À M™ DE GOMIECOURT (SOPHIE CANNET
Tu n'oses m'écrire! Quoi! c'est la seule raison qui jusqu'à présent m'a fait croire que je t'étais devenue indifférente? As-tu cru que mes sentiments fussent de nature à pouvoir varier jamais? Ah! mon amie, que tu me connais peu! La dernière lettre que je t'écrivis il y a quelques mois, et que tu as laissée sans réponse, suffisait pour te persuader que cette sœur que j'ai toujours chérie si tendrement occuperait éternellement dans mon cœur une place que nulle autre ne pourra jamais remplacer. J'ai souffert de ton abandon, je souffre encore eu pensant que ton attachement n'est sûrement plus le même! Mais que mon amitié en soit attiédie! oh! non, jamais! Je doublerais mes chagrins si je te refusais ce pardon que tu demandes si humblement. Ah! ma sœur, ma tendre amie! ton retour me touche et me pénètre trop pour penser aux larmes que tu m'as fait répandre. Je ferme les yeux sur le passé et n'ouvre mon cœur qu'aux doux sentiments qu'y lait naître l'amitié et la douce confiance. Reprenons notre correspondance, qu'elle soit la source de mes plaisirs et celle où je puiserai des consolations. Habitue-toi à sacriûer à l'amitié quelques moments de loisir; il s'en trouve toujours, et ne vaut-il pas mieux les employer ainsi qu'à faire de l'esprit dans une société souvent insignifiante!
"> Après le mariage de M"" Roland, la correspondance entre elle et ses amies d'Amiens a\ait continué, mais de plus en plus espacée; six lettres seulement en 1780. Puis, quand elle fut venue demeurer à Amiens, il n'y eut plus guère de raisons de s'écrire (un billet en 178a, une lettre en 1783). Survint ensuite, au moment où elle allait quitter Amiens pour le Beaujolais, une brouille douloureuse, causée par un ttmauvais procédé» de M. de Gomiecourt (lettre du ta août 1786). Après la mort de celui-ci (décembre 1788), la correspondance se renoua. Leur ami commun, M. Deu de Perlhes, écrivait à Bosc, le i3 mars 1789 : «Une ancienne amie de M"" de La Plalière me
prie de lui faire pas:>er uue lettre-) (collection de feu Alex. Beljame); et le a a août: * J'use de votre couvert pour adresser à M"" de La Plalière une lettre de son amie (ibid.)v. C'est certainement, les dates l'indiquent, cette lettre du 18 août 1789 qu'on a lue au commencement de ce volume, aux Notices complémentaires. Quant à la présente lettre, qui marque le début de la réconciliation et qui montre que M"' Roland avait fait les premiers pas. elle doit être des premiers mois de 1789. Je 1 rais dire comment elle se trouve aux Papiers Roland; ce n'est d'ailleurs qu'un commencement de lettre, et il se peut que ce ne soit qu'un brouillon (le verso du feuillet est vide).
LU
À BRISSOTO. — 20 mars i789.
J'unis mes wu pour vous, Monsieur, à ceux de mon mari, et nos sentiments sont tellement semblables en toutes choses que je devrais à cet égard me dispenser de leur expression, qui ne peut vous en donner une nouvelle idée ni ajouter à leur prix; mais je désire extrêmement savoir un fait dont vous êtes parfaitement instruit.
Votre excellente lettre à M. de ChwttelluxW, dans laquelle j'ai admiré le courage n\ec lequel vous avez en toute circonstance défendu la vérité, et qui m'a fait applaudir avec transport à votre zèle, à votre amour pour l'humanité, cette lettre, dis-je, bien digne de son auteur et de ses autres productions, cite Lavater, le pasteur de Zurich, dont, sans le connaître personnellement, vous avez parlé avec tant de sagesse et de modération. Votre manière de vous exprimer sur son compte a\ait ajoute' à mon empressement de le connaître. J'ai été à Zurich, je l'ai vu, j'ai i ntendu ses adversaires et ses amis, j'ai été pénétrée du respect qu'inspirent sa wapêitilti1 'li' moeurs, l'active bienveillance d'un homme tout occupé du bonheur des hommes, infatigable consolateur des infortunés, également irréprochable dans la vie publique et privée, et propre à faire aimer la vertu si elle avait besoin d'un modèle pour être chérie.
Lavater est auteur de plusieurs ouvrages de théologie ou de mysticité, qui ne sont pas plus de ma compétence que de mon goût et que certainement je ne lirai jamais. On lui reproche des erreurs et une imagination trop ardente. Pour moi , qui fais plus de cas d'une vertu que de cent volumes, je n'aurai pas le courage de lui faire un tort de cette sensibilité exaltée qu'on lui reproche, si elle est aussi lu MN de son dévouement à ces vertus sociales qui doivent le faire estimer et chérir. Je suivrai avec intérêt le recueil de ses observations sur la physionomie (3), et je voudrais savoir si cet ouvrage est connu en Amérique, ce qu'on en pense, ainsi que de son auteur.
'■' J'ii pulilié celle lettre en 1908 dans voyage aux Klats-Unis (juin-d<Teml>ri' 1788) et
l'Amateur d'autugraphei , d'après une copie de les relations entre les Roland et lui, nouées en
la main de M" Kudora Champagneux, fille des 1 7^7, avaient recommencé presque aussitôt.
Roland, qui se trouve aux Papier» de llotiir»; La première partie de la lettre est de Roland,
je l'ai au»i donnée dans mon volume Corret- je ne la donne pas.
pundance et papiers de Brunit , Autiste Picard , M 1786, in V.
1911, p. ia«-*i3. (3> Fragment* phytwgnomoniquet , 3 vol. en
Bristol était tout récemment revenu de son 1783, et un 3* vol. en 1787.
Il me semble que chez un peuple simple, mais éclairé, qui a des mœurs avec des lumières, on ne doit pas trouver si étrange que parmi nous la science physicnomique; il doit y paraître naturel de pouvoir juger à la vue des gens qui ne cherchent pas à se déguiser; enfin, l'opinion des Américains sur Lavater et son ouvrage , s'ils y sont connus, me semble offrir un trait de leur caractère que je serais bien aise de connaître, car tout ce qui tient aux Étals-Unis devient intéressant pour quiconque a une âme.
Pardon, Monsieur, de mon bavardage : si j'étais dans quelque colonie du comté d'Orange'1' ou autre, je serais occupée à filer de la toile ou filer une étoffe; mais, dans la vie de nos cités, ne pouvant faire les habits de nos maris, il faut du moins penser avec eux, et, obligée de vivre en France, conserver et nourrir le goût de la simplicité par l'étude des mœurs d'un peuple nouveau et sage.
lui
[À LANTHENAS ET À BOSCJW. — [Du Clos], — [3o mars 1789].
C'est enfin du Clos Laplatière que je puis dater maintenant; j'y suis arrivée tout droit, avant-hier, 28 de mars. Mais je laissais ma fille à Lyon, mais il avait neigé la nuit, il gelait encore, et toute couchée que j'étais sur un bon matelas, au beau milieu d'un char à bancs , je grelottais de toutes mes forces, j'étais malade comme une bête, je n'aspirais que mon lit, et c'est tout au plus si je suis réchauffée.
La campagne est d'une tristesse affreuse; tous les travaux sont retardés, tous les jours on découvre de nouvelles pertes. Adieu notre belle figuerie, adieu nos jolis artichauts, adieu d'excellents pêchers qui auraient rendu le diable aimable, adieu toutes les plantes aromatiques, adieu les jeunes treilles et mes berceaux projetés, que sais-je encore? Tout est mort ou mourant. Rien ne végète, les granges se vident, le bétail périra de misère, et le grain enchérit à l'excès.
L'aspect des champs n'est pas différent de ce qu'il était au mois de janvier, l'espérance ose à peine lever sa tête modeste, le temps de chaque jour la désole et l'atterre.
(1> Un des comtés de l'Etat de New-York. '79<>, — année où Eudora était à Villefraneho ,
(*' Papier» de Rosière. Les noms des destina- en pension chez les Visitandines, tandis qu'en
taires, la date du jour et du mois ressortent 1789 elle est en effet à Lyon, en pension cliei
du texte; quant à celle de l'année, je crois le pasteur Frossard, — ni à 1791 (les Roland
pouvoir l'induire de ce que les lettres rom- étaient alors à Paris), — ni à plus forte raison
munes pour Lanthenas et Bosc sont du temps à 179s, alors que Roland était ministre (du
de la Révolution et qu'on ne peut songer ni à a 3 mars).
V mms écrivez plus à Lyon, quoique nous devions y repasser pour quelques jours; il faut reprendre les courriers de Villefrauche.
J'ai commence cette lettre en songeant à mon bon frère Lanthenas; j'ai pense', in la continuant, à mon ami d'Antic; qu'ils s'en partagent la lecture. C'est un mot de l'amitié, échappé au moment, parmi les embarras et les fatigues de la transplantation.
Adieu, à tous deux, jusqu'à plus de loisir, de force et de courage.
