‹ Lettres, recueillies et mises en ordreChapitre 70 sur 113 · CCXLVIII · texte numérisé non relu

CCXLVIII

A M. GIORGIO BRIANO.

Rome, 1846.

Mon cher Briano ,

Je continue à être très-content de ftome^ pour

les choses et pour les hommes. Tu te rappelleras que, dans le petit livre Z>ft Doveri, j'ai manifesté le penchant et le goût que j'ai à ne pas me montrer abeda dans mes jugements, erreur trop conunune, surtout chez les esprits qui doctorisent avec emportement. Rome est souvent mal jugée par ceux-ci. Il faut admettre plusieurs types, moyennement bons, de coutumes sociales, de mérites, de conditions nécessaires, apprécier les verius et le l)eau différent des |>euplcs diversement civilisés, et ne regarder comme décidément mauvaises que la barbarie, Tirréligion, et la surabondance des méchants et des sots. Les éléments odieux ne surabondent nullement dans ce pays, et j*y remarque, au milieu de ces maux qui sont inévitables en tout lieu, une grande puissance de jugement et de bonté, des esprits cultivés, une généroaité gracieuse et sincère. Enfin, tandis que les exclusifs continuent leurs murmures, quiconque vient à Rome s^y trouve bien moralement et sous le rapport de Flntelligence, s'y trouve bien grâce à la noble sociabilité

des habitants, et pour ce je ne sais quoi de respectable et de sympathique particulier à tous les pays qu'ont rendus fameux d'antiques et durables souvenirs. — U n'est pas jusqu'au côté jovial de cette bonne nature romaine qui ne soit plein de grâce et qui n'obéisse à un ordre admirable. Les folies du carnaval^ le nombre infini des masques^ les courses^ le magique délire des moccoktti, forment un ensemble de franche gaieté^ d'inoffensiyes fantaisies , de plaisanteries innocentes. Tout à coup retentit au Capitole la cloche qui rappelle à la sagesse; aussitôt tout se calme^ tout obéit^ comme dans une troupe aimable de jeunes garçons bien élevés^ où^ sur un signe du père^ on passe des rires innocents à une honnête gravité. Mais peut-être ai-je tort^ et vaudrait-il mieux froncer le sourcil^ ne voir que coups de couteau^ gueusaille importune^ prêtres et moines inutiles, et réserver mes éloges pour ces heureuses nations où il n'y a plus ni délits , ni inégalité de fortune^ ni misères. Tu es indulgent et tii me plains. Je suis un homme de peu de tête et obstiné dans ses idées. Les mêmes principes que je professais lorsque j'-écrivis les Mie Prigioni et t Doveri degli uamini, je les professe encore. 11 me semble qu'il n'y a de vraie philosophie que la modération. Combien de savants maîtres eussent voulu m'en enseigner une plus belle , et je ne leur ai pas donné la consolation de m'enrôler dans leurs rangs I Quel malheur pour ma réputation I...

Je puis de nouveau sortir un peu pour voir cette foule innombrable de beautés intellectuelles^ morales^ sacrées, poésie sublime qui ne s'écrit pas Je n'ose

prendre sur raoi de te parler de Ja basilique vraiment divine de Saint-Pierre, ni des autres merveilles de , Rome ; les livres ont déjà balbutié de tout cela, les uns avec une certaine vérité, les autres dans un sentiment vulgaire ou hostile. Mais venons à mon voyage. Tu as raison d'écouter sans t'en inquiéter les omjectures ou les assertions que les génm froftmds s'évertuât sagement à répandre.

Beaucoup d'hommes ont cette infirmité de fronoer le sourcil et de faire les entendus, et ils ignorent que, le plus souvent, les choses vont simplement d'ellesmêmes. Ils se donnent ainsi de l'importance et un aîr de supériorité. Les pauvres gens!

11 me semble qu'on ne saurait parler avec certitude, si on en parle trop tôt, du moral d'un (lays. Je sais qu'ici je trouve de l'amabilité, de la science, du bon sens. 11 me semble, qu'à peu de chose près, tout s'y passe comme dans d'autres pays civilisés; le nud s'y mêle au bien. Je ne suis ni optimiste, ni pessimiste. Les déclamateurs passionnés exagèrent, défigurent, mentenL..

A WL GIORGIO BRIANO.

Mon cher Briano,

Un commencement de pontificat est une excellente occasion pour la clémence; chacun sent cette vérité et l'approuve.

