CCCXXIII
À ROLANDE. — 20 janvier 1780.
<•> Henriette. — M lia. 6*38, lot. i3o-i3«. - Lettre d'amour, p. 391.
àU LETTRES DE MADAME ROLAND.
À ROLAND O. — 21 janvier 1780.
Tu dois le savoir actuellement : oui, j'ai confiance en toi, je te crois sincère et constant, j'ai foi à ta droiture, à ta tendresse; je n'ai pas moins de confiance en moi-même, je me sens vraie, attachée, fidèle. Je ne suis que cela, mais je suis sûre de l'être, et puisque ton âme honnête l'apprécie assez pour en attendre son bonheur, je n'ai pas de raisons pour m'y refuser. Aussi, je n'ai point fait parade d'une vaine fierté : je ne sais pas me dissimuler et je pense n'y rien perdre.
A l'exposé de ta résolution, je fus encore étonnée, mais beaucoup moins que si tu n'eusses laissé échapper des expressions qui me l'avaient en quelque sorte annoncée. Comme l'estime qui te mérita mon aveu par le passé n'a pas été diminuée, il n'existait pas de motifs qui m'empêchassent de le réitérer. Si les circonstances survenues depuis ce premier aveu m'autorisaient à joindre des mais au second, ce serait à toi seul que je voudrais les adresser; je ne saurais témoigner à tout autre, quel qu'il fût, que mon attachement à ta personne et mes dispositions à contribuer à ta félicité.
J'attends dimanche'2' pour m'entretenir avec toi tout à l'aise dans l'eflusion de mon cœur, ainsi que je le fis toujours, sans voile et sans réserve.
Ton billet m'est venu fort tard, je le décachetais comme l'on me sonnait pour ton frère, et je l'ai lu en allant au parloir; j'ai compris qu'il ne fallait faire aucune mention de cette petite missive, et je l'ai mise en poche avant de paraître.
Adieu, mon ami; la scène du monde est bien changeante, mais lorsque les sentiments demeurent, on se retrouve toujours avec intérêt, avec plaisir, et la bonne foi, la sensibilité, enfin réunies, font évanouir les craintes et la douleur. Puissent ces dernières n'exister jamais pour toi! Alors, je cesserais aussi de les éprouver.
Ce vendredi au soir, 2 1 janvier 1 780.
<') Papier» de Rosière, inédit; adresse: «à lettre du ao janvier ( n" cccxxin ) , que son frère,
M. Roland de la Platière, hôtel de Lyon, rue le curé de Longpont, irait la voir le lendemain.
Saint-Jacques, à Paris». La visite eut lieu en effet, et le bon curé, au
Ce billet aurait dû prendre place dans les nom de toute la famille, prononça les paroles
Lettres d'amour, que j'ai publiées en igog;mais décisives. Ce billet, où Marie Phlipon s'engage
je n'en ai eu communication que tout récem- à son tour, est écrit au sortir de cet entretien ,
ment. en revenant du parloir.
C'est le consentement définitif; Roland, '*' Roland disait, dans sa lettre du jeudi
vaincu, annonçait s la jeune fille, dans sa ao janvier : trje te verrai dimanches.
A ROLAND*'). — [22 janvier 1780].
À SOPHIE <s>. — 27 janvier 1780.
Jeudi au soir, 27 janvier 1780.
Eh bien! ma chère Sophie, sais-tu comme la scène du monde se change quelquefois avec rapidité? Pourras-tu soutenir encore ta foi en ma franchise contre les apparences? Est-il probable que tu sois assez frappée de la diversité prodigieuse des possibles pour te persuader qu'il ait existé des circonstances et des devoirs qui m'aient imposé un silence légitime à ton égard? Dois-je me flatter que le voile qui restera toujours sur le comment d'un MmmÉ inattendu ne diminuera rien à la confiance ou même à l'estime sentie que tu avais pour moi? En conservant sans doute l'idée de et que je valus ù tes yeux, ne l'affaiblirais-tu pas par l'opinion d'une réserve que tu jugeras être de dissimulation? Dois-je enfin retrouver partout cette loi, sage en général, mais quelquefois triste, de la compensation, et perdre de ton côté ce que je gagne d'un autre? C'est à toi de compléter mon bonheur; il dépendra du degré de créance de ce que tu concevras de ce que je fus toujours et de ce que je ne cesserai d'être. Fidèle aux lois de l'amitié, je ne connus pas de sarriGces qui ne dussent être faits dans l'occasion pour leur observation rigoureuse. La droiture de mon ecenv m'a soutenue uniquement dans les épreuves terribles et au milieu des chagrins les plus violents; j'ai à peu près épuisé les douleurs. 0|>pitsséc par elles et les dévoraut en silence, j'étais enfin parvenue à ce terme de modération et presque d'insensibilité où l'on n'a plus rien à craindre parce qu'on ne se sent rien à perdre à quoi l'on tienne fortement : un nouvel horizon se découvre, le bonheur me sourit et ma situation change.
