‹ Lettres, recueillies et mises en ordreChapitre 108 sur 113 · A M. N. N., PROTESTANT · texte numérisé non relu

A M. N. N., PROTESTANT

♦ Monsieur^

Vous avez bien raison de ne pas craindre de paraître indiscret en m'entretenant de ce qui vous intéresse le plus— la religion. Oh ! que cet intérêt est grand à mes yeux aussi ! mais j'avoue qu'il perdrait de sa grandeur pour moi si je n'étais pas catholique^ si j'appartenais à des chrétiens sans chef^ sans unité^ sans doctrine permanente. Je m'étonne que l'on puisse avoir de la foi^ de la religion dans le protestantisme^ quand on a eu le temps d'exercer son intelligence d'après le principe d'incertitude^ de doute et de variation qui le constitue. Je m'en serais moins étonné il y a trois siècles; car alors l'esprit de réforme iK)uvait se faire des illusions^ croire que les dogmes resteraient^ croire que la critique épurerait l'Église^ mais qu'enfin il y aurait une Ëglise. Ces illusions ne sont plus possibles aujourd'hui. Les conséquences inévitables da protestantisme ont été des doctrines toujours changeantes^ toiyours attaquables^ toujours manquant d'autorité, toujours tourmentées par l'incohérence. J'avoue que je m'y perdrais dans le doute^ ou plutôf je prierais sans a»sst» pour en sortir, et je crois que je n'aurais de repos, de foi qu'en devenant catholique.

Pardonnez-moi si je vous parle souvent de mon sen-

1 Publiée dans le journal la Civilta caUolica, série II, Yol . XII . Rome, 1 855. {Sote de T Editeur. )

tiinent intime; c'est que je me suis rendu aux vérités du catholicisme après avoir essayé d'autres voies pour nie faire une conviction religieuse; je n'en ai trouvé nulle part. Je n'ai pu vraiment dire : « Je crois à une religion^ j'appartiens à une religion, » que quand je me suis mis de toute mon âme sous 1 étendard de l'Église qui se nomme infaillible, que j'ai reconnue pour infaillible.— Votre raison éclairée. Monsieur > vous montre sous un jour favorable le catholicisme du moyen âge; vous le jugez un fait providentiel, nécessaire au développement de l'humanité. C'est même là une opinion bienveillante et sage qui se manifeste aujourd'hui parmi tous les penseurs protestants. C'est une preuve de bonne foi et de lumière que d'en être déjà venu à accorder quelque éloge à ce grand édifice religieux que les premiers protestants avaient maudit. II ne me sied pas de me vanter de mes lumières, mais Dieu sait que j'ai aussi une bonne foi complète dans ces questions. Eh bien, mon cher Monsieur, permettez-moi de vous assurer que je pourrais bien accorder les éloges les plus sincères à des protestants; je les aime et je les plains, je. sais qu'il y en a de vertueux, de pieux; mais le protestantisme je le vois avec douleur, je ne démêle rien en lui de salutaire aux âmes, je ne serais pas franc si je m'ett'orçais d'y trouver quelque chose de louable. C'est une maladie de mes frères, c'est un malheur arrivé aux chrétiens, c'est la séparation au lieu de l'union. Je pense tout ceci depuis des années; l'enthousiasme, la passion ne m'aveuglent pas. Ce qu'il y a encore de bon dans le protestantisme, ce n'est pas lui, c'est l'Évangile, c'est l'esprit de cha-

rilé que l'Évangile prèclie à tous ceux qui le reyoîvent, même dans les communions qui errent loin de rÉglise. Honneur toujours à TÉvangile! mais non à révénemenl funeste qui est venu diviser la grande famille des chrétiens. Ob! que la charité serait plus vaste, plus puissante, si nous étions tous réunis ! si des générations ne sY'taient pas vouées à de sanglantes disputes, à des haines, à des pillages, à des usurpations, à des essais violents de réforme et de progrès social ! Ces luttes monstrueuses ont lassé Thumanité; nous nous regardons fmalement avec calme, avec le désir de rendre justice à tout le monde. Mais des siècles ont été perdus, des millions de cœursse sont nourris de malveillance, le protestantisme a promis de répandre la vérité, et il n'a répandu que le doute. Hélas ! ce supposé faitproti" denliel n'a pas plus été une bénédiction que ne le sont les grandes calamités. La bonté de Dieu tire quelques biens de tous les maux qu'il permet et que nous nous méritons par nos péchés. Le protestantisme, je ne puis l'envisager que comme un mal qui a été, qui t»st, ainsi que toutes les erreurs, une occasion iK)ur susciter des saints, pour rallumer le zèle, pour produire des actes de dévouement, pour éveiller dans les catlioliques l'étude comme les vertus. Voilà ce que nous voyons. On nous a attaqués en invoipiant la saine critique, et à force d'examiner, d'analyser, de comimrer les attaques et les défenses, qu'en est-il résulté? Les arguments tournés contre l'Église ont tous trouvé leur ré|K)nse; ils la trouvent tous les jours. C'est i>our cela que les préjugés des protestants éclairés comme vous. Monsieur, ont diminué. On ne nous accuse plus d'être

