‹ LettresChapitre 12 sur 52 · LY · texte numérisé non relu

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A H. FOIBSOIf.

Gorcy, IS septembre IB4S.

11 n'est pas probable que ma lettre vous trouve & Paris, mon cber ami ; tous n'aurez pu résister ni les uns ni les autres au charme de cette pluie battante et de ce vent impétueux. Si dans le cours de vos pérégrinations TOUS avez rencontré M. de Lamartine, lui avez- vous trouvé, comme il le croit de lui-même, l'air de Machiavel, de.Fénelon, de Fox, de Burke? c'est beaucoup d'airs à la fois pour une seule personne. Qui nous aurait dit que l'auteur mélancolique des premières Méditations aurait un jourdecesetTroyables explosions de vanité I II paraît qu'on ne s'améliore pas toujours en vieillissant, et qu'on ne suit pas toujours le précepte de l'apâtre qui veut que l'bomme intérieur grandisse à mesure que l'homme extérieur se détériore. Pourquoi M. Royer-CoUard est-il mort? Cela est triste ; on ne voit pas beaucoup d'arbres de cette sève et de cette vigueur sur notre terre un peu froide. Vos jeunes métaphyciens de l'École normale, avec leur assurance et leur jargon moitié algébrique et moitié déclamatoire ne lui vont pas à la cheville. Il marchait droit et ferme dans les bois, dans le fourré de l'abstraction, et il savait toujours de quel c6té se couche et se lève le vrai soleil de la réalité. Les petits métaphysiciens d'aujourd'hui attellent à leur petit tilbury une demi-douzaine de formules, bigarrées comme des chevaux pies, et ces formules les empor-

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tent dans le vide. Je conviens qu'ils n'en conservenl pas moins un grand air de gravité ; mais il y a loQgtenips.que l'nir de gravité Ae me /ait plus rien.

Ceci au moins n'est pas applicable à M. Cousin. Il vient de faire dans la Revue un morceau sur le Beau, qui n'est pas laid . Je ne puis pas dire qu'il soit très neuf; il n'importe I Les idées éternelles ne sont pas obligées d'Stre neuves. La métaphysique n'est pas tenue de changer de robes et de bonnets tous les jours, comme les belles dames.

Broglie, lî novembre IB4S,

Il me semble que je renais à l'écriture, mon cher ami. Mes doigts sont tout rouillé^, lum ferri rtgor. Ce ne sont point les chants de Lulli: mais mes doigts se dérouilleront un peu et de votre côté, vous votis accoutumerez à ce bruit de vieille ferraille, de telle façon que nous aurons chanté tous les deux et qu'il n'y paraîtra point. Il n'y a pas de nouvelles ici. AI. Poulain administre avec une si grande sagesse et une si haute capacité qu'on dirait des mouvements de la sphère céleste. Vous n'êtes pas gouvem,éa de la sorte dans Paris ; vous êtes obligés de remettre de temps à autre la main à votre mécanique.

Ëh bien, quand croyez-vous que vous pourrez faire une campagne en Normandie? Tout le monde crie : Oil est M. Raulin ? Les arbres de la forêt SQPt dans l'attente.

Et le long du- Talion le reuillage t trombld, i

et il y a de quoi; j'en ferais autant à sa place. Madame de Staëi va déânitivement quitter sa maison qui est devenue intenable par la bise. Elle n'est plus abritée des vents par la chute. Cette affaire -d'octobre laissera un souvenir glacial; mais, après tout, dans cent ans d'ici, on ne verra plus U trace des dégâts que vous avez Faits. Les bois repousseroot, les oiseaux reviendront, et l'on saura à peine que M. Raulin a passé par là comme un ouragan. L'homme le plus violent peut bien peu de chose contre la nature.

Mon cher ami, tout cela, comme dit Sauctio, sont des paroles inutiles dont nous rendrons compte. II n'ya qu'une chose sérieuse, c'est de vous arranger pour venir le plus t6t possible. U Tait un temps magnifique et je ne vous garantis pas que le mois de décembre aura cette splendeur de soleil et un beau feuillage. Ces malheureuses feuilles attendent toujours l'été qui n'était pas venu, mais le voici. Songez que, partant à midi par le chemin de fer, vous arrivez à Saint-Pierre -de-Louviers à trois heures et vous trouvez des voitures charmantes qui vous mènent au galop jusqu'à Bernay, où vous êtes à sept heures et demie. A huit heures et demie, au plus tard, vous êtes à Broglie. Ahl Bonjour, M. Haulîn! Voilà H. Raulin ! Et l'on vous prend les niains, et Bob vous lèche, et le chien de M. Lonvel vous mord, et l'on vous mène en triomphe dans la bibliothèque, où vous voyez un bel escalier en spirale qui ne déguise pas son existence, qui dit, conformément aux saintes règles de l'architecture: u Je suis un escalier; je mène là-haut! » et là-haut, tous les chefs-d'œuvre

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de l'esprit humain, l'abbé Fleury, l'abbé Émery, l'abbé PouUe, l'abbé Bautain, l'abbé Karl, l'abbé Ratisbonne, et, dans un coin, tout honteux, Voltaire, Hume, Locke, Kaut. Venez donc. Il n'y a pas de danger de partage dans votre comité. Comment voulez-vous que le hasard amène en quelques jours une cause si obscure que des gens aussi éclairés que des conseillers d'Étal se trouvent justement partagés, dix contre dix, et en soient réduits à tirer au sort, ou, si vous l'aimez mieux, à consulter ijn maître des requêtes 7 Toute la théorie des probabilités doit toos rassurer.

