‹ Lettres, recueillies et mises en ordreChapitre 35 sur 113 · A PARIS · texte numérisé non relu

A PARIS

Turin, 14 décembre 1837.

Mon bien-aimé Federico^

Sais-tu qu'à tout moment je pense à toi^ ei qu'entre tous ceux qui t'aiment^ je ne puis croire qu'il y en ait un seul qui te soit plus tendrement attaché ! Bianca m'a donné des nouvelles de ta pauvre santé; et quoiqu'elle espère que tes souffrances sont plus douloureuses que dangereuses, toutefois je m'abandonne à llnquiétude. Ma santé à moi, habituellement débile^ est souvent exposée à des secousses imprévues, comme il mcst advenu ces jours-ci même; cependant elle me laisse vivre, et dans ces sept années de liberté recouvrée, j'ai plutôt regagné un peu de force. Cela me parait une garantie pour toi. Je crains, mais j'espère, et je veux espérer que tu guériras, sinon complètement, au moins assez sensiblement et de manière a ce que tes maux deviennent supportables, et te laissant quelquefois de longs répits, comme il m'arrive à moi-même. 11 est vrai, il n est que trop vrai, mon

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bien cher ami^ que ta captivité s'est beaucoup plus prolongée^ et que tu as souffert^ par conséquent, beaucoup plus que moi. Mais je suis d'une constitution faible^ et néanmoins j'ai résisté jusqu'à ce jour. Tu as reçu de Dieu un corps robuste en harmonie avec ton âme, ce qui permet raisonnablement d'es- |)ércr que tu retrouveras assez d'équilibre pour que tes maux diminuent, et |>eut-étre même se guérissent tout à fait avec le temps. Oh ! que Dieu le veuille ! Bianca me dit que, dès que tu te sentiras mieux, tu fras chercher ce bon climat d'Hyères. C'est donc que tu n'es pas à présent en état de faire ce voyage. Je vois par là que tu souffres beaucoup, et j'en suis bien affecté, et je le vois d'ailleurs par ce que tu lui as dit, qu'il ne^ t'est pas encore possible d'écrire longuement, et qu'en m'écrivant tu ne saurais être bref. Je sens la privation de tes chères lettres, mais je ne voudrais pas que tu te fatiguasses; attends que tu sois mieux ; attends que les médecins te pcnnettent positivement d'écrire. Je sais par ex|>érience que la fatigue qui suit l'application est nuisible. Il y a des semaines où moi-même je me vois réduit à ne pouvoir écrire dix lignes sans être pris de fortes palpitations qui m otenl la respiration. Parmi les choses que la bonne Bianca me mande, il y a le désir qu'elle aurait d'être ta garde-malade. Je le crois bien. Elle s'effraye de ce <jue tu vois trop de monde. Elle ne voudrait te voir admettre qu'un |)etit nombre d'amis dont elle serait toujours. Si le repos t'est nécessaire, je te le recommande aussi de mon côté, et je te le recommande sachant tout ce qu'il vaut. Il m*e9t

arrivé souvent de ne pas savoir me délivrer d'un trop grand nombre de visiteurs^ et alors de me laisser entraîner à trop d'activité d'esprit et de paroles; les forces ne suffisent pas à une telle dépense de vitalité.

J'en tire d'abord un avantage illusoire^ auquel succède aussitôt une altération plus profonde de ma santé. Cette remarque contribue à me faire rester autant que je puis dans la solitude^ c'est-à-dire que je me borne à jouir de la société d'un petit nombre d'amis et seulement à certaines heures. Je remplis cette solitude d'une douceur qui n'a rien de gai^ qui est même souvent bien triste^ mais qui ne laisse pas d'être douceur. Je m'entretiens avec Dieu, je pense à tous nos malheurs et aux misères infinies de toute l'histoire de llimnanitc. Je me console par la certitude des explications que la foi nous donne sur tous les mystères douloureux de notre pauvre vie. Ce qui me console eiKX)re, c'est l'harmonie qui existe entre ton àme et la mienne en fait de religion, et je me dis souvent que notre amitié sera l)onle au delà mêine de la tombe \tàT celui (jui a si bien rapproché nos cœurs dans l'angoisse de la prison.

Tu sauras que j'ai écrit à Alexandre* après avoir lu son second volume : je n*ai pas eu le premier. Ce qui m'a "souverainement plu dans celui que j'ai lu, c'est la diaude expression de sa haute estime pour toi. Quel-

' Aleiandre Andryaiie, un aiiire des compagnons de Silvio Pellico éu Spielberg. {Note de l'Editeur.)

— Toiii le inonde a lu les Mémoires de M. Ândryane. Ils sjvQienl de précieux détails à ceux de Silvio Pellico.

(Note du Traducteur,)

ques personnes assurent qu'on a fort blâmé ces Mémoires. Je voudrais que ce blâme ne fût pas fondé, et j'espère qu'il ne l'est pas. Ce qui m'a fait un peu de peine dans ce second volume, c'est (Je le voir parler sur un ton si. enjoué et si leste des misères de Pallayicini. J'eusse préféré qu'il les eût couvertes du manteau de la charité. Ceux mêmes qui blâment quelque chose dans ces Mémoires, aiment dans Alexandre son extrême affection pour toi. Ton nom est cher à tous. Alexandre t'aura probablement présenté l'ami qui lui a porté ma lettre, le comte Balbo. C'est un homme de mérite et animé des sentiments les plus élevés. Celui qui te remet celle-ci est le comte Camillo de Cavour, qui est aussi, malgré sa jeunesse, un honuije d'une intelligence mûre et distinguée, et qui fait honneur à notre pays*.

Si tu vois La Cistema, les Brème, les Baldissero, je te prie de les saluer en mon nom. Salue également Ugoni, et tous ceux de tes amis qui ^nt aussi les miens.

Oh ! comme je soupire après ime lettre de toi, mon bien-aimé Federico! mais je te le ré|Hîte, ne te hâte pas trop. Avant toute chose travaille à te rétablir. Dis seulement à Alessandrino qu'il me donne, lui, de tes nouvelles, et salue-le de ma part. Je brûle d'apprendre que tu vas mieux, et j'ai peur que la mauvaise saison ne t'emi)éche de te remettre. Souviens-toi, cher ami,

1 Le comte de Cavour dont il est parlé ici ne peut être que rhomme d'État distingué qui préside en ce moment le conseil des ministres du roi de Sardaigne. {Noie du Traducieur,)

que je suis et serai éiemellement ton ami le plus chaud, ton frère le plus dévoué.