Je bénis les souverains qui étendent le manteau du pardon sur une jeunesse en révolte, mais je gémis

ainsi de \é tléèeêdité Wit se ttt>Qyë quelquefois ml ptmce de réprimer dest^i^ft^ cdhsomfneès. Exiger une perpétoeUe indiilgencé tûe ^inMe une yainé utopie et uiieaiiplicàtîonford^''dé^'ms[xiines de charité^ i^iiisque la -religiodi qiii "éMiiiMatlde la charité' Veut ^HÉ&i t^ordre social. Eti teklâUnt là- mesure du parddil et de la rigueur ûàU dëf»eiidi^ "de Topportunitë^ et cette oppartunité peut être examinée et discutée dans de bom dcrits Mt Vôn IràVàille^, sans insultes, i fàSte^^encherleS'feMbtlii^côté'ifa l^ardon. Autrement on s'expoée biiireprtkibë d'ékéTgéràtiion et d'injustice, quelle iput éoit d'alUëtafrë là 'droite Intefation et la généreuse chaleur des Démostfaènes. Je sais cependant qu'il faut boUdi'tt'lés'genls de bien/ même lorsque, sans s'en âperrievolf > ils vont au delà de la justice et de la logique. Ainsi marche la société humaine, dans un tourbillon où se heurtent les opinions et les passions, les lumières et le» ténèbres, la civilisation et la barbarie. Elle n'est ni un enfer ni un paradis, mais il y a en elle les élémâits de Tun et de l'autre. L'affaire de chacun est de reconnaître Dieu et de le suivre, d'abord au Calvaire, et ensuite à la gloire étemelle. Courage donc, la lutte est belle, et dans toutes les positions on peut pratiquer la vertu. J'ai toujours trouvé un grand appui dans cette pensée.

— AiS —

A M. PROSPER FAUGÉRE, A PARIS*.

Turin, 17 mai 1846.

* Monsieur^

De retour de Rome, où j'ai passé huit mois^ je trouve à Turin le don précieux que vous avez bien voulu me faire. Monsieur, et Taimable lettre qui l'accompagne. Je ne saurais assez vous exprimer ma reconnaissance. Rien ne me fait autant de plaisir que de me voir honoré de la bienveillance de ceux que j'estime.

Je sais par ceux qui vous connaissent que rarnoor de rétude et le savoir ne sont pas les seules qualités qui vous font aimer.

Votre édition de Pascal ne laisse rien à désirer sous bien des rapports; que de soins vous y avez mis! n est vrai que quelques-unes de ses pensées y perdent à ne plus être corrigées, complétées. Cest que souvent dans les choses humaines le nu ne répond pas assez à notre besoin de beauté idéale. — Enfin vous avez voulu donner les écrits de Pascal sans voile; sans fard, tels qu'ils sont soriis de sa plume, tantôt développés, tantôt à peine ébauchés. Votre tâche est remplie avec fidélité.— ^Admirateur, comme je le suis, du génie de Pascal, je suis cei)endant peu d'accord avec quelques-unes de ses opinions. J'ai toujours vu avec peine ce qu'il y

' M. Prosper Faugère est acluellenienl 80«»-directeiir dei affaires politiques au miDistère des afiairet élrangères» à Paris. Nous devons à la courloisie de S. E. H. le duc de Graniooi, roinislre de France k Turin, d*8voir connu Texislence de celle leUre et de pouvoir la publier. {NoU de tÉdiU/mr,)

avait de sombre et de haineux dans son esprit de censure et de réforme. Hélas I ce n'est pas là le caractère d'une religion de charité^ d'unité.

Pardonnez-moi si je vous avoue que j'aurais désiré quelques mots de critique de votre part sur ce que la passion lui dictait de chargé^ d'ii^^^^ contre la compagnie de Jésus. Les erreurs des hautes intelligences sont les plus nuisibles, parce qu'elles entraînent^ parce qu'elles forment une espèce d'autorité. Nous Tavons TU dans Pascal et dans ses illustres amis. L'Ëglise a un. si grand besoin d'union! demandons-la à Dieu, et déplorons tout ce qui irrite et divise. — ^Âu don de ces deux volumes vous en avez joint un dont je vous suis aussi très-reconnaissant. Cet éloge de Gerson est admirable. J'applaudis comme tous ceux qui l'ont lu.

Agréez, je vous prie, avec mes sincères remercî-r roents, Tassurance des sentiments distingués d'estime, et de considération avec lesquels, etc. "^

A M. CARUTTI. i

Turin, 27 mai 1846.

