‹ Lettres, recueillies et mises en ordreChapitre 44 sur 113 · AU PROFESSEUR LE CHEVALIER P. A. PARAVIA · texte numérisé non relu

AU PROFESSEUR LE CHEVALIER P. A. PARAVIA

11 novembre 1840.

Cher chevalier,

^'^i assisté hier aux examens des jeunes fillc;s élevées

^8 la maison de Sainte-Anne. Aujourd'hui j'ai d'au-

^ affaires, et je regretterais que vous prissiez la

peme de revenir sans que j'eusse le plaisir de vous

voir. La comtesse Baibo me dit hier que vous désiriez quelques notes sur les salles d'asile fondées |)ar la marquise de Barolo.

En 4829^ la marquise et feu son mari^ ayant vu en France de ces petites écoles, eurent sur-le-champ la pensée d'en établir de pareilles dans notre pays, et celles qu'ils ouvrirent dans leur propre palais furent les premières de ce côté des Alpes. On s'attache à leur donner un caractère entièrement catholique, parce que, dans d'autres contrées où l'on avait admis des protestants ou des juifs, on s'aperçut que l'instruction religieuse était nulle ou blâmable. On y mit donc pour maîtresses des sœurs de la Providence, aujourd'hui sœurs de Sainte-Anne, et entre les choses qu'elles enseignent sont en première ligne les éléments de la religion, y compris le Pater et VAve en latin, et d'autres prières ou hymnes en usage dans l'Église.

Depuis les deux salles d'asile ouvertes dans le palais Barolo, lesquelles contiennent plus de cent \\eiiis garçons et plus de cent petites filles. M"* la comtesse Eufrasia Vaipcrga de Masino établit une école pareille dans sa maison. — Il y a deux ans, le roi ouvrit deux salles semblables dans cette partie de son palais qui touche aux écuries, et y voulut aussi pour maîtresses les mêmes sœurs de Sainte-Anne fondées par la maison Barolo.

Afin que ces sœurs s'établissent ici et en nombre suffisant, au lieu de les faire venir conmie dans Torigine de Locamo, de l'institut de Tabbé Rosmini, la marquise de Barolo vient de fonder un institut pareil. C'est pour y recevoir ces reUgieuses qu'elle a fait bâtir

— Maie couTent de Sainte-Anne qui est auprès de la Comolata.

Outre qu'elles se chargent de tenir les salles d'asile, ces sœurs donnent encore Téducation dans le couvent dcmt je Tiens de parler à des jeunes filles de condition inférieure, qu'elles prennent en pension pour 48 francs parmois.

Croyeit-moi, très-estimable chevalier, votre affectionné senriteur et ami.

CLin

AU COMTE GIULIO PORRO

Turin, 16 Dovembre 1840.

Mon bien cher Giulio, Lorsque le professeur Calvi me fit remettre ta bonne lettre, j'étais à la campagne, et avec mes oppressions habituelles, j'eus le regret de ne le point voir. J'aurais cependant fait volontiers connaissance avec lui, et pour lui-même, et parce qu'il est l'ami de mon bienûimé Giulio. Ha vie consiste à passer continuellement d'une souffrance à l'autre, ce qui veut dire que ma petite carcasse est vieille de la tête aux pieds. Tantôt le mal est dans la respiration, tantôt ce sont les fluxions, les douleurs articulaires ou rhumatismales qui me visitent; et ainsi l'homme vient à rien, et ce qu'il sait faire de mieux, c'est d'ennuyer le prochain en lui racontant ses maux, ce qui est parfaitement inutile. Je m'abstiens autant que je puis de les racontcf; et puis voilà que de fil en aiguille je fais comme

— salles autres pour ne pas priver mes amis d'une connaissance si divertissante et si utile.

Embrasse bien ton père pour moi; dis-lui que je ne fais plus que végéter douloureusement, mais que bien qu'annulé aux neuf dixièmes par les souffrances, il y a cependant en moi un dixième de vie encore chaud, où je garde un doux souvenir de lui et de toute sa famiUe. Oui, mes amis, je vous aime toujours avec la même constance et vous aimerai éternellement.

A PIETRO GIURIAt.

Turin, 42 novembre 1840.

Mon bien cher (liuria.

Les vers que tu m'as envoyés sont de la belle poésie, et je t'en félicite.

Je vais répondre à tes questions sur le dogme , effrayant, sans doute, mais incontestable de l'enfer. Avant tout, souviens-toi que dans mon petit livre, Dei DoveridelV uomoy petit livre dont tu me dis aToir été content, comme aussi dans n'importe lequel de mes ouvrages où je touche à la religion, je me déclare ce que je suis, en effet, catholique, complètement catholique. Cela veut dire qu'il n'est aucun dogme enseigné par l'Église sur lequel j'élève le plus petit doute. — Dieu s'est fait homme, il a enseigné la vraie

1 Du livre Sitvio Pellico e il suo tempo, coDsidéntions de

iro Giuria.— Voghera, lip. Gaui, «854.