P. S. On m'assure que notre bon Porro est à Paris. S'il en est ainsi^ embrasse-le tendrement de ma part.

Mon ancienne passion pour la littérature

et pour la politique s'est éteinte ; il m'arrive bien rarement de composer des vers ou de lire des livres nouveaux. Je n'ai qu'un besoin, c'est de m'unir à Dieu, et de lui reconunander ceux que j'aime. Je te recommande aussi à lui, ainsi que ta femme et ta tille. Je souhaite que tu sois véritablement dans le giron de l'Église catholique, et non sur le seuil du sanctuaire où nous retenaient nos esprits raisonneurs, quand nous flottions encore entre les vérités de notre sainte religion et les erreurs de la philosophie. Je souhaite vous savoir tous, mes bien-ainiés, chers à Dieu et comblés de ses grâces.

AU PROFESSEUR FIER ALESSANDRO PARAVIA

«janvier 1838.

Monsieur et honoré chevalier, J ai fait votre conmiission auprès du marquis de

' Tirée de la Revista contemporanea, fasc. XII, Torino, 1854.

{Noie do lEditettr.)

Barolo, qui m'a chargé de vous faire remettre le peu de livres dont il est l'auteur. Quant aux écrits publiés par feu le marquis son père, il ne les a |)as, et tous prie de Texcuser s'il ne vous en donne pas la note^ le défunt ayant exprimé le désir qu'on n'en parlât plus, non qu'ils renferment rien do blâmable, mais parce qu'ils n'avaient que trop excité la malveillance des critiques. Je vous salue en toute estime et amitié. •

A M. LE COMTE PORRO

Turin, 17 janvier 18S8.

Excellent comte Porro, mon bien cher ami.

Que j'ai longuement et chèrement parlé de vous avec cet aimable M. Altaras, qui m'a apporté la lettre de notre pauvre Confalonieri î De sorte qu'hier a été un des plu3 beaux jours de ma vie, et je me suis même senti moins tourmenté de mes souffrances et du malaise général qui me fait la guerre. Mon cœur vous garde, cher ami, parmi ses plus doux souvenirs, et quand on m'ap[)orte de bonnes nouvelles de mon loyal et sincère Porro, j'éprouve une joie d'enfant...

De Milan, tout ce que je sais, c*est que plusieurs espèrent qu'à l'époque où Ferdinand I" sera couronné en Lombardie, beaucoup d'exilés seront enfin rappelés : Dieu le veuille ! Je le désire pour tous, et spécialement pour votre consolation et celle de vos fils; mais précisément parce que je le désire si fort, je crains que ce ne soit une espérance vaine. Il est diffi-

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cile que dans un gouvernement étranger pénètre la généreuse maxime de provoquer l'amour par Tindu^ gence, et de déposer ses haines. Hais tout en craignant, je conserve cependant un peu de conflance, Ferdinand, au dire de beaucoup, étant un homme porté à la douceur et susceptible de se laisser émouvoir.

Écrivez-moi, et si vous avez quelque raison d'es|)érer votre retour à Milan, dites-le moi. Veuillez aussi me dire ce qu'il vous semble de la santé du pauvre GoDfalonieri.

le vis, comme d'ordinaire, dans le cercle restreint de ma famille et d'un petit nombre d'amis; j'ai fait une grande perte en perdant ma mère, au mois d'avril dernier. Mon père se soutient, grâce au ciel, malgré son âge avancé.

Aimez-moi toujours. Oh ! si nous étions réimis, que de longues et douces heures nous passerions à causer de mille choses ! et certainement nous serions d'accord sur la plupart des questions.

Je vous embrasse avec une immense affection et la plus cordiale estime.

P. S, La comtesse Masino vous envoie tous ses sou- Tenirs.

cxvni

AU COMTE FEDERICO CONFALONIERI»

Turin, 17 janvier 1838*.

Mon bien-aimé frère Federico,

Je reçois donc enfin une lettre de toi, après en avoir été privé si longtemps, après l'avoir si longtemps désirée ! J'avais fini par ne plus même savoir où tu étais. On m'avait dit que pour des raisons de santé tu n'avais pu encore quitter Paris, et je t'y écrivis de nouveau le mois dernier, par Toccasion du jeune Cavour. J'appris plus tard que tu devais être à Hyères; ensuite qu'en effet, tu y étais allé, mais non pour y séjourner. Moi, cependant, je pensais chaque jour à mon errant Federico, et j'y pensais avec tendresse et inquiétude, avec le désir d'avoir des nouvelles de toi et par toi-même, et je m*affligeais, augurant mal de ta |vauvre santé. Je savais trop bien que si tu ne m'écrivais |>as, c'était parce que tes souffrances ne te le permettaient {>oint, en quoi ji» ne me trompais pas. L'effort que tu as fait pour nrécrire cette lettre t'a sans doute bien coûté. Fasse le ciel que tu n'en aies pas trop souffert ! Je crains, et |iourtant je te sais un gré infini de m'avoir écrit, il je souhaite que tu puisses m'écrire de tem|>s à autre. Quand tu le feras, mets toujours une si^conde envelop|)e à

1 PuMiée dans li» journal la CiviUn cattolica^ séru* 111, \ol. Il, Roma, 4856.

> Reçue il Montpellier. {Sotrs de rkdUeur.)

Tadressede M. Toiiros, banquier^ à Turin. Je serai sûr ainsi qu'aucune lettre ne s'égarera.

Tu sauras^ mon pauvre malade^ que je n'ai pas non plus une santé brillante^ et qu'elle est mëme^ hélas! bien loin d'être brillante. Si j'éeoiitais tous mes petits maux, je ne t'écrirais, ni aujourd'hui, ni Dieu sait quand; mais le cœur me conmiande de ne pas te taire attendre ma réponse. Mes maux viennent aussi en grande partie d'un ébranlement du système ner- Teux. Les bons médecins n'y comprennent rien, et je De comprends pas moi-même comment on souffre à ce point sans en mourir. Les pires heures pour moi Mot celles du soir et les premières de la nuit, à cause d'un malheureux étouffement qui semble vouloir m'achever. Oh ! misère ! Mais je fais ce que je peux poor maintenir mon âme en paix au milieu de ces souffrances ; et, en effet. Dieu me vient en aide toutes les fois que je pense à lui et à ce grand mystère de la croix. Oui, certes, il ordonne tout pour les fins les plus saintes, et nous devons le bénir dans nos infirmités comme dans nos jours les plus prospères. Les iniquife des hommes me paraissent plus dures à suppoiler que tous les maux physiques.