Écrivez-moi de votre jolie demeure. Votre para* vent est-il arrivé? Votre tapis est-il posé?

J'ai honte de moi ; je me suis surpris, l'autre unit, ne dormant pas, à lire les Mille et une Nuits d'une part, et, de l'autre, les Contes sur l'Économie politique de miss Martineau. Ce sont bien 1&, j'espère, les deux extrémités du monde intellectuel, une économie où tout est possible, et une économie où presque tout est impossible. Ce n'est pas dans les Mille et une Nuits que vous trouverez ce principe de Maltbus sur la population qui faisait pleurer d'indignation M. de Lacretetle, et, malgré tout cela, ce genre d'imagination qui a fait les Mille et une Nuits est encore plus nécessaire à l'homme que la connaissance des règles que suit la richesse. Sans les Mille et une Nuits on mourrait de tristesse.

A H. LB VICOMTE d'hACSSOBVILLE.

Broglie, 16 noTembre ISiS.

Mon cher ami, voilà les nouvelles de la cité. On vit dans un grand repos. On a achevé le soir de lire Colomba, et l'on a pris les Puritains d'Ecosse. Voas files donc sûr de ne pas vous tromper en voua représentant chaque jour à huit heures et demie du soir, Othenin et Uatbilde profondément endormis dans une chambre bien close au premier, et, au salon du rei-de-chaussée toutes les grandes personnes, mademoiselle dePomaret, Louise, le prince el ta princesse, M. de Broglie et votre valet, écoutant autour du feu les aventures d'Henry Morton. Albert lit ; Louise est étendue dans le grand fauteuil rouge, parfaitement immobile, les yeux fermés, la respiration lente et égale, assez semblable à la statue d'Ariane que le roi i placée aux Tuileries sur le toit d'une maison, afm, probablement, qu'elle y dormit plus à son aise; mademoiselle de Pomaret travaille avec une activité sans reliche à une immense broderie qui a un faux air de devant d'autel ; la jeune princesse, au coin de la cheminée, à droite, écoule d'un air intelligent et attache des glands d'acier h une bourse soie et or qu'elle destine h son père ; M. de Broglie voit avec satisfaction qu'on prend grand plaisir à Walter Scott, etmoi, enfin, je me lève de temps en temps pour promener ma petite agitation au fond de la chambre. La chambre est un peu changée. Représentez-vous, dans

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t^ LETTRES.

le coiD, à gauche, un bel escalier qui ne se dérobe pas du tout, qui s'étale au contraire et qui dit, conformément au précepte de Raulin sur les constructions architecturales : « Je suis un escalier; je vais là-haut, faites-moi place ! » De lampes auplaroud, il n'y en a pas momentanément. Un heau soir, au moment de la lecture, elles ont pris un air de tristesse et se sont éteintes l'une après l'autre. On s'est dit dans l'obscurité qu'il les fallait envoyer h. Paris et on Ta fait comme on l'avait dit. Mais on n'est pourtant pas sans lumières. On a deux lampes à droite sur la table à écrire, et deux lampes à ganche sur le piano, car le mobilier est un peu changé. Les deux grandes cases pour les atlas et l'Institut d'Egypte sont allées dans le billard. Au milieu de la bibliothèque on voit un beau divan de velours nacarat et toutes les chaises ont pris aussi cette couleur. J'espère que vous n'igno- - rez, à présent, rien de Broglie.

Ne croyez pas que nous vivions dans une solitude absolue. Hier, par exemple, vers quatre heures aprèsmidi, on a vu venir au grand trot une jolie voiture. C'était l'évêque et son grand vicaire. Aussitôt on a entendu toutes les portes des catholiques s'ouvrir et on se disputait le passage sur l'escalier, et l'on reçut Monseigneur qui s'avançait lestement dans sa robe de pourpre au milieu d'un léger nuage de poudre à la maréchale. Demain, cet évëqne viendra dîner. Aujourd'hui, ce sera M. J^e Prévost avec le sous-préfet, mais ils n'ont point de robe de pourpre. Ils ont été parfaitement battus à la réélection pour le conseil général ; le pauvre M. Le Prévost n'en fera plus partie et il est remplacé par un monsieur du mouvement qui n'en a pas beaucoup dans l'esprit. Tout cela est l'œuvre du précédent sous-préfet qui a placé son

camp sur les hauteurs aux environs de Bernay etqui prétend être député à la prochaine élection.

A MADAHE LA BABONNE A. DB STABL.

Paris, lundi 3â pmi lg4S.

