‹ LettresChapitre 11 sur 52 · LU · texte numérisé non relu

LU

A HADAHB LA HABQDISB D'HABCOUaT.

Gun^, 1 aotkt 18t5.

Cette saison de pluies et de froids, au mois de juillet, vient de me mettre la tête dans un triste état et

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LETTRES. lia

je ne voudrais pas débuter à Sainle-Eusoge par un air misérable qui me ferait prendre en giippo, malgré votre bonté à tous les deux. En tous cas, jo vous conjure de n'ëlre pas durs pour moi et do ne pas dira que je suis malade il volonté et suivant mes caprices. Les gens qui n'ont pas beaucoup mal ù In tôte des autres, les gens durs disent que mes maladies ne sont rien, parce que je n'en meurs pas babituellcment, et qu'elles ne m'empécbent jamais de rien Taire, quand j'en ai bonne envie. lia prétendent qu'on ne m'en . voit pas moins à tous les spectacles, à tous les bals, à toutes les chasses et à toutes les courses de chevaux, jusqu'à en être importun. Ne les croyez pas. J ai reçu une lettre de Carlsrube. M. de LangsdorlT ne prend pas ce petit pays en déplaisance. Il trouve que ce sont de bonnes gens qui ont le cœur sur la main, et une aimable contrée d'un aspect doux, terne et tranquille. J'aimerais assez habiter le pays de Bade que je connais déjà un peu. 11 y a là un lond de forêts toutes bleues, qu'on voit de loin et qui attire. Je ne sais comment je fais pour aimera la fois l'Italie et le peu d'Allema^e que je connais, cur ce sont des aspects qui vous disent des choses opposées, mais il faut bien avoir des aspects contraires en soi-mSme, sous peine de n'être rien du tout. Il faut faire vivre en paix ces instincts, mais non les détruire. Dès qu'on est parvenu à en .faire taire la moitié, on n'est plus qu'un honnête bourgeois de Paris qui aime l'ordre, la tranquillité, l'économie, les améliorations lentes et pacifiques toute la semaine et le dimanche l'or des genêts et la pourpre des bruyères de la banlieue.

Mais me voilà hors des rails et eu pleine dissertation. Adieu, madame, mille tendres respects.

Garcy, Il ao&t IS45.

M. de VielTGastel dit qu'il vous a vu de loin dans laruecesj6urs-ct, mais que vous étiez hors de portée. C'est du moins une preuve que vous vous porteis à peu près bien, mais je ne vois pas pourquoi vous sortez ni où vous pouvez aller dans ce désert. Nous vivons ici dans les horreurs du vent, de la pluie, de la grêle, du tonnerre, des éclairs. II faut avoir une conscience joliment tranquille pour voir tous ces signes non équivoques de la fin du monde. Aussi faisje... Je vis dans un passé où il n'y avait pas encore d'église à Rome, ni à Antiocbe, ni à Laodicée. Je relis Horace par le côté historique. C'est une jolie étude. Toutes ces peintures si vives de ce qui n'est plus depuis si longtemps prennent tout autrement l'imagination que les querelles de l'Univers, de la Presse ou du Globe. A cette distance, Rome est belle comme les villes qu'on croit voir dans les nuages du coucher du soleil par un jour d'automne. Là je m'intéresse à toutes les figures que je vois passer, comme vous pouvez vous intéresser aux personnages des plus beaux paysages du Poussin. L'esprit de l'homme est étrange. Pour que ses semblables lui plaisent, il faut qu'il les voie à deux mille ans de distance. Si j'avais vu Mécène de près, peut-être que je liTi aurais trouvé l'air de M. Reguault de Saint-Jean d'Angely ou de M. Cambacérës. Agrippa m'aurait fait l'eS'et de quel-