<■' Ma. 6*38, fol. ta-i.'t. — Letlrn J"hmiur, toute la famille, et le soir mime, Marie l'hli-
p. '.'.'i'i. pon lui rend compte de cette visite.
Dès le lendemain de la demande officielle, (,) Archives d'Agy, copte. L'original, qui a
dans la journée du samedi 9a, Roland avait fait partie de la collection B. Fillon (n* 5i3),
envoyé au couvent sa cousine, M"' de La Be- a passé ensuite à M. Alfred Morrison, qui l'a
loiizi-, la personne la plus considérable de sa imprimé dans son célùbre Catalogue (t. V,
parenté, porter à la fille du graveur l'aveu de p. 309). — Dauban, t. II, p. iaj-'ia 1.
/i2<) LETTRES DE MADAME ROLAND.
Pénétrée intimement, sans être enivrée, étourdie, j envisage ma destination d'un œil paisible et attendri : des devoirs touchants et multipliés vont remplir mon cœur et mes instants. Je ne serai plus cet être isolé, gémissant de son inutilité, cherchant à déployer son activité d'une manière qui prévint les maux de la sensibilité aigrie. La sévère résignation, le fier courage qui servent d'appui dans le malheur aux âmes fortes qu'il éprouve seront remplacés par la jouissance pure et modeste des vrais biens du cœur. Femme chérie d'un homme que je respecte et que j'aime, je trouverai ma félicité dans le charme inexprimable de contribuer à la sienne; enfin j'épouse M. Roland. Le contrat est passé; les publications se font dimanche, et avant le carême je suis à lui'". Je vais former cet engagement si saint à mes yeux et si doux lorsqu'une estime profonde suivie d'un sentiment plus tendre encore fait de ses obligations autant de plaisirs. C'est ma disposition, je te la peins avec franchise, persuadée que ton âme honnête et vraiment attachée n'éprouvera que de la satisfaction malgré l'espèce de mécontentement de n'en avoir pas connu plus tôt l'occasion. Il m'eût été difficile, même indépendamment de toute considération particulière, de m'en ouvrir plus promptement. Au reste si j'ai dû m'en taire, je ne le dois pas moins encore et je ne reviendrai jamais sur le passé en aucune façon.
Quant aux conditions présentes elles sont telles qu'un homme délicat, généreux peut les faire pour un objet qui l'intéresse. C'est tout ce que j'ai à te dire : en ajoutant d'ailleurs que ceux à qui je suis vraiment chère n'ont à partager que des sentiments de reconnaissance et d'attachement.
Dans cette révolution, je n'oublie pas, ma bonne amie, que c'est par toi que j'eus la connaissance de celui auquel je vais unir à jamais mon sort. Je me plais à me représenter que tu es ainsi la cause de mon bonheur et que je suis redevable de ce dernier à ton amitié. C'est pour toi-même une jouissance délicate que ton cœur saura certainement apprécier.
Je suis depuis quelques jours dans l'espèce d'embarras que tu peux te représenter. Je vais incessamment quitter le couvent et retourner chez mon père pour aller de chez lui à l'autel. Je n'ai pas vu ta sœur depuis un peu de temps, elle est venue dans mon cloître pendant mon absence; je lui fais demander à déjeuner pour dimanche que j'irai l'embrasser et lui ouvrir mon âme. Je lui remettrai les 35o francs dont ton amitié et la sienne m'avaient obligée, non pas que je croie et prétende m'acquitter envers elle ni toi, mon cœur apprécie mieux les effets du sentiment et ne se dispensera jamais de ce qu'ils lui ont imposé, il y perdrait
(1) Marie Phlipon écrit à son amie en sortant Les publications se firent le dimanche 3o jan-
dc signer son contrat. On trouvera une analyse vier et le mariage eut lieu le 4 février, trois
et des extraits de ce contrat aux Notice* compté- jours avant le carême, qui en 1780 commença
mentaires en tête du présent volume. le 9 février.
trop de charmes; c'est une simple restitution aux personnes de ta connaissance qui pourraient avoir besoin d'un même service. Sans (aire mention d'autre chose à l'instant, sois persuadée qu'aucun des actes de ta tendresse ne s'efface de mon Mimenir, et ne sera négligé par tout ce qui peut y répondre et te prouver combien j'en suis toujours touchée. Nous serons rapprochées, ma chère Sophie; lu me verras heureuse, lu savoureras mon bonheur qui s'augmentera par ta participation et nous dirons qu'enfin la vertu n'est pas inutile, ni dévouée sans retour aux souffrance.
J'attends impatiemment de tes nouvelles, je jugerai par le ton de ta lettre ce que je dois me promettre de toi à l'avenir. Pour moi je t'estime et t'aime autant que jamais et je suis toujours la même, ton amie vraie et fidèle.
Adieu, ma tendre et chère Sophie, Va. tous les sentiments honnêtes se tiennent de près dans un cœur et l'amitié ne perd avec aucun.