pas tout:

P) D'accepter un asile à Amiens, chez ses amies,

j'ai des parents âgés, infirmes, dont les faibles têtes mont déjà causé quelques disgrâces; ils sont jaloux d'être cultivés et me témoignent de l'humeur lorsque je demeure plus de huit jours sans les voir; ils n'approuveraient certainement pas mon voyage et s'en tiendraient offensés comme d'un témoignage d'indifférence et «le négligence à leur égard. Enfin, ma retraite elle-même, encore nouvelle et qui devient de jour à autre plus publique, m'oblige, pour prévenir toute conjecture, à me montrer souvent, du moins dans ces commencements, dans ma famille, mes connaissances, chez mon père et dans son quartier. Ce n'est pas que la considération dont je jouis me laisse à concevoir la moindre appréhension : mais ma situation n'engage à ne mépriser aucun des ménagements delà prudence pour la conserver. Voila foxpose' de mes motifs, je te charge de prononcer le jugement. Je ne dirai rien de mon penchant ;r seconder ton projet, du plaisir que je [me] promettrais de son exécution, delà contrariété douloureuse que me font éprouver les obstarles. Tu dois connaître assez ton amie pour te persuader qu'elle entre au moins de moitié dans tout ce que tu ressens à ce sujet.

Au reste je ne sais pas comme toi jeter le manche après la cognée et dépouiller l'avenu1 de tous les charmes de l'espoir; s'en suit-il, de ce qu'une chose n'est pas faisable actuellement, qu'elle ne le sera jamais? Je me repose davantage sur la variété des événements; elle est si prodigieuse! Pourquoi n'en pas attendre quelques biens au milieu de tant de contraires dont elle nous menace ordinairement?

J'ai vu l'amie'1' ce matin, elle éprouit un peu de mieux de son régime; j'ai diné une fois avec elle, en tiers avec ton frère, et nous réitérons mardi celle petite pailie. Où étais-tu, brave Crillon? (l'est ce que je te dirais volontiers comme Henri IV à son capitaine.

M. Roland est venu me voir, nous avons causé, philosophé, assez bonnement.

Adieu, tendre amie, aime-moi toujours pour mon bonheur et pour le tien.

Respects à notre maman.

i5 janvier i 780.

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