TURIN
10 novembre 1833.
Mon cher Bocca,
Comme ma mémoire me troin|>e souvent et que je ne suis pas un prafond érudit, mais seulement un poêle, comme dit le critique dont tu m'as cooununiqué
les censures, je crus bonnement que je pourrais bien atolr commis un anachronisme. Hais voyant que ledit critique oubliait que, si j'avais appelé rot le roi du Brésil^ c'était précisément quand il était roi et non encore empereur, je me suis mis à douter s'il était Trai que je me fusse trompé relativement à Harino Faiiero. Je demandai à Papadopoli en quel lieu ce doge avait été décapité,.— a en haut de Tescalier des Géants^ m'a-t-il répondu.— Je crains cependant, lui ai-je répliqué, qu'il n'en ait pas été ainsi, et que je n'aie fait im anachronisme, d
Je pris alors VHistoire de Venise de Daru, et je lus (voir tome I, Uvre 8 ) :— ♦« Le 47, à la pointe du jour, les portes du palais furent fermées, on amena Marin Palier au haut de l'escalier des Géants, où les doges reçoivent la couronne; on lui ôta le bonnet ducal en {Présence du Conseil des Dix. Un moment après, le chef de ce Conseil parut sur le grand balcon du palais, tenant à la main une épée sanglante, et s'écria :— juslice a été faite du traître. — ^Les portes furent ouvertes, A le peuple, en se précipitant dans le palais, trouva la léte du prince roukmt sur les degrés. » *
Je pris Muratori, et je lus : a La mine devait éclater 1*» L% avril; mais avant ce temps un si noir dessein ayant transpiré, on mit la main sur le doge, et dans le lieu même où il avait prêté serment, à son avènement, on lui trancha la tête, le '17 avril. »
Tu vois, mon cher Bocca, que lors même que la diose se serait i)assée autrement et que ton criticiuc aurait des informations contraires à celles-ci, je serais au moins excusable, avant lu ces histoires, de m'être
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souvenu de Marino Faliero sut l'^^caKet iies GélûMs.
Mais ceci n'est rién^ mon éhetl il e^ tahf d'autres choses que j'ignore vërilablcmërit, cï nrtcldlrér if eW me faire plaisir. Le critiqué a ^rfàltemënt tatMÉ quand il dit que sur la Piazétta de Saittf-^ait yhùiM^ pu me rappeler bien d'autres malheiirél" '" * '
Hier^ une personne (d'ailleurs' estimable iét pléitiè de savoir) fit grand bruit de ce* que J'aValfc 3it' 'aibii' été transporté en Morie, ajoutant que c'était "àiïè ^tàMè fausseté et une bévue énorme; que ta'Hbk^ii'ëtkit pas dans l'empire d'Autriche^ ique là Aofée éfiiil'en Grèce^ et non à deux journées au delà de Vienne^-- Quelqu'un le laissa dire jusqu'au bout^ puis lui montra que je n'avais jamais dit Morie, mais Moraéit, et Itii fit voir sur la carte que la Moravie est tout slnfplëment là où elle est. *> i -« : . i
Alors le critique convint qu'en réalité fl n'avait ](ÉI8 encore lu mon livre et qu'on l'avait mal înffôrtl^.'*'''
Est-ce assez curieux comme cela ? Et n'al-je pàkvilison de rester calme et de laisser dire? ' '
LXMI
A LA COMTESSE OTTAVIA MASIXO
DI MOMBBLLO.
12 novembre 1839.
Madame et trës-honorée comtesse,
Votre lettre est tout amabilité^ mais plus qu'amabillté, c'est Texpansion d'un cœur noble, et hélas! d'un cœur à qui le malheur n'est pas étranger! Oh! que
TOUS êtes, bonne^ Madame la comtesse^ d'avoir daigne m'adresser, en des termes si bienveillants^ votre précieux suffrage sur mon livre ! Ce qui m'a ému dans le plus profond de mon âme, ce sont moins les éloges délicats que vous vous plaisez à me donner^ et que je ne mérite points que la preuve d'amitié que vous m'avez donii^ en me disant tout ce que vous pensez. Je craignais d'avoir montré trop d'orgueil en espérant que ce livre serait un baume pour quelque âme affligée. Tous me rassurez en me déclarant qu'en même temps qu'il vous faisait pleurer^ il soulageait votre coeur.