À ALBERT GOSSE <>>. — [De Lyon], 8 mai i789.
Le 8 mai 1789.
Ou'étes-vous donc devenu, notre bon et ancien ami ? Il y a des siècles que vous ne nous avez donné signe de vie. Nous ne savons que penser de votre sort. Je n'ose pas dire de vous, car, quels que soient les liens que vous ayez pu former, quelles que soient les affaires dont vous vous trouviez chargé, je ne puis croire que vous soyez devenu capable d'oublier vos amis et insouciant de ce qui les concerne.
Souvent occupés de vous, nous avons doublement pris part à la dernière révolution de votre patrie (2) et nous voudrions savoir quels effets en ont résulté pour vous particulièrement.
Kles-vous fixé irrévocablement? Ètes-vous tranquille et satisfait? Combien nous le souhaitons! Combien il nous ferait plaisir d'en recevoir l'assurance! Nous aurions mille choses à vous dire; mais ètes-vous disposé à les entendre? Etes-vous à Genève? Vos projets, vos maladies, les événements,. . . tout nous laisse dans une incertitude cruelle dont vous devriez bien nous tirer.
Nous venons de nous entretenir de vous avec le digne abbé Turles, de Fréjus. Nous étions en correspondance avec lui, depuis quelques années, sams croire nous •''tn- jamais vus; il est venu, en allant à Paris, où il s'achemine présentement, passer quelques jours à notre campagne , et nos visages ont fait connaissance. Nous avons découvert, avec plaisir, que nous nous connaissions et aimions également,
I). Plan, »/j. ci'.. [1. 101-301. vrier 17X11, d'annarUntet eoneewûmi au parti
'" A la suite d'une prise d'arme- de* ■>•} et démocratique : rappel dea exile», admission à
39 janvier, le parti aristocratique, qui domi- la bourgeoisie des natif» de la quatrième ffi'-nc-
nait hraniiiqucmenl à Genève depuis 1781, ration, abrogation des lois les plus dures de
avait dû faire, par une transaction du 10 le- 1781, etc.
LETTRES Dt «IDtVE ROUilD. II. 33
>»rii«i*!E «inoiiLl.
et que nous nous étions aussi rencontrés au Jardin du Roi. H doit revenir, peutêtre avec notre ami Lanthenas, au mois de septembre prochain; vous seriez bien aimable de vous réunir aussi à de braves gens qui vous chérissent.
Dites-nous donc si vous êtes mort ou en vie; je vous évoque du sein des ombres ou du silence, au nom puissant de l'amitié. Faites-nous savoir où vous habitez et si vous tenez encore quelque compte de vos vieux amis. Sinon, je vous livre aux remords de la négligence et de la froideur dont vous seriez coupable et je les conjure pour vous tourmenter.
Nous sommes dans une grande crise politique; mais je ne veux entamer aucune conversation avec vous avant de savoir si vous m'entendez.
Nos santés se soutiennent; le travail ne nous manque jamais, comme vous savez, et nous le diversifions par les soins ruraux de la campagne, où nous passons une grande partie de l'année.
Adieu; salut et joie à l'ami; indulgence et pardon au paresseux; écrivez-nous et nous vous aimerons toujours.
I'il. DE LaI'LATIËRE.
À Mme DE LANDINEC). — [Du Clos], — io mai 1789.
Le 10 mai 1789.
Pardon, Madame, je me suis plaint de vous (c'est de votre silence que je veux dire). Je n'avais pas encore reçu votre lettre charmante, pleine de sel, de raison, de gaîté, tout comme vous-même.
Je croyais que vous m'aviez prise pour une grosse bête (et c'était bien un peu la conscience de la chose, le souvenir de ce que je m'étais trouvée, qui m'inspiraient cette idée). Je croyais que vous aviez réservé pour un moment de pénitence le soin de me répondre, et j'avais envie, en bonne âme, de vous en fournir une nouvelle occasion.
Mais, dites-moi, je vous prie, par quel raffinement de modestie, ou de coquetterie d'esprit, vous ne vouliez pas m'écrire sans avoir à me demander quelques nouvelles? Assez riche de votre propre fonds pour tous les cas imaginables, toujours intéressante à double litre pour ceux avec qui vous voulez bien traiter d'amitié, ce n'était pas des secours étrangers que vous attendiez. C'était donc
O H. Gauthicr-ViUars , p. ai-aa.
une parure nouvelle, des moyens divers de vous exercer et de faire jouer votre pinceau ?
Cela n'est point humain envers une bonne campagnarde livrée à la solitude des bois, au silence des champs, à la rusticité de ses alentours et à la simplicité de son cœur. Si j'agissais selon votre exemple, vous n'entendriez pas parler de moi à moins que de vous présenter en personne ; il n'est que cet événement dont je tins compte de vous entretenir : aucun, dans ma retraite, ne peut venir à ma connaissance et être encore une nouvelle pour d'autres; mais votre arrivée y serait une fête et m'y ferait un plaisir dont je ne pourrais plus me taire.
À ALBERT GOSSE"). — [Du Clos], — 8 août 1789.
Le 8 août 1789.
Pour reprendre les choses avec ordre, notre digne et bon ami, je dois vous assurer que je n'ai laissé aucune de vos lettres sans réponse et qu'il faut que celle de 1788 dont vous me parlez ne me soit pas parvenue. Quant à votre dernière de la fin de mai passé, elle m'est arrivée dans des circonstances bien tristes, les plus cruelles certainement où je me sois encore trouvée.
J'ai eu mon mari, mon ami, tout ce que j'ai de plus cher au monde, tout ce qui y fait ma joie et mon bonheur, je l'ai eu entre la vie et la mort durant vingt et un jours. I! y en a maintenant soixante-quinze qu'il est au lit, sans pouvoir MM mettre le pied à terre. Une fièvre putride-bilieuse l'a réduit dans le plus pitoyable état; il a été particulièrement , durant les onze premiers jours, dans un danger si imminent qu'on n'attendait plus que le dernier souille d'une heure à l'autre. Je ne vous entretiendrai pas de mes affreuses douleurs; celles-là ne s'expriment point et elles m'ont laissé une impression de tristesse que j'ai peine à surmonter. Il m'est rendu cependant, ce cher et inestimable ami; j'en crois à peine mon bonheur, je n'ose le goûter et je demeure avec ce sentiment de crainte que laisse toujours l'épreuve des grands dangers. Les vésicatoires réappliqués jusqu'à (rois fois ont laissé aux jambes des plaies si difficiles à guérir qu'on ne peut entrevoir encore quand il pourra marcher.
Notre du r»' Eudora se porte bien; elle n'est pas avec nous dans ce moment, elle y sera bientôt; mais il était mieux qu'elle en fût éloignée durant le terrible espace de la maladie de son père.
<" D. Plan, np. ctt., p. »oa-so5.
Mais parlons de vous dont j'apprends avec grand plaisir l'établissement'1'; nous pouvons espérer que vous serez retenu dans nos contrées par les liens que vous v avez formés, et j'aime bien à voir que nous n'aurons plus la crainle de vous perdre.
Je ne puis que vous exprimer nos vœux pour votre bonbeur et tout ce qui peut concourir à l'opérer. Faites agréer mille choses empressées à votre épouse; assurément une personne qui vous tient d'aussi près ne peut que partager les sentiments que vous ont voués vos vrais amis.
Il paraît donc que, chez vous comme ici, le monstre aristocratique pousse toujours quelqu'une de ses têtes; vous voyez pourtant que nous commençons à l'attaquer ouvertement. J'espère que vous n'appellerez plus mes braves concitoyens des badauds, et que leurs actes de vigueur vous auront fait voir que nous commençons à nous rendre dignes de la Liberté ? H y a toujours beaucoup de fermentation partout. Les habitants des paroisses des campagnes pillent ou brûlent, çà et là, quelques châteaux; les aristocrates en font grand bruit; dans le fait, il n'y a pas grand mal, et quand les châteaux dont le luxe a tant insulté à la misère du peuple seraient détruits par ce peuple las d'un joug porté durant des siècles, je ne vois pas qu'il y eût à gémir pour la chose publique, tel fâcheux que cela puisse être pour quelques particuliers.
Chacun se réfugie dans les villes; on nous invite fort à faire de même, mais nous restons à la campagne où nous nous trouvons, d'où mon ami ne pourrait étrr aisément transporté, et où, n'ayant chagriné personne, nous comptons pouvoir demeurer en paix.
Donnez-nous donc quelquefois de vos nouvelles; les rapports d'utilité parlirulière ne sont pas les seuls qui lient les honnêtes gens. Nous serons toujours fort empressés de vous compter au nombre de nos amis et d'être informés de ce qui vous concerne. J'imagine que vous prenez un égal intérêt à ce qui nous touche. Je vous ai dit, je crois, que nous avions eu à la campague un bon enfant, l'abbé 'furies, qui vous a connu autrefois à Paris et qui nous a parlé de vous avec un singulier intérêt.
