A H. LE PRINCE DE BHOGLIE
ParU, Ï5 ooCit ISiU.
Je conjure M. Raulia de faire tous les jours une petite chronique de Rome. Ce sera une charmante lecture à Taire pour nous à son retour, pour nous, qui ne parlons que de députés et d'élections... Je commence à en avoir assez du récit détaché de lant d'infractions à la loi électorale. Je voudrais regarder Rome du haut du Quirinal, mais je ne puis prétendre avoir Rome de longtemps, pour une douzaine de raisons.;. Je ne comprends pas pourquoi tu laisses, comme tu le dis, M. Raulin s'engourdir dans la contemplation, restant à votre balcon à ne rien voir que le blea de l'air et les oiseaux qui s'en vont vers les ■Jarais Pontins... Oublie-t-il que l'Empereur, des l'arrivée en Egypte, dit à M. Denon : o Allez voir les Pyramides; on ne sait pas ce qui peut arriver, » et, si M, Denon ne s'était hâté, il n'aurait pas vu les Pyramides. 11 vaut mieux rêver après'avoir vu, qu'avant. C'est une rêverie plus féconde. Il aura tout le temps de se livrer à la contemplation quand il sera de retour à Paris et, qu'en hiver, il sefa renfermé dans les replis dorés de son paravent chinois. Qu'est-ce que c'est que cette façon de manger peu et de digérer lentement? L'esprit est comme l'estomac des chameauxqui mangent et boivent de provision pour la traversée du désert. Rien ne s'arrange qu'à la longue dans l'intelligence et la prétention' de mettre chaque jour les
choses à leur place déflnîUve est une perte de temps puérile. Cela ne veut pourtant pas dire qu'il doive courir nuit et jour au risque d'une fluxion de poitrine ou d'une fièvre chaude, mais, je le vois d'ici, après une course à Saint-Pierre, ne voulant pas aller au Golisée jusqu'à ce qu'il ait trouvé dans son cerveau on emplacement où Saint-Pierre, avec son dôme et sa croix, se développent à l'aise, à l'abri du vent. Les douze volumes de Fleury sont, assurément, aussi une agréable lecture, mais Fleury sera toujours là, et non pas le Palatin ou l'Aventin. Quoi que vous pensiez tous du Beau, je ne trouve pas bon que l'on traite aussi cavalièrement les Martyrs de M. de Chateaubriand. Parce que Fleury est simple, un peu lent et fort long, ce n'est pas une raison pour se moquer de M. de Chateaubriand. M. Raulin en veut autant à Eudore et Cymodocée que le tigre qui fut lâché contre euxdans l'amphithéâtre. Dionbk m2rfe»i...Nous ne savons du détail de votre vie que vos insolences contre U. de Chateaubriand. Si vous voyiez Ie*pauvre homme qui ne peut plus marcher et qu'il faut porter dans le salon de madame Récamier, qui, elle-même, est presque aveugle, vous ne seriez pas si acharnés contre les Martyrs. C'est ce iële-à-tète qui estune vive image des tristesses de la vie à son déclin. 11 n'y a pas beaucoup d'années qu'il n'y avait rien de si éclatant sous le soleil que l'imagination dé M. de Chateaubriand et la beauté de madame Récamier. Aujourd'hui, qui les verrait assis tristement l'un devant l'autre, à la lueur d'une lampe qui éclaire à peine ce salon, ne se douterait guère de ce qu'ils ont été. M. Raulin a tort de prendre ce moment pour jeter des pierres dans leurs fenêtres.
A HAD&HB LA HABQDISB D'HARCOUBT.
Gurcf, & Heptembre ISiS.
J'ai vu, il y a troisjours, M. deLasteyrie et sa très aimable femme. Ils s^ea allaient pour une dizaine de jours en Angleterre. M. de Lasteyrie a bien fait de se préparer une Tie privée agréable, car, pour le moment, la vie politique dans l'opposition n'est pas heureuse. Je reçois de Rome une lettre de M. Ilaulin, qiii ne sait seulement pas s'il y a une cbambre des députés en France. Il a baisé récemment les pieds du Pape, et il en est littéralement dans l'ivresse. 11 dit que c'est un grand Pape, du ton que prenait madame de Sévigné pour dire que Louis XIV était un grand roi, après avoir dansé le menuet avec lui. 11 ne m'en parait pas moins juger très bien l'Italie, et ses lettres ressemblent beaucoup aux grandes églises italiennes qui étincellent de couleurs, d'or, de lumières, de peintures, et où l'on se croit toujours .dans un jour de grande fôte. Il dit qu'Albert et sa femme sont très aimésà Rome et aussi très aimables. Je rêve un temps où tout le monde serait encore là et où, vous çt les vôtres, vous y feriez un long séjour. C'est ainsi qu'il serait agréable de voir Rome. Je ne crois pas que j'aille jusque-là. J'ai tort, toutefois, car, ce qu'on doit faire quand on est réduit les trois quarts du temps à une vie solitaire, c'est de courir le monde. Toul ce qu'on a vu de grand et de beau tient compagnie pour toute la vie, et, après les affections, le plus grand secret
pour vivre à peu près content est de satisfaire la curiosité pour de grandes choses. Un 6tre raisonnable, qui n'a ni femme ni enfants, devrait incessamment traverser les monts et les mers, aller voir la croix duSud au fond du Midi, lesCycIades du côté de l'Orient, relire le Dante vers les côtes de Riminietde Havenne, commenler le Nouveau Testament au bord du lac deGénézareth et l'Ancien Testament depuis le pays des Moabites jusqu'aux vallées d'Hermon. M. de Talaru me paralt entendre très bien la vie. Je crois pourtant qu'il n'a qu'une curiosité froide, et ces entreprises demandent un peu de cette folie émue qui fait comprendre je na sais quoi dans le bruit du vent qui passe sur les lieux déserts et le cri d'un oiseau qui a son nid dans les ruines d'un grand monument. Avec cette disposition, on peut être sûr d'avoir de l'agrément dans un voyage de long cours, sil'on seportebien, et d'être, au retour, un 6tre assez ridicule, si l'on fait un récit exact de ses impressions. Les gens sensés vous frappent dans la main et vous disent : c Très bien, mon cber monsieur, vous n'aurez pas ma fille. » Mais voyez comme" l'homme est, pour le moins, un être Rouble ! Tandis que je vous parle ainsi sincèrement, sinon simplement, ce grand voyageur qui dévore l'espace, qui veut entendre les cigales par un grand jour d'été aux . portes de Mycènes, dans un désert escarpé où, si loin que l'on regarde, on ne voit &me qui vive, ce même grand voyageur se demande si Étioles n'est pas bien loin pour y aller demain en cbemin de fer. Je crois qu'il se jure qu'il prendra la lièvre en route et qu'il deviendra un ennui pour M. et madame de Sainte- Âulaire. Quel agrément dans la vie quand toutes les pièces du caractère et de l'imagination sontdaus une si heureuse harmonie!
.h/Googlc
J'entends d'ici le bruitdes fanfares qui accueillent à Bade, l'arrivée du duc de Montpensier. Si ce prince avait consulté mes convenances, il n'aurait pas retenu si longtemps M. deLangsdorff, quej'aurais tant voulu voir à Paris. Il est vrai que M. le duc de Montpensier a d'autres sujets de préoccupation quo mes plaisirs ■particuliers. Il se marie bientôt, comme vous voyez. Le ministère en éprouve ici modestement une immense satisfaction.