Personne désormais ne dût-il lé lire^ j'en ai recueilli plus de fruits qu'il ne mérite^ et, en vérité, j'en bénis k Seigneur! Quelques-uns me disent que j'ai parlé de religion avec une surabondance inopportune; mais moi qi|i connais la nullité de mon livre comme production littéraire, je crois que si généralement il ne déplaît pas, c'est précisément parce que, — moi, non certes, — mais la religion y dit quelque chose aux cœurs qui l'aiment. Ses vérités , même exposées sans grand talent, ont un charme auquel il est rare que Hiomme puisse devenir insensible. Ceux qui se scandalisent de la croix et qui trouvent qu'on ne saurait en parler sans honte et sans tomber dans le commun, parlent ainsi dans la crainte de paraître vulgaires, et {»arce qu'ils ne daignent pas méditer sérieusement sur cette sainte philosophie qu'ils abhorrent. Ah ! s'ils voulaient, en effet, y appliquer leur esprit, ils s'apercevraient vite que, sans Dieu pour base, il n'y a pas de philosophie rigoureusement déduite, et qu'en pre-
nant Dieu pour ))asc, on n'ccliappe pas a l'Évangile, on n'échappe pas au catliolicisme.— -Déjà autretms je pensais ainsi^ ou peu s'en faut^ JMadame, quoique le» dissipations du monde et la manie .4u doute, «giisant ' < contre ma foi intime^ fissent de moi un mauvais thrèt , tien. Le chrétien n'est guère devenu meilleur^ flMJÉ. alors il valait moins encore.
Peut-être ces doutes d'alors^ cette demi-inerédoUté > dont Je me targuais auraient-ils pris racine eirauraientils achevé de me gâter l'intelligence et le cœur. Diea se servit des hommes et du malheur pour me rendre moins dissipé. Le monde est rempli de malbeoreux qui n'ont pas été en prison ; mais les afflictions qolls ont souffertes ou qu'ils souffrent sont également, oo n'en saurait douter, une manière dont se sert le Tout- : Puissant pour les ramener à lui plus facilement. Quî«* , conque gémit, quiconque, même parmi ceux que l'on croit heureux, porte une croix douloureuse, ne Imu* vera jamais de consolation vraie et duraUe que dam l'union de sa propre volonté avec celle de Dieu, et fi« nalement, qu'en cessant de vouloir être heureux flor la terre. Cela épouvante, mais il faut lutter contre cette épouvante, il faut vaincre la nature. Vous, excellente comtesse, qui connaissez l'Évangile beaucoup mieux que moi, et qui seriez bien plus en droit d'en parler que je ne le suis, vous savez que, l'esprit de l'Évangile n'étant qu'amour et sacrifice, et que toute chose n'étant que pure vanité, comparée à l'Évangile, il faut nécessairement en conclure u que nous devons réduire toutes nos volontés à l'amour et au sacrifice. » Voilà ce qu'il faut dire à cette âme si estimable et si
malheureiise dont vous me pariez. Ah! disons^le à tous les af Qigés^ qnand ils nmis racontent leurs peines. Mais smrrenoDfhiiouB toiyours d'ajouter que^ puisque Dieu, da» sa profonde sagesse^ n'a pas fait choix pour perfeetîoiiner Thottiine d\ui autre moyen que de la douleur, noua dj^vods, nons^ bénir la douleur et nous efforcer de Taimer avec la partie la plus intelligente de notre âmey Mas pour cela qu'il nous soit interdit de pleurer sur nos manx. Slls ne nous causaient pas d'angoisses, ils n'auraient plus pour effet de nous améliorer, de nous détacher de tout orgueil^ de nous faire recourir an Sauveur. — Chose sublime ! Dieu envoie sur la terre lHomme parfait, l'Homme par excellence uni à la Divinité, le type des Justes, un Dieu né de la (iemme,-et ce Divin Mortel ne peut traverser quelques années de vie parmi les humains sans être par eni abhorré, dénigré, maltraité, jusqu'à se voir traîné au gibet.
Ou il ne faut pas croire à ce grand fait, ou, si Ton y croît, il faut reconnaître que la condamnation à la <:ouffrance est une condition inséparable de l'humanité, depuis l'antique et horrible mystère de la chute do premier homme. Souffrir, et souffrir avec amour, esi Tunique remède qui puisse guérir ce grand ange dégradé dont Jésus a voulu être le Frère pour le sauver! Ce frère miraculeux, et frère immortel but le calice, et puis il permit que d'autres hommes pussent a letir gré nous le présenter ; et ces hommes seraient l'objet de notre haine? Nous ne les bénirions pas au contraire, et nous refuserions de puiser quelque (Toutte amère dans ce calice, après que Jésus y a bu à
pleines gorgées I^Pardonncz ^ Madame^ si j'ai laissé courir ma plume, et lui ai permis de redire des Térités.si comiues de vous^ et qui sont précisément la règfe de. vos admirables vertus. J'aime souvent à lès redire pour me les rappeler à moi-même (pui me sens fajbl^ et qui, hélas! mène ici-bas une vie inutile. Enfln^ il est si doux de pouvoir dire quelques mots de r^iffioa avec quelqu'un qui ne sourit point, et ne vimis regarde pas comme un fanatique ou un hyjjoecfte !
La bonté dont vous m'honorez. Madame la comtesse^ est fort au-dessus de nnes mérites. Rabattez-en beaucoup, elle les surpassera encore, et je ne vous en serai pas moins reconnaissant.
J'ai l'honneur d'être, avec un respect inaltérabtei votre très-humble serviteur et sincère ami.