que maréchal de l'Empire, et Varias aoraît pu me paraître une sorte de Casimir Delavigne. Nous sommes certainement des animaux nés pour l'idéal. Si le réel n'est à mille ans ou à mille lieues de nous, il ne répond pas à ce que nous demandons. Nous allons par tout l'univers, avec inquiétude, à la recherche de ce que nousn'avons jamais vu, espérant que ce sera ce quelque cbose qui n'a pas de nom et que nous voudrions bien posséder. C'est Ifi qu'est l'erreur; au lieu d'aller vers l'inconnu, il faudrait se reculer, comme devant un tableau; le vrai point de la perspective est l'endroit d'où l'on ne voit plus qu'indistinctement. L'Antiquité, dans son demi-jour, nous donne un peu du plaisir de l'idéal. Elle fait sur les objets l'effet du clair de lune sur les édifices' d'une grande ville. Avez-vous jamais Tisité une grande ville pour la première fois au clair de lune? J'ai vu ainsi Florence. Tout ce que je. voyais me semblait le Dante, Béatris, Farinata degli Uberti ; mais le lendemain, au lever du jour, tous ces trottemenus de vivants d'aujourd'hui diminuaient singulièrement l'illusion. C'est poussé parce môme besoin d'idéal que vous allez au Louvre tous les dimanches, et que, dans le demi-jour ménagé par une main royale, vous regardez, en rêvant, se dessiner sur mi fond d'or toutes les images de ce qui n'est plus ou de ce qui n'ajamais été. Quand même vous regardez les vivants, TOUS les refaites à la faijon de l'idéal ; malgré vos airs d'admiration, vous vous dites : « En Atant le net h cette femme-là, en lui allongeant les bras, en lui élargissant la poitrine, on en ferait quelque chose de très bien. » La morale de tout cela, c'est qu'il ne faut pas regarder de près, mais de loin ; c'est encore que Dieu seul estaimableetque M"* est insupportable. Je vous ai dit quelquefois le contraire de ce que je semble dire

ISî LETTRES.

aujourd'hui. Sans doute, sans doule. Je ne suis pas assez bêle pour être d'accord avec moi-même en paroles. A ceux qui veulent êlre conséquents, je dis : Studi la mattematica! Toujours est-il que te Tibur d'Horace est plusverl que le Tivoli d'aujourd'hui; que la maison que Cicéron avait au pays des Lestrigons, aujourd'huiMoladi Gaëta,estplus riante et plus grave que l'auberge que j'ai habitée sur ses ruines, et que les légions de César en rentrant dans Rome avaient peut-être plus grand air que l'armée papale suivant le cardinal Lambruschini à la procession. Consolezvous. Les temps nouveaux deviendront anciens, et, à leur tour, par une illusion providentielle, ils réveilleront des images de grandeur et de perfection dans les esprits de vos arrière-petits-enfants, ou de vos neveux, si vous ne vous mariez. A distance, MM"* prendront, des proportions admirables. Les chants que M. de Salvandy fait répéter sur des airs moraux au conseil royal, auront, dans l'écho du passé, encore plus de douceur et d'éclat. Le conseil royal chante à tue-teie. L'idée de mettre la morale en chansons D'est pas neuve, mais elle est consolanle.

AuBsitAt que U lumière Vient redorer nos coieaui, Jo commence ma priAre, etc.

Voilà d'heureux changements qui arracheront le genre humain à l'ivrognerie.

C'est la devise de M. de Salvandy qui ne dît rien et ne fait rien comme un autre.

Bonjour, mon cher ami.

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AU MÊME

Gnrcj, à septembre IS4S.

En français, si l'on tous demande de mes nouvelles, dites que je ne suis pas mort et voilà tout. Il est vrai que c'est beaucoup. Je me suis bien gardé de rien décider encore sur mon voyage à Coppet. Je me demande à moi-même ce que j'en pense et je me dis que je n'en pense absolument rien. On a cherché beaucoup de définitions de la vraie liberté; ne serait-ce pas à ne jamais se décider que consisterait cette liberté, car enKn, résoudre une chose, c'est s'obliger quant à cette chose? On cesse alors d'errer dans les champs de l'Incertitude où l'Ame n'est encore liée par rien. Je sais plus d'un grand problème de philosophie dont chaque proposition n'est pas beaucoup pins sensée que la bêtise que je hasarde là devant vous. Et devant qui puis-jc mieux la hasarder, grands dieux! puisqu'il n'y a aucun risque que vous vous y laissiez prendre. Vous êtes bien bon; mon passage de Paris à Gurcy s'est fait sans encombre et nous avons causé agréablement tout le temps. Seulement, c'était un jour de f^te dans les environs d'Élioles et il y avait tant de gens qui couraient à cette fSte, que les wagons allaient de Paris h Corbeil sans avoir fait un pas. Je,ne sais comment on a résolu le problème mécanique qui s'est présenté là. Il est certain que j'ai

cru que nous marchions et que nous arrivions, malgré l'objection

Comment, tout étant plein, tout a pu se mouvoir.

Je désire pour vous à Reims le joli petil soleil dont on jouit ici. Ces jours de Reims seront bien mËlés pour vous, mon cher ami, de tristes impressions, mais sur ceux qui ne vivent pas dans l'étourdisseraentet qui ne chassent pas habituellement les souvenirs douloureux, l'impression des lieux est moins Torte et ne les surprend guère.

