AU BARON ACHII.LE DU LAURENS, A. AVIGNON
Tarin, 7 Août 1847.
Cher et digne baron, A tout ce que M"^ la baronne me fait rbonnenr de m'écrire, vous avez ajouté les choses les plus aimables, et je suis heureux d'avoir une si belle place dans la bienveillance d'un homme aussi excellent. Je tous en suis reconnaissant et vous rends affection pour affection, m\ sentant porté par la justice autant que par la sympathie. Un des plus doux plaisirs de la vie est d'aimer des gens distingués et d'être aimé d'eux* C'est une des vérités que mon |)ère me répétait sans cesse quand j'étais enfant, et l'expérience m'en a fait sentir la profonde justesse. La sainte et sublime marquise, comme vous rapi)clez, recouvre peu à peu sa santé. Hais elle n'est pas forte , et souvent les souffrances la visitent ; elle les supporte avec patience et courage; elle se fatigue à ses bonnes œuvres accoutumées et prend |>eu de repos : voilà sa viel Nous parlons fréquemment de Taimable baron du Lautcos,
uospeciive de Tlulie nouvelle revendiquant set origîttes grecques» et MDs doute aussi à quelque pusage de Gîoberti.
{Note du TVaiiyclMir.)
de Texcellente baronne et de leurs dignes et beaux petits anges : on ne saurait penser à une fann'lle si estimable sans lui souhaiter toutes les prospérités y et sans y joindre le désirde la revoir. Mon cœur jouit de vous savoir tous en bonne santé y dans ce charmant tlot du Rhône^ goûtant le repos et oubliant les stériles propos de la politique. Je suis^ moi aussi ^ dégoûté de ces bavardages, mais ils m'importunent encore trop. Les esprits remuants débitent mille mensonges y au sojet c)e Rome. Il y aura eu quelques journées de trouble, mais il semble à présent que les Etats pontificaux se calment. Le crédit du Saint-Père est grand , et sa voix est écoutée avec vénération. Les lettres que nous ITOOS de Rome sont rassurantes : espérons et prions. Les gite-métier du progrès, c'est-à-dire les libéraux exagérés, ne cessent d'inventer des fables ; ils supposent des trames qui n'existent pas ; ils crient contre les jésuites. Le plus éloquent et le plus exagéré de leurs ennemis est Vincenzo Gioberti , dans son récent ouvrage en sept volumes : Il Gesuita moderno. Il raisonne, déraisonne, dit bien, dit mal, accumule le faux et le vrai, interprète, confond, travestit et déverse ainsi des torrents de haine sur la Compagnie de Jésus ; faisant de son mieux pour la représenter comme digne d'exécration. Il se plaint aussi de moi , me loue , me Uàme, m'accorde et me retire son estime. U sait bien que je ne lui répondrai pas une syllabe. Ces sept volumes (qu'on appelle ici plaisamment les Sept trompetUs ) manquent de toute mesure, et partant ne signifient rien. Lorsqu'un ouvrage |)orte l'empreinte de la . satire et de la caricature, son effet est médiocre et ne
dure pas. Pour frapper fort^ il faut savoir produire le beau et le juste. Oh! que vous avez raison d'aimer la solitude et les bons livres! Heureux qui sait apprécier ces trésors du sage ! Ils font aimer Dieu et sourire sur les vaines rumeurs de la fausse sagesse. Après l'Assomption ^ nous irons à la campagne y et nous y resterons tant que la saison sera favorable.
Mes respectueux hommages^ je vous prie, à Madame la baronne et à ces demoiselles, et agréez Texpression des sentiments tout particuliers d'estime et d'affedion avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.
AU PROFESSEUR A. IGHINA.
Turin, 29 août 1847.
Très-cher professeur.
Madame la marquise de Barolo n'a aucune relatioD avec le ministre des finances, et elle regrette de ne pouvoir lui recommander personne , pour emplois, changement de résidence, etc. Il lui est fort pénible de ne i)ouvoir satisfaire le désir de M. Crespi.