Si j'ea juge par votre dernière lettre, tous allez mener cet été une vie bien fatigante ; de deux joura l'un à Carra, et probablement assez souvent sur la route de Coppet, dans ce pays de réprouvés ; ce n'est pas un régime fort doux, ni en été ni en hiver... Je tordrais bien volontiers le cou à ces vilaines gens qui TOUS gâtent Coppet. et, si je puis leur faire de la peine, je vous prie de me faire signe ; je m'acquitterai de ce soin avec un véritable empressement. Malheureusement, la peau d'un radical est d'une extrême dureté. Comment vont ces pauvres éctopés de ministres qu'ils ont préposés à leurs paroisses ? Ils doivent avoir l'air de femmes de ménage, en fait de religion, lesquelles font la gros ouvrage dans les maisons des demi-pauvres, venant tard et s'en allant de bonne heure. Si le canton de Vaud avait seulement en gai^ nison la moitié des troupes qui sont aujourd'hui sur le Champ de Mars, il ne tracasserait pas les gens qui croient qu'une religion sans dogmes est un peu risible. Nous donnons une magnifique revue à ce musulman d'Ibrahim-Pacha. Il fait un soleil ardent; on n'entend que le bruil des tambours et des clairons; les belles dames s'habillent à la hite pour courir à l'École militaire et voir du balcon toutes les sarantes 11. 8

manœuvres de 1S,000 chevaux et de 15,000 hommes de pied. Quel cœur de femme un peu bien fait n'a battu à la vue d'un escadron de carabiniers ou au bruit d'une belle batterie d'arlill^rie qu'on lance au galop sur le pavé ? Les figures reposées des plus savants ministres de tout un synode ne leur donneraient pas la moitié de celte émotion, et pourtant tout cet éclat militaire n'est qu'une image de la destruction, tandis' que le repos ecclésiastique parle de ce qui durera quand tous les canons de ce monde auront été réduits au silence. Une imagination raisonnable devrait trouver M. Coquerel, prêchant le dimanche, mille fois plus poétique que Bonaparte poussant dans te Nil, aux Pyramides, toute la cavalerie d'Egypte.

' M. Raulin défend tant qu'il peut le portrait de madame d'IIaussonville contre les attaques universelles, et il a raison. Il vous écrirait qu'il est triste aussi de votre départ, s'il n'était d'une humeur de dogue... Il est pourtant allé hier avec M. de Broglie' et toute la troupe évaporée faire cette course à Port-Royal-des- Champs 11 me semble qu'elle a bien réussi. Je n'en ai pourtant de nouvelles que par M. de Broglie qui, vous le savez, n'a pas pour défaut de tomber dans des détails trop minutieux. Je sais qu'ils ont trouvé àPorU Royal ce vieux monsieur de quatre-vingt-douze ans qui reste là en sentinelleautour des ombres de M. Arnauld et de la mère Angélique. 11 dit avec un grand* sérieux qu'à la mort du diacre Pâiis (lequel était un peu fou) on a vu beaucoup de signes au ciel et sur la terre. On est ailé à Dampierre aussi, mais M. Ingres n'a pas reçu tout le monde, à beaucoup près. D'abord M. et madame d'Haussonville se sont présentés et ont été reçus; puis, une bonne est venue inviter M. de Rémusat et M. Raulin ; puis enlin un second message

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LETTRES. iSS

a annoncé à H. de Broglîe qu'il serait admis ; quant i M. de l^asleyrie, madame Foy, madame Piscatory, U. de Sahune, M. de Viel-Castel, ils sont restés dans les enviroDs, pestant contre les caprices des artistes. Les élus ont donc tu la première partie du grand tablean qui représente les hommes beurenz par leurs vertus. Le peu que j'ai compris de la description, c'est que la vertu oe porte ni bas, ni souliers, ni aucun autre TËtement d'aucune sorte. Il ya là vingt personnes de tout 3.ge, qui sont parfaitement vertueuses des pieds à la tête. Les vieillards boivent du lait qui coule en bouil* Ions des rochers; les demoiselles dansent en mesure autour d'un autel de gazon. 11 parait que, de l'autre cùté, le vice sera fortement habillé. On ne verra absolument que le bout de son nez. Je crois que vous n'aimez pas les descriptions, et, malheureusement, j'ai le tour descriptif.

A H. LE PRIIfCB DE BBOGLIE.

P«ris, 17 juin 18(8.

J'ai reçu ta belle petite lettre de Slarseille, mon cher ami. Je n'étais point blessé avant et je le suis encore moins après l'avoir reçue. On ne peut cerlainement pas laisser pleurer sa femme toute seule au moment d'un départ, pour aller causer avec des amis. A présent elle a l'air de faire comme les gens courageux et actifs qui se lamententpeu et pensent aux moyens de se tirer d'affaire. Elle pense au départ... M\t a lu un peu avec moi, et sous ta responsabilité,

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quelques fragments de Diderot. M. de BrogUe lui avait conseillé le Père de famille, mais c'est du Diderot ennuyeux et elle en était toute consternée ; je lui .ai fait connaître un petit traité sur le langage particulier à cbaque état et à chaque caractère, où l'on trouve les vraies qualités de Diderot, c'esl-^-dire, daus de plus grandes proportions, la conversation impétueuse, fine et un peu déraisonnable de M. Cousin. Elle y a trouvé du plaisir. Je prendrai aussi quelques jolies pages des Salons qui ont donné le ton k tout ce qu'on écrit sur les arts depuis cinquante ans en Europe, sauf pour M. Qualremère de Quincy qui patientes ruminât herbas, avec une gravité sentencieuse que Diderot n'a jamais connue. Pour Buffon, la difficulté est de trouver un Buffon dans Paris. Je vois avec plaisir que les progrès du goût l'ont relégué dans les bibtîoUiëques publiques. C'estlàseulementqoe l'on trouve ses livres poudrés et en manchettes qui ont un faux air de conseillers au Parlement de Paris.

