AU CHEVALIER CESARE CANTU
Août 1843.
Continuez et prenez courage : il faut une grande abnégation , de grands sacrifices pour écrire aujourdljui en Italie ! Les moindres obstacles vous viendront des puissants ; mais la postérité et le4)on Dieu vous Uendmnt compte du courage avec lequel vous proclamez si franchement une vérité que le siècle méconnaît et abhorre.
Votre ami Collombert s'est lancé sur une mer où beaucoup ont fait naufrage. Le temps n'est pas encore venu de dire la vérité au sujet des jésuites : jus^ju'à présent, ils sont le point de mire d'une haine inextin^ guible — et d'un amour exalté.
Comment traduisent les Français^ je le sais |)ar expérience. Mais ces fragments lyoutésje voudrais ne les avoir jamais écrits, et je regrette. qu'ils se ré|>andent ' : c'était le fruit amer des coups que m'avaient |)ortés des écrivains de notre pays; mais, cher Cantù , avec la colère, on n'arrive à rien; il faut pardonner : c'est par là qu'on acquiert la paix dans cette vie, et la propitiation pour l'autre.
A M-« D. ELVIRAGIAMPIERI ROSSI. A FLORENCE.
Turin, 6 septembre 1843.
Très-estimable dame , Tous les autres malheurs se rapetissent à nos yeux , lorsque nous perdons des personnes chères : je le sais par cxi)éricnce , ayant perdu dans ces dernières années, et à des époques rapprochées, ma mère, ensuite mon ()èrc, puis un frère qui avait été le compagnon de mon enfance , et toute sa vie un tendre ami iknit moi. Après les angoisses de a prison, je vivais heureux par Tamour de ces trois cœurs excellents. La
> Nous n*aimerions pas ^ rechercher sur qui lombe celle allusion de Silvio aux traducteurs français ; mais quant aa regret qu'il exprime ici de la publicité donnée en France aux chipities ajoutés par lui à son livre, on voudra bien se rappeler que œt chapitres furent spontanément offerts avec h perroissioii,— > j*oserais presque dire avec Tinvitation de les publier. — T. les lettres ex II et CXXI. Entre ces deux lettres, uo peu dliéstUtiun était venue, mais elle avait été aussitôt écartée. — K. encfire les lettres CXCIII et autres. (Noie du Tradadavr.)
solitude où je me trouve sans eux est foujours douloureuse, quoiqu'il ne semble pas que je sois solitaire. Je vois du monde ; je rends justice à Tamitié qu'on me térooigne; mais rien ne compense la perte de mes parents et de ce frère ; et c'est pour Tâme une solitude, une cessation du bonheur. Dans des temps antérieurs, j'avais perdu également d'autres personnes cbèremenl aimées. J'ai connu de ces sacrifices dont on ne saurait dire l'amertume : c'est pourquoi. Madame; la nouvelle que vous me donnez du coup cruel qui a déchiré votre cœur éveille en moi la plus profonde compassion. Pauvre femme I quelle douleur de Toir s'éteindre le fidèle compagnon de sa vie ! et un bomme d'une bonté si rare ! un homme digne de la plus tendre estime ! A chaque mot de votre lettre , je sens s'accroître l'intensité de votre douleur , et je pleure avec vous. Non , infortunée dïime , pour un si grand malheur, il n'est pas de consolations humaines. Il vous reste bien des fils que vous chérissez , et d'autres personnes qui ont pour vous le plus vif attacliement : leur affection répandra quelque douceur *ur les jours de votre veuvage. Mais cet homme aimé et vénéré vous manquera toujours, et il est bien juste que TOUS le pleuriez et que vous vous aperceviez que 1^ terre ne peut vous consoler.
Que sont même les paroles de la plus sincère sympathie, les entretiens de l'amitié compatissante, les distractions, les lectures attachantes? Soulagement d'une heure, si faible, si insuffisant ! Ah! désormais, *Ppnyons-nous sur le seul et vrai support des affligés ! Au milieu des larmes que vous m'arrachez, j'aime à
lire tout ce qu'il y a de religieux dans votre lettre. Votre âme est pleine de foi : recourez sans cesse à Jésus, recourez à Marie; pénétrez-vous plus que jamais de cette humble sagesse catholique qui nous dit tant de vérités, qui nous désabuse de toutes les choses éphémères, qui nous enseigne h nous conformer à la volonté de Dieu. Il n'y a pas autre chose à faire i|ue d'embrasser la croix , de prier , d'aimer jusqu'à la mort. Bientôt, nous-mêmes, nous serons ap|)elés; bientôt nous retrouverons , pour ne plus nous en séparer jamais, si nous profitons des grâces divines, les chères âmes qui sont dans la véritable vie. L'affection n'est pas une faute , mais en deviendrait une , si nous nous désespérions, si nous mettions en oubli la résignation filiale, qui est un de nos devoirs envers le Père céleste. — Je ne puis rien vous dire que vous ne connaissiez, en ce 4{ui me concerne, mais je vous assure que votre malheur m'a profondément ému, et que je supplie le Seigneur de vous venir en aide.
