‹ Lettres, recueillies et mises en ordreChapitre 103 sur 113 · A M. HUMBERT FERRAND. A BELLEY · texte numérisé non relu

A M. HUMBERT FERRAND. A BELLEY

♦ Monsieur^

Votre demande est franche et me platt : a Que faut-il répondre à ceux qui disent que les Piombi n'existent plus à Venise^ et que^ par conséquent^ Silvio Pellico n'a pas été dans les prisons ainsi nommées? d

n y a des gens^ mon cher Monsieur^ à qui il est inutile de répondre, car ils ont besoin d'accuser à tout prix; mais si parmi vos amis vous en avez qui vous font cette question, ils sont de bonne foi ; Usez-leur ma lettre.

Tous ceux qui vont à Venise voient le palais des anciens doges, et voient qu'il est couvert de plomb. L'étage le plus élevé de ce palais est appelé par tous les Vénitiens Y étage $ow les plombs (sotto i piombi). Là étaient les prisons d'État du temps de la république; être captif là-dedans se disait : Être sous les plombs. Cela est connu de tout le monde.

Mais, ditr<m, ces prisons ont disparu; il n'y a plus là

que des chambres qui ne font nullement horreur. Les fenêtres y sont grandes^ la lumière y abonde : ce ne sont plus les Piombi.

Cela est bientôt dit, mais c'est toujours cependant rétage sous les plombs, c'est l'étage du palais où jadis la république de Venise mettait ses prisonniers les plus marquants. Et c'est là où tous les Vénitiens actuels savent et peuvent attester que plusieurs carbonari ou soupçonnés carbonari ont été enfermés en 4820 et 4821 . Les prisons de la police étaient dans une partie de ce palais; il y avait des cachots placés à d'autres étages, et il y en avait sous les plombs. Le gouvernement autrichien n'en a jamais fait mystère. J'ignore si actuellement les prisons de la police sont encore dans cet endroit; mais tous ceux qui habitent Venise ou qui y vont peuvent savoir, comme chose très-notoire, qu'elles étaient là en 1820 et 1824. Les anciens prisonniers d'État de la république, qui étaient atAX Plombs, se trouvaient au dernier étage du palais; MOI j'ai été longtemps détenu au dernier étage de

CE PALAIS QUI EST ENCORE COUVERT DE PLOMR : ai-je

été ai^ Plombs ou non?

Au reste, dans mon li\Te, j'ai dit que ma première chambre sous les plombs avait une grande fenêtre. Je ne Tai nullement peinte comme un antre obscur; j'ai seulement parlé de la chaleur affreuse que j'y ai souffert, et des insectes qui me dévoraient. J'ai dit que la chambre où j'ai été mis en automne avait deux fenêtres, une grande et une petite; je n'ai rien altéré, rien chargé. Il faut que Ton soit de bien mauvaise humeur pour ne pas en convenir.

Ne faut-il pas aussi cire singulièrement prévenu pour trouver vraisemblable que je dise avoir été dans une prison qui n'aurait pas existé? Que Ton demande à Venise à qui que ce soit^ où ont été mis^ à Tépoque dont nous parlons^ les carbonari que la commission spéciale jugeait^ on répondra : a Kn plusieurs endroits^ c'est-à-dire à San Michèle di MuranOy aux Criminali et aux Piombi. »

Je n'étais pas le seul sous les plombs. J'avais dans la prison^ à côté de moi, le marquis Canonici de Ferrare, neveu du cardinal Mattei; dans d'autres chambres étaient quantité d'autres captifs. Si maintenant on ne se sert plus des Piombi pour prison, c'est fort bien; mais le bel argument pour nier ce qu'ils ont été notoirement four moi et pour tant d'autres !

Je le répète, le gouvernement autrichien n'a jamais fait un mystère de notre détention aux Plombs. Ce n*est point lui qui nie ce fait, ce sont quelques hommes qui n'ont sans doute pas été à Venise ou qui y ont été sans prendre là-dessus des informations convenables. On les a trompés, on a taché de les indisposer contre moi, ou bien l'erreur est venue d'une parole plus inexacte que méchante; car souvent d'un premier malentendu nait une voix calomnieuse, et cette voix circule tant qu'elle peut.

En voilà bien assez sur ce sujet. Je sais qu'un

homme du plus grand mérite S en France, a cru un

» Chateaubriand. Voyez à propos de celte singulière accusation portée contre PelliCo, la lettre du 23 août 1836 à madame la comtesse Ottavia Masino di Mombello, page 4 75.

{Note de l'Éditeur.)

instant à mes calomniateurs : on aurait voulu le pousser à des hostilités contre^noi^ contre moi qui Thonore et qui Taime. Cela m'avait fait un peu de peine; mais^ dès lors^ je me dis que je devais supporter avec calme toutes les attaques injustes. On ne gagne rien en slnquiétant^ en se défendant; il suffit d'être du côté de la vérité^ alors on peut dire : Si Deus pro nobis, qvùs contra nos?

La fenêtre de la première chambre que j'eus aux Piombi se voit de la grande cour du palais du doge, en venant de la Piazzetta. Elle est à gauche du spectateur, au-dessus du superbe escalier où Harino Faliero fut décapité, et d'où je suis descendu au milieu des sbires pour aller entendre ma sentence sur l'échafaud.

Adieu, Monsieur; ne parlez pas beaucoup de moi : lorsque vous jugerez à propos de le faire, dites seulement que je vous ai paru sincère et que je me glorifie d'être, par la grâce de Dieu, chrétien, catholique, ennemi des révolutions et des fausses phifosophies, et non un partisan du désordre, tel qu'on voudrait me faire paraître.

Je n'en suis pas moins un pauvre pécheur. Votre Silvio Pellico. *

A M. GIUSEPPE POMBA.

16 férrier.

Mon cher Monsieur Pomba, Le Levita d'Efraim ^ de M. Marenco est une oeuvre

* Cette tragédie, jiisqa*ici inédite, vient d*étre pabliée dans

d'un grand mérite quant à Texécution. Le sujet est yraiment scabreux, et je crois, comme le croit l'auteur lui-même, qu'on aurait de la peine à le supporter

sur la scène. Mais il est traité avec une merveilleuse délicatesse et une singulière fécondité de sentiments. Cette tragédie plaira certainement beaucoup à la lecture, et on pardonnera Textrême hardiesse du choix du siyet, grâce au naturel avec lequel l'action est développée, et à la rare supériorité du style et de la versification. Le pire qu'on puisse dire sera : quel dommage que tant de talent ait été appliqué à un sujet si malheureux !

Je vous prie de transmettre à H. Harenco toutes mes (éUcitations. Tout ce que j'ai vu de lui jusqu'ici atteste un génie puissant.

Croyez-moi, cher Monsieur Pomba, votre très-affectionné serviteur et ami.

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