MADAME LA VICOMTESSE D HAUSSONVILLB
Garey, 34 juillet IBiS.
On a si peu de nouvelles de vous que ce n'est pas la p»ne d'en parler, madame. On sait que vous êtes dans les montagnes d'Auvergne, et que vous y êtes mal logée et voilà tout. Le quatrième volume de H. Thiers vous a-t-it attendue dans ces montagnes? Nous avons lu ces derniers soirs le dernier chapitre, c'est-à-dire la conspiration de Georges et la mort de H. le duc d'Ënghien. Il y a beaucoup de vivacité et d'intérêt dans ce lugubre récit; il est fait avec une immense charité et le désir de ne trouver de coupables nulle part, ou plutôt de donner un peu tort à tontle monde, au Premier Cunsul pour avoir été un pan vif, et au duc d'Engbien pour s'être obstiné trop longtemps à porter les armes contre son pays. Le chapitre sur la séciJarisalion, entre autres, est, dit-on.
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excellent. Ce sera un singulier monument de notre époque que la longue suite de ces grandes tragédies, de ces mémorables batailles, de ces terribles boule- Tersements, esquissée nettement, rapidement, d'une plume légère, avec une sorte de passion et aussi avec une sorte d'indifférence. On s'étonne quelquefois que la nature garde son air doux et riant quand les bommes sont frappés de quelque grand Qéau; dans l'histoire de M. Tbiers aussi, il semlileque la tragédie se passe par un temps de demoiselles, sans pluie ni vent, il raconte des choses terribles et on dirait à l'espressioD de son visage qu'il vous dît les. choses les plus simples du monde. C'est comme une suite de coups de tonnerre dans un ciel parfaitement serein et sans qu'une feuille remue dans les arbres. Tacite vous parle des maux de l'Empire et de la chute de la République avec une physionomie sombre comme son sujet; mais l'autre Tacite a quelquefois l'air d'un pinson qui chanterait l'histoire des Pélopîdes. Je ne dirais à personne ce jugement un peu sévère, ainsi vous voudrez bien ne pas montrer ma lettre à l'auteur qui n'en a pas moins beaucoup de talent.
J'ai apporté ici le cours de M. Quinet qui a fait tant de hruit. Ce n'est pas bien raisonnable, je suis forcé d'en convenir. Il dit à l'église catholique qu'elle devrait bien faire et dire quelque chose de nouveau, et encore ne lui donne-t-il pas la moindre indication sur ce qu'elle pourrait dire ou faire. Ce n'est pas beaucoup la vocation de l'Église catholique d'inventer des choses nouvelles, attendu qu'elle met sa gloire à ne pas changer, et puis, on doit des conseils aux gens quand on leur reproche de rester ce qu'ils sont. Il me semble que Luther avait des idées beaucoup plus arrêtées que M. Quinet...*
A H. B. DE SAHUNG.
Gnrcy, !& juillet 1845.
Je voudrais que tous les électeurs du Limousin fussent à'toiis les diables, mon cher ami. C'est bien à eux que vous devez ce retour de fièvre. Ils se soucient bien que vous soyez forcé de prendre du quinquina, pourvu que vous leur obteniez des bureaux de tabac. Je vous avais bien dit l'autre jour, qu'au train dont vous trottiez pour eux, par les ministères, vous reprendriez cette cbienne de fièvre de Morée. Venez ici,oi] vous ne verrez pas le visage d'un seul Limousin. Donnez-moi de vos nouvelles par M. Raulin et n'écrivez pas. Si vous m'écrivez, je le prendrai très mal, et comme un témoignage de politesse malveillante. Je vous ai excusé ici, selon vos instructions, pour les lettres que vos électeurs (toujours des électeurs!) vous empêchent d'écrii-e. 3' espère que vous n'en avez pas pour une vingtaine d'années à reprendre des accès à chaque retour de l'été. N'allez pas prendre la Grèce en grippe. 11 n'y a guère que les beaux pays qui donnentces fièvres. Je ne comprends pas bien ce que la Providence entend par là. Laissant ce problème de côté, je vous demande de vous guérir et de renoncer à votre voyage dans un vilain pays.