UyoUdeVÉdilewr.)

doctrine, et cette doctrine^ yainement tourmentée par les hérétiques, n'est restée immuable que dans notre Église.— L'existence de Tenfer est positivement enseignée, et non comme punition passagère (il n'en existe que dans cette vie et dans le purgatoire), mais conune chàtiinent étemel. Lorsque dans noire conversation sur le feu de l'enfer, je te dis que nous en ignorions la nature; quand je te dis que je n'avais aucune répugnance, soit à le considérer comme une peine spirituelle, soit à me le figurer conune un feu pareil au nôti-e,qui serait en réalité l'élément de l'âme perdue; quand je te citai l'opinion de saint Augustin, que la miséricorde divine opère jusque dans l'enfer, j'entendis exprimer ma ferme conviction que l'enfer est, comme toutes les manifestations de la puissance dirine, une chose excellente, une chose supérieure à loute censure, une chose certes que nous admirerions si nous la connaissions bien. Cette espèce d'épouvante qu'il éveille en moi n'est nullement de la répugnance a croire un tel dogme. Plus grande que l'épouvante ^t chez moi la certitude que Dieu est juste, que Dieu De perd point une âme légèrement, que les damnés sont tous pour de très-justes motifs exclus du salut. Sur tout cela, je suis tranquille (c'est-à-dire sur l'existence de l'éternel châtiment et l'excellence du jugentient de Dieu sur les damnés). 11 ne me reste que la crainte de mériter moi-même la damnation, mais c'est ' ^e crainte qui ne m'accable pas, grâce au trésor ^espérance que nous possédons dans le divin mystère de la rédemption et dans les sacrements. — C'est une illusion que de dire : Comment? l'honmie qui aura été

vertueux |>enclant nombre d'années sera perdu pour toute 1 éternité^ parce qu'il sera mort en état de péché mortel? etc.— La vaine subtilité de cette objection, et autres semblables, tombera si nous réfléchissons que rien n'arrive par TefTet du hasard ni par un caprice dans le gouvernement de la Providence. Nous avons les plus grands, les plus parfaits, les plus infaillibles motifs de nous confier en la justice de Dieu, justice si pleine, si surabondamment mêlée de bonté, qu'il en est venu lui-même à souffrir pour nous, afin de nous ennoblir, de nous soutenir, de nous sauver! abaissement qui semblerait folie, si, avec cette folie de la croix, nous ne voyions pas se répandre une sainte sagesse qui atteste sa divinité et confond tout l'orgueil humain, tant elle est une source féconde de vertus sociales, de vertus privées, de vertus solitaires et intimes, d'innocence, de repentir, de régénération. Si les méchants abondent, quelle en est la raison ? C'est qu'ils ne suivent pas la religion. Suivez-la et soyei bons, soyez élus. Templum Dêi eslis el spiritus Dti habitat in vobis... Les faits prouvent que toutes les hérésies, après une certaine période de prétendue sagesse, depuis les plus anciennes jusqu'aux Saint-Simoniens, humanitaires et autres semblables, toutes se montrent faibles, corrompues par la fausse logique, les contradictions, les incertitudes, la tendance à Tincrédulité. J'ai fait de tout cela une étude approfondie, et mes velléités de doute se sont évanouies. C'est ce qui t'arrivera, mon doux ami, à toi qui sens Dieu et aimes le beau spirituel. Plus tu étudieras et réfléchiras, plus tu découvriras combien est sublime et incontes-

table chaque partie de renseignement catholique. — Loin de nous les subtilités de cette lâche tolérance qui nous ferait ouvrir le paradis au malfaiteur qui ne se repent pas. — Courage et énergie ! L'enfer existe et il s'accorde avec les perfections de l'Éternel juge^ et même avec les mystères de sa miséricorde. Que nous importe si de tels mystères gardent encore quelque obscurité sur la terre? Us brilleront de toute leur lumière dans peu de jours, quand nous serons sortis de celte enfance qu'on appelle la vie. — L'enfer existe; el sans lui, la religion et la vertu ne signifieraient pas grand'chose. Songes-y. — Adieu, aime ton Silvio et prie pour lui.

Salue de ma part le pèreSolari.^Mon frère se porte bien; Briano aussi. — Aucune nouveauté littéraire. — J'espère que tes Cantiche te feront grand honneur, et je le souhaite vivement. Je voudrais encore que la fortune vhit de compagnie avec l'honneur! — Adieu.

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