Nous ne rêvons que cardinaux et je ne me -suis jamais tant intéressé à un conclave. Le Journal des Débats est fort instructif sur ce sujet et nous a donné l'autre jour une liste des cardinaux qui ne seront peutêtre pas élus. Nous avons passé tous ces derniers jours dans les joies de l'inauguration du chemin de fer du Nord. Voici encore une nouvelle preuve de ce que tu soutiens que les gens vont toujours plusloin dans leur genre qu'on n'oserait le croire ; donc, au dîner de Bruxelles, en face de toutes les autorités constituées, devant le ministère français, devant le ministère belge, au nez de l'âmbassadeor de France, à la barbe de l'ambassadeur de Belgique en France, M. Rogier ft porté, avec lin admirable sentiment des convenances, un toast à M. Barrot et au cbœur de ses pensées, et &

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son tour, M. Barrot a répondu sur l'air de la Marseilkùe. A ce spectacle inattenda, U. le vicomte de Ségur et les ministres belges, je crois, se sojit levés et se sontprivésdedessertpournepomt en tendre expliquer comment ils ne sontquedes pas grand'choses au sentiment des vrais patriotes, llo'est point régalant dediner chez des gens et avec des gens qui vous peuvent ainsi mettre dans la nécessitéde partiravunt Le café. Celui qui n'achève pas son dîner passe toujours pour le vaincu. D'ici à quelques jours, les journaux se nourriront des restes de ce dîner et nous saurons mieux les détails. La Chambre des députés va grand train ici, mais, comme toujours, au moment du vote, on ne trouve pas le nombre de députés nécessaires. Hier M. le Présideut prit un grand parli.U fit appeler un huissier et lui dit deux mots à i'oreille. L'huissier sorlit d'un air grave, avec sa baguette n'oire, et se dirigea, par un soleil brûlant, vers l'école de natation dont les portes s'ouvrirent devant lui au nom de la Chambre. Il se plaça sur le bord des bateaux et chercha à reconnaître dans le nombre infini des nageurs qui plongeaient et revenaient sur l'eau s'il ne pourrait pas pêcher quelque membre de la majorité ; mais comme il est rare de voir aucun député à. la tribune dans lecostume de l'école .de natation, le pauvre huissier ne savait que faire. Ën^n, on eiiLeodit sur la surface des ondes une voix forte qui dit : « Que ceux de messieurs les députés qui sont sous l'eau veuillent bien lever la lëteetvenirvoteràla Chambre.» Aces paroles, toute la Seineselroublaetronu'enlenditplusquele murmure confus d'une douzaine de conservateurs qui se rhabillaient. Les opinions incertaines continuèrent à nager entre deux eaux pour échapper aux sommations du Président. Alors que vit-on et que ne vit-on pas 7 Dans

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cette grande bâte, les plus zélés arrivèrent les moins vStus, et les tribunes détournèrent les yeux, sans trop de colère.

Les pairs sont plus graves et n'usent pas de ces procédés pour obtenir le nombre suffisant de votants.

Louise est partie pour Gurcy. Le jour de ton départ, nous avons dîné chez elle, comme tu l'as peut-être oublié. Le couvert était mis dans le jardin. La température était douce quoique un peu lourde. Les belles dames qui revenaient de Versailles avaient mal à la tête et ne parlaient guère. On mangeait presque silencieusement. Les petites araignées filaient doucement leurs câbles pour descendre des arbres dans les plats. On voyait bien de temps en temps que les oiseaus de l'air passaient rapidement au-dessus de la nappe. Tout à coup, dans cet agréable repos, plein de belles harmonies, le ciel devient noir, un éclair passe sur les plats^M. de Viel-Castel dit d'un air paisible : B Voilà l'orage », et, deux secondes après, avant qu'on y songeât, une ravine d'eau emportait le dîner sous les pieds des convives qui ressemblaient, à s'y méprendre, au chœur des Tritons et des Océanides. mais à des Océanides et à des Tritons qui ne sont pas encorefaits à l'eau. A propos de pied marin, comment as-tu fait ton chemin sur l'abîme? Il ne devait pas y avoir place pour le mal de mer par ce grand calme de l'eau, des airs et des cieux. J'ai des nouvelles de Genève. Les modérés du canton de Vaud poursuivent toujours le zèle avec fureur. Ou ne peut plus dire ses prières avant de se coucher sans une autorisation du conseil d'État et sans une promesse écrite qu'on n'y mettra pas trop d'iosistance ni de vivacité. Le nouveau numéro de la Revtie nouvelle a paru. II n'a pas l'éclat de l'avant-dernier. Il est tout triste de ton

départ, bien qu'il n'en dise rien. Il est tout p&le et c'est sans doute de chagrin.

A MADAME LA VICOUTESSE d'bAUSSOHVILLB.

PiriB, suncdi !0 juin 1G46.