Adieu, puissiez-vous prospérer comme je vous le souhaite et goûter toutes les douceurs que mérite un homme digne de ce nom, un bon citoyen, un sage époux, un savant estimable et un véritable ami ! Nous vous embrassons cordialement.
Phlipon Delaplatière.
'•> Gosse s'était marié le 18 août 1788 avec M"' Louise AgtSM, 0! avait dès lors renoncé à de vagues projets de passer en Amérique.
À M"" ALBERT GOSSE"). — [De Lyon],— 19 octobre 1789.
De Lvon, le 19 octobre 1789.
Ce n'est point à notre ami, c'est à vous, Madame, que je m'adresse particulièrement aujourd'hui; à vous qui m'avez fait l'honneur de me prévenir par une lettre charmante que, dans des circonstances plus heureuses, je n'aurais pas laissée an — i longtemps sans réponse. Je l'ai reçue avec autant de reconnaissance que de ■eaaibiliié; la politesse de votre esprit et l'agrément de vos expressions, en justifiant si bien le goût et le choix de Mr Gosse, sont autant d'attraits pour votre correepeadauee; je vous aurais témoigné plus tôt ce qu'ils m'inspirent et mon empressement à cultiver l'amitié que vous voulez bien m'offrir, si je n'eusse été entièrement absorbée par les sollicitudes et les craintes, compagnes nécessaires des longues souffrances de mon mari. Il est encore au lit; voilà cinq mois entiers i|V|iivuh's et de douleurs. Le médecin et le chirurgien ordinaires, désespérant de faire changer l'état de ses plaies, ont désiré que nous vinssions dans cette ville recueillir encore d'autres avis que les leurs. Il y a déjà plus d'un mois qu'en conséquence nous avons quitté la campagne; j'avais inutilement fait chercher une litière fermée; il a fallu s'arranger le moins mal possible dans un bon carrosse qui a doucement transporté mon cher malade.
Quelques changements dans le traitement des plaies, plus d'espérance et de distractions ont produit enfin des améliorations; leurs gradations successives nous approchent de la guérison. Je compte maintenant que sous peu j'aurai le bonheur de voir mon digue ami rendu à la santé et capable de faire quelque exercice propre à le fortifier.
Celte maladie cruelle par son intensité, par ses longues suites, ne nous a pas laissés jouir cette année des plaisirs de la campagne dont nous n'avons guère seuli que les perles. La rigueur de l'hiver a fait mourir une partie de nos vignes; la récolte de celles qui ont résisté a été ravagée, presque détruite par les grêles. Des réparations entamées, peu surveillées durant les dangers de la maladie, n'ont pu soutenir des mauvais temps extraordinaires; de grandes parties de murs Mal loin!».-; j'ai eu le chagrin de perdre de mon côté mon propre père'2) et le
M D. Plan, «p. cil., p. ïo5-a07. dans se» Mémoires (l. H, p. a6o), mais le
: l'lili|Mjn était mort , non pas rdans le rude ao janvier 1789 (Papieri de Rutière, extrait de
lii\er de 87 à 88» comme le dit M"* Roland sépulture).
frère de ma mère(1>; enfin, nous avons durement vérifie' le proverbe qui dit qu'un mal ne vient jamais seul, et nous avons essuyé' une infinité de misères.
Cependant nous n'avons jamais redoute' et nous n'avions effectivement rien à craindre des troubles, des mécontentements particuliers qui ont menacé tant d'habitants des châteaux et même des maisons bourgeoises; et lorsque tant de gens fuyaient dans les villes, nous sommes tranquillement demeurés à la campagne, où nous n'avons que de bons voisins parce que nous n'avons jamais dominé ni vexé personne.
Je crois qu'enfin la grande secousse politique qui vient d'agiter Paris, d'appeler le Roi dans ses murs^2' et d'y fixer l'Assemblée nationale, sera la dernière.
Il est impossible actuellement que la révolution ne s'achève pas; la circulation des lumières depuis un an a été rapide et prodigieuse; la nation prend un caractère, le peuple sent sa force, des hommes de bien veulent la Liberté; elle s'établira, malgré les frémissements, les cris et les efforts du nombre d'intéressés aux abus de l'ancien régime. Le despotisme et l'aristocratie doivent trembler par toute l'Europe, que notre exemple ébranlera, et votre petite république doit gagner à ce changement.
Aussi, dit-on que nos écrits et nos pamphlets sont interdits en Piémont, dans le Milanais, etc., dont les gouvernements craignent d'être éclairés de trop près. Le nom français devient glorieux à porter et le bien s'opérera , quoi qu'en puissent dire les fugitifs qui inondent le pays étranger voisin de nos frontières.
J'ai reçu la dernière lettre de notre ami ; agréez ensemble nos vœux ardents pour votre entière prospérité; donnez-nous de vos nouvelles : l'union des gens de bien est le plus doux lien qui existe sur la terre; nous vous saluons et embrassons affectueusement avec la franchise et le sans-façon de la bonne amitié.
Ph. d. l. P.
À Mme DE LANDINEW. — [Du Clos],— [automne de 1789].
Je suis vraiment bien aise de n'avoir pas été à cette séance, car ce que vous en dites vaut mieux qu'elle tout entière.
(l) La mort du chanoine Bimont (derniers date. — On peut supposer qu'elle est de Toujours de septembre 1789) était toute récente. tomne de 1789, après une des trois séances (*) Les journées des 5 et 6 octobre. publiques annuelles que tenait l'Académie do <3> H. Uauthier-Villars, p. 18-19. — La Lyon (la seconde de 1789 eut lieu le 1" seplettre, dit M. Gauthier-Villars, ne porte pas de tembre).
Je suis étonnée qu'on n'ait pas fait mention d'un mémoire sur les venins que notre philosophe y lut et y laissa au mois de février dernier '*'. Dans une telle Hi-ftte,ce n'était pas le cas de faire une omission. Mais notre directeur aime mieux, je crois, mesurer quatre vers que d'extraire un ouvrage.
Ma pauvre Eudora a eu quelques boutons que le docteur Villermoz a nommés petite vérole volante; on l'a purgée deux fois et tout a été dit. La correspondance n'en a pas souffert. Il meurt ici des enfants à faire trembler. Je suis tout à la fois mélancolique et bien aise de l'éloignement du mien; mais cette aise-là rend toujours le cœur gros. Je partage bien sensiblement votre chagrin; venez donc un peu philosopher dans notre ermitage, on y sait bien aimer et cela supplée à bien des choses.
Rappelez-vous quelquefois à l'un de nos représentants '2); donnez-nous de ses nouvelles et des vôtres. J'embrasse vos jolis enfants, après leur maman, toutelois, dans l'effusion de mon cœur. Le philosophe se prosterne et vous baise humblement les mains. Je parie que vous prendrez cela pour une caricature et que vous n'associez pas l'idée de cette figure zénonique avec celle d'une prosternation. Kli bien! Madame, recevez ce digne et sincère hommage que les hommes les plus austères payent avec plus d'empressement que personne au vrai mérite et aux agréments éternels de l'esprit que vous savez si bien réunir.
À Mme DE LANDINEW. — [De Lyon], — 27 décembre 1789.
Eh bien! Madame, songez-vous encore quelquefois à des malheureux échappés de l'autre monde? Vous auriez été accablée de leurs nouvelles s'ils vous en avaient donné autant de fois qu'ils se sont occupés de vous. Mais il est telle situation d'àuie où l'on désire ses amis sans avoir le courage de leur écrire. A peine notre philosophe (comme vous l'appelez) soutient-il l'effet d'une mauvaise saison qui prolonge sa convalescence, et des perles cruelles viennent, coup sur coup, nous accabler. Je pleurais mon oncle, digne et cher représentant de la meilleure des mères'4', lorsque la mort nous enlève celui des frères de mon mari à qui nous riions le plus attachés'5'. Ce sont précisément les deux personnes sur la réunion
M Dans la séance du 10 février 1789, Roland W Deiandine, député à la Constituante,
arail lu des «Réflexions sur les seuls moyens (3> H. Gauthicr-Villars, p. :i3-at>.
efficace* contre le venin de vipère et celui de la (,) L'abbé Rimont.
rage» (Registres de l' Académie de Lyon). ''I Pierre Roland , mort le a3 novembre 1789.
desquelles nous comptions pour vivre en famille à la campagne. Mais ce n'est pas pour vous entretenir de nos chagrins que j'ai pris la plume; je veux avoir de vos nouvelles et je conjure tous les rhumatismes du monde pour qu'ils bussent à \os doigts la liberté nécessaire. Je veux me dégonfler avec vous de tout ce que mon pauvre cœur est obligé de souffrir dans celte ville. M. de Landine nous mandait une fois qu'il avait mal aux yeux de voir tant de mauvais citoyens; ah! Madame, ne le ramenez pas ici, à moins que vous ne vouliez le rendre aveugle. Vous connaissez admirablement votre Lyon, n'est-ce pas? Eh bien! représentezvous d'abord tous ceux dont l'intérêt ou la vanité se trouve blessé par la Révolution, criant contre elle avec un impitoyable acharnement; imaginez, ensuite, tous ceux que leur fortune ou leurs prétentions mettaient sur la voie des mêmes préjugés, faisant chorus avec les premiers; joignez encore la masse des gens tenant à ceux-là par quelques liens ou participant à leurs influences de quelque manière, et vous n'aurez qu'une faible idée du nombre de nos enragés : ce n'est pas peu . cependant, quand on réfléchit que les gains du commerce ont fait pulluler dans nos murs les anoblis, les privilégiés, les riches ou aspirante le devenir, que les ecclésiastiques y sont nombreux, que les suppôts de judicalure le sont aussi, et qu'enfin un homme juste, nourri des principes d'égalité qui font la base de toute bonne morale et le scandale de nos prêtres, ne saurait être, dans cette fange, qu'une plante extraordinaire , exposée aux insultes des passants.
