A M. FEA
Très-estimable Fea,
Un Uvre écrit avec un aimable talent et un bon esprit est pour moi une lecture attrayante; aussi aimé-je votre Giuliano. L'exemplaire que vous m'en avez offert m'est précieux, et je vous en remercie infiniment. Ce récit n'est pas sans défaut à mes yeux, mais il abonde en nobles qualités, assez grandes pour
un volume de hBiblioteca naziotiale avec les autres œuvres posthumes de Carlo Marenco. (Note de l'Editeur.)
faire oublier les défauts. Je ne m'étendrai pas sur les louanges^ et je tous dirai simplement en quoi je trouve de l'imperfection, vous déclarant d'ailleuts que je ne tiens nullement pour infaillibles mes jugements littéraires, mais que je les regarde au contraire comme pleins d'incertitude. L'expérience m'a démontré que souvent je me suis trompé en jugeant, dans le blâme comme dans l'éloge.
L'histoire intime de quelque partie de la vie d'un homme est, à mon avis, un excellent sujet de livre, mais l'art exige une condition que vous n'avez peutêtre pas assez remplie. Elle consiste à ne pas se omtenter, pour donner de la grandeur à cet homme, de le montrer assailli par une passion violente et ferme dans la vertu, mais à particulariser ses actions. Je ne demanderais pas trop d'incidents, mais je voudrais un plus grand nombre de circonstances, une peinture plus marquée, plus variée, de la généreuse conduite d'un si digne amant. Vous abandonnez trop au lecteur le soin de supposer ses actions, et vous vous bornez trop à peindre en lui un adorateur sans tache, en omettant de spécifier. Je veux dire qu'en omettant les spécifications, en négligeant de peindre les actions particulières de votre héros, ses traits de grandeur d'âme, sa faculté d'agir, vous avez fait, si je ne me trompe, que les lecteurs ne sentiront pas assez la noble nature de l'âme de Giuliano. Il agit trop peu sous les yeux du spectateur. Il aime, il pense, il soufiDre, il est irréprochable : c'est à merveille; mais on voudrait voir en relief, dans le développement des faits, la pratique de ces magnanimes sentiments. Ainsi croîtrait
r importance poétique et morale du personnage. Il n'appartient pas à une époque chevaleresque^ -et il ne peut honorer sa belle par des entreprises guerrières^ mais que du moins on voie qu'il Thonore en s'élevant au-dessus de lui-même dans telle ou telle rencontre. Ici il protégera énergiquement un opprimé; là il foudroiera un méchant de son indignation; ailleurs il développera une pitié peu commune; autre part il sera grand dans le pardon; même dans un rang peu élevé^ de telles choses sont possibles^ et Tart les réclame dans un drame ou dans un roman d'amour.
Le livre que vous avez publié m'est une garantie que vous avez tout ce qu'il faut pour composer de bons romans. Peut-être alors en méditant sur ces observations critiques d'un ami^ vous continuerez à montrer le même talent que dans Giuliano, et à faire preuve^ en outre» de plus de puissance^ en donnant au personnage que vous aurez choisi^ la grandeur qui lui appartient.
En attendant^ agréez la sincère et parfaite estime de votre très-alTecUonné Sihio Pellico.