Albert m'écrit, du 23, qu'il part dans deux jours pour Naples. Si j'avais les ailes de la colombe, j'y serais aussi dans deux jours. Vous en êtes donc revenu à mon idée de prendre quelque chose comme les ailes de la colombe, je veux dire la malle-poste, pour passer le Jura î Vous le voyez, l'homme s'agite, mais il revient toujours à mes avis, suivant la remarque de Fénelon. Vous avez bien raison, d'ailleurs, de dire que tout chemin mène k Paris et que tout chemin part de Ik. C'est la Rome des temps nouveaux. J'avoue qu'elle n'a pas si bon air que la Rome qui est auprès du Tibre, mais Paris a aussi ce grand caractère de l'inspiration que, si vous mettez ensemble toutes les mauvaises passions et tous les intér&ts les plus vulgaires dans un creuset, et que vous souffliez le feu, vous trouverez au fond le pur diamant de la vérité.

Figurez-vous que, par pure malice, cette malheureuse Revue des Deux Mondes n'est pas venue ici et je ne sais rien des pensées de M. Cousin sur les dVts. Je ne me fle pas beaucoup aux métaphysiciens pour traiter les questions d'art. Quand ils en partent vaguement, cela va à merveille. Quelques traits fugitifs et inachevés dans le grand champ de l'infini ont tou-

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jours nu certain air. C'est par ta que vous êtes tenté de prendre Platon pour un grand artiste; mais, malgré son T-aité du beau, je oeTOudrais seulement pas donner mon caniche à peigner à Kant. La passion de l'abstrait ne suscite pas beaucoup de belles formes. Les métaphysiciens peuvent faire rfiver heureusement un grand artiste, mais ce n'est jamais de leurs mains que sortira la Vénus de Milo, ni la Vierge, de EtaphaBl avec son corset rouge et ses cheveux blonds au milieu des épis mûrs de la campagne d'Italie. On dit que Socrate avait fait quelques statues, mais je crois bien que Verres ne les aurait pas placées dans sa collection... Ne vous laissez pas croire qu'on vous vole vos idées. On no vole les idées de persomie, pas plus qu'on ne peut dérobef son visage à un autre. Les pensées de chacun sontla réflexion de la lumière éternelle sur les facultés particulières du miroir particulier qui est l'intelligence de chacun. Si on était Qdèle h. cette ismière, au lieu de répéter ce qu'on entend, on aérait plus souvent original. Après quoi, je conviens qu'il y a de pauvres hères dont le miroir est terne et dépoli.

Le député pour Provins est de retour. II est la terreur des loups. Il en a assassiné quatre, l'autre jour, en compagnie de quatre forts chasseurs comme lui. H est environné de fusils de chasse dans son cabinet. 11 a cent livres de poudre et un demi-million de cartouches dans une armoire au-dessus de sa bibliothèque. Un dé ces jours, Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, qui sont dans les rayons, sauteront avec la maison et s'en iront à tous les diables qui seront tout étonnés. M, de Viel-Caslel m'écrit qu'il lit Boui^ daloue avec grande édiflcation. Je ne mourrai pas content si je ne vois tomber la réputation usurpée

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de ce jësDÎte, Je tous demande s'il est jusle de nommer le rnSme jour Bossuet et Bourdaloue? L'un est le cheval de Job qui faennit quand il entend le clairon des batailles, l'autre est un sacristain élevé au collège de Saint-Omer. J'espère que vous n'avez pas la prétention de comparer un cheval à un sacristain. Les gens que Bourdaloue a ennuyés et qui sont respectueux , .disent qu'il raisonne admirablement, parce qu'ils prennent l'ennui qu'ils éprouvent pour l'efTet d'un raisonnement serré sur leur cerveau. Si le ciel était toujours juste, Bourdaloue eût été Ifl valet de chambre de Bossuet. 11 aurait veillé à la dépense de la maison et fait faire des reprises aux pauvres bas violets et troués du pauvre grand homme. L'évëque aurait eu un peu d'aisance et n'aurait pas été forcé de tirer le malin esprit par la queue- pou joindre les deux bouts à la lin do l'année. Ce bon Bourdaloue était ce qu'il fallait pour tenir la maison en ordre, un homme probe, plein de bons sentiments, sachant bien lire et bien écrire et capable peut-être de comprendre à demi la grandeur de son maître. Massillon aurait fait aussi un joli garçon de cuisine dans ce palais. M. de Bonald ne viendrait pas à la cheville du dernier commissionnaire d'uuf^ telle maison. Il n'y a jamais eu que M"* qui fût supérieur

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