ignorants^ d'être mauvais logiciens ; on lit Wiseman et d'autres profonds logiciens catholiques^ et on les place pour le moins sur la même ligne que les autres savants penseurs de notre siècle. Je trouve tout naturel que, dans votre bonne foi, dans votre amour de la vérité, dans votre douce charité, vous ayez de la prédilection pour le protestantisme, où vous êtes né, où vous avez été élevé; cette prédilection ne vous empêche pas de nous aimer aussi, mais elle vous porte à adopter facilement la prétention qu'a le protestantisme de se confondre avec la civilisation. C'est une gloire à laquelle les protestants de ce siècle aiment à s'attacher; ils renoncent à la gloire théologique, ou ils y tiennent faiblement. Ce qui leur paraît essentiel, c'est de se persuader que le protestantisme perfectionne la science sociale et augmente la prospérité des peuples. C'est donc le fruit, disent-ils : auparavant il n'y a eu de bon que la fleur; rendons justice à la fleur, mais donnons la préférence au fruit. Votre langage est celui d'une illusion qui vous reste, mon cher Monsieur. Vous embellissez le protestantisme parce que vous l'aimez; vous vous plaisez à le croire plus avancé (jue l'Eglise Romaine sous des points de vue différents. D'abord dans tordre des temps, dites-vous, il est venu le dernier. Cette considération est si faible que vous l'exprimez avec modération, m'avouanl (|ue vous sentez (ju'il n'y a aucun mérite à être né aujourd'hui plutôt qu'hier; vous ne réclamez ici à la faveur du protestantisme qu'une présomption d'avancement. Cette présom|)tion ne saurait exister à mes yeux. L'idolâtrie est venue après la religion primitive, et l'idolâtrie n'était pas un

avancement; Tarianisme est venu nier la divinité de J.-C. après les véritables chrétiens qui reconnaissaient et adoraient cette divinité^ et Tarianisme était une fausse doctrine qui troubla l'Église et disparut. — Le protestantisme vous parait supérieur dans r ordre de la civilisation, et si cela me paraissait aussi une réalité. Je dirais encore que la prospérité matérielle de quelques nations, et le lustre des études littéraires et philosophiques sont des choses qui peuvent être complètement étrangères à la connaissance de la vraie religion. Une gloire admirable a illustré les Grecs, et c'étaient des païens; puissance et gloire ont brillé sur Tancienne reine du monde, et Rome était païenne. Cet argument de la civilisation est la déclamation de notre époque, mais il n'a point de solidité. Le christianisme par son esprit divin de justice, d'amour et de compassion, a produit la civilisation dont nous jouissons; les passions humaines gâtent cette civilisation, mais elles ne sauraient l'anéantir tant que nous avons rÉvangile, tant que nous restons, quoique hnparfaitement, sous Tinfluence chrétienne. — Quant à la supériorité que le protestantisme se flatte d'avoir dans l'ordre évaugélique, oh ! combien elle me [laralt imaginaire ! Oh ! qu'il est facile de déclamer depuis trois siècles (contre les mœurs des catholiques, ne les ayant pas meilleures dans la totalité! Regardez l'Angleterre et la Prusse, surtout l'Angleterre : il y a, comme ailleurs, des vertus à honorer, mais la corruption y est affreuse. Les statistiques ne |)euvent le dissimuler, et ({uand elles osent étabUr des parallèles véridiqucs, elles sont humiUaates pour les protestants, conuue les