Jusqu'à présent la santé de Madame la marquise ne se fortifle pas. Elle est de nouveau retenue au Ut depuis quinze jours par une douleur de foie et des souflhrances de plus d'un genre. Ce n'est pas toutefois une inflammation aiguë, et on espère en triompher avec le repos et par l'emploi de médicaments qui n'aflaiblissent pa9 trop la malade. Cette rechute ne nous a pas encore permis d'aller à la Vigna. Comme il se présente un peu d'améUoration , les médecins pensent qu'elle
pourra y aUer sous peu de jours/ et que le bon air de la Colline lui sera propice. Espérons.
J'étais certain que la belle âme de V. S. n'approuverait pas un langage aussi malveillant que celui de Gioberti dans son Gesuita moderno. Je remarque qu'il produit cet effet sur tous ceux qui ne se laissent pas dominer par un enthousiasme vulgaire.
Mais précisément parce que ces grossières injures sont si outrées^ le livre perd une grande partie de son effet, quoique la curiosité le fasse lire d'un chacun. C'est le privilège des libelles dictés par l'exagération et par la haine; chacun veut les voir^ mais on ne les met pas au nombre des livres estimables. On dit que le débit en a été rapide^ à ce points que les deux éditions en sont déjà presque entièrement épuisées, c'està-dire celle en cinq volumes , et celle de sept (de laquelle est venue la piquante dénomination des Sept trampetUê de Gioberti).
Mais c'est une affaire sans importance aucune, en comparaison des menaces de l'Autriche contre le Saint-Père. Pour moi je suis d'opinion que la tempête sera bientôt apaisée par les négociations de la France el de l'Angleterre, et je ne crois nullement aux batailles que quelques-uns prédisent à notre é[)oque, qui est une époque^ de sornettes, d*astucieux calculs, dindustries prosaïques, et non d'héroïsme guerrier. Je me trompe peut-être, nous verrons. En attendant soyons allègres et ayons conûance en Dieu.
Dans Tattente très-agréable de votre venue à Turin, je vous offre mes devoirs el vous prie, quand vous verrez Monseigneur, de lui présenter mes humbles
hommages. Ayez la bonté de faire agréer mes respects à H. le chanoine Vassallo^ pour qui vous m'ayei montré tant d'estime.
Je suis de tout mon cœur votre très-dévoué serviteur et ami.
A M. GIORGIO BRIANO».
Turin, 39 «eptembre 1847.
Mon cher Briano,
Les rumeurs et les divertissements populaires ont de la portée pour certaines gens. Ce sont; à mes yeux, je le confesse^ des faits de médiocre importance, et je regarde comme très - essentielles au bonheur des nations les vertus et non les sornettes. Bien entendu que parmi les vertus je comprends la valeur en cas de guerre. Tant que la guerre n'a pas éclaté et que la valeur se déploie en réjouissances et en fanfaronnades^ j'attends. La preuve manque. En vérité il me semble qu'aiyourd'hui le sage doit néanmoins se tenir dans l'attente et voir comment ira la première guerre. Chanter victoire d'avance, c'est pur enfantillage.
Quand aura lieu cette première guerre? Les gens pressés la rêvent chaque jour, jnais elle peut larder. Vouloir prophétiser, faire des coi^ectures, promettre, ne sont ici que d'inutiles et imprudentes fantaisies.
« I>e là Ri^is(a œntemporaneUf XII* Ut., Turiji« 1854.
{Note de CÉdiiewr.)
AU PROFESSEUR A. IGHINA.
Turin, 10 octobre 1847.
Cher professeur^
L'aimable professeur Tomatis est passé ici^ il y a quelques jours , et a apporté le paquet de V. S., contenant les petits livres dont Monseigneur veut bien faire présent à Madame la marquise. Elle en est souverainement reconnaissante^ et vous prie de vouloir bien transmettre à Son Excellence Révérendisfiime ses remerciments et ses respects. .Ayez Tobligeance en même temps de présenter à Monseipeur mes hommages dévoués.
Dans la bonne lettre que vous m'avez écrite > il y a matière à conce$$ion et à négation. Je concède que vous m'aimez comme je vous aime ; je nie que vous puissiez trouver en vous quelque chose d^inférieur^ sauf votre âge, tout florissant et vigoureux , lequel n'a pas encore le beau privilège de compter cinquante-huit ans.