Vous aurez le Trailê de l'éducation de Rollin, comme vous l'avez demandé, et aussi les Méditations de saint Augustin. — Non, je me trompe ; le Traité d'éducation de madame de Rémusat et la Mare au diable ou aux diables de madame Sand, puisque vous le voulez. M. Rousseau est en campagne par trente degiés de chaleur pour vous l'acheter, et ils seront emballés et expédiés en toute hâte pour Gurcy, car je compatis à ceu.i qui sont pressés de lire un livre. Je suis toujours celui qui s'est levé, un jour d'hiver, à onze heures du soir, pour aller acheter au Palais-ïloyal les Mémoires de Madame Roland. 11 me semble qu'elle était alors plus jeune et plus jolie et encore plus héroïque que je ne la trouve à cette heure. On vieillit partout, même dans les livres où l'on devrait conserver une éternelle jeunesse. La Julie de Rousseau a vieilli avec les jeunes femmes du dix-huitième siècle, qui passaient une nuit blanche à la lire au temps de son apparition dans le monde. Werther a vieilli avec tous ceux à qui il avait donné la fantaisie de se brûler la cervelle. Les héroïnes de madame Sand iront bientbt à l'Hospice des vieillards. Il n'y a qu'Andromaque, Hélène, Didon et Françoise de Rimini qui ne changent point de figure. C'est probablement que dans les champs du plus pur idéal on n'a qu'un proQI

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et qu'un profil se conserve mieux à travers les

siècles.

Il est arrivé hier des lettres d'Albert, de Gênes. Il allait vite et n'arrivait guère, mais on peut ne pas se hâter et arriver à temps avec des vieux. cardinaux qui ne sont pas Étourdis et qui ne marchent qu'à pas comptés. H ne sied point à l'Église, qui est éternelle, de frétiller et de se dépêcher pour quoi que ce soit, La nature a des mouvements plus prompts, et voilà que, pendant qu'on désignait un cardinal Micara pour la papauté, lé pauvre homme meurt d'apoplexie. La princesse, qui n'a pas la patience de l'Église, part tou- , jours vers le 25 et trouve que c'est déjà partir bien tard. Tout le monde, d'ailleurs, veut quitter Paris, tant il y fait chaud. Nous vivons dans le feu comme des salamandres. Le soir, il vient encore M.deSahune, M. Raulin et H. de Viel-Castel; mais M. Raulin part aujourd'hui pour la campagne. Je vois le moment où je serai seul sur cette terre brûlante. Le soir, on va se promener aux Champs-Elysées. On voit passer rapidement une voiture où dort M. Thiers; une autre voiture uii dort M. d'Haubersaêrt. Quand un Allemand arrive pour la première fois à Paris avec l'idée que les Français sont une race fort éveillée, il doit être très surpris de voir dormir dans les salons, à la promenade, et partout. Qui est ce monsieur qui dort? M. Thiers; — et cet autre? M. de Broglie; — et cette jolie dame? madame d'Uaussonville ; puis le vicomte d'Haussonviile ; le prince de Broglie, etc., tout dort, Chut!

On dort Tort b[eu, quand on a trop d'esprit.

Si ces Français si actifs ne dormaient les vlngt-

quatre heures de la journée, ils ne feraient vie qui dure.

BonRoir, madame.

A H. RAOLIR.

Gunr, IS Juillet 1818.

Hacontez-moi tous vos préparatifs pour votre Toyage. Je vous dirai si vous n'avez rien oublié. Je suis facile de a'etre plus là pour présider à vos paquets. Je veux savoir quels livres vous emportez. Avei-vous médité sur le choix du grand écrivain qui doit vous nourrir de grandes et fortes pensées entre Paris et Rome? Un poète et un roman, voilà ce qu'il vous faut. Les poètes sont là sur les contins des idées claires et du grand inintelligible. Ils ont déjà quelque chose de la langue mystérieuse des beaux-arts qui (ait voir trente-six mille chandelles. Or, ces trentesix mille chandelles sont le rayonnement lointain des t'ërilés que notre intelligence ne peut pas aborder de front ; mais, quand on regarde de côté, on surprend de petits fils d'or qui joignent le connu à l'inconnu, et l'on peut quelquefois en faire profiler le connu. Prenez donc un de ces poètes, Milton par eseraple, et, au roulis du vaisseau qui vous emportera, méditez là-dessus ; vous prendrez le mal de mer et vous verrez quelle est la ligure du monde que nos yeux ne peuvent contempler habituellement.'

Bonjour, mon cher ami; c'est pure plaisanterie, et j'espère bien que vousin' aurez pas le mal de mer.

AU MÊME

Ptri», !S juillet I84S.

Mon cher ami, courez vers l'Italie dès demain, puisque rien ne peut vous retenir. Partez; aussi bien je suis sûr que toutes les vierges byzantines averties de votre voyage descendent à pas légers du dôme de toutes les cathédrales pour aller vous saluer au passage. Vouï les verrez en députation sur les chemins, avec leurs longues figures pâles, leurs yeux arqués, ces grands bras mal attachés et ces jambes dont on ne saitoù elles commencent. Vous leur direz que tout a bien dégénéré en ce monde et qu'aujourd'bui les peintres sont tombés si bas qu'ils imitent la nature et que leurs figures semblent respirer et penser ; qu'on ne peut plus dire d'elles : pedes habent et non ambulabunl; non cîamabunt m gtttture suo. Quoi qu'il en soit, il est toujours honorable d'être reçu aux frontières par ces grandes dames des temps écoulés. Ma seule crainte est qu'en les voyant si graves, si roides, si sévères, vous ne vous répétiez à vous-même les vers d'un poêle qui vous fut connu :

Je les ïDiTîi, mÙB je plearai ~ De De pouvoir plus suWre qu'elle!.