J'ai tort de faire cette différence; jamais non plus ^ iniquités des hommes ne devraient nous faire l^rdrir patience. Je ne m'étonne pas, mon ami, (pie U France d'aujourd'hui n'aille [)as à Ion génie. 11 s'y fait va et là bien des choses dignes de louange, mais l'esprit général me paraît plus dépourvu que jamais <fe s<>Dtiments élevés. On y vante le progrès, et (mi effel il y a progrès; mais dans les industries qui lien-

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tient au commerce et aux choses matérielles, plulôt que dans la vie de rintelligencc et du cœur. Oli î |K;utêtre n'est-ce plus seulement la France^ mais rEuro|)e entière qui est dans cet état! Je ne vois de ces hautes et simples vertus dans aucun des camps politiques, mais, dans tous les partis, de sourdes luttes d'astuce qui me font pitié. Il faut toujours excepter dans chacune des factions quelques âmes généreuses et loyales. Mais ce sont pures exceptions. Je me suis convaincu que la partie de la société où les bons sont moins rares est celle qui ne se mêle que peu ou |ioint de politique, et par conséquent les femmes. Là ne prévaut point l'orgueil , et les âmes naturellement humbles sont les seules qui aiment, les seules qui reçoivent et qui renvoient quelques rayons de la bonté divine. Comment, cher ami, n'aurais-tu pas admiré et béni cette digne jeune fille américaine , qui t'a voué une si sincère et si particulière amitié? Je l'ai admirée, je l'ai bénie conune toi, en lisant ces deux lettres d'elle, si suaves, si merveilleusement écrites, et qui montrent si bien un caractère noble et pieux. Je te remercie de m'avoir fait connaître deux pareilles lettres. Que d'esprit, que de naturel, que de sentiments tendres il y a dans ce petit ange! J'admire aussi celte facilité à écrire notre langue avec tant de justesse. Personne ne soupçonnerait qu'elle est étrangère. Peut-être aura-t-elle été élevée en Italie ou par une institutrice italienne

A LA COMTESSE OTTAVIA MASINO

DI HOMBSLLO.

28 mars 1838.

Excellente comtesse ^

Tous serez uniquement occupée à peindre ce cher tableau qui ne peut être que le digne ouvrage d'un n charmant pinceau^ et je ne vous souhaite pas d'inspiration^ vous n'en avez pas besoin, mais bien une bonne santé qui vous permette de travailler.

En attendant, je vous dirai qu'aujourd'hui j'ai passé chez vous , non-seulement pour vous présenter mes devoirs, mais encore pour l'affaire que voici :

Mon frère se propose de passer désormais la plus grande partie de l'année à Chieri, pour y veiller de plus près à une laiterie que nous avons dans le voisinage y et il aurait besoin d'un logis en ville , assez grand pour i^ouvoir, dans l'occasion, y recevoir notre père et moi-même. De plus, on voudrait dans cette maison les caves, la cour, que sais-je encore ? de quoi en somme remiser les choses de la campagne. Est-il Trai que tout cela se trouve précisément à louer pour la Saint-Jean ou la Saint-Michel dans une maison qui vous appartient, madame la comtesse, dans le quartier de San Giorgio ? Combien je vous serais obligé si vous aviez la bonté de m'écrire deux lignes là-dessus, et de me dire, en même temps, quel serait le loyer.

ie vous prie d'offrir mes hommages à M. le comte ,

on même temps qiic j'ai l'honneur de me dire arec une estime toute particulière et un dévouement respectueux^ etc.

AU NOBLB PHILOSOPHB

M. L'ABBÉ ANTONIO ROSMINI-SERBATI

DOHODOSSOLA.

Turin, samedi saint, 14 avril 1838.

Illustrissime seigneur abbé^

Avant de vous remercier du beau présent que vous avez eu la bonté de me faire y j'ai voulu en connaître la valeur^ et partant j'ai lu. Peu de livres m'ont autant satisfait que cette Histoire des systèmes de morale. \j& plus grand nombre des philosophes me laissent mécontent , parce que je les trouve en désaccord tacite ou patent avec la religion chrétienne. — Votre Seigneurie, au contraire, raisonne profondément, et dans l'infaillibilité de la foi; et c'est tout profit dans la science des investigations intellectuelles. Vos écrits ont d'ailleurs un mérite qui me semble on ne peut plus essentiel, celui dé la clarté. Si le lecteur s'arrête en vous lisant, c'est pour réfléchir, jamais pardifflculté de comprendre la pensée de Tauteur. Vous êtes heureux , Monsieur l'abbé , d'avoir reçu de Dieu tant de moyens d être utile à vos semblables ! Puissiezvous en recueillir d'abondantes consolations, en voyant le bien que vous faites ! Je l'espère et vous le souhaite de tout mon cœur.

Agréez, avec l'expression de ma reconnaissance.

— Ml —

celle de restime toute particulière avec laquelle j'ai Thonneur d'être, etc.

A M. ANTOINE DE LATOUR

Turin, 14 avril 1838.

* Monsieur et cher ami ,

Quoique souffrant et ayant de la peine à écrire, je De veux pas larder à vous dire que j'ai reçu les exemfJaires de la Revue française que vous avez eu l'obligeance de me faire parvenir avec une lettre de M. Andryane. L'article que vous avez fait sur mes poésies m'honore beaucoup trop. — Je l'aime par amour-propre, et parce que c'est une belle composition, digne de votre âme. Je vous en suis bien reconnaissant.

Il y a peu de jours que Ton m'a apporté votre aimable lettre «le décembre; comment a-t-elle tant retardé 1 Votre silence me faisait craindre que vous ne fuiçsiez malade. Cette lettre est suivie d'un sonnet si l)eau, si louchant, que j'en ai été profondément ému. J'ai rarement le don des larmes, mais vous m'avez fait pleurer et j'en ai été soulagé. Je vous en remercie de tout mon cœur.

Quant à mes fragments, ne vous hâtez pas; peutêtre vaudrait-il mieux ne pas les publier. Cependant vous en êtes le maître; et si vous les publiez^ je n'ai aucune difiiculté à ce que vous retranchiez ce (|ui \uus parait trop peu développé ou inopportun.

Adieu ; veuillez^ je vous prie^ faire avoir la lettre ci-jointe à H. Andryane^ vous m'obligerez infinîmenL — Oui, mon cher de Laiour, je vous aime comme ri nous nous étions connus au Spielberg. *

cxxu

AU COMTE FEDERICO CONFALONIE RI*

TuriD,17mail838>.