Un seul objet consolant est la philanthropie, qui prend à merveille et pourra faire le plus grand bien. L'intérêt personnel, l'idée de sa propre sûreté, la crainte des mécontentements du peuple, l'envie de se montrer, tout s'est réuni pour l'heureuse multiplication des philanthropes. Nous n'en sommes pas dupes ; mais il est humain de le paraître, et il est beau de forcer aux actes de vertu les hommes les moins vertueux. Le soulagement des pauvres s'opère, voilà le premier objet : qui peut calculer ensuite le bon effet du bien sur ceux-mêmes entraînés à le pratiquer ! Aussi le petit nombre de patriotes employés dans cette œuvre (1) y soutient un zèle, une activité, y fait mettre un ordre, une intelligence, une suite, dont les résultats doivent insensiblement changer la face des choses.
On répand actuellement d'abominables pamphlets contre l'Assemblée, deux entre autres intitulés, l'un, Adresse aux Provinces, l'autre, Flambeau du peuple! On ne peut rien concevoir de plus incendiaire, de plus affreux; c'est un déchaînement incroyable et un entassement de monstrueuses calomnies. A côté de ces pièces édifiantes on trouve, sur une même cheminée, une Adresse aux citoyens, de la Société philanthropique, exhortant à la proscription de tous les objets d'industrie étrangère; et la même personne qui débite en énergumène des injures à nos
W La Société philanthropique de Lyon, dont Btot, l'ami de Brissot, était secrétaire général.
-I PPLÉMENT, ANNÉE 1790. 521
représentants exprime patrioliquement l'envie de n'user rien qui ne soit national. Au milieu de ces contradictions, pèsent les idées sanguinaires; il n'y a pas un ■mtaoraU qui ne voulût la guerre civile et qui ne la prédise, en nourrissant l'espoir de voir rétablir l'ancien régime. Heureusement, la commotion s'étend connut- les ondulations d'une eau où l'on a jeté une pierre; les Flamands triomphant, les Savoyards s'ébranlent, les Allemands enragent, les Espagnols lisent. 11 faut que nous soyons libres; les temps en ont amené l'époque, et l'on ne fait pas rétrograder les siècles. Honneur et gloire à jamais à ceux de nos courageux représentants qui ont servi leur pays! Mais qu'ils scellent donc la Constitution par l'établissement dune Convention destinée à revoir, à confirmer la première, sans quoi une seconde législature pourra tout bouleverser : c'est l'expérience(1) qui reste aux ennemis du bien publie.
Votre comité de commerce ne nous a pas encore mis au néant <4); nous sommes i attendant uotre arrêt; mais je vous jure qu'aucune perte ne nous rendra traîtres à la bonne cause. On n'est point enebanté dans ce pays du maintien delà M d'escompte; j'avoue qu'en notre particulier la baine des agioteurs ne nous i jamais laissé grande intime pour leur prolecteur ni pour ses plans. L'engouement passera, et etl homme, environné de gloire à son rappel, ne finira pas avec les bénédictions du bon peuple qui l'a regardé comme son sauveur. . .
\ IJOSG W. — [De Lyon], — i3 février 1790.
Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, à vous seigneur d'Antic, qui ne nous euvoyez pas souvent non plus de causerie : ce n'est pas faute de part et
'*' M. (jaulliior-Yillars imprime e.ry« < '3> Publié en 1908 dans l'Amateur d'autuil semble i|u'il faille lire Mftrmm. Da même, graphe: L'autographe de celle Ictlre, provi- (|i]'l(|iir, lignes plus liant, on M demande s'il nant des papiers de l'historien François Barno faudrait p.i- liro percent au lieu de péienl. liéio, qui la tenait de Bosc, a figuré dans
'" La ■■Dreanoa dos inspecteur* des manu- le Ititllrlm à prix marqué* d'Ktienne Cha-
Idctures ne fut décrétai que le 37 septembre ravay, n" 37597, juillet 1895. — M"' Cla-
1791. risse Bader en avait publié la plus grande
d'autre de faire courir nos plumes, mais le ciel décide autrement de leurs destinées.
Quoi qu'il en soit, il faut bien rappeler l'antique amitié, dont au reste je cmis fort que la solidité est à l'épreuve du silence. D'ailleurs celui-ci n'est pas absolu de mon côté; mes lettres de nouvelles vous sont communes avec voire ami. Ainsi donc, un peu de trêve à votre taciturnité. Mais j'ai encore autre chose à vous demander. Il s'agit (1' . . .
A M. DE LANDINEW.
[De Villefrancbe], — 19 avril 1790.
Nous sommes plus près que jamais d'une crise terrible si l'Assemblée nationale, donnant de l'aide aux patriotes, n'en impose à leurs ennemis, qui sont les siens, par quelque acte de vigueur. La municipalité lyonnaise vendrait la ville et l'empire si elle pouvait les livrer; elle ménage avec le fripon de La Chapelle(3) le retard du département; rien ne finit, et déjà vous auriez dû, mille fois, tancer Lyon sur la lenteur affectée à faire exécuter les décrets.
La fête civique de Villefrancbe a été charmante, quoiqu'il y ait eu bien des parjures parmi nos prêtres et nos robins; la garde nationale et la municipalité sont purgées du vieil homme et font bonne contenance.
Je ne sais ce que sera le camp de Lyon'4'; nous y serons; malgré mes pressentiments ou mes doutes de ce qui pourrait y arriver, il faut aller à son poste et s'y tenir, le défendre ou périr : les honnêtes gens n'ont pas d'autre marche. On doit vous remettre incessamment une relation qui contient l'adresse à l'Assemblée
partie dans le Correspondant du a3 juin 1899, et j'ai reproduit son extrait dans mon premier Recueil. Mais il manquait le début, dont M. Noël Charavay a bien voulu me donner copie. Le voici.
M Suit le reste de la lettre (t. II, p. 8a, de mon premier Recueil).
(J> H. Gautbier-Villars, p. 96-27.
(>i M™» Roland accuse ici l'abbé de La Chapelle, syndic du clergé dans la Commission intermédiaire, de s'entendre avec la municipalité de Lyon (Palerne de Savy, premier maire constitutionnel) pour faire traîner l'élection des autorités départementales qui devaient remplacer
cette Commission intermédiaire. Ces élections, ordonnées par les décrets des 1 3 janvier et 3 février 1790, ne se firent en effet que dans la première quinzaine de juin.
('> M. Gauthier-ViUars a imprimé «le coup de Lyon». 11 doit certainement y avoir, sur l'original, ffle camp de Lyon». Il s'agit de la grande fête de la Fédération , qui fut célébrée le 3o mai 1790 dans la plaine des Brotteaui, à l'endroit qu'on appelle encore aujourd'hui le Grand-Camp. M™* Roland, qui écrivait à Bosr le 17 mai : itOn fait à Lvon les préparatifs du camp», s'y rendit et en écrivit la relation dan< le Courrier de Lyon.
et les débats entre nos notables et nos aristocrates; je vous enverrai incessamment un Livre muge de notre municipalité, qui remonte une année plus loin que n'a fait le comité des pensions pour les friponneries ministérielles; c'est une pièce curieuse qui va bien faire grincer les dents. Je suis fâchée que vous ayez tant blâmé Im Marseillais, qui n'ont fait qu'une chose juste et utile en voulant que la garde nationale veillât elle-même dans les forts; que vous ayez tantapprouvé les mesures de ces gueux de ministres qui ne veulent que plaies et carnage. On vous fait grand bruit d'une tète coupée, ou cassée, comme si toutes celles qui, jusqu'à présent, ont été abattues, ne se l'étaient pas bien attiré, et que le peuple, sage encore dans les justices qu'il se fait, ne fût demeuré parfaitement tranquille après chaque cvrulion.'
Le décret sur les droits féodaux indispose toutes nos campagnes; ellei se ni rient, particulièrement contre les lods et leur taux; vous verrez qu'on ne ptytN ni ne se rachètera et que, si vous n'adoucissez cet article, il y aura encore des châteaux brûlés ou bien pis.
À ALBERT GOSSEO. — Lyon, - ai juin 1790.
Lyon, le 21 juin 1790.