N'avez-vous pas de honte, vous qui êtes un bon citoyen, de nous laisser dans des jours oti la France ac> couche Ab quatre cent cinquante-neuf enfants. Je

commence à croire que plusieurs de ces petits drôles auront Tort mauvaise miue et seront de Tort mauvais sujets.

Adieu, mon cher ami. Je prie toutes les Néréides de guider votre-barque sur les.eaux et Triton de tirer pour TOUS de sa conque de ces sons harmonieux dont la simplicité est aujourd'hui perdue.

A H. LE PBINCE SE BROfiLIB.

Pu4b, s toM 1818, par une chalanr Tiolente,

On pense peu ; on parle peu ici. mon cher Albert. 11 fait une chaleur qui nous donne le sentimept de tout ce qu'il y a de désagréable dans le Midi, mais point des magnificences qui, dans les beaux climats, compensent et au delà les fureurs du soleil. Je vous trouve pourtant bien un peu Lrop chaudement aussi dans votre villa Aldobrandini. Je me flatte quelquefois que vous n'avez pas élu domicile dans ce palais, sans l'avis des gens qui se connaissent en malaria, car, réduits à vous-mêmes et k votre prudence personnelle, vous avez à peine de quoi vivre en fait d'esprit; J'entends par esprit l'art de se défendre contre ces principes plus ou moins cachés qui tendent à déiraire les phénomènes de la vie pour les faire retomber sous les lois delà physique.

C'est une définition comme une autre de l'esprit. U.Raulin est-il maintenant i'ns/)/fn(/ori6u5sanc'orum? Je suis loin de lui souhaiter du mal, mais s'il n'a p;iâ été arrAté en chemin par un rhumatisme aigu, mon

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iU .LETTRES,

crédit en matière deprofthétieserafortébranliS et personne n'aime à n'être pas un peu prophète. Du reste, s'il arrîvi) biea portant, c'est qu'il aura plu à la Providence de luimontrer Rome dans un des meilleurs moments de son histoire. Le ministère est ici dans une grande joie aussi. Les conserva teiirs pleurent dans les élections. C'est un métier qui ne va plus valoir grand'chose, depuis que tout le monde s'en mêle. It faut prier pour que le ministère, en devenant plus riche, reste sobre et mène cette vie réglée et modérée des sessions précédentes. 11 n'y a pas de mal aussi à demander à Dieu que les conservateurs, se sentant nombreux, ne soient pas pris de la démangeaison de se meltie en petits paquets, ayant cbacua ses fantaisies à satisfaire. Tout cela n'est que l'embarras des richesses, qui est peut-être préférable aux embarras de la pauvreté.

Paris, s août tSiC.

Je ne vous écrirai qu'un petit mot, mon cher ami. Croyez-vous qu'on n'ait rien à faire quand il faut nommer quatre cent cinquante-neuf députés dont la plupart sont conservateurs? Nous avons fait des mei^ veilles, convenez-en. Pendant que vous étiez sur votre bâtiment à rêver t l'immensité de l'Océan, à poursuivre du regard toujours ces vagues à perte de vue qui semblent commérer entre elles sur l'inSni, pendant que vous étiez tout ému de ce grand specta-

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de et du mal de mer, j'étais bien loin de me livrer & cette contemplation vaine. Je lisais les brochures de M"* Sont l'une finit par ces mots : M. le vicomte a été atterré, et l'autre commence par ceux-ci : M. le vicomte est resté muet devant les interpellatiom. La vérité est que monsieur le vicomte a très bien parlé !... Sahune est réélu. A le voir partir avec l'air si pile, j'en avais ■ auguré que c'était un borame perdu et j'en étais très fi(^ë. Il n'en faut point croire ses pressentiments. Ce sont des imbéciles qui s'en tiennent aux apparences. J'avais le pressentiment que vous passeriezquinzejours à l'hospice d'Avignon avec des douleurs atroces dans tous les muscles des bras et dgia poitrine et voilà que TOUS courez de Saint- Pierre au Cotisée et de la fontaine Égérie à l'Académie de France. Vous visitez les églises et vous lorgnez toutes les jeunes Romaines qui passent sous votre regard d'artiste,, car vous êtes comme le général Vandamme, et vous dites que c'est à cause du profil vraiment byzantin. Vous savez que vous avez pris avec moi l'engagement de me décrire tout ce que vous verrez et de me communiquer fidèlement toutes vos impressions. Je compte sur l'Italie pour vous guérir un peu de votre extrême fureur pour l'extrême simplicité. Âpres cela, peut-être bien que vous ne pensez pas du tout aux arts pour le moment et que vous regrettez de n'être pas dans votre cabinet de la rue Las-Cases par un petit temps frais. Les écrevisses mises dans l'eau bouillante font, sans doute, peu d'esthétique. Comment aurez-vous trouvé cet aimable petit ménage dans sa villa Aldobrandini ? Us valent bien les Termes de Caracalla ou les restes de la Toie Appienne.

