A H. BAC LIN
Gurcy, mardi 5 juillet 1S4S.
Puisque M. de Sahune fait cent lieHes eu malleposte, il pouvait bien me répondre dix lignes. C'est un infortuné qui mérite pourtant des égards; il écrit quarante lettres par jour à ses électeurs. L'électeur est un animal rongeur. Je vous conseille de n'être jamais que pair de France; d'ailleurs, vous n'êtes pas du bois dont on faitles députés. Vous aimeriez mieux perdre dix voix que de céder la moindre nuance de vos opinions sur le sujet le plus éloigné même de la politique. Ils vous montreront avec orgueil leur belle église bien badigeonnée à neuf, avec un beau tableau de M. AbéI de Pujol au maître-autel ; au lutrin, une demi-douzaine de clarinettes pour accompagner, le dimancbe, les versets de Job ou de David; et vous seriez homme à leur dire que cet arrangement est indigne de la gravité du culte; vous vous moqueriez des portraits de famiUe de vos plus ardents partisans ; vous diriez dans la conversation que rien n'abaisse l'espi'it comme le commerce ; que l'industrie mène à mai; que les nouveaux procédés agricoles ne valent pas la charrue de Virgile, et, le jour du scrutin, vous
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n'auriez qu'à féliciter votre adversaire de l'unanimité des suffrages qu'il aurait obtenus.
N'est-ce pas que M. Cb. d'ËcIépens est aimable? Lui et les siens semblent venir des pays où les anciens mettaient leurs romans de vertu el ou ils supposaient une race meilleure, plus forte, plus douce et plus hardie. Je suis bieu aise que vous ayez pris cejeune homme en amitié. 11 vous fera une agréable société dans voira solitude, car je vous suppose bien un peu seul...
Ah! mon Dieul voilà déjà l'été parti! Il ne faut plus faire de projets que pour l'biver,
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comme a dit Pope, à ce que je crois. A propos de Pope, savez-vous que nous avons pris à Rome une excellente position? Tout le clergé français, qui ne daignait seulement pas nous regarder quand il était dans la ville de saint Pierre, vient s'insciire à l'ambassade à cotte beure. L'Église de Franiïe va refleurir comme un beau lys.
A H. LE PBIIfCB DE BROGLIE.
Gurcy, 3Î Juillet 1815.
Que voulez-vous? Nous ne sommes pas à Gènes.
Nous ne voyons que le petit clocher de l'église de Gurcy. Ge n'est pas VAnnunziala, ni, sur la hauteur, cette grande et triste église de Carignan, je crois. Avez-vous pensé au siège de Gènes et à Masséna au milieu de ces marbres et de ces Qeurs, et de ces demoiselles qui courent avec un voUe blanc? Il faut
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faire effort pour penser auxteoips modernes en Italie. Doriu y est plus vivant que Masséna. Je voudrais bien revoir avecvous le golfe de la Spezzia. C'est là, je pense, que lord Byron et M. Hobhouse ont brûlé le corps de Sbelley, qui s'étaiL. noyé par un gros temps dans un petit bateau. Ce devait être un singulier spectacle que deux sceptiques brûlant les restes d'un matérialiste par ces grandes ruines solennelles de l'Italie. Jeté prie de regarder aLLentivement l'impressloii que recevra [a princesse de Broglie à la vue du Gampo Santo de Pise. Si cette place magnifique et désolée où l'herbe croit, et où errent deux vieux cbevaux ne lui fait rien, ohl alors, c'est que cela lui fera quelque chose une autre fois. Je doute fort que les personnes jeunes et simples et sincères avec ellesmftmes, doivent être très émues à la première vue de tout cela. Il y a des habitudes de mélancolie littéraire qu'il faut prendre et apprendre pour sentir la tristesse des ruines. Ce n'est pas que je trouve ces impressions fausses, assurément, mais elles sont sa* vantes et compliquées. Du premier coup, la désolation des champs autour de Rome pourrait bien paraître laide, tout simplement, à un esprit naturellement poétique. Quand le jour tombe à Rome et que l'Angelus tinte tristement d'église en église, parmi tous ces bruits qui meurent à l'horizon, nous entendons toujours les voix un peu confuses de lord Byron, de Corinne, de René, et les idées dfs autres voltigent devant nos yeux entre les ruines du Culisée et les derniers rayons du couchant. U n y a pas de mal qu'il en soitainsi, ni que l'impression des autres hommes qui ont passé par là se mêle à notre impression, mais encore faut-il la savoir avant de l'éprouver. Ton père entreprend de grandes lectures ; il nage
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LETTRES. m
dans le temps, ce qui ne l'empèclie probablemeat pas de se trouver pressé : ^stuat infelix, et, à propos de cette citation de ton article, tout le inonde l'admire. Que Dieu te garde de l'orgueil, de la vanité, de l'insolence, du mépris des autres et de la disposition à abonder dabs son propre sens, du ton décisif et péremptoire, enfin de tous les vices que donne la supériorité intellectuelle, et surtout du père de tous qui est celui de se rendre cet hommage qu'on ne fait pas trop sentir aux autres sa supériorité ; enfin, je te Boubaile l'impossible, mon cher enfant.