Mais vraiment non, notre digne ami, ce n'est pas moi qui suis coupable; je n'ai point laissé de vos lettres sans réponse. Au milieu d'une foule d'aiïaires, je vous ai écrit vers la fin de l'hiver, mon bon ami vous a même demandé divers renseignements sur plusieurs objets, et nous n'avons plus eu de vos nouvelles. Aussi n'aurais-je point ainsi supporté votre silence, si le tourbillon dans lequel nous nous sommes trouvés m'avait laissé le temps de respirer.
Sitôt après votre dernière, notre ami est allé voir M. Gilibert; celui-ci montait en voilure pour se rendre à la campagne où il doit passer une huitaine de jours, il s'est excusé sur ses occupations de ne nous avoir point encore répondu, et il s<; propos*; de le faire à son retour. Mais, vous savez que ce brave homme, tout actif quil soit, ne remplit pas ses engagements, faute d'en avoir le temps. Au reste il a dit n'avoir, ni ne juger aucun moyen de vous seconder dans l'entreprise en question. Il n'a pas non plus connaissance du personnage dont vous parlez. J'aurais bien voulu vous donner des renseignements plus satisfaisants sur l'objet
M D. PUn, op. cit., p. 217-219.
qui vous intéresse; notre ami verra ces jours-ci M. Le Camus'1', et s'il en apprend quelque chose, je vous en ferai part. M. Le Camus se tient actuellement presque toujours à la campagne, où il a réuni les objets de ses goûts et oublie, avec la philosophie, la perte de son état. Mais il va se trouver en ville celte semaine en qualité d'électeur, qualité dont est aussi revêtu notre ami et qui nous a tirés de notre ermitage.
Les nominations ne sont pas merveilleuses, parce que le peuple des campagnes est encore trop ignorant; il faut espérer que le nouveau régime répandra les instructions qui sont si nécessaires pour en réaliser les avantages.
Voyez-vous quelquefois dans votre ville le brave Anglais M. Pigot'2'. Je lui ai écrit dernièrement et lui ai parlé de vous. Je ne l'ai jamais vu, mais il est lié ttw quelques amis qui nous l'ont représenté comme un philosophe estimable et un ardent ami de la Liberté.
Nos santés se soutiennent assez bien sans être merveilleuses; notre Eudora croit et se développe sans acquérir beaucoup au moral.
Adieu, je ne puis aujourd'hui causer longuement avec vous; il me faudrait pour cela le loisir de la campagne. Mille choses sensibles à votre chère moitié; nous vous saluons et embrassons avec franchise et cordialité.
Pu. Deliplatière.
À LANTHENAS ET À BOSG^. — [Du Clos], — 20 juillet i79o.
M. Lths. [Lanthenas.]
ao juillet 1790.
[J'ai reçu la lettre de mes bons parents et, par le courrier prochain, je vous en enverrai une autre pour ma pauvre tante ^\ dont la fêle s'approche.
(') Ancien receveur des gabelles à Lyon, alors très lié avec Roland , et fort occupé de recherches scientifiques.
(') L'Anglais Robert Pigoll, sur lequel j'ai donné une longue notice, au t. H, p. i5o, de mon premier Recueil. Il était en rapport avec les Roland et leurs amis pour acheter ensemble quelque bien ecclésiastique.
<3) L'original do cette lettre, dont je n'avais pu donner que des extraits dans mon premier Recueil, se trouve à la Bibliothèque de Lvon
(Jondt Custe, ancien n° lOiaa, actuellement n" 11 3a, fol. 61).
M"" Roland l'adresse tout à la fuis à Lanthenas et à Bosc, ainsi qu'elle faisait si souvent à cette époque, et même ne l'expédie que le lendemain ai , en y joignant une lettre pour Banc.il (la lettre cccljii de mon premier Recueil), usant comme toujours du couvert de Bosc pour épargner les ports.
(4) Sa grand'tante, Afarie-Louisc Besnard, dont la fête était le 1 5 août.
Je désirerais bien qu'avant de quiller Paris vous me fissiez le plaisir d'aller à la Congrégation ", de vous informer positivement si Agathe existe encore, défaire tout pour la voir; si elle est visible, de verser quelque douceur dans ce cœur trop lenrible, en l'entretenant de mon antique et inviolable amitié. Sa dernière lettre avait de tels caractères de démence, que je l'ai pleurée comme perdue et que je n'ai plus su quel ton prendre pour lui écrire. Mais ce pourrait être un accès passager.
Ne n>;;li;;i/. rien pour me donner satisfaction sur cet article et me procurer des nouvelles sûres de cette amie de mon jeune âge, de mes années heureuses et de mon temps d'épreuves'*'.
Les affaires de Lyon sont dans un terrible chaos. Le peuple n'y est point si violent qu'on le dit. ni;iis la municipalité fait des inconséquences sans nombre. J'en doniK- h - iblails à l'ami Bancal13'. Vous savez qu'on a arrêté un personnage qui i-t à l'iiTre-Scize'*1 puis un courrier qui se rendait à Turin.] Mais ressouvenezrwa qui' Bonne- Savardin a été plaint, loué, caressé par notre maire de Lyon(5); puis (kilea applaudir ces Messieurs par l'Assemblée nationale! [Tous vos ministres sont di-s fripons, mais le premier^ me semble le pire de tous.] Faites donc compter ou l'on nous noie.
VIm-u, salut et amitié.
J'tmagioe qui' votre tupprauon actuelle '• n'empêchera pas que vous ne soyez ivw'-tu d'un emploi dans la même partie i't que cène sera qu'en changeant de nom, paat-étn de IraiteacoL Quai 1 nous tairai*), la fête sera complète, si elle a lieu comf1 ioh paraissez nous l'annoncer. Je m'en embarrasse peu, et j'aurai même quelque joie a me concentrera la campagne; nous deviendrons uniquement cultivai ••iirs. cl la paix de cet élat vaut bien d'être achetée par une plus grande médiocrité.
Ce que je mande ci-joint au sensible Bel. [Bancal], sur nos affaires de Lyon, vous instruira suffisamment de l'état des choses.
"' Rue Neuve-Saint-Étiennc (voir l'Appendice 5 , en tiHc du premier volume du présent Recueil).
p*l à-dire «a retraite à la Congrégation, de novembre 1779 à janvier 1780.
<s) Lettre cccmi du premier Recueil.
W Trouard de Riollcs, agent royaliste. Voir Maurice Wahl, Let p remièrei anntti dt la liévolitliv" à Lyon, p. ufi.
I») Bonne-Savardin était un autre émissaire
royaliste envoyé auprès du comte d'Artois, réfugié à Turin (l'Airf). Le maire de Lyon (premier maire constitutionnel ) était Palernede Sav\ .
<•» Neckcr.
'■ Oécrrt des ia-19 juin sur la réorganisation des postes. Bosc vit son traitement réduit de 5,ooo livres à 4, 000.
(,) On prévoyait dei Ion U mpomiioil des inspecteur» des manuractures , qui ne fut pourtant prononcée que le 37 septembre 1791.
Noire ami doil vous écrire incessamment relativement à votre pelleterie^.
L'homme de paille^2' a élé mal conseillé pour le grand jour; sa femme me semble la plus cruelle ennemie de la Révolution; je déteste le Ner [Necker] et ïos lâches députés courtisans; faites donc compter l'agioteur suprême et réglez une bonne fois la caisse.
Nos cœurs sont au milieu de vous.
À BOSO'. — [Du Clos], — a& août 1790.
a 4 août 1790.
Voici des bêtes; mais ce n'est plus le curculio. La similitude des ravages nous avait induits à croire qu'ils avaient les mêmes auteurs; nous avons fait la chasse, et voilà notre trouvaille. Nous avons demandé des autres, sans avoir pu encore en obtenir, car celles que vous recevez sont de notre crû, dont bien nous fâche. Nuraisins sont tous fendus , comme s'ils avaient été frappés de la grêle. Un jour peut-être nous vous donnerons des détails sur leurs faits et gestes; mais il faut le temps à toute chose, et je ne veux m'occuper incessamment que de nos voyageurs'*', avec lesquels nous causerons de vous-même.
Je vous prie d'expédier les ci-jointes, j'ai pris votre couvert pour écrire à Bellegarde, secrétaire du commerce, bureau de M. Toloian, parce que j'ai quelque doute que son patron aristocrate laisse passer nos lettres patriotiques.
J'écris au bon Gibert'5' directement, je lui envoie un petit paquet pour ma cousine; je n'ai pas voulu en grossir le vôtre, et j'imagine qu'il a aussi ses ports francs.
Je sue de corps et d'âme, car il fait une excessive chaleur, et je suis indignée de l'impudence des ministres qui font aujourd'hui demander au Roi, en domaines, autant qu'il a déjà en liste civile. Mettez donc ces gueux-là à la raison, et faites élire une autre législature.
Adieu, je vous embrasse.