Je crois que vous n'avez pas plus de nouvelles à Paris qu'il n'y en a au fond des bois que j'habite. Avons-nous rasé la rue des Postes et y avons-nous semé du sel? On dit que tout le monde est content, à
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l'exception de ces pauvres jésuites. Est-il vrai que le Pape soit malade? Avez-vous lu en détail l'histoire de Ganganelli? Avez-vous commencé le quatrième volume de M. Thiers? On dit qu'il y a plusieurs chapitres extrêmement bien faits, que cela court toujours dans l'heureuse vivacité que nous lui connaissons :
Obliqua laborat Lgrapha fugax trtpidare rivo.
Cette citation me ramène à Bentley; je ne suis pas un ingrat. C'est le plus bel ouvrée de ma pauvre bibliothèque. Et la vAtre? Ne la rangez pas trop bien. Il vous prendrait comme une fureur d'avoir des livres et de beaux livres. Peut-être viendriez-vous me reprendre ce Bentley. Diderot a raison ; il ne faut pas avoir de robe de chambre neuve, de peur que la rage du complet ne vous prenne.
Je voudrais bien être là pour vous servir de gardemalade. Adieu, mon cher ami. Songez que nous sommes è janiais brouillés si je reçois un mot de vous avant votre parfait rétablissement.
A H. LE VICOMTE D HAUSSONVILLB.
Gurcy, samedi !3 juLUet 184S.
Ah ! vous ne m'écrivez pas parce que vous entendez dire du bien de moi ? J'ai admiré la vérité de cette impression que vous me dites, mais je me tiens pour très supérieur à vous, mon cher ami, puisque moi, je
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D'attends jamais pour vous écrire quej'aie enlendu faire votre éloge. Il y a huit jours, à peu près, que je suis ici ; il n'est échappé à personne le moindre mot en votre faveur, et pourtant, me voici. Vous ôtes de singulières gens. Vous commencez à parler des eaux du MontrDore comme d'une elTroyable Tbébnide, et puis, au bout de huit jours, vous y prenez tellement |{OÛt que je commence à croire que vous n'en vou< drez plus sortir. Voilà bientôt quinze jours que vous buvez sans vous an-eter. Il me sembU^ que c'est bien raisonnable ! Vous vousamusez donc bien ?Ladernière lettre de madame votre femme est comme un paysage de Claude Lorrain. Ces eaux du Mont-Dore sont cornparées aux plus belles vallées ries Pyrénées; à l'entendre, on y mène la plus agréable vie ; on s'y promène ; on s'y amuse; j'ai même cru lire qu'on y dansait à cheval, mais je tiens ce dernier article pour une faute d'impression. Toujours est-il qu'on serait bien aise de vous revoir. En attendant, nuus paissons le temps très paisiblement et très agréablement aussi. M. le duc d'Ûarcourt est ici, mais il court tout le jour. Il est parti hier pour Evcrly dans son petit corricolo àroues rouges, faisant fller deux (grands chevaux avec une aisance admirable. Il sera de retour ce soir, il repartira demain pour Paris et reviendra samedi, toujours avec ces deus chevaux qui vont comme le vent. Il est aimable. Ses opinions ne sont pas tout d'une pièce comme à beaucoup d'entre nous. 11 pense du bien et du mal de la même personne, du bien et du mal de la même chose, selon qu'il regarde un côté ou un autre, 11 cause avec un stylet, et nous autres assez souvent avec une massue, ce qui fait que nous cassons tout du premier coup. Savez-vous que M. de Sahune a repris la fièvre? Il a lant couru pour ses
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électeurs, ces derniers jours, qu'il a été, encore, une fois, saisi de ce frisson. M. Raulin me dit qu'il ne sait trop si ce pauvre député pourra aller faire sa cour à ses électeurs. Est-on obligé de donner sa vie pour ses électeurs? On serait, j'imagine, fort mal reçu .dans l'autre monde, si on y arrivait tout haletant de la poursuite d'une recette particulière ou d'un bureau de timbre ou d'un bureau de poste. J'ai donc écrit une lettre pathétique à M. de Sahune pour l'exhorter à envoyer, pour cette année, les Limousins.^ tous les ' diables. M. deBroglie a aujourd'hui une lettre d'Albert, de Livoume. Ils reprenaient la mer pour aller à Civita-Vecchla. Il ne dit seulement pas s'il a admiré Pise. 11 paraît qu'autour de vingt-cinq ans, des yeux noirs l'emportent sur tous les baptistères et sur toutes les tours penchées du monde et même surle Gampo- Santo.
