AU COMTE TULLIO DANDOLO, A MILAN
Turin, 15 février 1847.
Très-cher Dandolo ,
Mille remerciments pour Yotre amical sourenir et votre aimable présent. Vous avez su faire, avec cette supériorité qui est partout la vôtre, ce beau livre de la Svxzztra Pittoresca , mais il me semble que toos vos ouvrages seront surpassés par celui qui vous occupe en ce moment. C'est une entreprise gigantesque que la Storia del pensiero ne* tempi modemi, tdie qu'elle est exposée dans la table des matières. Je me réjouis de ce qu'une partie si étendue de ce grand travail est déjà achevée, et je vous souhaite de tonl mon cœur santé et longue haleine pour le mener i bonne fin, sans trop de difQcultés et sans de trop longues interruptions : l'idée est magnifique et Tindex me parait admirable.
J'étais au lit, malade, et en proie à de cruelles souffrances, quand on m'apporta votre paquet , et je regrette de n'avoir pu voir et remercier votre gracieux messager.
Dieu vous conserve heureux et en santé, mon cher Dandolo. Je jouis souverainement du tableau que vous m'esquissez de vos félicités.
ccLvni
AU PROFESSEUR A. IGHINA.
6 mai 1847.
Cher professeur^
Nous sommes dans une grande affliction : Madame ta marquise est dangereusement malade ; elle a reçu le saint yiatique et les saintes huiles ; elle a toujours sa connaissance et jouit ^ par la grâce de Dieu , d'un calme parfait : mais on n'a pu, avec dix saignées, faire cesser Tinflammation , et les symptômes laissent peu d'espoir.
Unissez tos prières aux nôtres, et implorez celles de Monseigneur l'évéque , à qui je tous prie de vouloir bien présenter mes hommages.
Pour le moment, je ne saurais que vous répondre, relatiTement aux demoiselles au si^et desquelles vous m'écrivez.
J'ai saisi quelques instants au passage pour lire votre admirable composition poétique : tout m'y parait heureusement senti et exprimé. Dans le mot Santufirio, l'usage est plutôt de diviser la diphthongue ua ; mais c'est une misère : de véritables critiques^ je ne saurais en faire, et j'applaudis de cœur. — Je vous cttre mes respects, et suis , etc.
A DAVID BERTOLOTTI
Samedi, 29 mai 1847.
Mon cher David , Je te remercie vivement de l'exemplaire du Salva-
tore que tu m'as adressé '; ce poëmc se relit volontiers et restera cher à tout lecteur intelligent : c'est on trésor de sentiment et de merveilleuse poésie. On ne pouvait traiter un si grand sujet avec une sintplicité plus sublime. Qu'il attire sur toi^ outre les louanges des hommes^ mille bénédictions de Dieu I Je t'embrasse , et suis ton Silvio.
AU PROFESSEUR A. IGHINA.
Turin, 7 juin 1847.
Cher professeur^
J^ai remis à madame la marquise de Barolo l'exemplaire que V. S. lui avait destiné^ et je suis chargé de vous rendre de sa part mille respects et remerdments. Je vous remercie également de celui que vous avei en la bonté de m'adresser, et j'ai relu avec grand plaisir cette belle production , si digne de votre esprit et de votre cœur. Les octaves sont d'un maître , et les vers écrits dans un autre rhythme ne sont pas moins beaux. Y. S. sait répandre la grâce et l'onction partout où elle exerce sa pensée.
Bravo d'un bout à l'autre 1
Les nouvelles de Madame la marquise continuent i être bonnes^ quoiqu'elle soit encore bien faible. Elle a appris avec reconnaissance que Monseigneur l'évéque et Y. S. avaient prié pour elle, 1^ croyant morte , et vous <)emande de lui faire la charité de prier pour
* Il ^*agît d*on exemplaire de la seconde édition.