Mon bien-aimc Federico,

Ta lettre du 26 février me donne la meilleure des nouvelles, en m'annonçant que ta santé, cette saoté qui m'est si chère, se fortifle notablement. Puisque Dieu a permis que tu survives à tant d'années d'indicibles souffrances, ah ! qu'il répande un peu de bonheur sur les années qu'il joutera désormais a ta vie ! Je sais par expérience, et ai^ourd'hui même, comment les souffrances physiques, en se prolongeant, attristent souvent l'esprit. Toutefois, je me fais violence, et, autant que je le puis, je me défends de la tristesse. Le paquet de livres que je t'avais adressé à New- York ne contenait autre chose que ces deux volumes de mes poésies que tu possèdes maintenant ; et depuis, ayant fait des recherches \tour savoir ce qu'il était devenu, j'ai découvert qu'il était encore à Gènes, attendant une occasion d'aller à toi. Aussi l'ai-je retiré pour ne pas t'envoyer une chose inutile. Alexandre ne

I Déjà publiée dans la CivUta cattotica, série 111, ?ol. Il, Roroi, 4856. (A'oto de rÉdùeur.)

* Reçue à Marseille. (Idem,)

m'a fait entendre d'auGone manière qull voulût me mettre en scène dans ses TolaroessnÎTants. Il me semble que, ne pomrant rendre poMiquesles comÛTences des gardiens, qui, an Spielberg, étaldissaient entre Dous des relati(»is secrètes, il se bornera à indiquer les battements au mur * et autres futilités semblables. Dest Trai qu'on m'écrit aussi de Paris pour me mettre en garde contre les imprudences qu'Alexandre peut commettre à mon égard. Je lui ai écrit à ce sujet, lui bisant connaître Tavis qui m'était d(«né de Paris, et ajoutant que je ne pouvais le croire capaUe de risquer nr moi des assertions imprudentes. Le peu de lignes que je lui ai adressées l'auront, j'espère, rendu réservé, car je ne crois pas qu'il ait à mon égard aucun sentiment malveillant, et qu'il veuille m'ètre désagréable. Je t'avoue que son second volume, que j'ai lu, m'a hissé, malgré quelque motif de regret, une impression de contentement à cause de Tadmiration et de Famitié aïec lesquels il peint chez toi Tbomme béroïque que ta es. Sur ce i>oint j'ai vivement applaudi Alexandre; je comprends que tu aies dû, {)ar modestie et par délicatesse, te plaindre de ce portrait flatteur qui te met eDS[)ectacle plus que tu ne voudrais; mais tes amis ne [leuvent s'en fâcher. Ce (jui, dans ces Mémoires, m'afflige davantage, c'est plutôt une teinte mal dissimuh»e d'irritation contre des hommes qui, en dépit de

* y. les Mêrrwiren d*Andryane. Les prisonniers du Spielberg éuiful parrenos, en frappant un certain nombre de coups pour '^que lettre, contre la cloison qui séparait une prison de l'aulne, ^ former un alphabet au moyen duquel ils se communi- ^•aâeol leurs pensées. (Soie du Traducteur )

toute leur faiblesse d'esprit ou de cœur^ devaient être dépeints ayee plus de charité, étant déjà si malheureux. C'est la seule critique que j'entende faire du livre d'Alexandre, et je le lui ai dit à lui-même. Oh ! qu'il est difflcile, dans de tels livres, de garder sur toutes choses une juste mesure ! Certes, nous ôprouverons un nouveau déplaisir s'il est vrai, comme je Tai ouï dire, que Pallavicini veuille répondre par écrit aux ofTenscs dont il a été l'objet. Après tout ce ({ue nous avons souffert, une guerre entre gens qui ont (K)rté la même chaîne serait quelque chose d'odieux. Mes écrits du Spielberg, dictés par l'amitié, soni des souvenirs que tu apprécies, quoiqu'ils soient de peu ou de nul mérite. Je me réjouis de savoir que ta as conservé ces frêles monuments d'une partie de noire histoire intime; je suis bien |)ersuadé que toi tu n'es, tu ne seras jamais tenté d'en almser. Tu comprends que ce ne sont pas choses à publier. Prends garde seulement, quand tu les fais voir à quelque ami bien particulier, prends garde ({u'on ne les copie. Dans le nombre de ceux qui copieraient, il pourrait se trouver une personne (kîu délicate. L'anecdote d'outre-mer est fort belle. Uuant à mes strophes à Napoléon, c*est montrer pour elles plus d'indulgence qu'elles n'en méritent que de ne (ms les trouver fort inférieures à Tode de Manzoni. Mais c'est merveille, sais-tu, que ce petit ange d'Amérique iK)s$ède notre langue au |)oint de l'écrire avec Lmtde grâce et de naturel. Tout indique que c'est réellement un être rare, une créature d élite. Comment no pas Taimert Je |)euse souvent a votre altacliemeiit nuituel, el je me dis : Oui sait i$i

Federico repoussera vraiment Tidée d'un second mariage, quand il peut se donner une compagne si digne d'estime? Toutefois je ne serais pas dans le cas de te donner un conseil. Je prie le ciel qu'il t'inspire, afin que tu fasses ce qui peut le mieux assurer ton bonheur. Je crois (fue si tu n'avais que quarante ans, je le dirais sans hésiter : Cette tendre amie, tu dois Fépooser. Pour l'hbmme qui penche vers l'âge sérieux de soixante ans, la question est sujette à bien des considérations.

. ReYenant à ce qui est d'écrire des mémoires, je te dirai que j'aTais esquissé, par forme de passe-temps, ne histoire de ma vie, à publier peut-être quand je ne serai plus. J'ai fait présent à M. de Latour de quelques courts chapitres de cette vie, pour donner plus d'intérêt à une nouvelle édition qu'il se propose de faire de Mie Prigioni. A dire vrai ces chapitres sont extrêmement simples et dépourvus d'attrait; mais ils suffisent et ont du moins le mérite d'être sincères et ne peuvent Duire à personne. Je m'y fais voir tel ({ue je suis et comme je vis, avec mes souffrances, mais aussi avec mes consolations. Tu désires, cher ami, savoir au juste l'état de ma santé : l'hiver si rigoureux que nous venons de passer m'a donné une secousse un peu violente. Je digère avec \ie\ne, je respire avec difficulté, joins a cela ces maux indéfinissables qu'on appelle maux de nerfs, et voilà devant toi un petit vieillard de 49 ans, qu'on croirait courl>é sous le poids de plus de HO. Voici maintenant la bonne saison (pii approche, je présume qu'elle me sera salutaire. (Iv qui est arrivé déjà d'autres années peut arriver encore pen-