nôtres le sont pour nous. Ne détournez pas vos regards des grandes populations pour les fixer sur des localités spéciales^ où les cantons les plus prospères appaiiiennent aux protestants^ et où des voyageurs fort de bonne foi, mais dominés par la partialité, admirent un peu superficiellement les prétendues supériorités évangéljques de tout ce qui n'est pas Romain. Hélas! la Suisse n'a pas mal de corruption aujourd'hui dans tous ses cantons. Des protestants vertueux et croyants jettent partout de hauts cris sur ce sujet; ils y recommandent avec anxiété la consen^ation de la foi et de la fraternité; mais Tindifférence , le ridicule et la fausse sagesse du rationalisme y attaquent la foi et la fraternité. Il n'en résulte pas un grand triomphe des mœurs, cela est connu. Les protestants nous ont dit pendant longtemps : « Nous valons mieux (|ue vous. » Maintenant cette assertion est assez rare ; vous ne pouvez la faire que dans des moments de partialité et d'oubli.— Mais après m'avoir marqué (luelles sont les supériorités que le protestantisme semble vous offrir, vous me dites, Monsûiur, que vous ne les attribuez pas à une action spéciale de la divinité; vous croyez que le catholicisme a été jadis à sa place, qu'il a été bon, qu'il a été voulu par la Providence, comme elle veut qu'il y ait la fleur avant le fruit; vous croyez que la Providence veut à présent Texistence du protestantisme, qui serait le fruit. Pouvcz-vous ne pas vous apercevoir de la faiblesse de cette supposition, mon cher Monsieur? L'amour que vous avez pour les prétentions sur lesquelles le protestantisme s'appuie vous empêche d'apporter plus de sévérité dans cet examen.

Hors les hypothèses toujours faciles de rimagination^ il n'y a rien qui puisse faire comparer le catholicisme à la Qeur et le protestantisme au fruit; il n'y a rien qui puisse faire croire que le catholicisme est mort ou se meurt, et que le protestantisme lui succède. Les ariens feraient aussi votre hypothèse, et leur doctrine, qui n'était point le finit, a péri, tandis que l'Église catholique s'est conservée. Comment celle-ci ne serait-elle que la fleur, ayant eu de si grands fruits, tels que les apôtres, les martyrs, des saints innombrables, des missionnaires par tonte la terre, les influences les plus irrécusables sur des progrès non imaginaires, mais réels? Comment ne serait-elle que la fleur produisant tous les jours autour de nous chanté, bonnes actions, repentir, conversion, zèle pour notre foi ancienne et immual)le? La corruption est grande, mais notre religion la combat autant qu'elle le peut, et l'on n'est i^as informé de la vérité quand on nie son action bienfaisante et sainte. Comment le protestantisme serait-il le fruit, ayant (on ne peut pas le contester) moins de foi, moins de i>ersévérance dans les principes et dans l'enthousiasme, moins de constance et d'assurance dans les bases de sa logi(|ue, moins d'action sur l'ame? Comment serait-il le fruit n'étant pas mie doctrine, n'étant pas une chose, mais un nom? Depuis les malheureux auteurs de cette fausse réforme, que de changements dans vos docteurs! Ues protestants croient à la divinité de J.-C., d'autres n'y croient pas, et vous êtes également protestants. Votre âme pieuse et droite. Monsieur, voit un Dieu dans le Crucitié ; vous Taimez, vous le priez; d'autres protestants, nou

abrutis par l'ignorance^ non méprisés, mais savants conmie vous, honorés comme vous, prêchent contre votre croyance, contre votre Sauveur ! Oh mon Dieu ! et vous n'ouvrez pas les yeux. Monsieur? Vous savez mieux que moi ce qui se passe dans le protestantisme de rAllcmagne. On y est hautement en possession de ce qu'on veut appeler le rationalisme, on y publie des ouvrages qui réduisent la foi a rien du tout, qui nient l'Évangile, qui enfln ne sont pas moins impies que le déisme voltairien. On voit des conséquences semblables en Suisse, en France, partout. C'est bientôt dit que ces monstrueuses contradictions, variations, apostasies, ne sont rien ; que ce sont les différentes cordes d'une lyre : que les cultes sont tous bons et non bons; qu'il faut prêcher l'Évangile, mais que l'on peut s'en passer. Ah ! faites taire un moment votre imagination, et vous prendrez un langage plus grave, plus vrai. Laissons au journalisme vulgaire ces théories brillantes et aériennes sur l'humanité, sur l'avenir, sur les phases religieuses, sur la mort de l'Église catholique, sur la beauté du désordre , sur l'harmonie des dissonances protestantes ; tout cela ne pose sur rien. J'ai exercé inutilement mon esprit à sonder ces profondes sciences humanitaires des rationalistes, des saint-simonieus, des panthéistes, etc.; je n'y ai aperçu que des mots, des assertions illusoires.

Je me suis convaincu que la vérité est plus simple. Jésus-Christ a fondé une Église toujours vraie, toujours féconde de charité, toujours saintement en guerre contre les vices du cœur et de l'esprit. Jésus- Christ lui a révélé des dogmes, des mystères; il y a

institué des sacrements qui la caractérisent et la sanctifient jusqu'à la fin des siècles. Jésus-Christ lui a laisse» un chef visible dans saint Pierre et dans les successeurs de saint Pierre. Cette Eglise a reçu de Jésus- Christ une doctrine que rien ne peut changer; dès qu'on y change quelque chose d'essentiel, dès qu'on refuse de se soumettre aax décisions de cette Église, on est dans la voie de l'erreur, on chancelle dans la foi, on enfante des systèmes humains, des interprétations sans nombre, des édifices sans base que le temps anéantit. Le protestantisme mourra, parce qu'il est de sa nature de se diviser; le catholicisme ne meurt point, parce qu'il est de sa nature de se conserver un, de n'avoir qu'im culte, une conviction, un but. Voilà Tceuvre de Dieu.