Mon cher Monsieur Carutti, C'est une aimable pensée que ceUc de me faire une visite, quand vous viendrez à Turin. 11 me sera agréable de connaître une personne qui m'écrit avec tant de bienveillance. En attendant, je vous félicite du; talent tragique qui se révèle dans votre Velinda» Le n^et était simple et difTicile. J'admire l'art que vous

avez mis à le développer. C'est de la vraie puissance. Mais toutefois je ne suis pas entièrement satisfait. Le noble caractère d'Ubaldo est trop souillé par ce genre de vengeance. La passion peut rendre féroces des personnes honorables^ mais il ne faut jamais admettre qu'elles puissent recourir au poison, à la trahison, Ubaldo pouvait bien, dans un premier numvement de colère, imaginer une si affreuse vengeance, mais non la vouloir d'une volonté arrêtée et suivie. Et ainsi j'eusse désiré que Velinda, émue, troublée, s'engageât à cet acte barbare, mais qu'ensuite elle fit tout an monde pour ne pas le commettre, et qu'elle préférât mourir seule pour apaiser son frère. Lorsqu'on peint des âmes exaspérées, sauvages, forcenées, mais grandes, il faut leur épargner l'horreur d'une perfidie, et les faire aimer pour leur grandeur. Ceci est de rigueur dans la tragédie; le Beau idéal le veut ainat. Ou si, par la nature même du sujet, on peint une âme grande et bonne, qui s'emporte jusqu'à l'atrocité, il convient de la montrer sous le joug évident du délire. Avec tout cela, votre tragédie a ce cachet de talent qui marque les œuvres du petit nombre. J'applaudis de cœur, et je suis, avec une véritable estime, votre très-dévoué serviteur, etc.

OCLU

AU CHEVALIER P. A. PARAVIA.

3joilletlS46.

Cher Paravia, A peine arrivé à la campagne, je dis au bon père

Stub que vous^ aviez rintention de passer quelques jours à Moncalieri. J'ignorai ensuite que vous y fussiez allé^ et que tous étiez précisément Thôte de ces pères. Je Tai su hier à Turin, où me voici de retour. Nous retournerons à la Vigna Barolo au mois de septembre. L^abbé Gallina m'a dit que vous partiriez pour Venise dans peu de jours. Si je ne vous vois pas auparavant, je vous souhaite dès atqourdliui un bon voyage et le rétablissement complet de votre santé. Je vous prierai d'oflHr mes hommages à Madame votre sœur. Ayez la bonté de remettre les deux incluses aux amis Renier et Parolari; je vous en sera» obligé.

Je ne saurais assez vous dire quel trésor de sentiment et de grâce j'ai trouvé dans vos sonnets. Peu de poésies parlent au cœur avec autant de charme. Écrire de cette manière est pour les jeunes gens la meilleure des leçons. Les vrais professeurs sont ceux qui joignent aux préceptes un excellent exemple.

Portez-vous bien et revenez-nous content. Je vous embrasse et je suis^ etc.

CCLin

AU MARQUIS GIUSEPPE CAMPORI. A MODÉNE.

Turin, 14 juillet 1846.

Monsieur le marquis^

La demande que vous m'adressez est de votre part

une amabilité à laquelle je n'oserais répondre par un

refus. Mais ces quelques vers sont jugés par vous avec

trop d'indulgence, et je ne vois pas qu'ils méritent

rimpresfiion \ Ces petites choses reçoivent uoiqueitient leur prix de Tà-propos. Je vous remercie de me garder une place dans Totre aimable souvenir. Saluez bien pour moi votre frère Cesare quand vous le verrez. Disposez de moi et agréez les sentiments de par* faite estime avec lesquels j'ai Thonneur d'être, etc.

A PIETRO GIURIA».

SI août 1816.

Mon cher Giuria,

11 n'est pas difficile de choisir de beaux st^ets, comme tu as fait pour tes Mélodies ; mais précisément parce qu'ils sont beaux, ils demandent une poésie élevée, des idées, des sentiments, une exécution supérieure : qualités qu'il est peu facile de réunir. Tu me parais y avoir réussi, et je puis t'assurer que j'ai lu ces compositions avec ce plaisir que donne l'amour satisfait du beau. J'approuve aussi ce je neisais quoi de bon

' 11 s*agit probablement ici des vers écrits par Pellico à 11 prière du marquis Cesare Campori, pour être gravés sur un monument, dans le jardin de la marquise Giulia Coccapani, k Salieeto, près de Modène. Ces vers, remis à Turin par Pellico laimène i M. le marquis Cesare Campori, en 4843, étaient les suivants: « L'amour maternel l'emporte sur tout autre amoar, et jamais les enfants n'aiment assez ce cœur qui, avant que le jour brillât sur eux, les couvrait de tonte sa tendresse. 0 mère! si mon cœur n'égale pas le tien, je t'aime do moins autant qu'une fille peit aimer. » (NotedeVEdiieur,)

' Du livre Silvio Pellico e il siio tempo, considérations de Pie* tro Giuria. — Yogbera, tip. Gatti, 4854.