dani quelques printemps et même davantage. Mais raisonnablement je dois m'attendre à sentir un beau jour se dissoudre mes forces physiques si délabrées et si débiles^ et il Tant que je trayaiUe à m'y tenir préparé^ sachant néanmoins qu'on peut epcore vivre ainsi longtemps. Depuis que le froid a diminué, je souffre moins^ je dors^ et ce que je mange passe mieux. A la grâce de Dieu ! Il eât bon de vivre, il est bon aussi de mourir. Que toujours sa volonté soit faite. En attendant^ c'est une véritable douceur dans ma vie de te savoir en complète liberté, ta santé en voie de guérison^ et de recevoir tes chères lettres, de pouvoir t'écrire^ d'aimer en toi un ami à TépreuTe, im ami rare. Ah ! le besoin de te revoir^ de t'embrtaser encore^ m'offre une riante image qui a souvent exalté mon imagination ! Mais quand ce désir poomt-il se réaliser? Maintenant? Assurément non: les forces me manquent Mais j'espèn^ que ce jour viendra, s il plait à Dieu que je vive, et je l'espère tant^ qu'il me semble en avoir un pressentinieiit infaillible ! Oh ! si tu pouvais séjourner en Piémool, auprès de moi, où Ion nom est aimé et lioooré de tant de gens ! Mais j'y vois des obstacles iosarmontables ! Tu serais chéri des Barolo^ et tu Tes dqi parce qu'ils savent que tu es un vrai catholique.

Ils sympathisent avec tous ceux qui méritent ce nom, et Mellerio leur a assuré que tu le mérites. Ib détestent il est vrai l'esprit révolutionnaire en gêné» rai, et les iniquités particulières qui en découlent, et ils te seraient hostiles s'ils te croyaient un conspirateur. Mais ils nous plaignent toi et moi, comme de»

ijuniines qui se sont fait illusion sans être pervers^ comme des hommes qui revoient aujourd'hui les choses avec une loupe plus sûre^ celle de la religion. U crise dans laquelle nous nous sommes perdus était si eitraordinaire^ que tous les cœurs généreux ont pitié de nous. Aucun d'eux ne nous confondra jamais i?ec la tourbe des démagogues sanguinaires^ tourbe ▼rainient exécrable l Elle n'abonde que trop^ semant k déshomfieur et la rage, et c'est aujourd'hui le fléau de 1-italie. Ils se croient des penseurs, et ce sont de pattvres ignorants exaltés qui éblouissent la jeunesse et travestissent tout par leurs exagérations. C'est pitié fie d'y penser. Je ne parle jamais de politique, et je ééfiaiÈ aux exagérés d'une couleur conune à ceux de hutre. Mais j'ambitionne l'estime des sages, et il me temble que je la possède. Le cœur me dit que mes opinions sont aussi les tiennes et que pour toi conune pour moi la politiipie a perdu son charme. Dieu vaut biea plus qu'elle ! Prenons-le pour maître, pour loi, pour but ! Donnons, autant que nous le pourrons, l'exemple incessant de la justice et de la charité ; c'est là le bon patriotisme ; l'autre est illusoire.

Dans ma lettre précédente, je crois avoir oublié de le dire que je n'ai publié, en fait d'œuvres littéraires, que le petit nombre de choses que tu connais. La manie d'écrire des tragédies était pardonnable quand fêtais jeune; je ne l'ai plus. Des romans, le talent me manque pour en faire. I>a gloire, je ne rainbitionne en rien. Il me suffit de penser, d'aimer, de prier et de faire des vœux pour ceux (jui me sont chers, de soupirer après le bonheur d'être avec eux, et d'auner

toujours^ toujours de préférence les meilleurs. Je t'einbrasse^ et tu sais si je t'aime^ ô toi^ Tua des meilleurs à coup sûr.

A LA COMTESSE OTTAVIA MASINO

DI MOMBBLLO.

97 mai 1838.

^ H^ulame^

11 y a bien Taccent de votre bon, excellent cœur dans la lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire; je vous en remercie. Vous savez ce que c'est que de perdre un père ! J'ai eu conmie vous. Madame, le bonheur d'avoir un père rempU de vertus et de tendresse. Quoique Ton se dise toutes les raisons les plus justes, les plus chrétiennes pour supporter de semblables pertes avec résignation, Fâme en saigne. Mais Dieu n'exige pas que nous soyons insensibles ; il veut au contraire que nos sacriflces nous coûtent. Que sa sainte volonté soit faite! — J'ai au moins une grande consolation dans la mort vraiment exemplaire et sainte qu'ont faite mes bons parents! — Ils m'ont appris d'abord à vivre, puis à mourir! — Ah! que leurs leçons me soient profltables! — Je suis trop souffrant et faible pour aller dans le monde, pour aller au Valentin. Je suis bien aise d'avoir vu votre douce et aimable Es|)érance chez vous. Je désire qu'on l'ait bien placée, et qu'cUe dise aux malheureiu tout œ que votre âme charitable et pieuse voudrait leur dire. Pour moi elle me dit miUe choses du ciel. — J'apprends avec peine que vous avez été malade : vous ne me

pariez pas de votre santé actuelle ; je crains que vous ne soufftiez encore.

Mes respects et remerctments à H. le comte Masin. Qu'il est bon d'avoir voulu venir me voir dans mon malheur ! — ^Nous avons changé de logis. Mon frère est adueUement à Quiers^ presque déterminé à s'y fixer tout à fait; moi, je suis chez le marquis de Barol.

J'ai l'honneur d'être^ avec bien de la reconnaissance et le plus parfait dévouement^ Madame^ etc. *

AU COMTE FEDERICO CONFALONIERI»

Turin, 29 'mai 1838.