(') Pour le Iroisième volume de son Diction- (s< Papiers de Ratière,
naire des manufactures. (" Lanthenas et Bancal des issarts, qui
W Louis XVI. Son attitude, à la fête de la étaient attendus au Clos, où ils allaient faire
Fédération, avait donné lieu à diverses critiques un long séjour.
dans les Révolutions de Paris (n° 53), que (5> Employé des postes , que M°" Roland avait
M™' Roland lisait régulièrement. connu ch« sa cousine, M°" Trude.
Le régiment de Monsieur, connu pour patriote, a été regardé par la municipalité lyonnaise comme corrompu. En conséquence, elle n'a pas voulu le recevoir dans la \ille.
A BOSC'1'. — [Du Clos], — 10 novembre 1790.
Le 10 novembre 1790.
Votre bonne petite lettre du trois est triste et touchante; que vos amis ne puissent-ils charmer ou n'-;ili-er vos rêveries! C'est un songe heureux sans doute qui vous transporte dans la solitude d'une ferme ou d'une vieille abbaye; mais les meilleurs songes ne restaurent qu'autant qu'ils sont avant-coureurs de l'effet qu'ils supposent. Si vous désirez sortir de Paris, voyez quels moyens peuvent vous le faciliter.
Il serait charmant que nos amis se réunissent ou se dispersassent établis dans nos environs, de manière que notre ermitage devînt le point de ralliement.
Nous n'avons rien reçu de Paris par le courrier d'avant-hier, pas même les feuilles de Brissot, ni le plus petit mot de Bancal; que faites-vous donc de lui ?
Je joins ici une lettre pour mes vieux parents12'. S'il vous était possible de les \oir pour me donner de leurs nouvelles, vous me feriez grand plaisir; à leur âge, on n'écrit guère, et je voudrais savoir l'état de leurs santés.
Vous trouverez aussi une quittance de décharge pour le receveur de mes petites n-ntes, je vous prierai de la présenter, pour en toucher le montant, condition de sa délivrance.
Je sais que vous êtes très occupé, mais je sais aussi que votre activité trouve du temps pour vos amis.
Nous voudrions bien que nos représentants nous donnassent enfin des comptes; c'est toujours là le fin mol et la pierre de touche. Cependant, si l'ordre n'est pas établi dans les finances, tout le reste ne sera qu'un beau rêve.
Vous ne nous dites pas ce que vous reprochez à cette Société populaire des amis (le la Constitution de l.yon^K Nous savons qu'elle devait s'établir, qu'elle était née déjà, et sa forme comme son objet nous en faisaient beaucoup plus espère rque
'" Papiers de Ratière. Société populaire, fondée à la lin d'août 1790, (,) Ses grand'Un U; et grand - oncle Bcs- d'allure plus démocratique que la Société de» nard. amis de la Constitution, Olle-ri, jifliliée aux ■ Voir Maurice Wahl, /-»« premières années Jacobins de Paris, était composée (alors) surtic la Révolution à Lyun , p. 3 »(i et suiv., sur celte tout de bourgeois.
de celle qui vous est affiliée. Si elle montre des opinions aristocratiques. < <-t erreur ou perfide insinuation, car elle doit être composée du peuple proprement dit, et les agents, plusieurs du moins, que nous connaissons, étaient patriotes.
Nos amis'1' m'ont quittée ces jours derniers pour courir autour de Villefranchc visiter des biens ecclésiastiques; ils n'ont découvert que de petits objets et sonl revenus aujourd'hui.
Adieu, nous vous embrassons corde et animo.
À ALBERT GOSSES. — [Du Clos], — 10 novembre 1790.
Le 10 novembre 1790.
Rien loin d'être en voyage, digne ami, nous sommes fort paisiblement à la campagne, où nous avons fait nos vendanges et que nous n'avons pas quittée depuis le mois de juillet, si ce n'est pour quelques courses à Lyon, à Ville-franche, et dans le voisinage. Je ne répliquerai point à ce que vous me répondez sur ma lettre du 21 juin; sinon qu'il faut bien que vous ayez raison, car, quand vous auriez tort, il me serait impossible de le prouver.
Autrefois une tête française n'aurait [pas] eu besoin d'arguer du temps pour se dispenser de revenir à une lettre qui daterait de cinq mois; sa légèreté ne comportait pas de si vieux souvenirs. Aujourd'bui, ce n'est pas par sa durée que nous mesurons le temps, mais par la foule des éwnemrnts qui le remplissent, des grands intérêts qu'il développe et des soins nombreux dont il charge chaque citoyen. Nous sommes mûris de dix siècles en deux ans, et la liberté 1 fait une explosion dont il faut bien que vous vous ressentiez en dépit de vos aristocrates. Je ne sais pourquoi vous nous reprochez d'être sanguinaires'3'; je vois bien que les clameurs de nos indignes fugitifs, les mensonges de quelques papiers vendus, et les petits bruits répandus par vos Magnifiques Seigneurs, vous abusent sur le caractère de notre nation, comme sur les faits qu'on lui attribue. Il est inouï qu'une aussi grande Révolution que la nôtre se soit faite à aussi bon marché; on crie à l'anarchie et le peuple ne fut jamais plus tranquille; on injurie les patriotes. H,
(l> Lantlienas et Rnlnnd. être ainsi sanguinaires que Messieurs les Fran-
<!) D. Plan, op. cit., p. aao-sai. çais, il leur fout des tentantea pour y ptoore
'3) Gosse lui avait écrit, le 3 novembre : «La des hommes, nous mm contentons d") suspen-
révolution complète de voire constitution est en die des livres. . .* — l'ignore ouata livres on
chemin de se faire, mais nous ne pouvons pas pendait alors à Genève.
s'il s'élève des troubles quelque part, ce sont les ennemis de la Révolution qui les excitent. Quoi ! Durant des siècles, le despotisme a tenu sous son sceptre de fer tout un empire; durant des siècles, dévorant les sueurs du pauvre, pressurant le peuple, l'accablant de mépris et d'impôts, le retenant dans l'ignorance et la misère, il s'est gorgé de rapines et de sang, et à l'instant où le peuple brise le joug, reprend ses droits, au lieu d'exercer sa juste fureur sur tant d'agents de son oppression, il immole trois ou quatre hommes infâmes, connus par toute la France pour leurs concussions, leur insolence; et vous appelez ce peuple sanguinaire et la lanterne vuis parait une atrocité? Il n'a fait qu'une faute, c'est de n'y pas attacher un Ministre, pour forcer tous les autres, parce terrible exemple, à marcher dans le sens de la Révolution qu'ils contrarient toujours. Tant pis si vous pendez des livret; il n'y a pas là de quoi vous vanter, car la pense'e doit être libre et le prétexte d'arrêter ainsi la calomnie sert toujours de moyen pour étouffer la vérité. Il vaut bien mieux |>endrc des scélérats, comme Rerlier, Foulon, Flesselles et de I.aunav ; c'est purger la terre de monstres et contenir ceux qui seraient tentés d'imiter lem forfaits.
Je ne dis pas qu'on doive autoriser celte sorte de justice populaire, mais je soutiens que, quand elle a lieu dans un grand mouvement et qu'elle s'exerce sur de tels sujets, on doit avouer qu'elle est salutaire et se garder d'accuser le peuple qui n'abuse pas davantage, ou qui use avec celte justesse de l'énergie longtemps comprimée qui se restitue. Si vous, que j'ai connu bon citoyen, ami de la liberté, an-tire daÉfl vos mœurs comme doivent l'être tous ceux qui la défendent, vous reiaeaaa avec la mollesseque je crois apercevoir, les Genevois ne feront donc que de mauvaise besogne. Vous avez pourtant un plan admirable et notre Déclaration des droits est un sublime manifeste adressé à tous les peuples. Honneur à ceux qui l'entendent ! Malheur à ceux qui ne peuvent ou le comprendre, ou se l'appliquer;
Oi vous exagère nos agitations; il n'y en a que chez les mécontents; ce sont en qui font continuellement des projets de contre-révolution que le ciel et la terre concourent à faire avorter. Parcourez nos campagnes, voyez la satisfaction et la paix du cultivateur; on est armé, sans doute; le peuple qui ne l'est pas est asservi ou \;i l'être; mais l'exercice des armes n'est qu'une récréation louable et une généreuse disposition à défendre ses propriétés et ses droits. Citez-moi un seul lieu, un seul fait, où le peuple se soit porté à ces atrocités qu'on lui reproche. En 89, l'idée de s'affranchir, par l'anéantissement des titres que la force établit aux siècles des guerres et de la féodalité, lui fit courir sus à quelques châteaux, et ceux des bonwea las plus violents, ou dont les gens d'affaires avaient commis des injustices, furent ravagés; il n'y a pas eu dans toute la France cent châteaux détruits, et tous nos nobles de crier à la subversion , au malheur, à l'abomination, etc., comme
Illllr- M mDAMC HOLAMP. — II. 34
INfllMCDlt RiflOtlLI.
si le destin de l'empire était attaché à la conservation de quelques repaires dont le peuple excédé avait chassé les bêtes féroces. Ce sont ceux qui l'oppriment qui sont tels; c'est le despotisme dont les ravages, les dilapidations, les guerres, étouffent les générations par millions, ou les écrase à plaisir dans les batailles, c'est lui qui est sanguinaire; mais, le peuple, ce peuple qui n'a que la vie et son industrie, qui ne demande qu'à conserver l'une sans humiliations, et à exercer l'autre sans obstacles, ce peuple dont la vengeance s'apaise par le sacriflce de quelques têtes infernales, n'a jamais mérité parmi nous les reproches affreux, les dénominations injurieuses dont l'accablent des tyrans abaissés, rugissant de leur nouvel état. Mon ami, ne vous rangez point dans cette classe dépravée, pour laquelle vous n'êtes pas fait; lisez nos bons papiers, gardez-vous des menteurs aristocrates, et craignez ceux qui pendent les livres, ils veulent aveugler pour asservir : c'est bien pis que le peuple, qui ne pend que pour se venger des plus coupables de ses oppresseurs.