J'écrirais toujours, mais ce sujet est inépuisable, et ce n'est pas dans une lettre qu'il est donné à l'homme d'exprimer pleinement tout ce qu'il sent. Il faut que je m'arrête et que je vous prie seulement de bien approfondir cette grande question si importante. Dieu sait combien je désire le triomphe de sa sainte vérité dans votre àme! Je m'adresse à lui, je vous recommande à lui. Sa gi'àce est si puissante! cherchez et vous trouverez. Votre attention s'est -elle assez tournée sur la stérilité dont le |)ix)testantisme a été frappé, sur Tinefficacité des missionnaires qu'il tache de répandre, tandis que l'Kglise catholique, à travers tant d orages que rincréduhté lui suscite, a toujoiu^ un apostolat qui o|)t're des conversions? Les missionnaires catholiques d'aujourd'hui répandus dans les autres ixirtii»s du monde voient des bénédictions étonnantes sur leur

sainte prédication, sur le sanp de ceux d'entre eux qui subissent généreusement le martyre. II y en a beaucoup qui le subissent. Toute TAngleterre sait que ses missions protestantes ne produisent ni héroïsme ni conversions; c'est qu'on s'arme d'industrie, d'avantages matériels, de raisonnements, au lieu de s'armer de foi. Lisez- vous les Annales de la propagation de la foi? Madame la marquise de Barol vous engage à les lire; je vous y engage aussi. Elle vous les enverra si vous voulez ; elle veut aussi vous envoyer un livre, c'est rhîstoirc d un martyr. Mais on ne peut pas trop faire ces envois par la poste. Auriez-vous quelqu'un ici à qui on puisse remettre un paquet pour vous? l'évèque de Pignerol vous offrirait aussi son troisième volume. 11 regrette de ne pas s'être trouvé à Pignerol le jour où vous avez été pour le voir; il désire vous connaître, vous témoigner son estime, entendre vos explications, vous donner les siennes. — M™« de Barol n'a pas reçu votre livre. Monsieur; nous sommes sûre qu'il n'est pas arrivé, car le bureau de la révision a été averti et on n'aurait pas retenu un livre adressé à elle. — Adieu, mon cher Monsieur. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'on prie pour vous. M™« de Barol prie et fait j)rier avec la charité et la foi que vous connaissez dans son âme. ElUî vous offre ses comphments et l'assurance de tout son intérêt pour votre salut.— Croyezmoi votre bien dévoué serviteur en J.-C. ♦

A M.VICTOR DE LA CANORGUE

* Mon bien cher Monsieur^

M™« la marquise de Barol s'était empressée de faire retirer les charmantes romances que vous aviez laissées pour elle à votre hôtel. Elle vous est infiniment obligée. Je lui ai lu Taimable lettre que vous m'avez fait Thonneur de m'adresser. Monsieur. Elle et M. son frère me chargent de vous offrir leurs compUments. Je vous remercie de tout ce que vous me dites de bienveillant^ ainsi que des nouvelles que vous me donnez de votre heureux voyage. Je suis charmé que vous ayez eu un temps favorable, et qu en passant à Mondovi, vous ayez trouvé moyen de voir au moins quelques instants cette église admirable. Sa beauté peut se mesurer avec celle des meilleurs monuments de Tart, et frappe tous ceux qui ont du goût ei du sentiment. Votre âme si poétique a dû être heureuse dans ces instants, trop rapides, il est vrai.

Il y a de superbes églises à Gènes. 11 faut admettre plusieurs genres, et admirer tout ce qui est beau. Plus J'ai vu de nobles monuments, plus j'ai reconnu que le règne du beau est grand et riche en variété. C'est surtout à Rome que j'ai senti cela.

Vous avez donc res|)oir de ne pas passer longtem|>s sans revenir à Turin. Je le voudrais. Monsieur; vous me trouverez toujours enchanté de vous revoir. Je ne vous aime pas seulement pour l'indulgence dont vous m'honorez et pour votre mérite littéraire ; il n'y a que

lK)nté dans vos sentiments, dans vos principes : cela est pins appréciable qne les plus beaux vers du monde. Vous me ferez bien plaisir toutes les fois que vous me donnerez de vos nouvelles. Croyez, Monsieur, à mon inviolable attachement. ^

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