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A MADAME LA PRINCESSE DE BR06LIG

ParU, IS août 1B4S.

Gomment M. Henri de Béam prend-il aux enchantements de Rome ? J'espère qu'il n'a rapporté aucune

mélancolie de ce fond du Nord d'où il vient, et que, sans plus penser à l'Allemagne, il est tout entier au plaisir de voir l'Italie dans ses belles robes d'été. Si Werther lui-même avait été nommé secrétaire ea Italie, il vivrait encore; il aurait oublié Charlotte. Pour M. Raulin, j'ai quelque peine à me le représenter dans Rome. Je me ligure vaguement qu'il y aura des jours où il vous arrivera un peu chancelant, comme un homme Ivre, mais ivre de la beauté de quelque vieux tableau byzantin, perdu au coin de quelque vieille chapelle inconnue. Je compte que son bon esprit naturel et son profond bon sens qui dort sans ces systèmes le forceront d'admirer même ce que tout le monde admire. J'ai peur que ce que M. de Chateaubriand, par exemple, et son école ont loué avec assez de fracas, ne lui déplaise à ce titre. Je lui ai souvent représenté qu'il était juste et dans l'ordre providentiel d'avoir les impressions de son temps; je lui ai montré, avant qu'il partit, qu'il ne fallait pas seulement voir l'Italie avec ses propres yeux, mais aussi avec les yeux de Virgile, du Dante, de Pétrarque, de madame de Staël, de lord Byron, de M. de Chateaubriand. Il est clair que les grands esprits et les grands talents font voir à leur temps ce qu'il n'aurait pas vu sans eux. C'est la civilisation elle-môme. A chaque siècle, il y a deux ou trois magiciens qui réveillent dans tous les hommes, moins les ultras, un monde d'impressions qui dormaient depuis la création, comme la Belle au bois dormant. Je tiens qu'il y a au fond de l'âme une suite sans fin de palais comme celui do la Belle au bois dormant, dont les richesses s'ouvriront au jour marqué et découvriront des vues admirables, dont nous ne nous doutons pas, mais il faut le coup de baguette du talent pour

iU LETTRES,

réveiller la belle endormie. C'est comme cela que les idées de l'élile d'un temps deviennent des lieux communs excellents du siècle qui suit. On montera ainsi de degrés en degrés et de générations en générations, la grande tour de marbre qui va vers l'infini. .. Redites cela à M. Rauliu afin qu'il ne soit point exclusif dans ses jugements et dans ses sentiments. Je l'ai souvent prêché sur ce texte, mais j'ai l'idée que vous lui p.ersuaderez plus aisément que moi qu'il ne faut pas seulement admirer ce qu'on admirait il y a vingt siècles. Le bruit court que vous lisez à la fois l'histoire de Fleury et la Nouvelle Héhîse. Il faut prendre garde de s'enrhumer en passant de l'un à l'autre. Cette lecture que vous faites au milieu de Rome sera une grande consolation pour Rousseau, qu'il n'est plus de mode d'estimer beaucoup comme écrivain, mais ne vous h&tez-vous point de mettre à profit votre séjour en Italie pour lire toutes les histoires de ce pays 7 Je soupçonne que ce n'est qu'au jour plus vif et plus ardent de cette Italie qu'on retrouve à l'histoire romaine ses vraies couleurs; lus au loin dans nos méchantes villes toutes grises, ces récits sont tout gris aussi. Avant d'entrevoir les environs de Rome, je me faisais de tous les héros de son histoire à peu près l'image que je me fais à présent des vieux conseillers au Parlement de Paris, et je me figurais leur demeure comme quelque chose d'assez semblable au Marais ou à l'Sle Saint-Louis. Entre autres exemples, la figure d'Adrien a changé pour moi du tout au tout depuis que j'ai visité la villa Adriani. Je me souviens que nous étions conduits au milieu de ce dédale d'arbres, de marbres et de vieux murs par une pauvre petite fille qui doit être morte à présent, car ses grands yeux étaient terriblement battus par

la flÈTHi. Les beaux arbres, l'éclat du temps, les oiseaux qui chantaient, qui Tolaient des voûtes en ruines aux bois en fleur, tout cela donnait un peu de sa jeunesse et de sa beauté à la vieille histoire dont il ne restait que de la poussière. La nature méridionale nous fait aimer aussi pour elle-même les hommes du Midi qui ne pensaient guère de leur temps à ces couchers de soleil qui nous font rôver à eux aujourd'hui, quand le soir «lent, et que M. Raulin écoute le son de l' Angélus.

Nous n'avons garde de penser ici à toutes ces fadaises d'histoire romaine. Nous avons fait de l'histoire de France et de la plus belle. Le ministère trouve avec raison que la moisson a été magnifique. On n'a jamais vu tant et de si beaux conservateurs. Madame d'HaussoDville vous écrit certainement de Trouville. Pendant que TOUS vivez dans des torreuts de soleil, elle vit dans un brouillard blanc que le vent dissipe, par instants, pour 'laisser voir des goélands qui tournoient audessus des vagues et des nuages roux au bout de l'horizon. Sur le premier plan, ou voit quelques petites dames en robes de Qanelle qui se précipitent d'un air tragique dans )a profondeur des eaux, et qui se promènent après en calèche ou h cheval parlant du vide de la vie et rêvant un petit bat au piano. On veut que j'aille dans ce beau monde. Si j'allais quelque part, j'irais à Rome. Je n'irai nulle part, mais je voudrais pourtant bien vous voir tous et chacun.

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