Nous avons eu M. Pigott, brave Anglais et chaud patriote, singulier pythagoricien; nous avons encore M. Lanthenas, fervent apôtre de la justice, de la liberté, de l'humanité, et qui pourrait apprendre à Genève ce qu'elle doit faire pour se relever.
Continuez de faire de bonnes eaux(1), des drogues salutaires, d'ingénieuses inventions et d'utiles découvertes; mais instruisez-vous mieux de notre Re'volulion, pour la joie de votre âme qui doit s'épanouir à l'amélioration de l'espèce, à la perfection des gouvernements et pour le bien de vos concitoyens. Cela n'empêchera pas que vous ne causiez encore des maux de cœur à votre compagne, pour vos menus plaisirs et les siens. Je ne saurais lui prédire la durée de ces petits maux; je n'ai fait qu'une épreuve, cela ne fournit guère d'expérience et j'ai ouï dire que les unes souffraient, comme je l'ai fait, durant les quatre ou cinq premiers mois seulement, que les autres en avaient pour tout le temps qui précède la grande fête.
Nous sommes toujours dans les travaux, faisant d'ailleurs notre tâche de citoyens, laissant crier les forcenés, et ne connaissant qu'une règle, la justice, qu'une loi, l'égalité, qu'un sentiment, l'humanité. Vous savez bien que l'amitié est un de ses dérivés.
Adieu, nous vous embrassons et vous souhaitons paix et santé, vous deux conjointement, comme de raison.
M Gosse disait, dans cette même lettre i poteries surpassant ce qui s'était fait de plus «Ma pharmacie va très bien; nous opérons, beau dans ce genre. Mon établissement d'eaux dans un atelier que nous venons de former, des minérales (artificielles) va son train..,-
A BOSC'1'. — Villefranche, — 19 novembre 1790.
Villefranche , 19 no\ ombre 1790.
Vous ne nous avez point accoutumés au silence rigoureux que vous gardez maintenant, et la pacotille du courrier nous parait bien mince quand il ne s'y trouve rien de vous.
Peut-être me saurez-vous quelque gré du signe de vie que je vous donne aujourd'hui; j'ai failli rendre lame celle nuit, et au lieu d'être à cheval maintenant pour relourner au Clos, je suis obligée de rester dans mon lit. J'espère que ce n'est qu'une ni»- de peu de jours.
Des démissions d'anciens municipaux ont fait passer noire ami à la place de l'un d'eux(î). Les élections ne sont pas encore faites.
Adieu, je \oulais causer, il me semble n'avoir rien d'aussi agréable à faire quand je suis malade; mais mon estomac ne veut pas supporter plus longtemps ni iM-n-ice.
Nous n';i\i/. donc pai de nouvelles d'Henry d'Outremer ■ I
IAVI11
(À CHAMPAGNEUXW.] — [De Paris j, - [ti juin 1791].
. . . Je crois que la jalousie de voir réussir un autre qu'eux, et une foule de petites, soties et viles passions assaisonnées d'une indolence, d'une inertie incu-
l'.ipttri de Ratière, gleterre depuis quelques jours (voir mon pre-
l-md riait devenu ainsi, de notabU, mier Recueil, t. I, p. 7V'i--'i5).
nfficier municipal , le 16 novembre. Les élection», (4) Papiere de Roiière. In seul feuillet. Il
[HMir le renouvellement annuel <lc la moitié du suflit de rapprocher ce morceau de la lettre en
ronaeil municipal. M liront du aCi novembre eu 1 1 juin 1791, adressée à Champagneux (I. II,
ai décembre. p. 391-393 de mon premier Recueil) pour voir
Henry Bancal de* l-sirls, parti pour l'An- que nous avons ici la fin de cette lettre.
râbles, les rendra toujours plus nuisibles qu'autrement. Leur amour-propre se nourrit et s'irrite de tout; ils ont été piqués du témoignage de confiance que vous avez donné à voire député extraordinaire et ils sacrifieront volontiers toute la ville au dépit de n'avoir pas été jugés les premiers hommes du monde.
Cependant nous approchons d'une véritable crise; il est certain que les préparatifs du dehors sont réservés pour l'époque du renouvellement de la Législature; les intrigues de la Cour vont leur train, et si les élections ne donnent pas des sujets précieux, nous sommes fichus (c'est le cas, ou jamais, de se permetlre cette expression grenadière). Armez-vous de courage, et tâchons du moins de faire une belle défense.
Pour terminer ces graves objets avec la gaîté française, je vous dirai que, dans une société de bons patriotes de l'Assemblée et d'autres, nous calculions dernièrement les chances que nous avions pour être pendus, et j'avais l'avantage d'en réunir quelques-unes pour ma part.
Au milieu de tout cela, le Roi a diablement peur; on imagine à la Cour qu'il y a un parti pour le niellre de côté et faire la République parfaite. C'est une rêverie pour le moment, mais si les affaires se brouillaient et que la guerre donnât le branle, qui sait jusqu'où pourraient aller les événements?
Adieu, aimez-nous toujours comme nous vous aimons. Mille choses tendres à la tant aimable moitié de vous-même. Que n'est-elle ici avec moi !
À LANTHENASO. — [De Paris], — a février 1792.
2 février 1792.
Les papiers relatifs au compte entre M. Lanthenas et nous ne me sont toujours point arrivés; mais j'ai retrouvé dans mon portefeuille une note écrite le jour de
'•' Publié en 1908 dans l'Amateur d'auto- lient dix billets de M™ Roland...» Comme
graphes, d'après l'original de la collection Tré- elle ne renferme pins que celui-là, il o>t évident
mont, Bibliothèque nationale, ms. 12760,1. V, que les neuf autres ont fait partie de la vent.:
fol. 535-537- Trémont du 9 décembre i85a, et sont ceux qui.
La notice qu'y avait jointoie bacon de Tré- après avoir passé aux mains de M. l-'aii;;ère,
mont commence ainsi : ttCette enveloppe con- sont aujourd'hui aux Papiers Roland de la
mon départ de Paris. 3 septembre!'1; elle porte que nous étions alors redevables
de 267 francs
à quoi ajoutant les 100
Résultent 367 francs
qui très certainement appartiennent à M. Lanlhenas. Je le prie de permettre que je cesse de les garder, puisque cela ne saurait lui dire utile et me causerait quelque gêne. Je sais, entre amis, à quel degré d'importance on doit réduire ces choses-là; mais je sais aussi quelle exactitude il convient d'y mettre en affaires, quand on n'est plus dans une situation commune. J'ai du plaisir à m'acquitter en sentiment et en marchandise, et je ne me trouve bien qu'au pair en commerce cl .■11 amitié. Les papiers ne servent que de pièces justificatives, la bonne foi peut s'en passer ou les attendre.
Au reste, tous nos comptes ne sont pas finis et ne sauraient l'être, puisque mille choses à M. Lanthenas sont entre nos mains, ici ou là-bas<2); le temps amènera le moyen de les régler.
À Mm* GOSSE W. — De Paris, — ao mars 179a.
Paris, ao mars 179».
Je n'aurais pas, Madame, tardé si longtemps à vous témoigner le plaisir avec lequel j'avais reçu de vos nouvelles et accueilli celui qui me les apportait s'il m'eût été permis de le faire plus tôt. J'avais vu M. Duby un dimanche et aperçu, autant qu'il est possible dans le quart d'heure d'une première visite, tout ce que vous m'annonciez de ses droits à l'estime des personnes qui le connaissent. Il revint le vendredi suivant et me trouva rendant un émélique qu'on m'avait administré, je ne pus que lui dire que j'espérais que mon indisposition ne m'empêcherait pas long-
Bibliotliéque (n. A. fr.,ms. 9533, fol. a66-»76 et a8o-a8i ), et que j'ai donnés dans mon premier Recueil. Il ne manquait plus que le dixième billet; le voici retrouvé.
Les dates soulignées en lele et en fin de la lellre ne sont pas (sauf le 3 février final) de la main de M"' Roland. On pourrait donc se demander s'il ne faudrait pas lire tyg3, au mo-
ment de la rupture finale, mais 1 799 reste plus vraisemblable. Ce billet porte d'ailleurs la mention «n* a».