Mon très-cher Federico,

Ta lettre, mon ami^ a été, est encore pour moi un Téritable bienfait ; elle m'a trouvé plongé dans la douleur par la perte immense et toute récente d'une personne qui m'était sacrée et bien chère, mon excellent père. L'aimée dernière, le jour de saint Joseph de mars, ma mère tomba malade et dit aussitôt que le saint protecteur de la bonne mort l'appelait, et, en effet, elle ne se releva plus. Cette année, le jour de saint Joseph de mai, qui était son patron, mon père est tombé malade, et il a reconnu, lui aussi, l'appel dJTin. Après quinze jours de maladie, sup|)oiiés avec une grande force d'àme et un grand calme, le bon Tieillard a vu le terme de toutes ses douleurs terres-

^ Déj^ publiée dans la Civilta cattolica, série III, vol. II, Roma, 1856. (Note de rÉdUeur.)

tros, et j'ai la confianro ipril aura pasw^ sans niilros souffrances à la possession de la félicité céleste^ tant il était pieux, droit, aimant et détaché des intérêts de ce inonde. Il s'appelait Honoré, et il est mort la veille de saint Honoré. Et il le disait : Saint Joseph eî Mini Honoré me tendent les bras. Il a- demandé lui-même le viatique, et deux jours après les saintes huiles, aprH quoi il a vécu encore huit jours, toujours serein et dans une oraison on peut dire continuelle. Il avait soixante-quinze ans, et s'est éteint parce que Testomaè n'avait plus aucune force. Nous Tavons assisté jusqu'à son dernier soupir, Luigi, Cius<^ppina, notrk sœur, et moi. Mon autre frère, le jésuite, se trouvant en Savoie, n'a pu venir partager avec nons des soîm si doux et si douloureux. Le chagrin de penlrc ms parents est bien relatif; moindre là où les cœurs sont faiblement attaches, il est grand là où ils sont liés par les mille nœuds des habitudes chères et des sympathies intimes. Mes parents faisaient étroitement i^artie de mon existence; mais Deus dedil^ De\is abstuktf A cela, (jue dire? 11 faut en venir à cette conclusion, se soumettre, adorer, penser au bonheur de ceux qui moriuntttr in Domino, penser que dans peu nous irons nous-mêmes les rejoindre. Oh ! comme ces morts dont j'ai été témoin me font sentir le néant de ce monde! Qu'est-ce que les années? qu'est-ce que le temps? Comme les figes passent, comme tout s'en va en fumée ! Moi-même, qui étais hier un jeune homme, et avant-hier un petit garçon, me voici un vieillard, et déjà je ne respire qu'avec effort; et si je traîne encore im ou deux ans, tout cela me paraîtra le plus fugitif

des songes. Oh! mon Federico! faisons^nous saints; d'une ferme et constante énergie, élevons notre volonté vers Tunique but de vivre en Dieu et pour Dieu, et ainsi nous mourrons pour mieux revivre en lui et poorlui!

J'apprends avec bonheur, mon bien-aimé, que tu as retrouvé une santé meilleure et que tu éprouves maintenant quelque douceur à revoir à Paris plusieurs de tes unis, de mes amis, à renouer d'anciennes relations, à en fniner de nouvelles. Salue alTectueusement pour moi ton beau-frère Camillo, puis Arrivabene, Berchet *, (Igoni, Arconati, Bossi, Collegno et autres, que nous estimons, que nous aimons, mais particulièrement La Cistema, et si tu vas le voir, rappelle-moi au souvenir de l'excellente marquise de Brème. Hais tout en me réjouissant de te voir électrisé parla présence de ces bons amis, je ne comprends que trop ce que mêlent d'amertume à cette joie toutes les peines de ton pauvre cœur. Que Teresa eût été glorieuse de se revoir aujourd'hui à tes côtés! Ohl que de sacrifices nous sommes appelés à accomplir sur celte terre! A force d'en faire, la vie se décolore, et on se voit dès lors bien plus aasaiUi des désirs de la vie future que de ceux de la vie présente. Mais outre les sacrifices, les amertumes d'un autre genre ne le manquent pas, et je sais que c'en est une des plus cruelles pour loi que d'avoir dû en arriver à rompre avec A**"; après la promesse que

1 Berchet, mort récemment si je ne me trompe, était un poète fynqoe distingué, qui avait essayé dès 4820 de nationaliser en kalie, par une t>elle traduction de Burger, la ballade allemande.

{Xotp du Tra(bir4ntr.)

tu avais exigée de lui, et qu'il t'avait faite, ne pas 9e croire tenu à la remplir ! J'en suis renversé, et Je prends part à tout le chagrin que tu en éprouves. Je ne me persuaderai jamais que tu te seis décidé à cette rupture avant d'avoir reconnu TimpossibilHé de révi<* ter et cherché à obtenir de lui le maintien de la pa-^ rôle donnée ; non-seulement il fait une perte immeote' à ne t'avoir plus pour ami, mais encore vart<il se (Uacréditer auprès de tous, et il s'en apercevra de mille manières. Je voudrais encore es|iérer qu'il remédiera à la chose par des suppressions, des correctionB, det^ changements; et Qnalement en ne publiant rien de contraire à ce qu'il a promis. Je le voudrais en vérilèy mais tu me laisses bien peu d'es|)érance à cet égard. Je comprends maintenant, plus que jamais, ce qoi déjà m'était apparu au Spiellierg, relativement à la difficulté que vous aviez de voir les choses de la même manière. Ce qui me surprend le plus, c'est qu afirès avoir manifesté |)our toi, aux yeux du public, une (idniiration et une amitié sans bornes, il ait pu cons(!ntir à agir de façon ù te; forcer de refvousser cette amitié. Quelle rage de contradiction I mais je m* puifi le juger, je ne le comprends pas, je ne le connais fias assez. Pour toi, je te connais bien, et je sais que tu n'agis pas à la légère...

Toi et quelques autres gens de bien, vous me conseilleriez d'écrire, de chercher à exercer un certain empire sûr les âmes |)our les attirer au bien, et, dans l'excès de votre amitié, vous vous exagérez mon pou* voir intellectuel. Rien de meilleur que votre intention qui m'est chère, et je suivrais le conseil si je le pouvais.

Hais il me manque ki santé^ il me manque cet aiguilkm d'ambition et d'espérance qui éperonne; il me manque la confiance dans mes forces dont je ne conmji que trop toute la faiblesse. Je suis un homme de peud'haleiney un homme assis à deux pas de la tombe^ et (foi Bomil aux Toix qui lui disent : Lève-toi ! — Oui^ OttD ami, mon frère^ je me lèTerai^ mais non pas sur k terre. Ici mon rôle est désormais fini^ et s'il m'en reite encore un^ c'est de souflhrir et d'aimer en silence. Ikk reste^ il est plus que vraisemblable que si^ au lieu do trèsrpetit nombre de volumes que j'ai écrits^ j'en eoKe donné davantage au public, l'effet en aurait été moindre. On eût dit i II fait, comme .les autres, le métier d'auteur pour augmenter sa renommée et sa fortne. Il veut nous occuper sans cesse de son mérite. — Dieu, qui me refuse la santé et le souffle, sait ce qu'il tiit pour moi et pour les autres.