{Noie de Vèdûew.)

goût qui t'apprend à développer un thème autant quil le faut> sans être long. Le lecteur est content, mais il désirerait encore quelque chose ; c'est précisément le moment de finir. Cette mesure est souvent ce qui manque k ceux qui écrivent en vers.

Je te remercie de ce cher petit volume et te félicite de cœur. — Conserve-moi ta bonne amitié, et mets-moi aussi quelque peu dans les bonnes grâces de cette âme charmante que tu as prise pour compagne, et que j'honore poiu* tout le bien que tu m'en as dit. Soyez heureux. ^

AU PROFESSEUR A. IGHINA.

Turin, 80 août 1846.

Cher professeur.

Votre lettre ne respire qu'amabilité et affection, et je vous en remercie pour Madame la marquise et pour moinnéme, toujours reconnaissants Tun et l'autre des gracieuses attentions de V. S. — Chaque fois que je rencontre l'avocat Nasi, je lui demande toi^ours des nouvelles de notre cher professeur, et quand elles sont bonnes, j'en suis heureux. Madame la marquise reçoit avec plaisir vos félicitations. L'approbation pontificale console et anime fort ces sœurs de Sainte-Anne. C'est vraiment un institut d'une grande utilité, et il est bon qu'il s'étende. Il y a déjà de ces religieuses dans plusieurs villages. Avant-hier, il en partit trois |>our Saint-Vincent, diocèse d'Aosle, appelées par la commune, par l'évoque et par le curé. — J'apprends que

dans ie monastère est morte une sœur nommée Giulia, après une courte maladie. Sa perte a été vivenieiit sentie, tant cette religieuse édifiait chacun par sa vertu. Je pense avec chagrin que ce doit être la sœur de M. votre collègue. Mais heureux qui, jeune encore, chargé de mérites, achève si saintement sa carrière !

Les huit mois que j'ai passés à Rome ont été féconds en impressions délicieuses. On ne peut assez dire combien cette vénérable cité mérite d'être visitée, et autrement qu'en passant. Oh ! comme le bon et le beau y abondent, bien que certains hommes parlent et écrivent sur Rome avec des préventions hostiles, et se flattent ainsi d'amoindrir son autorité ! Je regrette de ne pouvoir y aller encore cette année. Je Toudran voir de près ce grand pape, si cher à tous. Le bon Grégoire XVI a été exaucé : il connaissait le mérite émlnent du cardinal Mastai, et il exprimait le vœu de l'avoir pour successeur. Tous s'accordent à dire que Pie IX est le pontife qu'il fallait à notre époque. Prions pour lui, car il a besoin d'une aide signalée pour surmonter tant de difficultés politiques, religieuses et administratives. L^entreprise est ardue, mais un pontificat qui commence si heureusement donne beaucoup à espérer à tout l'univers catholique.

Je suis heureux de ce que le livre de mon frère a obtenu le sufft*age de V . S. J'estime aussi très-haut cette manière de n^futer tranquillement et sans offenser la charité. Quel malheur de voir un génie aussi remarquable que Gioberii se laisser dominer par ces opinions violentes ! — Peut-être, avec le temps , se détrompera-t-il et regrettera-tril ses emportements.

Faites-moi la grâce de présenter mes respectueux hommages à Monseigneur Tévêque. — Portez - vous bien. — Mille choses à votre digne père. Je souhaite contentement et santé à touted les personnes qui vous sont chères^ ainsi qu'à vous. Croyez-moi^ comme je le suis de oœur^ etc.

AtJ BARON CARLO DAVISO.

Turin, 29 octobre 1848.

Mon très-cher ami^

JEn vérité tu es trop bon ! mais, en fait de bonté, j'ainae le trop. Je te remercie de tout ce que tu m'écris, au siûet de la représentation de la Francesca , et j'accepte tes louanges amicales , quoique je sois persuadé de ne pas les mériter toutes. La fortune des auteurs d'ouvrages dramatiques consiste à avoir des acteurs de talent , et il est souvent arrivé que les acteurs et les actrices ont donné de l'éclat à des produotimis défectueuses. D'après ce que tu me dis, je dois beaucoup, cette fois, à ceux qui m'ont représenté, et surtout à madame Landozzi, dont la renommée m'a fait connaître le rare mérite dans cet ari difficile : elle y joint l'avantage d'être de Sienne , et d'avoir la {dus belle des prononciations italiennes. Tout concourait enfin à faire honneur à ma tragédie, et probablement tu y auras trop contribué, par les applaudissements passionnés d'une amitié aveugle.

Adieu, cher baron, mets-moi aux pieds ide ta respectable scnur et de tes autres anges.

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