<'' C'est en effet le 3 septembre 1791 que M"" Roland avait quitté Paris pour revenir en Beaujolais.
(,) Là-bas, au Clos ou à Villefranclie.
C D. Plan, op. cit., p. aa5-aa8.
temps de cultiver sa connaissance. Je m'étais trouvée très mal la veille, je paraissais menacée d'une maladie grave et putride, j'ai été quinze jours dans mon lit et je sors d'avant-hier. Mon mari se rendit, après quelques jours, à l'adresse de M. Duby, qui était sorti pour l'instant; nous ne l'avons pas vu davantage. Si j'avais été adm moi*, comme j'espère m'y trouver sous trois semaines ''', j'aurais envoyé une invitation à votre compatriote, par empressement pour quiconque s'est présenté de votre part; mais je suis campée dans un hôtel garni, fort occupée de suivre des ouvriers très longs à m'arranger l'appartement que nous devons habiter, et venant de perdre un domestique jaloux d'aller aux frontières pour y combattre les ennemis de la France. Je suis infiniment sensible, Madame, aux regrets que vous m'exprimez de notre commun éloignement, mais la séparation n'est pas ce qu'elle semble. Nous n'abandonnons point absolument le midi de notre patrie, nos propriétés nous y rappelleront toujours une ou deux fois l'année. Si vous étiez femme à visiter la belle ville de Lyon, il serait facile de s'entendre, de faire correspondre votre voyage avec le mien, et j'irais vous attendre dans mon ermitage. Il y a longtemps que M. Gosse nous avait promis de joindre les liens de l'hospitalité à ceux de notre vieille amitié; je me prévaudrai toujours de celte promesse jusqu'à ce qu'il l'ail remplie.
Dites, je vous prie, à ce bon ami, qu'il m'a bien mal compris ou qu'il se presse trop de me juger; il est lente d'altribuer au changement de mes goûts notre résolution d'habiter Paris, comme si les raisons que je lui ai données de ce choix ne l'avaient pas mis à même de considérer les choses sous leur vrai point de vue, ou que mon exislcnce fût isolée. Particulièrement dévouée aux soins intérieurs, une femme est bien partout où son mari est heureux; mais quel esl celui qui a le plus l'habitude de communiquer avec des esprits cultivés, quel est celui dont l'activité, les connaissances, le train de la vie publique requièrent une manière d'être propre à l'exercice de ses facultés? Assurément entre mon mari et moi, la distinction n'est pas difficile à faire. Je n'ai que deux choses à mettre en opposition pour faire apprécier nos goûts el nos principes. L'année dernière, durant mon voyage ici, mon mari jouissait encore d'une place intéressante, il était député extraordinaire d'une grande ville; nous étions très agréablement et grandement logés; nous voyions les députés patriotes les plus célèbres de l'Assemblée constituante, ils se rassemblaient chez nous en comité de confiance, quatre à cinq fois la semaine. J'ai vu de près les efforts des citoyens vertueux et j'ai pu juger tout ce que leur opposait l'intrigue; notre position était vraiment intéressante. J'ai tout quitté dès le mois de septembre pour regagner ma retraite, mon mari m'a suivie vingt jours
<') Roland avait signé, te 10 mars, te bail pour six années , à partir de Pique» (le 8 avril
d'un appartement, rue de la Harpe, n° 5i, de cette année-là).
après, en refusant ia continuation de sa dépulalion, parce que les affaires importantes étaient terminées. Aujourd'hui, nous sommes supprimés, nous n'avons même point encore la pension de retraite que pourtant le décret de suppression nous promet; nous sommes modestement logés un étage plus haut; ceux qui nous recherchaient l'année dernière, ou sont retournés dans leurs foyers, ou sont montés à de grandes places dans lesquelles ils oublient ceux qui n'en ont plus. . . et nous restons à Paris. Assurément des ambitieux eussent fait tout le contraire ; ils n'auraient pas quitté la capitale quand on leur y faisait une sorte de cour, pour p'M'iiir l'habiter livrés à eux-mêmes sans vouloir en faire aucune à personne au monde. Autant j'étais répandue à mon précédent voyage, et occupée de politique, autant je suis solitaire et fermée dans le cabinet à me délasser avec la littérature, jusqu'à ce que je reprenne avec mon mari nos occupations communes, qui seront maintenant toutes dirigées vers les Arts. J'ai souri toutes les fois que j'ai reporté ■M yeux sur le commentaire de votre bon ami à mon sujet, et je me suis dit : celui-là aussi mangerait tout Platon et tout Aristole avant de deviner certaines choses.
Je vous félicite, Madame, du bonheur que vous savez goûter dans les soins maternels, il le faut tout entier pour remplir le cœur d'une femme sensible; et l'amour lui-même laisserait encore des désirs si la maternité n'offrait une plus grande carrière à la sensibilité généreuse que la nature nous a départie. Ma lille est sortie des maux de l'enfance, mais non de ceux de la jeunesse dont quelquesuns menacent si cruellement les personnes du sexe; je la livre à la nature et ne la ferai point inoculer.
Notre situation politique est devenue meilleure depuis peu de temps; le génie de la Liberté parait veiller sur la France, nous sommes encore moins sages qu heureux, mais le retour du despotisme est impossible; on peut nous faire eutredécliirer, mais on ne nous asservira plus, et de tous les fous du monde nos émigrés sont les plus grands.
Adieu. Madame; recevez, partagez avec votre digne époux les nouvelles assurâmes de l'attachement que vous ont voué deux êtres bien affectueux, bien vrais et bien indépendants.
Roland, née Piilipov
[À PETIONS.] — De Paris, — 6 mai 1792.
Paris, 6 mai 179a.
Je connais beaucoup, Monsieur, les vieillards respectables et malbeureux pour lesquels j'ai l'honneur de vous adresser le mémoire ci-joint.
Rs réunissent, pour obtenir la place qu'ils demandent aux Incurables, tous les litres sacrés de l'âge, de l'honnêteté, de la misère. Je n'ajouterai point à cela (intérêt particulier qu'ils m'inspirent, ils ont droit au vôtre par les premiers. Je m'en tiens à vous les offrir en renouvelant l'hommage affectueux des sentiments que j'ai voués à vos vertus et à vos lumières.
Roland, nke Phlipox.
À BERTHIER(2). — 26 septembre 1792.
A M. Al. Berlhier.
Paris, 26 septembre, l'an i" de. . .
Je reçois, Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire et communication de votre adresse à la Convention nationale.
Cl Collection de M. Georges Gain. — J'ai publié cette lettre en 1908 dans l'Amateur d'autographes.
Les ((vieillards malheureux» sont sans doute M. et Mm° de Châlons, amis de la jeunesse de Marie Pblipon.
Tout fait présumer que la lettre est adressée à Petion , alors maire de Paris , ayant la baute administration des hospices.
M J'ai publié, dans les Feuillet d'histoire de mai 1912, cette lettre, dont l'original m'avait été fourni par les Papiers de Rosière.
C'est la minute, Je la main de .V" Roland, d'une réponse à faire par le minisire à Alexandre Bertbier.
Berthier, chef d'état-major de Luckner, avait eu, au ministère de l'Intérieur, en mai 1792, une très vive altercation avec Roland ; M était-il suspect aux vainqueurs du 10 août, et avait-il été suspendu par le Conseil exécutif provisoire. Pour se justifler, il écrivit, le 22 septembre, à la Convention et à Roland lui-même (j'ai donné ces deux pièces dans le numéro précité des Feuilles d'histoire).
Je vous ai cité historiquement, dans ma correspondance avec M. Lafayette ''', sans connaissance particulière de votre personne et avec la rigueur d'un homme qui ne considère jamais que les faits, indépendamment des individus.
Si vous avez à faire, dans l'opinion publique, de justes réclamations, et que vous les appuyiez de preuves, j'applaudirai à vos succès. Je voudrais pouvoir reconnaître dans tous les Français, et particulièrement dans ceux qui ont été ou qui sont revêtus de fonctions intéressantes, les amis ardents et dévoués de la République (2).
À M"" DE LAFAYETTEW. — Paris, — 9 octobre 1793.
Paris, 9 octobre, l'an t" de la République.
Je désire, Madame, pouvoir concourir à l'accomplissement de vos vœux; ils naissent de sentiments el de liens chers à la société, sacrés pour les amis de l'humanité; j'appuyerai votre réclamation touchante auprès du Comité de la Convention. Mais je ne dois pas vous dissimuler que le moment n'est point encore venu. Vous seriez exposée, par le nom que vous portez, aux manifestations douloureuses de l'opinion qui s'y trouve maintenant attachées et je ne sais quelles disgrâces ou quels risques il pourrait vous faire courir en traversant la France. La sortie des frontières serait encore plus difficile dans ces circonstances. Je crois donc qu'il faut ajourner votre voyage à des instants plus favorables; ils peuvent ne pta larder, je vous invite à les attendre et je serai le premier à les saisir.
Le ministre de l'Inté