Eh bien, avez-vous lu ces romans de Walter Scott qu'il a fallu vous faire emporter par violence, tant

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TOUS êtes d'une génération perverse ? Je conviens que la meilleure place pour les lire n'est pas dans les plaines de l'Italie. Ce sont un peu des tableaux flamands ; le jour qui éclaire ces pages est un peu terne et les passions y sont civilisées à l'escËs, mais les honnêtes gens ont tort d'aimer autre chose. Walter Scott est un fermier d'une imagination heureuse, abondante-et bienveillante. Son jardin, ses poules, ses chiens, ses canards, les arbres de ses collines, tout cela lui parle un langage poétique qui, sans doute, n'est pas tout à fait celui des sphères célestes, mais parmi tous ceux qui prêtent l'oreille au bruit des sphères célestes, combien yen a-t-il qui entendent autre chose que des sottises, non par la faute des sphères, mais par la leur ? Pour un Pétrarque ou un Milton que vous rencontrez dans fe pur éther cherchant les types éternels qui y habitent certainement, combien ne rencontrez-vous pas d'ivrognes qui ne savent seulement pas où ils vont, ni quoi ils cherchent !

Ne me demandez pas des nouvelles de Paris. Vos Persiennes sont fermées sur cette place Bellechasse ; voilà tout ce que je sais. Hier, en passant par ces quartiers vers onze heures, j'ai cru voir une lumière dans votre appartement, mais c'était k l'étage inférieur. Je me demandais déjà ce que je devrais faire si je voyais ainsi votre demeure hantée en votre absence. N'allez pas prendre le frisson à l'idée qu'on dévalise vos armoires et votre secrétaire. J'ai envie de vous en donner la peur pour vous faire revenir ; mais vous êtes capable d'oublier tout pour les peintures de la Famesine, Puisque vous avez lu les Martyrs, souvenezvous qu'Eudore s'écrte quelque part : « Dans ces courses d'une curiosité dangereuse, l'humble église

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des chrétiens était oubliée. » On dit que tous épousez une Italienne. Je TOUS y exhorte. Les gens du Nord ne sont tout à fait ni des hommes ni des femmes. Nous aTonstous, plus ou moins, le cou mince, la poitrine étroite et l'imagination fausse. Je n'ai jamais tu une Italienne passable que toutes les plus belles Françaises ne deTinssent, à mes yeux, pâles comme la mort ; nous nous attendons que tous reviendrez avec une belle dame qui aura l'air de Minerve ou de Junon et qui vous donnera un coup de couteau chaque fois que vous regarderez trop attentivement dans la rue la beauté qui passe et la gr&ce qui s'évanouit.

Adieu, mon cher ami. Toute plaisanterie à part, je désire que cette Italie vous fasse grand plaisir et ^and bien à l'imagination. D faut voir sans cesse de nouTâaux spectacles, sans quoi I'od devient ua peu stupide. Si j'étais bien portant, je ferais le tour du monde une fois la semaine et dans un sens nouTeau chaque semaine. Je chercherais à connaître les hommes les uns après les autres ; mais, quand on ne peut pas faire ainsi, ce n'est pas la peine de vivre.

AH. LE PBINCE DE BHOGLIE.

Paris, 6 lofit 1346.

J'ai assisté ce matin au mariage de M. Jules de Lasteyrioot de mademoiselle de (^bot. M. Athanase Coquerel a fait un petit discours un peu vulgaire, et M. l'abbé Coeur une exhortation d'une rhétorique un peu confuse M. Coquerel a dit que toutes les reli-

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gions sincères étaient sinon excellentes, du moins agréables à Dieu, ce qui semble impliquer que Dieu n'est pas difficile. Il a pria sur lui d'affirmer que la religion du méchant elÀe l'hypocrite n'était pas vue de bon œil par les puissances célestes. Il a pris un petit air solennel pour assurer qu'il pouvait d'autant mieux parler des devoirs du mariage qu'il en avait une expérience personnelle. Si Mélanchtbou, qui n'était pas méchant, avait entendu un pareil discours, it aurait bien pu jeter son bonnet à la tête de l'orateur.

Vous êtes heureux de lire l'abbé Fleury dans une belle maison Toisine du Quirinal et tout environnée de bois: Arborièw datisa recessit. C'est ainsi qu'était la^ maison d'An chi se dans l'un des plus beaux quartiers de Troie. Vous mêlez agréablement la Nouvelle Béloïse à VHhtoire ecclésiastique. Pocviaque tnversis Achelota mtscwtV Muis, J'aime avoir que l'on rende justice à cette pauvre Julie... J'ai repris l'autre jour VHéloïse à votre intention. J'ai remarqué que c'étaient les belles lectures qu'on avait faites dans la première jeunesse qui rendaient le plus les impressions de cet âge. Quand Werther retourne dans les lieux où il a passé son enfance, il ne trouve plus rien qui ressemble à ses souvenirs. Tout est moins coloré et moins animé et plus étroit que la mémoire qu'il en a gardée. II ne reconnaît déjà plus son lieu, bien que lui seul ait changé; mais un grand tilleul et les montagnes àl'horizon ravivent tous ses souvenirs du passé. Le grand tilleul et les montagnes, ce sont aussi les grands écri~

Adieu, mon cher enfant. Pourquoi t'imagines-tu qu'on t'oublie?

A MADAME LA ■VICOMTESSE d'hAUSSONVILLE.

Paris, mardi lOftoùt t846.