Le bon abbé Biollé, qui m'a remis votre lettre , m'a beaucoup parlé de vous.
Rappelez-moi , je vous prie, au souvenir de madame votre fille, dont je me représente toute ratOiction , comme aussi celle de vos autres enfants.
J'ose, Madame , me recommander à vos prières : prions l'un pour l'autre, approchons nos âmes de Dieu ; sachons supporter cette vie de tribulations , mais en élevant notre cœur vers le ciel I
Votre très-dévoué serviteur, Silvio Pellico.
ce
A PIETRO GIURIA».
YignaBaroIo, 17 septembre 1843.
Très-cher Giuria ,
Pour répondre à ta bonne lettre , je commence par me réjouir de ton heureux retour; j'appris tard ton départ pour Savone, et c'est pourquoi je t'adressai mon remerciement à Turin , quand tu m'envoyas ce cher livre de tes Traductions; mon billet t'aura été renvoyé. Je lirai le recueil de poésies que tu m'annoncesy et je goûterai entr'autres les vers de M. Crocco^ dont la bienveillance me touche. Ce cas que tu en fais m'inspire pour son talent une estime particulière ; — ta sais ce que je pense de ton propre talent; c'est te dire que j'espère trouver beaucoupde beautés dans les compositions que tu prépares. Si tu te hasardes à la poésie tragique^ étudie bien ce qu'on appelle l'effet théâtral, c'est-à-dire l'art très-difficile de disposer un sujet sans longueur, sans obscurité, et avec tout le feu de la |>assion. Je n'ai jamais trouvé assez poétique cette o|)inion par la(|uellc certains critiques veulent, quant au choix des sujets, qu'ils soient exclusivement modernes ou italiens, ou bien au contraire uniquement tirés de l'antiquité ou de la mythologie. Ces dogmes d'une critique absolue, et tout d'une pièce, me paraissent misérables. Une imagination puissante peut empninter ses inspirations à la fable ou à l'his-
« Du liTTC SUvio Pellico e il suo tempo, considérations de PieiroGiuria — Voghera, lip. GaUi, \ 854. {Note de l'Editeur.)
toire y pourvu que le sujet choisi offre un champ Tasie à la peinture des passions humaines. Seulement on pourrait dire que les faits mythologiques et ceux de l'histoire ancienne ont déjà été traités par beaucoup de poètes , et qu'il est difficile de les traiter de nouveau avec succès. Hais qu'on les condamne^ qu'on les exclue ^ je ne le comprends pas. Les intelligences créatrices ne doivent pas reconnaître de pareilles exclusions : elles volent^ comme les aigles^ par le monde entier y et se posent où il leur plait.
Ceci établi^ j'accorde que les faits nationaux^ et ceux des temps voisins de nous ou peu éloignés^ s'ib sont mis en œuvre |)ar des |)oëtes de mérite^ sont bien attrayants. — Finalement^ en critique Je suis l'ennemi des exclusions. J'aime le beau^ qu'il me vienne de personnages mythologiques^ grecs ^ romains^ du moyen âge^ etc. Je ne repousse que le laid esthétique, et le laid moral, et la mesquinerie de pensées et de sentiments. Tu me demandes si j'aurais un argument à te suggérer. Non, parce qu'il me semble qu'il y en a des milliers, et qu'on peut les tirer des sources les plus variées, et même du fonds inépuisable de la faculté inventive. C'est au poète à se prendre de passion pour un sujet. Courage donc!' Enflanimes-toi pour Ali pacha de Janina , ou pour un autre , et fais-moi une bonne grande tragédie, si tu peux. Prends garde seulement que les sujets qui mettent en jeu les nationalités ou les passions |)oUtiques sont bien délicats, et que le plus souvent ils ne sont |ias de nature à être représentions, surtout s'ils appartiennent à l'histoire tout à fait moderne.
Adieu, mon ami, ne te laisse pas dominer par l'influence des absolutistes d'aucune espèce, mais étudie les grands modèles , étudie le cœur humain , étudie l'art et écris.
Ma santé est comme à l'ordinaire. —Je lis Je pense, j'aime mes amis, je ne hais personne, je respecte les opinions d'autrui, et je garde les miennes. Voici ma vie, non sans douleurs, mais non sans consolations. Ton bien affectionné.
P. S. Situ m'écris pendant que je suis à la Vigna, mets toujours l'adresse ordinaire : A Silvio Pellico, Turin. La lettre m'arrivera ainsi promptement.