{NoUderiOêmÊr.)
elle y la sachant vivante. Madame la marquise désire qu'en présentant ses respects à Monseigneur^ vous ayez la bonté de vous charger près de lui de la com-^ mission suivante : — - Il y a quelques années y on mit au Rifugio une fille naturelle^ nommée Maria Assunta^ et Monseigneur , qui la recommandait y dit qu'à l'époque où elle aurait à sortir du Rifugio y il suffirait de , l'en avertir^ ou d'en informer ici un père dominicain qu'il indiqua^ mais qui n'est plus à Turin. Pendant le temps que cette jeune fille a passé dans cette maison de retraite y elle s'est corrigée et a appris à lire y à travailler^ et maintenant c'est une bonne fille ^ capable de gagner honnêtement sa vie. Sa santé va s'altérer si elle continue à mener cette vie sédentaire y et elle a véritablement besoin d'en sortir. M. Burdizzo, secrétaire de Madame la marquise y en a déjà écrit à M. le chanoine Vasallo; mais il n'est venu aucune réponse. Monseigneur est prié d'aviser , pour que Ton sache entre les mains de qui il faut remettre cette fille. Elle fut admise à la condition que lorsqu'elle devrait sortir du Rifugio^ il y aurait une personne qui se chargerait de la recevoir : un plus long délai pourrait être nuisible à sa santé.
Madame la marquise ne peut deviner^ cher professeur^ quelle est la chose que vous regrettez^ ditesvons> de lui avoir cachée jusqu'à présent. Venez donc le plus tôt que vous pourrez lui dévoiler ce mystère : vous serez toujours le bienvenu.
Je vous prie de me mettre aux pieds de Monseigneur^ et d'agréer les sentiments d'amitié et d'estime
toute particulière avec lesquels je suis y etc.
AU PROFESSEUR A. IGHINA.
Turin, ISjuillet 1847.
Cher professeur et digne ami,
La jeune Luigia Donnotti a yraiment dépassé lage requis; mais sur le bien que vous en dites et la vocation qu'elle semble avoir de se faire un jour religieuse. Madame la marquise de Barolo n'aurait pas de difficulté à l'admettre aiyourd'hui parmi celles qu'on élève au monastère de Sainte-Anne. La pension est de quinze livres par mois, et la jeune fille pourra, dès qu'elle saura écrire, si la vocation persiste, passer au noviciat. Je dois encore ajouter qu'il faut que ladite jeune fille soit présentée ici à la mère générale , avant que son admission soit positivement assurée. Mais, d'après tout ce que vous m'écrivez de sa vertu et de sa personne, je me persuade qu'elle plaira et sera admise.
Je ne saurais encore vous donner une idée du Ce* stUta modemo , n'ayant pu le lire jusqu'à présent, et ne l'ayant pas même eu sous les yeux ; il est du nombre des livres dont on ne permet la vente sous aucune condition. 11 y en a quelques exemplaires a Turin , grâce aux mille manières à l'aide desquelles les choses défendues trouvent toujours moyen de s'introduire chez les personnes qui les veulent absolument Je lirai ce livre quand il me sera facile de l'avoir , et , en attendant, j'écoute les jugements qu'on en porte. On me dit que c'est, comme les Prolegomeni, un mélange de digressions éloquentes; des chapitres entiers magnifi-
ques, sublimes^ qui respirent Tamour de la Yérité , mais trop souvent gâtés par d'autres chapitres furibonds qui précèdent et qui suivent : en somme, un débordement intarissable de bien et de mal^ de charité et de haine. Voilà ce qu'on me dit; mais je ne puis^ quant à moi^ prononcer ni louange ni condamnatioD^ me bornant à rapporter le jugement d'autrui.
Je ne sais si quelqu'un répondra^ mais ce ne sera pas moi^ qui n'ai jamais répondu aux injures^ soit directes, soit indirectes. Je considère avec respect les réfutations honnêtes^ mais celles-là mêmes me semblent peu profitables ou inutiles : elles persuadent les esprits bienTeîllants^ et rien de plus. Le temps fait justice des opinions, et le règne .du livre violent n'est jamais long. En laissant agir le temps, on arrive au même but, et oo ne perd pas inutilement le repos ; d'ici à quelques années, Gioberti lui-même rougira d'avoir cédé à l'impulsion de faux amis, d'avoir public comme de prétendus documents des choses qui n'en sont pas, enfin d'avoir compromis son magnifique talent et la renommée dont il jouissait déjà.