Jevoudrais revoir vos chambres habilées.Dépêchez- vousdonc un peu.
A H. RAULIN
GuKj, 39 jaillet 1S4S.
Si VOUS Êtes à Paris, prenez'votre grand parti, votre canne, votre parapluie, un mouchoir de poche, une chemise, et venez passer ici de huit à quinze jours. Vous aurez une réception qui ne ressemblera pas mal à celle de M. le duc de Nemours devers Cbateaurous. Je vous ferai un discours sur le pas de la porte ; vous me répondrez comme un ange. Le curé viendra vous
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dire qu'il ast uniquement occupé du salut des Âmes et qu'il D'est pas de ces brouillons qui se mêlent de politique; vous lui direz que c'eslfort bien fait, mais qu'il ne faut pas non plu^ chanter de musique d'opéra dans les églises ; et on vous chantera un Te Deum sur l'air A'Armide, vous m' allez quitte)'! Venez donc. Je vois avec plaisir que vous n'avez plus aucun mal. Vous m'avez la mine d'être organisé comme les Cosaques du général Souvarow qui avalaient par plaisir toutes Les drogues de la pharmacie du Grand- Saint-Bernard, sans en ressentir leplus léger malaise.
Que vous a fait M"* pour en parler avec si peu d'égards? C'est un homme grave qui dit hardiment ce qu'il pense; il n'y a pas beaucoup de gens qui puissent se flatter d'en faire autant. Il est vrai qu'il ne'faulplus réclamer votre esprit de justice. Je vous parle modérément de M. Quinet et vous me répondez que ma modération sent le fagot. A propos, pourquoi est-ce une expression familière dans la littérature catholique que ce tour : Sentir le fagot ? j'ouvre le dictionnaire catholique et je trouve à l'article ; Sentir le fagot : « Il se dit d'un homme dont les opinions ne sont pas très orthodoxes ; ilest familier,» je suis vraiment fiché que cette manière de dire et de faire soit familière.
Puisque vous prenez les choses ainsi, je vous dirai, pour vous braver, que j'ai eu regret à mon jugement un peu sévère sur les leçons de M, Quinet. En avançant, j'iii trouvé une leçon sur le mahométisme où il y a de l'esprit et du talent à un degré assez rare. 11 y compare l'esprit des croisades à l'esprit qui animait les armées républicaines qui ont visité l'iïgypte, et il montre assez bien que les iuspirations de l'Évangile étaientplusvivesdiinsKlélieretdansDesaixctdansBo-
naparte que dans Raymond de Toulouse, dans Bohémond ou dans Godervoy de Bouillon. C'est une thèse qui se peut soutenir, quoique k première vue elle puisse aussi scandaliser les faibles... Puisque vous dites qu'il y a plus d'esprit dans le petit doigt du moindre marguîllier de France que dans toute l'Allemagne, je vient de brûler Kant et j'ai fait demander le moindre des livres de philosophie du moindre marguillier de France ; ce sera, à l'avenir, toute ma consolation. Je veux me défier de l'orgueil des pensées vaines et vous me verrez dorénavant à la suite de quelque bon marguillier qui eu sait plus dans son petit doigt que Fichte, Hegel, Scbelling, Kant, Goethe, Wieland, Jacobi, Schiller, etc. Au fond, je vois ce que vous voulez dire ; les marguilliers sont cartésiens ; ils rejettent, de peur d'erreur, toutes les idées dont ils ne peuvent pas absolument se défaire, et ils s'en tiennent à ce premier effort, pour avoir remarqué que Descartes s'est trompé quelquefois en cherchante remeubler sa maison après ce grand déménagement. Mais assez de marguilliers poui: aujourd'hui. L'on part et je veux donner ma lettre. 11 me semble que je ne vous aï dit que des bêtises ; je ne voulais que vous faire un petit mot de réponse.