Je serais peut-être devenu trop ambitieux de gloire, et mon orgueil aurait tout gâté, comme il est advenu naguère à plus d'un. — Adieu, salue pour moi nos amis, et salue également comme mes amis, quoique je ne les connaisse pas personnellement, ces dignes apôtres dont tu me parles, l'évêque de Troyes, le curé de Saint-Roch et M. Gerbet. Priez tous pour moi. Parle de moi aux Montalembert, mari et femme, que j'aime, et à qui je souhaite toute sorte de biens, tonte grâce divine.

Je te suis reconnaissant de tout ce que tu m'écris et aussi des nouvelles que tu me donnes de nos amis d'Amérique. Tu espères donc pour eux leur rappel en Lombardie? J'avoue que je l'espère peu, et moins

lnMir Un (-frtaiiirfni'Dl «iiie ptHir hps aalrr». Dieu T^nuDet^eje m jÉMEe! •Joairt i ce i|w «si de te rvToir tSMaire lias» et muiide. j'en ai m Irl dénr que je k reipnk oHiiiik* on presieflftîneflL Où? iinanJ? Ah! â je pcmvai»» nmi aoBH, aller au mm» d'août Tcok hmrir tnnn pii ii|Tii- mm hiMpitulirr if li ^nkw ' En aiteaJant» iiiiisb«mw-ihmi» en Dieu, anoDSHMNis Wmf jimn^le teiiibcasBeleifeir«flKfiiei«»loo bienaOectiimoe.

rxxv

A PIETRO GIURIAt.

Tuna. 6 juillet IH38.

Cher Pietro.

Les ▼er^ qoe ta m'eiiToies sool pleins de doux sentiments et me p£u^nt. Le trop de bien que tu dis de SîHîo e$t cependant une erreur. Sihrio est un pauTue petit homme dont tu t exagères le mérite. L'unique ékwre «fu'w puisse peut-être en faire, c'est qu'il est franc et l>ien^eîDant. et ce n'est pas encore une grande Tertu. Ouant à avoir beaucoup souffert dans le cours de ma Tîe orageuse, tu dis vrai, quoique toutes mes douleurs ne te soient pas connues; mais chacun a ses épreuTes. et qui sait combien dliommes ont bu ou boiront à un calice plus amer que le mien? Toinuétne, si jeune que tu sois, tu as tes heures de sombre mélaD» colie, et je te vois dêToré de la soif innocente du boo-

* Tirée au livre SihHo Peilko e U tuo Umpo, ooDsidératioiis de PieiroGiorâ. Vogbera, tip. Gatti, 1854.

{SotêdêCKdiUut.)

iMnr, selon les nobles penchants de ton intelligence. Que Dieu la satisfasse largement^ et puisses-tu être fuoêi fh§ rosarum in diebtu vernis et quasi lilia quœ 9unt in transitu aquœ, et quasi thus redolens in diebus msutisl Mais toutefois^ si tu jouis peu^ si tu souffres beâoeoap^ ne te décourage jamais, élève ta pensée jusqu'aux vues que Dieu a sur chaque homme, et nets toujours ta plus grande consolation dans la Tertu.

Tes vers pour la tombe de cette dame sont aussi de mon goût et dignes de toi. — L^éloge que , dans ton article, tu fais de Flechia est parfait : il écrit véritablement en vers avec un rare talent. Je ne condamne pas ton jugement un peu sévère sur le sujet. Ta sévérité serait parfaitement fondée si le Profeta velato était im tout; mais ce n^est qu'une pariie de poëme, un é|>isode accidentellement tragique, à côté d'épisodes d'nn genre différent; — un tambour qui choquerait si le maestro n'avait mis que cet instrument dans sa symphonie, mais qui là, associé à d'autres sons, produit l'harmonie. C'est du moins ce qu'il m'en scîin- We, mais peut-être me trompé-je, et il n'importe guère. Ta critique n'a rien de superficiel, et elle est exposée avec élégance.

Je regrette qu'il s'élève des orages entre vous autres de Y Album et le Messaggere, Voilà un des motifs qui m'iaspirent pour les journaux moins de penchant que de répugnance. Ils en viennent continuellement aux mains, ou tout au moins se regardent de travers.

J'ai passé presque un mois à la campagne, sans profit pour ma sant<';. Je suis sur pieds, mais malade et

respirant a peine. Hais je ne veux pas me plaindre : le corps est si peu de chose.

Adieu, cher Pietro, salue de ma part père et frère et aime-moi.

AU COMTE FEDERICO CONFALONIERI»

Turin, 8 juillet 1838.

Cher Federico,

Depuis que j'ai reçu ta bonne et chère lettre, que m'a remise le cheyalier Larchi, mes maux ne m'ont pas laissé de relâche, et j'ai été tellement sons leur empire, que jusqu'à ce jour je n'ai pu me résoudre à t'écrire. Enfin, je me décide à le faire, et c'est une manière de te dire que depuis deux jours je vais on peu mieux. En d'autres tenues, je respire avec moins de peine, et je n'ai plus, la nuit, d'aussi longues insomnies, ce qui est un grand soulagement pour mes nerfs. La chaleur croissante de l'atmosphère ne me nuit pas, au contraire, elle me fait du bien. En avant donc, et vivons tant qu'il plaira à Dieu. Je le remercie mille fois d'avoir améliore ta chère santé! Porro m'écrit que tu as tout à fait retrouvé ta bonne et vigoureuse mine d'il y a vingt ans. Dieu veuille seulement que le fond de la santé réponde à cette bonne apparence. J'ai su de Porro, avec grand regret, qifon t'avait refusé la permission d'aller embrasser en

> Publiée par la CivUta eattolica, série III, toI. III. Rom, 4 6 août 1 856. (NoU de VÉditmir.)