Quant à moi, j'ai fait une fois pour toutes ce que je devais, en déclarant que je ne partageais pas ces jugements emportés. J'ai été toute ma vie Tennemi des disputes, des libelles, de cette agitation prétendue hérolque. La religion n'est pas une plaisanterie, et nous savons que son esprit est la charité et non la haine.
En somme, cher professeur, que le monde entier devienne furieux, pour nous, gardons notre sérénité. Soyez gai , aimez-moi , faites agréer mes respects à
M. votre père^ et venez bientôt nous voir. Madame la marquise se rétablit lentement : elle vous dit mille choses.
AU COMTE LUIGI PORRO
Turin, S août 1047.
Très-cher Porro, Les nouvelles de votre santé m'ont fait grand plaisir; j'en reçois aussi de la Masino ; la comtesse et tout son monde se portent bien. J'espère que vous aurez trouvé en bonne santé vos enfants^ filles et garçons ^ grands et petits. Chcre^ aimable^ excellente famille^ que vi* site souvent ma pensée et que j'aime comme vous f aimez vous-même^ vous qui en êtes Texcellent patriarche. Mais j'ai toujours un peu de prédUectîon poar Glulio, et je ne lui en veux que de ses longs voyages^ qui m'inquiètent. Maintenant que vous l'avez chez vous^ je suis content; je le serais plus encore si je pouvais me voir assis au milieu de vous^ et l'entendre parler des pays qu'il a visités.
Les deux préfaces qui ne vous déplaisent pas d'A/dan de Villeneuve et de Philippotty sont suffisamment justes^ mais non dans leur entier, et ce n'est pas ma faute. Je remarque avec chagrin dans les livres français, dans leurs préfaces, dans leur manière d'expoaer, d'interpréter nos faits et gestes, tantôt une inexactitude, tantôt une autre. Us suppléait la vérité par leurs imaginations , et la vérité en demeure plus ou moins altérée. Pour ce qui est des deux préfaces, en sub-
stancej il n^y a rien de mal *. Je laisse dire sur mon compte^ et je souris des inexactitudes que je vois se déinter à mon endroit dans toutes ces biographies^ notices^ etc. Maintenant il est inutile de vouloir rectifier de pareilles choses. La plupart des suppositions erronées sur mon compte Tiennent de personnes bien intentionnées/ et je ne dois pas m'en plaindre : quant aux autres, c'est chez moi une vieille habitude de n'y peint prendns garde, n'ayant jamais rien répondu aux mahreillants. Gioberti a voulu maintenant se ranger parmi ces derniers, et il me prodigue Téloge et le httme à sa manière. Ses sept volumes traitent du monde entier et ne signifient rien. Lorsqu'un livre porte l'empreinte de la satire et de la caricature, l'effet en est vulgaire et passager : pour frapper vérita- Uement^ il faut savoir produire le beau et le juste, et non prêter appui aux passions vulgaires. Oh ! gâtemétier*! que de mal ils ont fait jusqu'ici ! Us prennent des airs de maître et de héros, et ce ne sont que des enfants. Ils seront Pélasges tant qu'ils voudront', mais il fant^ pour l'être, autre chose que des satires et des
* Ce qui toit ces mots: Je laisse dire, jusqu*^ la fin de la leure, a été publié par le journal de Rome, la Cvoilta CaUolica (aérie II, toi, XI, 4855), mais sans date et avec cette seule adr«Me : A M. N. N. (NoU de r Éditeur,)
* Par amour pour la yérité, nous devons noter ici que, là 0(1 Pellico dit (comme il résulte de Fautograplie que possède M. le comte Porro) : « Oh ! gâte-métier , que de mal ils ont fait jusqu'ici! 9 la CivUta Cattolica a imprimé la variante suivante: « Ob! gâte-métier! ils font de pire en pire, ils prennent, etc. »
(Note de l'Éditeur,)
* Cest sans doute ici une allusion à quelque prétention ré-
roiloinoatades; il faut une véritable instruction et une vertu véritable. Ils me reprocheront de ne pas publier de livres; je n'ai pas fait vœu de ne plus rien publier^ mais^ pour le moment^ trop de gâte-métier nous assourdissent.