Vousfaites dejolîes descriptions deTrouvillo, Je voi* que c'est un lieu unique sur la terre, puisque la marée monte et descend avec le lever et le coucher du soleil, mais je persiste à croire que je ne suis pas assez de ce monde pour me risquer au milieu de toutes ces élégances des bains les plus II la mode de toute la France. Tous m'y verrez aussitôt que j'aurai vingt-cinq ans^ une jolie figure, que je pourrai parler de chevaux, un peu de musique, et que je saurai toutes les petites histoires qui courent à Paris. Il est vrai que je parle assez couramment de mon sellier, mais quand on ma fait expliquer, je suis obligé de convenir que c'est l'homme qui a fait une muselière à mon chien. J'aimerais assez à voir les vagues se balancer au fond du couchaiit, sous le disque du soleil; je verrais avec plaisir des nuées de goëlands qui tournoient audessus des eaux, mais le beau monde qui s'abat sur un salon à l'heure oii la nuit plane sur l'Océan ne me plaît pas du tout. J'ai toujours préféré les hirondelles, les étonmeaus qui vont en troupe, les pies qui voiit deux à deux, à tous les élégants qui marchent ensemble ou séparément. J'ai du goût pour les bêtes, des champs et des eaux; je n'aime pas beaucoup les gens d'esprit des salons. Vous me dites qu'il n'y a personne à Trouville ; je suis persuadé pourtantqu'on trouverait bien encore à qui parler pour s'ennuyer. Je

odb,GoogIe

iSO LETTRES,

ne suis pas difficile, je suis sauvage. C'est una grande sottise à moi, aussi je m'en prends beaucoup plus à moi qu'aus autres de cette disposition. Je conviens mâm&, quoi que j'en dise, que souvent les personnes qui me plaisent médiocrement quand je les rencontre en troupes, me plaisent assez prises une à une. La raison en est, sans doute, qu'on en vaut mieux quand on n'est point regardé.

Que fait votre mari depuis qu'il n'a plus rien à faire? Il doit se réveiller chaque matin léger comme l'air en ne se sentant plus ce cauchemar de six cents électeurs sur la poitrine et d'un petit roquet qui lui mordait les jambes . On ne voit pas encore ici beaucoup de députés. On dit qu'ils sont tous d'une fatigue extrême, comme des gens à qui on aurait donné cent coups de b&tou. Les élections sont un exercice beaucoup trop violent ; il y a m6me des départements où c'est un exercice dangereux. L'opposition, dans quelques collèges, semblait vouloir tordre le cou aux conservateurs. Aussi, elle demandera sans doute untf enquête pour savoir apparemment pourquoi les conservateurs n'ont pas Toulu se laisser étrangler.

Qu'est-ce que nous faisons 7 Nous passons nos soirées chez mademoiselle de Pomaret qui a ouvert tous ses petits salons. On y rencontre M. Anisson et M. de Viel-Castel. C'est tout le monde de Paris, à ma connaissance. Adieu, madame.

LXVH.

i. K. RAULIN.

Paris, 16 kobt, jour de 1* Kte de uint Napoléoo, 1610.

Donc, V9US vous promenez déjà d'enchantements en enchantements, et vous pouvez dire avec M. de Lamartine :

Je trouve, eo abordant, desplagea Pltu rUntee que mon espoir.

En général, on n'a de ces surprises que dans l'autre monde. Tdchez de garder le plus longtemps possible cette première sensation confuse. Si voua n'y prenez garde, dans quinze jours, cet éblouissement paisible et charmant, qui ressemble au bouillonnement régulier de la première jeunesse, fera place à une vue un peu plus distincte et un peu moins attrayante. Ilya trois Romes, comme il y a trois moments dans l'effet de toutes les grandes choses sur nous : la Rome qu'on se représente quand on se promène dans les bois do Heudon ou vers la mare d'Auteuil; celle-là, est une Rome déclamatoire et impossible, comme toutes les représentations que se fait notre esprit de tout ce qu'il ne connaît pas du tout; la deuxième Rome est cette vue confuse de l'arrivée que vous racontez si bien. On passe rapidement devant des arcs de triomphe, des palais noirs inondés de clartés, des fontaines qui semblent animées par des esprits invisibles et qui bouillonnent comme de joie, des lignes d'aqueducs qui vont se perdre aux montagnes dans un lointain

bleu dont on ne sait si c'est Tibur, ou Tusculum, ou Albano. Tous ces noms poétiques passent dans la mémoire et animent indistinctement tout ce qu'on voit; enfin, on croit bien qu'on a trouvé ce trésor de poésie inépuisable que rbonimeclierche partout : Hic faciamus tt^ia tabernacula; puis, peu de joui's après, avec un petit sentiment croissant de tristesse, on sent que ce coloris magique fait place à des couleurs plus réelles et moins vives ; le vent a emporté ce fluide d'or dans lequel flottaient tous les objets agrandis; les lignes se dessinent nettement et se fixent; l'habitude vient qui, par deux effets contraires parfaitement dignes de notre nature baroque, nous attache aux objets dont elle nous désencbante. Vous voilà ' rentré dans la voie réelle, cboisissant, distinguant, aimant ceci et point cela, voyant les lacunes, sentant les défauts, comprenant que vous n'êtes point encore arrivé à la source intarissable du beau. Quand, de temps en temps, vous revoyez les images qui vous ont apparu à votre arrivée, vous les regardez comme un songe dont vous êtes réveillé. Ce n'est pas seulement l'histoire de Rome, et c'est le dénoûraent de tous les romans, mais je crois que l'effet de Rome e^t une image sensible de la marche de notre esprit. -^

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