Suisse ton père et tes frères; j'espère qu'ils feront quelques miUes de plus^ et que vous aurez la consolation de TOUS Yoir en France. Si Porro ne se fait pas illusion, il est très-probable qu'à de si grands chagrins succédera bientôt pour plusieurs, et notamment pour toi, mon cher et doux ami, le bonheur de pouvoir rentrer en Lombardie. Je crains et j'espère, et j'implore de Dieu cette grâce. Le séjour dans la patrie est accompagné de douceurs infinies, qui manquent en pays étranger, quoique ce soient des douceurs auxquelles Tiendrait se mêler pour toi et pour d'autres, une «ssez grande dose d'amertume. Oh ! si pareille chose arriTait, comme nous serions voisins I comme il serait hcile de s'entendre pour passer ensemble un jour ou deux! Il me semble que ta présence et ta voix me ressusciteraient, si j'étais mort. Dis-moi cependant si tu nourris réellement cette espérance, et si elle est fondée sur une base solide. Quand tu m'écriras, mets sur l'envelopiie, sans autre adresse : Silvio Pellico, in casa Barolo. Je ne saurais te dire combien la vue de ton écriture me reconforte ; j'y retrouve toute ton ûme, et quoique plus mélancolique qu'enjouée, elle tempère oia propre mélancolie et la rend douce. Je regrette dans un sens, mais d'un autre côté j'aime à te voir aussi ce sentiment de l'insufiisance des choses humaines; sentiment |)énible mais irrésistible, juste, salutaire, et condition nécessaire pour qui veut goûter l'Évangile. Puis<iue tout est imparfait et fugitif dans la vie liuniaine, que devons-nous faire? Nous atUicher fenneuient à la notion de cette vérité, renoncer aux prestiges du monde, et vouloir ce (pie Dieu veut; toute

autre conduite est un enfantiUage trop manifeste et trop coupable. Quoique Paris almnde en agréments de tout genre^ je doute qu'à la longue tu t'en troinres satisfait; précisément parce qu'il me semble qu'il doit t'étre difficile^ connu^ admiré^ recherché comme tu l'eS; d'y pouvoir vivre assez retiré, assez tranquille. U est vrai qu'à Milan tu ne te verrais |)as moins entouré de compatriotes et d'étrangers; mais il te serait plus aisé, si je ne me trompe, tant de te faire, aux heures qui te conviendraient, une atmosphère égale et homogène, que de retrouver un peu de solitude selon Mm cœur. Je ne sais vraiment moi-même ce que je dois te souhaiter, mais je sais bien que je voudrais te voir comblé de consolations, et que d'y penser m'agite, parce que je t'aime de toute mon âme. TaiitAt BUUb me sourit pour toi, tantôt il ne me plait nullement; tantôt il me parait invraisemblable qu'on te permette de rentrer, tantôt j'accueille avec plaisir les bruits qui courent sur une telle possibilité. Au milieu de tous mes doutes à ce sujet, je ne sais que prier tous les jours le Seigneur iK>ur toi. Puisse-t*il pourvoir au soulagement de tes maux et à l'accroissement de tes prospérités! Une si grande partie de ta vie s'est passée dans d'extrêmes douleurs; oh! que le reste soit du moins entremêlé de douceur ! Continuons cependant à nous armer de courage, et cette arme demandon»-la a Dieu ; Dieu dans les jours des diverses et. horribles angoisses ne nous Ta [ms refusée, et il ne nous la refusera jamais, si nous mettons eu lui toute notre confiance. Une toute notre conduite soit un cuite qui riionore et qui serve d'édiflcation à tous ceux qui ont

ks yeux attachés sur nous! Le malheur nous a exposés aux regards d'un grand nombre de spectateurs ; l'obligation où nous sommes de glorifier Dieu s'est accrue (fautant^ et il est certain que le malheur ne nous a été envoyé qne pour nous rendre meiUeurs^ et nous donner une influence salutaire sur lésâmes. Appliquonsnous souvent^ malgré notre indignité^ ces divines paroles : Sic l%u;eat lux vestra coram homimlnAS, ul xfideant opéra vestra bana, et glorificent patrem ve$tum qui in cœli$ est*

Tu te plains de ne pas virre assez enDieu etpourDieu^ et tu te reproches tes contradictions intérieures; mais je ne m'en efljraye pas. Et qui donc se peut dire content deaoi? Veillons néanmoins à ne pas trop prolonger les eonbradictions qui sont en nous^ et ces miracles que 0008 ne pouvons faire^ Dieu les fera. J'espère voir ici UentAt La Cistema. Je n'ai pu encore aller à Reano ^rsa sœur. Salue-le de ma part^ ainsi que nos autres amis. Tu me demandes compte de l'abbé Foisset * ; je De sais s'il est à Paris où à Beaune^ sa ville natale, ie ne le connais pas personnellement; mais je connais nn autre Foisset, frère de l'abbé, et qui demeure à Beaune, homme d'un mérite dislingue par son es[>rit cultivé et religieux, lequel, il y a trois ans, vint de ce

' M. Pabbé Silveslre Foissel, dont s*étail enquis auprès de Silvk) le comte Confalonieri, prêtre d'une instruction solide et ''née, d'une rare et aimable vertu, succomba, jeune encore, SOI saintes fatigues du sacerdoce. Tendrement aimé de ceux qui Pont connu dans Tintimité, et j'aime ik citer dans ie nombre fcpére I^cordaire ; il a bissé dans bien des cœurs un vide que le temps n'a pas conihlé. [Note du Tradttcteur.)

côté des A\\)es, et miDspira une sympathie |iarticiilière. Je lui envoyai ma première lettre pour toi, fît il te la fit parvenir au moyen de son frère qui était à Paris. Ces deux frères sont entièrement unis de sentiments et de principes religieux. Ils ont récemment publié les œuvres de H. Riamlmurg ^, excellent penseur catholique, leur ami. Ce sont trois volumes à lire, et |K3ut être plairaient-ils à Maria. Quand tu écriras i cette charmante personne^ offre-lui mes hommages. Foresti m'a écrit une lettre qui Thonore et m'a tait plaisir. Je lui répondrai; mais un autre jour. HiUe choses à Bianca^ si tu la vois. Elle a tait un pas important; mais je voudrais la voir avancer. Je voudrais qu'elle se servit de son âme si forte, pour erobraner la foi du calholique, apostolique et i-omain, pour la dresser aux yeux avec un orgueil aimable, et montrer qu'il n'est pas vrai qu'elle soit rouillée, qu'elle soit l'ennemi barbare de la sagesse, et qu'en dehors de l'Église notre incre, il y ait des croix plus vénérables. Adieu. Souviens-toi que tu m'es cher au delà de toute expression. As- tu toujours Camillo près de loi? prie-le de se souvenir de moi. Je vous embrasse tous deux de tout mon cœur^ et je suis ton Silvio.

* Je rétablis ici le nom, un peu défiguré dam le teite, de ce modeste philosophe. Président de chambre it la cour de Dijoa, M. Riambourg y continuait avec distinction les iradiiious de cet ancien parlement de Bourgogne qui a donné de si beaui uoott aux lettres françaises. (Xote du Traducintr.)

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