Ne vous moquez plus de moi, et conservez-moi votre bienveillance.
Les gâte-métier de l'héroïsme ont essayé, pendant quelques soirées, de faire du tapage dans les rues et sur les places ; mais le |>euple a refusé de les prendre pour des héros et n'a pas secondé ce noble enthousiasme nocturne : quelques-uns des plus bruyants ont été arrêtés. En outre , les soirées sont déjà froides, la mode de se promener jus(|u'à minuit est tombée en désuétude. On dit que les héros reconunenceront , mais j*ai peine à le croire.
J'avoue que je suis comme le peuple qui dit : — € Si nous avions un gouvernement étranger^ ou compren* drait que Ton criât contre lui ; mais notre gouvernement est nôtre ; on s'en trouve assez bien, et lui manquer de respect est le fait de mauvais citoyens. »
Du reste, les héros se cachent pour faire leurs magniflques actions accoutumées : écrire des injures sur les murs et jusque dans les églises ^ répandre des cakxiinies , etc. Quelques-uns de ceux qu'on a pris sont de pauvres diables à qui les héros ont donné quelque argent pour les faire crier, ou écrire sur les murs, oa les engager à répandre telle ou telle calomnie.
Voilà , mon cher professeur , le beau patriotisme d'aiyourd'hui : ce n'a jamais été le mien, ce ne le sera jamais.
Espérons dans la Providence, qui voudra empêcher la ruine de notre pays.
Je vous salue avec distinction, et suis de cœur, etc.
A M. VICTOR DE LA CANORGUE»
Turin, 7 décembre 1847.
♦ Monsieur,
Vous pardonnerez à un homme souvent accablé de souffrances d'avoir tardé à vous écrire pour vous remercier du don le plus aimable : je l'ai reçu avec
' CeiUi lettre a déj^ paru eo iéte d*une imitation en fers Je la Françoise de Rimini de Silvio Pellico, par M. Victor Méry de b Canorgue, imprimée avec d*autres poésies (Nice, Sociiel fik, 4850). M. V. de la Canorgue, professeur de rhétorique daM
— nubien de la reconnaissance y et j'aurais voulu aussitôt TOUS adresser quelques mots. J'ai eu des jours si mau- Tais depuis lors , qu'il m'a été impossible de faire ce que je désirais. Je présume que Madame la marquise de Villeneuve^ qui eut la bonté de me remettre votre diannant manuscrit ^ vous aura fait savoir combien je me promettais de plaisir à le lire , connaissant d'avance que tout ce qui sort de votre plume ne saurait être que très-beau. En effet y cette lecture a été délicieuse pour moi. Vous me dites , Monsieur^ dans des vers admirables, des choses trop flatteuses; et , je-ne vous pardonne pas ces expressions : Barbare que je misf etc.
Cependant je conserve ma rancune y en sentant tout ce qu'il y a de touchant dans votre bienveillance, et en honorant votre talent. M. de Séguins-Vassieux a fait une préface tout à fait belle. Pour ce qui me regarde, je n'ai pas été fâché de le voir pécher comme TOUS, Monsieur, par une trop généreuse indulgence : il y a longtemps qu'il m'honore de son attachement. Ce qu'il écrit sur vos poésies est d'une âme qui sent TiTement le beau : j'ai lu tout cela avec beaucoup d'intérêt, et je suis parfaitement de son avis.
Il m'est difficile de vous exprimer combien j'ai été content de votre Françoise de Rimini : je l'aime au-
(Kfert collèges du Piémont, quoique né dans le département de Yaodase, et 6Is d*un oflicier supérieur de la marine française, (ft rauteur d*UD Aperçu nouveau sur l'histoire des peuples an-' riens et modernes, imprimé ^ Marseille, en 1838.
(Ext. d'une note de C Éditeur,)
tant que la mienne; les petits changements que tous faites sont de bon goût ^ et je crois que j'y préfère votre inspiration à la mienne.
Agréez 9 je vous prie^ mes sincères applaudissements ainsi que l'assurance des sentiments bien reconnaissants et respectueux avec lesquels j'ai rbonneur d'être^ Monsieur^ votre admirateur et serviteur. 4^